mercredi 18 juin 2025

Une chandelle

 



Avec le temps, certaines métaphores, en poésie, sont devenues clichés, lieux communs et stéréotypes qu'on voit venir à des kilomètres. Permettez-moi de vous en citer quelques unes : 

. la flamme qui bat dans sa poitrine;...
. elle est la lumière qui éclaire mes jours...
. les fenêtres de l'âme...

Toutefois certains auteurs de haute qualité ont utilisé la métaphore pour en confectioner un chef-d'oeuvre. Permettez-moi de vous en citer quelques-uns :

. Charles Baudelaire dans LES FLEURS DU MAL
« La nature est un tremple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles»

. Albert Camus dans LA PESTE utilise la métaphore de la peste pour représenter les fléaux moraux et sociaux : 
«La peste n'est pas seulement un fléau, c'est aussi un miroir.»

. Franz Kafka dans LA MÉTAMORPHOSE alors que son personnage central se réveille un matin  : 
« En un instant , il se trouva dans son lit, en un affreux insecte.»

. Lautréamont dans LES CHANTS DE MALDOROR :
«Je rêve d'une poésie qui soit à la fois la lumière et la nuit.»

Dans le poème que j'offre aujourd'hui, la métaphore de la chandelle - ô combien de fois utilisée pour désigner l'abrégement des heures, des jours, de la vie - je la reprends à quelques jours de mon 78e anniversaire de naissance. C'est beaucoup un message à moi-même.

Il faudrait le lire comme si vous étiez devant cette chandelle, vous amusant comme lors d'un anniversaire on souffle les bougies du gâteau, à la faire chavirer, pas complètement, tout doucement, délicatement.


Chandelle

 

 

la chandelle          doucement          s’éteint
je te regarde la regarder
tu la fixes comme on fixe l’inconnu
                                                     l’éternité peut-être
elle a pleuré toutes ses larmes de cire
agité sa flamme qui te saute aux yeux
tu souris comme tu aimes sourire
sans crainte
 
la suivante attend              déjà
d’un blanc immaculé elle repose dans ta main
elle aura son moment de gloire éphémère
                                                    ou d’éternité peut-être
 
ne restera dans tes yeux tourmentés
que l’idée d’une chandelle blanche, immaculée
mise à feu par tes doigts inquiets
rejoignant la précédente sur un nuage de fumée
                                                   pour l’éternité peut-être
 
elle aura pleuré aussi toutes ses perles de cire
d’une autre couleur toutefois
et ton sourire sera terre à terre
alors qu’il était entre ciel et terre
                                                  au bout de l’éternité ou presque
 
tu es chandelle, te consumes comme elle
qu’importe qu'elle soit immaculée, blanche
c’est en fumée diaphane, toi, que tu te corrodes
dans cette étrange ferveur de la flamme
tantôt timide                     tantôt altière
                                                 à la porte des éternités




lundi 16 juin 2025

Un peu de politique batracienne (25)



Le Premier ministre du Canada et madame Carney

Il est convenu qu'un premier ministre nouvellement élu, ayant formé son gouvernement, bénéficie de 100 jours de grâce au cours desquels politiciens et gens des médias le laissent un tantinet soit peu aller sans lui barrer la route, sans lui glisser des pelures de banane aux pieds et surtout... l'observer. Autant dans ses premiers gestes que dans le style qu'il imposera tout au long de son mandat plus ou moins long selon les circonstances. Ici, nous sommes en situation de gouvernement minoritaire, d'une opposition sans tête à sa barre, et, il ne faut pas l'oublier, d'un NPD sans chef et sans reconnaissance officielle à la chambre des communes d'Ottawa. Pour sa part, le Bloc québécois est bien en selle, étant fort habilement dirigé par une personnalité hautement crédible et combien habile à jouer ses cartes avec une compétence qui doit certainement faire rougir Gilles Duceppe et Lucien Bouchard. Il a su façonner ce parti politique à son image et à sa ressemblance, c'est-à-dire éviter les incartades inutiles, reconnaître les forces actives au sein des députés élus et les mettre en tête du peloton, mais principalement exiger l'honnêteté à tous égards. 

Monsieur le Premier ministre Carney, en poste depuis avril dernier, m'épate. Sa manière d'agir, d'être, très british, fait de lui un homme intéressant à écouter, à l'écouter réfléchir et le voir agir. Il est un homme d'écoute... jusqu'à une certaine limite. Lorsqu'il faut décider alors s'arrête l'écoute et on passe à l'action. En peu de temps il a su rallier les premiers ministres des provinces canadiennes autour de sa philosophie économique, se faire écouter des Premières nations qui reconnaissent en lui un homme de parole et se tenir debout devant un «p»étatsunien qu'il écoute... sans l'entendre alors que celui-ci croit le mettre dans sa poche avec des «mon bon ami Mark». Son passage à la Maison blanche que tous craignaient c'est fort bien déroulé, Monsieur Carney s'étant mis en mode écoute laissant l'autre vomir ses inepties dans une loghorrée insignifiante. 

Je suis heureux de constater que notre voisin le Canada a choisi un véritable premier ministre. Un politicien qui nous oblige tous à admettre que ce pays ne peut pas s'enorgueillir d'avoir élu des Chrétien, Martin, Mulroney, Harper, Trudeau à la tête de leur pays, et si la tendance des sondages s'était maintenue un illustre incompétent en la personne de Pierre Poilièvre.

Le Canada a choisi un homme compétent, bravo pour lui. On lui reproche toutefois de ne pas maîtriser la langue française, ça changerait quoi si c'était le contraire ? Poilièvre se débrouille fort bien dans la langue de Molière et ça leur aurait donné quoi de plus à nos amis canadiens ? N'oublions pas que d'un même coup de gueule on ne critique absolument pas la connaissance lamentable de l'anglais chez François Legault... on pourrait même ajouter qu'il ne possède pas adéquatement la langue française. J'imagine qu'en France là où il est actuellement, on doit se moquer à l'écouter parler.

                            

En ce moment débute les rencontres du G7 à Kananaskis, Alberta. Dans un geste d'une grande adresse diplomatique, profitant du fait qu'à ce sommet on souligne son jubilé, Monsieur Carney a invité le Premier ministre de l'Inde, Narendra Modi, le Président Zelensky d'Ukraine, des chefs d'état du Mexique, de l'Afrique du Sud, de la Corée du Sud. Toutes ces invitations n'ont certainement pas qu'un objectif touristique dans une des plus majestueuses régions du Canada, là où on craint davantage les ours grizzelis que les manifestants.


                                         



Monsieur le Premier ministre canadien ne s'en est pas tenu qu'à cela, il a posé un autre geste, celui-ci fort significatif et qui, j'en suis convaincu, servira de modèle lors d'autres sommets de ce genre : il n'y aura pas de communiqué final. Finis les mots creux, les phrases qui ne disent rien, les concensus strictement retenus autour de l'hospitalité du pays hôte. Non, avec Monsieur Carney c'est la politique du concret, celle qui gagne à long terme.

Tout ce beau monde est donc réuni au pied des Rocheuses, loin de tout, surtout des distractions bruyantes des manifestations qui n'ont pour seule qualité que d'être bruyantes. En 2025, qu'on se le dise, on ne manifeste plus, on ne revendique plus, et surtout voire principalement on doit constater l'inutilité de telles actions dont la réaction se limite strictement à l'appel des forces policières appliquant davantage de sévérité, à défaut de quoi on intimera l'armée ou tout autre force tactique d'entrer dans la pagaille. Certains crieront, hurleront même. La liberté fout le camp, mais il y a des lunes qu'elle a foutu le camp la liberté. C'est la répression, oui c'est la répression puisque seulement cela fonctionne. Que vous faut-il de plus pour comprendre ? L'arrivée des dictateurs, ah! oui les dictateurs, vous m'en direz tant. En Occident ça n'existe pas, ça n'existera jamais, les dictateurs sont en Afrique, en Asie, pas ici, nous sommes civilisés nous, nous savons, tout comme à la messe, quand mettre les genoux par terre, on ne nous l'apprendra surtout pas.

À Kananaskis, on discutera dans toutes les langues présentes autour de la table, on les traduira simultanément pour que tous entendent bien ce qui se dit et préparent leur riposte dans la seule véritable langue commune, la langue de bois. 

Mais attention... attention! Dans les bois de Kananaskis vivent les plus dangereux prédateurs sur terre, les ours grizzelis. 

Je reprendrai le titre du dernier ouvrage de Juliano da Empoli « Ce sont les vrais prédateurs.» le transformant en question. Qui ?





 

samedi 14 juin 2025

Si Nathan avait su... (35) Revu et corrigé



Chelle tourna son regard vers la maison pour saluer sa mère immobile à la fenêtre de la cuisine donnant sur la route du rang sans nom, sans numéro et sans asphalte. 

La neige recouvrait tout autour, sur l’étendue de la cour que Don avait déblayée tôt ce matin ainsi qu’aux alentours de l’abri dans lequel la fillette emmitouflée dans un parka de sa couleur préférée, un bleu aussi léger qu’une neige frissonnante avant de s'aplatir sur un lac pas encore gelé, une paire de mocassins grimpant jusqu'aux genoux, des mitaines et une tuque tricotées par son ancêtre grand-mère qu’on voyait de moins en moins. En fait, presque plus. Isolée dans sa chambre au rez-de-chaussée de la maison que réchauffait un poêle à bois allumé du matin au soir, mais jamais la nuit. Depuis l’histoire de l’ours et la suite dans le petit bois adjacent à la maison de son fils, combien plus inquiétante encore, elle ne se faisait pas discrète, elle était devenue invisible.
 
C’est Don qui raconta à sa fille dans des mots qu’elle pouvait saisir, paroles qui ne lui permettaient pas de juger, encore moins de culpabiliser qui que ce soit, ce qu’il savait de cette histoire l’incriminant. 

Au lendemain neigeux de ce que l’on pourrait appeler une confession paternelle, Chelle commença à mettre au courant Benjamin durant le trajet en bus de ce qu'elle en avait compris et retenu. Ce qui la soulageait doublement, c’est le fait que son père lui ait clarifié la situation et que son fidèle ami l’écoute.
 
- Tu sais, l’histoire de l’ours, pas celle des chansons de Félix Leclerc que Mademoiselle Abigaelle nous a fait entendre, non, celle que tout le monde du village a parlé, eh bien! mon père m’a expliqué ce qui s’est passé.
- C’est pas trop effrayant ?
- Tu me promets de ne pas en parler ? À personne ? Jamais ?
- Non, je ne peux pas te le promettre parce que Jésabelle et Daniel , mes parents et moi on s’est juré de ne jamais avoir de secrets entre nous. Ils m’ont dit qu’un secret c’est ce quelqu’un nous demande de ne pas dire aux autres. Si tu veux que je te fasse la promesse de garder ton secret, eh bien! j’aime mieux que tu parles de ça à Mademoiselle Abigaelle, pas à moi.
- D’accord, seulement à tes parents.


Le secret qu’un enfant doit promettre de ne jamais dévoiler, s'il provient d’un adulte, est trop souvent une manière détournée de l’enfermer dans des situations qui ne peuvent lui être que néfastes. Oreille tendue puis bouche fermée. Les éléments qui composent un secret demeurent dans le cerveau de l’enfant comme s’il s’agissait d’une bombe à retardement risquant d'exploser un jour ou l'autre alors que bien des dégâts ont possiblement déjà eu lieu. Benjamin avait parfaitement bien compris l'enseignement et ne comptait pas y déroger même si la demande provenait de sa meilleure amie, la personne la plus importante pour lui après ses parents.
 
Le bus avait ralenti sa vitesse en raison du vent qui soufflait de plus en plus violemment provoquant quelques amoncellements de neige là où les espaces boisés s’achevaient ; les plaines des deux côtés de la route ne pouvaient aucunement bloquer sa fureur grandissante. Monsieur Clotaire,le chauffeur, maugréait et dans son regard que reflétait le rétroviseur vers les deux seuls passagers, on y lisait aisément une évidente contrariété.
 
Chelle reprit la parole.

- Mon papa est un héros. Il travaille très fort. Il nous aime ma maman et moi, peut-être un peu moins sa maman à lui, mon ancêtre. Lorsque l’ours blessé a commencé à faire peur à tout le monde au village, avec une flèche dans la cuisse qui saignait beaucoup, comme Patrick l’a dit dans la cour d’école, on pensait qu’à cause de la flèche, mon papa était responsable de cette blessure. Quelques jours après, Monsieur le curé est mort dans le cimetière, puis on a retrouvé l’ours mort près de la rivière, mais pas la flèche. Cette journée-là quand je suis revenue de l’école, Ojibwée était pas mal excitée. Plus que d’habitude. Quand elle tourne en rond autour de nous, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas quelque part. Tu te souviens, il y avait une petite couche de neige sur le sol mais pas comme aujourd’hui. Je me suis dit que c’était l’arrivée de la première neige qui rendait ma chienne si folle, mais elle ne se roulait pas par terre comme elle fait quand elle est heureuse, non, elle courait vers la route puis revenait, repartait, comme si elle voulait que je la suive dans le petit bois à côté de chez-nous. C’est rare que Ojibwée jappe, mais là elle ne n'arrêtait pas, ce qui a attiré l’attention de maman qui est sortie sur le perron me disant d’entrer. Je lui ai expliqué ce qui se passait. Elle est allée prendre un chandail parce que c’était pas chaud chaud et nous sommes parties derrière la chienne. Arrivées devant le bouleau blanc, à l’endroit où mon ancêtre grand-papa est enterré, eh bien! nous avons été surprises toutes les deux de voir le coyote mort avec une flèche dans la cuisse. Le même coyote qui passait dans notre cour pour traverser la route. Il avait perdu beaucoup de sang parce qu’il flottait presque dans la mare sous lui. Ojibwée se tenait un peu plus loin et avait arrêté de japper. Maman a dit :      ne touchons à rien, papa verra à cela quand il rentrera.      Et nous sommes revenues. Grimpant l’escalier, ma grand-mère ancêtre se tenait à la porte et je me rappelle bien qu’elle n’était pas étonnée de nous voir revenir de ce qu’elle appelle le «cimetière» et avait comme un sourire dans sa face. Maman a dit :      tu me laisses en informer ton père.
- Toute une histoire ça, Chelle !
 

Et la conversation s'arrêta là, le bus stationnait devant l’école. En raison des chemins de plus en plus glissants, surtout que le fameux rang sans nom, sans numéro et sans asphalte n’est jamais dégagé - le même traitement prévaut pour celui qui mène chez les parents de Benjamin - ils furent les derniers à entrer dans l’école. Madame Saint-Gelais se tenait dans l’entrée, le regard fourbe, un agenda sur les genoux qu’elle referma après avoir pris quelques notes.  Allez vite en classe mes deux retardataires.  Benjamin et Chelle avaient appris à ne jamais répliquer aux propos de la directrice de l’école, les retenir seulement.

La journée parut longue aux deux enfants qui attendaient la fin des classes pour continuer la suite du récit de ce que Don fit alors qu’on lui annonça la mort du coyote, tué lui aussi par une flèche.
 
Doucement la neige faisait un tapis sur lequel les élèves de l’école s’amusaient à glisser, mais ne permettait pas pour le moment d’en faire des balles et les lancer, ce qui mettrait la directrice en rogne. D’ailleurs, tout ce qui peut d’une façon ou d’une autre être sujet ou objet d’accident - selon elle - la mène à des excès de prudence, une surabondance de nouvelles règles qu’autoritairement et sans consultation aucune elle impose unilatéralement à tous, élèves comme enseignantes. Combien de fois les hivers précédant celui-ci a-t-elle annulé les périodes de récréation en raison d’un degré de température qu’elle jugeait être un risque d’engelure autant pour les grands que les petits élèves !
 
Aujourd'hui, le vent et la neige prenaient de l'ampleur de sorte que vers 3 heures 30 lorsque le bus s’arrêta devant l’école, Monsieur Clotaire, le chauffeur interpella la surveillante.      La route est vraiment dangereuse, pourrais-tu aviser les parents des deux éloignés de venir les chercher ? Je n’ose pas m’aventurer dans ces impasses.

La responsable en poste dans la cour d’école une fois l’horaire scolaire terminé se dirigea vers l’entrée pour aviser la directrice, mais Abigaelle qui surveillait de sa fenêtre de classe sortit rapidement pour s’informer de la situation. Derrière elle, Madame Saint-Gelais, suivait attentivement l’échange.
 
- Dis au chauffeur du bus numéro 0 que je vais me charger de reconduire Chelle et Benjamin directement à la maison. Il est difficile pour Henriette de les rejoindre, mais je prends tout ça sous ma responsabilité.
- Je fais entrer les deux dans l’école en attendant que tu les récupères, acheva la surveillante.
 
Devant l’attitude de l’éducatrice que la directrice jugeait rédhibitoire, cette dernière l’avisa que la commission scolaire ne possédait pas d’assurance pour ce type de déplacement et qu’elle aviserait le président de son imprudence.          L’urgence actuelle est de reconduire ces enfants à la maison puisque le transport scolaire ne peut pas le faire, répondit Abigaelle se dirigeant vers ses élèves coincés à l’école en raison du mauvais état des routes. Et dire que nous ne sommes qu’au début du mois de décembre.
 
- Ne bougez pas, je vais chercher ma mini-van et nous partons à l’aventure.



mercredi 11 juin 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (23)




en choeur


                                                en chœur ils disent
«crions plus fort pour que personne ne nous ignore» 
 
                                                en chœur ils répètent
«l’égoïsme n’a pour rempart que celui des autres»
 
                                                en chœur ils crient
«nos mots n’empêchent pas la chaleur  
au jour de succéder à la nuit, 
ls rafraîchissent le jour et la nuit»
 
                                                en chœur on les entend dire
«les grandes idées devenues institutions n’ont plus de sens»

                                                en chœur on les entend répéter
«un est un impair» 
 
                                                en chœur on les entend crier
«en regardant loin on marche sur des routes qui n’ont pas de fin» 
 
                                                en chœur et sans peur on entend
«à nos questions les réponses n’ont aucun langage pour bien se dire»

 

30 juin 2012
433

 

 



aller-retour


son chemin suit la même route
court autour du même infini
celui d’une note sans faute
symphonie mineure du matin

 

elle marchait traînant ses savates de pluie
s'arrêtait aux carrefours crucifiés
déposait le poids des heures fatiguées
personne ne la remarque

 

quelques casques plombés
guerres oubliées puis reprises
celles de la mémoire qui ruissellent encore
sur la peau de la femme

 

aux feuilles des arbres
longs dans leur éternité
un léger tremblement
symphonie majeure d'après-midi

 

son chemin de retour le même encore
elle croise la lueur du soir
s'harmonise à la nuit
aux cris des sirènes

 

tout au bout des étoiles pâles    étouffées
de fulgurantes comètes
hurlent à fendre la Terre
des hymnes mortuaires

 

Et

 

si elle ne revenait plus immobile dans sa paralysie
prostrée face-à-face au  regard des autres
ceux qui ne savent toujours pas
que la vie est un long aller-retour                         

 

23 juillet 2012
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Fil d’Ariane

un fil blanc, long boulevard illuminé, lézarde les yeux
de la femme, statue de pierre, qui pleure son invariable silence
à son doigt, il s’allonge, cherchant à capter quelque chose au loin

 

il fouille le lointain, ce fil blanc qui n’a rien de l’appendice, du sémaphore
pernicieusement enroulé à son poignet, le gauche, celui du coeur,
l’enserre comme un bijou, une guipure que le soleil se plaît à noircir

 

la cicatrice à son poignet gauche, bracelet tressé d’un fil blanc,
la femme qui pleure la cache de sa main droite, une main rouge
comme le sable mêlé à du sang… ou plutôt, en la fixant bien,
une carte périmée, toute de veines bleuies, étendue devant elle
parlant à sa place, demandant à être lue entre ses lignes blanches

 

ces stigmates recousues au fil blanc, à vif alors qu’elle ne pleurait pas,
à ses chevilles tordues par une sauvage douleur, des chaînes humides,
écrasées sur le bitume sec s’amusant à la harceler…

 

les yeux vers les nuages, elle apprit à pleurer
son corps, clone gris des trottoirs et du noir des rues 
la femme qui pleure ligote ses rêves l’un à l’autre avec du fil blanc
laissant ses larmes nettoyer le vide qui peuple son âme
elle n’a pas de chaînes torsadées à son âme, qu’un fil blanc 

 

18 août 2012
437

vendredi 6 juin 2025

Si Nathan avait su... (34) Revu et corrigé

                           


On venait d’annoncer que les obsèques de Monsieur le curé de la paroisse des Saints-Innocents seraient présidées par l’évêque du diocèse et célébrées le samedi 20 décembre à 15 heures à l’église de la paroisse. L’article du journal NOTRE RÉGION ne précisait pas si, à cette occasion, on officialiserait la nomination du nouveau curé. Pas une ligne sur cette histoire d’ours blessé, de l’intervention de la faculté de médecine vétérinaire de Saint-Hyacinthe et d’une supposée corrélation entre cette affaire et le décès du curé chanoine.
 
L’église, temporairement fermée, se retrouve maintenant sous l’étroite responsabilité de Monsieur le maire. L’unique employé municipal, Nicéphore Cloutier, oncle de Daniel,  verra à ce qu’elle soit nettoyée régulièrement, qu’avec la venue des froids, de la neige, il s’organisera pour que le chauffage soit ajusté, le déblaiement des entrées, assuré. On dut même interrompre les activités de deux ou trois groupes communautaires qui se réunissent mensuellement au sous-sol, dont la populaire soirée du «Bingo» qu’organisent conjointement les Filles d’Isabelle et le Cercle des fermières.
 
L’inquiétude principale, devenue le nouveau sujet de conversation du village après l’affaire de l’ours, un peu comme un sujet politique s’efface lorsqu’un nouveau s’installe, portait sur la célébration des Fêtes de Noël. La tradition veut qu’une collaboration entre Monsieur le curé, la directrice de l’école et l’un des échevins de la ville qui, on s’en souvient, est également marguillier, pivote autour d'eux qui verront à ce que cette période, alors que l’école sera fermée, l’église en plein brouhaha et la municipalité veillant à la décoration de la rue Principale, que cette période donc soit la plus festive possible.
 
Dans le cercle des plus âgés un embarras devint rapidement un souci : qu’arrivera-t-il si malencontreusement un décès survenait ? Le cimetière ne posait pas problème puisqu’en hiver les cercueils sont entreposés dans un charnier à l’entrée du lieu, mais pour les funérailles, devra-t-on les célébrer dans une autre église du canton ? Tout cela pour dire que cette histoire qui débuta par un ours blessé, le décès du prêtre, un cadavre d’animal sauvage récupéré sans toutefois que la flèche meurtrière soit retrouvée, pour un petit village tissé serré c’en était beaucoup.
 
                                                        *****
 
L’atmosphère sévissant chez la famille ojie-crie depuis que Don, régulièrement assis sur les marches de l’escalier qu'elle que soit la température, entièrement défait au point que sa femme et sa fille ne l’avaient jamais connu ainsi, sans parler de l’ancêtre réfugiée dans sa chambre au rez-de-chaussée, n’en sortant que pour manger puis y retourne tout de go. 

Peu de paroles s'échangeaient jusqu’au moment où Chelle ne pouvant plus supporter l’éloignement de son père, s’adressa à lui. Sa mère, peu éloignée des fameuses marches devenues comme un refuge à ciel ouvert, pouvait très bien suivre une conversation parfois décousue, souvent sibylline, continuellement coupée par de ténébreux silences.
 
- Chelle, tu ne dois pas écouter tout ce qui ce dit dans la cour de ton école, n'entends que ce qui est important pour toi.
- Écouter, entendre, c’est la même chose.
- Non ma fille, il y a une différence et à toi de la gérer.
- Laquelle ?
 
Chelle, malgré son jeune âge, est déjà rompue aux informations souvent radicalement opposées, voire contradictoires. Celles de son père, de sa mère et celles de l’autre, l’ancêtre, toutes aussi distantes à tel point qu'elles se rejoignent difficilement. Cela la trouble parfois. Comme elle n’apprécie pas sentir enfler une boule à l’intérieur d’elle, à l’estomac principalement, elle profite du voyage matinal dans le bus la menant à l’école, assise à côté de son essentiel ami Benjamin, pour lui parler de ce qui se passe chez elle, cela lui sert de soupape. Au retour, en fin d’après-midi, seule, assise à la fenêtre donnant sur les rangs sans nom, sans numéro, sans asphalte songeant à ce qu’elle pourrait faire afin d’éclaircir la situation.
  
Bien sûr Benjamin ne peut lui apporter de solutions, des conseils non plus, mais son écoute attentive se révèle pour la fillette une occasion de mieux respirer, libérer ce qui commençait à l'angoisser. Les mots d’enfant ont la faculté de se rendre directement au vif du sujet, parfois de manière incorrecte ou évasive, mais une fois énoncés, puis reçus par une personne de confiance, deviennent rédempteurs. C’est ce qu’elle vit avec Benjamin, souhaitant ardemment que ça débloque avec son père.
 
- Écouter, c’est recevoir des sons qui se manifestent autour de soi sans qu'on y fasse trop attention. Comme il  y en a plusieurs en même temps, on en manque certainement quelques-uns.
- Ça se fait tout seul.
- Oui, c’est ça. Mais entendre, c’est choisir ce qu’on veut écouter.
- C’est drôle ce que tu dis, Mademoiselle Abigaelle…
- … celle qui est venue à la maison chercher son permis de chasse, ton éducatrice ?
- Oui, Mademoisele Abigaelle, elle dit tout comme toi. Parfois, lorsqu’elle veut se faire entendre, elle attire notre attention avec une main levée. Ça veut dire «Silence!» là je sais qu’on doit arrêter d’écouter tous les sons pour entendre ce qu’elle veut nous dire.
- Elle est bien cette éducatrice. J’aime beaucoup comment elle vous présente les choses. Je me rappelle quand tu es revenue de l’école en chantant…
- … oui, une chanson de Félix Leclerc...
- … exactement. J’aimerais bien l’entendre.
- Benjamin m’a dit que son papa achètera un disque de Félix Leclerc la prochaine fois qu’il ira dans la grande ville.
 
Délicatement, à pas de coyote, entre le père et sa fille s’installait un moment pouvant ressembler à ce que chez les autochtones on appelle «pow wow», mais dans ce cas-ci, on pourrait plutôt dire un mini-pow wow. L’esprit de rencontre y est présent.
 
- Papa Don ?
- Oui ma fille, qu’y-a-t-il ?
- Depuis quelques jours tu n'es plus comme mon papa que je connais. Est-ce que j’ai fait des choses qui ne t’ont pas plu ?
- Non Chelle, tout ce que tu fais depuis ta naissance est correct, même si je sens parfois que certaines choses obscurcissent tes yeux. Je reconnais ces moments. Tu plisses les yeux, t’éloignes avec Ojibwée et ne parles presque plus.
- C’est que je suis triste de te voir comme ça.
- Tu sais, l’histoire de l’ours m’a blessé autant que l’animal l’a été.
- Tu ne vas pas mourir comme lui ?
- Non, mais on peut mourir de différentes manières.
- Pas mourir et rester en vie en même temps ?
- Ma fille, peut-être ne comprendras-tu pas ce que je vais te dire, mais oui c’est possible de mourir et rester en vie.
 
Les marches de cet escalier auront reçu des trames de vie, plusieurs, depuis l’arrivée de cette famille ojie-crie dans la municipalité des Saints-Innocents.
 
- Tu sais autant que moi qu’un oji-cri comme tous les êtres humains de la terre possède un corps et une âme. D’ailleurs, c’est l’âme de ton ancêtre que l’on garde avec nous alors que son corps est à se mêler avec la terre dans notre petit bois, au pied du bouleau blanc. Il est mort de corps mais vivant d’âme.
- Est-ce que tu vas enterrer grand-mère ancêtre à la même place que lui ?
- Probablement, à moins qu’elle souhaite retourner dans son lieu natal, en Ontario.
- Elle ne parle jamais de ces choses-là.
- En effet, mais elle n’en pense pas moins.
 
L’échange entre les deux prenait un chemin qui ne semblait pas permettre à Chelle de mieux saisir la détresse  silencieuse de son père, jusqu’au moment où il ajouta :
- On peut mourir d’une flèche…



mercredi 4 juin 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (22)

 


                                          Riverside
 
en réponse à la question posée
l’enfant dit     
«un oiseau»                                                      Un oiseau?
«bleu, léger comme le vent, rapide»     Le vent?
«j’irai haut, poussé par le vent, 
plus haut encore que les tours de Saïgon,
l’œil globuleux du crapaud            
me perdra de  vue, devenu 
minuscule point noir, mobile, furtif»
 

en réponse à la question posée
l’enfant dit     
«serai espèce en voie de disparaître,
rayée déjà des encyclopédies»                Rayée?
«grandes rayures bleues sur ailes bleues
cerf-volant grattant les nuages de Saïgon
par un samedi gris, chaud, humide»
 
 
en réponse à la question posée
l’enfant dit     
«tout comme l’aigle flottant au-dessus de
l’embuscade  des nuages
entre bleu-mer et bleu-air je courrai
me perdrai dans un bol de riz    
tête penchée telle une souffrance épuisée 
provenant d’un dragon aérien»

«serai oiseau-aigle mêlé aux odeurs d’épices
qui étourdiront les pistes derrière moi 
oiseau rapide comme vent de tempête,
lent comme bouquet d’algues se dandinant
sur la rivière Saïgon»
 
                          
 
en réponse à la question posée
l’enfant dit     
«oiseau migrateur transportant pollens                                       d’ailleurs, poivre des îles, 
créateur de nouvelles fleurs    
de nouvelles couleurs
suivre les rivières  qui rêvent du Mékong
après s’être aventurées sur le fleuve Rouge
la rivière des Pafums                           
suivre aveuglément le protecteur 
des libellules pour se perdre dans la mer de Chine»
 
 
en réponse à la question posée
l’enfant dit     
«esquisserai la forme des dragons impériaux             de Hué jusqu’au-dessus des tours miniatures 
de Hanoï
comme un oiseau-palmier, je me faufilerai,
fleur jaune au cœur rouge
rouge comme le sang sur le sable du Vietnam
envahissant les neuf bras du Mékong»
 
 
et 
en réponse à la question posée
enfant je dirai
                                                                                                     
«enfant-oiseau 
au bout du monde
il y a un chemin menant à la disparition des voies...
des rivières...   des fleuves...   des deltas...   des mers...
et au bout...   tout au bout…
un grand ciel ouvert 
qu’un crapaud regarde… »
   
20 mai 2012
 

 
 
 
 
chaleur
 
 
la terre, dans sa mémoire d’arbre,
retient le vert d’avant la pluie
la chaleur d’avant l’eau
 
 
au loin, la tour perce les nuages
les motos-fantômes
- l’une derrière l’autre -
composent une piste de chandelles
rythment entre les flaques liquides
une drôle de farandole
sur laquelle, dans un vent de nuit,
glissent les chauves-souris
 
 
la terre, dans sa mémoire d’arbre,
retient le vert d’avant la pluie
la chaleur d’avant l’eau 
 
 
partout, la chaleur vit, ici et là
sous un arbre, un banc oublié
sur les gerçures humides du vendeur de fruits
les yeux secs de la femme-palanche
celle qui colporte sa croix quotidienne
les pieds noirs des enfants cerfs-volants
la chaleur vit partout, omniprésente
dans les bruits secs, craquants du matin torride
 
 
la terre, dans sa mémoire d’arbre,
retient le vert d’avant la pluie
la chaleur d’avant l’eau 
 
 
au loin, la rivière-serpent sous les ponts
laisse derrière et à côté d’elle
comme autant de vestiges maritimes
les résidus spumeux des sables lointains
rouges encore du sang des immolés
brûlés par la chaleur des siècles
qui, pour mille et une raisons impunies,
rappliquent tel un ressac de feu
 
 
la terre, dans sa mémoire d’arbre,
retient le vert d’avant la pluie
la chaleur d’avant l’eau 
 
 
partout tendues, des mains calcinées
cherchent le ruissellement des gouttes de pluie
fuient la sécheresse des feuilles illuminées de fruits
se joignent à l’ombre avariée des libellules en fuite
alors qu’au bout des doigts tintent les baguettes de bois
dans des bols d’étain qu’une jeune fille récure
fixant par-dessus les paniers de crevettes
un regard d’osier, d’avenirs jaunes et chauds
 
 
la terre, dans sa mémoire d’arbre,
retient le vert d’avant la pluie
la chaleur d’avant l’eau

 
au loin et partout, plus loin encore que le bruit du soleil
au cœur, au centre des fournaises humaines
dans un silence qui fond sous la paresse du matin
la pluie comme de la sueur de chaleur
se répand     à midi elle s’étendra par-delà la sieste
fera craquer les peaux ouvertes et alanguies
dans sa poursuite des autels du repentir
pour retrouver un dragon noyé dans la mer
 

la terre, dans sa mémoire d’arbre,
retient le vert d’avant la pluie
la chaleur d’avant l’eau
 
21 juin 2012
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SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

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