vendredi 10 février 2017

5 (CINQ) (CENT DIX-NEUF) 19

La mère de Dep répond à sa fille dans cet épisode, 
le 22ième de ILS ÉTAIENT SIX...



 











1u)     la lettre de la mère de Dep
 
La jeune fille qui vend des ballons multicolores au kiosque de son oncle avait prévu un trajet de dix jours à la lettre qu’elle écrivit pour sa mère quelques heures après l’agression qui déclencha le tohu-bohu dans le quartier. Une autre dizaine de jours avant de recevoir une réponse. Ce fut exactement le temps mis par le papier à lui parvenir; une enveloppe qu’elle tenait dans ses mains. Pour ne pas éveiller des soupçons chez son oncle, elle avait inscrit à l’endos l’adresse de l’amie couturière. L’ayant avertie, celle-ci, lors du lunch quotidien, lui remettrait le document fraîchement reçu.

Dep ne l’ouvrit qu’une fois seule. Du fond de son kiosque, assise sur le petit tabouret, elle vit s’envoler des papillons prenant la direction de la pinède…



'' Ma fille. Ma joie. Mon amour. La lettre que ta mère a reçue de toi repose encore sur son cœur. Elle y est restée, tremblante de chaque battement qui la fit frissonner. Ta mère ne souhaite pas reprendre les mots qui y sont contenus; ils disent à eux seuls ce que le destin, dans son implacable aveuglement, a planté devant toi. Ta mère n’ose penser à la souffrance qui s’est lâchement jetée sur sa fille, nous empêchant de dormir toutes les deux. Elle n’est pas auprès de toi pour te prendre dans ses bras attendris. Te bercer; calmer tes pleurs qui peinent à nettoyer une plaie tardant sans doute à cicatriser. Sache que je t’aime. Voilà les premiers mots de cette lettre qui te parviendra après la sordide mésaventure qui t’a troublée, qui te troublera encore longtemps. De mon pauvre vocabulaire de femme, de mère, je cherche les mots qui sauraient te consoler. Les seuls que je trouve, je te les ai déjà écrits, je les répète : je t’aime.


Ma fille. Ma joie. Mon amour. Le corps que j’ai porté a été avili et salie l’âme qui l’enveloppe. Ta mère n’a jamais souhaité un tel affront pour sa fille. Aucune mère ne le saurait. Dans la noirceur de cette triste nuit, tu as connu, sans jamais l’avoir demandé, la pire abjection qu’aucune femme ne puisse mériter. Ta mère se reproche de ne pas t’avoir prévenue et mise en garde de manière plus explicite. Ce n’est pas la bonne façon de découvrir un homme. Mais, peut-on qualifier d’homme celui qui, violemment, aura crevé ton innocence, ensanglanté ta chair? Lorsque tu liras cette lettre, bien des choses se seront passé. D’abord, je souhaite tant et tant, que ton corps ait pris du mieux. Puis, et c’est ce que ta mère veut surtout te dire, trouver le baume dont ton âme a si grand besoin. Ce n’est pas l’eau que tu as puisée à la fontaine de ton quartier qui te rafraîchira complètement. Elle a nettoyé tes plaies physiques. Celles enfouies dans ton intérieur, comment les récurer?


Ma fille. Ma joie. Mon amour. Jamais ta mère n’ébruitera le contenu de cette lettre que je brûlerai comme un votif à la pagode près de la maison. Il faisait doux quand l’enveloppe m’est arrivé. Ta boucle de cheveu, que j’ai humée et continue à le faire, sera tout ce que je conserverai. Ton odeur immédiatement reconnue m’a remplie de joie. Je la caresse alors que je ne puis le faire de tout toi. Ta chair fût brutalisée. Lecture faisant, je me sentais rudoyée aussi. Une profonde pitié m’a envahie alors que je tentais, vaine opération, de mettre un visage sur le visage que tu portes maintenant. On peut cacher les sentiments qui circulent à l’intérieur de soi, plus difficile pour notre visage que tous remarquent. Si l’on arrive à percevoir des modifications importantes dans tes traits, sache, je t’en préviens, que la culpabilité t’en sera attribué. La femme est toujours coupable. Le mot victime, jamais. Peut-être est-ce mieux ainsi car le coupable est responsable de ses actes, la victime non. Ne présente pas un visage de victime, on déteste les faibles. Tu te retrouves face à une situation complexe. Tu ne l’as pas choisie; tu n’as pas eu le choix d’avoir le choix. Mais tu es une femme. Une femme qui sait, maintenant. 


Ma fille. Ma joie. Mon amour. Ta mère t’a souvent lu les textes de Pearl Buck. Pour plusieurs, tu les connais par cœur. Y sont gravés. Je veux te rappeler ces quelques mots : ''Eh ! c’est parce que vous avez souffert qu’il ne faut pas faire souffrir les autres. Il n’y a que les êtres mesquins qui se vengent de leur souffrance.''     Le feu brûle, le froid glace. Impossible de se venger d’eux. Nous ne pouvons qu’éviter le feu, nous éloigner de la glace. Les deux, un après l’autre, ont pénétré ton corps et ton âme. La vengeance n’éteint pas le feu, ne dissout pas la glace. Tout est à l’intérieur de soi. De Toi. 


Ma fille. Ma joie. Mon amour. Une fois terminée la lecture de ta lettre, ta mère alla se reposer. Étendue sur le lit qui est le tien, qui encore garde ton odeur, j’ai pleuré pour nous. Pour nous, la fille et la mère. Les femmes aussi. J’ai pleuré non pas de rage mais d’amour pour toi, pour moi. Pour nous les femmes. 


Je continuerai d’attendre ta prochaine lettre. Oui, je la souhaite descriptive de la suite des choses mais surtout parlante de toi, de ton corps, de ton âme. 


Ta mère qui t’aime. ''



       2u)   la lettre de la mère de Dep

Plus d’un mois d'écoulé entre les deux lettres. Depuis les tristes événements. La fille vendeuse de ballons multicolores connaît bien celle qui l’a mise au monde des vivants, qui l’a mise au monde des choses de l’esprit et de l’âme. Elle savait combien aimante elle a toujours été, profondément désireuse de la voir vivre son émancipation. Émancipation qui ne pouvait se réaliser dans ce petit village du Nord du Vietnam où elle-même pourrit dans sa vie de femme traditionnelle. Ce qu’elle ne souhaitait pas pour sa Dep.



         3u)     la lettre de la mère de Dep
   
Ce qu’elle retint du message de sa mère, Dep ne mit guère de temps à le mettre en pratique. Son visage retrouva sur le coup sa beauté; elle éloigna d’elle toute idée autre que celle de vivre, maintenant, ici, non pas comme une handicapée mais en femme désireuse que ses actions soient la manifestation de qui elle sera : une femme à l’image des rêves de sa mère, de ce qu’elle ressent en elle-même… une femme vietnamienne du XXIème siècle. Elle choisit de se rappeler ces paroles de Pearl Buck : '' Vous ne pouvez pas comprendre ce que c’est que de se voir forcée à livrer son corps à un homme, pendant des années, contre sa propre volonté. De remettre un corps délicat à des mains indélicates, de voir la concupiscence monter, brûlante, mais sa propre chair se glacer, se sentir le cœur faible, l’esprit malade, et cependant être contrainte à cet abandon pour la paix de la famille.''     Elle oublia le viol subi, assurée que plus jamais cela ne se reproduirait.


         4u)     la lettre de la mère de Dep

Voilà comment elle enterra ce samedi soir, celui du rire. Mais elle n’en resta pas là. Toujours avec son auteure fétiche, elle puisa ces mots qui allaient guider la suite des événements : ''Elle s’exhorta à la patience, au pardon. Ne pas pardonner était intolérable, c’était se condamner à une affreuse solitude.''   On reconnaît là les racines de sa première action, cette bombe qu’elle fit éclater lors de la réunion du comité des citoyens au cours de laquelle on fit rapport sur la famille de son agresseur et l’octroi de funérailles afin que l’on achève dans les plus brefs délais son errance dans le quartier. D’autres s’ancraient déjà dans le sol…

Alors qu’elle referma la lettre maternelle, un ballon décroché du kiosque s’envola vers le ciel hésitant entre le bleu et le gris. Dep sut les mots qu’elle allait prononcer lors de la réunion spéciale du comité des citoyens; sut qu’elle pourrait lire la prière, droite et fière toujours, devant les cendres de son oncle et de son agresseur, certaine que la poussière de celles-ci, jamais ne lui obstruerait la vue. Le brouillard venait de tomber. Le proverbe vietnamien '' Près de l’obscurité tu seras assombri, près de la clarté tu seras éclairé'', prenait tout son sens.



 

À suivre

































mercredi 8 février 2017

5 (CINQ) (CENT DIX-HUIT) 18



Épisode 21 de ILS ÉTAIENT SIX...






       1t)     du bois de lim      

Lorsque le groupe se défit, que Daniel Bloch eut hélé un taxi pour rentrer à son hôtel situé en face du lac de l’Ouest, madame Quá Kh, interpela Thn Kinh (le nerveux) avant qu’il n’enfourche sa moto noire.     – J’aimerais te parler. Viens au comptoir.                  
       Le jeune homme, surpris d’être ainsi apostrophé, se replia dans une attitude flegmatique, jetant un coup d’œil vers l’agent de sécurité courbé dans les buissons ; il vomissait son vin de riz. Son casque déposé il suivit la vieille dame d’un pas perplexe. La tenancière du café lui prépara un verre de vodka.

Thn Kinh (le nerveux) le cala d’un seul trait alors qu’elle dit :     - Il y a longtemps que je songe à faire des rénovations à mon café. Un vieil ami – il vit dans le Sud - me doit de l’argent mais ne peut pas me payer. Il me propose du bois de lim* pour effacer sa dette. Assez pour rafraîchir les planchers et les murs qui en ont bien besoin.      Le jeune homme, attentif, se disait intérieurement que si la tenancière du café se faisait rembourser en bois de lim, c’est qu’elle était sûrement assez riche pour être en mesure de prêter et d’attendre qu’on la rembourse.     – Un autre verre, dit-il.
La propriétaire du café Con rng đ s’exécuta tout en continuant :     - Je suis à la recherche d’un bon ouvrier pouvant effectuer les travaux. Il serait fort bien payé. Sauf que je ne veux pas fermer la place durant les rénovations.                  Déposant le verre vide sur le comptoir, Thn Kinh (le nerveux) lui demanda :     - Pourquoi as-tu pensé à moi?, les yeux fixés sur la bouteille de vodka demeurée ouverte.     – Je sais que tu as eu des démêlés avec la police. Même que l’inspecteur-enquêteur te déteste au plus haut point, qu’il cherche par tous les moyens de te prendre en défaut. Tu sais, je connais très bien ce type, il ne pense qu’à son avancement dans l’administration. Et puis, tout le monde du quartier sait que tu es travailleur habile et infatigable.
Le jeune homme ne répondit ni à la demande de madame Quá Kh ni au commentaire au sujet de ses problèmes avec le policier. Quittant le café, il dit qu’il allait y penser, que de toute façon le travail au chantier grugeait tout son temps. Elle lança :     - Je dois recevoir la cargaison de bois de lim d’ici deux semaines, tu as du temps pour songer à ma proposition.     Levant le bras gauche afin de signifier qu’il avait bien compris le message, il mit son casque noir, enfourcha sa moto et partit.
bois de lim* C’est un des bois les plus lourds (on le nomme aussi bois de fer) et les plus denses qui existent (il ne flotte pas). Il est généralement centenaire ; il s’agit d’un bois rare et précieux, qui ne peut être sculpté que lorsqu’il est mort d’une façon naturelle et séché sur place pendant 3 ans environ. C’est un bois naturellement foncé, aux veinures bien marquées

     2t)     du bois de lim
Les travaux sur le chantier allaient bientôt entrer dans une phase qui ne nécessiterait plus la présence des ouvriers chargés d’œuvrer auprès de la bineuse russe. Daniel Bloch n’avait plus à corriger le terme puisque depuis la mort de Cao Cp (le plus âgé) les occasions de parler du travail furent rares. La prochaine étape et les conséquences sur l’emploi de plusieurs, tout cela fut annoncé quelques jours à peine après l’entretien qu’eurent la tenancière du café et Thn Kinh (le nerveux). Il allait donc se retrouver sans gagne-pain; il ne pouvait se le permettre puisque ses parents avaient été formels avec lui : un lit, un point c’est tout. En eux-mêmes, ils souhaitaient le voir disparaître, si possible loin du quartier. Ils n’en pouvaient plus de recevoir la visite quasi hebdomadaire de l’inspecteur-enquêteur s’informant des agissements de leur fils ou pour vérifier des alibis. Ils se disaient que l’histoire du pendu allait peut-être mettre le focus sur autre chose, mais c’était mal connaître la haine du policier à l’égard de leur fils.

Donnons à César ce qui lui appartient : Thn Kinh (le nerveux) peut tout faire de ses mains, le bien comme le mal. Né dans une année du Tigre, il possédait de l’animal toutes les caractéristiques. Quand même étonnant de l’entendre dire parfois qu’il se voyait davantage comme un serpent cherchant à muer. La fusion de ces deux animaux chez un même être ne pouvait inspirer que de la méfiance. Sauf que la méfiance, c’est lui qui l’entretenait vis-à-vis tout le monde. Lorsqu’il dit à Dep qu’il aurait tué son agresseur s’il ne s’était pas fait justice lui-même, ses paroles n’avaient aucunement dépassé sa pensée.
Il est du genre de personne qui ne vous laisse pas le temps de réfléchir mais celui de changer d'idée. Absolument inapte à la discussion, encore moins au compromis, Thn Kinh (le nerveux) n’a jamais permis à qui que ce soit de lui marcher sur les pieds, le contredire, encore moins le provoquer. Dans le quartier, avant même les événements qui le menèrent en prison pour plusieurs mois, on avait une bien mauvaise opinion de lui. Il aura été le seul élève de l’école secondaire à en être expulsé pour refus de se soumettre à l’autorité.
On ne sut jamais qu’il alimentait des idées meurtrières mais, l’ayant su, qui en aurait été surpris ? Personne. Combien de fois Khuôn Mt (le visage ravagé) aura tenté de percer la rigidité de cette carapace ? Prenant des gants blancs, maintes fois il aura cherché à lui faire comprendre que le mal ne paie pas ! Il le lui répétait à chacune de ses courtes visites à la prison, lui, l’unique visiteur connu qui se déplaça pour s’enquérir de son séjour ; il dut y mettre un terme alors que Thn Kinh (le nerveux) l’exigea. Ce fut de peine et de misère qu’il l’intégra au groupe des xu xí en raison des fortes réticences de Cao Cp (le plus âgé). Ils se haïssaient comme il est impossible de le dire. Il ne faut pas se surprendre que la mort de l’un n’affecta aucunement l’autre. Le fait qu’il se soit adressé à la jeune fille vendeuse de ballons multicolores ne fut pas une marque de sympathie - aucune trace d’humanité n’habitant en lui - mais une façon de manifester son aversion envers le leader du groupe.

        
     3t)     du bois de lim

Lorsque le contremaître acheva son topo, les ouvriers touchés par les mises à pied comprirent exactement ce qui arrivait : cette semaine serait leur dernière sur le chantier. C’est avec peu d’enthousiasme qu’ils récupérèrent pelle et pioche pour se remettre au travail. La bineuse semblait plus bruyante que jamais. On enterrait les derniers trous.
Tùm (le trapu), absent pour la circonstance, le contremaître demanda à ce qu’on le prévienne afin qu’il se présente au bureau de la compagnie pour y toucher ses derniers émoluments, ainsi que le document qu’on allait remettre à chacun précisant les dates au cours desquelles ils avaient travaillé ici. Cela leur permettrait de trouver plus facilement un autre emploi. Il avait toutefois précisé que deux ou trois postes allaient s’ouvrir, qu’on privilégierait évidemment les meilleurs d’entre eux. Il faut signaler qu’au Vietnam tous les emplois ne sont pas automatiquement syndiqués, que les arrivées et les départs sont fréquents, parfois sans aucun avertissement de part et d’autre.
Dans les faits, il n’y eut que Khuôn Mt (le visage ravagé) à qui on offrit de continuer sur le chantier, cette fois dans le département de la cimenterie. Les trois autres membres des xu xí ne s’en offusquèrent pas trop. Cây (le grêle) déclara ne pas avoir été étonné, que de toute façon il n’en pouvait plus de vivre dans une atmosphère de conspiration dirigée contre sa personne.
Thn Kinh (le nerveux) resta de marbre lorsque la courte rencontre eut lieu. On sentait l’anxiété chez le contremaître pressé d’en finir, craignant sans aucun doute une réaction colérique, une fronde peut-être, montée par celui qui lui glaçait le sang. Il n’en fut rien. D’ailleurs, l’ouvrier rebelle se mit sitôt au travail les propos du chef de chantier achevés. Il ira voir la tenancière du café Con rng đ sa journée de travail terminée pour accepter son offre de rénover les planchers et les murs qui en ont franchement besoin.

4t)    du bois de lim  

Ce soir-là, le dîner avec Daniel Bloch n’était pas au programme. Thn Kinh (le nerveux) gara sa moto noire, étincelante comme un sou neuf, puis reçut le ticket de stationnement de la part du garde de sécurité qui dit : – Tout seul aujourd’hui ?     - Je viens jaser avec la propriétaire.     – Au sujet des rénovations ?     Garder le secret sur quelque chose au Vietnam relève de l’impossible. Tout se sait dès l’instant où quelqu’un parle. Ce fut le cas, on s’en rappelle, lors de l’affaire du pendu. Deux mots entendus tout de suite relayés par téléphone arabe.
À l’indiscrétion légendaire des Vietnamiens s’ajoute un défaut: la jalousie. Ce sentiment de crainte d’avoir à perdre ou à partager avec autrui un avantage dont on aimerait garder la propriété exclusive : perdre ou partager des gens, des amours ou des privilèges. Le gardien de sécurité n’était pas le pire à manifester ce comportement mais il en était singulièrement porteur. Lorsqu’il entendit les paroles de la propriétaire du café offrant à Thn Kinh (le nerveux) la tâche de rénover les lieux, une profonde crise de jalousie l’envahit. Il se dit que ça n’allait pas se passer ainsi, que cet emploi lui revenait étant employé ici depuis des lustres et en mesure de fort bien s’acquitter de la commande.
Voyant entrer le jeune homme, madame Quá Khs’avança vers lui, sourire aux lèvres. Il n’y a pas mieux qu’elle dans le quartier pour déchiffrer le langage corporel. Elle sut dès cet instant qu’il allait être l’homme de la situation.      – Tu prendras bien un café ?     - Une vodka fera mieux l’affaire, répondit-il d’un seul trait.     Elle rejoignit son comptoir alors que le jeune homme aperçut une
pipe à eau*  derrière celui-ci. Dans sa tête s’affichèrent de belles images : vodka, pipe à eau… quel plaisir que d’additionner tout ça au bétel qu’il mastique continuellement.
 Le garde de sécurité se planta de manière à ne rien manquer de la conversation.     
– Quand seras-tu prêt à commencer ?     - On aura fini le travail de remplissage des trous cette semaine, répondit-il.     – Excellent, je peux alors faire livrer le bois de lim plus tôt que prévu. Si ça te convient, on entreprendrait les travaux lundi de la semaine prochaine. Tu n’as qu’à me dire combien on te payait au chantier et je double la mise.     
– La vodka et la pipe à eau sont en surplus.     Un sourire inquiet barra la figure de la propriétaire du café qui ajouta afin d’être bien comprise :     - Les heures de travail seront de l’heure du Dragon (7 heures le matin) jusqu’à l’heure du Chien (19 heures). Deux poses : une le matin, l’autre en après-midi et à la fin de la journée, vodka et pipe à eau.     L’entente fut conclue au grand désarroi du garde de sécurité.




À suivre









































samedi 4 février 2017

5 (CINQ) (CENT DIX-SEPT) 17


      Difficile de reprendre là où on a laissé il y a maintenant près de deux mois. Je vous résume l'histoire, en fait les dix-neufs premiers épisodes, afin de vous ré-embarquer.

ILS ÉTAIENT SIX... ainsi qu'une jeune fille (Dep) vendeuse de ballons dans un kiosque situé à Hanoï. Victime d'un viol, son agresseur se pendra le lendemain. Depuis, dans ce quartier où tout se sait aussi rapidement que cela se produit, c'est le désarroi. Quelques intrigues se nouent... des personnages nous font un peu mieux connaître la culture vietnamienne... jusqu'au moment crucial: Dep, lors d'une assemblée publique du comité des citoyens ouvre son coeur et délie la parole.
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     1s) il y a tant de choses pires que la mort
  
Daniel Bloch offrit aux trois membres des xấu xí présents à la réunion du comité des citoyens de le rejoindre au café Con rồng đỏ. Un tel choc devait s’absorber en groupe, non pas seuls. Les Vietnamiens croient au destin, que tous les événements de la vie portent un sens en eux et que la meilleure chose à faire c’est d’accepter servilement le message. Les anciens disent que le ciel te donne toujours ce que tu détestes le plus et on finit par se résigner.

C’est Pearl Buck qui a écrit ces mots : ''il y a tant de choses pires que la mort’'' Chemin faisant, Tùm (le trapu) à ses côtés, l’étranger au sac de cuir se persuadait de l’admiration que, désormais, il vouait envers cette jeune fille. Elle n’avait certainement pas mis en scène l’horrible scénario qu’elle venait d’étaler au grand jour sur la place publique. Afficher sa profonde intimité exige une étonnante force de caractère. Ouvrir ainsi son âme exigea certainement de sa part qu’elle mesura toute l’étendue des réactions souvent imprévisibles d’une foule. Elle ne venait pas de donner un coup de poignard dans l’eau, elle venait plutôt de brouiller à nouveau la tranquillité d’un quartier que le comité des citoyens souhaitait voir réinstallée. Quartier où les gens, curieux de nature, souvent intrusifs dans les affaires des autres n’ont de choix, devant la vérité connue, que de se taire. Se taire encore. L’expression vietnamienne ''ne te mêle pas des affaires des autres. Un coup de pied au cocotier peut faire tomber des noix qui te casseront le crâne'' revint à l’esprit de Daniel Bloch en s’assoyant à la même table que d’habitude.

Madame Quá Khứ retourna vers le comptoir après avoir servi les boissons à ce groupe dont elle arrivait de plus en plus difficilement à s’expliquer ce qui pouvait les réunir si souvent. De six on en était venu à cinq. Elle connait bien les jeunes hommes qui, de moins en moins, correspondaient à l’image qu’auparavant elle se faisait d’eux. Elle n’allait pas s’en plaindre, au contraire, ils représentaient d’excellents clients, mais ses expériences passées comme espionne – utilisons ce terme comme étant celui qui convient le mieux - elle devait continuellement être à l’affût d’indices et d’informations pouvant éclaircir des situations ambiguës.

C’est Thần Kinh (le nerveux) qui, le premier, prit la parole. Lui, l’énigmatique, le réfractaire aux échanges, surprit les convives avant même que ne s’enclenche la discussion :     - J’ai déjà parlé à la fille. Je lui demandé ce qui s’était passé le fameux samedi soir. Sa réponse a été plutôt vague. Je lui ai dit que si Cao Cấp (le plus âgé) ne s’était pas pendu, je l’aurais tué de mes propres mains. Et je l’aurais fait.         Khuôn Mặt (le visage ravagé) lui répondit :     - Tu ne trouves pas qu’il y a assez de drames jusqu’à maintenant ?     Ces paroles débouchèrent sur un silence que Daniel Bloch brisa sur le champ.     – Un drame qui s’achève par la mort de quelqu’un est une tragédie. Ce dont nous avons été les auditeurs attentifs aujourd’hui prend sa source dans un drame suivi d’une tragédie qui engendra un autre drame. Ce n’est pas du théâtre mais bien la vie de deux êtres dont le destin a malencontreusement réunis. Certains diront qu’il y a des choses pires que la mort…


2s) il y a tant de choses pires que la mort  

Comme… continuer à vivre l’âme déchiquetée. Comme… chercher ailleurs que dans la vengeance ou la résignation la voie à emprunter pour se retrouver. Comme… arracher de soi, de l’intérieur de soi, ces croyances que le temps a incrustées et qu’il bouscule aujourd’hui. Daniel Bloch crut le moment venu de parler davantage de lui. Le fait d’avoir choisi de couper dans son itinéraire pour demeurer à Hanoï, étirant sa présence auprès des xấu xí, devenait un appel à poursuivre ses démarches afin de trouver ce dont il était à la recherche. Les travaux universitaires en linguistique, tous ces sujets qui n’allaient nullement changer le monde, lui apparaissaient désormais, éminemment statiques, en périphérie de la vraie vie. Lui qu’on avait toujours catalogué de rat de bibliothèque, d’intellectuel au discours suranné et archaïque, ne manifestant d’intérêt que pour les choses du passé, la plupart disparues depuis des lustres. 
       
Ses étudiants n’étaient à ses yeux que des cerveaux à remplir. Qu’ils ne manifestèrent pas son intérêt pour les langues disparues de la planète, il l’interprétait comme un affront à l’intelligence, un manque obtus d’ouverture sur la culture! En fait, il les méprisait. Lorsque ses cours furent annulés dans toutes les facultés où il travailla, que ce soit en Europe ou aux États-Unis, cela le déçut, l’amenant à de sérieuses remises en question.

Jamais auparavant Daniel Bloch n’avait ressenti avec une telle appétence ce besoin implanté en lui depuis la mort de ce jeune homme. Événement qui modifia de fond en comble les rapports au sein du groupe des six. Cette métamorphose, on ne réussissait pas encore à la nommer. Latente. La force de cette énergie, il croyait être en mesure de la canaliser. Ça devenait comme une forme de communion en marche vers une épiphanie. Il n’avait jamais rencontré Cao Cấp (le plus âgé); ce qu’il apprit à son sujet lui fut transmis par les autres membres actifs des xấu xí, le tout teinté par leurs émotions ambiguës face à ce geste fort inhabituel, sans mots précis pour les exprimer ainsi que par un climat chargé d’incompréhension, de questionnement qui envahissait le quartier. 

Cette remise en question, non pas de sa vie entière - elle était maintenant sur une pente descendante - mais deux aspects fort concrets : son statut de juif et le judaïsme. En fait, il décryptait une exigence à réfléchir en profondeur sur qui il était, sur l’importance de la religion dans la vie des humains et la sienne. Il avait entre les mains d’intéressants éléments de comparaison. D’abord, cette fierté nationale si présente chez les Vietnamiens: aisément vérifiable. Les longues et pénibles luttes que ce peuple mena afin de survivre comme entité propre sont tout à son honneur. Les Juifs, à certains égards, peuvent lui ressembler. Ils se sont senti opprimés, victimes de plusieurs destructions massives au cours de leur histoire; l’étranger au sac de cuir y décelait des similitudes. Puis la religion, omniprésente chez les bouddhistes d’ici tout comme le judaïsme l’est chez les Juifs, second thème sur lequel il s’interrogeait vivement. Le contact quotidien avec des bouddhistes l’amenait à revoir les normes régissant sa vie. 


3s) il y a tant de choses pires que la mort  

Daniel Bloch savait qu’au cours de ce dîner - Cây (le grêle) n’y assistait pas tout comme il fut absent à la réunion du comité des citoyens – l’occasion s’avérerait peu propice aux échanges en profondeur. Voilà la raison qui le poussa à parler de lui. Il s’en excusa d’entrée de jeu mais Tùm (le trapu) le rassura.     – J’ai passé toute ma vie dans différentes écoles : du kibboutz jusqu’à l’université. Je m’y suis intéressé au point de devenir enseignant. Très jeune déjà, je me passionnais pour les langues. La linguistique devint alors un choix logique. Je crois que vous ne connaissez pas ces deux personnes qui font partie de ma famille mais qui furent célèbres en raison de leurs travaux ; l’un, Ernest Yitzhak Bloch, né le 24 juillet 1880 à Genève de parents juifs et le deuxième, Ernst Blochen Allemagne en 1885, également de parents juifs.   
            
Tùm (le trapu) peinait à traduire les propos de Daniel Bloch accrochant surtout sur la prononciation des deux prénoms. L’étranger au sac de cuir, une fois assuré que ses propos avaient été bien reçus, continua.     – Tous les deux sont de ma famille par des oncles éloignés. Je n’ai pas eu l’occasion de les rencontrer. J’ai compensé en lisant leurs écrits, écoutant leurs œuvres. D’abord Ernest, passé à la postérité comme étant le plus grand compositeur juif; sa musique est hautement spirituelle et d’expression sacrée. Ce qui est intéressant de noter, c’est que sa famille n’était pas religieuse mais il a tout de même reçu une éducation juive. Alors qu’il fit la rencontre d’un écrivain nationaliste juif, une révélation modifia le cours de sa vie. Il a enseigné en Europe puis aux États-Unis, où il est mort. 

Les jeunes, écoutant la traduction de Tùm (le trapu), se demandaient pourquoi Daniel Bloch, qui avait annoncé son intention de les entretenir de lui, parlait plutôt d’un membre de sa famille connu de lui que par sa notoriété. La légendaire politesse vietnamienne imposa l’écoute.     – Je vous en parle pour une raison que vous devriez bien comprendre : sa vie a changé lorsqu’un événement important est venu la perturber. Ses yeux s’ouvrirent, son esprit se mit en état de comprendre et ses actions allèrent, par la suite, dans le sens de ce qu’il venait de découvrir.

Il allait maintenant les entretenir du deuxième personnage possédant le même nom de famille que lui.     – Ernst Bloch, il ne faut pas le confondre avec le premier, même si leur prénom se ressemble. Tout comme son homonyme, il se captivait pour la musique mais également la philosophie. Marxiste tout comme Hô Chi Minh, c’était un pacifiste. Il fût mis à la retraite lorsqu’on s’aperçut que ses idées s’éloignaient de l’orthodoxie communiste. Il reviendra dans son pays natal, l’Allemagne, pour y mourir en 1977. Ce que j’aime de lui se résume en deux citations dont il est l’auteur. Le première : ''Penser signifie aller au-delà.'' La deuxième : ''On a besoin de la longue-vue la plus puissante, celle de la conscience utopique la plus aiguë, afin de pénétrer la proximité la plus proche.'' L’utopie signifiait pour lui : là où s’esquisse la reconquête de l’homme par lui-même.


4s) il y a tant de choses pires que la mort  

     - Je vous ai parlé d’eux puisque, par leur enseignement, je me suis mis à douter. Le doute est souvent le début du changement. Lorsque mes cours furent suspendus par les recteurs des universités où j’ai enseigné, ma première réaction en fut une de colère et de haine mêlées. Tout comme Cây (le grêle) j’y voyais un complot fomenté contre davantage ma personne qu’envers la matière que je m’efforçais de rendre accessible et intéressante à mes étudiants. De leur côté, ils la détestaient, la déclarait absconse et complètement inutile à leur cheminent universitaire.  

Daniel Bloch fit une pause, scruta les visages de ses interlocuteurs. S’apercevant qu’on ne voyait vraiment pas où il voulait en venir, il tenta de se reprendre par plus de précision :     - C’est la mort dans l’âme que je donnai ma démission, brûlai mes notes de cours et décidai de parcourir le monde. Je voyage depuis. Le Vietnam est une des destinations qui m’interpellait en raison de sa langue et de sa culture. Je voyais des ressemblances entre mon statut de Juif, devenu Juif errant, et le questionnement sur ma religion. C’est ici, dans votre quartier de Hanoï, au haut de cette pente, que j’ai découvert que ma quête pouvait trouver réponse.

Il continua une fois la traduction terminée :     - Le jour même de mon arrivée, il y a déjà quelques semaines, se joua un drame, éclata une tragédie. Je m’aperçus alors que la vie n’est pas strictement intellectuelle. La vie c’est du sang qui coule, un poignard qui cherche son chemin ; la transformation du présent au moment où on s’y attend le moins. La vie c’est, aussi, composer avec la mort qui nous guette tous, s’abattant parfois sur quelqu’un de manière inattendue et déroutante. Mes remises en question prirent une autre voie, celle que j’appelle maintenant la route du brouillard qui hésite entre monter ou descendre. Optant pour une alternative, il doit en affronter les conséquences.

Le soir ramena les chauves-souris et un vent frisquet. Il n’a pas plu aujourd’hui. Que des larmes retenues aux yeux de bien des gens. Les anciens Vietnamiens disent : '' Les larmes coulent vers le bas, obéissant à la loi naturelle.'' Les gens du quartier étaient retournés chacun chez eux, ce que Tùm (le trapu), Khuôn Mặt (le visage ravagé) et Thần Kinh (le nerveux) s’apprêtaient à faire. Il est fort à parier que les paroles de Daniel Bloch mijotèrent dans le cerveau de chacun. Un Daniel Bloch devenu moins un étranger qu’un étrange bonhomme aux paroles bizarres, combien éloignées de ce qu’ils ont l’habitude d’entendre. L’idée de transformation, sự biến đổi, prend un sens différent dans la langue vietnamienne mais quelque peu semblable : celui de changement.


                                                                                 

À suivre

jeudi 2 février 2017

5 (CINQ) (CENT SEIZE) 16

Je vous sais grands amateurs de photos. Alors que je m'apprête à continuer la publication de l'histoire ILS ÉTAIENT SIX abandonnée en raison de la visite de mon frère Pierre et des fêtes du Têt - on en sera à l'épisode 20 - voici, en vrac, quelques moments inoubliables début janvier 2017.

Ho Chi Minh (à Vinh)

Intersection menant vers la maison de Ho Chi Minh près de Vinh


Vendeuse de viande, tôt le matin

Route vers la maison de Ho Chi Minh




Texte d'une lettre écrite de la main de Ho Chi Minh, élargie et encadrée, placée à l'intérieur de sa maison d'enfance.


Panneau touristique situant la maison de Ho Chi Minh ansi que celle de son père.

Moment émotif (pour CAM ON...MERCI...) lors de la rencontre du grand-père de Lém hospitalisé à Vinh.

Thanh Hoa

Thanh Hoa

École primaire à Thanh Hoa



Thanh Hoa

Thanh Hoa

Pour l'amateur de murs qui n'ont rien à voir avec celui de Trump.

La maison de la mère de Lao Coï (mon ami informaticien).


Sam Son

Peinture effectuée par la mère de Linh, Sam Son

Non, ce n'est pas un zèbre mais bien un cheval que l'on a peint et qui propose des randonnées sur la plage de Sam Son.

Plage de Sam Son





Mer vue de Thanh Hoa, tout près de chez Lém.

Petites crevettes séchant au soleil... sur la route.



Voilà donc...
Je vous invite maintenant et pour les prochaines publications à un retour à l'histoire ILS ÉTAIENT SIX.

À bientôt




SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...