mercredi 9 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (6)

Chapitre 16

C'est d'un pas accéléré qu'Annie et Joe arrivèrent finalement au centre d'achat. À chaque vitrine des boutiques, Annie s'arrêtait pour regarder un morceau de linge, ce qui tomba rapidement sur les nerfs de Joe:
- Les cartes... on est icitte pour les cartes, pas pour renifler les magasins.
- Regarde le bel ensemble!
- Reste si tu veux, moé j'm'en va aux cartes.
- Je te suis, Joe.

Dix pas plus loin, Annie s'arrêtait pour examiner autre chose. Joe s'approcha d'elle, l'accrocha par un bras et la fit presque virevolter, la replaçant sur le chemin du bureau de tourisme.

Le jeune dame qui y travaillait semblait avoir de la difficulté à bien comprendre la demande de Joe.
- Veux-tu des cartes du parc national ou une brochure sur les terrains de camping de la région des Laurentides? Il faudrait que tu sois un peu plus précis.
- Cé clair. J'veux des cartes du parc national, dit Joe en soupirant.
- Ça va pour cela. Mais je te fais remarquer que ce sont cartes topographiques.
- Ça veux-tu dire qu'un scout y é capable de lire ça? On sentait que Joe commençait à perdre patience.
- En effet, un bon scout qui a suivi des cours d'orientation est en mesure de repérer sur la carte les points cardinaux et ...
- Ça marche. Bob, c't'un bon scout, ça va être correct, coupa Joe. Maintenant, j'ai besoin d'une place pour camper proche de là. Tu sais un camping chromé!
- Pardon?
- Un camping familial, reprit Annie qui se retenait pour ne pas rire.
- Je peux vous offrir un dépliant sur l'ensemble des services récréo-touristiques de la région des Laurentides. Vous pourrez certainement découvrir de petits coins charmants où vous installer.
- Organisé avec tout cé qui faut pour avoir rien d'autre à faire que faire c'qui a à faire, s'emmêlait un Joe pour qui cette rencontre commençait à s'éterniser.
- Comme tu le dis si bien.

Annie était pliée en deux de le voir se démêler avec toutes les informations que la jeune dame ne cessait pas de lui fournir.
- Merci et salut, finalisa Joe.
- Pardon, jeune homme. Les documents vous coûteront 10$, enchaîna la dame.
- Comment 10 piasses, pour juste deux p'tits livres qu'on lira même pas jusqu'au boutte.

Annie pleurait. Son compagnon devenait rouge, bouillant de rage. Il s'apprêtait à tout remettre sur le comptoir du kiosque quand sa compagne tendit un billet de 10$ et le prit par le bras.
- Allons-y.
-Pas d'problème avec le cash?
- Même que je t'invite à dîner au restaurant. Il y en a un bon juste à côté du Zeller's.
- Non, cé pas vra que tu vas m'amener manger des fruits de mer. J'aime autant manger mes bas, ça sent pareil, répondit Joe qui se dégagea de la main d'Annie. De toute façon, j'n'ai assez mangé quand j'étais petit.
- McDonald's?
- Hé man! Là tu parles. Moé, j'ai pas une cenne, j'ai laissé mon cash dans ma chambre.

Les deux sortirent du centre d'achat par la même porte qu'ils avaient empruntée pour y venir et se dirigèrent vers le restaurant. La pluie semblait s'être un peu apaisée.



Chapitre 17


Les camelots venaient tout juste d'achever leur distribution et entraient chez Mario, dans cette maison vide située à côté de chez Rock. Celui-ci téléphona à sa mère pour lui indiquer qu'il dînait chez son ami. Il en profita pour appeler Bob afin de lui dire qu'ils verraient à trouver la tente qui manque:
- Les Villeneuve, avait dit Mario, vont nous prêter la leur, j'en suis certain. Tu sais, celle qu'ils montent sur la terrasse derrière chez eux et qui y reste tout l'été.

Alors que chacun des membres de la gang achevait son petit bout d'organisation, la journée passait et la pluie, doucement, s'arrêta. Joe, revenu chez lui, avait laissé à Annie les documents qu'elle remit à Bob. Il y découvrit un terrain de camping super bien organisé à 50 kilomètres de l'entrée du parc national. Le terrain portait un nom de prédilection: LE DOMAINE DU RÊVE. En partant de Rodon Pond vers 7 heures du matin, Bob prévoyait que les Six se pointeraient le nez au terrain à 10 heures.

Les deux associés firent le tour de leurs bagages; Mario ne pu s'empêcher de demander à Rock pourquoi il apportait avec lui, une bouteille de parfum. Il n'eut pas de réponse car pour une cinquième fois la mère de Rock téléphona, vérifiant si tout allait bien et surtout pour annoncer à son fils que Brigitte venait à la maison passer la fin de semaine de la Saint Jean-Baptiste. Dans la voix de madame Béliveau, Rock sentit qu'elle aurait souhaité qu'il modifie ses plans, surtout que sa soeur ne venait pas souvent à Rodon Pond puisqu'elle étudiait dans une université américaine douze mois par année. Rock ne réagit pas.

Pendant ce temps-là, les deux soeurs Poulin bouclaient les sacs à dos avec l'aide de Bob. Ils en auront un chacun et le quatrième, que portera Joe, sera rempli du matériel essentiel au camp sauvage. Voyant les bagages, Bob demanda à son père un coup de main et ils installèrent la remorque à la camionnette. Après souper, le plus important était fait.

La gang aurait souhaité se réunir comme d'habitude, au parc. La pluie de la journée et surtout le fait qu'ils devaient partir tôt le lendemain matin, il fut convenu de ne pas s'y rendre et de se coucher tôt. À part Mario, le couche-tard, à 9 heures tout le monde était au lit... Sauf Joe, encore écrasé devant la télévision, les deux pieds sur son sac de vidange vert qui lui servira de sac à dos. Il ne lui restera qu'à y mettre son sac de couchage, celui de sa chambre, et le tour sera joué. Un instant, il songea à ce qu'il aura l'air avec son bel uniforme militaire... mais, ça sera pour demain.

Caro tremblait un peu tout en fixant la poignée de la porte de sa chambre. Elle s'endormira bien après Annie qui aurait aimé fumer une dernière cigarette avant de s'étendre.

Bob, le chef, se disait en lui-même que tout était prêt et que si tous et chacun avaient bien suivi ses ordres, rien ne devrait manquer. La météo annonçait des nuages pour le lendemain avec un dégagement en fin d'après-midi, du beau temps par la suite.

Ce fut, pour les Six, leur dernière nuit en ville, en toute tranquillité.


Chapitre 18

- C'est quoi l'idée, Joe, d'arriver juste avec un grand sac vert? demanda Mario.
- Un grand sac de poubelle, monsieur Ti-Cote, répondit Joe qui avait encore les yeux pochés.
- Tu vas me changer ça tout de suite.
- Tu changeras rien icitte mon Mario, continua Joe tenant son sac comme s'il s'agissait d'un trésor.
- Ça commence bien une semaine de vacances, coupa Bob en sortant de la maison les bras chargés.

Il faisait une journée plutôt moyenne. On sentait encore dans le vent que la pluie venait de partir sans être encore bien loin. Les nuages, à l'occasion, laissaient paraître de fragiles rayons de soleil mais ce n'était pas encore le temps pour se faire griller comme le dit Annie en courant de la camionnette à la maison, refaisant le même trrajet par l'allée centrale.

Ce jeudi matin, 7 heures, ce jeudi matin était tout à fait spécial surtout à cause du fait que Joe n'était pas en retard et Mario, de mauvaise humeur. Jeudi du départ. Monsieur et madame Poulin plaçaient le matériel sur le trottoir après avoir vérifié la remorque à la camionnette.

- Il me semble qu'il y a beaucoup de matériel pour une semaine, s'inquiéta madame Poulin qui ne cessait de surveiller du côté de Joe, «poqué» comme jamais. Elle l'examinait sous toutes ses coutures; ce n'est pas tellement son jean usé aux genoux et son t-shirt, jadis, blanc qui lui paraissaient suspects comme son grand sac vert qu'il reluquait continuellement comme s'il contenait on ne sait trop quoi de spécial. Se voyant épié, Joe lança son kangourou vers le sac et chercha quelque chose à faire sauf de faire réagir tout le monde. Il cherchait Caro mais ne le vit pas.

Monsieur Poulin acheva son tour de la camionnette et voulut commencer à placer les choses mais Bob l'arrêta:
- On attend Rock pour l'inspection. Nous placerons par la suite. Bob avait les yeux tournés vers le fond de la rue souhaitant y voir arriver le plus petit de la gang, certainement accompagné de sa mère.
- Sa mère a pas fini d'y dire tout c'qui faudra qui fasse asteurre qu'à sera pas là, rit Joe.
- Fallait qu'il s'arrête chez les Villeneuve, prendre la tente, expliqua Mario.

Ce fut à ce moment-là que Caro sortit de la maison, un cabaret rempli de verres de jus d'orange dans les mains. Elle en offrit à chacun; Annie en prit un deuxième qu'elle tendit à Joe qui s'écrasa sur la pelouse mouillée s'allumant une cigarette sous le regard scandalisé de madame Poulin. Le grand se demandait si les parents Poulin étaeint au courant du fait qu'Annie fumait comme une cheminée mais pour ne pas envenimer les choses, il s'occupa à fumer sans déranger personne. Encore moins Caro dont le père venait tout juste de lui demander d'entrer avec lui dans la maison.

Caro, embarassée par son cabaret sur lequel trois verres suintaient, chercha un regard qui pourrait l'aider et s'arrêta sur les yeux de Joe. Yeux que l'on croirait sans vie, comme remplis de fumée ou de toute autre chose difficile à identifier.

Monsieur Poulin était déjà à l'intérieur quand sa fille le suivit. Joe remarqua le départ des deux Poulin et dans son cerveau, longtemps étouffé par de la fumée autre que celle de la cigarette, des images se collaient les unes aux autres: une fenêtre de sous-sol... une lueur écrasée sur la pelouse du soir provenant de la fenêtre ... des personnes presque collées l'une sur l'autre... Il se leva. Entrant dans la maison sans demander la permission, il se dirigea directement vers la cuisine où le père et la fille lui semblèrent en pleine discussion, en fait pour Joe ça ressemblait à un momologue...

- Je m'excuse mais y faudra que j'téléphone, dit Joe fixant Caro droit dans les yeux, comme pour vérifier le sens des images qui défilaient dans sa tête.
- Vas-y, dit monsieur Poulin qui quitta la cuisine pour retourner dehors, après un profond soupir.
- À qui dois-tu téléphoner, demanda Caro d'une voix soulagée.
- À Rock, y nous retarde, répondit Joe, la regardant comme jamais il ne le fit auparavant.
Caro lui renvoya son regard et se sauva dans sa chambre. Elle ramassa toutes ses choses et ressortit son journal intime toujours caché sous le matelas.

Alors que Joe revint, Rock était déjà là, sa mère lui donnant ses dernières recommandations. Les yeux du plus petit de la gang allaient de l'un à l'autre et tous remarquaient à quel point il n'était pas à l'aise. Le problème c'est qu'il n'était pas bien quand sa mère était là et pas bien non plus quand elle n'y était pas... C'était devenu comme une habitude; chacun de ses gestes, chacune de ses paroles, tout ce qu'il faisait passait par l'approbation de sa mère, l'opinion de sa mère. Une seconde nature!

Pauvre Rock, sa mère l'avait habillé en neuf pour son camping. Ce qu'il portait semblait faire mourir de rire un Joe qui s'efforçait de ne plus le regarder. Un pantalon de jogging, trop long et d'une couleur si voyante que Joe ne put s'empêcher de dire:
- Pas danger qu'on te parde avec des culottes vartes d'même.
- De la même couleur que ton sac, lui lança Mario à la défense de son associé.

Madame Béliveau embrassa son garçon sous les yeux gênés des autres puis remonta promptement dans sa petite voiture afin qu'on ne la vit pas pleurer.

- Inspection, cria Bob qui s'approchait du matériel, y jetant un coup d'oeil connaisseur.
- Oui, mon colonel. Moé, cé pas compliqué, dit Joe, toute est dans mon sac à poubelle. Pis toute est totodégradabe... à part le gars.

D'entendre Joe s'essayant de prononcer un mot aussi long et aussi compliqué...les autres se regardèrent, envahis par la surprise et le goût de pouffer de rire.

- Interdit de regarder dedans, au risque de mourir...

Le chien du voisin hurla. Annie dit qu'elle était tannée de l'entendre, qu'on devrait faire une plainte à la ville mais passa à autre chose voyant qu'elle avait oublié son baladeur.
- Il faut que j'arrête au centre d'achat, dit-elle.
- Oh! non, pas encore. On é là pour la s'maine, reprit Joe qui venait de se rallumer une cigarette remarquant qu'Annie ne fumait pas en présence de ses parents.
- La cassettte de «La légende de Jimmy» vient juste de sortir et je veux me l'acheter.
- Moé, les chansons en frança, ça m'tombe su les nerfs, continua Joe qui semblait reprendre un peu de vigueur.
- Aimes-tu mieux l'opéra, demanda Rock avec le plus grand sérieux du monde.
- L'opéra? Oh! oui, cé ça. En plein ça.... l'opéra. Y a rien comme l'opéra pour pas m'tomber sur les nerfs. J'te l'dis tu suite Béliveau, mets une toune d'opéra pis tu manges ta tente.
- On mangera rien ici mon Belleau, comme tu dis, reprit Mario avec un sourire éclatant dans la figure.

Bob commença l'inspection avec un grand souci. Muni de son petit carnet dans lequel tout se retrouvait inscrit, il passa en revue, vérifia chacune des choses une après l'autre avec une précision quasi militaire.

Madame Poulin annonça qu'elle était prête, qu'une fois l'inspection terminée, on pouvait démarrer. Monsieur Poulin s'approcha de Bob et Annie, les embrassa en leur souhaitant un bon camp. Passant près de son père, Caru fut retenue par le bras. Elle reçut un baiser sur chaque joue. Derrière elle, Joe lança:
- Ça fa les mamours, on dégage. Il poussa Caro vers la camionnette. Elle s'assit devant, à côté de sa mère.

Il y avait de la place pour sept. Joe se précipita et s'installa dans le fond sans s'apercevoir que d'où il était, madame Poulin avait le privilège d'avoir sa figure dans le rétroviseur. Tout au long du voyage, elle ne le lâchera pas un instant du regard surtout qu'Annie avait bien manoeuvré afin de s'asseoir à côté de lui. Bob et Mario, l'un près de l'autre, s'entendirent pour profiter du trajet afin d'examiner leurs cartes, ce qu'ils n'avaient pu faire la veille. Rock, seul, se retrouva sur la deuxième banquette. Il espérait que l'on ne passerait pas devant chez lui...

Ils quittèrent rapidement Rodon Pond, une petite ville située à environ 50 kilomètres sur la rive sud de Montréal, reconnue pour ses espaces verts et ses terrains vagues. Certainement que cette réputation incita les Poulin à s'y installer, il y a presqu'un an maintenant. Le quartier où la gang provenait était, de plus, reconnu comme étant celui qui comptait le maximum de rues donnant sur le parc. Mais c'était vers un tout autre parc que les Six se dirigeaient.

Plus on roulait, plus madame Poulin dévisageait Joe. Plus on roulait, plus Annie se rapprochait de lui. Plus on roulait, plus les nuages semblaient quitter le ciel laissant poindre un soleil qui annonçait la chaleur.

- La piscine est-elle ouverte au Domaine du Rêve, s'enquit Annie.
- De l'ouverture à la fermeture de la saison, répondit rapidement Bob démontrant ainsi à sa mère qu'il était bien au courant du système en vigueur sur ce terrain.



Ils traversèrent le tunnel Hyppolite-Lafontaine, se retrouvèrent sur le boulevard Métropolitain puis ce fut l'autoroute des Laurentides. Joe, à travers la fenêtre, avait examiné cette grande ville de Montréal qui l'attirait tellement, l'envoûtait. Ses yeux n'étaient pas sassez grands pour tout voir.
- T'aimes ça les grandes villes? demanda Annie.
- Tu sé pas cé quoi mon rêve? Disant celà, Joe s'assura que madame Poulin l'écoute bien. Ça serait de pouvoir vivre l'heure de pointe de toutes les grandes villes du monde: Montréal, New York, Londres, Paris, San Francisco. Voir tout c'te monde en même temps qui essaye de traverser la rue, les autos qui foncent, les lumières qui s'allument, qui s'éteignent. Ça doit être capotant!
- En tout cas, Joe, c'est pas ce que tu vas voir cette semaine, dit Mario, le ramenant vite sans la réalité.
- On peut ben rêver.
- Tu rêves jamais toi, Ti-Cote? l'apostropha Annie encore sous le choc des paroles de Joe et avait tellement hâte d'arriver pour fumer.


Joe aussi et commençait à souhaiter un petit arrêt:
- T'as pas envie d'un p'tit pipi mon Rock?
- On s'arrêtera à Laval pour se dégourdir les jambes, dit madame Poulin.
- Excellente idée, dit Caro dont c'était les premières manifestations de sa présence depuis le départ de Rodon Pond.

mardi 8 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (5)

Rock Béliveau


Chapitre 13



Mercredi matin: il pleuvait à boire debout.

- Je le savais qu'un temps plate arriverait avant qu'on parte. Avec tout ce qu'on a à faire, sainte binne. J'espère qu'au moins il fera beau au camping.
Annie, en se levant, était descendue en courant vers la cuisine, où déjà Bob achevait de déjeuner. Sur la table, près de lui, un crayon reposait sur la liste de tout le matériel indispensable pour le camp sauvage auquel il avait sans doute jonglé toute la nuit.
- J'espère que Joe n'oubliera pas d'aller chercher les cartes, se répéta Bob.
- Quand Joe dit quelque chose, il le fait. Tu en doutes? interrogea Annie.
- Je ne doute pas, je fais seulement me demander s'il n'oubliera pas. C'est tout.
- Je vais aller le lui rappeler.
- Par un temps de même?
- En camping, j'imagine qu'il ne fera pas toujours beau.
- Souhaitons-nous du beau temps, lança Bob en se levant pour monter à sa chambre.
- Ta vaisselle, mon Robert, lui fit remarquer sa mère qui venait tout juste d'entrer, finissant de se coiffer.
- C'est vrai, excuse-moi maman, j'ai tellement de choses en tête.
- Toujours demain le départ?
- Oui, répondit Bob qui déposa ses choses dans le lave-vaisselle et détala en courant.
- J'ai prévu prendre congé du bureau. Avez-vous trouvé votre terrain de camping?


Bob bafouilla une réponse alors qu'il arrivait à l'étage que ni sa mère ni Annie ne comprirent.


- Je suis heureuse d'y aller, dit Annie à sa mère qui semblait moins enthousiaste. Tu sais que ce sera la première fois que nous partirons Caro, Bob...
- ... Robert, ma chérie, Robert.
- ... et moi, sans vous.
- Annie, il faudra que tu sois prudente. À ton âge, et celui de ta soeur également, on peut avoir parfois la tête étourdie. Il est bien important de tenir sa place. Les garçons imaginent vite des choses qui ne sont pas dans certains agissements des filles. Je compte sur vous.
- Mais oui, maman, mais oui.
- Joe, ... je ne sais plus qui...
- Belleau.
- ... ce Joe Belleau m'apparaît un bien drôle de jeune homme.
- Qu'est-ce que tu veux dire? Lorsqu'on pose des questions sur Joe ou que l'on tente seulement de passer un commentaire sur lui, Annie réagit tout en prenant un air arrogant comme si attaquer Joe devenait une déclaration de guerre personelle.
- Je ne pourrais pas te dire, ma chérie, mais je ne lui fais pas immédiatement confiance, reprit madame Poulin occupée à ses cheveux qui lui donnaient du fil à retordre et son café posé tout près de l'évier.
- Joe, on le juge à son apparence alors qu'il est tout autre.
- Je sais que les apparences sont parfois trompeuses, mais...
- Mais quoi? poussait Annie.
- Prends ton père. Tu vois bien que c'est un homme honnête, à sa place et qui respire la bonté.


Au même moment entre Caro dans la cuisine. Son regard devint aussi vide qu'un désert où sévirait une sécheresse. Elle ne se sentit pas bien. Sa mère le remarqua:
- Ça va, Caro?
- Oui, oui, juste un peu fatiguée.
- Je t'avais prévenue que cette année scolaire serait difficile. En plus, ce boulot au bar laitier! Il me semble que vous partez en peu tôt pour votre camping. Vous reposer quelques jours n'aurait pas été superflu.
- Tout est décidé, maman. Nous partons demain.
- Eh! bien moi, je pars tout de suite voir si Joe fait ce que Bob lui a demandé, annonça Annie en se levant pour quitter la maison.
- N'oublie pas ton imper, ma chérie. Et...


Annie ne lui laissa pas le temps de placer un autre mot:
- O.K., O.K.. Elle claqua la porte.
Caro restait debout devant sa mère qui rangeait, tout en replaçant une autre fois la mèche rebelle.
- Maman, j'aimerais...
- Tu aimerais quoi, ma Caro?


Un long et pesant silence tomba entre elles pour se répandre dans la pièce. La jeune fille, une fois encore sentit cet énorme baillon se poser sur sa bouche. Elle regarda sa mère mais ses yeux s'éloignaient comme s'ils venaient de se rappeler que cette femme ne pouvait ni l'écouter ni l'aider.
- Rien, maman. Rien.


Madame Poulin a toujours trouvé sa fille adoptive un peu bizarre et distante. Elle se disait que le fait que Caro soit arrivée chez elle à l'âge de 3 ans pouvait constituer une réponse à son interogation. Plus elle y pensait, plus elle remarquait que cette bizarrerie s'était installée graduellement en elle, et seulement depuis quelques années, cinq ans tout au plus...


Caro s'assit alors que sa mère quittait la cuisine:
- Si je veux prendre congé demain, il me faut partir tout de suite. Salut. Fais attention à toi, ma grande.


Caro prit un jus d'orange dans le réfrigérateur, s'installa devant la fenêtre donnant sur l'arrière de la cour. Elle entendit le doux ronronement du moteur de la piscine, un son qui la ramena à ses pensées. La pluie faisait des clapotis sur la toile solaire alors que les feuilles laissaient dégouliner leur eau sur la pelouse.



Chapitre 14


Annie ne s'était jamais rendue aussi vite chez Joe. Elle s'imaginait, en courant, que peut-être elle le retrouverait seul chez lui, en train de faire ses bagages. Empruntant un raccourci, Annie se retrouva en moins de temps qu'il ne faut pour le dire en face de ce quatre-logis un peu à l'extérieur du parc. Joe habitait un demi sous-sol où elle entra après avoir frappé sans attendre qu'on lui réponde. Joe, en pantalon de jogging, fut surpris de voir la soeur de Caro lui apparaître sous son imper ruisselant.


- Cé pas déjà l'heure du départ, y m'sembe?
- Je suis venue voir si tu es allé chercher les cartes que Bob a demandées, lui énonça une Annie au coeur battant.
- J'partais justement pour y aller. Après avoir dit cela, il retourna à sa chambre, mal à l'aise de voir Annie dans cet appartement où la propreté laissait à désirer.


On aurait cru que les pièces étaient des lendemains de guerre nucléaire. Tout était à la traîne. Le téléviseur fonctionnait, mais pas le son. De la chambre de Joe surgissait la musique de Ozzie. Il ne la maintenait pas trop forte car le propriétaire avait bien avisé le père de Joe qu'à la prochaine plainte des locataires, ça serait la porte. Partout, une odeur de renfermé mêlée à celle de la nicotine ou quelque chose dans le genre...


- Joe, c'est la première fois que j'entre chez vous, dit Annie tout en lui offrant une cigarette après s'être informé si on pouvait fumer dans l'appartement.
- Ici, on fa ce qu'on veut à moins qu'le proprio nous fasse des crottes, répondit Joe, allumant la sienne à celle d'Annie. Veux-tu un coke?
- Non, pas le matin.
- Moé, ça sera mon déjeuner, dit un Joe au sourire fatigué.


Les deux jasaient: lui, de sa chambre; elle, de la cuisine-salon où elle continuait de jeter des regards indiscrets. Ce logis lui donnait une autre image du grand.
- Ton stock est-il prêt?
- Tu peux v'nir dans chambre, y a rien de dangereux à part l'odeur, et il éclata de rire. Ce rire qui résonnait comme de la musique métallique.


Annie entra doucement et vit, par terre, un sac de couchage qui semblait avoir le même âge que Joe. Un drapeau américain servait de toile pour la fenêtre et sur les murs, en-dessous des toiles d'araignées, des posters frippés de groupes «heavy metal». Dans chaque coin de la pièce, des vêtements, pêle-mêle... Des mégots de cigarette avaient brûlé un vieux tapis gris que l'usure finirait bien par déchirer. Un sac d'école, oublié dans un coin, laissait échapper des livres qu'il n'avait pas remis avant de partir en vacances.


Annie osa:
- Aimes-tu ça ta chambre?
- Pas toi?
- Disons que c'est pas mal différent de chez nous...
- Ça se pourra qu'on n'ait pas le même cash tes vieux pis moé. J'aime pas jaser d'ces affaires-là. J'finis mon ménage pis on part!
- Je ne voulais pas te choquer, Joe. Juste dire que c'est pas pareil.
- T'me choques pas, cé d'même pis cé d'même. Un point cé toute.


Alors qu'il achevait de répondre à Annie, celle-ci fut estomaquée de voir le grand sortir de la garde-robe un super vêtement militaire. Elle ne put se retenir:
- Sainte binne, où t'as pris ça?
- Nulle part.
- Voyons, Joe. C'est un super d'habit que tu as là. Veux-tu bien me dire d'où ça vient?


Joe, pour une rare fois, se sentit mal à l'aise. On serait porté à croire qu'il refoulait quelque chose qui montait dans sa gorge. Annie s'en rendit compte et lui dit de ne pas en parler s'il ne le souhaitait pas.
- J'lai pas volé.
- Pourquoi penses-tu toujours comme si ce que tu fais est croche? dit Annie regardant Joe prendre son air triste et abattu.
- J'ai p't-être été habitué de même.


La musique venait de s'arrêter sur le système de son rempli de poussière. Les deux regardèrent dans la même direction.
- J'm'habille pis on court aux cartes.


Annie, sortant de la chambre de Joe, put encore mieux apprécier cette pièce. Elle ne voulait pas écouter ce qui montait en elle et comparer la tannière du grand à l'image qu'elle entretenait de lui. Mais jamais de sa vie, Annie n'aurait pu imaginer un tel endroit pour vivre. Depuis qu'elle est au monde, ses parents lui ont toujours fourni une maison où propreté et ordre règnent en maître et font loi. Sa chambre, malgré que sa mère le lui rappela régulièrement, était rangée de manière exemplaire et surtout, combien plus grande. Ici, tout manquait d'air. On avait juste le goût de s'en aller, de sortir. Sans doute ce que ressentait Joe.


Joe revint de sa chambre:
- On y va, vite la p'tite.
- Je ne suis pas Rock pour que tu me parles de même, répondit Annie avec son air insulté.
- Envoye, envoye.


Ils sortirent sous une pluie diluvienne et se mirent à courir. Ils passèrent par le parc pour se rendre au centre d'achat où se trouve le bureau de tourisme.



Chapitre 15



Mario était au téléphone avec Rock. Dans la voix de ce dernier, on sentait un peu plus d'assurance maintenant que sa mère avait crevé ce nuage d'incertitude en lui parlant... comme avant.


- Maudite belle journée pour passer les journaux, dit Mario.
- Superbe!
- J'apporte ma canne à pêche et mon coffre à outils; tu sais celui que mes parents m'ont donné comme cadeau à ma fête?
- Pourquoi ton coffre à outils?
- On sait jamais. C'est la première fois que je pars en camping sauvage et je ne veux manquer de rien.
- Il serait peut-être utile d'avoir du stock contre les bibites, des sacs de vidange et des produits autobiodégradables.
- Ça c'est vrai Rock. On en a parlé toute l'année à l'école de protéger l'environnement, on a maintenant une occasion de faire quelque chose.
- Moi, je pense que j'oublierai rien. Ma mère était à côté de moi et on a revu tout ce que j'ai mis dans mon sac à dos, deux fois plutôt qu'une.
- C'est bien.
- Trouves-tu, Mario, que ma mère s'occupe trop de moi?
- Pas mal, mais tu sais il y a tellement de jeunes dont les parents se foutent de leurs enfants, alors.
- Tu dis ça sérieusement?
- Je suis toujours sérieux, moi.
- Imagine-toi donc que c'est elle qui ira faire le gazon chez les Villeneuve pendant qu'on sera parti.
- Ta mère?
- Ben oui. Quoi?
- Rien. Les journaux sont arrivés plus de bonne heure cette semaine et avec cette pluie, il va falloir s'organiser pour ne pas trop les mouiller en les distribuant.


Les deux amis jasaient sans se douter que Bob, pour une dixième fois, tentait d'appeler chez l'un puis chez l'autre et se rivait l'oreille à des lignes occupées.
- C'est sûr qu'ils placottent ensemble.


Chez les Poulin, chaque pièce possède un appareil téléphonique. Ainsi, Bob pouvait continuer à ramasser son matériel tout en essayant de nouveau de rejoindre l'un ou l'autre des deux camelots. Essayant chez Mario, occupé; chez Rock, engagé.
- Des vraies mémères, se dit-il alors que Caro entrant dans la chambre de Bob lui demanda si on devait prévoir la nourriture pour toute le semaine ou les premiers jours quitte à voir sur place pour la suite.


Finalement, chez Mario, ça fonctionna.
- J'aimerais que nous puissions comparer nos plans, dit Bob qui n'eut pas le temps de répondre à sa soeur.


Il raccrocha et se préparait à téléphoner chez Rock lorsque Caro reprit:
- Annie est partie avec Joe pour les cartes. Pauvre elle, c'est incroyable comme elle est poignée sur lui. Disant cela, elle revit dans sa tête, la figure du grand fouinant par la fenêtre de sa chambre.
- Pas toi?
- Ça va pas la tête? lança Caro aussi vite que l'éclair.
- C'est juste une question, dit-il, la regardant d'un oeil distrait. Bob, à ses plans, pas grand chose ne peut le sortir de sa réflexion. Il nettoya ses lunettes, tout en regardant par la fenêtre:
- J'espère que ce n'est pas pris pour la semaine, soupira-t-il.
- Tu parles de Joe et Annie, ou de la pluie?
- De la pluie, c'est bien évident.


Le téléphone sonna. Bob bondit. C'était Rock.
- Mario m'a dit que tu as essayé de me rejoindre.
- Ça fait juste une heure!
- Excuse, Bob, mais on faisait le tour du stock pour ne rien oublier.
- Voici, Rock ce qu'il faudra que tu fasses d'ici demain.


Alors que le chef allongea toute une litanie de recommandations, Caro se levait et retournait à la cuisine. En un tournemain, elle réussit à planifier les deux premières journées, côté menu. Elle se rendit compte que le fait de travailler au bar laitier - même si ce n'est pas là que la clientèle y est la plus nombreuse - lui permerrait de mesurer rapidement ce qu'il fallait pour le repas d'une personne.


Bob, raccrochant la ligne, se rappela que Mario lui avait dit que le budget de la gang s'élevait à deux cents dollars. On s'imagine bien que ce montant amassé depuis le mois de septembre dernier, comprenait aussi les intérêts.



samedi 5 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (4)




Annie Poulin


Chapitre 10


La noirceur était tombée depuis un bon moment alors que le groupe se laissa. Comme il est agréable de se sentir en vacances! De savoir que rien ne vous attend! C'est beaucoup dans cet état d'esprit que les Six profitaient de leur première soirée de «liberté».

Rock, lentement, suivait son ombre se profilant à côté de lui. Il la suivait des yeux et se demandait ce que pouvait bien ressentir un géant... sans doute ce qu'il ne sera jamais. Le seul fait d'avoir à rentrer chez lui le rendait nerveux. Il aurait souhaité de pas devoir le faire. Penser que sa mère sera là, le regardera et, sans rien dire lui fera sentir combien elle est malheureuse, ça multipliait son anxiété. Il pressa le pas afin de rejoindre Bob. Au loin, on entendit crier une sirène:
- Une ambulance, dit Rock.
- Ou la police, rétorqua Bob.






Entendant ce mot, Joe se mit à regarder autour de lui. Ses yeux n'étaient pas assez grands pour tout voir.
- Ça t'énerve la police, lui dit Mario avec un air moqueur.
- Autant que de t'entendre respirer Ti-Cote.
- Je ne comprends pas pourquoi, Joe, tu réussis toujours à faire grimper le monde, coupa Bob.
- Cé naturel chef, quand chu venu au monde l'docteur m'a opéré pis cé ça qu'ça donné.
- T'as été opéré quand tu étais bébé, interrogea Annie. Pauvre Joe, on dirait que tous les malheurs te sont tombés sur le dos.
- C'est tellement triste, dit Mario, dévisageant Annie pour lui faire comprendre qu'encore une fois elle venait de se faire prendre avec les farces de Joe.

Le bruit de sirène devint un petit écho sonore. Le parc se retrouva loin derrière eux et en passant devant le bar laitier, Caro s'y arrêta pour annoncer à Pit qu'elle ne travaillerait pas de la semaine.

- Il va être en beau maudit, prévut Caro avant d'entrer. Vous ne pouvez pas imaginer une seconde comment il déteste son restautant. Pas une journée ne se passe sans qu'il dise qu'il va le vendre, que ça ne marche pas. Toujours le même discours, j'en ai les oreilles enflées.
- On y va nous autres aussi, avait ajouté Joe. On pourra prendre une p'tite bière d'épinette ben frette pour fêter les vacances.

Mais Rock détourna la conversation et l'invitation de Joe, en annonçant qu'il devait entrer, même s'il n'en avait pas le goût.
- Meman attend son tout petit garçon, acheva Joe qui partit à courir évitant d'être apostrophé par Bob ou Mario. Annie le suivit après lui avoir crié de l'attendre. Joe ralentit et se retourna vers elle.

Mario synchronisa sa marche à celle de Bob qui semblait soucieux. C'était toujours ainsi lorsqu'incertain que les choses aillent comme il le souhaitait. Relaxer et Bob: deux opposés. Voilà peut-être pourquoi la boxe est un sport qu'il pratique non par goût mais pour se défouler. Sans être physiquement fort, il est toutefois rusé. Durant ses combats, sa défensive est très habile, ce qui lui évite la démolition.

- Ça s'annonce super, lui dit Mario.
- You're reason!
- Saint citron que j'haïs ça quand tu parles anglais. Personne ne comprend. Tu pourrais nous envoyer promener au bout du monde qu'on ne le saurait même pas.
- Prends pas les nerfs. Moi, parler anglais c'est comme si je me retrouvais au Nouveau-Brunswick. Tu ne peux pas savoir comment c'était là-bas! Pas du tout comme ici. Jamais on aurait accepté de filles dans une gang. C'était quasiment secret. Nos activités étaient privées et personne d'autres que ceux de la gang ne pouvaient savoir.
- Pourquoi pas de filles? relança un Mario en complet désaccord avec cette idée.
- Tu sais que dans la ville où on vivait, c'est pas du tout comme à Rodon Pond; pour une fille il y avait quatre garçons. Pour éviter les chicanes, les filles restaient entre elles et la même chose pour les gars.
- C'est l'fun pour les veillées?
- Ça c'est pas pareil. Quand il y avait des veillées, les gangs n'existaient plus. Tu pouvais inviter qui tu voulais et je te jure que des batailles pour les filles, c'est là que ça se passait.
- C'est difficile de déménager? Ça faisait combien de temps que vous restiez à votre ancienne place?
- Annie et moi, on est nés là.
- Et Caro?
- Caro, c'est pas la même chose.
- Pourquoi? On sentait la curiosité chez Mario.
- Mes parents l'ont adoptée à l'âge de 3 ans.
- Je ne le savais pas.
- C'est pas grave, continua Bob. Oui, c'est dur de déménager quand toutes tes activités sont déjà organisées. Prends juste les scouts, c'est pas du tout la même manière là-bas. Pas mal plus bébé, ici. Pas les mêmes âges non plus. Le plus difficile, c'est que mes parents n'aiment pas tellement notre nouvelle ville. Mon père a à peu près le même travail, mais ma mère c'est différent.
- Comment ça?
- Elle a beaucoup plus de responsabilités maintenant et elle est moins à la maison. Mon père, c'est carrément du 9 à 5. Jamais d'heures supplémentaires. Toujours la même routine.
- Pour Caro, comment c'est?
- Qu'est-ce que tu veux dire, Ti-Cote.
- Ben, je veux dire d'être...
- ... d'être quoi?
- Adoptée?
- Tu n'as qu'à lui en parler; c'est pas moi qui peut dire comment elle vit cela.

Mario paraissait songeur, lui d'habitude si enjoué. C'est vrai que depuis le soir de la fin d'août, le soir des journaux passés avec Rock, celui de la rencontre avec les Poulin, les choses ont bien changé pour lui. Ses parents ne se sont jamais vraiment occupés de lui. Sa mère fait partie d'un groupe de bénévoles et est toujours partie donner un coup de main à celui-ci ou celle-là. N'étant presque jamais à la maison, elle souhaitait que Mario donne de sérieux coups de main pour l'entretien de la maison et autour. Au début, tout cela le fatiguait pas mal mais à la longue il apprit qu'en faisant ce qu'on lui demandait sans rouspéter, presqu'avec le sourire, on lui donnait tout ce qu'il voulait, sauf du temps.

C'est dans la rue et beaucoup avec Rock qu'il a grandi sans trop en vouloir à ses parents. Son père est un sportif... à sa manière. Il ne manque jamais un match de hockey ou de baseball... à la télévision. Il suit tous les tournois qui ont lieu dans la région à titre de président de l'Association des Collectionneurs de «Pins» du Québec. Il faut le voir quand il se présente aux tournois avec son chapeau rempli de «pins». Il porte aussi une veste pleine de «pins» qui doit sûrement peser trente kilos.

Mario se souvient que son père aurait toujours souhaité qu'il joue au hockey dans des équipes organisées, mais lui n'a jamais été intéressé, voulant faire plus qu'une seule activité. C'est sans doute de son père qu'il tient le goût des collections. Le vieil argent étant pour lui une véritable passion comme les «pins» chez son père.

- Je trouve ça dur de parler à Caro, reprit Mario.
- Pourquoi? interrogea Bob.
- Je sais pas.
- Tu le sauras peut-être un jour, en attendant il va falloir que tu te concentres sur les préparatifs du camp sauvage.
- Je me sauve. Dis aux autres que je ne vais pas au bar laitier. Salut, Bob.
- Salut, Mario.

Bob se mit à courir afin de rejoindre Annie et Joe qui arrivaient chez Pit.


Chapitre 11




Le bar laitier était ouvert à l'année, voilà sans doute sa principale caractéristique. On pourrait dire aussi que les lumières sont ouvertes à l'année de sorte qu'il y en avait toujours une ou deux qui ne fonctionnaient plus. La grande vitrine, sur laquelle se détachaient les mots Chez Pit, était toujours sale comme si les gens qui passaient devant s'amusaient à y mettre leurs mains pour regarder à l'intérieur si quelqu'un, par hasard, s'y trouvait.

À part la gang des Six - beaucoup parce que Caro y travaillait occasionnellement - pas beaucoup d'autres clients. Son propriétaire, un bonhomme tellement désagréable chialant après tout le monde, se demandait comment il se faisait que son commerce ne fonctionnait pas.

- Salut Pit, lui dit Caro en entrant, se doutant bien que les autres allaient suivre dans pas grand temps. Ce qui, en effet, ne tarda pas car quelques minutes après, Pit, de son air découragé, laissa tomber:
- Non, c'est pas vrai, pas encore cet espèce de grand efflanqué qui vient salir mes cendriers. Sa voix de tonneau résonna dans la place vide.
- Ben oui mon cher monsieur Pit du bar laitier ouvert à l'année, c'est le fort aimable et combien charmant Joe Belleau, le tombeur de femmes et surtout, surtout... le plus grand buveur de bière d'épinette frette d'la ville... pour vous nuire, énonça de manière presque théâtrale un Joe se dirigeant vers l'endroit habituel.

Annie se mit à courir pour réussir à s'asseoir à côté de lui qui fit partir le cendrier d'une pichenotte bien placée.

- Pit, je suis venue te dire que je ne pourrai pas travailler en fin de semaine; je pars en vacances avec mes amis, annonça Caro accoudée au comptoir du restaurtant sali par des traces de ketcup et de sel.
- Et c'est moi-même qui devrai trouver une remplaçante, j'imagine.
- Je vais m'en occuper, Pit, autrement je ne suis pas certaine que...
- Compte pas sur moé, lui lança Joe, les jambes allongées sur la chaise en face de lui et une Annie presqu'enroulée autour de son cou.

Pendant que les paroles allaient et venaient entre Joe et Pit, s'arrêtant quelques secondes à Caro, Bob entra et commanda une bière d'épinette.

- Le juke-box, interrogea Joe, c'est pas pour c't'été, mon Pit?
- Jamais le grand, tu vas venir me casser les oreilles avec ta musique électrique ou je sais pas quoi.
- Du Ozzie mon Pit, ça te décrasserait les oreilles, dangereux!!!

Annie pleurait de rire à voir Pit tenter d'avoir le dernier mot avec Joe: peine perdue. Dans le fond, Pit, malgré sa continuelle face de boeuf, une fois les jeunes assis à leur continuelle même table, leurs bouteilles et parfois une grosse frite, il les laissait jaser. Il interdisait toute fois à Caro de les rejoindre lorsqu'elle portait le tablier du bar laitier. Il exigeait d'elle qu'elle soit derrière le comptoir ou bien encore à promener la vadrouille.

- Cré Pit, continua Joe, on dirait que lorsqu'on vient, y se demande pourquoi y a ouvert son foutu bar laitier. Il devrait être vidangeur, ça lui irait mieux.

Caro ayant achevé sa conversation avec Pit, revint vers le fond de la salle, sa paye à la main.
- Bonne paye, Caro?
- Tu sais, Joe, je travaille seulement pour me dire que la vie n'est pas toute gagnée d'avance ou toute faite par les autres.
- J'comprendrai jamais comment vous faites pour parler de même, reprit Joe tout en calant d'un seul coup la moitié de sa bouteille et lâchant vers Pit un cri qui faillit l'ébouillanter dans son eau de vaisselle, une grosse frite, mon Pit.
- Mon huile est frette, pas de frites le grand, répondit Pit avec l'impression d'avoir clouer le bec à Joe.
- Très bien, très bien monsieur Pit. La prochaine fois on ira prendre un verre ailleurs et vous serez tu seul dans vot' bar à souffrir de pas toute nous voir, lança Joe avec un air qu'il voulait malheureux. S'tu ben dit, ça?
- Quelle heure?, demanda Bob.
- Onze heures, mais ce n'est pas encore le temps d'entrer, poussa Annie en même temps que sa bouteille vers Joe ainsi qu'une cigarette comme pour ne pas partir tout de suite.
- Dans cinq minutes, reprit Bob. Demain est une journée chargée. J'aimerais que toi et Caro pensiez à la bouffe pour la semaine.
- C'est ça, nous les filles, c'est à la bouffe qu'on nous occupe, s'offusqua Annie.
- Ben oui, dit Joe. À part ça, cé bon à quoi les filles?
- Y a-t-il des choses que t'aimerais manger, Joe? s'enquit Annie, les yeux roulant sur eux-mêmes.
- Tu sais moé, j'mange toujours la même chose: sandwich à n'importe quoi ou ben des hot dogs ou des hamburgers. Tu mélanges tout ça, pis cé ben correct.
- Sérieux Joe?, relança une Annie qui ne savait plus s'il s'amusait d'elle.
- Annie, nous verrons cela demain. Caro ajouta que sa journée d'olympiades l'avait fatiguée et qu'elle souhaitait rentrer maintenant.

Les quatre saluèrent Pit, chacun à sa manière. Une fois sortis, en une fraction de seconde, les lumières du bar laitier ouvert à l'année s'éteignirent.

Il faisait très doux. Joe, déambulant à côté de Bob, les suivait sans trop s'en rendre compte. Il aimait cette rue. Surtout la magnifique maison des Poulin. Les lampadaires faisaient des trous de lumière sur les trottoirs et l'air de cette nuit d'été, parmi les premières, sentait bon. Caro respirait à pleins poumons comme pour se charger d'énergie.

- Salut, leur lança Joe alors que Bob et ses deux soeurs entraient chez eux.

De l'extérieur, Joe put voir de clarté dans deux ou trois pièces de cette immense maison.



Chapitre 12




Joe fumait une cigarette bien asis sur le trottoir face à la maison des Poulin. Mario était rentré chez lui depuis un bon moment. Ce ne fut que le lendemain matin qu'il trouva sur la table de la cuisine ce billet de ses parents lui annonçant qu'ils étaient partis dans un chalet sur la côté américaine avec des amis de l'association des collectionneurs de son père. Sa mère lui avait laissé de l'argent dans une enveloppe, lui rappleait aussi de ne pas oublier la haie avant de partir.

Mario sauta dans la douche, puis au lit. Une bonne partie de la nuit, il refera le tour de tout ce qu'il devait faire, se rappelant de passer à la banque afin de récupérer les économies de la gang. Il ne réussit à s'endormir qu'au petit matin...

Peu avant, Rock, sans faire aucun petit bruit, était entré dans sa chambre puis s'était couché. Quelques minutes plus tard, sa mère ouvrit la porte de la chambre de son fils, lui dit qu'elle allait l'aider à faire ses bagages. Au fond de lui-même, Rock pensa que ceci signifiait qu'elle avait oublié, un peu du moins, les événements de la journée. Lui avait-elle pardonné? Il ne pouvait en être certain.

Joe se leva pour se diriger vers l'arrière de la grande maison. Le chien du voisin se mit à japper. Joe le connaissait bien, sachant qu'il hurlait lorsqu'il sentait quelqu'un rôder à cent mètres et moins. Il se jeta par terre contre la haie afin que cette alarme animale ne réveilla tout le quartier. Il savait très bien où se trouvait la chambre de Caro et, s'il le fallait, s'y rendrait à quatre pattes.

Annie, seule dans la chambre, remit son baladeur à ses oreilles. Un jour, les membres de la gang exigèrent qu'elle n'y soit pas continuellement branchée; ce qui la choqua. Depuis cette altercation, elle ne le portait que pour le jogging, jamais plus au parc.

Pour écouter de la musique, c'est le super système de son, propriété de Rock qu'on prenait. Il l'avait reçu en cadeau de Noël de la part de sa mère pour qu'il puisse écouter les grands airs d'opéra, le genre de musique qu'il adore.

Les écouteurs bien installés à ses oreilles, Annie dansait tout en se déshabillant. Elle analysait son profil dans la glace du miroir et se disait:
- Qu'est-ce que qu'il faudrait que je fasse pour que Joe soit juste à moi? Je ne peux pas m'arrêter de penser à lui... tellement beau... tellement grand... tellement musclé....tellement drôle... tellement...

Se déhanchant au rythme de ses «tellement», elle fit face au poster de James Dean: « C'est vrai que Joe lui ressemble: deux rebelles à leur manière!»




Malgré les écouteurs, Annie entendit hurler le chien du voisin. Elle se dirigea vers la fenêtre qu'elle ouvrit pour jeter un coup d'oeil aux alentours. Rien. Ses yeux se portèrent vers le ciel étoilé où il lui sembla reconnaître le nom de Joe transcrit parmi les astres...

Écrasé, Joe vit bien s'ouvrir la fenêtre de la chambre d'Annie. Il retint son souffle, ne voulant pas être pris et devoir partir.

Une fois le chien calmé, la fenêtre refermée, Joe se leva pour se diriger vers le lieu qu'il connaissait très bien.

De son côté, Bob repassait dans sa tête les étapes de l'organisation bien étendu dans son lit. Un peu comme un général traçant le programme d'une bataille, lui, c'était principalement le camp sauvage qui retenait son attention.

Joe s'approcha de la fenêtre du sous-sol.

La poignée de porte de la chambre de Caro tourna sur elle-même... Caro se leva... Elle sentit monter en elle une peur qu'elle connaissait parfaitement bien... Sa respiration devint mouvementée... Ses yeux clignaient... Rapidement, elle enfila une grande chemise de nuit puis s'éloigna de la porte qui, lentement, s'ouvrit...

Le père de Caro entra. Il referma derrière lui... Fixa sa fille droit dans les yeux... Elle eut tout juste le temps de prendre son oreiller qu'elle plaqua contre sa poitrine.

- Ce sera long, une semaine, dit monsieur Poulin.
- Non, pas ce soir, supplia Caro.

Le père s'approcha d'elle, dans cette chambre que seule une lampe de chevet éclairait. Il tendit les bras vers la taille de Caro, l'attirant vers lui...

C'est à ce moment précis, qu'on entendit frapper à la fenêtre. Caro y tourna les yeux et aperçut Joe, les yeux plissés, cherchant à voir ce qui se passait à l'intérieur. Tout de go, monsieur Poulin rebroussa chemin et sortit de la chambre de sa fille à la vitesse de l'éclair.

Caro ouvrit la fenêtre:
- Veux-tu me dire qu'est-ce que tu fais là?
- J'attends l'autobus, ironisa un Joe aussi surpris qu'elle.
- Pas de farce, Joe.
- Je voulais t'dire bonne nuit.
- Bonne nuit, Joe. Tu t'en vas maintenant.

Elle referma la fenêtre puis tomba sur son lit. Toute la nuit, elle fut hantée par la visite de son père qui était loin d'être la première.

Joe sortit de la cour en lâchant un grand cri au chien du voisin qui n'osa pas répondre.

Caro pleura. Doucement. Ses larmes tombèrent sur son journal intime qu'elle venait tout juste de récupérer. Elle le cachait sous son matelas une fois qu'elle avait achevé d'y déposer le récit des événements de sa journée. Une clef était nécessaire pour l'ouvrir. Clef qu'elle conservait sur elle.

Caro prit son crayon et entreprit son voyage personnel sur les lignes de son journal qu'elle avait entrepris, il y avait plus de cinq ans, maintenant. Les visites nocturnes de son père, alors qu'elle venait tout juste d'avoir dix ans, au Nouveau-Brunswick en plus d'avoir changé sa vie, se retrouvaient - et dans le détail - imprimées dans les pages de ce journal que personne au monde ne connaissait l'existence, tout comme son trop lourd secret. Combien de fois aurait-elle aimé en parler à Pamy? Mais il y a des choses qu'on ne peut dire, même à sa meilleure amie.

Ce soir, elle écrivit que pour la première fois, une autre personne semblait avoir découvert les raisons incitant son père à entrer dans sa chambre... C'était Joe. Ce Joe que Caro trouvait tellement tête en l'air. Mais avait-il vraiment vu ou perçu quelque chose? Pourrait-il soupçonner quoi que ce soit? Joe...
Elle écrivit pendant plus d'une heure, avant de replacer son journal sous le matelas. Cacha la clef dans le fond de ses souliers. Ferma la lampe. Tenta de s'endormir. La dernière fois qu'elle examina les chiffres de son réveille-matin, il était 3 heures, le mercredi 22 juin.

vendredi 4 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (3)

Caro Poulin


Chapitre 7



Alors que la famille Poulin s'attablait pour le souper, Mario, depuis un bon moment, avait tondu le gazon et tout replacer dans la remise derrière la maison. C'est la méthode qu'il utilisait pour demander quelque chose à ses parents. Il obtenait tout ce qu'il voulait en faisant un petit extra qui satisferait papa et maman Chabot.


Sa mère le vit agir par la fenêtre et en avisa son mari. Ce que Mario ignorait, c'est que sa demande tombait à point puisqu'ils avaient prévu une sortie pour cette semaine. Une fois la demande fut acheminée, madame Chabot demanda:
- As-tu pensé à tes journaux, Mario?
- Il n'y aura pas de problème, répondit-il.
- Si tu pouvais achever de tailler la haie, je pense que ton père n'hésitera pas à t'accorder sa permission.
- Pas de trouble, je m'en occupe dès demain matin.
- Fais comme si tu pouvais y aller.

Madame Chabot pouvait partir l'esprit en paix. Ce n'est pas que son fils lui soit une charge mais elle préférait ne pas avoir à s'en occuper. Depuis tout petit, Mario a appris à se débrouiller seul, à faire plaisir afin d'obtenir ce qu'il voulait et simuler ne rien comprendre du fonctionnement de la maison. Ses parents sortaient beaucoup et leur fils, souvent, était laissé à lui-même.
À son tour, Mario pouvait courir vers le parc, sa permission sous le bras.




Chapitre 8



Joe vit venir les trois Poulin et remarqua l'air soucieux de Bob. Il se demandait quel problème cela cachait-il? Au fond de lui-même, il espérait que ce ne soit pas Caro à qui on ait refusé de participer au camp. Joe avait pour Caro une attirance qu'il se devait de cacher parce qu'Annie lui collait tellement aux talons. Il essayait, souvent, de se retrouver seul avec elle mais Annie se pointait continuellement pour lui offrir une cigarette ou encore, elle se pressait contre lui. Pour sa part, Caro ne faisait aucun cas du grand Joe. Les voyant arriver, il pressentit comme l'amorce d'un malheur.


Mario était parti en courant chez Rock pour lui annoncer la nouvelle mais surtout s'enquérir de ce qui lui arrivait. À la vue de son ami, Mario se douta que quelque chose de grave venait d'arriver.
- Viens-tu, Rock?
- Oui.
- T'as l'air d'un chien battu!
- Ma mère n'était pas d'accord; mon père était d'accord; j'étais d'accord; et là je ne le sais plus, balbutia un Rock se balançant de gauche à droite,
- C'est compliqué ton affaire, mais au moins tu viens.
- Ma mère a pleuré.
- Elle pleure juste à penser à toi, c'est pas nouveau, saint citron.
- J'ai l'air d'une balle de ping pong entre les deux. Surtout que c'est la première fois que j'entends mon père dire quelque chose qui n'est pas la même affaire que ma mère. Ça me fait tout bizarre.
- Tu sais, les parents c'est bien souvent de même. Moi...
- Quoi toi, y sont corrects tes parents?
- À leur manière, mais dans le fond ça les arrange de ne pas trop s'occuper de moi.
- Compliqué...
- Il va falloir courir pour tout faire avant de partir.
- Commençons par nous rendre au parc voir si les autres n'ont pas de problèmes.
- Sûrement pas Joe, en tout ca.


Rock prit un pas de recul et regardant son associé-camelot énonça d'une voix bien sérieuse:
- Pourquoi on est toujours sur son dos à Joe?
- On n'est pas toujours sur son dos, lança rapidement Mario. Des fois, on dirait qu'Annie et toi vous n'arrêtez pas de le défendre comme si c'était un enfant battu.
- T'exagères un peu, peut-être!
- Allons au parc.

Joe, les jambes à son cou, rejoignit Bob et ses soeurs. Annie, croyant qu'il se dirigeait vers elle sortit son plus beau sourire:
- Viens-tu, Joe?
- Pas de problème... tu sais bien que chez nous y a jamais de problèmes.
- Eh! bien nous, on en a un super, reprit Bob accélérant le pas en route vers les balançoires.


Les filles et Joe suivaient, quelques pas derrière. Mario et Rock se joignirent au groupe maintenant reformé. Bob prit la parole:
- Ça va pour tous?


Un oui général fusa vers les branches des pins qu'un vent paresseux faisait frissonner. Les regards tournés vers Rock comme pour s'assurer que le oui était également valide pour lui, revinrent à Bob.
- Nous, ça va et ça va pas.
- Lequel des deux, demanda Joe: ça va ou ça va pas?
- Nos parents sont d'accord à la condition que nous allions camper sur un terrain tout organisé, et une semaine.
- Comment? éclata Joe. Eh! ben là tu m'as pas. Cé pas vra que j'va aller m'écraser dans un terrain de camping avec des ti-culs qui braillent pis des mères qui courent apra. Jouer aux fers pis au bingo, non marci.
- Les nerfs, reprit Bob.
- On a un parfait problème, dit Mario. Jamais j'aurais pensé à une affaire de même. Comment on va s'en sortir?
- Ma mère serait bien fière si j'arrivais puis que je lui disais qu'on va pas camper sauvage, poursuivit Rock qui ne savait trop s'il devait se réjouir ou non.

L'atmosphère s'échauffait; Annie fumait; Caro boudait; Rock s'énervait; Joe hurlait... en-dedans de lui; Mario regardait du côté de Bob qui, visiblement, était à la recherche d'une solution. Joe n'en pouvant plus:
- J'ai une idée.
- Attention tout le monde, dit Mario, ça va sauter.
- As-tu une idée, toi, Mario? dit Annie qui pompait à en devenir bleue alors que Joe, fixant Bob, énonça son idée:
- On part pour un beau camping chromé. Ta mère dégage pis après, nous, on se déguise en sauvage. Il s'agit juste de trouver un terrain pas trop loin de ton affaire sauvage où les guernouilles crient toute la nuit.
- Mon cher Joe, vous êtes complètement génial, se permit Mario, scrutant Bob chez qui un étrange souci se dessinait.


Un scout se doit d'être franc. Comment raconter une telle histoire à sa mère? Son honneur de scout le chatouillait.
- Super, super, criait Annie à s'en étouffer.
- Annie, s'il te plaît, coupa Caro.


Toute la gang regarda Bob qui marchait de long en large devant les balançoires qui n'osaient pas faire de bruit de crainte de déranger la réflexion du chef. La triste réalité semblait l'abattre. Son projet venait de prendre un coup solide et cela à cause de ses propres soeurs; on lui proposait une alternative qui le tracassait mais au fond de lui-même, il ne pouvait pas lâcher. Se sentant examiné, un brin de nervosité se fit sentir.


- Envoye, chef, accouche, dit Joe.
- Ce n'est pas si simple que cela, ajouta Rock qui adressait ses paroles en direction de Joe.


Bob marchait toujours. Puis, brusquement il s'arrêta, fixant Caro dans les yeux avant de dire:
- Il n'est pas question que notre projet se réalise sans que toute la gang y soit.
- Tout ce temps-là à penser pour ça. Joe était surpris et dans sa surprise, il se toruna vers Annie comme pour lui faire comprendre que c'était l'heure de la cigarette.
- Veux-tu te la fermer, lui lança Mario.
- Si nous partons, nous partirons tous camper comme prévu, c'est-à-dire en pleine forêt. Mais il faudra réaliser notre projet sans mentir.
- En mots plus clairs pour les habitants de l'école du Patro, ça veut dire quoi?
Annie se meurt. Caro la regarde; elle ne se meurt plus.


- En mots plus clairs, ça veut dire que j'accepte l'idée de Joe si nous sommes tous d'accord.
Joe se leva et se mit à courir partout en criant qu'il était complètement génial. Annie le suivait derrière en criant qu'il était complètement génial. Mais Bob est nerveux.


- Voici comment nous allons nous organiser.


Au loin, on voyait six jeunes semblant discuter, virevolter, courir et revenir à leur point de départ. Une grand idée venait de naître, il ne leur restait plus maintenant qu'à la vivre.


Pour la première fois de sa vie de scout, Bob avait le sentiment qu'en disant la vérité d'une autre manière, ce n'était pas mentir. Et la manière qu'on allait utiliser pour respecter le projet devenu celui de la gang se résumait de cette façon...




Chapitre 9





... Bob, lorsqu'il marche de long en large avec son air de «je-me-gratte-la-tête-ça-aide-pour-réfléchir», eh! bien Bob, il pense sérieux. Sûr que l'idée de Joe le dérangeait au fond de lui-même puisqu'il devait organiser la vérité de façon à ne pas tout dire. Sûr aussi que ses soeurs devaient faire partie du voyage et que l'unité de la gang, c'était quelque chose de très important pour lui.
Lorsque Bob pense, son visage devient neutre. Personne ne peut vraiment dire ce qui se passe en lui et parfois on se retrouve surpris lorsqu'il reprend la parole.


Pendant que Rock, assis à côté de Mario, semblait ailleurs comme encore tout assommé par ce qui s'était passé à la maison, Bob prit la parole:
- Nous sommes mardi. Demain, c'est journée de préparation pour tous. Il faut absolument que chacun pense à ses propres affaires; ne rien oublier. Ensuite, chacun aura une responsabilité à assumer dans l'organisation du projet.


Les Six, suspendus à ses lèvres, voyaient Bob caché derrière ses grosses lunettes les passer en revue l'un après l'autre.
- Je m'engage à me rendre au bureau de tourisme pour obtenir les cartes dont nous aurons besoin et surtout voir à ce que nous puissions trouver un beau terrain de camping proche du parc nationale. Avec ces cartes, on saura se débrouiller. Je dirai à ma mère qu'elle vient nous reconduire à ce camping. Parmi les activités que nous organiserons cette semaine, il y aura une super excursion, style survie. Pas nécessaire de lui préciser combien de temps cette excursion va durer. Et là, nous partirons vers le parc national. Est-ce que cela va pour tous?
- Très bien, répondit Mario qui venait de voir chez le chef quelqu'un de responsable et surtout, sachant écouter l'opinion des autres.


Au fond de lui-même, Mario se demandait comment cette affaire tournerait et eut peur, un instant, que tout puisse s'écrouler. Il savait, lui, comme il est facile de monter un projet pour ensuite le voir imiter un château de cartes au vent. C'était mal connaître Bob Poulin, endurant comme un boxeur et surtout, bon chef. Mario n'était pas du genre à avoir besoin de quelqu'un pour le guider par la main, mais il appréciait chez Bob ses grandes qualités de chef même si parfois ça se présentait comme des ordres.


Joe, assis à côté de Caro, fumait tout en la regardant. Annie, face à lui, s'interrogeait toujours sur ce qu'elle devait faire pour que le grand bonhomme se retrouve près d'elle. Lui payer les cigarettes... Rire de ses farces... Le suivre comme un petit chien... Joe ne semblait pas la remarquer et n'avait d'yeux que pour Caro.


- Bob, j'pourrais m'occuper d'aller chercher les cartes, proposa Joe.
- C'est sur ton chemin?, demanda Bob.
- Tout est sur mon chemin, même chez vous, ironisa Joe en regardant Caro.


Depuis l'arrivée de Joe dans la gang, la présence de Caro l'avait rendu quelque peu différent. Avant, une seule chose l'intéressait: s'écraser au parc avec n'importe qui. On ne peut pas dire qu'il soit un modèle, n'a pas encore d'idées précises sur ce qu'il aime ou n'aime pas, adore toujours prendre des risques sur n'importe quoi, n'est pas le gars le plus poli du quartier, se moque d'à peu près tout ce qui arrive, ne parle jamais de ses parents... mais la seule présence de Caro semble la meilleure affaire qui lui soit arrivée...


Annie surveillait Joe tournant autour de sa soeur et cela la rendait totalement malheureuse. Pour faire passer sa mauvaise humeur, elle fit semblant que rien ne la touchait, ne la dérangeait mais le goût d'écraser sa rivale comme un vulgaire mégot de cigarette qu'elle aurait projeté au loin s'installa en elle.


Jamais elle ne laissait Caro seule, de peur qu'elle ne se retrouva avec Joe. Elle se promettait bien qu'au cours de la semaine de vacances, elle obligerait le grand à oublier Caro pour ne s'intéresser qu'à elle. Entre ses yeux plissés, Annie fomentait son plan.


- Vous attendez mon appel, mais on peut tout de suite fixer l'heure du départ: jeudi matin, 7 heures, venait de préciser un Bob ayant tout à coup retrouver ses moyens.
- Est-ce qu'on apporte notre stock au parc?
- Voyons, mon tout p'tit, tu sais ben que ta meman va venir te porter tout ça, cria Joe en se roulant par terre.
- Pourquoi es-tu si méchant, Joe? demanda Rock, le fixant droit dans les yeux.
- S'cuse, s'cuse, j'voula pas te faire de la pe-peine, répondit Joe, faisant semblant de pleurer.
- Ça va faire, reprit Bob. Le départ se fera de chez nous. Il y aura une inspection avant de partir.
- Oui, mon colonel, acheva Joe, avec un grand salut militaire.
- Moi, je n'ai pas de tente, ajouta Rock.
- Toé, cé pas compliqué, t'as juste ta mère, compléta Joe.
- Tu pourrais être un peu plus gentil, dit Caro s'adressant au grand.


Joe la regarda et, immédiatement, se calma. Annie pencha la tête, cherchant une réplique qui ne vint pas.

jeudi 3 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (2)



Robert «Bob» Poulin


Chapitre 4




Après s'être raconté leur journée, Bob, solennel, prit la parole:
- Qu'est-ce que le monde penserait d'organiser une grosse activité pour fêter le début des vacances?
- J'espère que mes parents n'ont pas prévu quelque chose, dit Rock, l'air inquiet.
- Cé toujours comme ça avec le petit Rock à mouman, reprit Joe, le sourire fendu jusqu'aux oreilles.
Annie se tord. Une seule parole de Joe, un seul de ses sourires l'excitent. Bob la regarde avec un air de dire qu'elle ferait mieux de se calmer.


- Quand je parle d'une grosse activité, je parle de quelque chose d'important. Je pense que notre fonds de gang pourrait nous amener asez loin.
- Saint-Citron, dit Mario.
- Depuis le début de l'année on a fait pas mal de choses ensemble mais à chaque fois c'était des affaires ordinaires. Avec l'été, puis la fin de l'école, on devrait donner la claque.


Quand Bob parle, on sent réagir Joe par en-dedans:
- Pas une affaire de scout, j'espère. J'ai pas le goût de courailler des guernouilles, moé.
Annie se meurt. Caro la dévisage. À chaque fois que cela arrive, Annie prend son air bête puis allume une cigarette.


- Pourquoi ne pas aller à la pêche aux écluses? propose Mario.
- Ça fait longtemps qu'on parle d'aller sur l'île, on pourrait peut-être s'y rendre maintenant qu'on a le temps, continua Caro.
- Moé, j'aimera qu'on aille flâner dans Montréal, coucher sué bancs de parc pis rire un peu du monde, dit Joe avec l'air le plus sérieux du monde.
- Tu pourrais peut-être essayer du nouveau stock, lança Mario.
- O.K. les gars, soyons un peu sérieux, reprit Bob qui se promenait devant les balançoires.


À le voir aller et venir comme cela, chacun se doutait qu'il avait déjà une idée toute faite et se demandait comment la faire adopter par les autres. Ceux-là mêmes qui n'en reviennent pas à chaque fois de voir un gars de 13 ans, capable de mener la gang sans trop se faire haïr, à part de Joe, mais lui il chiale tout le temps et souvent c'est juste des farces.

- Je vous propose un camp sauvage. On pourrait partir tout de suite cette semaine. Il s'agirait d'avoir la permission des parents, de régler quelques petits problèmes d'organisation et hop!, on part.
- Et où monsieur Bob pense nous amener gentiment par la main? demande Joe, allumant sa cigarette à celle d'Annie.
- J'ai lu dans un livre scout... o.k. vous pouvez bien rire de mes affaires scoutes, mais c'est quand même que j'ai lu ça, qu'au nord de Montréal dans le parc national sur la route de Mont-Laurier, il est encore possible d'y faire du camping sauvage. Pas besoin de faire mille kilomètres pour se perdre en forêt.
- Faudra pas que j'oublie ma pompe...
- Ben non, sinon tu vas mourir, Rock, se moqua Joe.
- J'espère qu'il ne faudra pas trop marcher dans l'eau, grimper et toutes sortes d'affaires comme ça, pensa Caro qui n'est pas super sportive mais aime bien être avec la gang.
- Première chose, reprit Bob, sommes-nous tous d'accord avec l'idée?


On entendit un murmure parmi les autres. L'enthousiasme ne brisait pas des records mais, partir ensemble, camper loin dans le bois, se reposer en ce début de vacances, tout cela les poussait à être en faveur du projet. Annie semblait toute heureuse de se voir loin de la maison et proche de Joe.


Mario fit savoir que tous devront obtenir la permission de leurs parents. Joe riait dans sa barbe.
- On se donne rendez-vous ici, après souper. Il faut que chacun sache s'il vient ou pas, continua-t-il, proposant aux filles de les reconduire.




Chapitre 5




Dans la gang, tout le monde aime bien Mario. Sûrement parce qu'il blague tout le temps au point que parfois on ne sait plus trop s'il s'agit de farces ou du sérieux. Pour sa part, Mario s'entend à merveille avec les soeurs de Bob et cela depuis ce soir de septembre où ils se sont rencontrés. Parfois, il est mal pris entre ses goûts: il adore s'amuser avec des affaires de jeune et aussi avec des affaires de vieux, comme sa collection de vieil argent qui lui prend beaucoup de temps. On dirait, lorsqu'il en parle, que les autres soupirent car cela ne les intéresse pas vraiment. Il ne se prive toutefois pas de leur montrer une vieille pièce du temps dont on ne sait trop quel roi des vieux pays et cela lui fait plaisir...


En quittant le parc pour reconduire les filles, Mario, rarement nerveux, leur avoua:
- Je sais que Rock aura de la misère à voir sa permission.
- Pourquoi, demanda Annie en écrasant sa cigarette par terre.
- Tu fumes trop, dit Caro. Tu sais que papa n'aime pas cela.
- C'est sûr, il aime juste tes affaires. Moi, tout lui passe par-dessus la tête.
- C'est ce que tu crois.
- De quoi vous parlez, les filles, dit Mario comme pour rappeler sa présence.
- Des maudites affaires de famille, reprit Annie qui se rallumait une autre cigarette.
- Pour revenir à Rock, vous ne pouvez pas imaginer comment sa mère le couve. C'est incroyable! Il ne peut rien faire sans qu'elle craigne qu'il ne se fasse mal ou se salisse. On dirait qu'elle le traite comme un petit garçon de 5 ans. Toutes les enquêtes qu'elle a faites avant de lui permettre de passer les journaux avec moi, c'est incroyable! Pire, la première fois elle les a passés avec nous.
- Pas possible!, s'étonna Caro.
- Ça ne ressemble pas à Joe, lança Annie entre deux bouffées. Lui, il est libre; il fait tout ce qu'il veut, quand il veut, à l'heure qu'il veut. On croirait qu'il est ses propres parents.
- Peut-être, renchérit Mario, mais je ne sais pas s'il aime ça.
- Qui n'aimerait pas ça d'avoir des parents qui ne surveillent jamais? osa Annie.
- C'est peut-être pas juste ça le rôle des parents ou... ça devrait être juste cela, acheva Caro, les yeux baissés vers le trottoir.
- Toi, Caro, tu parles toujours bizarre, ajouta Mario, comme une autruche qui vient de se sortir la tête du sable.

Pendant que les trois se dirigeaient vers la maison des Poulin, que Joe perd son temps avant le souper qu'il prendra on ne sait pas où, Rock, la tête penchée, l'air essoufflé, entrait chez lui. Mario dit souvent de son meilleur ami qu'il est si petit qu'il pourrait passer n'importe où sans se faire voir. Des fois, Rock aurait le goût qu'on ne le voit pas, qu'on ne l'entende pas, qu'on ne le sente pas, qu'on ne lui parle pas... comme s'il souhaitait devenir une ombre, un être invisible.

- Salut mon tout-petit.
- Je ne suis pas tout-petit, maman, je suis simplement trop petit.
- Voyons ma puce, quand ses parents sont petits il ne faut pas s'attendre à être un géant.
- J'ai quelque chose d'important à te demander.
- Tu n'as pas fait de crise d'asthme à l'école, j'espère? Tes examens se sont bien pasés? Tu as bien dîné?
- Maman, s'il te plaît, j'ai quelque chose à te demander.
- Tu sais que tu peux tout me dire, mon chaton.
- La gang organise un camp et j'aimerais y aller.
- Mais tu n'y penses pas, mon tout-petit. L'asthme te fera mourir si je n'interviens pas rapidement. Y as-tu songé une seconde?
- J'apporterai ma pompe, mes médicaments et tout ce qu'il faut.
- Mon petit Rock d'amour, loin de la maison... et ton pipi au lit? C'est à quel endroit? Combien de temps?
- On ne sait pas exactement.
- Tu ne sais pas, c'est bizarre...
- Bob a dit que c'est dans un parc national au nord de Montréal.
- Comment allez-vous vous y rendre?
- Peut-être les parents Poulin.
- Il me semble que ce n'est pas tellement organisé, mon tout-petit. Qui ira avec vous? Pas ce Joe Belleau, j'espère!
- Il est correct.
- Tu trouves ça correct, la drogue, mon minou?
- Maman, Joe ne prend plus de drogue. Avant peut-être, mais depuis qu'il est dans la gang, c'est fini.
- Ça vous coûtera combien cette histoire?
- Avec le fonds de la gang, on a moins à payer.

Alors que le fils et la mère jasaient, monsieur Béliveau arriva. Il a toujours pensé, sans pouvoir le dire, que sa femme couvait trop son fils et n'aimait pas voir son garçon se promener avec des bijoux et sentir qu'à l'occasion, il se parfumait. Combien de fois en avait-il voulu en discuter avec sa femme mais elle défendait Rock, et le père au lieu de lancer une interminable discussion,capitulait. Cette fois-ci, il prit la parole.


On sentait dans sa voix qu'aucun commentaire ne serait toléré:
- J'ai entendu votre conversation. Moi, je te donne la permission, Rock. Je ne pourrai pas aller vous reconduire ou vous chercher, mais la chose que je souhaite, c'est que tu en profites et que tu viennes quand même avec vous en vacances, le mois prochain.
- Oui papa, merci.


Rock sortit de la cuisine et se retournant vers sa mère, vit qu'elle reniflait tout en séchant une larme dans le coin de l'oeil.
- Tout va bien se passer, lança-t-il vers sa mère.


Elle ne dit rien mais ça se sentait que le mari venait de lui imposer une cruelle défaite et cela devant son fils. Dans la famille Béliveau, un camp sauvage venait de troubler la quiétude habituelle...



Chapitre 6




Joe tournait en rond autour du parc. Il ne voulait pas être ni le premier ni le dernier à y revenir, mais il n'avait pas le goût de rentrer chez lui. D'ailleurs, chez lui, sans doute n'y avait-il personne, comme d'habitude! Son père part toute la semaine et ne devait pas revenir aujourd'hui alors que sa mère, ni Joe ni personne ne la connaît vraiment. Il faut dire que ce n'est pas toujours la même mère qui vit avec son père et Joe ne s'entend pas très bien avec les amies du paternel.

Joe venait de décider qu'il se donnait la permission de partir avec la gang et cherchait les mots pour le dire sans éveiller quelque soupçon que ce soit auprès des autres. Il n'aime pas qu'on en sache trop sur ses affaires de famille préférant laisser croire qu'aucun problème n'existe.

Alors que Joe allait et venait, Mario quitta les filles. Bob était arrivé depuis longtemps, avait jasé du projet à sa mère qui accepta immédiatement mais avoua hésiter pour Caro et Annie. Dans le fond d'elle-même, c'est surtout la présence de Joe qui l'inquiétait. Caro, ça pouvait aller mais elle trouve Annie tellement étourdie... Elle avait beau se dire que Bob veillerait sur elles, le grand Joe qui venait régulièrement faire ses devoirs à la maison ne quittait pas ses pensées et ses préoccupations. Monsieur et madame Poulin appréciaient Mario et Rock sans doute à cause qu'ils allaient à la même école que Bob et que celui-ci, en bon scout, celui qui dirigeait la gang avec un sens des responsabilités que les adultes reconnaissaient.

Au moment où ils filles entrèrent dans la maison, monsieur Poulin s'assoyait au salon. Bob partit vers sa chambre, sans doute pour regarder ses cartes et tracer quelques plans en prévision du camp.

Madame Poulin, une fois les filles dans la cuisine, dit:
- Robert m'a parlé du projet et je lui ai tout de suite accordé ma permission. Vous connaissez votre frère; votre père et moi aussi, de sorte que cela ne nous cause aucun problème. Je lui ai même dit que j'étais disponible pour aller le reconduire avec la camionnette.
- Comment, le reconduire? dit Annie réalisant ce que sa mère venait de dire.
- Je ne crois pas, et là-dessus je n'en ai pas encore discuté avec votre père, qu'il soit acceptable que vous soyez du camp. Nous pourrons examiner un endroit plus approprié pour vous. Vous n'y avez pas pensé tout de même: dans la forêt avec trois garçons dont on ne peut garantir l'honnêteté, du moins pas chez tous.
- Tu veux certainement parler de Joe, rétorqua Annie montée sur ses grands chevaux.
- Je parle de ce qui est bon pour mes enfants.

Le père froissait son journal, l'oreille attentive.
- Bob a la permission, lui? cria Annie.
- Ton frère Robert a la permission d'aller camper avec ses mais, en effet.
- C'est pas juste, hurla Annie. On est ensemble depuis le début de l'année, on fait les mêmes activités, on va aux mêmes endroits, on court ensemble tous les matins, on prend le même autobus et maintenant qu'on veut partir camper, c'est plus pareil!
- Rien n'empêche de vous inscrire au camp organisé par le Collège. Vous y retrouveriez des amies et tout serait en fonction des jeunes filles. Le camp de Robert, c'est un peu comme un camp scout.
- Ce n'est pas un camp scout, coupa Annie, c'est une activité de gang.

Pendant qu'Annie vociférait, le père sortit du salon, plia son journal puis se plaça entre sa fille rouge de colère et madame Poulin. Caro le regarda une seconde avant de baisser les yeux.

- Je crois que votre mère a raison. Pourquoi ne pas vous inscrire au camp du Collège?
Dans la voix de leur père, on ne le sentait pas aussi catégorique que sa femme.

- L'école est finie et on n'a pas le goût de partir avec le même monde, reprit Annie que la présence de son père avait un peu calmée.
Le père aurait mieux aimé entendre Caro mais elle avait les yeux tournés vers la fenêtre donnant sur la cour arrière. Elle paraissait triste ou désarmée. À chaque fois que son père l'approchait, elle frissonnait, ses mains devenaient froides et son coeur battait la chamade. Elle prit tout son courage pour parler:
- Je crois que maintenant les vacances arrivées, on pourrait bien oublier l'école. D'ailleurs les inscriptions pour le camp sont terminées depuis un bon moment. N'oubliez pas que Bob...
- ... Robert, coupa sa mère.
- ... sera avec nous, que vous connaissez les autres et qu'à notre âge, si vous n'avez pas confiance, eh! bien vous ne l'aurez jamais. Pensez-vous que c'est juste d'avoir une manière de décider pour les garçons et une autre pour les filles?
- Tu sais, Caro, la confiance c'est autre chose que de donner une permission ou pas, plaça monsieur Poulin tout en regardant sa fille aînée directement dans les yeux.
On sentait chez lui qu'il cherchait un moyen de sortir de l'impasse au moment où Bob se pointa dans la cuisine avec son air de chef en mal de donner des ordres.

- Les filles ont raison, maman. Bob savait toujours à qui s'adresser. Je te jure que si elles viennent, je m'engage à assurer la surveillance adéquate.
- Je n'ai pas besoin d'être surveillée, dit Caro.
- Moi non plus, reprit Annie.

Les parents Poulin semblaient pris dans un dilemne. Madame Poulin, à bout d'arguments, aurait souhaité que son mari fasse un peu plus autoritaire. Bob venait de clouer le cercueil. Pour sortir sans trop de déshonneur, elle ajouta:
- Votre père et moi seront d'accord à la condition que votre camping se déroule dans un endroit bien organisé avec tous les services et surtout de la surveillance, n'est-ce pas Rodolphe?

Le père regarda autour de lui, s'arrêtant sur chacun de ses enfants mais il fixait Caro:
- Une semaine... acheva-t-il.


C'est dans la chambre d'Annie que Bob et Caro se retrouvèrent après cette discussion plutôt enflammée. Sur les murs de la chambre, des posters de James Dean et des comédiens de Lance et Compte placardés sans trop d'ordre.

- Comment fais-tu pour aimer un comédien mort depuis plus de 30 ans?
- Tu sais Bob, James Dean est le symbole de la jeunesse du XXième siècle. Il a vécu à toute vitesse et mort de la même manière. Regarde-le et tu verras qu'il ressemble bien plus à un adolescent d'aujourd'hui qu'à un acteur de 1950. Annie venait de dire ces mots avec engouement.
- Sans doute que Joe lui ressemble, ajouta Bob.
- Je n'y avais pas pensé mais puisque tu le dis, reprit Annie écrasée sur son lit, les yeux perdus dans ses rêves de jeune fille.

Caro regardait par la fenêtre de la chambre, les lèvres tremblantes. Elle venait de parler comme rarement elle le faisait dans cette famille devenue la sienne alors qu'elle avait 3 ans. Les parents Poulin l'avaient adoptée, croyant que jamais ils n'auraient d'enfants. Mais quelques semaines plus tard, madame Poulin tombait enceinte d'Annie. Plus les années passaient, moins les gens s'apercevaient de la différence entre Caro et ses deux frère et soeur. Sauf Caro, qui elle la voyait la différence, cette différence dont personne sauf Pamy ne savait ce qu'elle contenait.

- On se retrouve avec un beau problème, chef, dit Caro.
- Lequel, répondit Bob qui nettoyait ses lunettes avec un petit air vainqueur.
- Annie et moi sommes du voyage mais ton idée de camp sauvage vient de prendre une débarque en maudite vie.
- Comment ça?
- Maman est d'accord pour le camping mais sur un beau terrain organisé avec de la surveillance en plus, pas tes histoires perdues dans le fond des bois.
- Tu as bien raison, s'inquiétait Bob. Comment annoncer cela à la gang?
- Notre grand chef devra être convaincant pour que les autres acceptent de camper à côté des grosses roulottes de famille pis de toutes ces activités super organisées d'un beau terrain de camping, ajouta Annie qui se rappelait qu'elle ne pouvait pas fumer dans sa chambre mais qui sentait le goût devenir de plus en plus impérieux.
- Nous en parlerons aux autres, dit Bob pour qui le beau projet de camp sauvage prenait tout d'un coup une allure imprévue.
- Il me semble voir Joe dans un camping comme ça, dit Caro en pouffant de rire.
- Qu'est-ce qu'il a Joe? demanda une Annie au bord de l'insulte.
- Rien, mais c'est pas tellement son style il me semble, finit Caro en riant.

On entendit madame Poulin appeler tout le monde pour le souper.

- On en parlera à la gang puis on décidera ce qu'il faut faire, termina un Bob légèrement soucieux.

mercredi 2 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (1)




Chapitre 1




Dans le quartier nord de la ville de Rodon Pond, les rues sont beaucoup plus petites qu'ailleurs. On ne sait pas pourquoi mais c'est comme ça. La dernière rue débouche sur un petit boisé où les enfants du coin vont s'amuser, souvent y construire des cabanes dans les arbres ou jouer à la cachette.

Il y a très souvent des déménagements sur cette rue et les jeunes qui y vivent se rendent à l'école par autobus. Toute l'année, ils prennent le même, le 101. Et même encore ce matin de la fin du mois de juin où l'on sent bien qu'ils ont hâte qu'arrivent les vacances.

Cette année, dans le quartier, une super gang s'est formée. Pas trop nombreuse parce que les grosses gangs, c'est louche. Surtout avec le parc pas trop loin où, paraît-il, la drogue se passe comme c'est pas possible. Elle se compose de six jeunes: quatre gars, deux filles. C'est bizarre la manière dont ils se sont connus!

On pourrait penser puisque tous les jeunes du quartier prennent le même autobus qu'ils vont à la même école. Non, l'autobus les laisse à trois endroits différents.


Mario « Ti-Cote » Chabot et Rock Béliveau sont des vieux de la vieille. Nés sur cette rue, ils y ont grandi. Ils la connaissent par coeur jusqu'au petit boisé tout au bout et sont reconnus pour les coups pendables qu'ils ont pu y faire. Les voisins le savent et les redoutent. Ils ont le même âge, vont à l'école secondaire Polytec où, au cours des années, ils ont à l'occasion fréquenté la même classe. Toujours, ils sont demeurés de bons amis. De plus, ils s'occupent d'un petit commerce: tous les mercredis, ils distribuent plus de cent journaux dans le quartier. Au début c'était long et ennuyeux, mais avec le temps ils ont organisé leurs flûtes de sorte qu'avec les raccourcis, en moins de deux heures les journaux sont rendus à destination... à part quelques-uns lancés dans le bois afin d'alléger leurs sacs.

C'est en passant leurs journaux qu'ils ont connu Caro, Annie et Bob déménagés au début de l'année scolaire. Ils viennent du Nouveau-Brunswick que leurs parents ont dû quitter en raison de leur travail. Le père est fonctionnaire fédéral et la mère travaille pour une compagnie très importante dont le siège social est à Rodon Pond.

Les Poulin possèdent la plus belle maison de la rue et, semble-t-il, l'argent leur sort par les oreilles. On a qu'à regarder comment le frère et les deux soeurs sont habillés pour s'en apercevoir.

Les deux filles sont super belles et tous les gars de l'école Polytec n'ont d'yeux que pour elles. Elles vont au Collège de la Richesse, une école qui exige que les parents paient pour s'y inscrire. Bob va à l'école Polytec avec Mario et Rock.

Imaginez le soir où nos deux camelots, distribuant leurs journaux, se sont arrêtés devant la maison des filles! Ce fut un coup de foudre terrible et le départ d'une grande amitié.

Le frère est gentil, mais c'est autre chose. On dirait qu'il suit ses soeurs comme pour les protéger ou les défendre, on ne sait pas trop.

Revenons au soir de la première rencontre...

Ils se sont retrouvés cinq à se promener dans les rues du quartier déposant à chaque porte le journal de la semaine. Mario et Rock en profitèrent pour leur faire visiter le quartier. C'est à cette occasion qu'ils décidèrent d'organiser une soirée afin de permettre à ces nouveaux, mais surtout à ces nouvelles, de rencontrer le plus de monde possible. Ils avaient pensé aller au cinéma ou à la piscine, mais dans cette ville la piscine municipale ferme le premier septembre. Au cinéma, on présentait un film plate conseillé par les parents, style histoire d'amour où on parle pendant des heures assis devant un café et où plus rien d'autre ne se passe...

Ça c'était au début de septembre. Nous sommes maintenant à la fin de l'année scolaire et tout le monde se demande encore comment Joe a bien pu entrer dans cette gang?

Le soir du party chez les Poulin - le nom des nouveaux, des Acadiens - , il faisait beau et chaud. Tout le monde décida de suivre Mario et Rock dans le petit bois, pour y voir les cabanes. Il y en avait des fraîchement faites par les plus jeunes et des vieilles toutes en morceaux que les deux associés se souvenaient avoir construites quelques années auparavant...

Après cette courte visite, ils se rendirent au parc public. C'est là que Joe, le grand, assis et fumant avec d'autres, les vit et leur offrit une cigarette. Ils refusèrent (sauf Annie qui hésita un court instant, mais le regard désapprobateur de Bob était sans équivoque). Joe les suivit. On ne sait toujours pas pourquoi et lui non plus sans doute.

Mario et Rock n'aimaient pas tellement Joe surtout que les filles semblaient avoir un oeil sur lui. Bob, le frère protecteur, n'avait pas trop aimé cette visite mais avait tout de même accepté que le gars du parc les suive.

Voilà comment tout ça s'est formé, en ce début de septembre, à l'entrée des classes. Aujourd'hui, à quelques jours des vacances, c'est encore une gang même si bien des chicanes eurent lieu, principalement à cause de Joe et... des filles!




Chapitre 2


La gang cultivait ses petites habitudes, comme celle de faire du jogging tous les matins. On se doute bien que voilà une idée de Bob, le super sportif. Ils n'étaient pas tous là chaque jour mais la plupart du temps les habitants de la petite rue les voyaient passer en courant. Ils faisaient toujours le même trajet et s'organisaient pour ne pas rater l'autobus. Joe présentait souvent de bonnes excuses pour ne pas venir mais il était au coin de la rue pour prendre le transport scolaire. On l'avait changé d'école parce qu'il oubliait de se lever le matin et arrivait à Polytec, très en retard. Maintenant qu'il va au Patro, il a vite appris qu'il avait intérêt à ne pas manquer trop souvent. D'ailleurs, la gang le poussait à respecter le règlement de son école.

Après le jogging (sur semaine seulement ): départ pour l'école.
Au retour, ils se réunissaient au parc afin d'organiser les activités de la soirée. On les voyait se balancer dans le coin réservé aux plus jeunes et de loin on serait porté à croire qu'ils votaient pour s'entendre sur ce qu'ils allaient faire. Souvent, cela ressemblait à des parties de soccer; en hiver, ils jouaient au hockey. Après leur courte rencontre d'avant souper, ils repartaient sauf que les filles se faisaient un point d'honneur d'inviter Joe chez elles comme pour être certaines qu'ainsi il ferait ses devoirs. Bob aimait bien se rendre chez Mario ou chez Rock faire les siens. Une chose semblait faire concensus dans la gang: jamais ils n'entreprenaient une activité avant que toutes et tous n'eurent terminé leur travail scolaire.

Combien de fois ils écoutèrent de la musique dans le parc!

Ce parc où Joe avait tellement passé de journées à ne rien faire, de soirées à fumer avec d'autres jeunes que Caro semblait encore fréquenter. Tout cela avait commencé pour elle autour des Fêtes, mais on en reparlera...

Mario avait proposé que la gang se trouve un moyen de ramasser de l'argent afin de pouvoir organiser quelques activités comme aller au Forum voir jouer Les Canadiens, aller à la Ronde ou assister à des spectacles de rock. L'idée fut retenue et chacun fournissait quelques sous par semaine dans le fonds de la gang.

Le vendredi soir était sacré.
C'était la soirée de danse. Pour rien au monde, ils se seraient empêchés d'aller au BADABOUM - une salle pour les 13-17 ans, sans boisson - y passer la veillée. Ils eurent bien de la misère à convaincre Bob d'y venir puisqu'il déteste la fumée de cigarette et que là, beaucoup de jeunes fument à pleins poumons.

Après leurs activités, on les retrouve toujours au même endroit, chez PIT, un bar laitier ouvert à l'année. Caro y travaille.

Assis au fond de la place, une bonne bière d'épinette en main, ils en ont réglé des problèmes jusqu'au moment où Pit leur dise qu'il ferme dans pas grand temps, mais jamais ils n'auront réussi à faire installer un juke-box dans l'endroit. Pit déteste la musique forte et déjà, de voir des jeunes flâner dans son bar laitier tout en buvant leur bière d'épinette, ça lui tombe sur les nerfs. Tout lui tombe sur les nerfs au point qu'il envisage vendre son petit commerce. Peut-être que Mario et Rock l'achèteront un jour, on ne sait jamais...

Voilà le genre d'activités que faisait notre gang. Toujours, ils s'entendent une fois la décision prise et, rarement ne reviennent sur leur choix ou lâchent en chemin. Il y a bien Joe que les filles doivent pousser dans le dos mais dans le fond il aime bien cela se faire pousser dans le dos. Mais on dirait qu'Annie pousse plus fort que Caro.

Parfois ils connurent des ennuis avec d'autres jeunes mais jamais ils ne se sont battus même si Joe avait les poings fermés. Pas de problèmes non plus avec la police car ils ne se tiennent pas dans le coin des « drogués » lorsqu'ils stationnent au parc.

Une chose qu'il ne faut pas oublier, ce sont les centaines de coups de téléphone qu'ils se passent de l'un à l'autre pour tout ou rien. C'est, principalement les filles qui appellent; les gars, eux, se déplacent.


Chapitre 3


- C'est plate de toujours être essoufflé, même après un petit 15 minutes de jogging, dit Rock qui peine à reprendre son souffle.

En ce 21 juin, début de l'été, il fait un super beau soleil. Aujourd'hui s'annonce encore plus merveilleux parce que c'est la dernière journée d'école, la première des vacances. Dans l'autobus on sent beaucoup de nervosité.

- Les examens m'énervent tellement que je me demande si je vais les réussir, reprend Rock assis à côté de Bob.

Ce dernier jouait avec une balle aki. Bob, malgré son âge, paraissait toujours calme et c'était remarquable, à chaque fois qu'un problème ou juste un énervement touchait un membre de la gang, c'est à ses côtés qu'il se retrouvait. Rock, le grand nerveux, était près de lui dans l'autobus scolaire qui amenait tout le monde à l'école.

Joe, écrasé dans le fond, faisait son homme parce qu'à son école on passait la journée aux glissades d'eau. Annie le regardait et dit à Caro:
- Joe est encore plus beau en shorts. As-tu vu comme il est musclé? C'est vraiment lui le plus beau gars du quartier.
- Ouais, mais il m'énerve pas mal avec sa drogue, répondit Caro.
- Tu sais la drogue, des fois c'est des histoires compliquées.
- Comme les histoires de famille, reprit Caro qui semblait dans la lune.
- Qu'est-ce que tu veux dire, Caro?
- Rien. Oh! rien.

Mais dans sa tête, elle ne pouvait oublier cette soirée du temps des Fêtes à laquelle elle avait assisté. Dans sa classe, il n'y a que des filles et elles décidèrent d'organiser un party avant Noël. Caro y alla sans savoir qu'elle serait mêlée à une drôle d'histoire qu'elle ne pourrait raconter à personne.

Lorsqu'elle vivait au Nouveau-Brunswick, Pamy savait tout parce qu'elle était la seule au monde à qui Caro ouvrait son coeur. Depuis le déménagement, elle n'a plus d'amie sincère. Il y a la gang... mais ça ne remplace pas une grande amie.

Lors de cette soirée, elle se retrouva avec autant de garçons que de filles, mais surtout de la drogue. Les parents étaient sortis et les jeunes, seuls dans le sous-sol, en profitèrent.

Caro n'aime pas la drogue mais elle se sentit comme prisonnière. Tout le monde insista, lui disant qu'elle était bien niaiseuse de ne pas essayer; de toute façon, elle ne pouvait pas en parler sans y avoir touché; qu'avec Joe Belleau, ça devait pas mal sauter dans leur gang. Toutes les raisons qu'on lui servit la rendirent nerveuse et surtout, perdante.

Elle fuma un joint et ce fut comme si elle venait d'entrer dans une cage. Elle n'aima pas la sensation et surtout le fait de voir ses amies du Collège écrasées par la drogue, affalées sur les garçons. Pas tellement beau comme spectacle!

À la fin de la soirée, Caro sut qu'elle ne devait plus jamais revoir ce groupe mais qu'elle risquait d'être poursuivie: soit qu'on veuille lui en vendre ou acheter son silence. Poignée au fond d'elle-même et combien loin de Pamy, elle décida d'écrire à son amie acadienne afin de se soulager. Cette soirée n'était pas encore effacée de sa mémoire et peut-être ne s'effacerait-elle jamais!

Avant de descendre de l'autobus, Bob fit dire à tout le monde que la gang devait se retrouver au parc en fin de journée. Il dit à Rock de ne pas s'énerver avec l'examen d'écologie, que ses notes de l'année étaient bonnes et qu'il n'y avait pas de raison de paniquer. Dans sa tête, Bob se dit:
- Il sent drôle aujourd'hui. Sûrement les nerfs...

Le trajet de l'autobus scolaire était organisé de façon telle que les filles arrivaient à l'école les premières, les gars de la Polytec par la suite et finalement Joe descendait.

Caro et Annie participeraient aux Olympiades du Collège mais ne s'attendaient pas à gagner de médailles. Caro n'est pas de nature très sportive et Annie qui fume en cachette, n'a aucune endurance.

Entrant dans la cour d'école, Annie avait encore la tête à Joe qui courait prendre le transport pour les glissades d'eau. Les surveillants de l'école du Patro semblaient toujours surpris de le voir arriver le matin comme si la veille était continuellement son dernier jour de présence. La gang le supportait bien et, sans jamais le dire, Joe tout au fond de lui-même aurait souhaité rester à Polytec avec les autres. Depuis ce soir de septembre où il avait décidé de suivre les cinq autres, tout ce qu'il avait fait auparavant le tracassait, pas terriblement mais le tracassait quand même

À quatre heures, les filles ne ramenèrent effectivement aucune médaille...
Rock mentionna à Bob et Mario que son examen s'était bien passé...
Joe, les cheveux encore mouillés, premier à entrer dans l'autobus scolaire, retenait un goût de crier qui grouillait en lui...

Comme à leur habitude, les Six se retrouvèrent aux balançoires du parc.

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 26 -

Monsieur Saint-Pierre s’interrogeait : s'arrêter au presbytère ou rejoindre son ami Cloutier. L'employé de la ville, en service comm...