vendredi 20 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*15)



Chapitre 14
Tout le monde à Toronto...


Des rayons de soleil s'étiraient sur le plancher de la chambre. Patrice ouvrit les yeux, s'étira et laissa vagabonder son esprit quelques instants avant de se lever. Deux lits vides s'offraient à lui.
- J'aurais dû m'en douter.

Il eut le réflexe immédiat de vérifier près de la table de chevet. L'enveloppe aussi avait disparu.
Dans sa tête, une foule d'idées surgirent. Elles allaient d'Éric à Steve. Il lui fallait descendre et voir du côté du vieux Japonais s'il n'avait pas entendu ou vu quelque chose d'insolite au petit matin ou même cette nuit.

- Jeunes garçons partir avec camionnette, tôt ce matin. Pas avoir temps réagir.

Patrice, le regard au travers de la fenêtre, fixait le plus loin qu'il pouvait. L'étrange sensation qu'il lui serait difficile d'intervenir auprès des deux fuyards s'installa. La malchance ou le Dodge avaient le champ libre pour agir.
Il se sentait impuissant comme jamais auparavant. À quelques kilomètres de Toronto, à quelques heures d'un solide coup où, certainement, Steve pourrait bien se pointer le nez, il devait se réorganiser le plus rapidement possible.

- Est-il possible de placer un appel au Québec? demanda Patrice à un vieux monsieur japonais perdu et estomaqué comme s'il venait de recevoir un paquet de lange sale sur la tête.
Patrice téléphona à Alex: il répondit rapidement. Le jeudi matin était la seule journée de la semaine où il n'avait pas besoin de se lever tôt.

- Veux-tu bien me dire où tu te caches?
- Écoute-moi bien Alex. Je te demande de ne pas poser de questions et de venir me rejoindre à Toronto aujourd'hui même.
- En voyage de noces?
- Pas de farce. Tu viens avec Caroline. Elle pourra se libérer de la bilbiothèque.

Il y eut un moment de silence à l'autre bout de la ligne. Patrice crut que son mécanicien avait coupé, jugeant la proposition de son ami entièrement farfelue ou bien déçu que Caroline en sache plus que lui.

- Je peux amener Bianca?
- Est-ce que tout le monde peut voyager dans la Shelby?
- Oh! monsieur Patrice s'intéresse tout à coup à ma Shelby? Pourtant, il n'y a pas si longtemps, monsieur Patrice trouvait que je perdais mon temps avec cette voiture! Monsieur... Dis-moi donc toi, qu'est-ce qui arrive avec la camionnette?

Patrice ne voulant pas étirer la conversation et encore moins tout raconter à son ami des aventures qu'il vivait actuellement, raccrocha après lui avoir donné rendez-vous à la nouvelle adresse de l'hôtel griffonnée sur le bout de papier par le vieux Japonais.


SUR LA ROUTE

À bord de la camionnette blanche, Steve et Éric roulaient à vive allure. En parallèle, un train les suivait sur la voie ferrée. Aux passages à niveau, la locomotive poussait un grand cri. Éric y jetait un coup d'oeil oisif.

- Je ne sais pas si c'est une bonne idée?
- Tu te la fermes, le jeune. C'est clair.
- Je ne suis pas jeune, répétait Éric comme à chaque fois.

Dans sa tête, il imaginait Patrice se levant, découvrant leur fuite et celle de l'enveloppe que le Dodge cherchait activement dans tous les coins de Toronto. Et Steve qui lui proposait de partir pendant qu'il en était encore temps. Qu'ils pourraient plus facilement s'organiser avec le Dodge s'ils la lui rapportaient. Qu'avec Patrice l'avenir était incertain et qu'ils risquaient de se retrouver devant les policiers de Toronto qui les expédieraient à Montréal: centre d'accueil ou, pire encore, la prison.
Éric, aux mots de policiers, centre d'accueil, prison ne réfléchit plus longtemps alors que Steve, heureux de pouvoir jouer encore sur l'échiquier de monsieur Georges, s'emparait de l'enveloppe et des clefs de la camionnette. En deux temps trois mouvements, les deux compères se retrouvèrent sur la route transcanadienne, direction Toronto.

- C'est pas compliqué, mon Éric. On retrouve le Dodge à Toronto, ce qui sera pas très difficile parce qu'il s'installe toujours au York, on lui explique qu'on a retrouvé l'enveloppe et qu'une petite récompense, style un aller pour la Floride, nous permettrait de ne plus jamais se faire voir.
- La Floride?
- Soleil! Bord de mer! Retraite à vingt ans! Quoi demander de mieux?
- Quoi demander de mieux? répéta Éric qui, instinctivement, boucla sa ceinture et plaça ses mains sur les genoux.

Ses yeux étaient hypnotisés par la route qui glissait sous lui. Steve ne se préoccupait de rien d'autre que d'arriver à Toronto dans les plus brefs délais.
Éric rêvassait. Il n'aimait pas les sentiments qui lui bloquaient la respiration. Il n'aimait pas penser à Patrice, sans doute assis dans la petite salle à manger de l'auberge avec le vieux Japonais glissant autour de lui. Pour une des rares fois de sa vie, le doute s'installait, se logeait tout doucement entre ses épaules lui plaquant un point inconfortable.

- Arrête de grouiller, espèce de bébé, lui cria Steve.
- Occupe-toi de conduire et laisse-moi tranquille, siffla Éric avec la vitesse de l'éclair.
- Écoute-moi bien, le jeune. Si jamais tu me chies dans les mains une autre fois, c'est le Dodge qui s'occupera de toi. C'est assez clair?
- Je ne suis pas jeune, dit-il en fermant les yeux.

Il souhaitait s'endormir le plus rapidement possible évitant les menaces de Steve. Ne plus penser qu'à une chose: que tout se passe vite, que finisse cette histoire qui se compliquait d'heure en heure. Ne plus être obligé de choisir entre un protecteur ou un autre. Dormir et se réveiller n'importe où: au Japon, en Floride... partout sauf au centre d'accueil.


QUE SE PASSE-T-IL DU CÔTÉ DU DODGE?

Le Dodoge était au téléphone. Ne parlant pas beaucoup, monsieur Georges lui demandait s'il avait bien reçu les dernières informations. Après quelques instants, le Dodge raccrocha, prit son manteau, ses lunettes fumées et descendit prendre un petit déjeuner dans le chic restaurant de l'hôtel York.
Ici, on le connaissait. Chaque fois qu'un travail le ramenait à Toronto, le York était son pied-à-terre. On le respectait surtout à cause de monsieur Georges, un des hommes les plus puissants de la pègre montréalaise.
On lui glissa le journal du matin qui n'en avait que pour le hockey et les séries éliminatoires. La fin avril et le hockey font bon ménage.
Le Dodge s'assura que son café soit froid et sucré. Il y goûta puis ouvrit deux autres sachets. C'est à ce moment qu'entra tout un groupe de hockeyeurs, membres de l'équipe de Vancouver.
Les joueurs remarquèrent cette espèce de gorille et, passant près de lui, chacun ressemblait à un enfant d'école. Le Dodge ne leva jamais les yeux. Il engouffra une deuxième assiettée de jambon froid, d'oeufs durs et de frites graisseuses.
De la salle à manger se dégageait une atmosphère détendue se confondant bien avec le décor chasse et pêche: panaches d'orignal, truites et saumons en plâtre, immenses photographies de lacs et de rivières ontariennes. Les tables et les bancs, disposés de façon à ce que personne ne se nuise dans les déplacements, étaient en bois rond couleur des vieux chalets du nord de l'Ontario.
Le Dodge se leva. Le silence se fit.


PATRICE SE RÉORGANISE...

Il avait réussi à louer une petite voiture et filait vers la capitale ontarienne. En roulant, son esprit voguait d'une chose à l'autre. Ce petit hôtel dans le quartier chinois le hantait. Allait-il trouver de nouvelles informations sur les quelques jours que sa mère y avait passés en 1967? Serait-il déçu? Serait-ce un tremplin ou y rencontrerait-il son Waterloo?
À ses côtés, la grande enveloppe, la seule qui lui restait maintenant, celle que sa mère adoptive lui avait remise. Ouverte devant lui, rien ne permettait d'établir des connexions, de relier des pistes.
La journée s'annonçait superbe. Le soleil sur l'asphalte donnait cette illusoire impression que la chaussée était mouillée. La petite voiture de location ne lui permettait pas d'aller très vite et Patrice souhaitait entrer en ville autour de dix-sept heures.
Il se répétait l'adresse comme on récite une prière. Il fut alors doublé par une voiture de police.

- Ont-ils repéré Éric et Steve?

Son attention revint aussitôt autour de lui. Les arbres défilaient tout à côté de la route et progressivement le soleil baissait entre leurs branches. Le lac Ontario, véritable mer intérieure se tassant contre les buildings de Toronto, apparut enfin.
Patrice aurait pu découvrir cette ville l'an dernier; l'Association des psychologues du Canada y tenait sa réunion annuelle. L'université lui avait offert d'assister à la rencontre. Il avait cependant décliné l'invitation. Était-ce intuitivement qu'il avait refusé? Sentait-il qu'en y venant, l'idée de retrouver sa mère aurait germé en lui et qu'il n'aurait pu s'en débarrasser?
De toute façon, il y était maintenant. Déroulant la carte de la ville, il se dirigea illico vers la rue Oiran. Rapidement, il s'aperçut qu'on ne pouvait pas rouler en voiture dans le quartier chinois. Il décida d'aller rendre la petite Chevrolet au bureau de location. Il se situait tout juste en face de l'hôtel York.
Du bureau de la compagnie, Patrice observait le hall de l'hôtel et vit un attroupement important. La jeune préposée lui dit que les joueurs de hockey de Vancouver y étaient descendus.

- Êtes-vous amateur de hockey?
- Oui, répondit-il, mais pas des Canucks.
- À vous entendre et à voir votre adresse, ce serait plutôt les Canadiens de Montréal.
- Et vous, les Leafs de Toronto?
- Mais j'aime bien Pavel Bure.

Pendant qu'ils discutaient, la jeune préposée acheva de remplir la fiche de location et lui remit ses papiers.

- On est près de la rue Oiran? demanda-t-il.
- Dix minutes de marche vers la Tour du CN.
- Merci et bonne chance à vos Leafs.
- Et à Pavel Bure.

Patrice sortit et croisa sur le trottoir une espèce de gaillard qu'il prit pour un joueur des Canucks de Vancouver.

- Ils ont vraiment l'air bête, ces joueurs de hockey, se dit-il en traversant la rue.


jeudi 19 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*14)




Chapitre 13
Nagasaki et Hiroshima, tout près de Kanata...


Lorsque le Dodge reçut la cassette et les clefs de la Chevrolet, il devait être environ quinze heures. Le chauffeur de la limousine ne souhaitant pas rester trop longtemps près de cette brute silencieuse, remonta immédiatement au bureau de monsieur Georges.

Les portes du garage s'ouvrirent. Se refermèrent. Le Dodge mit la cassette en position et écouta:
- "Tout semble clair. Le jeune qui répond au nom d'Éric Tanguay est en fugue du Centre d'accueil Jacques-Cartier. C'est un habitué des affaires rapidement réalisées. Son répondant est Steve. Il a beaucoup de contacts avec les sous-groupes de Montréal. Il travaille principalement entre Saint-Laurent et le Stade Olympique. Spécialiste des commissions, on peut se fier à lui. Il n'a jamais rien gâché jusqu'à présent. L'affaire de la clef paraissait bien simple mais tout s'est écroulé à cause du fugueur qui s'est poussé avec l'enveloppe. À Toronto, c'est toujours code 2. Là-bas tout baigne dans l'huile sauf le colis disparu. Steve ne l'a jamais reçu et n'a jamais revu le jeune. Comme on connaît Steve, il n'est certainement plus en ville: possiblement en route vers les États-Unis ou Toronto. Si retrouvé, le rendre tout à fait hors d'usage. Pour ce qui est du jeune, il est vif et pourrait s'être débarrassé de l'enveloppe et se cacher quelque part dans le centre-ville. Un détail que personne n'a pu encore élucider, une camionnette blanche immatriculée JPN-967 a été filmée autour de la limousine lors de la transaction. Elle appartient à un dénommé Patrice Lanctôt, étudiant en psychologie à l'Université de Montréal. Il vient de terminer un stage au Centre d'accueil du jeune Éric. Surveiller de ce côté-là. Il n'est pas chez lui depuis quelques jours. On devrait terminer de passer Montréal et la région au peigne fin d'ici ce soir. En route vers Toronto, tout semble se jouer dans le coin."
Le Dodge dégagea la cassette et la rangea à l'intérieur de son veston. Lunettes teintées au visage, il partit.



ET À KATANA...


Le vieux Japonais ne parlait pas un excellent français mais réussissait quand même à bien se faire comprendre.
- Vous prendre chambre pour nuit?

Il leur avait servi des petits gâteaux au gingembre et une théière brûlante de thé odorant. Les deux jeunes auraient préféré autre chose, mais au moins ils pouvaient fumer à leur aise.

Steve, encore sous le choc de cette rencontre, avait choisi de ne plus poser de questions. Il décelait rapidement quand il était dans le pétrin ou si les choses se déroulaient comme il le souhaitait. Face à Patrice qui ne le regardait pas mais qui semblait ne jamais le laisser de l'oeil, Steve opta pour la plus grande prudence, préférant agir comme s'il était devenu le jumeau d'Éric.

- Connaissez-vous la ville de Toronto, monsieur?
- Très bien encore, mais long de temps en être parti.
- Vous y étiez au milieu des années 1960?

Le vieux Japonais cherchait dans le regard de Patrice des indices lui permettant de mieux saisir le sens de ses interrogations. La tradition japonaise veut que l'on se méfie des gens tant et aussi longtemps que des raisons suffisantes nous permettent d'agir autrement. Et en plus, ce jeune semi-Japonais posait au viel homme un autre problème de conscience. Qui était-il? Un ancien parent? Le fils d'une connaissance? Pourquoi se promener avec deux jeunes aux allures si différentes de lui?

- Vous y étiez donc?
- Quitter Nagasaki août 1945, quelques moments avant bombe atomique sur ville des parents. Avoir quinze ans.
- Vous êtes donc venu vous établir au Canda?
- Seul partir, car parents sous bombe. Arriver Canada grâce ambassade canadien à Tokyo. Parents être dans diplomatie.
- On vous a reçu à Toronto?
- Pas beaucoup apprécier parler telle chose.
Dans les yeux de l'homme, on semblait y déceler de la cendre. Il laissa le petit salon qui servait de bar et retourna à la salle à manger.
- La bombe atomique, quelle catastrophe! méditait Patrice en portant la minuscule tasse de thé à ses lèvres.
Les deux autres le regardaient sans dire un mot. Il y a comme des malheurs si énormes que les nôtres s'amenuisent. Mais comment placer un ordre de grandeur dans la souffrance humaine: physique d'abord, morale ensuite ou l'inverse.

Le vieux Japonais déambulait comme s'il marchait sur le bout des pieds. Revenant de ce qui semblait être la cuisine, il apportait du riz et des crevettes dans un très beau plat qu'il plaça entre Éric et Patrice.

- J'ai l'adresse d'un petit hôtel dans le quartier chinois de Toronto. Elle date de plus de vingt ans. J'aurais absolument besoin de retrouver des personnes qui y ont séjourné.
- Vous me remettre. Si pouvoir vous indiquer.

Comment réussissait-on à survire après la bombe atomique? Se pouvait -il que tous les matins, au réveil, on n'en arrivait pas à se demander si cette catastrophe risquait à nouveau de se reproduire?

Comment continuait-on à exister, seul et loin de son pays, quarante ans plus tard? Avoir laissé derrière soi les cadavres de ses parents qui avaient pris le soin de vous sauver d'abord... y repenser, toujours y repenser.

Comment pouvait-on être certain que la vie puisse être plus forte que la mort? Fallait-il se le tatouer sur le coeur? Se le remémorer continuellement afin de rester fidèle à ceux et à celles qui n'étaient plus?

Patrice fixait son regard sur cet homme comme s'il venait de retrouver un parent, quelqu'un qui l'aurait attendu ici depuis longtemps et à qui, malgré tout ce temps passé, n'aurait absolument rien à dire. Que se dirait deux rescapés d'Hiroshima s'ils se retrouvaient un beau matin? Quels seraient les premières paroles, les premeirs soupirs?

Il ne pouvait s'empêcher de penser aux camps de concentration des années 1940, à toute cette boucherie. Pourquoi le coeur de l'homme réussissait-il à oublier en si peu de temps? Pourquoi l'expérience humaine nourrie à tellement d'horreurs, ne parvenait-elle pas à plus de sagesse?

Patrice regardait aller et venir ce vieillard qui tenait, tel le gardien d'un phare près de la mer, une auberge dans un village au nom japonais. Il semblait fatigué qu'on le regarde se déplacer, qu'on scrute son visage raviné et ses doigts recourbés vers l'intérieur de sa main.

- Nous allons passer la nuit ici, les gars. Demain sera assez tôt pour voir ce que nous ferons de l'enveloppe.
- Vous l'avez gardée? demanda Steve, stupéfait.
- Personne n'a voulu nous l'acheter, répondit Éric qui se préparait à dire qu'il s'agissait d'une farce.
- Je ne sais pas, Steve, si tu te rends bien compte de toute cette histoire, mais c'est une commande unique qu'on vous a passée. Et avec toi sur les bras, je me demande comment la police recevrait toutes ces informations.
- Ce n'est pas du tout nécessaire de mettre la police dans le coup, reprit Éric qui se décida à goûter les crevettes.

Patrice se demandait jusqu'où il pouvait faire confiance à ces deux larrons; le portrait venait de changer avec l'entrée en scène de Steve. Il se dit qu'il ne devrait pas leur permettre de comploter dans son dos sinon il risquait beaucoup.

Une bonne nuit de sommeil et Toronto s'ouvrirait à eux avec tout ce que cela pouvait signifier.

- Adresse inexacte maintenant, dit l'aubergiste en lui glissant son bout de papier.
- Ça ne vous dit vraiment rien?
- Vous suivre indications derrrière feuillet. Peut-être arriver bon port.
Patrice le remercia et lui demanda de préparer une chambre pour le trio. Si possible avec douche.


LE DODGE SUR LA 40


Le Dodge roulait à folle allure. Il serait tenu au courant de tout développement dans les plus brefs délais. Depuis qu'il avait quitté le garage, il savait maintenant qu'Éric et Steve n'étaient plus à Montréal. Comme on ne réussissait pas à retracer la camionnette blanche, on présumait que Patrice Lanctôt, sans être de connivence avec le fugueur, pouvait se trouver avec lui. Les ordres étaient clairs aussi pour le psychologue: ne doit pas nuire à l'opération.

Le Dodge voulait entrer dans Toronto avant la nuit et pour ce faire, il ne se permit que les arrêts nécessaires aux pleins d'essence. Il mangerait à l'hôtel en arrivant. Les contacts avaient été pris et déjà le peigne fin grattait les endroits connus de la Ville-Reine.

Vers vingt heures, il passa devant une pancarte indiquant un petit village de 1300 habitants, Katana. Il ne s'y arrêta pas.

RETOUR AU MOTEL...

- Je pense, les gars, qu'il nous faudra bien nous entendre et ne pas faire d'erreur, de votre côté comme du mien. Vous tentez de fuir, vous tombez comme des marionnettes à fils dans les mains de votre Dodge. Vous restez avec moi, vous avez la possibilité de bloquer une grosse cochonnerie et possiblement obtenir une certaine compréhension de la part des policiers.
- On peut pas, côté police..., dit Éric.
- Réveille, Éric. Le coup de lundi, c'est une affaire de trente millions et si ça rate, je ne sais pas, moi, la mort de combien d'innocents.
- Pourquoi la mort? demanda Steve.
- Un attentat à la bombe pour attirer la sécurité à quelque part alors qu'on investit la banque, pas n'importe laquelle, la Manhattan Bay Street Bank, et on s'enfuit avec un coffre-fort rempli à craquer.

Les deux jeunes réalisaient mieux encore le coup dont ils étaient complices. Il dépassait, et de beaucoup, toutes les petites combines montréalaises.
- C'est sérieux! dit Steve dont les yeux cherchaient à devenir moins méprisants avec le temps. Dans le fond, c'était un grand trouillard qui croyait qu'en menaçant les autres ou en leur faisant peur, on la leur refilait.

Les trois s'installèrent dans la chambre que le vieux Japonais avait préparée. Patrice s'y sentait bien. Des tapisseries orientales ornaient les murs dans des teintes de bleu et d'ocre. Cela le fit rêver.




Il s'étendit, le pistolet de Steve sous lui. Il suivit les mouvements de ses deux pensionnaires jusqu'au moment où ils s'endormirent.

Ses yeux, malgré la pénombre, déchiffraient le plan tracé par l'aubergiste. Des noms de rues dans un quadrilatère peu fréquenté du quartier chinois et une série de cinq chiffres à côté de Oiran qui a un sens précis au Japon: c'est le nom réservé aux dames de plaisir dans les quartiers riches.


Il revoyait sa mère plier du papier, assise à la fenêtre de l'appartement 6 de la rue Hochelaga. Enceinte de lui, cherchant les cerisers en fleurs qu'elle devait trouver dans les jardins japonais du Jardin Botanique. Comme elle lui paraissait triste et solitaire!

Que lui était-il arrivé à Toronto? Pourquoi avait-elle cessé de communiquer avec ses parents au Japon? Où était-elle partie après l'accouchement? Avait-elle choisi elle-même le prénom qu'il portait ou bien ce fut madame Beaudoin qui s'en chargea?

Steve et Éric ronflaient.
L'auberge était tellement silencieuse qu'on entendait, en fixant correctement son attention, le bruit des autos filant à vive allure sur la transcanadienne.

Entre le silence et les odeurs de gingembre qui réussissaient à monter de la salle à manger jusqu'à sa chambre, entre le silence et la vitesse des événements qui se bousculaient depuis quelques jours, entre le silence et les yeux de Caroline qui le poursuivaient inlassablement, entre le silence et la route offerte à lui, Patrice gardait le cerveau et le coeur ouverts.

Patrice établissait des liens: Éric fuyait et lui affrontait. Sa mère, cette dame invisible, pleine d'espoir, lui fournirait les racines manquantes. La mère d'Éric comptait les jours depuis son entrée au centre d'accueil et ne voulait plus rien savoir de lui. Et celui-ci qui cherchait également ces attaches nécessaires permettant d'aller plus loin, tout en se rattachant à l'essentiel.

Ses yeux franchissaient la nuit, gravissaient des montagnes aux obstacles nouveaux, surplombaient des vallées lointaines, cherchaient au plus profond des forêts obscures, imaginaient qu'au bout des torrents glacés on retrouverait ce qui nous y poussait, aux limites des forces possibles... l'autre, et soi tout à la fois.

Au moment où Patrice s'endormit à son tour, le Dodge entrait dans sa chambre d'hôtel à Toronto. Du courrier l'attendait sur la table de nuit.

mercredi 18 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*13)

Chapitre 12
Une BMW sur la 40...



- Il t'attendait cette nuit.
- Il me prend quand j'arrive, répondit le Dodge sans avoir du tout le goût de rire et encore moins celui d'expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit.

Le chauffeur frappa à la porte de monsieur Georges qui ne répondit pas tout de suite. Alors le Dodge l'ouvrit avec une force peu ordinaire, laissant le chauffeur médusé devant un monsieur Georges debout face à une fenêtre panoramique donnant sur le Mont-Royal. Il était plus près de midi que de onze heures.

- Assieds-toi, le Dodge. Je t'explique.

Le chauffeur n'eut pas le temps de refermer la porte que le grand bonhomme aux impressionnantes épaules était devant monsieur Georges, un cigare au bec.
Le Dodge était le spécialiste des tâches impossibles. Il passait la plupart de son temps en prison dans une aile toute spéciale. Cela ressemblait beaucoup plus à un hôtel qu'à autre chose. Rien ne lui manquait.

- L'affaire est plutôt délicate.

Ce prisonnier en fuite avait ses entrées et ses sorties de prison au gré des besoins de monsieur Goerges. Il avisait le directeur qui aussitôt l'inscrivait sur la liste des évadés.
On le capturait après la besogne; le juge lui rajoutait cinq ans de prison; il retournait à son gymnase privé jusqu'à la prochaine commande.

- Nous avons peu de temps pour réagir.

Le Dodge possédait deux grandes qualités: une totale insensibilité à la souffrance humaine et une rapidité fulgurante d'exécution. Dans le domaine, c'était le plus grand spécialiste au Canada, peu de gens pouvaient se l'offrir car monsieur Goerges en avait la propriété exclusive.

- Ils sont jeunes et futés ou alors complètement insouciants.

Âgé d'à peine trente ans, le Dodge présentait un gabarit impressionnant: deux mètres, près de cent kilos, des mains pouvant écraser un crâne d'adulte d'une légère pression, des jambes et des bras musclés, associés à une résistance physique remarquable.

- Ils sont peut-être encore à Montréal. On fait le tour actuellement de tout notre réseau. Nos contacts avec la police pourront nous fournir des informations judicieuses. D'ici treize heures, on devrait être fixé.

Le cerveau du Dodge fonctionnait comme une machine: une fois programmé, tel un cerveau téléguidé, plus rien ne le faisait dévier de sa route. Même si sa mère était au bout du chemin, le résultat n'en serait pour rien au monde modifié.
Il avait aussi une caractéristique très personnelle: le silence. Ça se manifestait avant, pendant et après le travail. Monsieur Georges pouvait compter sur lui. Autre chose d'assez originale, il était bien en prison. On le soignait aux petits oignons. Tous ses désirs devenaient des ordres. Si jamais, à l'intérieur, des choses se gâtaient, le Dodge offrait ses services avec plaisir. Parfois, le fait de prononcer son nom mettait fin à toute discussion.

- Steve ne doit plus jamais être vu à Montréal. L'autre, c'est un petit caractère, il serait préférable que sa carrière ne fasse pas trop long feu.

Le Dodge se leva. Monsieur Georges examinait ce visage sans expression, presque sans vie.

- Tu attends au garage. Le chauffeur te remettra les clefs d'une voiture de même qu'une cassette avec les tout derniers détails. L'essentiel: l'enveloppe doit être à Toronto d'ici vendredi.

Le Dodge tourna les talons et faillit arracher la porte en l'ouvrant. Le chauffeur s'enleva de sa route puis revint dans le bureau de monsieur Georges. Celui-ci semblait avoir la rage au coeur.

- Sortir le Dodge pour deux jeunes imbéciles. Ça nous apprendra à agir avec les sous-groupes de Montréal. Après Toronto, nous partons pour New York. Tu t'organiseras pour que les associés sachent que l'on ferme les bureaux ici. Je ne veux aucun indice derrière nous.
- Je vous fais monter à manger?
- Deux jeunes crétins qui risquent de faire rater le plus gros coup.
- Un ou deux hot-dog, monsieur Georges?

Ce dernier ne répondit pas. Entre la gigantesque vitre panoramique et la fumée de son cigare, un monsieur Georges sombre réfléchissait.

- Fais comme tu veux.
- Ce sera donc deux, monsieur Georges. Et le chauffeur quitta le bureau.



SUR LA ROUTE DE TORONTO...


Les deux nouveaux partenaires en avaient pour une dizaine d'heures dans la camionnette blanche roulant vers Toronto. Patrice ne connaissait aucunement la métropole canadienne.

- Es-tu déjà allé à Toronto, Éric?
- Jamais de ma vie.

Une question par-ci, une autre par-là; un arrêt stratégique pour la cigarette sans filtre ou le café; un moment pour se délier les muscles; un autre pour vider la vessie; les postes de radio au bout de leur limite relayés par d'autres dans une langue différente; le paysage continuellement identique; le temps gris et nuageux, pas de place pour le soleil.

Patrice pensait à Caroline. Elle n'avait posé aucune question lorsqu'il l'avait appelée un peu plus tôt ce matin pour lui dire que son voyage prenait forme et que Toronto en était la première étape. Elle promit de n'en parler à personne surtout pas à Alex et qu'elle se sentait prête... au cas où.

Éric avait repris ses habitudes graves et ne parlait pas. Il savait maintenant que la situation dans laquelle Steve et lui se retrouvaient n'avait rien à voir avec les tâches habituelles. Il comprenait que sa fugue n'en était plus une. Pour rien au monde, il ne voulait détacher sa ceinture ou enlever les mains de ses genoux. Il souhaitait juste que son nouveau protecteur soit à la hauteur de la situation.

- Est-ce que tu aurais une petite farce, peut-être? dit-il, comme pour détendre l'atmosphère.
- Le connais-tu bien ton ami Steve?
- Bonne farce. Très bonne farce.
- Tu la riras après, enchaîna Patrice qui fixait Éric.
- Depuis l'âge de dix ans. On s'était retrouvé au même poste de police, une nuit d'hiver. Il avait sauté une auto et moi, je ne voulais pas rentrer à la maison. Après, on s'est revu dans le centre-ville et à partir de là, c'est lui qui m'a tout montré, tout appris. Toutes les passes que j'ai faites, c'était pour lui ou avec lui.
- Que fait-il lorsqu'il sent la soupe chaude?
- Surtout, il ne la boit pas.

Patrice comptait les heures et le kilométrage qui les séparaient de Toronto. Il souhaitait, en arrivant, se rendre au petit hôtel où sa mère avait séjourné en 1967. De là, ils verraient comment agir avec le contenu de l'enveloppe. Il se demandait quel lien il pouvait y avoir entre l'étui remis à monsieur Georges par Éric et le contenu spécialement détaillé de cette enveloppe sur une action d'envergure devant se déployer lundi prochain?

- Ton Steve pourrait-il se mettre en communication avec monsieur Georges?
- Écoute Patrice. Moi, je sors du centre, je retrouve Steve, il me couvre deux jours et ensuite je remets un petit stylo à un vieux fumeur de cigare dans une limousine blanche qui me donne une enveloppe que je dois retourner à Steve. Mais là, je dois te dire que tout allait super bien, jusqu'au moment où une espèce de Jap en camionnette blanche me ramasse et fasse tout dérailler.
- De Japonais, Éric, de Japonais.
- C'est tout ce que je sais. Steve, quand il parle, c'est pour me dire de pas parler ou pour la menace. Il m'a jamais raconté sa vie. De toute façon, s'il avait voulu le faire, je ne l'aurais même pas écouté. Les affaires des autres, je commence à en avoir par-dessus le chapeau.

Patrice tentait par tous les moyens de prévoir les réactions des adversaires et surtout les défections, les trahisons. Il voulait vaincre le premier, comme ça il vaincrait une fois pour toutes. Mais il lui manquait des informations sur le comportement de certaines gens. Avec Éric, tout paraissait mieux se dérouler. Il savait qu'il n'avait plus de marge de manoeuvre. Coincé, il devait, comme un petit chien de poche, suivre à la laisse l'espace que Patrice lui accorderait.
Mais les autres?

Pour délivrer son esprit de toutes ces questions, il pensa à sa mère. Il songea qu'en moins d'une semaine il avait accepté d'en savoir plus sur elle qu'au cours des vingt-cinq dernières années. Qu'est-ce que Toronto lui livrerait comme secret? Serait-ce un premier pas?

En lui, il voyait la route se poursuivre et probablement jusqu'à Vancouver, jusqu'à la porte du Pacifique. Il s'était embarqué, il allait continuer. Lorsque l'eau monte, le bateau en fait autant.

- Patrice, arrête. Arrête, je te dis, criait Éric à tue-tête. Debout dans la cabine, il fixait la route derrière eux.
- Que se passe-t-il?
- J'ai cru reconnaître Steve dans une voiture sur le bord de la route.
- En es-tu absolument certain?
- Absolument, non, mais une veste de cuir comme ça, il n'y en a pas deux pareilles.


Il fallut que Patrice prenne une sortie de service et refasse la route à rebours. Arrivés à la hauteur de la voiture stationnée tout près de l'autoroute, Éric et lui aperçurent un jeune homme endormi à la place du chauffeur. La camionnette stoppa derrière une grosse voiture allemande. Ils descendirent et s'approchèrent l'un et l'autre par un côté opposé du véhicule.

- Je te l'avais dit. C'est bien lui, dit Éric à voix basse.

Les automobiles roulaient si vite que le vent faisait bouger la BMW couleur or.

- Steve. Réveille-toi, Steve.

Le jeune homme avait dû voyager depuis un bon moment sans s'arrêter parce que la voix d'Éric n'eut aucun effet sur lui. Il avait la tête tournée du côté du passager et portait la main à l'intérieur de son veston de cuir.

Patrice remarqua l'arme à feu et d'un geste aussi rapide que l'éclair lui enleva le pistolet. Le jeune homme s'éveilla complètement abasourdi par ce qui arrivait.
- Qui es-tu? demanda-t-il à Patrice. Mais, au même moment, il vit Éric de l'autre côté. Un grand sourire accroché au visage, le fugueur semblait savourer une victoire sur son ancien protecteur.
- Tu sors, ordonna Patrice.
- Éric, qu'est-ce que tu fais ici? rétorqua Steve tout en l'examinant.
Il avait l'impression de rêver. Ses yeux firent le tour de l'endroit, des personnages et il tenta de mettre du sens dans tout cela. Fatigué, exténué et voilà qu'en plein milieu d'un rêve étrange, lui apparaît celui qu'il avait tant cherché. Et cela à plus de trois cents kilomètres de Montréal.
- Veux-tu me bien dire où tu étais? L'enveloppe? C'est qui, cette moitié de Japonais?
Il aurait eu encore mille questions à poser mais s'arrêta, passa la main dans ses longs cheveux et s'écrasa contre la voiture.
- Sais-tu que le Dodge est en train de nous chercher? reprit-il comme pour essayer d'entendre parler ce nouveau personnage pas du tout comme ceux avec qui ils avaient l'habitude d'agir. T'aperçois-tu que je viens de te trouver et qu'il n'est plus question...
- Bon, ça va faire la jasette inutile. Vous vous raconterez vos états d'âme plus tard. Mais avant, nous allons rendre la BMW visible aux policiers. Ouvre la valise et le capot et laisse les clefs dans le contact.
- Qu'est-ce qui se passe? J'aimerais donc ça comprendre quelque chose, le jeune.
- Je ne suis pas jeune, lui répondit Éric On fait ce qu'il vient de dire, ensuite on expliquera les choses.
Les trois jeunes hommes s'installèrent à l'intérieur de la camionnette blanche après avoir mis en fonction les feux de détresse de la BMW. Il quittèrent les lieux.

Quelques kilomètres plus loin, Patrice remarqua un petit village répondant au nom de Katana. Il était situé à mi-chemin enre Montréal et Toronto. La pancarte annonçait, en anglais, que la population tournait autour de 1300 habitants. Patrice prit la sortie qui y menait. Deux minutes plus tard, devant un motel appelé Ryokan, la camionnette s'arrêta. Sans attendre un instant, il prit Steve au collet et à quelques centimètres du nez:
- Tu nous suis comme un gentil mouton, ou bien le Dodge te retrouvera beaucoup plus tôt que tu ne le souhaites. Clair?
Dans les yeux de Patrice, Steve y lisait l'assurance mêlée à un foudroyant message qu'il ne devait pas jouer au plus fin avec lui au risque de se voir dans de mauvais draps.
- Si tu penses qu'il s'amuse, Steve, tu vas vite apprendre que les farces, eh! bien ce n'est pas trop son fort. Disons qu'il est long à déconstiper. Moi, en tout cas, c'est clair. Disons, plutôt clair. Même, assez clair.
- Si tu connaissais le Dodge, tu préférerais la constipation, acheva Steve incapable de soutenir le regard de feu de Patrice qui commençait à trouver la cour pleine.

Ils se présentèrent à la réception du motel alors que Patrice indiquait à Éric que Katana voulait dire le sabre en japonais et que Ryokan, c'était auberge.



- Bonjour messieurs, dit un très vieux Japonais qui portait de petites lunettes.

mardi 17 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*12)

Chapitre 11
Le monde selon Gansou...

Steve, en plein coeur de la nuit, tournait en rond. Les vingt-quatre heures allouées par monsieur Georges ne lui furent pas suffisantes pour retrouver Éric.

- C'est sûr que le Dodge me cherche. Montréal n'est plus sécuritaire, il faut absolument que je sorte d'ici. Le Dodge, c'est vite comme l'éclair. Ça défonce sans poser de questions. J'aime autant qu'il cherche le jeune. Le petit "trou de cul", il va me le payer, si jamais je le trouve un jour.

Steve décida de ne plus se faire voir à Montréal et opta pour Toronto. Il ouvrit une portière de voiture avec la facilité de l'expert, y pénétra et adieu à la métropole française d'Amérique du Nord.
Toronto lui apparaissant plus sûr, on ne revit plus jamais ce grand gars aux yeux méprisants, aux longues bottes en cuir jusqu'aux genoux, au veston de cuir garni de chaînes, à l'intérieur duquel se profilait une arme. Montréal perdit de vue le protecteur d'Éric.



LE MERCREDI 27 AVRIL 1993, CINQ HEURES DU MATIN...



Patrice, sur la pointe des pieds, les yeux écarquillés, se faufilait entre les contre-plaqués légèrement déplacés d'une ancienne maison délabrée; il surprit Éric dormant dans la position du foetus. Il s'était installé en plein centre du "squat" indiqué par madame Champigny, l'enveloppe lui servant d'oreiller.

- Debout, jeune homme. C'est l'heure.

Éric, bouche bée, les yeux exorbités, reconnut Patrice.

- La ceinture attachée et les mains sur les genoux, dit-il paralysé de surprise.
- Tu te grouilles.

Avec de nouvelles précautions, Patrice regardait à la fois devant lui et conservait un oeil sur Éric défraîchi et puant la nicotine. La camionnette était stationnée sur Sainte-Catherine à la hauteur de Craig. Patrice entendait Éric marmonner, bougonner et grogner tout en essayant de replacer ses cheveux défaits. Les gens devaient certainement l'identifier à un jeune sans-abri qui venait de se faire surprendre par un inspecteur de la ville.

- Je ne voulais pas que la vieille me moucharde, criait-il presque, en suivant Patrice.
- De toute façon, elle t'a dénoncé.
- À toi?
- Tu me compliques un peu la vie, reprit patrice.

Son pas décidé obligeait Éric à trottiner à côté de lui.

- Il me semble que tout n'est pas aussi clair dans ta tête que j'aurais pu le souhaiter. D'ailleurs, je commence à avoir moins besoin de toi. Le sécuritaire maximal te ferait sans doute du bien. T'apportes beaucoup plus de troubles qu'autre chose.
- J'ai pas voulu me sauver, je te le jure, Pat.
- Patrice.
- Je jure que j'ai pas voulu. C'est à cause d'elle. Elle m'a reconnu, je ne pouvais pas rester là à attendre qu'elle me fasse du sucre à la crème et qu'on regarde des photos de famille.
- Que veux-tu dire?
- Une farce, Patrice. Ceci est une tentative de farce. Rire ça déconstipe, imagine-toi donc!

Arrivé à la camionnette, Patrice prit un long, un très long moment de réflexion. Éric en profita pour fumer, adossé contre la portière, pensant qu'un petit déjeuner adoucirait l'atmosphère.

- Éric, tu es dans de beaux draps. Tu n'as pas seulement remis un petit stylo à ton monsieur Georges, tu es devenu complice dans un gros coup. J'aimerais que tu saisisses bien ceci: ce qui doit se dérouler lundi prochain à Toronto, eh! bien, ce n'est pas de la petite gomme.
- C'est Steve qui est dans l'affaire, pas moi.
- Steve n'a pas l'enveloppe, à ce que je sache.
- Non, c'est toi actuellement qui est en possession de cette enveloppe parce qu'elle est actuellement dans tes mains et qu'actuellement tu m'en parles comme si actuellement... mon cul, dit Éric en lançant son mégot de cigarette qui atterrit en direction d'un canal d'égout.
- Sais-tu ce que signifie le fait d'être complice dans cette affaire? C'est certain qu'on te recherche... actuellement. Et là, je ne parle pas seulement du centre. Cette enveloppe devrait déjà être entre les mains de certains personnages qui n'ont pas beaucoup de temps à consacrer à la déconstipation par le rire.
- C'est une farce, ça?
- Si tu retournes au centre, ton fameux monsieur Georges en question m'apparaît assez puissant pour t'y faire des problèmes. On n'a pas d'autres solutions que celle de se rendre à Toronto.
- Allons-y de ce pas. Qu'est-ce que t'en penses? dit Éric, inconscient de l'ampleur des événements et heureux d'avoir fait oublier l'histoire de la "vieille dame aux deux maisons".

Patrice ouvrit l'enveloppe, feuilleta une autre fois les documents avant de les remettre en place. Il déposa le tout dans le coffre à gants sur le vieux cahier à jaquette de cuir noir et à côté de l'enveloppe que sa mère adoptive lui avait remise.

- Tu vois, je ne suis même pas parti avec tes affaires, reprit Éric avec un sourire lui barrant le visage.
- Depuis quand la connais-tu, cette vieille dame?
- Elle reste sur ma rue depuis tout le temps. Quand je passais devant sa maison, elle me surveillait par sa fenêtre. Elle me faisait peur. Je suis certain qu'elle appelait la police à chaque fois, pensant que je venais de faire un coup quelque part.

Patrice prit le médaillon dans sa main avant de mettre en marche la camionnette blanche en direction de Toronto, par l'autorute 40.

- Elle cherche seulement la frontière des êtres.
- Ah! oui. Elle m'en a beaucoup jasé de ça.
- Quoi?
- Une farce, Patrice. Une tentative de farce. Rire, ça déconstipe, imagine-toi donc.
- T'en fais beaucoup des tentatives de farce, Éric.
- Une attend pas l'autre. Comme toi avec tes phrases... tu sais tes phrases... voyons... tes phrases que je ne comprends pas.

Comme il l'avait prévu, la route d'Éric et la sienne s'entortillaient. Les révélations de madame Champigny et le merdier dans lequel Éric, involontairement, s'empêtrait les mèneraient tous les deux à Toronto.
Patrice avait intercepté Éric dans un bien drôle de moment. Il entrait dans une intrigue plus risquée que toutes celles qu'il avait lues et mettant en vedette des samouraïs célèbres; tout comme il entrait dans l'aventure de se retrouver lui-même.
Sachant que la réalité vaut mieux que la crainte qu'on en a, il ne pouvait pas reculer sans risquer de laisser tomber Éric dans la gueule féroce d'un loup échappé d'une meute affamée. Sans risquer de ne jamais savoir d'où il venait et où il s'en allait.
Patrice suivrait ainsi la trace de cette "belle Gansou" dont madame Champigny, pendant quelques trop courts instants, lui avait parlé avec tant d'émotion.
Son vieux cahier à jaquette de cuir noir et l'enveloppe de madame Lanctôt l'avaient accompagné la nuit dernière dans ce petit hôtel du quartier chinois. Tout ce que la "vieille dame aux deux maisons" lui avait rapporté, était noté avec les autres renseignements glanés patiemment à gauche et à droite au fil des années.


Arrivée à Montréal au début de l'année 1967, Gansou vécut chez des amis de ses parents,
Japonais immigrés au Canada vers la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. Mais cela ne dura pas longtemps, possiblement jusqu'en avril à l'ouverture de l'Expo'67. La concierge ne sut pas exactement pour quelle raison.
À ce moment-là, elle communiquait toujours régulièrement avec ses parents. La deuxième semaine d'avril, elle quitta les amis de la famille pour s'installer avec un groupe de jeunes hippies sur le boulevard Saint-Joseph. Puis, plus rien, jusqu'à ce début de 1968, moment où elle sonna chez les Prince souhaitant louer un appartement.
Elle s'installa à l'appartement numéro 6 de la rue Hochelaga pour y demeurer jusqu'à la fin mai. Tout de suite, madame Champigny, à ce moment-là elle était toujours madame Prince, vit qu'elle était enceinte et complètement seule au monde.
Dans cet état, le Japon ne voulait pas d'elle. Le Québécois rencontré sur les îles de L'Expo'67 et qui partagea quelques jours les salons hippies de Gansou, n'a jamais su qu'il était le père inconnu d'un garçon né à l'hôpital Notre-Dame, le 8 mai 1968 presqu'au même moment où Robert Kennedy tombait sous les balles d'un assassin à Los Angeles.
Gansou avait dix-neuf ans lorsqu'elle quitta Tokyo pour le Canada afin de visiter l'exposition universelle. Devant entrer l'automne suivant à l'Université Sophia, située au centre de la capitale japonaise, pour des études en géographie, ses parents lui proposèrent ce voyage en Amérique.
Elle arriva à Vancouver, y resta huit jours, avant de s'arrêter à Toronto, l'étape la plus obscure de son périple. Gansou a vécu dans le centre-ville de Toronto des heures tragiques. Seuls, les propriétaires du petit hôtel où la jeune orientale logea, pourraient en parler à Patrice. Madame Champigny avait conservé une adresse qui, à l'époque, était exacte. Allez savoir après vingt-cinq ans?
Gansou passait ses journées entières à la bibliothèque de toutes les universités de Montréal ou au Jardin Botanique. Le soir, elle se couchait tôt et le lendemain, reprenait le même scénario. Madame Champigny l'avait installée au numéro 6 parce que cet appartement se situait tout juste au-dessus du sien. Elle pouvait intervenir rapidement si cela devenait nécessaire.
Monsieur Prince, à cette époque déjà, n'aimait pas tellement les étrangers et le leur faisait sentir par des paroles blesssantes et parfois même, racistes. Le mot n'existait pas, mais il aurait pu l'inventer.
La concierge vit dans les yeux de la belle petite Japonaise qu'elle était seule et devait mettre au monde un enfant dans quelques mois. Elle s'en occupa comme si elle eut été sa propre fille. N'ayant pas d'enfant...
L'hiver fut pénible. Gansou ne sortait presque pas. Madame Champigny allait la voir tous les jours. Sa situation de fille-mère (en plus d'étrangère, comme le rajoutait monsieur Prince), l'obligeait presque à se cacher. Malade, elle risqua de perdre l'enfant à deux occasions.
Jamais de nouvelles de son pays natal. Jamais Gansou ne parlait du Japon.
À la fin du mois de mars, Gansou eut une montée de fièvre telle que madame Champigny dut prévenir le médecin. Dans son délire, elle murmurait des paroles inaudibles mais qui semblaient remonter à son séjour torontois.
Elle s'en sortit. Le bébé ne devait pas s'en ressentir. Et le printemps arriva: elle parlait des cerisiers en fleurs dont elle s'ennuyait. Souvent assise à la fenêtre qui donnait sur la rue mouillée, elle récitait un très court poème, les yeux remplis d'eau. Il disait à peu près ceci:

une feuille jaune sur un étang
c'est triste
quand on aime le printemps


Toujours sans nouvelles du Japon, elle ne semblait plus écire. Un matin de début de semaine, c'était à la fin mars, Gansou partit. Lorsqu'elle quittait son appartement pour la journée, madame Champigny l'accompagnait toujours. Celle-ci la trouvait si frêle, si fragile, elle craignait qu'il ne lui arrive un incident qui la blesserait. Mais ce matin-là, ce fut seule qu'elle quitta la rue Hochelaga.
La plupart des gens en ce monde pensent à la personne qu'ils aiment et ignorent celles qu'ils n'aiment pas. Mais Gansou possédait un coeur qui ne faisait pas la différence entre aimer et ne pas aimer.
À son retour, tout le monde sentit qu'elle venait de poser un geste qui lui permettrait d'achever sa grossesse, l'âme en paix. Comme si elle avait réglé le temps à venir. Elle n'en parla jamais.
Les jours et les semaines s'écoulèrent lentement... Gansou, assise à sa fenêtre, surveillait le printemps s'installer. Il se passa un autre événement dont madame Champigny se souvint et qu'elle prit le temps de raconter à Patrice.
C'était le 5 mai 1968. Trois jours avant la naissance de l'enfant. Gansou ne tricotait pas durant sa grossesse comme les futures mères québécoises, mais faisait de l'origami, l'art de plier le papier. Cette journée-là, il faisait un soleil radieux et les odeurs de lilas se mêlaient au grand pin devant la maison de rapport. Gansou avait passé l'avant-midi au Jardin Botanique comme elle le faisait si souvent. À son retour, installée sur son petit balcon, elle y avait fixé une carpe en papier et une autre en tissu. Lorsqu'on lui demanda de préciser le sens de son geste, elle dit que cette journée, dans son pays, était la Fête des garçons, que la carpe est le symbole de la force et de la longévité.


Savait-elle, à ce moment, qu'elle partirait de Montréal sans cet enfant à naître qu'elle croyait être un garçon? Que si elle retournait dans son pays, jamais elle ne pourrait fêter le 5 mai pour lui?
Puis vint le 8 mai. C'est madame Champigny qui la conduisit à l'hôpital, demeura avec elle jusqu'à l'instant où les médecins la firent entrer dans la salle d'obstétrique. C'est encore sa logeuse qui la reçut, à demi-éveillée, dans cette salle où huit autres patientes venaient d'accoucher.
Les premières paroles qu'elle prononça surprirent madame Champigny. Toute sa vie, elles sont restées imprimées au fond de sa mémoire: " La mère regarde au loin, s'inquiétant de l'avenir de son enfant."
Personne ne vint lui parler de l'enfant. Les infirmières gardaient le silence complet sur cette naissance. Les médecins lui donnèrent son congé après six jours. L'enfant n'était déjà plus à l'hôpital. Elle ne le vit jamais. Elle sut qu'il s'agissait d'un garçon en parfaite santé.
Madame Champigny la ramena à l'appartement 6. Une semaine plus tard, elle partit pour Toronto, promettant qu'un jour elle reviendrait la voir. Du bébé, rien. De la mère, après le 22 mai 1968, rien.
Les carpes restèrent accrochées à son balcon une partie de l'été. L'appartement resta vide jusqu'au mois de septembre suivant. Gansou, celle qui avait les yeux si tristes, celle qui passait ses journées dans les bibliothèques et au Jardin Botanique, celle qui pliait du papier en regardant par la fenêtre, n'était plus là.


Patrice revint du snack-bar avec des sandwiches, un café et du thé. Éric regarda dans le sac comme s'il n'avait pas mangé depuis une éternité. Un sourire s'accrocha aux lèvres de l'adolescent.

- Tu as des cigarettes jusqu'à Toronto?

Éric faillit s'étouffer.

- Pas sûr.

Patrice téléphona à la bibliothèque de Longueuil avant d'acheter une cartouche de cigarettes parmi les plus fortes et sans bout filtre. Il remit le tout à Éric qui le toisa d'un air grognon.

- Une farce, Éric. C'est une tentative de farce. Rire, ça déconstipe.

Patrice riait si fort qu'Éric attacha sa ceinture et mit ses mains sur les genoux.

lundi 16 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*11)



Chapitre 10
Entre monsieur Georges et madame Champigny...



Le succès mène inévitablement à l'échec; la rencontre mène à la séparation. Voilà l'état dans lequel se trouvait Patrice après cette rencontre, assis dans ce minuscule restaurant à deux pas du port de Montréal. Une tasse de thé à la main, il replaçait toutes ces informations à l'intérieur d'un cerveau de plus en plus enlisé dans des histoires se croisant, s'entremêlant les unes aux autres.
Toute une série de couleurs se déposaient sur les eaux du Saint-Laurent, couleurs que le coucher du soleil ravivaient avant de les oublier là comme quelque chose d'inutile à la fin. Il imaginait monsieur Prince près du fleuve, dans le port, en train de décharger des bateaux venant de l'étranger. Comme il devait gueuler! Certainement que derrière son acccident devait se cacher un quelconque étranger responsable de la bêtise qui lui était arrivée.

- Une autre tasse de thé, monsieur?

Patrice jeta un regard surpris vers le garçon de table avant de se lever. Il glissa quelques pièces sur le zinc puis sortit.




AU MÊME MOMENT...



- Je veux parler au directeur de la prison, immédiatement.

Monsieur Georges semblait perdre son temps lorsqu'il parlait au téléphone de sorte qu'il coupait au plus court. Peu de sentiments trahissaient ses pensées, sauf celui de l'urgence.

- Tu me fais déguerpir le Dodge, cette nuit. Et il racrocha.

Le chauffeur de la limousine avait un visage sans nom. Un être complètement voué au service de monsieur Georges à qui il n'adressait la parole que pour l'informer. Il était debout à la porte du bureau de style italien de son patron et se coupait les ongles avec une minuscule paire de ciseaux en or. Jamais il ne regardait monsieur Georges. Jamais il ne lui parlait de quoi que ce soit d'autre que d'une information qu'il venait d'obtenir ou d'une information qu'on venait de lui demander de transmettre. Il était une espèce de facteur.
Tous ceux qui gravitaient autour de monsieur Georges devaient absolument passer par lui. Il était l'entremetteur idéal. Le seul d'ailleurs. Celui qui passait du noir au blanc sans jamais se rendre compte que le gris existait.
Même si monsieur Georges pensait tout haut devant le chauffeur, celui-ci n'entendait rien, ne comprenait rien et ne retenait rien. C'était son travail: chauffeur de la limousine blanche, sourd avec les muets et muet avec les sourds.
La veille, il avait été chargé de visiter, avec Steve, l'endroit où le jeune emmerdeur devait se trouver. Mais l'objectif premier de cette mission était de bien faire comprendre à Steve que l'enveloppe perdue importait au plus haut point, tellement que monsieur Georges songeait sérieusement à utiliser le Dodge. Ce qui n'était pas pour rassurer Steve.

- Le Dodge entre en action d'ici quelques heures. Steve, c'en est fini. Il a eu vingt-quatre heures pour retrouver son jeune commissionnaire. Passons aux choses sérieuses et utilisons les grands moyens.
- Vous allez manger, monsieur Georges?
- Au même endroit qu'hier.

Le chauffeur conduisit monsieur Georges dans une espèce de restaurant tout à fait retiré de la civilisation où l'on servait du gibier interdit sur le marché. Seuls les habitués pouvaient s'y attabler. L'établissement était en plein coeur de Montréal.

- Il faut que cette enveloppe soit à Toronto dans les soixante-douze heures sinon tout le coup de la Manhattan Bay Street Bank tombe à l'eau. Une affaire de trente millions.

Le chauffeur écoutait ce que lui racontait monsieur Georges mais n'entendait rien.

- Ce petit merdeux nous aura beaucoup trop retardé. La fiabilité de Steve, il ne faut plus y compter. Ridicule d'embaucher des amateurs. En tout cas, le Dodge ne se trompe pas. Le travail qu'il fait est toujours parfait, ni tache ni bavure.
- On est arrivé, monsieur Georges.
- Merci. Tu m'avertis quand le Dodge arrive au bureau.
- Immédiatement, monsieur Georges.
- Je peux sortir?
- Le chemin est libre, on vous attend à l'intérieur.

Monsieur Georges, un imperméable bleu marine sur les épaules, sortit et franchit une clôture en bois qui s'était ouverte dans une ruelle du quartier le plus fréquenté du centre-ville. Aussitôt, on la referma. Le chauffeur, avant de s'assoupir, installa le vidéo.


REVENONS À PATRICE...


... qui cherchait l'endroit désigné. La dame lui avait dit qu'Éric, il le retrouverait entre les rues Ste-Catherine et le boulevard René-Lévesque, tout près de Saint-Laurent. Au bout d'un stationnement, devenu terrain vague, une vieille bâtisse délabrée servait à l'occasion de "squat" pour les jeunes itinérants de Montréal.
Cette dame que Patrice avait surprise près de la camionnette au moment où il sortait de chez monsieur Prince, avait vu un jeune garçon sortir précipitamment du véhicule et s'enfuir vers le port. Elle l'avait tout de suite reconnu, pas besoin de se faire raconter son histoire pour deviner qu'il était encore dans de beaux draps. Il se sauvait de quelqu'un ou de quelque chose. Dix minutes plus tard, un jeune eurasien, de l'autre côté de la rue, la dévisageait. Des connexions se firent dans son esprit. Elle l'avait attendu et s'était adressée à lui.

- Vous venez de chez monsieur Prince?
- Que faites-vous près de ma camionnette?
- Je sais qui était à l'intérieur. Lorsqu'il m'a vue, il s'est sauvé vers le port, une enveloppe sous le bras.
- Qui êtes-vous, madame?
- Nous pourrions en discuter ailleurs que sur ce trottoir.
- Vous avez raison. Montez.

La dame âgée dévisageait Patrice au point qu'il en fut gêné. Dans le regard de la vieille dame, une grande douceur transperçait un léger sourire.

- Je ne pensais jamais te rencontrer, dit-elle en lui prenant délicatement la main.
- Vous êtes madame Champigny?
- Exact! Et j'étais avec ta mère le jour où tu es né. Il y aura bientôt vingt-cinq ans. Le 8 mai? Je ne me trompe pas?
- Parlez-moi d'elle.
- Et du jeune qui est en cavale?

Patrice jugea utile de se taire, de laisser la parole à cette personne qui tombait pile dans sa vie. Une même personne allait l'acheminer sur les deux pistes qu'à la fois il suivait.

Il apprit de cette femme que son mari, une fois le terrible accident qui l'avait définitivement évacué de son emploi, s'enferma dans son appartement et devint très malcommode. Elle l'avait quitté, s'installant sur la rue Fullum. Comme ça, elle pouvait, tous les jours, venir voir si tout allait bien dans cette maison de rapport qu'elle avait entretenue si longtemps.
Madame Champigny savait que son mari lui en voulait, mais elle ne pouvait plus vivre entre l'espoir de retourner à son emploi et ces nombreuses heures perdues à faire des mots croisés, buvant café sur café.
Sur la rue Fullum, installée tout près du port, elle avait connu Éric, que craignaient tous les habitants du quartier. Mais elle, pas. Combien de fois, madame Champigny avait vu le petit Éric traîner seul à des heures indues. Elle se sentait impuissante face à cet enfant sauvage. De sa fenêtre, elle ne pouvait que le regarder hurler sa rage.
En refaisant son éternel défilé devant la maison de la rue Hochelaga, elle remarqua la camionnette et à l'intérieur, un visage lui rappelant quelqu'un. Elle s'en approcha. Alors, Éric reconnut la "dame aux deux maisons" comme il l'appelait. Ouvrant la portière, il déguerpit sans dire un mot, une enveloppe sous le bras.

- Comment pouvez-vous savoir qu'il se terre là? demanda Patrice qui anticipait la deuxième partie du récit.
- Tu sais, Patrice, parce que je sais que tu t'appelles Patrice, Éric est un enfant marqué au fer rouge. Tu ne peux imaginer la souffrance qui l'habite. À l'intérieur de lui, c'est à vif. Il respire de l'air pur qui se transforme en des milliers de petites aiguilles lui perforant les organes. Malheureux comme jamais nous pourrions l'être pendant toute une vie.

La dame fixait Patrice et ne pouvait s'empêcher de fouiller dans son regard afin de retrouver celui de cette jeune Japonaise qu'elle avait accueillie en 1968, tout de suite après les Fêtes.

- Il a sa cachette personnelle. Je la connais très bien pour l'y avoir déjà vu entrer. Tu sais que je suis une grande marcheuse. Tout est planifié. J'arpente les rues de Montréal au moins sur vingt kilomètres par jour. J'en vois des choses. J'en tire des conclusions... que je garde pour moi. Mais parfois elles sont utiles.

Madame Champigny sortit un paquet de cigarettes de la poche de son cardigan trop long.

- Si nous allions prendre un café, madame Champigny, vous seriez plus à l'aise piur fumer.
- Tu ne veux pas qu'on fume ici, c'est plus simple à dire. Moi, je n'aime pas le café. Je préfère le cognac. C'est un peu la suite du café, sans être obligée de le boire.

Ils se retrouvèrent dans un petit bar tout à côté du Stade Olympique, avenue Pierre-de-Coubertin. Après quelques cigarettes, quelques verres de cognac - Patrice prenait du thé - madame Champigny, certaine qu'Éric serait récupéré par Patrice, passa à l'essentiel de ce que celui-ci voulait entendre.



Il se frotta l'oreille gauche avec de la salive, trouva une fenêtre dans l'établissement donnant sur un pâté de maisons identiques, alignées jusqu'à la fin des jours.

- Elle a beaucoup souffert, la belle Gansou.
- C'est ainsi que vous l'appeliez.
- Je l'appelais "ma belle Gansou". Je te montrarai des photos d'elle au printemps de 1968, vers la fin de sa grossesse. Elle passait ses journées au Jardin Botanique de Montréal. Il y avait une importante exposition de jardins japonais. En revenant, chaque fois elle pleurait doucement mais avec tant de tristesse dans ses grands yeux.

Patrice proposa à madame Champigny de la reconduire chez elle. Il était près de vingt heures. Elle refusa car sa marche n'était pas terminée, le nombre de kilomètres quotidiens n'étant pas encore atteint.

- Tu reviendras me voir, Patrice.
- Je vous le promets.
- Ta mère aussi m'a fait cette promesse en partant.
- Peut-être reviendrons-nous ensemble, dit un Patrice nostalgique.

La nostalgie est souvent paralysante, dit un principe samouraï. Il chassa tout de suite cette pensée et mit le cap vers le centre-ville: une jungle où Éric serait la proie.

Steve avait certainement abandonné ses recherhces, et pour lui, pressait le temps de filer ailleurs.
Le temps de prendre une bouchée dans un petit restaurant près du port et d'envisager le meilleur moment pour bondir vers le deuxième "squat" d'Éric, cet être pourchassé, qui devait bien se demander où donner de la tête.



PETIT RETOUR À MONSIEUR GEORGES...



Monsieur Georges sortait du restaurant clandestin et le chauffeur bondit pour lui ouvrir la portière.

- Des nouvelles?
- Tout est enregistré sur le vidéo, monsieur Georges.

Il était tout près de minuit et la soirée avait été plutôt fraîche. Une brise s'engouffrait par la ruelle et en ressortit gorgée d'odeurs aussi bizarres qu'inattendues. Ça et là des bruits se répondaient. Sirènes. Freins de voiture. Cris stridents qui n'avaient aucun sens à moins qu'on eût le temps de bien vouloir y porter attention. Montréal dans la noirceur d'un printemps remplissait lentement tout l'espace.

- Le Dodge est maintenant disponible. Il attend les ordres. Le directeur de la prison, sa récompense. Pas de nouvelles ni du jeune, ni de Steve. On le croit disparu en même temps que les vingt-quatre heures. La filière de Toronto insiste pour que l'enveloppe leur soit remise d'ici vendredi midi. Le grand coup est prévu pour lundi prochain, 2 mai, selon le code 2. La clef, camouflée dans le stylo et remise par le jeune, correspond au bon casier à la gare de Toronto: le casier numéro 22.

Monsieur Georges écoutait les dernières informations comme s'il s'agissait des résultats du Lotto 6/49 avec un gros lot de dix-neuf millions de dollars. Les yeux fixés sur l'écran, toute son attention y était braquée.

- Au bureau. Je dormirai là cette nuit.
- Bien, monsieur Georges.
- Quand le Dodge arrive, tu me réveilles. Il doit partir tout de suite sur cette affaire. Je veux qu'il me les retrouve, le jeune et Steve, qu'il récupère l'enveloppe et la porte directement à Toronto sans aucun autre intermédiaire. Je commence à croire qu'il y en a trop maintenant. Il va falloir repenser toute notre association. Avec les petits culs de Montréal, ça devient risqué.
- Bien, monsieur Georges.

Et la nuit tomba sur Montréal.

samedi 14 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*10)



Chapitre 9
Un café avec monsieur Prince



Entrer dans la vie des gens ne se fait pas sans causer de problèmes. Ils doivent nous faire de la place et celle que l'on reçoit n'est pas toujours celle que l'on souhaiterait.
Patrice, assis au volant de la camionnette blanche, analysait la situation. Dans son regard fuyant, rien ne paraissait. Comment un jeune garçon endormi pouvait-il se transformer, une fois éveillé, en un être si inquiétant? Comment une mère pouvait accepter d'en arriver là où madame Tanguay était? Elle avait sans doute raison. Qui pouvait expliquer pourquoi ces choses arrivent. Malgré de longues et sérieuses études, des histoires de cas à n'en plus finir, Patrice ne pouvait répondre à la détresse d'une mère. La seule chose qu'il retenait pour le moment, c'était qu'il ne devait pas laisser un millimètre à Éric car ça pouvait signifier qu'on déjeunerait aux pieds des Rocheuses.


La rue Fullum se réveillait doucement. Les bourgeons aux arbres cherchaient le soleil, recroquevillés autour des longues branches des ormes. Ces ormes que la ville de Montréal craignait de perdre à cause d'une maladie insidieuse qu'aucun spécialiste n'arrivait à diagnostiquer. Au Japon, les arbres sacrés sont le bambou, le pin et le prunier. Un seul serait en état précaire que tout le pays se lancerait dans une croisade pour le sauver. Ici, on cherche à comprendre et si on n'y parvient pas, alors on les coupe pour transplanter une autre espèce. Un arbre sera toujours un arbre. Un point c'est tout.


Patrice démarra direction Hôtel deVille, rue Notre-Dame dans le Vieux-Montréal. Éric dormait à poings fermés sans se rendre compte de ce qui se passait.
Toujours, lorsque la déception tentait de se loger dans son cerveau ou dans son coeur, Patrice s'arrêtait de respirer quelques instants, scrutait en lui y cherchant une énergie nouvelle puis se relançait. Il se disait que l'énergie c'est le bien; que l'inertie, c'est le mal.


Les Japonais ont une prédilection pour les vieilles pierres. Plus elles sont marquées par le temps, plus elles ont de "sabi", c'est-à-dire la vénérable qualité des vieilles choses. C'est ce que représentait le Vieux-Montréal pour Patrice. Souvent, après les cours, il venait s'asseoir sur un banc au coeur de la place Jacques-Cartier. Le gris des pierres, leur âge et leur formidable résistance au temps le stimulaient et, en un rien de temps, transformaient ses idées noires en un élan, un regain soutenant la réflexion et la prise de décision.


Il stationna la camionnette près de palais de Justice et fit à pieds la courte distance le conduisant à l'Hôtel de Ville. Respirant à pleins poumons ce matin de fin d'avril, les épaules légèrement poussées vers l'arrière, le dos cambré, Patrice se dirigea vers le bureau du greffier de la ville.

- La seule information que nous avons au sujet d'une dame Prince ayant habité sur la rue Hochelaga dans les années 1967, est qu'elle a quitté la résidence du 4747 le 13 septembre 1968 sans laisser d'adresse. Il y demeure toujours un dénommé Prince. J'ai ici un autre monsieur Prince, non c'est Pie-IX donc inutile. Enfin, si jamais... c'est le 2345, pardon le 2545 Pie-IX.
- Merci.
- Si vous le voyez, celui de la rue Pie-IX, rappelez-lui que sa taxe d'essu...
- Est à sec!
- Si on peut dire.

De retour à la camionnette, Patrice retrouva l'adolescent recroquevillé sur lui-même, endormi comme s'il n'avait pas roupillé depuis des jours.
Patrice plus trop par où commencer. Tant de choses lui semblaient urgentes qu'il sentit le besoin de s'arrêter et un pressant besoin de revoir Caroline.


La bibliothèque de Longueuil, sans être parmi les plus impressionnantes en terme de contenu, avait du moins le mérite d'être bien située. Dans le Vieux-Longueuil, tout près du fleuve, elle était entourée de grands arbres magnifiques qui protégeaient un édifice sans style.

- Puis-je vous inviter à dîner, mademoiselle?
- Patrice! Que fais-tu ici?
- Vous inviter à dîner.

Ne pouvant retenir son émotion, Caroline traversa le comptoir de prêts et se jeta dans les bras de son amoureux.

- Je me suis fait tellement de soucis.
- Il ne faut pas, ça viendra ssez vite.
- Qu'est-ce que tu veux dire?
- Alors, on mange ensemble?

Patrice présentait un visage étiré, inhabituel chez lui. Une barbe de deux jours lui pigmentait le menton et le lustre de ses cheveux commençait à ternir.

- Peux-tu me raconter où tu étais? questionna Caroline en ouvrant la portière, ce qui eut pour effet de réveiller Éric qui sembla tout à fait perdu.
Patrice invita Éric à monter à l'arrière et raconta l'essentiel de son aventure à Caroline aussi surprise de le revoir que de trouver ce jeune éberlué dans la camionnette.

- Après dîner, je me rendrai à Saint-Camille récupérer ce dont je t'ai parlé. On annule donc le rendez-vous de ce soir.
- Tu pars toujours?

L'inquiétude se lisait dans les yeux de la jeune fille alors que le ton de sa voix trahissait une nervosité évidente. Elle tirait sur ses ongles un après l'autre jetant de brefs regards sur Éric, devenu mystérieusement muet. L'adolescent fixait le pont Jacques-Cartier et les pavillons encore debout de l'Expo'67.

- Je dois.

Le dîner fut rapide. Patrice ne mit pas Caroline au courant de ses perquisitions au bureau d'adoption et à celui du greffier de Montréal.

- Tes examens?
- Bien. Très bien même.
- Les résultats te parviendront avant ou après ton départ?
- Caroline, fais comme si j'étais déjà parti.
- L'entrevue?
- Je dois avoir des nouvelles assez rapidement. Je t'aime, tu sais.
- Je n'en doute pas une seule seconde... mais tu dois comprendre... tout ce que tu ne me dis pas... et que je dois ... Des larmes emplirent ses yeux.

Patrice regardait cette magnifique jeune fille avec qui il se sentait si bien depuis près de trois ans. Comme elle avait été patiente, compréhensive et délicate. Jamais elle ne pénétrerait là où Patrice souhaitait que le secret demeure.
Du coin de l'oeil, il fixait Éric qui achevait de manger un énorme spaghetti sans jamais regarder du côté de Patrice et Caroline.

- N'oublie pas que vous devez, Alex, Bianca et toi, rester sur le qui-vive.
- Je ne connais même pas Bianca. Toi?
- Non plus, mais Alex jugera s'il doit l'amener ou pas. Il est plutôt susceptible, Alex.
- Il s'inquiète de ton attitude.
- Bientôt...
- Il n'y a pas de danger, au moins?
- On ne sait jamais ce que la route nous réserve.
- Tu m'écriras?

Patrice, songeur, regardait par la fenêtre du restaurant donnant sur le fleuve. Il voyait le lac Biwa situé à trois cents kilomètres du mont Fuji-Yama et, daans son imagination, leurs eaux se confondaient.

- À quoi penses-tu?
- Une légende japonaise raconte que le Fuji-Yama surgit brusquement une nuit d'été en 286 avant Jésus-Christ tandis que, la même nuit, la terre s'effondrait pour faire place aux eaux du lac Biwa. Sais-tu pourquoi on l'a appelé Biwa?
- Non, répondit Caroline qui tentait de découvrir un indice quelconque dans les paroles de Patrice.
- Biwa, c'est un violon à quatre cordes. Un instrument de musique très ancien auquel le lac doit son nom à cause de la similitude de leur forme.

La conversation prit un ton plus intime entre eux. Patrice, tenant les doigts de Caroline entre ses mains, y déposa un baiser qui la rendit à la fois heureuse et triste de le voir partir.
Il reconduisit Caroline à la bilbiothèque. Les adieux furent longs et déchirants mais tous les deux savaient qu'il est une voie que l'on doit suivre sans trop savoir pourquoi, sans trop se le demander.



Une demi-heure plus tard, il entrait chez lui à Saint-Camille. Éric se taisait. Il réussissait à être aussi désagréable par son silence que par ses questions inutiles ou ses farces que Patrice ne riaient pas.
La maison était vide sauf le chien qui leva le nez. Patrice, heureux, ne souhaitait pas à avoir à expliquer tout le brouhaha autour de lui.
Dans sa chambre, il jeta un coup d'oeil par la fenêtre, prit la grande enveloppe dissimulée sous son lit, vérifia s'il avait toujours le médaillon et le temps qu'il fallut pour le dire, son sac de voyage contenait l'essentiel.
Il remarqua, avant de quitter la cuisine, un bout de papier sur la table où quelques miettes de pain baignaient dans des taches de café qui s'affairaient à sécher. Un numéro de téléphone et un prénom: Line. Il glissa la note dans la poche de son veston rouge brique et quitta la maison. Le chien n'avait pas relevé la tête.

- Alex?

Il décida de ne pas s'arrêter: le risque de perdre deux heures en expliquations, une heure en lamentations et vingt minutes à tenir tel ou tel morceau pendant que le mécanicien changeait un autre morceau sur la fameuse Shelby '84, était trop grand.
Il mit la radio en marche, ouvrit les fenêtres de la camionnette et fila vers Montréal. Dans sa tête, d'étranges images défilaient... il les reconnaissait.



Instinctivement, il se retrouva au 4747 Hochelaga. C'était une maison de rapport d'au moins soixante-quinze ans, collée contre ses voisines. Elle portait un regard triste et défraîchi sur la rue. Un magnifique pin, le seul à la ronde, surplombait les balcons également répartis sur les trois étages. Une pancarte bilingue "Logement à louer" ornait la porte d'entrée.

- J'y suis quelques minutes et je reviens.
- Pas de problème mon colonel, je suis pas mal habitué, répondit Éric qui s'ennuyait lamentablement. Je vais me pratiquer à attacher ma ceinture et à tenir mes mains sur les genoux. Comme ça, on va gagner du temps la prochaine fois.

Patrice sonna au numéro 4 comme le spécifiait l'affiche et attendit un long moment avant de voir apparaître un vieux bonhomme, les cheveux blancs hirsutes et dont un oeil pariassait plus petit que l'autre.

- C'est loué.
- Non, je m'excuse, ce serait pour une information.

Le vieillard en pantoufles trouées portait un pantalon aussi âgé que lui, le luisant des genoux laissant supposer qu'il passait une bonne partie de sa journée assis. Une haleine de caféine fit reculer Patrice.

- Les étrangers ne sont plus acceptés.
- Ils l'ont déjà été?
- Je n'ai pas le temps de jaser, mon jeune.

Patrice tenta de glisser son regard à l'intérieur du logement de celui qui paraissait remplir le rôle de concierge de l'immeuble. Son chandail était taché à la hauteur du ventre. L'homme fatiguait d'être debout.

- Avez-vous connu une dame Prince qui aurait vécu ici dans les années 1967?
- Comment si je l'ai connue? C'était ma femme.
- C'était?
- Elle s'occupait des appartements, recueillait les loyers et faisait la paperasse de tout le building. Elle m'a quitté en 1976 sans laisser d'adresse et surtout toute la maison à m'occuper. Aujourd'hui, elle ne s'appelle plus comme ça. Elle a repris son nom de fille. Je ne sais pas si je dois dire mademoiselle ou madame, en tout cas c'est Champigny.
- J'aurais une autre information, plus personnelle celle-là.
- Vas-y mon gars, moi, je n'ai plus de secrets pour personne. Et quand je dis personne, ça comprend même les étrangers.

Le concierge s'appuyait sur une jambe puis l'autre, un bras au chambranle de la porte. Il s'épuisait vite mais Patrice remarqua qu'il aimait parler et surtout qu'il en avait beaucoup contre les étrangers.

- Je ne veux pas vous faire perdre votre temps, monsieur Prince.
- Si tu es pour prendre trois heures par question, on est aussi bien de s'asseoir sinon tu vas me ramasser à terre. Je n'ai plus ton âge, le jeune.
- Deux minutes, pas plus.

Toutes les lumières de la maison étaient allumées. Le téléviseur, la radio, le système de son grinçant, tout ce qui pouvait émettre un son fonctionnait. Les stores aux fenêtres baissés, les portes de chacune des pièces ouvertes laissaient voir l'éclairage d'une ampoule de couleur différente pour chacune. Sur la table de cuisine reposait un dictionnaire ouvert et une pile considérable du même titre de journal.
Pas un seul rayon de soleil et l'air aurait eu du mal à trouver un coin par où s'infiltrer dans cette espèce de bunker souterrain à l'allure d'abri anti-atomique.

- Veux-tu un café, le jeune?
- Non merci, une information et je vous quitte.

L'homme se dirigea vers une armoire, en sortit une tasse à l'effigie de l'Expo'67 et brancha la corde de la bouilloire électrique. L'eau fut prête presque instantanément. Il sortit un pot de café, un litre de lait, un pot de miel, une petite cuiller. Il posa le tout sur la table entre son dictionnaire et sa pile de journaux.

- Pas un seul locataire ne se plaint.
- De quoi? demanda un Patrice ébahi par les manières prises par le concierge pour se faire un simple café instantané: aussi solennel que la cérémonie du thé.
- De ne pas recevoir le journal.

Après que le vieil homme eut mêlé tous les ingrédients, rangé chaque chose immédiatement, il se dirigea vers la porte d'une garde-robe. Il l'ouvrit. Patrice fut stupéfait. Il devait y avoir, d'empilés, on ne sait trop combien de journaux. Ça allait du sol jusqu'au plafond.

- Je les garde un an, ensuite je découpe les pages qui contiennent la liste des morts.
- Un an après?
- Comme ça, si ma femme meurt, je ne le saurai qu'un an après.
- Vous ne tenez pas à en être informé?
- Sais-tu que pour un étranger, tu en poses des questions?
- Je ne suis pas un étranger.
- Je me demande si elle se fera annoncer dans le journal sous le nom de Champigny ou celui de Prince.

Le concierge referma la porte, reprit place à la table, souffla dans la tasse de café bouillant puis examina Patrice avec son oeil encore vigilant.

- Tu ressembles à quelqu'un que j'ai dejà vu, toi?
- Un homme ou une femme? demanda Patrice sentant qu'une piste s'offrait à lui.
- Ma femme saurait le dire mais...
- Mais?
- ... je ne saurai pas avant un an si elle est encore vivante.

Toute sa vie, Patrice avait vécu à l'extérieur, dans les champs ou des endroits aérés de sorte qu'il ne se sentait pas bien sous cet éclairage artificiel, ces odeurs de journaux et de remugle. Il souhaitait partir mais ce personnage savait des choses et il lui tirerait les vers du nez sans trop le brusquer ni l'offenser.

- Ma femme a toujours eu la responsabilité des logements, ici. C'est elle qui louait, sous-louait, relouait, faisait signer les baux. Tout. Moi, je travaillais dans le port de Montréal. Débardeur. Jusqu'à cet accident. Bête comme mes pieds.

Patrice l'écoutait. Comme il désirait qu'il passât aux choses sérieuses!

- Dans le coin, c'est surtout des étrangers. Tu sauras mon gars qu'il y a des étrangers dans le bloc qui ont vécu ici plus de vingt ans. Surpris, le jeune?

Monsieur Prince buvait son café en faisant du bruit avec sa bouche. Sans doute pour enterrer les sons qui fusaient des quatre coins de l'appartement.
Patrice, branché sur la voix du vieillard, faisait abstraction de tout, mais ça ne lui était pas facile.

- Ça surtout commencé après 1967.
- Vous voulez dire l'Expo'67, relança Patrice.
- L'affaire à Drapeau. Comme si on en n'avait pas assez. Avec son exposition, il y a eu le métro et des milliers d'étrangers qui sont venus et restés.
- Beaucoup dans votre maison?
- Il n'y a rien qui me faisait plus suer que d'entendre un étranger dire: "Chez nous, nous avons un métro depuis cinquante ans." "Chez nous, nous avons eu l'exposition il y a cent ans." Ils sont tous comme ça, les étrangers. Chez eux, c'est cent fois meilleur mais ils viennent tous s'installer ici.
- Vous voulez dire dans votre maison?

Le temps passait lentement. Patrice réussissait tant bien que mal à ramener monsieur Prince à l'essentiel de sa recherche, mais ce dernier repartait soit sur le port de Montréal, les étrangers dans le quartier, sa femme qui l'avait laissé, ou il se levait pour refaire un autre café. À la fin, il ne l'offrait plus à Patrice.

- Prends...

Et ça repartait de plus belle. À cinq heures, Patrice n'était pas plus avancé.

- Est-ce que le nom de GANSOU vous rappelle quelque chose?
- Et comment donc! C'était une toute petite Japonaise que ma femme a pris en charge lorsqu'elle est venue louer un appartement. Si je me souviens bien, on lui avait donné le 6. Sauf que ça fait longtemps mon jeune. Pourquoi déjà le 6? Il y avait une raison mais je ne m'en rappelle plus. Ça fait si longtemps.
- 1967?
- Plutôt au début de 1968, si ma mémoire m'est encore fidèle.
- Elle est demeurée longtemps ici?
- Tu sais, moi, je travaillais sur les quarts. Je changeais à toutes les semaines. Parce que dans ce temps-là, le travail...

Et il venait de repartir. Patrice, stoïque, ne voulait pas se le mettre à dos. Cet homme savait juste ce qu'il fallait pour qu'il crache ce dont il avait besoin.

- Vous la voyiez souvent?
- À l'occasion. Mais j'y pense... Je trouve que tu lui ressembles... Pas mal même.
- Comme ça vous l'avez côtoyée?
- Ma femme surtout. Elle était souvent dans son appartement. La pauvre petite... C'est la seule étrangère que j'ai fini par trouver moins étrangère que les autres. Mais étrange, elle était assez étrange.
- Que voulez-vous dire?
- J'ai su longtemps après qu'elle était enceinte. Tu sais, dans ces années-là, même à Montréal, enceinte et pas mariée, c'était pas le paradis. Étrangère en plus, ça n'aidait pas. Mais dans le fond, elle était si petite que personne ne s'en est aperçu. Ma femme lui avait conseillé de porter un jonc pour éviter que les commères du quartier posent trop de questions.

Patrice sentait que ça débloquait. La café suivant de monsieur Prince était le sixième ou septième. Par chance, il ne fumait pas. L'atmosphère aurait été intenable.

- Quand le bébé est venu au monde, ma femme l'a accompagnée. Si je me souviens, c'était à l'hôpital Notre-Dame. C'est vrai que tu lui ressembles! Es-tu de sa famille?
- Peut-être la seule qu'aie ait laissée ici.
- Si tu pouvais rencontrer ma femme, tu en saurais plus. Mais elle est peut-être morte. En tout cas en avril de l'année dernière, le journal ne parlait pas d'elle.

Regardant sa montre, Patrice s'aperçut que six heures approchaient.

- Vous ne pourriez pas me fournir d'autres informations? Y a-t-il encore quelqu'un dans les logements qui y vivait à cette époque?
- La maison n'a qu'un seul locataire à long terme et c'est moi. Tous les autres déménagent à tous les ans maintenant. Ce n'est plus comme avant. En ville, on est nomade.

Patrice se leva et, en se dirigeant vers la porte, remarqua que la tapisserie du salon était dans un état lamentable. Il salua monsieur Prince mais il n'osa pas lui tendre la main. Allait-il toucher à un étranger?


Il prit de longues et profondes inspirations debout près du pin centenaire enraciné dans le ciment du trottoir. Le jour baissait. Patrice savait que sa mère avait déjà regardé vers le bout de cette rue comme il le faisait actuellement. Il sentit en lui une certaine satisfaction.
Mais était-ce suffisant comme information? Madame Champigny, où pouvait-il la retrouver maintenant? Pourrait-elle, s'il la trouvait, le conduire un peu plus loin? Il sentait en lui comme un appel. Ce qu'il savait ne lui était pas suffisant. Il devait continuer. Il lui fallait continuer.


De l'autre côté de la rue, quelqu'un s'appuyait sur la camionnette blanche, le dos tourné. Patrice voulut lui crier mais la personne se retourna.

vendredi 13 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*9)


Chapitre 8
Visite rue Fullum...



Caroline avait vite compris qu'avec Patrice, il ne fallait pas poser de questions. Tout devenait clair et limpide si on acceptait de laisser le temps jouer. Ce téléphone reçu ce matin à la bibliothèque, la rassura tout en la bouleversant. Elle devait lui préparer tant de choses et lui sortir assez d'argent pour un voyage, si subitement décidé. Elle ne pouvait se chasser de l'esprit que quelque chose de tout à fait spécial se passait. Refusant d'entrer dans ce que Patrice appelait la paranoïa, elle se fiait entièrement à lui. Le rendez-vous aurait lieu la nuit prochaine dans un petit hôtel de la Rive-Sud, à deux kilomètres du pont Jacques-Cartier, direction des États-Unis.

Alex ne devait rien savoir pour le moment sauf que Patrice devait se rendre à Québec pour une entrevue au Ministère des Affaires Sociales. Mais ils devaient se tenir prêts, Alex, Bianca et elle-même à le rejoindre s'ils les appelait.
Caroline chassait de sa tête toute question l'éloignant de son travail et utiliserait son heure de dîner pour récupérer ce que Patrice lui avait demandé. Elle ne vivait plus que pour le rendez-vous de cette nuit...


- On part, dit Patrice en réglant la note.

La jeune employée lui jeta un regard charmant accompagné de son plus beau sourire. Éric la dévisagea et reçut une grimace qui voulait en dire bien long.


La camionnette prit la direction est, ce qui fit dire à Éric qu'ils allaient soit reprendre la Hochelaga ou retourner chez sa mère. Mais il savait ou il commençait à savoir que les questions ou les rouspétages ne menaient nulle part.


- Prends l'enveloppe et ouvre-la. J'ai dit l'enveloppe, pas autre chose.

Éric s'exécuta en faisant attention de ne rien briser. Déjà, en lui, il sentait que l'aventure dans laquelle il était embarqué dépasserait en suspense tout ce qu'il avait vu jusqu'à maintenant. Et ce n'était pas nécessairement ce qu'il désirait.


D'une main, Patrice tenait le volant, de l'autre une liasse de papiers. Ses yeux allaient de la route aux documents.

- Intéressant? demanda Éric qui sentait un besoin de nicotine monter en lui.
- On retourne chez ta mère.

Éric laissa tomber sa tête sur le dossier du siège. Par habitude, il gardait toujours les mains sur ses genoux et la ceinture bien bouclée. Pas un seul mot ne sortit de sa bouche. Il savait qu'il jouait toujours un bout de sa vie lorsque Patrice, ne reculant devant rien, l'informait de quelque chose.

- À vos ordres, colonel.
- Tu vas t'étendre dans le fond de la camionnette, le temps que j'aille sonner. Notre histoire peut très bien commencer ici.
- Ou finir, soupira Éric, le moral complètement à plat.

Patrice s'arrêta devant la maison de la rue Fullum. En sortant, il nota que la rue Hochelaga et le fleuve étaient à égale distance de la maison. Après un coup d'oeil autour de lui, il traversea et grimpa au balcon de la vieille habitation à deux étages. La mère d'Éric logeait au deuxième. À cette heure-ci du matin, elle devait bien être là.

- Vous êtes la mère d'Éric Tanguay?
- Qui êtes-vous? De la police?

La femme paraissait beaucoup plus vieille que son âge. Nerveuse, tendue, ses yeux bougeaient dans toutes les directions à la fois: elle ne connaissait pas cet homme.

- Il est populaire, ce petit fouteur de troubles!
- Puis-je entrer, madame?
- Ça fait trois jours que je ne dors plus à cause de lui. Quand ce n'est pas le centre qui téléphone, c'est la police ou encore ses amis qui veulent savoir où il est.
- Puis-je?
- Allez-y donc, un de plus ou de moins, c'est pareil.

Patrice se retrouva dans le salon, une pièce dont les meubles défraîchis dataient de plusieurs années. Le téléviseur fonctionnait et la mère d'Éric le ferma avant de s'asseoir sur une berceuse au dossier de laquelle pendait un châle vert émeraude.

- Je suis plus capable, monsieur, dit-elle, en examinant ce personnage inquiétant. Êtes-vous, vous, capable de comprendre que je n'en peux plus. C'est plus fort que mes résistances. Quand ce n'est pas son père, c'est lui. Je suis au bout du rouleau.

Patrice la laissa parler. Toujours debout, il se dirigea vers la fenêtre.

- Vous pouvez vous asseoir, monsieur. Monsieur?
- Patrice Lanctôt. Je viens de terminer un stage au centre...

Pendant qu'il déballait son histoire, madame Tanguay lui proposa une tasse de thé (sans doute à cause de son allure asiatique). Ils se retrouvèrent dans la cuisine. La vaisselle sale remplissait l'évier; par terre, de la poussière en moutons roulait, poussée par une chatte aussi vieille qu'Éric.
La fenêtre de la cuisine donnait sur une minuscule vérenda en décripitude. Et la ruelle. Patrice y jeta un regard comme pour tenter de découvrir un peu mieux le décor où avait grandi son jeune fugueur.


L'arrière-cour lui rappelait à quel point son enfance à la campagne fut différente de celle de ce garçon. Les poubelles allongées contre des clôtures fatiguées, des rebuts pavant le chemin jusqu'à l'avenue, des clôtures bigarrées aux balcons desquels des objets hétéroclites s'amoncelaient, tout cela composait un paysage rabat-joie.

- Il y a longtemps que vous vivez ici?
- Trente ans, monsieur.
- C'est plutôt rare, on déménage beaucoup à Montréal.
- Pas moi. Vous saurez que j'ai passé mon enfance dans le quartier, mon adolescence et maintenant je suis à peu près certaine d'y mourir... au rythme où vont les choses.
- Vos parents vécurent dans cette maison?
- Mes parents?

Patrice semblait avoir atteint un point sensible. Serait-ce une deuxième nature, l'influence d'Éric qui agissait?

- Ils étaient propriétaires de la maison. Lorsqu'ils sont décédés, ils me l'ont donnée en héritage. C'était en 1967.
- L'année de l'Exposition internationale de Montréal.
- Ça ne doit certainement pas vous dire grand chose. Ce n'est pas de votre âge.

Juste au moment où il allait dire quelque chose, le téléphone sonna. Madame Tanguay s'excusa pour aller répondre. L'appareil étant dans sa chambre, Patrice ne pouvait suivre la conversation mais concentré au maximum, il capta quelques mots. Elle revint.

- Dix fois par jour, c'est bien simple. Il appelle dix fois par jour. Je n'exagère pas.
- Le centre?
- Nous parlions d'Expo'67, monsieur Lanctôt.
- Est-ce le centre qui vient de appeler?
- Non. Un jeune homme que je ne connais pas. J'espère que ce n'est pas des individus louches.
- Éric a fréquenté différentes personnes.
- À qui le dites-vous? J'en suis devenue quasiment folle. À dix ans, imaginez-vous, à dix ans, cet enfant-là ne rentrait coucher qu'aux petites heures du matin. Pourquoi il est comme ça? Vous le savez, vous? Vous avez fait des grandes études pour comprendre ces enfants-là. Pourquoi ça m'est arrivé? C'est vrai qu'avec un père qui ne vaut pas cher!

Elle se mit à pleurer. Patrice était mal à l'aise devant cette femme de plus de quarante ans, mais qui en paraissait soixante tellement les misères de la vie avaient ravagé son visage et son corps.

- Est-il venu directement ici?
- Qui?
- Celui qui vous appelle dix fois par jour.
- Non, il ne fait que téléphoner. On croirait un message enregistré.
- Vous pourriez reconnaître sa voix?
- Mieux que celle d'Éric. Lui, ça fait je ne sais plus combien de temps qu'il ne me parle plus. Depuis la dernière fugue, celle où il s'est amené ici. Les éducateurs l'ont ramassé tout de suite l'après-midi.
- Vous les aviez appelés?
- Non, ce sont les voisins. Ils le détestent tellement. Tout le voisinage le déteste. Tous ceux qui l'ont connu l'ont haï.

Patrice tentait de mettre bout à bout les informations de la mère et celles du fils.

- Vous ne m'avez pas dit pourquoi vous êtes venu, monsieur Lanctôt.
- Deux choses, madame. La première, pour prendre des nouvelles de votre fils et la deuxième pour une information personnelle. Le nom de Prince ne vous dirait pas quelque chose?
- Prince?
- C'est une dame qui aurait vécu sur la rue Hochelaga dans les années 1967.
- C'est long la rue Hochelaga.
- Trente ans dans le même quartier aussi.

Madame Tanguay partit dans ses réflexions. Elle avait donné à son fils les mêmes yeux et cette façon toute énigmatique de vous regarder, comme si on voulait en savoir davantage qu'en dire. La ressemblance fascinait Patrice. Il cherchait chez cette femme d'autres signes dont le fugueur aurait pu hériter mais n'en trouva pas.

- Vous savez, lors de l'Expo'67, il y a beaucoup de gens qui louaient leur sous-sol ou des chambres aux visiteurs. Il y en a même qui ont acheté des maisons dans le coin, juste pour le temps de l'exposition et revendaient par la suite. C'est incroyable tout le va-et-vient qu'il y avait à l'époque. On ne dormait pas beaucoup, tellement ça grouillait de monde.
- À ce que je vois, vous n'avez pas beaucoup dormi dans votre vie.
- Prince. Vous n'avez pas son prénom?
- Malheureusement.
- Êtes-vous allé aux archives municipales?
- Et pour quelle raison?
- Si elle a habité le quartier un certain temps, son nom devrait encore être inscrit sur les registres. Je ne sais pas moi, relevés de taxes ou encore expropriation ou encore...
- Merci madame Tanguay.
- Si jamais...
- J'aimerais que vous ne parliez pas de ma visite au jeune homme qui appelle dix fois par jour. Vous devriez d'ailleurs lui dire que la police enquête sur le dossier d'Éric et que pour vous, c'est terminé.
- C'est un peu cela aussi.

Patrice laissa la mère d'Éric à son évier encombré, ses moutons vivant dans la poussière qu'une chatte vieilllissante ne semblait même plus pourchasser.

- Puis-je voir sa chambre avant de partir?
- Il n'a plus de chambre ici depuis qu'il est en centre d'accueil.
- Depuis cinq ans?
- Et quatre mois.

Lorsque Patrice ouvrit la portière de la camionnette, il s'aperçut que l'oiseau était endormi.

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 26 -

Monsieur Saint-Pierre s’interrogeait : s'arrêter au presbytère ou rejoindre son ami Cloutier. L'employé de la ville, en service comm...