samedi 5 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (4)




Annie Poulin


Chapitre 10


La noirceur était tombée depuis un bon moment alors que le groupe se laissa. Comme il est agréable de se sentir en vacances! De savoir que rien ne vous attend! C'est beaucoup dans cet état d'esprit que les Six profitaient de leur première soirée de «liberté».

Rock, lentement, suivait son ombre se profilant à côté de lui. Il la suivait des yeux et se demandait ce que pouvait bien ressentir un géant... sans doute ce qu'il ne sera jamais. Le seul fait d'avoir à rentrer chez lui le rendait nerveux. Il aurait souhaité de pas devoir le faire. Penser que sa mère sera là, le regardera et, sans rien dire lui fera sentir combien elle est malheureuse, ça multipliait son anxiété. Il pressa le pas afin de rejoindre Bob. Au loin, on entendit crier une sirène:
- Une ambulance, dit Rock.
- Ou la police, rétorqua Bob.






Entendant ce mot, Joe se mit à regarder autour de lui. Ses yeux n'étaient pas assez grands pour tout voir.
- Ça t'énerve la police, lui dit Mario avec un air moqueur.
- Autant que de t'entendre respirer Ti-Cote.
- Je ne comprends pas pourquoi, Joe, tu réussis toujours à faire grimper le monde, coupa Bob.
- Cé naturel chef, quand chu venu au monde l'docteur m'a opéré pis cé ça qu'ça donné.
- T'as été opéré quand tu étais bébé, interrogea Annie. Pauvre Joe, on dirait que tous les malheurs te sont tombés sur le dos.
- C'est tellement triste, dit Mario, dévisageant Annie pour lui faire comprendre qu'encore une fois elle venait de se faire prendre avec les farces de Joe.

Le bruit de sirène devint un petit écho sonore. Le parc se retrouva loin derrière eux et en passant devant le bar laitier, Caro s'y arrêta pour annoncer à Pit qu'elle ne travaillerait pas de la semaine.

- Il va être en beau maudit, prévut Caro avant d'entrer. Vous ne pouvez pas imaginer une seconde comment il déteste son restautant. Pas une journée ne se passe sans qu'il dise qu'il va le vendre, que ça ne marche pas. Toujours le même discours, j'en ai les oreilles enflées.
- On y va nous autres aussi, avait ajouté Joe. On pourra prendre une p'tite bière d'épinette ben frette pour fêter les vacances.

Mais Rock détourna la conversation et l'invitation de Joe, en annonçant qu'il devait entrer, même s'il n'en avait pas le goût.
- Meman attend son tout petit garçon, acheva Joe qui partit à courir évitant d'être apostrophé par Bob ou Mario. Annie le suivit après lui avoir crié de l'attendre. Joe ralentit et se retourna vers elle.

Mario synchronisa sa marche à celle de Bob qui semblait soucieux. C'était toujours ainsi lorsqu'incertain que les choses aillent comme il le souhaitait. Relaxer et Bob: deux opposés. Voilà peut-être pourquoi la boxe est un sport qu'il pratique non par goût mais pour se défouler. Sans être physiquement fort, il est toutefois rusé. Durant ses combats, sa défensive est très habile, ce qui lui évite la démolition.

- Ça s'annonce super, lui dit Mario.
- You're reason!
- Saint citron que j'haïs ça quand tu parles anglais. Personne ne comprend. Tu pourrais nous envoyer promener au bout du monde qu'on ne le saurait même pas.
- Prends pas les nerfs. Moi, parler anglais c'est comme si je me retrouvais au Nouveau-Brunswick. Tu ne peux pas savoir comment c'était là-bas! Pas du tout comme ici. Jamais on aurait accepté de filles dans une gang. C'était quasiment secret. Nos activités étaient privées et personne d'autres que ceux de la gang ne pouvaient savoir.
- Pourquoi pas de filles? relança un Mario en complet désaccord avec cette idée.
- Tu sais que dans la ville où on vivait, c'est pas du tout comme à Rodon Pond; pour une fille il y avait quatre garçons. Pour éviter les chicanes, les filles restaient entre elles et la même chose pour les gars.
- C'est l'fun pour les veillées?
- Ça c'est pas pareil. Quand il y avait des veillées, les gangs n'existaient plus. Tu pouvais inviter qui tu voulais et je te jure que des batailles pour les filles, c'est là que ça se passait.
- C'est difficile de déménager? Ça faisait combien de temps que vous restiez à votre ancienne place?
- Annie et moi, on est nés là.
- Et Caro?
- Caro, c'est pas la même chose.
- Pourquoi? On sentait la curiosité chez Mario.
- Mes parents l'ont adoptée à l'âge de 3 ans.
- Je ne le savais pas.
- C'est pas grave, continua Bob. Oui, c'est dur de déménager quand toutes tes activités sont déjà organisées. Prends juste les scouts, c'est pas du tout la même manière là-bas. Pas mal plus bébé, ici. Pas les mêmes âges non plus. Le plus difficile, c'est que mes parents n'aiment pas tellement notre nouvelle ville. Mon père a à peu près le même travail, mais ma mère c'est différent.
- Comment ça?
- Elle a beaucoup plus de responsabilités maintenant et elle est moins à la maison. Mon père, c'est carrément du 9 à 5. Jamais d'heures supplémentaires. Toujours la même routine.
- Pour Caro, comment c'est?
- Qu'est-ce que tu veux dire, Ti-Cote.
- Ben, je veux dire d'être...
- ... d'être quoi?
- Adoptée?
- Tu n'as qu'à lui en parler; c'est pas moi qui peut dire comment elle vit cela.

Mario paraissait songeur, lui d'habitude si enjoué. C'est vrai que depuis le soir de la fin d'août, le soir des journaux passés avec Rock, celui de la rencontre avec les Poulin, les choses ont bien changé pour lui. Ses parents ne se sont jamais vraiment occupés de lui. Sa mère fait partie d'un groupe de bénévoles et est toujours partie donner un coup de main à celui-ci ou celle-là. N'étant presque jamais à la maison, elle souhaitait que Mario donne de sérieux coups de main pour l'entretien de la maison et autour. Au début, tout cela le fatiguait pas mal mais à la longue il apprit qu'en faisant ce qu'on lui demandait sans rouspéter, presqu'avec le sourire, on lui donnait tout ce qu'il voulait, sauf du temps.

C'est dans la rue et beaucoup avec Rock qu'il a grandi sans trop en vouloir à ses parents. Son père est un sportif... à sa manière. Il ne manque jamais un match de hockey ou de baseball... à la télévision. Il suit tous les tournois qui ont lieu dans la région à titre de président de l'Association des Collectionneurs de «Pins» du Québec. Il faut le voir quand il se présente aux tournois avec son chapeau rempli de «pins». Il porte aussi une veste pleine de «pins» qui doit sûrement peser trente kilos.

Mario se souvient que son père aurait toujours souhaité qu'il joue au hockey dans des équipes organisées, mais lui n'a jamais été intéressé, voulant faire plus qu'une seule activité. C'est sans doute de son père qu'il tient le goût des collections. Le vieil argent étant pour lui une véritable passion comme les «pins» chez son père.

- Je trouve ça dur de parler à Caro, reprit Mario.
- Pourquoi? interrogea Bob.
- Je sais pas.
- Tu le sauras peut-être un jour, en attendant il va falloir que tu te concentres sur les préparatifs du camp sauvage.
- Je me sauve. Dis aux autres que je ne vais pas au bar laitier. Salut, Bob.
- Salut, Mario.

Bob se mit à courir afin de rejoindre Annie et Joe qui arrivaient chez Pit.


Chapitre 11




Le bar laitier était ouvert à l'année, voilà sans doute sa principale caractéristique. On pourrait dire aussi que les lumières sont ouvertes à l'année de sorte qu'il y en avait toujours une ou deux qui ne fonctionnaient plus. La grande vitrine, sur laquelle se détachaient les mots Chez Pit, était toujours sale comme si les gens qui passaient devant s'amusaient à y mettre leurs mains pour regarder à l'intérieur si quelqu'un, par hasard, s'y trouvait.

À part la gang des Six - beaucoup parce que Caro y travaillait occasionnellement - pas beaucoup d'autres clients. Son propriétaire, un bonhomme tellement désagréable chialant après tout le monde, se demandait comment il se faisait que son commerce ne fonctionnait pas.

- Salut Pit, lui dit Caro en entrant, se doutant bien que les autres allaient suivre dans pas grand temps. Ce qui, en effet, ne tarda pas car quelques minutes après, Pit, de son air découragé, laissa tomber:
- Non, c'est pas vrai, pas encore cet espèce de grand efflanqué qui vient salir mes cendriers. Sa voix de tonneau résonna dans la place vide.
- Ben oui mon cher monsieur Pit du bar laitier ouvert à l'année, c'est le fort aimable et combien charmant Joe Belleau, le tombeur de femmes et surtout, surtout... le plus grand buveur de bière d'épinette frette d'la ville... pour vous nuire, énonça de manière presque théâtrale un Joe se dirigeant vers l'endroit habituel.

Annie se mit à courir pour réussir à s'asseoir à côté de lui qui fit partir le cendrier d'une pichenotte bien placée.

- Pit, je suis venue te dire que je ne pourrai pas travailler en fin de semaine; je pars en vacances avec mes amis, annonça Caro accoudée au comptoir du restaurtant sali par des traces de ketcup et de sel.
- Et c'est moi-même qui devrai trouver une remplaçante, j'imagine.
- Je vais m'en occuper, Pit, autrement je ne suis pas certaine que...
- Compte pas sur moé, lui lança Joe, les jambes allongées sur la chaise en face de lui et une Annie presqu'enroulée autour de son cou.

Pendant que les paroles allaient et venaient entre Joe et Pit, s'arrêtant quelques secondes à Caro, Bob entra et commanda une bière d'épinette.

- Le juke-box, interrogea Joe, c'est pas pour c't'été, mon Pit?
- Jamais le grand, tu vas venir me casser les oreilles avec ta musique électrique ou je sais pas quoi.
- Du Ozzie mon Pit, ça te décrasserait les oreilles, dangereux!!!

Annie pleurait de rire à voir Pit tenter d'avoir le dernier mot avec Joe: peine perdue. Dans le fond, Pit, malgré sa continuelle face de boeuf, une fois les jeunes assis à leur continuelle même table, leurs bouteilles et parfois une grosse frite, il les laissait jaser. Il interdisait toute fois à Caro de les rejoindre lorsqu'elle portait le tablier du bar laitier. Il exigeait d'elle qu'elle soit derrière le comptoir ou bien encore à promener la vadrouille.

- Cré Pit, continua Joe, on dirait que lorsqu'on vient, y se demande pourquoi y a ouvert son foutu bar laitier. Il devrait être vidangeur, ça lui irait mieux.

Caro ayant achevé sa conversation avec Pit, revint vers le fond de la salle, sa paye à la main.
- Bonne paye, Caro?
- Tu sais, Joe, je travaille seulement pour me dire que la vie n'est pas toute gagnée d'avance ou toute faite par les autres.
- J'comprendrai jamais comment vous faites pour parler de même, reprit Joe tout en calant d'un seul coup la moitié de sa bouteille et lâchant vers Pit un cri qui faillit l'ébouillanter dans son eau de vaisselle, une grosse frite, mon Pit.
- Mon huile est frette, pas de frites le grand, répondit Pit avec l'impression d'avoir clouer le bec à Joe.
- Très bien, très bien monsieur Pit. La prochaine fois on ira prendre un verre ailleurs et vous serez tu seul dans vot' bar à souffrir de pas toute nous voir, lança Joe avec un air qu'il voulait malheureux. S'tu ben dit, ça?
- Quelle heure?, demanda Bob.
- Onze heures, mais ce n'est pas encore le temps d'entrer, poussa Annie en même temps que sa bouteille vers Joe ainsi qu'une cigarette comme pour ne pas partir tout de suite.
- Dans cinq minutes, reprit Bob. Demain est une journée chargée. J'aimerais que toi et Caro pensiez à la bouffe pour la semaine.
- C'est ça, nous les filles, c'est à la bouffe qu'on nous occupe, s'offusqua Annie.
- Ben oui, dit Joe. À part ça, cé bon à quoi les filles?
- Y a-t-il des choses que t'aimerais manger, Joe? s'enquit Annie, les yeux roulant sur eux-mêmes.
- Tu sais moé, j'mange toujours la même chose: sandwich à n'importe quoi ou ben des hot dogs ou des hamburgers. Tu mélanges tout ça, pis cé ben correct.
- Sérieux Joe?, relança une Annie qui ne savait plus s'il s'amusait d'elle.
- Annie, nous verrons cela demain. Caro ajouta que sa journée d'olympiades l'avait fatiguée et qu'elle souhaitait rentrer maintenant.

Les quatre saluèrent Pit, chacun à sa manière. Une fois sortis, en une fraction de seconde, les lumières du bar laitier ouvert à l'année s'éteignirent.

Il faisait très doux. Joe, déambulant à côté de Bob, les suivait sans trop s'en rendre compte. Il aimait cette rue. Surtout la magnifique maison des Poulin. Les lampadaires faisaient des trous de lumière sur les trottoirs et l'air de cette nuit d'été, parmi les premières, sentait bon. Caro respirait à pleins poumons comme pour se charger d'énergie.

- Salut, leur lança Joe alors que Bob et ses deux soeurs entraient chez eux.

De l'extérieur, Joe put voir de clarté dans deux ou trois pièces de cette immense maison.



Chapitre 12




Joe fumait une cigarette bien asis sur le trottoir face à la maison des Poulin. Mario était rentré chez lui depuis un bon moment. Ce ne fut que le lendemain matin qu'il trouva sur la table de la cuisine ce billet de ses parents lui annonçant qu'ils étaient partis dans un chalet sur la côté américaine avec des amis de l'association des collectionneurs de son père. Sa mère lui avait laissé de l'argent dans une enveloppe, lui rappleait aussi de ne pas oublier la haie avant de partir.

Mario sauta dans la douche, puis au lit. Une bonne partie de la nuit, il refera le tour de tout ce qu'il devait faire, se rappelant de passer à la banque afin de récupérer les économies de la gang. Il ne réussit à s'endormir qu'au petit matin...

Peu avant, Rock, sans faire aucun petit bruit, était entré dans sa chambre puis s'était couché. Quelques minutes plus tard, sa mère ouvrit la porte de la chambre de son fils, lui dit qu'elle allait l'aider à faire ses bagages. Au fond de lui-même, Rock pensa que ceci signifiait qu'elle avait oublié, un peu du moins, les événements de la journée. Lui avait-elle pardonné? Il ne pouvait en être certain.

Joe se leva pour se diriger vers l'arrière de la grande maison. Le chien du voisin se mit à japper. Joe le connaissait bien, sachant qu'il hurlait lorsqu'il sentait quelqu'un rôder à cent mètres et moins. Il se jeta par terre contre la haie afin que cette alarme animale ne réveilla tout le quartier. Il savait très bien où se trouvait la chambre de Caro et, s'il le fallait, s'y rendrait à quatre pattes.

Annie, seule dans la chambre, remit son baladeur à ses oreilles. Un jour, les membres de la gang exigèrent qu'elle n'y soit pas continuellement branchée; ce qui la choqua. Depuis cette altercation, elle ne le portait que pour le jogging, jamais plus au parc.

Pour écouter de la musique, c'est le super système de son, propriété de Rock qu'on prenait. Il l'avait reçu en cadeau de Noël de la part de sa mère pour qu'il puisse écouter les grands airs d'opéra, le genre de musique qu'il adore.

Les écouteurs bien installés à ses oreilles, Annie dansait tout en se déshabillant. Elle analysait son profil dans la glace du miroir et se disait:
- Qu'est-ce que qu'il faudrait que je fasse pour que Joe soit juste à moi? Je ne peux pas m'arrêter de penser à lui... tellement beau... tellement grand... tellement musclé....tellement drôle... tellement...

Se déhanchant au rythme de ses «tellement», elle fit face au poster de James Dean: « C'est vrai que Joe lui ressemble: deux rebelles à leur manière!»




Malgré les écouteurs, Annie entendit hurler le chien du voisin. Elle se dirigea vers la fenêtre qu'elle ouvrit pour jeter un coup d'oeil aux alentours. Rien. Ses yeux se portèrent vers le ciel étoilé où il lui sembla reconnaître le nom de Joe transcrit parmi les astres...

Écrasé, Joe vit bien s'ouvrir la fenêtre de la chambre d'Annie. Il retint son souffle, ne voulant pas être pris et devoir partir.

Une fois le chien calmé, la fenêtre refermée, Joe se leva pour se diriger vers le lieu qu'il connaissait très bien.

De son côté, Bob repassait dans sa tête les étapes de l'organisation bien étendu dans son lit. Un peu comme un général traçant le programme d'une bataille, lui, c'était principalement le camp sauvage qui retenait son attention.

Joe s'approcha de la fenêtre du sous-sol.

La poignée de porte de la chambre de Caro tourna sur elle-même... Caro se leva... Elle sentit monter en elle une peur qu'elle connaissait parfaitement bien... Sa respiration devint mouvementée... Ses yeux clignaient... Rapidement, elle enfila une grande chemise de nuit puis s'éloigna de la porte qui, lentement, s'ouvrit...

Le père de Caro entra. Il referma derrière lui... Fixa sa fille droit dans les yeux... Elle eut tout juste le temps de prendre son oreiller qu'elle plaqua contre sa poitrine.

- Ce sera long, une semaine, dit monsieur Poulin.
- Non, pas ce soir, supplia Caro.

Le père s'approcha d'elle, dans cette chambre que seule une lampe de chevet éclairait. Il tendit les bras vers la taille de Caro, l'attirant vers lui...

C'est à ce moment précis, qu'on entendit frapper à la fenêtre. Caro y tourna les yeux et aperçut Joe, les yeux plissés, cherchant à voir ce qui se passait à l'intérieur. Tout de go, monsieur Poulin rebroussa chemin et sortit de la chambre de sa fille à la vitesse de l'éclair.

Caro ouvrit la fenêtre:
- Veux-tu me dire qu'est-ce que tu fais là?
- J'attends l'autobus, ironisa un Joe aussi surpris qu'elle.
- Pas de farce, Joe.
- Je voulais t'dire bonne nuit.
- Bonne nuit, Joe. Tu t'en vas maintenant.

Elle referma la fenêtre puis tomba sur son lit. Toute la nuit, elle fut hantée par la visite de son père qui était loin d'être la première.

Joe sortit de la cour en lâchant un grand cri au chien du voisin qui n'osa pas répondre.

Caro pleura. Doucement. Ses larmes tombèrent sur son journal intime qu'elle venait tout juste de récupérer. Elle le cachait sous son matelas une fois qu'elle avait achevé d'y déposer le récit des événements de sa journée. Une clef était nécessaire pour l'ouvrir. Clef qu'elle conservait sur elle.

Caro prit son crayon et entreprit son voyage personnel sur les lignes de son journal qu'elle avait entrepris, il y avait plus de cinq ans, maintenant. Les visites nocturnes de son père, alors qu'elle venait tout juste d'avoir dix ans, au Nouveau-Brunswick en plus d'avoir changé sa vie, se retrouvaient - et dans le détail - imprimées dans les pages de ce journal que personne au monde ne connaissait l'existence, tout comme son trop lourd secret. Combien de fois aurait-elle aimé en parler à Pamy? Mais il y a des choses qu'on ne peut dire, même à sa meilleure amie.

Ce soir, elle écrivit que pour la première fois, une autre personne semblait avoir découvert les raisons incitant son père à entrer dans sa chambre... C'était Joe. Ce Joe que Caro trouvait tellement tête en l'air. Mais avait-il vraiment vu ou perçu quelque chose? Pourrait-il soupçonner quoi que ce soit? Joe...
Elle écrivit pendant plus d'une heure, avant de replacer son journal sous le matelas. Cacha la clef dans le fond de ses souliers. Ferma la lampe. Tenta de s'endormir. La dernière fois qu'elle examina les chiffres de son réveille-matin, il était 3 heures, le mercredi 22 juin.

vendredi 4 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (3)

Caro Poulin


Chapitre 7



Alors que la famille Poulin s'attablait pour le souper, Mario, depuis un bon moment, avait tondu le gazon et tout replacer dans la remise derrière la maison. C'est la méthode qu'il utilisait pour demander quelque chose à ses parents. Il obtenait tout ce qu'il voulait en faisant un petit extra qui satisferait papa et maman Chabot.


Sa mère le vit agir par la fenêtre et en avisa son mari. Ce que Mario ignorait, c'est que sa demande tombait à point puisqu'ils avaient prévu une sortie pour cette semaine. Une fois la demande fut acheminée, madame Chabot demanda:
- As-tu pensé à tes journaux, Mario?
- Il n'y aura pas de problème, répondit-il.
- Si tu pouvais achever de tailler la haie, je pense que ton père n'hésitera pas à t'accorder sa permission.
- Pas de trouble, je m'en occupe dès demain matin.
- Fais comme si tu pouvais y aller.

Madame Chabot pouvait partir l'esprit en paix. Ce n'est pas que son fils lui soit une charge mais elle préférait ne pas avoir à s'en occuper. Depuis tout petit, Mario a appris à se débrouiller seul, à faire plaisir afin d'obtenir ce qu'il voulait et simuler ne rien comprendre du fonctionnement de la maison. Ses parents sortaient beaucoup et leur fils, souvent, était laissé à lui-même.
À son tour, Mario pouvait courir vers le parc, sa permission sous le bras.




Chapitre 8



Joe vit venir les trois Poulin et remarqua l'air soucieux de Bob. Il se demandait quel problème cela cachait-il? Au fond de lui-même, il espérait que ce ne soit pas Caro à qui on ait refusé de participer au camp. Joe avait pour Caro une attirance qu'il se devait de cacher parce qu'Annie lui collait tellement aux talons. Il essayait, souvent, de se retrouver seul avec elle mais Annie se pointait continuellement pour lui offrir une cigarette ou encore, elle se pressait contre lui. Pour sa part, Caro ne faisait aucun cas du grand Joe. Les voyant arriver, il pressentit comme l'amorce d'un malheur.


Mario était parti en courant chez Rock pour lui annoncer la nouvelle mais surtout s'enquérir de ce qui lui arrivait. À la vue de son ami, Mario se douta que quelque chose de grave venait d'arriver.
- Viens-tu, Rock?
- Oui.
- T'as l'air d'un chien battu!
- Ma mère n'était pas d'accord; mon père était d'accord; j'étais d'accord; et là je ne le sais plus, balbutia un Rock se balançant de gauche à droite,
- C'est compliqué ton affaire, mais au moins tu viens.
- Ma mère a pleuré.
- Elle pleure juste à penser à toi, c'est pas nouveau, saint citron.
- J'ai l'air d'une balle de ping pong entre les deux. Surtout que c'est la première fois que j'entends mon père dire quelque chose qui n'est pas la même affaire que ma mère. Ça me fait tout bizarre.
- Tu sais, les parents c'est bien souvent de même. Moi...
- Quoi toi, y sont corrects tes parents?
- À leur manière, mais dans le fond ça les arrange de ne pas trop s'occuper de moi.
- Compliqué...
- Il va falloir courir pour tout faire avant de partir.
- Commençons par nous rendre au parc voir si les autres n'ont pas de problèmes.
- Sûrement pas Joe, en tout ca.


Rock prit un pas de recul et regardant son associé-camelot énonça d'une voix bien sérieuse:
- Pourquoi on est toujours sur son dos à Joe?
- On n'est pas toujours sur son dos, lança rapidement Mario. Des fois, on dirait qu'Annie et toi vous n'arrêtez pas de le défendre comme si c'était un enfant battu.
- T'exagères un peu, peut-être!
- Allons au parc.

Joe, les jambes à son cou, rejoignit Bob et ses soeurs. Annie, croyant qu'il se dirigeait vers elle sortit son plus beau sourire:
- Viens-tu, Joe?
- Pas de problème... tu sais bien que chez nous y a jamais de problèmes.
- Eh! bien nous, on en a un super, reprit Bob accélérant le pas en route vers les balançoires.


Les filles et Joe suivaient, quelques pas derrière. Mario et Rock se joignirent au groupe maintenant reformé. Bob prit la parole:
- Ça va pour tous?


Un oui général fusa vers les branches des pins qu'un vent paresseux faisait frissonner. Les regards tournés vers Rock comme pour s'assurer que le oui était également valide pour lui, revinrent à Bob.
- Nous, ça va et ça va pas.
- Lequel des deux, demanda Joe: ça va ou ça va pas?
- Nos parents sont d'accord à la condition que nous allions camper sur un terrain tout organisé, et une semaine.
- Comment? éclata Joe. Eh! ben là tu m'as pas. Cé pas vra que j'va aller m'écraser dans un terrain de camping avec des ti-culs qui braillent pis des mères qui courent apra. Jouer aux fers pis au bingo, non marci.
- Les nerfs, reprit Bob.
- On a un parfait problème, dit Mario. Jamais j'aurais pensé à une affaire de même. Comment on va s'en sortir?
- Ma mère serait bien fière si j'arrivais puis que je lui disais qu'on va pas camper sauvage, poursuivit Rock qui ne savait trop s'il devait se réjouir ou non.

L'atmosphère s'échauffait; Annie fumait; Caro boudait; Rock s'énervait; Joe hurlait... en-dedans de lui; Mario regardait du côté de Bob qui, visiblement, était à la recherche d'une solution. Joe n'en pouvant plus:
- J'ai une idée.
- Attention tout le monde, dit Mario, ça va sauter.
- As-tu une idée, toi, Mario? dit Annie qui pompait à en devenir bleue alors que Joe, fixant Bob, énonça son idée:
- On part pour un beau camping chromé. Ta mère dégage pis après, nous, on se déguise en sauvage. Il s'agit juste de trouver un terrain pas trop loin de ton affaire sauvage où les guernouilles crient toute la nuit.
- Mon cher Joe, vous êtes complètement génial, se permit Mario, scrutant Bob chez qui un étrange souci se dessinait.


Un scout se doit d'être franc. Comment raconter une telle histoire à sa mère? Son honneur de scout le chatouillait.
- Super, super, criait Annie à s'en étouffer.
- Annie, s'il te plaît, coupa Caro.


Toute la gang regarda Bob qui marchait de long en large devant les balançoires qui n'osaient pas faire de bruit de crainte de déranger la réflexion du chef. La triste réalité semblait l'abattre. Son projet venait de prendre un coup solide et cela à cause de ses propres soeurs; on lui proposait une alternative qui le tracassait mais au fond de lui-même, il ne pouvait pas lâcher. Se sentant examiné, un brin de nervosité se fit sentir.


- Envoye, chef, accouche, dit Joe.
- Ce n'est pas si simple que cela, ajouta Rock qui adressait ses paroles en direction de Joe.


Bob marchait toujours. Puis, brusquement il s'arrêta, fixant Caro dans les yeux avant de dire:
- Il n'est pas question que notre projet se réalise sans que toute la gang y soit.
- Tout ce temps-là à penser pour ça. Joe était surpris et dans sa surprise, il se toruna vers Annie comme pour lui faire comprendre que c'était l'heure de la cigarette.
- Veux-tu te la fermer, lui lança Mario.
- Si nous partons, nous partirons tous camper comme prévu, c'est-à-dire en pleine forêt. Mais il faudra réaliser notre projet sans mentir.
- En mots plus clairs pour les habitants de l'école du Patro, ça veut dire quoi?
Annie se meurt. Caro la regarde; elle ne se meurt plus.


- En mots plus clairs, ça veut dire que j'accepte l'idée de Joe si nous sommes tous d'accord.
Joe se leva et se mit à courir partout en criant qu'il était complètement génial. Annie le suivait derrière en criant qu'il était complètement génial. Mais Bob est nerveux.


- Voici comment nous allons nous organiser.


Au loin, on voyait six jeunes semblant discuter, virevolter, courir et revenir à leur point de départ. Une grand idée venait de naître, il ne leur restait plus maintenant qu'à la vivre.


Pour la première fois de sa vie de scout, Bob avait le sentiment qu'en disant la vérité d'une autre manière, ce n'était pas mentir. Et la manière qu'on allait utiliser pour respecter le projet devenu celui de la gang se résumait de cette façon...




Chapitre 9





... Bob, lorsqu'il marche de long en large avec son air de «je-me-gratte-la-tête-ça-aide-pour-réfléchir», eh! bien Bob, il pense sérieux. Sûr que l'idée de Joe le dérangeait au fond de lui-même puisqu'il devait organiser la vérité de façon à ne pas tout dire. Sûr aussi que ses soeurs devaient faire partie du voyage et que l'unité de la gang, c'était quelque chose de très important pour lui.
Lorsque Bob pense, son visage devient neutre. Personne ne peut vraiment dire ce qui se passe en lui et parfois on se retrouve surpris lorsqu'il reprend la parole.


Pendant que Rock, assis à côté de Mario, semblait ailleurs comme encore tout assommé par ce qui s'était passé à la maison, Bob prit la parole:
- Nous sommes mardi. Demain, c'est journée de préparation pour tous. Il faut absolument que chacun pense à ses propres affaires; ne rien oublier. Ensuite, chacun aura une responsabilité à assumer dans l'organisation du projet.


Les Six, suspendus à ses lèvres, voyaient Bob caché derrière ses grosses lunettes les passer en revue l'un après l'autre.
- Je m'engage à me rendre au bureau de tourisme pour obtenir les cartes dont nous aurons besoin et surtout voir à ce que nous puissions trouver un beau terrain de camping proche du parc nationale. Avec ces cartes, on saura se débrouiller. Je dirai à ma mère qu'elle vient nous reconduire à ce camping. Parmi les activités que nous organiserons cette semaine, il y aura une super excursion, style survie. Pas nécessaire de lui préciser combien de temps cette excursion va durer. Et là, nous partirons vers le parc national. Est-ce que cela va pour tous?
- Très bien, répondit Mario qui venait de voir chez le chef quelqu'un de responsable et surtout, sachant écouter l'opinion des autres.


Au fond de lui-même, Mario se demandait comment cette affaire tournerait et eut peur, un instant, que tout puisse s'écrouler. Il savait, lui, comme il est facile de monter un projet pour ensuite le voir imiter un château de cartes au vent. C'était mal connaître Bob Poulin, endurant comme un boxeur et surtout, bon chef. Mario n'était pas du genre à avoir besoin de quelqu'un pour le guider par la main, mais il appréciait chez Bob ses grandes qualités de chef même si parfois ça se présentait comme des ordres.


Joe, assis à côté de Caro, fumait tout en la regardant. Annie, face à lui, s'interrogeait toujours sur ce qu'elle devait faire pour que le grand bonhomme se retrouve près d'elle. Lui payer les cigarettes... Rire de ses farces... Le suivre comme un petit chien... Joe ne semblait pas la remarquer et n'avait d'yeux que pour Caro.


- Bob, j'pourrais m'occuper d'aller chercher les cartes, proposa Joe.
- C'est sur ton chemin?, demanda Bob.
- Tout est sur mon chemin, même chez vous, ironisa Joe en regardant Caro.


Depuis l'arrivée de Joe dans la gang, la présence de Caro l'avait rendu quelque peu différent. Avant, une seule chose l'intéressait: s'écraser au parc avec n'importe qui. On ne peut pas dire qu'il soit un modèle, n'a pas encore d'idées précises sur ce qu'il aime ou n'aime pas, adore toujours prendre des risques sur n'importe quoi, n'est pas le gars le plus poli du quartier, se moque d'à peu près tout ce qui arrive, ne parle jamais de ses parents... mais la seule présence de Caro semble la meilleure affaire qui lui soit arrivée...


Annie surveillait Joe tournant autour de sa soeur et cela la rendait totalement malheureuse. Pour faire passer sa mauvaise humeur, elle fit semblant que rien ne la touchait, ne la dérangeait mais le goût d'écraser sa rivale comme un vulgaire mégot de cigarette qu'elle aurait projeté au loin s'installa en elle.


Jamais elle ne laissait Caro seule, de peur qu'elle ne se retrouva avec Joe. Elle se promettait bien qu'au cours de la semaine de vacances, elle obligerait le grand à oublier Caro pour ne s'intéresser qu'à elle. Entre ses yeux plissés, Annie fomentait son plan.


- Vous attendez mon appel, mais on peut tout de suite fixer l'heure du départ: jeudi matin, 7 heures, venait de préciser un Bob ayant tout à coup retrouver ses moyens.
- Est-ce qu'on apporte notre stock au parc?
- Voyons, mon tout p'tit, tu sais ben que ta meman va venir te porter tout ça, cria Joe en se roulant par terre.
- Pourquoi es-tu si méchant, Joe? demanda Rock, le fixant droit dans les yeux.
- S'cuse, s'cuse, j'voula pas te faire de la pe-peine, répondit Joe, faisant semblant de pleurer.
- Ça va faire, reprit Bob. Le départ se fera de chez nous. Il y aura une inspection avant de partir.
- Oui, mon colonel, acheva Joe, avec un grand salut militaire.
- Moi, je n'ai pas de tente, ajouta Rock.
- Toé, cé pas compliqué, t'as juste ta mère, compléta Joe.
- Tu pourrais être un peu plus gentil, dit Caro s'adressant au grand.


Joe la regarda et, immédiatement, se calma. Annie pencha la tête, cherchant une réplique qui ne vint pas.

jeudi 3 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (2)



Robert «Bob» Poulin


Chapitre 4




Après s'être raconté leur journée, Bob, solennel, prit la parole:
- Qu'est-ce que le monde penserait d'organiser une grosse activité pour fêter le début des vacances?
- J'espère que mes parents n'ont pas prévu quelque chose, dit Rock, l'air inquiet.
- Cé toujours comme ça avec le petit Rock à mouman, reprit Joe, le sourire fendu jusqu'aux oreilles.
Annie se tord. Une seule parole de Joe, un seul de ses sourires l'excitent. Bob la regarde avec un air de dire qu'elle ferait mieux de se calmer.


- Quand je parle d'une grosse activité, je parle de quelque chose d'important. Je pense que notre fonds de gang pourrait nous amener asez loin.
- Saint-Citron, dit Mario.
- Depuis le début de l'année on a fait pas mal de choses ensemble mais à chaque fois c'était des affaires ordinaires. Avec l'été, puis la fin de l'école, on devrait donner la claque.


Quand Bob parle, on sent réagir Joe par en-dedans:
- Pas une affaire de scout, j'espère. J'ai pas le goût de courailler des guernouilles, moé.
Annie se meurt. Caro la dévisage. À chaque fois que cela arrive, Annie prend son air bête puis allume une cigarette.


- Pourquoi ne pas aller à la pêche aux écluses? propose Mario.
- Ça fait longtemps qu'on parle d'aller sur l'île, on pourrait peut-être s'y rendre maintenant qu'on a le temps, continua Caro.
- Moé, j'aimera qu'on aille flâner dans Montréal, coucher sué bancs de parc pis rire un peu du monde, dit Joe avec l'air le plus sérieux du monde.
- Tu pourrais peut-être essayer du nouveau stock, lança Mario.
- O.K. les gars, soyons un peu sérieux, reprit Bob qui se promenait devant les balançoires.


À le voir aller et venir comme cela, chacun se doutait qu'il avait déjà une idée toute faite et se demandait comment la faire adopter par les autres. Ceux-là mêmes qui n'en reviennent pas à chaque fois de voir un gars de 13 ans, capable de mener la gang sans trop se faire haïr, à part de Joe, mais lui il chiale tout le temps et souvent c'est juste des farces.

- Je vous propose un camp sauvage. On pourrait partir tout de suite cette semaine. Il s'agirait d'avoir la permission des parents, de régler quelques petits problèmes d'organisation et hop!, on part.
- Et où monsieur Bob pense nous amener gentiment par la main? demande Joe, allumant sa cigarette à celle d'Annie.
- J'ai lu dans un livre scout... o.k. vous pouvez bien rire de mes affaires scoutes, mais c'est quand même que j'ai lu ça, qu'au nord de Montréal dans le parc national sur la route de Mont-Laurier, il est encore possible d'y faire du camping sauvage. Pas besoin de faire mille kilomètres pour se perdre en forêt.
- Faudra pas que j'oublie ma pompe...
- Ben non, sinon tu vas mourir, Rock, se moqua Joe.
- J'espère qu'il ne faudra pas trop marcher dans l'eau, grimper et toutes sortes d'affaires comme ça, pensa Caro qui n'est pas super sportive mais aime bien être avec la gang.
- Première chose, reprit Bob, sommes-nous tous d'accord avec l'idée?


On entendit un murmure parmi les autres. L'enthousiasme ne brisait pas des records mais, partir ensemble, camper loin dans le bois, se reposer en ce début de vacances, tout cela les poussait à être en faveur du projet. Annie semblait toute heureuse de se voir loin de la maison et proche de Joe.


Mario fit savoir que tous devront obtenir la permission de leurs parents. Joe riait dans sa barbe.
- On se donne rendez-vous ici, après souper. Il faut que chacun sache s'il vient ou pas, continua-t-il, proposant aux filles de les reconduire.




Chapitre 5




Dans la gang, tout le monde aime bien Mario. Sûrement parce qu'il blague tout le temps au point que parfois on ne sait plus trop s'il s'agit de farces ou du sérieux. Pour sa part, Mario s'entend à merveille avec les soeurs de Bob et cela depuis ce soir de septembre où ils se sont rencontrés. Parfois, il est mal pris entre ses goûts: il adore s'amuser avec des affaires de jeune et aussi avec des affaires de vieux, comme sa collection de vieil argent qui lui prend beaucoup de temps. On dirait, lorsqu'il en parle, que les autres soupirent car cela ne les intéresse pas vraiment. Il ne se prive toutefois pas de leur montrer une vieille pièce du temps dont on ne sait trop quel roi des vieux pays et cela lui fait plaisir...


En quittant le parc pour reconduire les filles, Mario, rarement nerveux, leur avoua:
- Je sais que Rock aura de la misère à voir sa permission.
- Pourquoi, demanda Annie en écrasant sa cigarette par terre.
- Tu fumes trop, dit Caro. Tu sais que papa n'aime pas cela.
- C'est sûr, il aime juste tes affaires. Moi, tout lui passe par-dessus la tête.
- C'est ce que tu crois.
- De quoi vous parlez, les filles, dit Mario comme pour rappeler sa présence.
- Des maudites affaires de famille, reprit Annie qui se rallumait une autre cigarette.
- Pour revenir à Rock, vous ne pouvez pas imaginer comment sa mère le couve. C'est incroyable! Il ne peut rien faire sans qu'elle craigne qu'il ne se fasse mal ou se salisse. On dirait qu'elle le traite comme un petit garçon de 5 ans. Toutes les enquêtes qu'elle a faites avant de lui permettre de passer les journaux avec moi, c'est incroyable! Pire, la première fois elle les a passés avec nous.
- Pas possible!, s'étonna Caro.
- Ça ne ressemble pas à Joe, lança Annie entre deux bouffées. Lui, il est libre; il fait tout ce qu'il veut, quand il veut, à l'heure qu'il veut. On croirait qu'il est ses propres parents.
- Peut-être, renchérit Mario, mais je ne sais pas s'il aime ça.
- Qui n'aimerait pas ça d'avoir des parents qui ne surveillent jamais? osa Annie.
- C'est peut-être pas juste ça le rôle des parents ou... ça devrait être juste cela, acheva Caro, les yeux baissés vers le trottoir.
- Toi, Caro, tu parles toujours bizarre, ajouta Mario, comme une autruche qui vient de se sortir la tête du sable.

Pendant que les trois se dirigeaient vers la maison des Poulin, que Joe perd son temps avant le souper qu'il prendra on ne sait pas où, Rock, la tête penchée, l'air essoufflé, entrait chez lui. Mario dit souvent de son meilleur ami qu'il est si petit qu'il pourrait passer n'importe où sans se faire voir. Des fois, Rock aurait le goût qu'on ne le voit pas, qu'on ne l'entende pas, qu'on ne le sente pas, qu'on ne lui parle pas... comme s'il souhaitait devenir une ombre, un être invisible.

- Salut mon tout-petit.
- Je ne suis pas tout-petit, maman, je suis simplement trop petit.
- Voyons ma puce, quand ses parents sont petits il ne faut pas s'attendre à être un géant.
- J'ai quelque chose d'important à te demander.
- Tu n'as pas fait de crise d'asthme à l'école, j'espère? Tes examens se sont bien pasés? Tu as bien dîné?
- Maman, s'il te plaît, j'ai quelque chose à te demander.
- Tu sais que tu peux tout me dire, mon chaton.
- La gang organise un camp et j'aimerais y aller.
- Mais tu n'y penses pas, mon tout-petit. L'asthme te fera mourir si je n'interviens pas rapidement. Y as-tu songé une seconde?
- J'apporterai ma pompe, mes médicaments et tout ce qu'il faut.
- Mon petit Rock d'amour, loin de la maison... et ton pipi au lit? C'est à quel endroit? Combien de temps?
- On ne sait pas exactement.
- Tu ne sais pas, c'est bizarre...
- Bob a dit que c'est dans un parc national au nord de Montréal.
- Comment allez-vous vous y rendre?
- Peut-être les parents Poulin.
- Il me semble que ce n'est pas tellement organisé, mon tout-petit. Qui ira avec vous? Pas ce Joe Belleau, j'espère!
- Il est correct.
- Tu trouves ça correct, la drogue, mon minou?
- Maman, Joe ne prend plus de drogue. Avant peut-être, mais depuis qu'il est dans la gang, c'est fini.
- Ça vous coûtera combien cette histoire?
- Avec le fonds de la gang, on a moins à payer.

Alors que le fils et la mère jasaient, monsieur Béliveau arriva. Il a toujours pensé, sans pouvoir le dire, que sa femme couvait trop son fils et n'aimait pas voir son garçon se promener avec des bijoux et sentir qu'à l'occasion, il se parfumait. Combien de fois en avait-il voulu en discuter avec sa femme mais elle défendait Rock, et le père au lieu de lancer une interminable discussion,capitulait. Cette fois-ci, il prit la parole.


On sentait dans sa voix qu'aucun commentaire ne serait toléré:
- J'ai entendu votre conversation. Moi, je te donne la permission, Rock. Je ne pourrai pas aller vous reconduire ou vous chercher, mais la chose que je souhaite, c'est que tu en profites et que tu viennes quand même avec vous en vacances, le mois prochain.
- Oui papa, merci.


Rock sortit de la cuisine et se retournant vers sa mère, vit qu'elle reniflait tout en séchant une larme dans le coin de l'oeil.
- Tout va bien se passer, lança-t-il vers sa mère.


Elle ne dit rien mais ça se sentait que le mari venait de lui imposer une cruelle défaite et cela devant son fils. Dans la famille Béliveau, un camp sauvage venait de troubler la quiétude habituelle...



Chapitre 6




Joe tournait en rond autour du parc. Il ne voulait pas être ni le premier ni le dernier à y revenir, mais il n'avait pas le goût de rentrer chez lui. D'ailleurs, chez lui, sans doute n'y avait-il personne, comme d'habitude! Son père part toute la semaine et ne devait pas revenir aujourd'hui alors que sa mère, ni Joe ni personne ne la connaît vraiment. Il faut dire que ce n'est pas toujours la même mère qui vit avec son père et Joe ne s'entend pas très bien avec les amies du paternel.

Joe venait de décider qu'il se donnait la permission de partir avec la gang et cherchait les mots pour le dire sans éveiller quelque soupçon que ce soit auprès des autres. Il n'aime pas qu'on en sache trop sur ses affaires de famille préférant laisser croire qu'aucun problème n'existe.

Alors que Joe allait et venait, Mario quitta les filles. Bob était arrivé depuis longtemps, avait jasé du projet à sa mère qui accepta immédiatement mais avoua hésiter pour Caro et Annie. Dans le fond d'elle-même, c'est surtout la présence de Joe qui l'inquiétait. Caro, ça pouvait aller mais elle trouve Annie tellement étourdie... Elle avait beau se dire que Bob veillerait sur elles, le grand Joe qui venait régulièrement faire ses devoirs à la maison ne quittait pas ses pensées et ses préoccupations. Monsieur et madame Poulin appréciaient Mario et Rock sans doute à cause qu'ils allaient à la même école que Bob et que celui-ci, en bon scout, celui qui dirigeait la gang avec un sens des responsabilités que les adultes reconnaissaient.

Au moment où ils filles entrèrent dans la maison, monsieur Poulin s'assoyait au salon. Bob partit vers sa chambre, sans doute pour regarder ses cartes et tracer quelques plans en prévision du camp.

Madame Poulin, une fois les filles dans la cuisine, dit:
- Robert m'a parlé du projet et je lui ai tout de suite accordé ma permission. Vous connaissez votre frère; votre père et moi aussi, de sorte que cela ne nous cause aucun problème. Je lui ai même dit que j'étais disponible pour aller le reconduire avec la camionnette.
- Comment, le reconduire? dit Annie réalisant ce que sa mère venait de dire.
- Je ne crois pas, et là-dessus je n'en ai pas encore discuté avec votre père, qu'il soit acceptable que vous soyez du camp. Nous pourrons examiner un endroit plus approprié pour vous. Vous n'y avez pas pensé tout de même: dans la forêt avec trois garçons dont on ne peut garantir l'honnêteté, du moins pas chez tous.
- Tu veux certainement parler de Joe, rétorqua Annie montée sur ses grands chevaux.
- Je parle de ce qui est bon pour mes enfants.

Le père froissait son journal, l'oreille attentive.
- Bob a la permission, lui? cria Annie.
- Ton frère Robert a la permission d'aller camper avec ses mais, en effet.
- C'est pas juste, hurla Annie. On est ensemble depuis le début de l'année, on fait les mêmes activités, on va aux mêmes endroits, on court ensemble tous les matins, on prend le même autobus et maintenant qu'on veut partir camper, c'est plus pareil!
- Rien n'empêche de vous inscrire au camp organisé par le Collège. Vous y retrouveriez des amies et tout serait en fonction des jeunes filles. Le camp de Robert, c'est un peu comme un camp scout.
- Ce n'est pas un camp scout, coupa Annie, c'est une activité de gang.

Pendant qu'Annie vociférait, le père sortit du salon, plia son journal puis se plaça entre sa fille rouge de colère et madame Poulin. Caro le regarda une seconde avant de baisser les yeux.

- Je crois que votre mère a raison. Pourquoi ne pas vous inscrire au camp du Collège?
Dans la voix de leur père, on ne le sentait pas aussi catégorique que sa femme.

- L'école est finie et on n'a pas le goût de partir avec le même monde, reprit Annie que la présence de son père avait un peu calmée.
Le père aurait mieux aimé entendre Caro mais elle avait les yeux tournés vers la fenêtre donnant sur la cour arrière. Elle paraissait triste ou désarmée. À chaque fois que son père l'approchait, elle frissonnait, ses mains devenaient froides et son coeur battait la chamade. Elle prit tout son courage pour parler:
- Je crois que maintenant les vacances arrivées, on pourrait bien oublier l'école. D'ailleurs les inscriptions pour le camp sont terminées depuis un bon moment. N'oubliez pas que Bob...
- ... Robert, coupa sa mère.
- ... sera avec nous, que vous connaissez les autres et qu'à notre âge, si vous n'avez pas confiance, eh! bien vous ne l'aurez jamais. Pensez-vous que c'est juste d'avoir une manière de décider pour les garçons et une autre pour les filles?
- Tu sais, Caro, la confiance c'est autre chose que de donner une permission ou pas, plaça monsieur Poulin tout en regardant sa fille aînée directement dans les yeux.
On sentait chez lui qu'il cherchait un moyen de sortir de l'impasse au moment où Bob se pointa dans la cuisine avec son air de chef en mal de donner des ordres.

- Les filles ont raison, maman. Bob savait toujours à qui s'adresser. Je te jure que si elles viennent, je m'engage à assurer la surveillance adéquate.
- Je n'ai pas besoin d'être surveillée, dit Caro.
- Moi non plus, reprit Annie.

Les parents Poulin semblaient pris dans un dilemne. Madame Poulin, à bout d'arguments, aurait souhaité que son mari fasse un peu plus autoritaire. Bob venait de clouer le cercueil. Pour sortir sans trop de déshonneur, elle ajouta:
- Votre père et moi seront d'accord à la condition que votre camping se déroule dans un endroit bien organisé avec tous les services et surtout de la surveillance, n'est-ce pas Rodolphe?

Le père regarda autour de lui, s'arrêtant sur chacun de ses enfants mais il fixait Caro:
- Une semaine... acheva-t-il.


C'est dans la chambre d'Annie que Bob et Caro se retrouvèrent après cette discussion plutôt enflammée. Sur les murs de la chambre, des posters de James Dean et des comédiens de Lance et Compte placardés sans trop d'ordre.

- Comment fais-tu pour aimer un comédien mort depuis plus de 30 ans?
- Tu sais Bob, James Dean est le symbole de la jeunesse du XXième siècle. Il a vécu à toute vitesse et mort de la même manière. Regarde-le et tu verras qu'il ressemble bien plus à un adolescent d'aujourd'hui qu'à un acteur de 1950. Annie venait de dire ces mots avec engouement.
- Sans doute que Joe lui ressemble, ajouta Bob.
- Je n'y avais pas pensé mais puisque tu le dis, reprit Annie écrasée sur son lit, les yeux perdus dans ses rêves de jeune fille.

Caro regardait par la fenêtre de la chambre, les lèvres tremblantes. Elle venait de parler comme rarement elle le faisait dans cette famille devenue la sienne alors qu'elle avait 3 ans. Les parents Poulin l'avaient adoptée, croyant que jamais ils n'auraient d'enfants. Mais quelques semaines plus tard, madame Poulin tombait enceinte d'Annie. Plus les années passaient, moins les gens s'apercevaient de la différence entre Caro et ses deux frère et soeur. Sauf Caro, qui elle la voyait la différence, cette différence dont personne sauf Pamy ne savait ce qu'elle contenait.

- On se retrouve avec un beau problème, chef, dit Caro.
- Lequel, répondit Bob qui nettoyait ses lunettes avec un petit air vainqueur.
- Annie et moi sommes du voyage mais ton idée de camp sauvage vient de prendre une débarque en maudite vie.
- Comment ça?
- Maman est d'accord pour le camping mais sur un beau terrain organisé avec de la surveillance en plus, pas tes histoires perdues dans le fond des bois.
- Tu as bien raison, s'inquiétait Bob. Comment annoncer cela à la gang?
- Notre grand chef devra être convaincant pour que les autres acceptent de camper à côté des grosses roulottes de famille pis de toutes ces activités super organisées d'un beau terrain de camping, ajouta Annie qui se rappelait qu'elle ne pouvait pas fumer dans sa chambre mais qui sentait le goût devenir de plus en plus impérieux.
- Nous en parlerons aux autres, dit Bob pour qui le beau projet de camp sauvage prenait tout d'un coup une allure imprévue.
- Il me semble voir Joe dans un camping comme ça, dit Caro en pouffant de rire.
- Qu'est-ce qu'il a Joe? demanda une Annie au bord de l'insulte.
- Rien, mais c'est pas tellement son style il me semble, finit Caro en riant.

On entendit madame Poulin appeler tout le monde pour le souper.

- On en parlera à la gang puis on décidera ce qu'il faut faire, termina un Bob légèrement soucieux.

mercredi 2 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud (1)




Chapitre 1




Dans le quartier nord de la ville de Rodon Pond, les rues sont beaucoup plus petites qu'ailleurs. On ne sait pas pourquoi mais c'est comme ça. La dernière rue débouche sur un petit boisé où les enfants du coin vont s'amuser, souvent y construire des cabanes dans les arbres ou jouer à la cachette.

Il y a très souvent des déménagements sur cette rue et les jeunes qui y vivent se rendent à l'école par autobus. Toute l'année, ils prennent le même, le 101. Et même encore ce matin de la fin du mois de juin où l'on sent bien qu'ils ont hâte qu'arrivent les vacances.

Cette année, dans le quartier, une super gang s'est formée. Pas trop nombreuse parce que les grosses gangs, c'est louche. Surtout avec le parc pas trop loin où, paraît-il, la drogue se passe comme c'est pas possible. Elle se compose de six jeunes: quatre gars, deux filles. C'est bizarre la manière dont ils se sont connus!

On pourrait penser puisque tous les jeunes du quartier prennent le même autobus qu'ils vont à la même école. Non, l'autobus les laisse à trois endroits différents.


Mario « Ti-Cote » Chabot et Rock Béliveau sont des vieux de la vieille. Nés sur cette rue, ils y ont grandi. Ils la connaissent par coeur jusqu'au petit boisé tout au bout et sont reconnus pour les coups pendables qu'ils ont pu y faire. Les voisins le savent et les redoutent. Ils ont le même âge, vont à l'école secondaire Polytec où, au cours des années, ils ont à l'occasion fréquenté la même classe. Toujours, ils sont demeurés de bons amis. De plus, ils s'occupent d'un petit commerce: tous les mercredis, ils distribuent plus de cent journaux dans le quartier. Au début c'était long et ennuyeux, mais avec le temps ils ont organisé leurs flûtes de sorte qu'avec les raccourcis, en moins de deux heures les journaux sont rendus à destination... à part quelques-uns lancés dans le bois afin d'alléger leurs sacs.

C'est en passant leurs journaux qu'ils ont connu Caro, Annie et Bob déménagés au début de l'année scolaire. Ils viennent du Nouveau-Brunswick que leurs parents ont dû quitter en raison de leur travail. Le père est fonctionnaire fédéral et la mère travaille pour une compagnie très importante dont le siège social est à Rodon Pond.

Les Poulin possèdent la plus belle maison de la rue et, semble-t-il, l'argent leur sort par les oreilles. On a qu'à regarder comment le frère et les deux soeurs sont habillés pour s'en apercevoir.

Les deux filles sont super belles et tous les gars de l'école Polytec n'ont d'yeux que pour elles. Elles vont au Collège de la Richesse, une école qui exige que les parents paient pour s'y inscrire. Bob va à l'école Polytec avec Mario et Rock.

Imaginez le soir où nos deux camelots, distribuant leurs journaux, se sont arrêtés devant la maison des filles! Ce fut un coup de foudre terrible et le départ d'une grande amitié.

Le frère est gentil, mais c'est autre chose. On dirait qu'il suit ses soeurs comme pour les protéger ou les défendre, on ne sait pas trop.

Revenons au soir de la première rencontre...

Ils se sont retrouvés cinq à se promener dans les rues du quartier déposant à chaque porte le journal de la semaine. Mario et Rock en profitèrent pour leur faire visiter le quartier. C'est à cette occasion qu'ils décidèrent d'organiser une soirée afin de permettre à ces nouveaux, mais surtout à ces nouvelles, de rencontrer le plus de monde possible. Ils avaient pensé aller au cinéma ou à la piscine, mais dans cette ville la piscine municipale ferme le premier septembre. Au cinéma, on présentait un film plate conseillé par les parents, style histoire d'amour où on parle pendant des heures assis devant un café et où plus rien d'autre ne se passe...

Ça c'était au début de septembre. Nous sommes maintenant à la fin de l'année scolaire et tout le monde se demande encore comment Joe a bien pu entrer dans cette gang?

Le soir du party chez les Poulin - le nom des nouveaux, des Acadiens - , il faisait beau et chaud. Tout le monde décida de suivre Mario et Rock dans le petit bois, pour y voir les cabanes. Il y en avait des fraîchement faites par les plus jeunes et des vieilles toutes en morceaux que les deux associés se souvenaient avoir construites quelques années auparavant...

Après cette courte visite, ils se rendirent au parc public. C'est là que Joe, le grand, assis et fumant avec d'autres, les vit et leur offrit une cigarette. Ils refusèrent (sauf Annie qui hésita un court instant, mais le regard désapprobateur de Bob était sans équivoque). Joe les suivit. On ne sait toujours pas pourquoi et lui non plus sans doute.

Mario et Rock n'aimaient pas tellement Joe surtout que les filles semblaient avoir un oeil sur lui. Bob, le frère protecteur, n'avait pas trop aimé cette visite mais avait tout de même accepté que le gars du parc les suive.

Voilà comment tout ça s'est formé, en ce début de septembre, à l'entrée des classes. Aujourd'hui, à quelques jours des vacances, c'est encore une gang même si bien des chicanes eurent lieu, principalement à cause de Joe et... des filles!




Chapitre 2


La gang cultivait ses petites habitudes, comme celle de faire du jogging tous les matins. On se doute bien que voilà une idée de Bob, le super sportif. Ils n'étaient pas tous là chaque jour mais la plupart du temps les habitants de la petite rue les voyaient passer en courant. Ils faisaient toujours le même trajet et s'organisaient pour ne pas rater l'autobus. Joe présentait souvent de bonnes excuses pour ne pas venir mais il était au coin de la rue pour prendre le transport scolaire. On l'avait changé d'école parce qu'il oubliait de se lever le matin et arrivait à Polytec, très en retard. Maintenant qu'il va au Patro, il a vite appris qu'il avait intérêt à ne pas manquer trop souvent. D'ailleurs, la gang le poussait à respecter le règlement de son école.

Après le jogging (sur semaine seulement ): départ pour l'école.
Au retour, ils se réunissaient au parc afin d'organiser les activités de la soirée. On les voyait se balancer dans le coin réservé aux plus jeunes et de loin on serait porté à croire qu'ils votaient pour s'entendre sur ce qu'ils allaient faire. Souvent, cela ressemblait à des parties de soccer; en hiver, ils jouaient au hockey. Après leur courte rencontre d'avant souper, ils repartaient sauf que les filles se faisaient un point d'honneur d'inviter Joe chez elles comme pour être certaines qu'ainsi il ferait ses devoirs. Bob aimait bien se rendre chez Mario ou chez Rock faire les siens. Une chose semblait faire concensus dans la gang: jamais ils n'entreprenaient une activité avant que toutes et tous n'eurent terminé leur travail scolaire.

Combien de fois ils écoutèrent de la musique dans le parc!

Ce parc où Joe avait tellement passé de journées à ne rien faire, de soirées à fumer avec d'autres jeunes que Caro semblait encore fréquenter. Tout cela avait commencé pour elle autour des Fêtes, mais on en reparlera...

Mario avait proposé que la gang se trouve un moyen de ramasser de l'argent afin de pouvoir organiser quelques activités comme aller au Forum voir jouer Les Canadiens, aller à la Ronde ou assister à des spectacles de rock. L'idée fut retenue et chacun fournissait quelques sous par semaine dans le fonds de la gang.

Le vendredi soir était sacré.
C'était la soirée de danse. Pour rien au monde, ils se seraient empêchés d'aller au BADABOUM - une salle pour les 13-17 ans, sans boisson - y passer la veillée. Ils eurent bien de la misère à convaincre Bob d'y venir puisqu'il déteste la fumée de cigarette et que là, beaucoup de jeunes fument à pleins poumons.

Après leurs activités, on les retrouve toujours au même endroit, chez PIT, un bar laitier ouvert à l'année. Caro y travaille.

Assis au fond de la place, une bonne bière d'épinette en main, ils en ont réglé des problèmes jusqu'au moment où Pit leur dise qu'il ferme dans pas grand temps, mais jamais ils n'auront réussi à faire installer un juke-box dans l'endroit. Pit déteste la musique forte et déjà, de voir des jeunes flâner dans son bar laitier tout en buvant leur bière d'épinette, ça lui tombe sur les nerfs. Tout lui tombe sur les nerfs au point qu'il envisage vendre son petit commerce. Peut-être que Mario et Rock l'achèteront un jour, on ne sait jamais...

Voilà le genre d'activités que faisait notre gang. Toujours, ils s'entendent une fois la décision prise et, rarement ne reviennent sur leur choix ou lâchent en chemin. Il y a bien Joe que les filles doivent pousser dans le dos mais dans le fond il aime bien cela se faire pousser dans le dos. Mais on dirait qu'Annie pousse plus fort que Caro.

Parfois ils connurent des ennuis avec d'autres jeunes mais jamais ils ne se sont battus même si Joe avait les poings fermés. Pas de problèmes non plus avec la police car ils ne se tiennent pas dans le coin des « drogués » lorsqu'ils stationnent au parc.

Une chose qu'il ne faut pas oublier, ce sont les centaines de coups de téléphone qu'ils se passent de l'un à l'autre pour tout ou rien. C'est, principalement les filles qui appellent; les gars, eux, se déplacent.


Chapitre 3


- C'est plate de toujours être essoufflé, même après un petit 15 minutes de jogging, dit Rock qui peine à reprendre son souffle.

En ce 21 juin, début de l'été, il fait un super beau soleil. Aujourd'hui s'annonce encore plus merveilleux parce que c'est la dernière journée d'école, la première des vacances. Dans l'autobus on sent beaucoup de nervosité.

- Les examens m'énervent tellement que je me demande si je vais les réussir, reprend Rock assis à côté de Bob.

Ce dernier jouait avec une balle aki. Bob, malgré son âge, paraissait toujours calme et c'était remarquable, à chaque fois qu'un problème ou juste un énervement touchait un membre de la gang, c'est à ses côtés qu'il se retrouvait. Rock, le grand nerveux, était près de lui dans l'autobus scolaire qui amenait tout le monde à l'école.

Joe, écrasé dans le fond, faisait son homme parce qu'à son école on passait la journée aux glissades d'eau. Annie le regardait et dit à Caro:
- Joe est encore plus beau en shorts. As-tu vu comme il est musclé? C'est vraiment lui le plus beau gars du quartier.
- Ouais, mais il m'énerve pas mal avec sa drogue, répondit Caro.
- Tu sais la drogue, des fois c'est des histoires compliquées.
- Comme les histoires de famille, reprit Caro qui semblait dans la lune.
- Qu'est-ce que tu veux dire, Caro?
- Rien. Oh! rien.

Mais dans sa tête, elle ne pouvait oublier cette soirée du temps des Fêtes à laquelle elle avait assisté. Dans sa classe, il n'y a que des filles et elles décidèrent d'organiser un party avant Noël. Caro y alla sans savoir qu'elle serait mêlée à une drôle d'histoire qu'elle ne pourrait raconter à personne.

Lorsqu'elle vivait au Nouveau-Brunswick, Pamy savait tout parce qu'elle était la seule au monde à qui Caro ouvrait son coeur. Depuis le déménagement, elle n'a plus d'amie sincère. Il y a la gang... mais ça ne remplace pas une grande amie.

Lors de cette soirée, elle se retrouva avec autant de garçons que de filles, mais surtout de la drogue. Les parents étaient sortis et les jeunes, seuls dans le sous-sol, en profitèrent.

Caro n'aime pas la drogue mais elle se sentit comme prisonnière. Tout le monde insista, lui disant qu'elle était bien niaiseuse de ne pas essayer; de toute façon, elle ne pouvait pas en parler sans y avoir touché; qu'avec Joe Belleau, ça devait pas mal sauter dans leur gang. Toutes les raisons qu'on lui servit la rendirent nerveuse et surtout, perdante.

Elle fuma un joint et ce fut comme si elle venait d'entrer dans une cage. Elle n'aima pas la sensation et surtout le fait de voir ses amies du Collège écrasées par la drogue, affalées sur les garçons. Pas tellement beau comme spectacle!

À la fin de la soirée, Caro sut qu'elle ne devait plus jamais revoir ce groupe mais qu'elle risquait d'être poursuivie: soit qu'on veuille lui en vendre ou acheter son silence. Poignée au fond d'elle-même et combien loin de Pamy, elle décida d'écrire à son amie acadienne afin de se soulager. Cette soirée n'était pas encore effacée de sa mémoire et peut-être ne s'effacerait-elle jamais!

Avant de descendre de l'autobus, Bob fit dire à tout le monde que la gang devait se retrouver au parc en fin de journée. Il dit à Rock de ne pas s'énerver avec l'examen d'écologie, que ses notes de l'année étaient bonnes et qu'il n'y avait pas de raison de paniquer. Dans sa tête, Bob se dit:
- Il sent drôle aujourd'hui. Sûrement les nerfs...

Le trajet de l'autobus scolaire était organisé de façon telle que les filles arrivaient à l'école les premières, les gars de la Polytec par la suite et finalement Joe descendait.

Caro et Annie participeraient aux Olympiades du Collège mais ne s'attendaient pas à gagner de médailles. Caro n'est pas de nature très sportive et Annie qui fume en cachette, n'a aucune endurance.

Entrant dans la cour d'école, Annie avait encore la tête à Joe qui courait prendre le transport pour les glissades d'eau. Les surveillants de l'école du Patro semblaient toujours surpris de le voir arriver le matin comme si la veille était continuellement son dernier jour de présence. La gang le supportait bien et, sans jamais le dire, Joe tout au fond de lui-même aurait souhaité rester à Polytec avec les autres. Depuis ce soir de septembre où il avait décidé de suivre les cinq autres, tout ce qu'il avait fait auparavant le tracassait, pas terriblement mais le tracassait quand même

À quatre heures, les filles ne ramenèrent effectivement aucune médaille...
Rock mentionna à Bob et Mario que son examen s'était bien passé...
Joe, les cheveux encore mouillés, premier à entrer dans l'autobus scolaire, retenait un goût de crier qui grouillait en lui...

Comme à leur habitude, les Six se retrouvèrent aux balançoires du parc.

mardi 1 mai 2007

Le cent soixante-quatrième saut de crapaud

Comme vous avez bien apprécié UN DOUBLE EXIL, le roman-jeunesse écrit en 1993 avec le groupe 31... je vous en offre maintenant un second: L'HISTOIRE QUI NE DEVAIT PAS AVOIR DE FIN.

Celui-ci également est une oeuvre scolaire mais avec un autre groupe d'élèves et une autre école de la Rive-Sud de Montréal. En fait, c'est à la lecture de celui-ci que le deuxième est né. En effet, les élèves du DOUBLE EXIL souhaitaient vivre aussi une expérience de création.

Je vais déposer trois (3) chapitres par jour durant le mois de mai. Aujourd'hui, c'est l'introduction qui se veut une explication de la démarche.

Bonne lecture.




L'HISTOIRE QUI NE DEVAIT PAS AVOIR DE FIN

INTRODUCTION


Pour l'homme de la brousse qui ne sait pas compter au-delà de ses dix doigts, le nombre onze est inaccessible. Bernard Shaw

Écrire avec ceux qui ne savent pas écrire sans faire une faute par mot, est-ce un argument pour ne pas écrire?

Jean Hébrard dans « Rôle du parler dans l'apprentissage de l'écrit » soutient que parler, lire et écrire sont des activités langagières. C'est le langage. Il dit qu'apprendre à lire c'est avant tout apprendre à écrire.

Parmi les difficultés de nos élèves, un obstacle majeur se situe au niveau d'apprendre à faire des hypothèses sur un texte et de les vérifier. Longtemps, on leur a montré à déchiffrer, à décoder, afin de mieux lire. L'effet fut de les rebuter, les éloigner de l'écrit au point qu'ils risquent de s'handicaper pour le reste de leur vie face aux mots, aux phrases et partant, aux livres.

Écrire ce roman, ce récit ou cette histoire avec dix-sept adolescents de 13 à 15 ans présentant des difficultés graves d'apprentissage, s'appuyait sur les concepts suivants: les recherches sur le cerveau droit, la pédagogie ouverte selon Claude Paquette, l'apprentissage par la créativité d'André Paré et les théories de la lecture de Jean Hébrard.

La démarche que nous avons suivie s'appuie sur ces paramètres. L'idée. venue en novembre 1990 au retour d'un camp à Ste-Victoire. fut proposée à un groupe qui se cherchait, qui n'allait nulle part...

La première étape couvrit toute la recherche d'idées afin d'établir le scénario. Le cerveau droit se laissa aller pendant des heures, alimenté par des revues, de la musique, des exercices de relaxation.

En deuxième étape, nous avons travaillé à déceler une ligne directrice à travers ces images transformées en idées. Un scénario et un plan en surgirent.

Nous avons, par la suite, créer nos personnages. Tout au long du projet, chacun avait à les défendre, les situer dans l'histoire et les aider à réagir aux diverses situations qu'ils ou qu'elles allaient devoir vivre.

Pour alimenter notre création, nous posions un problème relié aux éléments de l'histoire. Chacun y allait de ses hypothèses. Une mise en commun faisait éclore ce qui se retrouvait dans le livre.
J'avais comme responsabilité de réécrire les résultats en « écriture pour tous ». Par la suite, nous relisions et réécrivions le texte s'il n'y avait pas unanimité. Partout dans la démarche le concept de la divergence vers la cohérence de Claude Paquette nous a permis d'avancer.

Pendant des mois, les dix-sept sont devenus à un certain moment Joe, Mario, Rock, Annie, ou Caro. J'oubliais Raccoon. Ils les ont suivis jusqu'à l'étang. De là commence cette vérittable aventure, ce camp sauvage qui deviendra initiatique pour chacun.

Il y a chez cette gang un peu de leurs créateurs avec leurs espoirs, leurs problèmes, leurs idéaux et sûrement leur regard vers l'avenir.

Jusqu'où le fantastique et la réalité se mêlent-ils? Y a-t-il finalement dans notre vie ce mélange parfois explosif des deux?

Et cela a donné la création que vous avez entre les mains.

C'est beaucoup la vie de six jeunes qui vivront le passage de la réalité au fantastique et qui en reviendront se demandant où se situent l'un et l'autre. Se demandant si la réalité, parfois, n'est pas mêlée au fantastique au point qu'on n'arrive plus à les démêler.

C'est aussi la solitude en groupe. Cette volonté de vivre de ses propres ailes avec toute l'incertitude que cela signifie. C'est regarder l'autre à partir de références qui s'écrouleront parfois lamentablement. C'est aussi l'expérience de jeunes qui, tout en regardant les autres, réagissent, se situent par rapport aux problèmes de leur âge.

C'est le groupe, cette si complexe organisation qui souvent nous est imposée et sur laquelle on a peu et parfois aucune influence. C'est le groupe mais l'individu qui cherche à s'y intégrer sans perdre son intégrité. C'est moi et mon « qui suis-je? » fondamentalement adolescent. L'insécurité de vouloir se dire tout en se cachant derrière des modes, des attitudes, des déguisements.

Et ce vouloir si fort de dire, de crier le vide qui nous habite parfois lorsque face à nous-mêmes. L'identité cherchée et la découverte au plus profond de soi de cette grandeur oubliée d'un être humain hier si petit, aujourd'hui si démuni et demain si plein d'espoir, de fureur de vivre.

C'est la nuit qui tombe et la peur qui nous envahit. La peur qui se colle à nous, triste héritage avec lequel il faut composer. L'inquiétude comme manière de vivre et la mélancolie, ce problème d'homme qui ne nous appartient pas en exclusivité.

Les Six vous arrivent. Ils sortent de la tête de dix-sept adolescents qui ont souffert avec eux, les ont protégés, les ont regardés marcher, les ont abandonnés quelque temps puis les ont repris et les ont encouragés.

Ils vous les laissent. Ils les ont aimés comme on aime un ami que l'on découvre au jour le jour. Ils les ont vus se transformer et essayer de rejoindre ce qu'ils voulaient devenir.

Faites-y attention. Ils nous sont précieux. Raccoon aussi! Ils nous sont précieux car ils nous auront permis, durant dix mois, de nous poser des questions sur nous-mêmes. De nous comparer non pas à ce que nous étions mais à ce que nous serons.

Faites-y attention! Et faites attention à partir de maintenant aux triangles, à tout ce qui donne 9 lorsque l'on additionne les chiffres.
Le roman, le livre ou l'histoire, c'est à vous de choisir, vous le remarquerez a 63 chapitres... il s'est achevé le 27 mai 1991...
63, ça donne 9.
27, ça donne 9.

Bonne lecture et sachez qu'il suffit pour écrire non pas de savoir placer des mots sans fautes l'un à côté de l'autre. Il faut un cerveau créateur qui génère des idées. Et nous trouvons les nôtres... géniales.

Je finirai en citant Shirley MacLaine: « ... le pourquoi des choses n'importe pas, c'est le comment qui compte. »

Jean Turcotte
Enseignant
Le 3 juin 1991

samedi 28 avril 2007

Le cent soixante-troisième saut de crapaud

Voilà. Vous venez de recevoir UN DOUBLE EXIL.


Sur 21 chapitres. Roman écrit avec la complicité d'un groupe d'élèves en cheminenemt temporaire - ce qui veut dire en langue commune, des élèves accusant en moyenne une ou deux années de retard dans leur parcours scolaire - au cours de l'année académique 1993-1994.





Il est apparu intéressant au crapaud de reproduire ce roman qui déjà se présente sous forme de livre, pour deux raisons. La première: il reprend vie et se projette sur une toile à la fois immense et imprévisible. Va savoir qui le recevra? Déjà, il est dans quelques écoles québécoises et africaines, dans la bibliothèque de quelques universités où des enseignants en pédagogie l'ont placé sur leur liste d'oeuvres à lire.

La deuxième est toute simple. Nous célébrons aujourd'hui même le 40ième anniversaire de l'ouverture de l'Exposition Universelle de Montréal qui pendant six mois, sous le thème TERRE DES HOMMES aura permis aux Québécois de s'ouvrir sur le monde en le recevant et le laissant s'infiltrer dans nos cerveaux et nos consciences.

Le crapaud ne croit pas se tromper en disant que la Révolution Tranquille du début des années 1960 permit au Québec de passer de la ruralité à l'urbanité, et qu'Expo'67 représente le saut vers le monde. Quarante ans plus tard, ceux et celles qui l'ont vécue avec ou sans passeport et, sans aucune présomption, ceux et celles qui étaient directement sur place, jour après jour, sur ces îles que les Témoins de Jéhovah prédisaient qu'elles allaient s'engloutir dans le fleuve Saint-Laurent et couler lamentablement jusqu'aux enfers... que cette époque fut un des événements majeurs de leur vie.


Le crapaud y était. Il se souvient d'avoir travaillé d'avril à septembre sur le site de LA RONDE, à raison de deux cents dollars par semaine (ce qui permit de moins emprunter pour les études), de jour ou de nuit, d'avoir vu défiler plus de cinquante millions de personnes (ce qui équivalait à plus de dix fois la population québécoise, près de trois fois la population canadienne de 1967), d'avoir pu visiter tous les pavillons thématiques ou nationaux, d'avoir entendu parler des langues qu'il lui serait difficile de nommer, s'être émerveillé devant des gens vêtus de manière si différente... Avez-vous remarqué à quel point la différence nous arrive d'abord par ses allures extérieures? Il me souvient de ma première femme voilée (entièrement) rencontrée à Londres en 1976... le choc! À combien d'occasions, sur cette terre des hommes - aujourd'hui, il faudrait dire terre des humains pour faire plus global - le même choc m'est parvenu? Difficile à dire, chaque jour lui apportait son lot de découvertes et d'émerveillements.


De sorte que les élèves du groupe 31 qui allait pondre UN DOUBLE EXIL furent entièrement fascinés par ce moment de l'histoire du Québec et décidèrent de le mettre au coeur même de leur histoire. Les questions qu'ils posèrent! Les recherches qu'ils firent! Seul le Japon eut son équivalent.
Vingt-cinq ans pour un adolescent de 15 ans, c'est de l'ordre de la préhistoire. Imaginez alors ce que peut représenter celui qui avait vingt ans en 1967 et découvrait le monde...


Car pour le crapaud, ce fut cela: la découverte du monde. Il connaissait de par les livres et les atlas, le nom des pays d'Europe et d'ailleurs, parfois leur capitale et avec un peu de chance, s'il s'agissait d'un pays libre ou communiste. Guère plus. L'Expo'67 lui amena tout cela directement à côté de son petit étang personnel. En parler aux élèves fut pour lui l'occasion de revivre ces moments uniques qui, au-delà du travail quotidien et parfois harassant, portaient son lot inestimable d'informations et de regards sur des ailleurs encore inconnus quelques mois auparavant.

40 ans! Ça questionne le temps. Ce matin du 28 avril 2007 - dans quelques heures sera l'ouverture d'Expo'67 et je revois Jean Drapeau, Pierre Dupuys, Daniel Johnson et Lester B. Pearson, fiers et rayonnants sous un soleil encore un peu frisquet - le crapaud retourne la tête et mesure à quel point il aurait pu être fondamentalement un autre n'eût été de ce printemps/été de l'année de ses 20 ans.


Bonne journée spéciale à toutes celles et à tous ceux qui y travaillèrent. Aussi à toutes celles et tous ceux qui y sont venus. Tous et toutes ne peuvent que s'en souvenir, se rappeler tel ou tel événement les ayant marqués.

Et salutations spéciales à tous les élèves du groupe 31 de l'année 1993-1994... qui, à leur tour, ont maintenant vingt-cinq ans.




* Le crapaud vous glisse quelques photos qu'il n'a pu ajouter tout au long des divers chapitres mais qui s'avéraient pertinentes.


vendredi 27 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*22)

Chapitre 21
Le dernier avion

Patrice avait consulté tous les documents que madame Yann Ik lui avait remis. Celui qui l'intéressa davantage mentionnait que Gansou, sa mère, à chaque fois qu'elle revenait au Canada poursuivre sa recherche sur les exilés japonais, le faisait en mai. Qu'elle s'arrêtait dans un petit appartement du centre de Vancouver, tout près d'un centre international japonais.

La vieille dame lui avait confirmé que sa dernière rencontre avec elle remontait à 1980, aux dates environnant son anniversaire. Y avait-il un présage?

Était-ce cela qui poussait Patrice à vouloir se rendre à Vancouver? Une chose était certaine, il ne se satisfaisait plus de connaître ses allées et venues en 1967 et en 1968, il irait plus loin. Et cela voulait dire jusqu'à la porte du Pacifique.

Pourquoi avait-elle décidé de cesser de revenir après 1980? Le fait que son travail universaitaire soit achevé pouvait-il être la seule raison? Pourquoi, maintenant que plus rien n'empêchait leurs retrouvailles, abandonnait-elle l'espoir de le retrouver? Madame Yann Ik lui avait-elle caché un autre mystère?

Patrice jonglait avec toutes ces questions quand le téléphone sonna.
- Oui, je descends tout de suite, confirma-t-il à Alex qui l'attendait depuis un bon moment à la salle à manger.

Éric dormait paisiblement dans un coin de la chambre de Patrice. La nuit lui avait été pénible. À plusieurs occasions, son sommeil avait été dérangé par des cauchemars qui lui arrachaient des cris où s'emmêlaient l'effroi et la confusion. Patrice crut inutile de le réveiller et alla rejoindre son ami.

- L'inspecteur Ducarm m'a invité à assister à ton grand coup.
- En Shelby, j'imagine?
- Non, c'est trop dangereux. Il m'a demandé de n'en parler à personne mais cette histoire leur permettra de démembrer un réseau de la pègre qui agissait depuis Montréal.
- Les informations étaient donc exactes, constata Patrice.
- Je ne peux pas t'en dire beaucoup plus mais je sais qu'on allait profiter d'un défilé...
- Sûrement celui de la Fête des travailleurs, nous sommes le premier mai.
- ... qui doit justement passer devant la banque en question.

Alex avait l'impression d'être dans le secret des dieux. Il n'avait quitté l'inspecteur Ducarm que tard en soirée et devait, aujourd'hui, être aux premières loges. La ville de Toronto n'était plus ce grand espace cosmopolite et anonyme. Il y avait trouvé presque un ami, amateur comme lui de voitures, qui lui fit visiter les dessous et les dessus de ce qu'on appelle maintenant la métropole canadienne.

- Ils ne savent pas ce qu'ils vont faire avec le cadavre de Steve et l'inspecteur aimerait que tu communiques avec lui au sujet d'Éric.
- J'imagine qu'ils doivent rapatrier la dépouille à Montréal.
- Et l'autre aussi, je crois.
- Ça m'apparaît évident, constata Patrice.

Il se doutait qu'Éric ne pouvait aller plus loin. De toute façon, son voyage achevait ici. Ce qu'il avait à apprendre lui était sauté en pleine figure depuis sa descente de la limousine, rue Hochelaga à Montréal.

- Il est mûr, je crois, pour passer à autre chose. La vie qu'il a menée jusqu'à maintenant, il en a possiblement assez. Pas chanceux mais il s'en tire un peu mieux que Steve.
- Un peu, en effet, approuva Alex qui terminait son quatrième café.

Alex expliqua à Patrice que la Shelby serait utilisée lors de l'après-midi mais qu'il ne serait pas le chauffeur. On s'en servirait pour bloquer l'entrée principale de la banque.

- Est-ce que tu te rends au poste de police ce matin? s'informa Patrice.
- Quand tu es prêt, on part.

Patrice remonta à la chambre. Éric fumait. Il avait placé une chaise face à la fenêtre et prit la parole tout de suite lorsqu'entra son «nouveau» nouveau protecteur:
- Ils vont me retourner au centre?
- Tu ne peux tout de même pas demeurer à Toronto.

Patrice vit qu'il avait pleuré. Son visage avait pris un coup de vieux depuis quelques heures. Ce qui le caractérisait principalement, cette volonté de ne s'accrocher à personne, cette façon de narguer les gens, cette manière de se faire détester par tout le monde, semblait s'être amenuisé un peu aux yeux de Patrice.

- Ceux qui disent qu'ils n'ont pas peur de la mort, c'est parce que jamais elle ne s'est approchée d'eux.
- J'ai connu un jeune homme quadraplégique, du même âge que Steve. Il vivait dans un centre dispensant des soins prolongés.
- Pendant un de tes stages?
- Le premier. Il s'appelait Marc. Un accident à la colonne vertébrale en motocyclette l'avait couché sur une civière, immobile et sans aucun espoir de marcher, de bouger, jamais.
- Il n'est pas mort, au moins!
- C'est la première réaction que j'ai eue en le voyant. Mais ce n'est pas cela que lui disait.
- Et il disait quoi?
- Qu'il souhaitait qu'on l'aide à mourir parce que toute façon, il ne pouvait plus rien faire de son corps. Il ne pouvait même pas manger seul. Seuls les yeux bougeaient. Au début, sa blonde venait puis ses visites se sont espacées. À la fin de mon stage, six mois plus tard, elle ne venait plus.

Un silence s'installa dans la pièce. Éric alluma une cigarette alors que Patrice, debout au centre de la chambre, le regardait comme s'il s'agissait de la dernière fois.

- Un soir, je m'en allais, Marc a demandé à me voir. Il savait que mon stage était terminé. Je me suis approché de lui. Il pleurait. Pour une des rares fois dans ma vie je compris que le drame de quelqu'un ne fait pas souffrrir que lui. Je me sentais entièrement impuissant. J'étais là, debout comme je le suis présentement, regardant en silence des larmes couler sur ses joues sèches. Et je suis parti.

Éric se tourna vers Patrice.

- Sais-tu s'il est mort aujourd'hui?
- Ce n'est pas important pour moi de le savoir, l'essentiel fut de le voir pleurer et de comprendre que je ne pouvais rien pour lui et, pire encore, qu'il ne pouvait rien pour lui. Lorsqu'on est rendu à ne plus pouvoir rien faire pour soi, j'imagine que c'est ça la souffrance totale.
- Quand vont-ils me retourner à Montréal?
- Nous allons rendre visite à l'inspecteur Ducarm, c'est lui maintenant qui a tout le dossier dans les mains.

Éric retourna vers la fenêtre.

LES DERNIERS DÉTAILS

Le Dodge souhaitait revenir à Montréal tôt lundi matin. Monsieur Georges avait insisté pour qu'il ne quitte l'hôtel York qu'une fois l'affaire de la Manhattan Bay Street Bank achevée. Il ne se douta donc de rien lorsqu'on frappa à sa porte et qu'une douzaine de policiers en civil s'emparèrent de lui.

- Le petit ..., jura-t-il en quittant sa chambre, très bien escorté.

L'inspecteur Ducarm annonça au groupe de Québécois qui emplissait son bureau que la contre-attaque était en marche et qu'ils pouvaient se rendre, Alex et lui, sur Bay Street.

- Éric Tanguay, c'est bien toi? interrogea l'inspecteur.
- Oui, répondit l'adolescent, fixant Patrice dans les yeux.
- Ta participation dans l'avortement de cette affaire aura été capitale. Je suis déçu pour ton copain. J'aimerais te dire avant que tu retournes à Montréal que dans le rapport que je vais écrire, je ferai mention qu'en aucun cas tu as nui à la justice... au contraire.
- Et Steve?
- Son corps sera remis au ministère de la Justice du Québec. D'ailleurs, on doit envoyer quelqu'un pour se charger de vous deux. Il devrait être ici dans la journée. D'ici son arrivée, je te demande de ne pas bouger du poste. Compris?
- Oui, monsieur.

Alex, de nouveau occupé au modèle réduit, reçut l'ordre de partir. Patrice ne les accompagnerait pas; il vint à la hauteur d'Éric.

- Salut Éric, j'espère qu'on se reverra un jour.
- Quand pars-tu pour Vancouver?

En entendant cela de la bouche d'Éric, Alex s'immobilisa et se fit heurter par l'inspecteur qui endossait son imperméable.

- Qu'est-ce que j'ai entendu? gronda-t-il.
- Mon voyage n'est pas encore terminé.
- Et encore une fois, je l'apprends après tout le monde. Je me demande bien ... et il s'arrêta. Tu ne changeras jamais.

Les salutations de Patrice et d'Éric furent brèves mais senties. L'adolescent et le psychologue n'étaient pas du type expressif. Une poignée de main, un regard rapide et les deux reprendraient leur route, l'une vers l'est, l'autre vers l'ouest.

- Je dois récupérer mes choses à l'hôtel, mon avion part vers quinze heures, dit Patrice.
- Et la camionnette? s'informa Alex, inquiet.
- Monsieur Dom Hi Nic a accepté de la garder, le temps que je fasse l'aller-retour jusqu'à Vancouver.
- Et après Vancouver, c'est quoi?
- Aucune idée, admit Patrice qui saluait son ami et l'inspecteur.

La Shelby était déjà partie se poster devant la banque de sorte qu'ils montèrent dans une voiture banalisée de la police de Toronto. Installés à quelques pas de la banque, ils virent le défilé se mettre en branle.

À L'AÉROPORT




- Vous êtes particulièrement chanceux, monsieur Lanctôt. Vous serez sur le même vol que les Canucks de Vancouver.
- Croyez-vous qu'ils reviendront à Toronto?
- Je l'espère, reprit la responsable de la compagnie aérienne, sinon ça voudra dire que nos Leafs seront éliminés. Mais vous savez, ça ne me dérange pas tellement; j'aime beaucoup Pavel Bure.
- Vous aussi?
- Que voulez-vous dire?
- Rien, madame, rien du tout.

Patrice prit un journal au kiosque à journaux, une bouteille d'eau et alla s'asseoir tout prêt d'un poste de télévision qui annonçait un bulletin spécial d'informations.

- Nous venons tout juste d'apprendre qu'une très importante tentative de vol vient d'être évitée à la Manhattan Bank. C'est l'inspecteur Ducarm de la police de Toronto qui dirigeait une centaine de policiers. Apparemment, des informations de dernière heure seraient parvenues à la police et selon un de nos reporters sur place, il y aurait un lien entre le jeune homme retrouvé pendu, hier, sur la rue Yonge et les manoeuvres policières qui se sont déployées sur Bay Street. L'enquêteur a dû agir rapidement parce qu'une très importante charge de dynamite aurait été installée à l'entrée arrière de l'édifice. L'explosion aurait pu faire, selon l'inspecteur Ducarm, plusieurs victimes, les malfaiteurs prévoyant profiter du défilé de la Fête des travailleurs pour détourner l'attention de la sécurité.

Pendant que l'annonceur continuait à donner des informations, Patrice vit l'inspecteur Ducarm sortir sa pipe et se préparer à répondre aux questions des journalistes qui l'assaillaient. Alex ne se tenait pas trop loin derrière lui et semblait fier de faire ses premières armes à la télévision. Sans doute se demandait-il si l'émission était retransmise à Saint-Camille.

- Le vol 031 en direction de Vancouver est prêt pour l'embarquement. Tous les passagers sont invités à se présenter à la porte C du côté ouest de l'aéroport.

Patrice prit son bagage et s'y rendit. Il eut beaucoup de difficulté à passer tellement étaient nombreux les journalistes qui couvraient le départ des joueurs de hockey.

Le voyage lui parut long. Ils firent escale à Calgary mais on invita les passagers à ne pas descendre et finalement, ce fut Vancouver.

Patrice suivait les autres voyageurs tout en se laissant mener par le tapis roulant. Il faisait presque nuit lorsqu'il déposa son sac à dos en face du comptoir de location de voitures de l'aéroport.

Il ne remarqua pas cette dame japonaise d'une quarantaine d'années qui s'en allait prendre un avion, direction de Toronto.




FIN

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 26 -

Monsieur Saint-Pierre s’interrogeait : s'arrêter au presbytère ou rejoindre son ami Cloutier. L'employé de la ville, en service comm...