jeudi 6 avril 2017

5 (CINQ) (CENT VINGT-HUIT) 28




     d1)      la partie d’échecs
Le tablier sur lequel soixante-quatre pièces reposent – le Yi King comprend soixante-quatre hexagrammes – attendait le début d’un combat, d’un duel qui opposera deux joueurs expérimentés, ennemis de longue date, deux tigres aux griffes effilées… ce tablier imaginaire allait se dresser devant eux. Dès son entrée, la Main remarqua l’empressement mis par Thần Kinh (le nerveux) à déguerpir. 
Rasé de près comme à tous les matins alors qu’il s’arrête chez le barbier qui travaille dehors, tout à côté de la maison de chambres qu’il loue; il change de lieu à chaque mois. Tous les matins, le même souvenir le hante : le colonel américain dont la jugulaire fut tranchée d’un coup sec et incisif par un faux barbier, agent d’un commando viet minh. Il avait lui-même donné l’ordre qui fut exécuté dans les heures qui suivirent. Tous les matins, assis devant la glace craquée servant de miroir, il craint le même sort. Il ne laisse des yeux, pas même une seconde, la lame du rasoir crépitant sur sa gorge. Par la suite, il se rend à la petite échoppe de la mère de Tùm (le trapu) avaler son phó et recueillir, au nom du Président du Comité populaire, les dernières nouvelles qu’elle aurait pu récolter lors de sa distribution des tracts du Parti. Puis se présente au poste de police, toujours le premier, libérant les officiers du quart de nuit; lit dans le menu détail les documents et les rapports consignés depuis son départ. Tous les matins… sauf celui-ci, perturbé par la visite du gardien de sécurité du café Con rồng đỏ.
– Rien de particulier de ton côté?
Le gardien hocha la tête.
Madame Quá Khứ avait revêtu son áo dài blanc. D’un blanc immaculé. Pour quelle raison porte-t-elle ce vêtement des grandes occasions? se demanda la Main répondant à l’invitation à s’asseoir de la tenancière. Haïr exige d’avoir beaucoup aimé. L’inspecteur-enquêteur se remémora leurs premiers moments, lui et cette femme vieillissante que la grâce naturelle n’a pas abandonnée… tous leurs premiers moments : la formation suivie conjointement; la rapidité d’esprit avec laquelle elle assimilait les concepts d’une philosophie abrupte; sa façon personnelle de s’approprier les techniques qu’on leur enseignait; ses jambes… ces jambes qui le hantaient jusqu’au plus profond de la nuit. Il aima cette femme; dès leur rencontre initiale, il s’était juré de la posséder entièrement. Le mari obstruait le passage, mais il y verrait en temps et lieu. Il fut estomaqué lorsqu’on lui annonça qu’elle était agent double. Il ferait tourner cela à son avantage.

L’amour dans le cœur de quelqu’un qui n’en ressent que le besoin physique n’est pas de l’amour. L’amour vietnamien a ceci de propre : il doit être entier, ne pas être partagé. Les histoires d’amour, plus elles sont tristes, remplies de ruptures et de sutures, plus elles sont fortes. Les chants d’amour tissés de déchirures et de raccommodages, de tricheries et d’abandons, d’impossibilités en raison du statut social, des réticences familiales demeurent encore maintenant les plus savourées. On y voit comme une épopée surréaliste cousue de situations rocambolesques parfois triviales. L’amour à la vietnamienne, c’est une recherche couverte d’imprévus de l’âme sœur. Par la suite, on tombe dans le morne quotidien. L’inspecteur-enquêteur n’irait pas dans cette direction, il le sut très jeune : sa carrière primerait. Les appels du corps ne furent pour lui que des passages à l’acte aussi rapides qu’éphémères. Madame Quá Khứ deviendrait rapidement un autre jouet.


Au jeu d’échecs, on pourrait le qualifier de vorace. Tout doit s’effectuer rapidement. Sans véritablement s’en douter, devant un tablier imaginaire, une partie de haut niveau s’enclenchait. Qu’il ait répondu sur le champ à l’appel de la tenancière du café présageait de la suite. Elle savait que l’ouverture du jeu lui appartenait, qu’elle jouait avec les pièces blanches comme son áo dài.



   d2)      la partie d’échecs


Madame Quá Khứ lui exposa la problématique qu’elle vivait, ses inquiétudes aussi, suivant à la lettre le plan qu’elle avait échafaudé. Elle sentait l’écoute de la Main fort attentive, lui qui réalisait l’échec de l’objectif visé lorsqu’il proposa à la propriétaire du café d’embaucher Thần Kinh (le nerveux) , l’appâtant avec la vodka et la pipe à eau afin qu’il commette un geste irréparable: cela n’avait pas donné les résultats anticipés. Semble-t-il que l’on pourrait tenter autre chose. En réponse à son bref exposé, il proposa de mettre son café sous surveillance. Elle s’y objecta fermement prétextant que cela rendrait le jeune homme davantage méfiant. Le policier en convint. Il fallait opter pour une stratégie plus agressive, plus directe. Le grand maître des échecs Xavier Tartacover a dit un jour : « La tactique consiste à savoir ce qu’il faut faire quand il y a quelque chose à faire. La stratégie consiste à savoir ce qu’il faut faire quand il n’y a rien à faire!’ ».
– Comme ce voyou peut nous dérouter.

– Je crois que l’argent que je garde ici, sachant qu’il s’agit d’une somme importante et que je compte en remettre une bonne partie à Dep pour son projet de bibliothèque saurait le faire agir rapidement.

la Main regarda vers une tasse de thé vide.
– Il est au courant que vous cachez de l’argent?

Madame Quá Khứ se leva difficilement de sa chaise afin de refaire du thé.
– Je sais que vous aimez le thé très chaud, dit-elle. Je me suis rendu compte trop tard de mon imprudence. J’ai ouvert devant lui le coffre dans lequel tout se trouve. Mais peut-être qu’à partir de cette erreur, on saura le surprendre. S’il compte déguerpir aussi bien lui permettre d’agir et l’épingler la main dans le sac.
– Là j’avoue ne plus vous suivre, dit la Main attentif aux pas hésitants de la vieille dame.
– L’étranger au sac de cuir qui doit s’absenter de Hanoï pour quelques jours semblait en bien sérieuse conversation avec notre jeune homme. On parlait de quitter rapidement le pays, des papiers nécessaires, de contacts à l’ambassade américaine et que tout pourrait, moyennant une forte somme d’argent, se dérouler très rapidement. Je ne sais pas ce qu’il fricote celui-là mais je le trouve encombrant. J’espère seulement qu’il ne montera pas la tête de Dep. Son projet, je ne voudrais pas qu’on la fasse dévier des objectifs qu’elle se fixe.


Une entente se construisait entre eux comme à l’époque où ils oeuvrèrent ensemble. Mais une partie d’échecs demeure une partie d’échecs.

La tenancière du café Con rồng đỏ invita la Main à monter dans les appartements situés à l’étage du café. Ceci est la chambre où Dep vit; voici la sienne; cette grande pièce, on dirait un salon, elle l’utilise comme bureau d’affaires; derrière, tout au fond, un petit vestibule où sont rangés ses papiers personnels de même que sa fortune.

– Thần Kinh (le nerveux) connaît bien les lieux. C’est ici que je le recevais pour discuter des travaux de rénovation; ici également qu’il prenait son verre de vodka après les journées de travail.
la Main semblait photographier l’endroit, s’en faire une image mentale précise.
– Votre système d’alarme fonctionne-t-il jour et nuit?

– Je n’en ai pas fait installer suite à la mort de mon chien qui importunait les alentours en jappant toute la nuit. Comme gardien, on ne pouvait demander mieux.

Les deux acolytes d’une affaire devant tourner dans un seul sens, celui que cette vieille dame peinant à redescendre un escalier devenu avec les années l’objet premier des supplices infligés à ses genoux,  se retrouvèrent à la table où les attendait le thé au jasmin dans de petites tasses bleues.


Daniel Bloch respectait à la lettre les consignes de celle qui souhaitait sortir vainqueur de sa dernière partie d’échecs. Des pièces furent déplacées, ne restait plus qu’à voir si les prochains coups porteraient. Noires contre blanches, deux rois et deux reines d’un temps jadis s’affrontaient sans animosité pour le moment. Une des deux couleurs, n’ayant pas encore eu le temps de peaufiner son attaque, s’était repliée en mode défensif, la pire chose à faire lorsque la partie est entamée. Daniel Bloch, assis à la terrasse de l’hôtel face au lac de l’Ouest, attendait Tùm (le trapu) devant le rejoindre après son cours de flûte. Il tardait à se présenter, ce qui n’est pas à son habitude. Lorsqu’il apparut, quelqu’un d’inconnu à l’étranger au sac de cuir l’accompagnait.

– Bonjour monsieur Bloch, je…

– Je t’ai pourtant dit plusieurs fois, je le répète encore, de cesser de m’honorer du titre de monsieur. Daniel… m’identifie très bien.

L’étranger au sac de cuir se débarrassa du livre qu’il venait de fermer, enleva ses lunettes de lecture et invita les deux jeunes hommes à s’asseoir.
– Tu prendras bien quelque chose à boire, Tùm (le trapu).
S’apercevant avoir omis de présenter celui qui s’était joint à lui, il s’excusa usant de ses grands détours coutumiers. Il finit par dire :
– Voici Trẻ (le plus jeune).

Lorsque Madame Quá Khứ se leva, elle dit en guise de salutations à la Main :

– Je suis une vieille personne maintenant. Les réflexes de jadis ne sont plus au rendez-vous mais je tiens à ce que vous sachiez ceci : à une autre époque, devant une telle situation, vous auriez été la dernière personne à qui j’aurais demandé d’intervenir.
Cela jeta un coup de vent nauséabond entre les deux. L’homme regardait cette femme dont il avait rêvé si souvent, qu’il avait protégée lorsque l’on découvrit qu’elle jouait à autre chose qu’aux échecs mais bien à titre de contact privilégié avec l’armée américaine, qui pendant longtemps fut sa source précieuse d’informations dans le quartier. Il la regardait avec des yeux d’homme mûr, d’homme dont les ambitions traduisent des aspirations vaniteuses et orgueilleuses; il la regardait avec une sorte de pitié. La mort violente de son mari avait tué du même coup la fragile qualité de leurs rapports. Immédiatement, elle se douta qu’il en fut le commanditaire. Lorsqu’il lui exposa les raisons exactes de ce châtiment, qu’il avait eu à choisir entre elle et le mari patriote, elle comprit qu’il lui fallait se soumettre à ses viles intentions. Depuis qu’elle sait, elle le hait davantage, sa soif de vengeance devenue indestructible.

     d3)      la partie d’échecs

Le jeune homme qui accompagnait Tùm (le trapu) paraissait nerveux aux yeux de Daniel Bloch qui fit rapidement le rapprochement entre lui et l’histoire de la pendaison. Qu’il n’ait pas dormi depuis des lustres semblait évident. L’étranger au sac de cuir appela le garçon de table et invita Trẻ (le plus jeune) à commander quelque chose à manger. Que faisait-il avec le jeune musicien? Pourquoi avoir accepté de lui être présenté? Pourquoi réapparaître après un aussi long moment d’absence sans n’avoir jamais donné de ses nouvelles? Les questions se bousculaient dans la tête de l’étranger au sac de cuir alors qu’avant leur arrivée, l’évolution du piège tendu par la tenancière du café à l’inspecteur-enquêteur déconcentrait sa lecture. Au cas où Tùm (le trapu) s’informerait de la raison pour laquelle aucun dîner n’avait été cédulé pour le reste de la semaine, il avait déjà une réponse toute prête. Elle ne vint pas sur le tapis mais quelque chose flottait dans l’air; quelque chose ayant un rapport direct avec cette visite impromptue.
À deux reprises l’affamé commanda un cơm tấm*.

cơm tấm* plat vietnamien préparé à partir de grains de riz brisés. « Tấm » désigne les grains de riz brisés tandis que « cơm » désigne le riz cuit. On y ajoute des légumes, de la viande ou encore du poisson.

– J’ai été très surpris aujourd’hui d’apprendre de la part de mon professeur de musique qu’elle avait déjà joué du piano en présence de Hô Chi Minh.

Il semblait à Daniel Bloch que Tùm (le trapu) tournait autour du pot, qu’il n’avait absolument pas l’intention de l’entretenir des activités musicales de Madame Nhạc Sĩ. Un sujet plus important coinçait dans sa gorge certainement en lien avec ce qu’il s’évertuait à taire en lui et la présence du fugueur.
– Y a-t-il là un problème?

Le musicien répondit en bafouillant :
– Non, je n’en vois aucun, sauf qu’elle me casse les oreilles constamment avec la flûte, toujours la flûte, seulement la flûte. Lorsque je dis avoir une préférence pour le violon, elle revient à cette fichue de flûte. Elle, c’est le piano qu’elle affectionne. Quand je lui rappelle qu’un jour elle a changé d’instrument et que je pourrais fort bien l’imiter, elle me répond que c’est elle le professeur, que c’est elle qui sait ce qui est bon pour moi et que je n’ai qu’à écouter ce qu’elle me dit.
On devinait la rancœur dans les propos de ce Mozart assassiné comme le surnommait le contremaître du chantier. Pendant cet échange Trẻ (le plus jeune) dévorait en silence son troisième plat.



Madame Quá Khứ était revenue à sa cuisine. Bizarrement, elle ne ressentait rien d’autre qu’une partielle satisfaction; les premiers jalons du piège venaient d’être mis en place et rien, pour le moment, ne semblait accrocher. Elle remarqua que la Main prit un certain temps avant de disparaître de son champ de vision. Il s’était entretenu avec le gardien de sécurité quant à certains détails entourant le café : l’heure de fermeture; les activités nocturnes autour de l’endroit; les allées et venues de celui-ci ou de celle-là; la fréquentation des motos autour du carrefour… enfin tout ce qui pourrait porter ombrage à une action qu’il comptait mener le soir même. Comme la tenancière n’avait pu lui dire avec certitude si Thần Kinh (le nerveux) agirait de nuit et le moment où Dep regagnait sa chambre, attendre ne changerait rien à ce qu’il ferait. Nous le connaissons maintenant, surprendre le voyou la main dans le sac ne fait pas partie de ses objectifs, il trouve facilement une raison pour l’accuser de ce que lui a fait ou s’apprêtait à faire. Depuis la double gifle, la condamnation difficilement arrachée au nouveau juge, l’incarcération dans la prison de Hanoï, la Main savait que jamais son ennemi juré ne serait en mesure de s’en prendre à lui directement, ne disposant ni des moyens nécessaires ni de la ruse requise. À ses yeux, il ne serait qu’un minable faire-valoir, sans plus.
Suite à la demande de Madame Quá KhứDep accepta de s’entendre avec son amie la couturière afin qu’elle l’héberge quelques jours.
– Vous êtes souffrante?, lui demanda-t-elle comme pour se rassurer.

– Non. Tu sais, je vis solitaire depuis des années. Les seuls mouvements qui perturbent ma vie sont ceux du café. J’aimerais seulement me retrouver seule pour quelques jours.

Dep s’inquiéta que sa présence puisse la déranger, ce à quoi Madame Quá Khứ répondit :
– Que vas-tu chercher là! D’aucune façon. Mais j’aimerais bien un peu de solitude. Les travaux de rénovation m’ont beaucoup épuisée. Je dors mal. Sans trop me l’expliquer, la nuit, je reste éveillée comme pour me rassurer que tout va bien dans ta chambre.

– Ne vous en faites pas pour moi. Si j’éteins la lumière un peu tard, veuillez m’en excuser. Je mets de l’ordre dans l’élaboration du projet de bibliothèque et vous savez combien j’aime lire.

La propriétaire du café Con rồng đỏ revint à sa recette de beignets.

     d4)      la partie d’échecs


Depuis la fermeture du kiosque où Dep vendait des ballons multicolores, Khuôn Mặt (le visage ravagé) n’avait plus besoin de se tenir à son poste de guet, il avait donc changé de table au Con rồng đỏ. Il gardait toutefois la même régularité quotidienne : ses repas et son thé froid. Maintenant que la jeune serveuse les lui servait, il les appréciait encore plus. Quitter le chantier ne lui pesait pas; il passait ainsi une partie de ses journées entre la nouvelle table et le département de la cimenterie qui l’avait engagé. Un jour, ce fut un peu avant le scandale qui éclaboussa le service de police du quartier, on le convoqua au bureau de l’ingénieur en chef du chantier. Ce type fut bref :

– Nous perdons notre contremaître le mois prochain. La compagnie t’offre le poste.

Il en parla à Dep qui, dans un élan de joie, lui sauta au coup pour l’embrasser. Le trouble qui s’empara de lui est difficile à décrire. J’aimerais recevoir de bonnes nouvelles tous les jours, se dit-il.
– Je savais qu’un jour ou l’autre on reconnaîtrait tes talents de leader. C’est inné en toi. Comme les employés sous ta responsabilité vont t’apprécier. Tu es juste, honnête et tu aimes les gens. Les ouvriers seront comme des frères pour toi. Je suis si heureuse de cette promotion.
À partir de ce moment-là, Khuôn Mặt (le visage ravagé) comprit à quel point sa recherche de la beauté dépassait l’apparence physique. C’est au-delà de cela. Croire en la beauté lui aura permis de comprendre une foule de choses. Il ne ressentait plus cette animosité que longtemps il croyait venir du regard des autres. Il se voyait maintenant à travers le regard de la jeune fille qui accepta, un jour de funérailles, de s’accrocher à son bras, de marcher avec lui. Et de continuer à marcher avec lui, à la vue de tous qui se demandèrent bien, au début, ce qui pouvait les unir. Ils marchaient dans le quartier… s’approchaient de la pinède et un jour, seraient en mesure de descendre la pente les menant au lac, là où les bougainvilliers à fleurs rouges poussent. Là où le vent, le soleil et la lune ont tissé un abri pour les herbes mortes. Ils marchaient la main dans la main, le regard loin devant eux.

En fin de journée, il reconduisit la jeune serveuse chez la couturière à l’ancien kiosque où, pendant de longs mois, Dep vendait des ballons multicolores. Elle y vivait, parfois s’y sentait comme emprisonnée. May avait installé son atelier à cet endroit qui ne ressemblait plus du tout à ce qu’il fut auparavant. Elle adore les tissus, les couleurs voyantes. La décoration donne à l’endroit une toute autre allure. Comme elle est ravie de pouvoir, en plus de coudre, posséder une salle d’essayage et disposer d’assez d’espace pour aménager un comptoir de vente. Elle n’offrait que ce qu’elle produisait. Puisant ses idées dans de grandes revues de mode, elle présentait le fruit de son travail, amalgame fort réussi des styles vietnamien, européen et américain.

– Je vous laisse toutes les deux. On se revoit au petit déjeuner, demain.
Dep le salua d’un sourire tellement gracieux qu’on pourrait le qualifier d’amoureux.

L’odeur du riz le matin qui se dégage du café Con rồng đỏ alors que tout est tranquille autour laisse place, en fin de journée, à un surprenant mélange de robusta* et de nicotine. Khuôn Mặt (le visage ravagé) remarqua la lueur jaune qui se déposait sur le balcon de la chambre de Madame Quá Khứ. Le signal convenu annonçait qu’il devait prendre un nouveau poste de guet, à l’étage du café cette fois. Il s’y rendit.

robusta* L’espèce ‘’coffea canephora’’ dont on tire les différentes variétés de robusta s’épanouit dans les forêts tropicales. Originaire du bassin du Congo, le coffea canephora est un arbuste mesurant entre 5m et 8m de haut et dont les feuilles sont vert clair. Plus robuste que l’arabica (d’où son nom), le robusta offre également un rendement plus important. Cultivé dans les plaines d’Afrique centrale, du Brésil, du Vietnam ou encore d’Indonésie jusqu’à 600 m d’altitude environ, le coffea canephora fournit environ 30% de la production mondiale. Les grains de café qu’il produit renferment 2 fois plus de caféine que ceux de l’arabica.

À suivre

5 (CINQ) (CENT VINGT-SEPT) 27



     c1)      l’explosion


Madame Quá Khứ crut bon servir un verre de vodka – elle doubla même la dose – à celui qui venait de la surprendre par ses propos; un café pour Daniel Bloch et l’habituel thé froid pour Khuôn Mặt (le visage ravagé). On nageait en eau trouble alors qu’une bouée de sauvetage fut lancée, ajoutant l’ahurissement à la surprise que provoquèrent les mots de Thần Kinh (le nerveux) :

– Il me manquait des bout à l’histoire que tu viens de raconter mais j’aimerais te montrer quelque chose. Attends-toi à être anéanti.

Khuôn Mặt (le visage ravagé) pianota sur son cellulaire, fit dérouler des images pour enfin trouver ce qu’il cherchait; il remit l’appareil à Thần Kinh (le nerveux). Celui-ci se leva, fit trois pas puis revint vers la table, prit une cigarette dans le paquet qui rapidement se vidait. Ses yeux égarés dans les larmes et la furie ne savaient plus sur qui s’arrêter.

Pour une rare fois, on le vit défait, entièrement ahuri, à la porte de la paralysie.

– Je n’en crois pas mes yeux, réussit-il à dire alors qu’il remettait l’appareil à son propriétaire. Je veux le tuer. Arrêtez-moi car je le veux tuer. Je veux le tuer. Il ne cessait de répéter ces mots qui s’étouffaient dans sa gorge en feu.

Daniel Bloch se leva, le saisit par les épaules, lisant une telle détresse dans ce visage méconnaissable.

– Calme-toi. Madame Quá Khứ apportez-lui un autre verre de vodka, il en a besoin. Calme-toi. Assieds-toi. Tu dois maintenant écouter ton ami. Il mettra du contexte autour de ce que tu viens de regarder. Nous permets-tu d’examiner l’objet de ton bouleversement?

Thần Kinh (le nerveux) respirait à pleins poumons.

Khuôn Mặt (le visage ravagé) :
– Avec ce que je viens d’entendre, je peux maintenant reconstituer les éléments qui se sont produits ce soir-là. Je n’ai été témoin que d’une partie de l’histoire. Ils étaient tous les deux près du petit sentier menant à la pinède. On devrait condamner cet endroit de malheur. Un policier semblait les interroger. Je n’ai pas trop fait attention jusqu’au moment où j’ai vu Thần Kinh (le nerveux) tomber par terre, le policier partir avec la moto, la jeune fille assise derrière, immobile. Je devais être à moins de cent mètres d’eux. D’un coup de moteur, j’ai emprunté une allée peu fréquentée craignant toutefois que l’on ait pu entendre le tintamarre de ma moto.

Tous écoutaient comme s’il s’agissait de l’abrégé d’un film. Un film d’horreur car la suite en prenait la marque.

La suite et la fin se résument en peu de mots mais se retrouvaient captées sur des photos pour le moins explicites. Étendu au sol, sa moto appuyée à un grand pin, muni de la caméra de son cellulaire, Khuôn Mặt (le visage ravagé) assista à la scène impliquant la jeune fille et le policier. Il capta toute une série de clichés, ceux qu’il venait tout juste de présenter à Thần Kinh (le nerveux) et qui produisirent simultanément un épisode de violence suivi d’une crise d’apoplexie. S’adressant à Daniel Bloch et à Madame Quá Khứ, il les invita à jeter un coup d’œil sur ce qui devenait maintenant des pièces à conviction.


      c2)     l’explosion


Concentrés sur les effets de cette bombe lâchée, ses possibles dommages collatéraux, attablés au fond de la grande salle extérieure du café Con rồng đỏ, le barouf du quartier ne semblait aucunement atteindre la bulle qui les entourait, se solidifiant graduellement. Le cellulaire reposait au centre de la table sur laquelle des verres et des tasses vides s’entassaient. Chacun, à tour de rôle, y jetait un coup d’œil comme pour se persuader que ce qu’on venait de voir n’avait rien de fictif, avait crûment fixé la réalité sur pellicule numérique. Les photos présentaient un peu de flou en raison de l’obscurité mais révélaient parfaitement bien la physionomie des deux acteurs : une actrice passive, un acteur pugnace.

Dep s’approcha délicatement de la tablée :

– On vient de me transmettre une nouvelle fort intéressante. Si j’ose déranger votre réunion, je vous la communique.

Daniel Bloch répondit au nom du groupe :

– Nous t’écoutons avec plaisir.
– Le Comité populaire m’annonce que le projet que je leur ai présenté vient d’être accepté. Il ne reste plus maintenant qu’à le soumettre aux gens du quartier pour approbation.
– Quelle une excellente nouvelle! Ça ne fera que des heureux et comblera un grand besoin chez la population.


Khuôn Mặt (le visage ravagé) sourit à la jeune fille qui s’excusa d’avoir interrompu un conciliabule de la plus haute importance. Elle retourna vers le comptoir cherchant à débrouiller à partir des physionomies de chacun, quelques éléments pouvant indiquer le motif entourant une telle intensité. Cependant, ses pensées se concentrèrent davantage sur le message qu’on venait de lui porter. Enfin, se dit-elle, un bout de chemin est fait. Convaincre les gens? Mais comment pourraient-ils être en désaccord avec l’idée d’ouvrir une bibliothèque dans le quartier? Comment pourraient-ils ne pas voir d’un bon œil que des enfants, des adultes aussi, puissent nouer contact avec la lecture? Dans son projet, on mettrait sur pied des cours d’apprentissage de la lecture et de l’écriture pour les analphabètes de tous âges. Cela s’avérait un argument supplémentaire. On lui demanda de ne pas ébruiter l’information quant au futur emplacement de la bibliothèque, cela revenant au président du Comité populaire. Elle n’émit aucune objection alors qu’elle pensait à Cây (le grêle) :

– Comme il sera utile.

Madame Quá Khứ, comment s’en surprendre, avait déjà un plan en tête. Habituée depuis si longtemps à réagir à la seconde près, parfois moins, elle saurait comment bouger ses pions dans cette situation. Surtout ne pas rater l’échec et mat. Pour cela, la plus complète confiance en ce conventicule nouvellement formé devait lui être certifiée. Sa plus grande discrétion, aussi. S’adressant à Khuôn Mặt (le visage ravagé), elle lui signifia de ne pas instruire Dep de tout ce qui venait de se dérouler ici. Puis, au principal intéressé :

– Je comprends ce que tu ressens. Mon mari a été assassiné, lâchement, une balle dans la tête tirée alors qu’il avait le dos tourné. Tué par le même homme qui a planté un poignard dans ton cœur faisant éclater tes rêves d’avenir. Il s’est attaqué bassement à cette jeune fille, visant sans aucun doute ses parents du même coup. La ruse, la fourberie, la perfidie de cet homme sont sans limites. Je le connais trop bien. Malgré le vertige qui s’empare de toi, sache attendre. Le bon moment viendra. Cette couleuvre, ce serpent sait se faufiler adroitement. Le piège que nous lui tendrons exige d’avaler notre rancœur. Si nous le suivons à la lettre, ça ne devrait pas rater. Comme tu seras l’appât, ne te laisse pas distraire. Si tu m’écoutes et fais exactement ce que je vais te dire, ça réussira.



     c3)      l’explosion



« La guerre repose sur le mensonge. »

« La guerre a le mensonge pour fondement et le profit pour ressort. »

« Il faut combattre l’ennemi dans ses plans. »

« A la guerre, tout est affaire de rapidité. On profite de ce que l’autre n’est pas prêt, on surgit à l’improviste. »

« Poussez l’ennemi à l’action pour découvrir les principes de ses mouvements. »

Sun Tzu
L’art de la guerre

Lorsqu’elle s’engagea à la fin des années 1950 dans les services du renseignement de l’armée vietnamienne, ce fut sur recommandation de son mari. Lui, patriote ayant pour idole Hô Chi Minh qui menait le Viet-Minh dans la lutte armée jusqu’à la victoire contre les Français en 1954, à Dien Bien Phu, reconnaissait chez son épouse des talents particuliers dans l’art de recueillir des informations auprès des gens du peuple. Il ne se gênait pas pour lui transmettre celles qu’il obtenait alors qu’il campait avec ses compatriotes tout près de Hanoï. On se fia à lui et Madame Quá Khứ reçut une formation dont la base reposait sur les principes de Sun Tzu. À ce moment-là, elle croisa la Main, également nouvelle recrue.

Elle n’a pas toujours été vieille Madame Quá Khứ. Les relations avec son mari s’envenimèrent lors que celui-ci n’avait en tête, et dans ses propos, que la guerre, la révolution et la défense de la pensée du Président Hô Chi Minh. Son patriotisme démesuré, ses continuels rabâchages sur la victoire contre les Français et que le même sort attendait les Américains, finirent par les désunir, du moins officieusement. Lorsque son mari, en permissions spéciales, revenait à la maison, le ton montait rapidement allant parfois même jusqu’à la dispute. La famille de son mari manifestait peu d’estime pour cette femme que l’on croyait infidèle en raison des visites régulières d’un autre membre de son service militaire. En effet, la Main la côtoyait de près, certains diront de très près même.


Dans les faits, ce fut tout autre, on l’apprendra plus tard. Celle qui n’a pas toujours été vieille, fut, jeune fille, d’une grande beauté. Comme très peu de femmes étaient enrôlées dans l’armée – on préférait les laisser derrière les combats à travailler pour la cause dont l’une parmi les plus importantes fut sans aucun doute l’érection de la Piste Hô Chi Minh* – le fait qu’elle soit une militaire l’exposait à des commentaires parfois déplacés. On aurait pu croire qu’elle trompait son mari; leurs engueulades sauraient le prouver, ainsi que ses accointances avec ce jeune homme venant régulièrement prendre le thé chez elle.


Piste Hô Chi Minh*.      La piste Hô Chi Minh n’était pas une voie unique, mais un ensemble de routes et de sentiers empruntés par les forces militaires pendant la Guerre du Vietnam (1964-1975). L’objectif était de relier le Nord et le Sud passant par le Laos et le Cambodge, essentiellement pour le ravitaillement des forces rebelles luttant contre les forces américaines. Cette route était une vraie toile d’araignée (un réseau élaboré de voies de différentes tailles à travers les montagnes, la jungle) d’une longueur totale de 2000km. Construite par 300 000 militaires permanents, tout corps de métier confondus, des jeunes femmes volontaires, des fermiers, des travailleurs locaux qui travaillèrent ardemment avec patriotisme contre un supplément de nourriture.


     c4)      l’explosion


Madame Quá Khứ proposa un plan, une fois assurée que le gardien de sécurité n’ait rien entendu du scénario que les deux jeunes venaient d’exposer – l’après-midi, il cuve son vin de riz et les ronflements qui s’ensuivent annoncent bien l’état de sommeil dans lequel il est plongé – . Consciente que des alliés peuvent changer de clan en un tour de main, elle demanda si Daniel Bloch entretenait des relations avec quelque membre de l’administration vietnamienne. Surpris par la question, il répondit :

– Oui, mais elles semblent s’être détériorées suite à ma rencontre avec l’inspecteur-enquêteur.
– Vous le connaissez donc un peu?
–  En fait, je ne lui avais jamais adressé la parole avant qu’il m’ait enjoint de me rendre au poste de police. Je me suis rapidement aperçu qu’il avait enquêté sur moi, mes antécédents ainsi que les contacts que j’ai ici à Hanoï.
– Et vous avez des contacts ici à Hanoï?

Cela ressemblait à un véritable interrogatoire, ce qui fit sourire l’étranger au sac de cuir, qui enchaîna aussi vite :
– Un ancien étudiant travaille à l’ambassade des USA. Par lui j’ai réussi à obtenir facilement un visa valide pour une année. Étrangement, il réside au même hôtel que moi, tout juste en face du lac de l’Ouest. Souvent appelé à bouger d’un pays à l’autre du Sud-Est asiatique, il n’a pas jugé bon de s’installer de meilleure façon. C’est un brillant garçon qui achève une thèse de doctorat en sciences politiques sur les suites sociologiques au conflit survenu entre le Vietnam et les USA. Le dossier sur lequel il travaille présentement est fort intéressant. Il en parle avec beaucoup d’enthousiasme : la prochaine visite du Président Obama.

Les propos de Daniel Bloch rassérénèrent la tenancière du café Con rồng đỏ qui dévoila le piège qu’elle allait tendre à la Main. Le schéma était simple et complexe à la fois. Je vous évite les détails, que les grandes lignes. Il devint tout à fait clair pour chacun des auditeurs qu’elle connaissait parfaitement bien l’individu, ses forces autant que ses faiblesses. C’est là qu’elle allait frapper. Pour cela elle avait besoin que Thần Kinh (le nerveux) fut d’accord, que Khuôn Mặt (le visage ravagé) lui remette des copies des images prises le soir de l’agression de la jeune fille, que Daniel Bloch s’absente quelques jours du café et, surtout, que Dep ignore totalement l’enchaînement de sa stratégie. Elle fut formelle sur chacun de ces points.

1) Tout se jouerait ici, au café Con rồng đỏ;
2) Madame Quá Khứ s’ouvrirait à la Main quant aux craintes qu’elle ressent au sujet de son ex-employé qui fut un modèle d’ouvrier, à qui elle n’avait rien à reprocher mais qui revenait sans cesse au café depuis la fin des travaux, tous les jours et sans trop de raisons;
3) elle lui avouerait cacher beaucoup d’argent dans sa demeure, que le jeune homme est au courant et craindrait qu’il attende le bon moment pour la voler puisqu’un jour elle a intercepté une conversation entre lui et Daniel Bloch, portant sur les procédures à suivre pour quitter rapidement le pays. L’étranger au sac de cuir semblait dire qu’il avait de bonnes relations et moyennant une certaine somme, le tout s’arrangerait très facilement;
4) Thần Kinh (le nerveux), un jour où la vodka l’avait amené à s’ouvrir à elle, lui aurait dit connaître l’auteur du vol chez l’oncle de Dep sans toutefois l’avoir nommé;
5) pour mettre un peu de piquant, elle ajouterait qu’il ne serait pas indifférent aux charmes de la jeune fille;
6) devant tous ces éléments, Madame Quá Khứ semblait certaine que la Main agirait avec célérité de sorte que les aptitudes de Khuôn Mặt (le visage ravagé) devenaient cruciales : la finale du piège se retrouvait entre ses mains, dans sa capacité à prendre de bonnes images, si possible en mode vidéo, des erreurs que l’inspecteur-enquêteur commettrait. Elle lui préparerait une cache à l’étage, à l’endroit où une forte somme d’argent se trouve dissimulée.


Ne restait qu’à attendre. La machination qu’elle avait pondue relevait d’une connaissance chirurgicale de l’individu, de ses travers, ses goûts démesurés, ses ambitions mais aussi de la profondeur des vices qui l’habitent. Le lendemain, le gardien de sécurité ira au poste de police mander la présence de l’inspecteur-enquêteur au café. À son arrivée, Thần Kinh (le nerveux) quitterait les lieux en vitesse faisant démarrer sa moto noire le plus bruyamment possible. Un nuage de fumée lancée aux yeux de la proie.


À suivre

mercredi 5 avril 2017

5 (CINQ) (CENT VINGT-SIX) 26



     b1)      l’interrogatoire

L’inspecteur-enquêteur, debout derrière son bureau, se tenait bras croisés. À l’arrivée de l’étranger au sac de cuir, il lui tendit la main. Une autre personne l’accompagnait qui aussitôt prit la parole :
– Monsieur l’inspecteur-enquêteur ne parle malheureusement pas votre langue; il m’a demandé d’assister à cette entrevue afin de traduire les propos de chacun.
– Mademoiselle, parlez-vous d’entrevue ou d’interrogatoire? rétorqua un Daniel Bloch n’adressant au policier ni salutation ni réponse à sa main tendue.

La jeune fille, mal à l’aise, s’informa auprès du policier qui, d’un sourire condescendant assigna le siège en face de son bureau à l’étranger au sac de cuir.

– Avant de m’asseoir, il m’est important de savoir si ce monsieur a des motifs valables d’exiger ma présence dans son bureau.

La jeune fille refila la question à l’inspecteur-enquêteur puis transmit le message à Daniel Bloch.

– Monsieur l’inspecteur-enquêteur vous dit que cette rencontre n’a rien d’officiel.
– Alors je pourrai quitter quand bon me semblera.

À cette réplique, le policier s’assit, désignant la place exacte où fut interrogé le plus jeune des xấu xí… suite lors de l’incident impliquant le plus âgé.

La jeune fille se mit en place, prête à traduire.
Monsieur Bloch, vous vivez à Hanoï depuis un certain temps, dans un hôtel situé près du lac de l’Ouest, je crois.
– En effet, monsieur, cela pose problème?
– Aucunement puisque l’on vous a accordé un visa d’un an, renouvelable en plus.
– Exact.
– Et vous comptez le renouveler?

Le ton changea tout d’un coup. L’étranger au sac de cuir s’en aperçut et décida de jouer le jeu de l’inspecteur-enquêteur.

– Tout ira comme tout doit aller.
– Puis-je vous demander quel genre de relations vous entretenez avec ces jeunes que vous fréquentez ici dans le quartier?
– Certainement, mais sachez que je ne répondrai pas à cette question. Vous en avez une autre?

L’inspecteur-enquêteur, surpris par la réponse, rangea son sourire condescendant optant pour un plus hostile.

Il y eut un long silence. Le regard que s’échangeait les deux hommes tourna rapidement en duel. Daniel Bloch ayant entendu parler des ambitions de cet homme, de sa soif sans limites à obtenir des informations sur tout le monde ainsi que sa détermination à élargir son contrôle sur le plus de gens possible, décoda son dessein : obtenir des renseignements de première main. Le policier allait toutefois réaliser que se tenait devant lui un autre type de personnalité et que la tâche serait plus ardue.

– Monsieur, je vous rappelle que je suis agent de police, que mon rôle dans ce quartier en est un d’inspecteur et d’enquêteur. Il serait sage de votre part de bien vouloir collaborer.
– Je porte un immense respect envers l’institution policière. Sachez que ce qu’elle exigera de moi de manière formelle et officielle, ne m’incitera jamais à me placer en situation irrégulière. Puisque cette rencontre n’a rien du caractère dont je viens de parler, vous comprendrez alors que je ne répondrai qu’à ce qui me plaira bien de répondre, ne vous en déplaise.

Le policier réalisa ce qui se déroulait. Jamais dans sa carrière on ne lui avait tenu tête, bien au contraire, la crainte qu’il a toujours inspirée faisait baisser pavillon à tout un chacun.

– Vous savez que vous fréquentez des jeunes gens qui n’ont pas bonne cote dans le quartier; il est de mon devoir de vous en aviser afin qu’aucun problème ne puisse vous ennuyer.
– Merci de tout cœur pour votre empressement à me prévenir de ce qui, je le souhaite, ne saurait advenir. Comme policier, est-il de votre niveau de responsabilité de voir à ce que s’améliore la mauvaise cote dont vous me parlez?

L’inspecteur-enquêteur n’allait rien tirer de cette entrevue qui abruptement voyait les rôles s’inverser. Il se leva et remercia Daniel Bloch. De manière caustique, celui-ci ajouta à l’injure en ne lui serrant pas la main :
– Je vois qu’aucun procès-verbal n’a été tenu de cet entretien, je le considère donc comme n’ayant pas été un interrogatoire. Merci mademoiselle pour vos services.

Et il sortit séance tenante.



      b2)      l’interrogatoire

  
Daniel Bloch a cessé de fumer le jour même où il remit sa démission au recteur de l’Université de l’Oregon (USA), la dernière en lice dans son curriculum vitae. Il avait remarqué que la nicotine faisait partie des habitudes du groupe des xấu xí… de sorte qu’il déposait un paquet de cigarettes sur la table du café chaque fois qu’il s’y présentait. On se servait sans contrainte. Il fit le même geste à son retour du poste de police. Le gardien de sécurité le surveillait de loin, sans doute sur commande de l’inspecteur-enquêteur soucieux de connaître les venues de l’étranger au sac de cuir au café. Thần Kinh (le nerveux), une fois les travaux de rénovation terminés, se présentait tous les jours au café un peu pour examiner le résultat, espérant que la patronne lui offrirait vodka et pipe à eau. Tous les clients reconnurent la qualité du travail effectué mais restaient peu enclins à lui proposer un boulot. Il ne cessait de répandre la crainte autour de lui.

Dep s’approcha et demanda :
– Votre rencontre au poste de police s’est-elle déroulé à votre goût?
– Ma chère fille, les rencontres remplies de sous-entendus n’en sont pas. Elles sont des prétextes. Lorsque l’on est investi d’une certaine forme de pouvoir, il s’avère facile de l’utiliser à d’autres fins!

Non pas seulement Dep mais aussi Thần Kinh (le nerveux) s’intéressait aux propos de Daniel Bloch. Celui-ci le remarqua alors que le jeune ouvrier avait abandonné la pipe à eau pour se mettre en mode écoute.

– Je n’ai pas eu la possibilité ou la chance, je ne sais trop, de croiser des policiers ou des militaires au cours de ma vie. Sans être en mesure de dire pourquoi, ce sont des gens que j’évite. J’admets la nécessité sociale de la police mais redoute ceux qui s’investissent d’un pouvoir discrétionnaire; ils peuvent, à l’occasion, mal l’utiliser. L’Histoire nous en fournit bien des exemples. Cây (le grêle) pourrait t’en parler mieux que moi.

L’écoute que manifestait Thần Kinh (le nerveux) surprit Daniel Bloch :
– Qu’en penses-tu?

Les paroles de l’étranger au sac de cuir embarrassèrent le propriétaire de la moto noire.

– Je n’aime pas cet homme, déclara-t-il avec dans les yeux la fureur de la haine.
– Il me semble que tu n’aimes pas beaucoup de gens.

Quelque chose tomba en terre fertile. Une porte cadenassée depuis des lustres que la rouille faisait grincer, bougeait sur ses gonds.

Thần Kinh (le nerveux) quitta sa table pour s’approcher de celle de Daniel Bloch. Il pigea une cigarette dans le paquet ouvert. Inhala et expira une bouffée de fumée blanche.

– Beaucoup moins fort que le tabac de pipe à eau, dit-il à un interlocuteur attentif. C’est vrai, je n’aime pas beaucoup de monde. J’ai mes raisons. Ceux que je n’aime pas les connaissent aussi. Un jour viendra… il prit une autre bouffée… un jour viendra.

Le mystère parut complet à un Daniel Bloch déconcerté. Évident, ce jeune homme enfermait en lui un lourd secret. Si son intention était de le dévoiler, valait mieux se tenir à une certaine distance, ne pas entrer dans sa bulle tout en marquant son intérêt à l’écouter.

– Ce jour qui doit venir, pour moi ce fut maintenant, dit-il vaguement.
– Je sais. J’ai vu venir les acolytes de l’inspecteur-enquêteur vous convoquer à son bureau. Il vous a sans doute interrogé à mon sujet. Il le fait avec tous ceux qu’il rencontre. Régulièrement, il se rend chez mes parents afin de savoir ce que j’ai fait la veille, ce que je dois faire aujourd’hui.



     b3)     l’interrogatoire


Madame Quá Khứ s’approcha du duo, un café dans une main, un verre de vodka dans l’autre sachant tout comme les anciens que « le vin entre, les paroles sortent ». S’adressant aux deux :
– Vous avez des choses à vous dire. Les murs en bois de lim n’ont pas d’oreilles et le gardien de sécurité a déjà sa dose de vin de riz, il n’écoutera pas et ne pourra donc rien rapporter à qui que ce soit.

Ces paroles créèrent l’atmosphère propre à délier les langues.

– Ce n’est pas moi qui ai agressé la jeune fille. On m’a accusé afin de protéger une autre personne. Facile avec un type comme moi. Jamais on ne m’aurait cru, voilà pourquoi je n’ai rien dit lors du procès. D’ailleurs, le nouveau juge doit sa nomination à un haut placé de la police. Un service en attire un autre.

La tenancière n’avait pas eu le temps de retourner à son comptoir que ces paroles lui parvinrent avec la franchise de celui qui aurait enfoui à l’intérieur de lui-même les arcanes d’une sordide machination. Pourquoi mentir lorsque l’on a déjà acquitté sa dette?

Daniel Bloch, par Tùm (le trapu), était au courant de la version officielle des faits qui valurent plusieurs mois de prison à Thần Kinh (le nerveux). Suite à cette parcelle de mots mais combien signifiants prononcés par le jeune homme, la première pensée qui vint en tête de l’étranger au sac de cuir fut que l’on aurait pu construire une histoire à partir de faits précis, laissant par la suite l’Effet Mandela* s’occuper du reste. Cela ne saurait être l’oeuvre de quelqu’un n’ayant aucune connaissance de la psychologie sociale ou d’une personne cherchant à déposer un quelconque méfait dans une autre assiette.



L’Effet Mandela*      Nom donné à un phénomène où plusieurs gens affirment se souvenir très clairement d’événements ne s’étant jamais produits.



Deux adultes sidérés, un jeune homme vidant un verre de vodka, un café vide de tout client, un gardien de sécurité hors des ondes ambiantes, Dep occupée à la cuisine… quel décor pour une telle déclaration! Madame Quá Khứ qui a su tout au long de sa vie comment retomber sur ses deux pieds prit la parole :
– Toute une histoire!

Daniel Bloch s’interrogeait sur le peu de moyens mis à la disposition du jeune homme pour se défendre et faire éclater la vérité. Mais cela ne signifiait pas pour autant qu’il faille accuser une autre personne sans preuves à l’appui. Il s’adressa à Thần Kinh (le nerveux) :
– Tu es parfaitement conscient de la gravité des propos que tu viens de tenir. Tu es assez intelligent pour comprendre que dans l’esprit de madame et le mien, un personnage précis se dessine comme étant l’auteur de cette manipulation. Nous n’avons aucune idée du motif qui l’aurait poussé à agir ainsi et encore moins de ce qu’il a fait.

– Je peux vous raconter l’histoire en entier si vous le souhaitez.

Madame Quá Khứ acquiesça. Il vida son verre, alluma une cigarette:
– Quand cela est arrivé, je fréquentais la jeune victime. Tous ici se rappellent d’elle, jolie comme pas une. Ses parents étaient reconnus dans le quartier comme étant de farouches ennemis du Parti Communiste. Sa famille n’était pas riche, encore moins lorsque son père fut destitué, en raison de ses allégeances politiques libérales, du poste d’enseignant qu’il avait à l’Université de Hanoï. Le soir, quand je me présentais chez elle, son père parlait beaucoup contre le gouvernement en place dans la capitale. Il disait que si Hô Chi Minh était vivant, il le répudierait. Je ne comprends rien à la politique mais j’aimais sa manière d’expliquer les choses, ses références à Oncle Hô pour qui il avait une estime sans bornes.

Thần Kinh (le nerveux) s’arrêta. On remplit à nouveau son verre de vodka :
– Son père nous autorisait à partir en moto à la condition de rentrer avant la tombée de la nuit. J’aimais beaucoup cette fille. Elle était sensible, douce mais portait sur elle toutes les craintes de sa famille. Combien de fois m’a-t-elle répété qu’un jour le malheur s’y abattrait sans crier gare! Et c’est arrivé. La catastrophe l’a choisie, elle, si simple, si délicate, non ses parents. Jamais je n’aurais pu imaginer ce qui arriva.


      b4)     l’interrogatoire



Madame Quá Khứ et Daniel Bloch écoutaient le récit avec une attention renouvelée à chaque élément que le narrateur apportait. Qui aurait pu croire que ce jeune, craint et redouté de tous, puisse être en mesure de soutenir un discours aussi cohérent? Il poursuivit :
– Un soir, alors que nous nous promenions en moto, je fus arrêté par un policier qui me demanda ma carte d’identité et la carte bleue. On disait dans le quartier qu’il était zélé et n’entendait pas à rire. Mon amie me pinça le bras signifiant de rester calme, d’éviter toute provocation. Ce que je fis. Je me souviens de son visage. Je me souviens qu’avec sa lampe de poche il inspecta la moto puis dirigea le faisceau lumineux directement à la figure de mon amie. Je lui ai demandé de ne pas faire ça. Sa réplique fut cinglante : il me gifla à deux reprises. Je culbutai par terre. Les cris de mon amie alors qu’il enfourcha ma moto et s’enfuit du lieu où nous étions – à quelques mètres de la pinède – je m’en souviens comme si c’était maintenant.

Plus ses propos se précisaient, plus sa respiration en souffrait, plus la rage suintait. Une pause s’avérait nécessaire. Daniel Bloch le comprit :
– Je prendrais bien un autre café, madame.

Revenant de la cuisine, Madame Quá Khứ vit qu’un convive s’était ajouté à la table. Craignant que la relation des événements ne s’interrompe, elle s’adressa à Khuôn Mặt (le visage ravagé) :
– Tu souhaites rencontrer Dep ?

Il n’eut guère le temps de répondre que Thần Kinh (le nerveux) dit:
– Tu peux demeurer avec nous. J’ai confiance en toi. Ce que j’ai à raconter, tu as aussi à le savoir.

Khuôn Mặt (le visage ravagé) ne comprit pas. En quelques phrases qui semblèrent le surprendre qu’à moitié, son ami continuait :
– Il ne faisait pas encore complètement noir, la torche électrique du policier ne lui était donc pas nécessaire. Il m’avait toutefois ébranlé par sa paire de gifles. Étendu par terre, j’ai eu comme la vague impression d’entendre ma moto démarrer plus bruyamment qu’à son habitude. Une fois relevé, je suis parti au pas de course vers la pinède. Ce que j’y vis me cloua sur place. Le policier agressait mon amie, lui bâillonnant la bouche de sa main. Elle peinait à respirer. Je crevais de fureur et de honte. Des éclairs strièrent l’obscurité qui tombait sur le corps de celle que je voyais déjà comme ma femme.

Les auditeurs se taisaient. L’atmosphère, à couper au poignard. Une foule d’images remplissaient leurs cerveaux incrédules.

– Le policier m’entendit venir. Relevant son pantalon kaki, il me cracha à la figure des mots qui me glacèrent : « C’est du joli ce que tu viens de faire. Ça te coûtera quelques années de prison. » Je n’en croyais pas mes oreilles. La vue obstruée par mes larmes, les poings fermés, j’étais prêt à tuer, mais la paralysie me pétrifiait. Le policier déguerpit sur ma moto, me laissant seul avec celle que je ne reconnaissais plus. En pleine crise d’hystérie, sa figure transformée, méconnaissable. Je me suis approchée d’elle. Elle s’agitait. Vomissait des mots inintelligibles. Puis, elle cessa de bouger. Ce n’était plus elle.

Il s’arrêta, alluma une autre cigarette, jetant un coup d’œil autour de lui :
– Je l’ai prise dans mes bras et la ramenai chez ses parents. Ceux-ci me l’arrachèrent férocement, m’indiquant de prendre la porte sans jamais plus revenir. Le lendemain, on m’arrêtait. Vous connaissez la suite.

Ce fut sa dernière pause. Il se cambra dans son attitude caractéristique : celle de celui qui rentre en soi, referme la porte derrière lui, la verrouille à triple tour. Le rejoindre à ce moment-ci relèverait de l’exploit. C’est alors que le coup de théâtre retentit.

À suivre

5 (CINQ) (CENT VINGT-CINQ) 25







     a1)      le Yi King

« La capacité d’aimer c’est le secret de la vie. Tant que l’on peut aimer, aimer véritablement un autre être humain, la mort attend son heure. C’est seulement quand la capacité d’aimer cesse que la mort se rapproche. » Pearl Buck

Telle fut la phrase que Dep lut le dernier jour qu’elle passa au kiosque. Madame Quá Khứ n’hésita aucunement à accepter son offre d’aide, y ajoutant même une invitation à s’installer à l’étage du café Con rồng đỏ ce qui régla bien des problèmes. Elle pouvait fermer le kiosque, laisser la maison de l’oncle qui allait bientôt s’effondrer sous le pic des démolisseurs afin qu’on y érige "La Maison du Peuple" et finalement se lancer dans une nouvelle aventure, celle de serveuse de café. Quelle ne fut pas la joie de son amie couturière lorsque Dep lui offrit d’installer son atelier à l’emplacement qu’elle quitterait!

– Jamais je ne serai en mesure de payer un loyer.

Dep lui répondit :

– Le Comité populaire m’a offert gratuitement la place. Alors c’est pour toi et ton matériel.

Les deux jeunes s’enlacèrent longtemps avant que May n’ajoute :
– Je vais te confectionner un ao dai, tu n’auras qu’à choisir les couleurs que tu aimes.


Les livres de Pearl Buck représentent des trésors pour celle qui maintenant ne vendra plus de ballons multicolores. Toutefois, au fond d’elle-même, sa soif d’apprendre, son immense besoin de connaître la vie dans toutes ses complexités, ne pouvaient être étanchés que par la lecture de son auteure préférée, celle que sa mère avait mise sur sa route. L’amour maternel, dans toute son étendue et au-delà de ses inévitables limites, lui aurait ouvert d’autres sentiers de réflexion si, par chance, il lui eût été possible de le faire. Sans pouvoir l’expliquer, Dep savait que quelqu’un d’autre y suppléerait : Daniel Bloch. Cet homme lui ouvrirait de nouveaux horizons transsudant ses yeux des incertitudes et des incompréhensions qui encore les emplissaient. Il communiquait à tous ceux qui l’approchaient le besoin de savoir. Comme elle enviait Cây (le grêle), lui si intelligent, ce dévoreur de livres et de tonnes de documents sur des sujets historiques! Jamais il n’en parlait, la gêne sans doute. C’est à croire qu’un dénominateur commun prévaut dans un groupe pour en assurer la cohésion. Le modus vivendi des xấu xí… allait dans le sens des soirées au café, des promenades, de la bière…

Une fois installée chez la tenancière du café, Dep réorganisa son horaire. Elle avait assuré sa patronne que le nombre d’heures travaillées lui importait peu sauf qu’elle continuerait à recevoir les enfants qu’elle avait placés sous son aile. La lecture et l’apprentissage scolaire, Dep s’y adonnerait le plus régulièrement possible. Cela faisait d’ailleurs partie intégrante du projet soumis au Comité populaire qui l’étudiait encore. On s’était engagé, si d’office on l’acceptait, à le rendre public afin que tous ceux qui le souhaitent, puissent se prononcer. Selon l’inspecteur-enquêteur, celui que Dep avait d’abord informé de ses intentions, il serait fort surprenant qu’on y mette des bâtons dans les roues. Il avait pris le temps de rencontrer la direction de quelques écoles du quartier assurant la jeune fille que l’accueil fut plus que chaleureux. Sa renommée, le fait qu’elle s’impliquait déjà auprès de plusieurs enfants nécessitant de l’aide, joua en sa faveur. Cet homme a vraiment des ramifications étendues à tous les niveaux, se dit-elle.


Dep ne peut pas vivre sans lecture, non plus sans cette correspondance épistolière avec sa mère. Celle-ci, toujours la première à lire ses intentions, ses projets, lui répondait par des encouragements incessants. Dans une lettre plus courte qu’à l’habitude, elle voulut en savoir davantage sur cette phrase que sa fille avait copiée d’un livre chinois vieux de près de 5000 ans. La phrase disait : « Le plus ancien livre de la Chine en est aussi le plus moderne. »


Cela ne pouvait qu’intriguer cette femme obnubilée par le dilemme existant entre l’ancien et le moderne. Ce fut toute sa vie. Dep lui répondit promptement en ajoutant, comme une suite à la première phrase, ces quelques mots tirés du LIVRE DES TRANSFORMATIONS : « Le Yi King offre à l’homme une clé intemporelle neuve pour pénétrer l’énigme de son destin. Il nous entraîne, au-delà de toute théologie comme de tout système philosophique, à un degré de profondeur limpide où l’œil du cœur contemple l’évidence du vrai. »

La lettre suivante de la mère de Dep se fit plus courte encore, que ces douces paroles : « j’aime ce que tu m’as fait lire ».



     a2)      le Yi King

Dans le sac en cuir que Daniel Bloch transporte continuellement avec lui, un livre y repose en compagnie d’une cinquantaine de bâtonnets en bois. Les uns ne vont pas sans l’autre. Afin de consulter les oracles, la complicité des deux est nécessaire. Cela peut sembler un peu lourd à porter pour cet homme de plus de soixante-dix ans mais la légèreté qui suit l’exercice compense aisément.

Un jour, alors que l’homme au sac de cuir manipulait ses bâtonnets à l’allure de papyrus – ce dernier corrigea pour Dep, les identifiant comme des achillées – elle s’était approché de lui, curieuse de le voir si concentré, comme flottant vers un autre monde. Plus intérieur. Les sourires qu’il esquissait à la lecture du gros livre l’invitèrent à lui demander de quoi il s’agissait.

– Il y a dans ce livre tout le fondement de l’univers, dit-il gravement.
– Tout?
–  Oui, ma fille, tout le fondement de l’univers. Permets-moi de te lire un court passage. « Le monde ne nous révèle que le jeu des deux forces polaires, le mâle et la femelle, le plus et le moins, leurs épousailles et les dix mille êtres qui en sont les fruits. »

Daniel Bloch venait de piquer l’audience de la jeune fille qui s’assied devant lui. Repoussant la tasse de café qu’il achevait de boire, il glissa vers elle le livre à couverture jaune que le temps avait défraîchi. Elle le toucha, le prit dans ses mains fragiles comme la rosée du matin.

– Des livres, je ne connais que ceux dont ma mère m’a enseigné l’importance et remis lors de mon départ du village où je suis née. Ceux de Pearl Buck.
– Ta mère a su bien choisir pour l’éducation de sa fille.

Dep le feuilletait délicatement.

– Ce livre, ajouté à ceux de votre auteure préférée, ta mère et toi, pourra te suivre tout au long de ta vie. Je te l’offre.
– Vous ne pouvez pas vous séparer d’un tel ami.
– Un livre lie, eut-il pour réponse.
Alors que la jeune serveuse reprenait la route vers le comptoir, Daniel Bloch ajouta :
– Lorsque tu auras quelques minutes de libres, je t’enseignerai comment consulter les oracles. Ils te parleront. Ne parleront qu’à toi.

Dep jeta un coup d’œil vers l’homme puis sur le livre, se disant à quel point le sacrifice lui aurait été infini si elle avait eu à se séparer d’un des livres de Pearl Buck; lui, qu’elle connaît depuis si peu de temps, en un clin d’œil, d’un geste de la main tendue vers elle afin qu’elle récupère aussi la cinquantaine de bâtonnets, lui offrait le fondement de l’univers. Le sourire qu’elle lui adressa ressemblait à une blanche orchidée.


     a3)      le Yi King

« Les soixante-quatre hexagrammes groupant deux à deux les huit trigrammes obtenus en combinant de toutes les manières possibles les deux énergies primordiales constituent une image complète du monde. »

Il y en aurait pour une vie entière à tout individu avide de pénétrer les pages de ce livre. Daniel Bloch se l’était procuré il y a de ça si longtemps que sa mémoire, parfois infaillible, ne saurait lui rappeler le moment précis. Un de ses enseignants, spécialiste des langues asiatiques, le citait à chacun de ses cours. Il n’en fallut guère plus au jeune Bloch pour courir vers cette ruelle de Paris où se cachait une boutique vendant du matériel ésotérique. Depuis ce jour, et maintenant encore, il consulte régulièrement l’oracle; y découvre un langage qui lui parle et qu’il écoute. Ici, l’oracle ne répond pas d’un « oui » ou d’un « non », il indique les tendances du mouvement des choses dans leurs transformations.

Il ne l’avait pas dit à la jeune fille mais il a en sa possession quelques exemplaires du Yi King, chacun dans une langue différente. Ayant remarqué, tout juste à l’entrée de son hôtel face au Lac de l’Ouest, un immense papyrus poussant dans l’eau verte, il lui sera aisé de se procurer de nouveaux bâtonnets. Ceux qu’il a donnés à Dep sont empreints de l’énergie emmagasinée depuis des années; il se dit que ça pouvait être un excellent départ pour elle dans sa découverte du livre.

Daniel Bloch, depuis sa décision de s’installer un bon moment à Hanoï, depuis sa rencontre avec ce groupe de jeunes gens et cette jeune fille, semblait rajeunir. On l’appréciait et chaque dîner au café lui révélait des facettes jusque-là secrètes chez chacun d’eux. Il avait rapidement décodé les atroces tourments qui habitaient Cây (le grêle) et lorsque Tùm (le trapu) lui révéla avoir raconté un peu de sa vie à celui qui pousse comme le bambou, il sut que cela allait déclencher un épisode de remise en question. Il le lui souhaitait ardemment.


Un jour il dit à Tùm (le trapu) :

– Tu dois apprendre à cesser de scruter les autres et porter ton regard sur toi-même.

Le jeune musicien en fut glacé de stupeur.

– Moi-même? La seule chose que je sais de moi-même, c’est que je ne suis pas moi-même.

Daniel Bloch esquissa un sourire, puis se tut. Recevant ces propos, le linguiste comprit qu’il lui eut été préférable d’avoir étudié la psychanalyse afin de décoder le sens caché des paroles du jeune musicien.

– Je me rappelle que tu m’as dit vouloir retourner à l’université. À la faculté de musique.
– Oui, apprendre le violon. Toutefois, ma mère et mon professeur me le déconseillent. Je n’ai pas les doigts assez longs, me dit Madame Nhạc Sĩ avec l’appui de ma mère. Sans doute ont-elles raison… si elles s’adressent au joueur de flûte.

Daniel Bloch ne comprit pas ces paroles sibyllines.



     a4)      le Yi King

Daniel Bloch avait consulté l’oracle quelques instants avant de remettre sa copie du livre Yi King à Dep. Il demeura estomaqué par ce qu’on lui dit :
« La façon la plus superficielle de vouloir exercer de l’influence sur les autres est le pur bavardage derrière lequel il n’y a rien. »

Ce message l’amena directement à sa relation avec Tùm (le trapu). Il remarquait que leurs conversations se faisaient de plus en plus répétitives, superficielles, redondantes des mêmes sujets aussi futiles qu’ennuyeux.

« J’ai à lui signifier que nous parlerons des vraies choses; qu’il devra cesser de continuellement me rapporter les agissements de chacun des autres membres du groupe comme une commère le fait et utiliser des mots dont je puisse bien saisir le sens ». Il acheva son café.

Daniel Bloch est le fils aîné de sa famille, ce qui se traduit ainsi dans le Yi King: celui qui prend le commandement avec énergie et puissance; l’éveilleur. Sans jamais l’avoir oublié, il est bon qu’on se le rappelle. L’éveilleur mais aussi l’ébranlement. Le tonnerre, il ne devra pas l’oublier non plus. Et l’on s’en chargea abruptement alors que deux policiers entrèrent dans le café, se dirigeant vers lui.

– Vous êtes bien monsieur Daniel Bloch?

Ramené subitement à la réalité, il acquiesça.

– Vous devez nous suivre.

L’entrée fracassante des policiers alerta les habitués du café ainsi que Madame Quá Khứ qui bondit vers eux à la vitesse de l’éclair.

– Que lui voulez-vous?
– L’inspecteur-enquêteur a demandé à rencontrer ce monsieur immédiatement au bureau de la police.

Daniel Bloch prit son sac de cuir sans rechigner. De manière sarcastique, il déclara dans son anglais le plus pointu : « les anciens Vietnamiens ont l’habitude de dire que dans chaque maison, il y a un pot de saumure qui pue. Il faut trouver un bouchon et le fermer hermétiquement pour que les voisins ne soient pas incommodés. » Personne ne comprit les paroles de l’homme qui précéda les deux policiers.


À suivre

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...