vendredi 13 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*9)


Chapitre 8
Visite rue Fullum...



Caroline avait vite compris qu'avec Patrice, il ne fallait pas poser de questions. Tout devenait clair et limpide si on acceptait de laisser le temps jouer. Ce téléphone reçu ce matin à la bibliothèque, la rassura tout en la bouleversant. Elle devait lui préparer tant de choses et lui sortir assez d'argent pour un voyage, si subitement décidé. Elle ne pouvait se chasser de l'esprit que quelque chose de tout à fait spécial se passait. Refusant d'entrer dans ce que Patrice appelait la paranoïa, elle se fiait entièrement à lui. Le rendez-vous aurait lieu la nuit prochaine dans un petit hôtel de la Rive-Sud, à deux kilomètres du pont Jacques-Cartier, direction des États-Unis.

Alex ne devait rien savoir pour le moment sauf que Patrice devait se rendre à Québec pour une entrevue au Ministère des Affaires Sociales. Mais ils devaient se tenir prêts, Alex, Bianca et elle-même à le rejoindre s'ils les appelait.
Caroline chassait de sa tête toute question l'éloignant de son travail et utiliserait son heure de dîner pour récupérer ce que Patrice lui avait demandé. Elle ne vivait plus que pour le rendez-vous de cette nuit...


- On part, dit Patrice en réglant la note.

La jeune employée lui jeta un regard charmant accompagné de son plus beau sourire. Éric la dévisagea et reçut une grimace qui voulait en dire bien long.


La camionnette prit la direction est, ce qui fit dire à Éric qu'ils allaient soit reprendre la Hochelaga ou retourner chez sa mère. Mais il savait ou il commençait à savoir que les questions ou les rouspétages ne menaient nulle part.


- Prends l'enveloppe et ouvre-la. J'ai dit l'enveloppe, pas autre chose.

Éric s'exécuta en faisant attention de ne rien briser. Déjà, en lui, il sentait que l'aventure dans laquelle il était embarqué dépasserait en suspense tout ce qu'il avait vu jusqu'à maintenant. Et ce n'était pas nécessairement ce qu'il désirait.


D'une main, Patrice tenait le volant, de l'autre une liasse de papiers. Ses yeux allaient de la route aux documents.

- Intéressant? demanda Éric qui sentait un besoin de nicotine monter en lui.
- On retourne chez ta mère.

Éric laissa tomber sa tête sur le dossier du siège. Par habitude, il gardait toujours les mains sur ses genoux et la ceinture bien bouclée. Pas un seul mot ne sortit de sa bouche. Il savait qu'il jouait toujours un bout de sa vie lorsque Patrice, ne reculant devant rien, l'informait de quelque chose.

- À vos ordres, colonel.
- Tu vas t'étendre dans le fond de la camionnette, le temps que j'aille sonner. Notre histoire peut très bien commencer ici.
- Ou finir, soupira Éric, le moral complètement à plat.

Patrice s'arrêta devant la maison de la rue Fullum. En sortant, il nota que la rue Hochelaga et le fleuve étaient à égale distance de la maison. Après un coup d'oeil autour de lui, il traversea et grimpa au balcon de la vieille habitation à deux étages. La mère d'Éric logeait au deuxième. À cette heure-ci du matin, elle devait bien être là.

- Vous êtes la mère d'Éric Tanguay?
- Qui êtes-vous? De la police?

La femme paraissait beaucoup plus vieille que son âge. Nerveuse, tendue, ses yeux bougeaient dans toutes les directions à la fois: elle ne connaissait pas cet homme.

- Il est populaire, ce petit fouteur de troubles!
- Puis-je entrer, madame?
- Ça fait trois jours que je ne dors plus à cause de lui. Quand ce n'est pas le centre qui téléphone, c'est la police ou encore ses amis qui veulent savoir où il est.
- Puis-je?
- Allez-y donc, un de plus ou de moins, c'est pareil.

Patrice se retrouva dans le salon, une pièce dont les meubles défraîchis dataient de plusieurs années. Le téléviseur fonctionnait et la mère d'Éric le ferma avant de s'asseoir sur une berceuse au dossier de laquelle pendait un châle vert émeraude.

- Je suis plus capable, monsieur, dit-elle, en examinant ce personnage inquiétant. Êtes-vous, vous, capable de comprendre que je n'en peux plus. C'est plus fort que mes résistances. Quand ce n'est pas son père, c'est lui. Je suis au bout du rouleau.

Patrice la laissa parler. Toujours debout, il se dirigea vers la fenêtre.

- Vous pouvez vous asseoir, monsieur. Monsieur?
- Patrice Lanctôt. Je viens de terminer un stage au centre...

Pendant qu'il déballait son histoire, madame Tanguay lui proposa une tasse de thé (sans doute à cause de son allure asiatique). Ils se retrouvèrent dans la cuisine. La vaisselle sale remplissait l'évier; par terre, de la poussière en moutons roulait, poussée par une chatte aussi vieille qu'Éric.
La fenêtre de la cuisine donnait sur une minuscule vérenda en décripitude. Et la ruelle. Patrice y jeta un regard comme pour tenter de découvrir un peu mieux le décor où avait grandi son jeune fugueur.


L'arrière-cour lui rappelait à quel point son enfance à la campagne fut différente de celle de ce garçon. Les poubelles allongées contre des clôtures fatiguées, des rebuts pavant le chemin jusqu'à l'avenue, des clôtures bigarrées aux balcons desquels des objets hétéroclites s'amoncelaient, tout cela composait un paysage rabat-joie.

- Il y a longtemps que vous vivez ici?
- Trente ans, monsieur.
- C'est plutôt rare, on déménage beaucoup à Montréal.
- Pas moi. Vous saurez que j'ai passé mon enfance dans le quartier, mon adolescence et maintenant je suis à peu près certaine d'y mourir... au rythme où vont les choses.
- Vos parents vécurent dans cette maison?
- Mes parents?

Patrice semblait avoir atteint un point sensible. Serait-ce une deuxième nature, l'influence d'Éric qui agissait?

- Ils étaient propriétaires de la maison. Lorsqu'ils sont décédés, ils me l'ont donnée en héritage. C'était en 1967.
- L'année de l'Exposition internationale de Montréal.
- Ça ne doit certainement pas vous dire grand chose. Ce n'est pas de votre âge.

Juste au moment où il allait dire quelque chose, le téléphone sonna. Madame Tanguay s'excusa pour aller répondre. L'appareil étant dans sa chambre, Patrice ne pouvait suivre la conversation mais concentré au maximum, il capta quelques mots. Elle revint.

- Dix fois par jour, c'est bien simple. Il appelle dix fois par jour. Je n'exagère pas.
- Le centre?
- Nous parlions d'Expo'67, monsieur Lanctôt.
- Est-ce le centre qui vient de appeler?
- Non. Un jeune homme que je ne connais pas. J'espère que ce n'est pas des individus louches.
- Éric a fréquenté différentes personnes.
- À qui le dites-vous? J'en suis devenue quasiment folle. À dix ans, imaginez-vous, à dix ans, cet enfant-là ne rentrait coucher qu'aux petites heures du matin. Pourquoi il est comme ça? Vous le savez, vous? Vous avez fait des grandes études pour comprendre ces enfants-là. Pourquoi ça m'est arrivé? C'est vrai qu'avec un père qui ne vaut pas cher!

Elle se mit à pleurer. Patrice était mal à l'aise devant cette femme de plus de quarante ans, mais qui en paraissait soixante tellement les misères de la vie avaient ravagé son visage et son corps.

- Est-il venu directement ici?
- Qui?
- Celui qui vous appelle dix fois par jour.
- Non, il ne fait que téléphoner. On croirait un message enregistré.
- Vous pourriez reconnaître sa voix?
- Mieux que celle d'Éric. Lui, ça fait je ne sais plus combien de temps qu'il ne me parle plus. Depuis la dernière fugue, celle où il s'est amené ici. Les éducateurs l'ont ramassé tout de suite l'après-midi.
- Vous les aviez appelés?
- Non, ce sont les voisins. Ils le détestent tellement. Tout le voisinage le déteste. Tous ceux qui l'ont connu l'ont haï.

Patrice tentait de mettre bout à bout les informations de la mère et celles du fils.

- Vous ne m'avez pas dit pourquoi vous êtes venu, monsieur Lanctôt.
- Deux choses, madame. La première, pour prendre des nouvelles de votre fils et la deuxième pour une information personnelle. Le nom de Prince ne vous dirait pas quelque chose?
- Prince?
- C'est une dame qui aurait vécu sur la rue Hochelaga dans les années 1967.
- C'est long la rue Hochelaga.
- Trente ans dans le même quartier aussi.

Madame Tanguay partit dans ses réflexions. Elle avait donné à son fils les mêmes yeux et cette façon toute énigmatique de vous regarder, comme si on voulait en savoir davantage qu'en dire. La ressemblance fascinait Patrice. Il cherchait chez cette femme d'autres signes dont le fugueur aurait pu hériter mais n'en trouva pas.

- Vous savez, lors de l'Expo'67, il y a beaucoup de gens qui louaient leur sous-sol ou des chambres aux visiteurs. Il y en a même qui ont acheté des maisons dans le coin, juste pour le temps de l'exposition et revendaient par la suite. C'est incroyable tout le va-et-vient qu'il y avait à l'époque. On ne dormait pas beaucoup, tellement ça grouillait de monde.
- À ce que je vois, vous n'avez pas beaucoup dormi dans votre vie.
- Prince. Vous n'avez pas son prénom?
- Malheureusement.
- Êtes-vous allé aux archives municipales?
- Et pour quelle raison?
- Si elle a habité le quartier un certain temps, son nom devrait encore être inscrit sur les registres. Je ne sais pas moi, relevés de taxes ou encore expropriation ou encore...
- Merci madame Tanguay.
- Si jamais...
- J'aimerais que vous ne parliez pas de ma visite au jeune homme qui appelle dix fois par jour. Vous devriez d'ailleurs lui dire que la police enquête sur le dossier d'Éric et que pour vous, c'est terminé.
- C'est un peu cela aussi.

Patrice laissa la mère d'Éric à son évier encombré, ses moutons vivant dans la poussière qu'une chatte vieilllissante ne semblait même plus pourchasser.

- Puis-je voir sa chambre avant de partir?
- Il n'a plus de chambre ici depuis qu'il est en centre d'accueil.
- Depuis cinq ans?
- Et quatre mois.

Lorsque Patrice ouvrit la portière de la camionnette, il s'aperçut que l'oiseau était endormi.

jeudi 12 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*8)


Chapitre 7
Trois petites souris et puis s'en vont...



La veille, Caroline avait prévenu les parents Lanctôt que Patrice ne rentrerait pas à la maison et ce matin, elle se rendait chez Alex, encore aux prises avec la fameuse Shelby '84.

- Il est spécial ton chum, par les temps qui courent
- Tu trouves? répondit Caroline, une ravissante jeune fille aux cheveux noirs coupés court et qui portait de petites lunettes rondes.
- Partir en vacances, tout seul.
- Ça fait cinq ans qu'il s'arrache le coeur et le cerveau pour terminer sa maîtrise en psychologie, alors c'est bien normal qu'il veuille prendre un peu de repos.
- Tout seul!
- Nous sommes toujours avec lui que ce soit toi ou moi. Il y a seulement dans sa chambre où il peut se retrouver.
- Devant sa fenêtre, murmura Alex qui avait la figure aussi noire d'huile que ses mains.

Caroline n'aimait pas les odeurs de garage. Pour elle, les livres de bibliothèque, il n'y avait que cela. Son travail d'assistante-bibliothécaire à Longueuil la remplissait de bonheur, se promenant parmi les livres comme s'il s'agissait de ses meilleurs amis. Voilà peut-être pourquoi elle aimait tant Patrice, lui qui parlait peu et était fidèle comme un livre à son rayon.

- Ça doit faire deux ans, vous autres, reprit Alex.
- Presque trois.
- Moi, trois jours bientôt.
- Ta vieille Shelby est plus proche de toi que...
- Bianca.
- C'est joli comme nom.
- Tu devras la voir.
- Est-ce que je vais en avoir le temps? ricana Caroline.
- Elle n'était pas fière de moi, hier. À cause de ton chum que j'attendais comme une tache, on n'a pas pu se voir. Dans le fond c'est peut-être à cause de lui si je perds mes blondes. Et il retourna dans son moteur...




UNE QUINZAINE DE KILOMÈTRES PLUS LOIN...




La nuit fut, à la fois, longue et brève. Patrice ne voulant pas trop fermer l'oeil, sa confiance en Éric n'étant pas entière, ressentait en lui la crainte que le "squat" fût investi par la bande de Steve.
Lorsqu'Éric ouvrit les yeux, il s'alluma machinalement une cigarette tout en poussant plus loin dans la pièce les restes de pizza de la veille. Patrice faisait le tour de l'étage, examinant centimètre par centimètre, passant tout au peigne fin de ses yeux scrutateurs.

- On dirait que tu cherches quelque chose à chaque place où on est.
- Nous sommes toujours à la recherche de quelque chose.
- Hier, mille fois la Hochelaga. Ce matin, tu flaires les murs comme un doberman.

Patrice se dirigea à l'étage inférieur pour découvrir un bouton dans le fond de la pièce, collé tout contre le mur. Il l'actionna. Rien ne répondit. Il refit le même geste deux, trois fois.

- Cette commande me semble reliée à une minuterie qui ne fonctionne plus; l'électricité est sûrement coupée.

Il poussait et repoussait lorsqu'Éric entra, échevelé et baillant à s'en décrocher les mâchoires.

- Je veux partir d'ici au plus vite. Je ne suis pas bien.
- Tu sembles pas tellement bien nulle part.
- Qu'est-ce que tu fais dans le coin?
- J'essaie de voir à quoi cet interrupteur peut bien servir.
- À ouvrir une porte secrète.

Éric vint plus près et remarqua qu'à chacune des pressions effectuées sur le bouton une planche du mur répondait. Il s'en approcha davantage, plaça ses doigts dans l'interstice et tira de toutes ses forces. Au bout d'un moment, tout lâcha et Éric se retrouva à la renverse, la planche à la main.
Le trou ainsi fait donnait sur une minuscule pièce. Pour y entrer, ils durent arracher plusieurs autres planches.

- Incroyable Pat!
- Patrice.
- Qu'est-ce que ça peut bien être? Un vieux trésor japonais?

Les deux se faufilèrent dans la pièce qui n'avait pas deux mètres sur trois. Les murs étaient couverts de vert-de-gris. Des souris en profitèrent pour filer par l'ouverture béante. La différence de température entre les deux endroits fit frissonner Éric et le fit se plaindre de l'humidité.
Sur un mur: des estampes japonaises, une masque Nô; par terre, un kimono, une ombrelle et une lanterne. Tout ça semblait ne pas avoir bougé depuis plus de vingt-cinq ans.

- Regarde, Patrice. Un gros livre avec dessus des écritures japonaises ou chinoises.
- On appelle cela du "kana".
- C'est de là que vient le mot Canada?
- L'école, je m'aperçois qu'elle te manque un peu.
- Pas du tout, mais là absolument pas du tout, je tiens à te le dire tout de suite au cas où tu en douterais.

Pour la première fois depuis que leurs routes s'étaient croisées, un sourire, on pourrait même appeler cela un rire, s'installa sur leur figure.
Patrice souffla sur le livre en le retournant dans ses mains. C'est alors qu'ils entendirent des voix provenant de l'extérieur. Elles se rapprochaient sensiblement de l'étage et de cette espèce de cagibi où ils étaient enfermés.

- Chut! Éric, pas un mot.
- On ferait mieux de déguerpir.
- Trop tard. Tu la fermes.

Des pas pesants parcouraient l'étage supérieur. On s'était donc amené à plusieurs pour investir l'endroit. Les deux prisonniers des souvenirs japonais tendaient l'oreille le plus attentivement du monde. Le coeur d'Éric battait la chamade alors que Patrice, flegmatique, tentait de les dénombrer.

- Il a couché ici, le petit bâtard. C'était trop évident; je suis tombé dans le piège comme un imbécile. Le petit...

Éric identifia la voix de Steve mais ne reconnaissait pas les interlocuteurs à qui il parlait. D'ailleurs, les autres paraissaient plutôt dans le genre silencieux.

- C'est Steve. C'est Steve. C'est Steve.
- C'est Steve? chuchota Patrice en fixant droit dans les yeux le jeune fugueur qui n'en menait pas large. On dirait que c'est Steve...

Éric comprit qu'il devait se taire et espérer que les choses se tassent d'elles-mêmes. Pour la première fois, il sentait son sort entre les mains de Patrice. La terreur lui pétrissait la gorge alors que deux mains glacées lui enfonçaient la pomme d'Adam.
Tapi au sol du réduit, les yeux fermés, il revit dérouler devant lui en une fraction de seconde, comme un noyé, les trois dernières années de sa vie. Chacun des événements filait à une vitesse vertigineuse. Chaque instant lui brûlait l'intérieur comme un bol d'acide rempli à ras bord. Sa tête voulait éclater et lui sortir par les yeux et les oreilles.

- C'est Steve, c'est Steve, murmurait-il continuellement, projeté dans un monde fou.
- Tu la fermes.

Il y avait au moins trois personnes à l'étage. Steve, le plus jeune, commandait. Des bruits de chaînes se mêlaient aux pas saccadés frappant le plancher avec régularité.

- Si jamais l'enveloppe a été ouverte ou perdue, Steve, c'est toi qui en sera responsable devant monsieur Georges. Alors t'as avantage à le dénicher ton petit crotté et cela au plus vite. Douze heures dans la vie d'un homme, c'est plus court qu'on pense.

C'était la voix du chauffeur. Éric venait de la reconnaître.

- Il a couché ici, c'est clair. Il est plus futé que je le croyais. S'agit de savoir maintenant où il passera la journée et le coffrer comme un junior.
- C'est pas mal toi, Steve, qui a l'air junior, reprit la troisième voix.

Celle-là, c'était la première fois qu'Éric l'entendait. Toujours écrasé dans le coin, il se surprit à remarquer à quel point Patrice était immobile, le souffle presque coupé et tout le corps tendu, prêt à bondir si jamais l'occasion l'exigeait.

- Dans quoi il se spécialisait avant de se faire prendre, demanda la troisième voix.
- C'est un bon en tout, celui-là.
- Exact! Même à te passer entre les pattes.
- Ça va faire, dit Steve un peu excédé par les paroles du chauffeur.

Ils allaient et venaient. C'est alors que la porte menant à l'étage inférieur attira leur attention et s'y engagèrent. Patrice, les oreilles tendues, percevant l'imminence du danger, prit une respiration qu'il conserva assez longtemps pour chasser en lui toute idée impulsive pouvant tout faire déraper.
Les trois se tenaient à cinq mètres du trou dans le mur.

- Ça sent le vieux, la barraque, dit le chauffeur.
- Comme "squat", tu ne peux pas trouver mieux. Personne n'entre ici. C'est en dehors de la ville et si tu remarques, par la fenêtre, tu as une bonne vue du port.
- Ça nous avance pas mal, rétorqua le chauffeur.

Au moment où Steve vit les planches sur le sol, un cri strident se fit entendre et le troisième détala à toute vitesse vers l'étage supérieur. Le chauffeur et Steve se regardèrent au moment même où les petites souris passaient entre les jambes de celui qui criait qu'ils n'allaient rien trouver ici et qu'il dégageait.

- Cent kilos, presque deux mètres et la chienne devant trois petites souris, dit Steve en riant.
- Cinquante kilos, presque deux mètres et la corde au cou si monsieur Georges n'a pas le jeune entre les mains d'ici ce soir, reprit le chauffeur en imitant Steve qui ne le trouva absolument pas drôle.

Ils quittèrent l'étage et le "squat".
En rampant, Éric alla jusqu'à une fenêtre lambrissée pour s'assurer du départ du trio chercheur.

- Me voilà bien pris. De partout. Le centre, ma mère, Steve, monsieur Georges et ... toi.
- Lorsque tu es seul, regarde attentivement autour de toi pour trouver la route que tu dois suivre.
- Qu'est-ce que tu veux dire?

Patrice qui avait repris le gros livre, regardait Éric droit dans les yeux.

- Le grand artiste japonais, Hidani Jingô, a sculpté pour un sanctuaire du temple de Toshogue une frise en huit panneaux où des singes enseignent par leur mimique le secret du bonheur et de la sagesse. Sur un des panneaux, c'est écrit ce que je viens de te dire.
- Oui, mais je ne suis pas eul.
- C'est ce que tu crois.
- Il n'y a pas une seule route qui me conduira loin des problèmes.
- C'est que tu ne l'as pas encore trouvée.
- T'es mystérieux.
- Je croyais que mon jeune fugueur n'avait peur de rien. J'ai remarqué tout à l'heure que de petits pas l'ont rendu plutôt nerveux.

Éric, fixant Patrice, ne réussissait pas encore à bien saisir les intentions de ce bizarre de personnage qui parlait différemment des autres. Il cherchait un complice en lui mais ce n'est pas cela qu'il trouvait. Il voulait lui être reconnaissant de l'avoir sorti temporairement des griffes de Steve mais tout n'était pas clair en lui, surtout quand il parlait à la japonaise.

- Je risque la mort.
- Et ça, depuis ta naissance...

C'en était fini du "squat", ils allaient maintenant entrer dans le jeu, le grand jeu. Cette visite impromptue venait de révéler à Patrice le danger que courait Éric. Il n'avait que peu de choix: le plus rassurant, celui de retourner le fugueur au centre et l'enveloppe à la police et l'autre... L'autre qui interpellait le samouraï en lui, qui le mettrait en marche vers sa mère.


Patrice se demanda si le trio avait aperçu la camionnette. Ils quittèrent le pavillon du Japon. À l'arrière, cela donnait une vue imprenable sur Montréal: la Molson semblait sortir de l'eau du fleuve gonflé à bloc en ce printemps naissant. Le pont Jacques-Cartier avec ses allures de géant squelettique appelait les deux acolytes vers l'aventure dont l'ampleur se laissait difficilement mesurer.


En lui, il pressentait que sa propre recherche et celle d'Éric se rejoindraient. Comment sa mère pouvait-elle se trouver au bout d'une limousine blanche avec des gangsters décidés à tout pour retrouver cette enveloppe naïvement déposée sur un vieux cahier entouré d'une jaquette en cuir noir? Comme ces deux indices se rejoignaient, se croisaient simultanément!

- J'ai un téléphone à faire, dit Patrice.

Ce matin de fin avril était frais. Il avait légèrement plu cette nuit et un faible brouillard chatouillait les poutres du pont laissant sur la chaussée un léger reflet aux couleurs multiples. La camionnette blanche semblait être portée par un nuage diaphane. Les deux passagers ne parlaient pas: un des deux crevait de faim, l'autre peaufinait les derniers éléments de sa réflexion.

- Tu t'assois au comptoir. Commande deux déjeuners à ton goût. Je reviens.

Éric n'avait plus le courage de refuguer. Traqué de partout, Patrice représentait celui avec qui la situation était la moins pire. Toute sa vie, il avait cherché le moins pire. Dans le mensonge et la tricherie, il y était le mieux parvenu, autant auprès de son père, pour éviter les solides coups, qu'avec sa mère, pour s'échapper à ses plaintes de femme battue. Mais il savait que ce qu'il pensait ou croyait ce matin, pouvait être entièrement différent dans dix minutes, si l'aventure s'orientait d'une autre manière. Il vivait sur une corde raide.

- Deux numéro 3.
- Avec qui es-tu mon jeune?
- Je ne suis pas jeune.
- Mon vieux?
- Je ne suis pas vieux.
- Es-tu quelque chose au moins, s'impatienta la serveuse.
- Ouais, quelque chose...

Patrice arriva, mettant fin à un début de conversation orageuse.

- Numéro 3, cria la charmante jeune fille qui examinait par le miroir au-dessus du comptoir cet eurasien au regard de fer. Deux fois, pour manger ici.

mercredi 11 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*7)


Chapitre 6
La voie du samouraï



- Tu me le trouves, ça urge. Tu m'as bien compris. Ça urge.

Steve n'en revenait pas à l'autre bout du téléphone. Comment Éric avait-il bien pu décider par lui-même de faire rater un coup si facile et si important.

- Je m'en occupe, monsieur Georges.
- Tu ne t'en occupes pas, tu me le trouves. Vingt-quatre heures, pas une seconde de plus. C'est clair?
- Je l'aurai dans moins que cela. Je sais où il se cache.
- Vingt-quatre heures, sinon demain, mardi, l'affaire sera dans les mains du Dodge.

Steve laissa le téléphone; il tournait sa mèche de cheveux à une vitesse incroyable. Il ne pouvait se permettre d'avoir monsieur Georges contre lui et le Dodge dans les pattes pendant que ce Éric filait, Dieu sait où, avec une enveloppe d'une telle gravité.

- J'aurais dû m'en méfier. Pourtant, il a toujours été correct. Si jamais j'y mets la main au collet...


La camionnette blanche était garée sous le pont Jacques-Cartier à quelque cinq cents mètres du centre d'accueil. Patrice, à côté d'Éric qui fumait à s'en défoncer les poumons, ne le quittait pas des yeux.

- Les nerfs, le Jap... Patrice... tu sais bien que je ne me sauverai pas. Je t'ai déjà vu courir. En plus, tu ne fumes pas. Je suis fait au bout de cinq enjambées.
- Ce n'est pas à cela que je pense.
- T'as toujours l'air dans la lune.

Patrice sentait venir du fleuve une odeur saline qu'il aimait profondément. Les odeurs, parfois les couleurs, le ramenaient à ses pensées. Les unes et les autres se terraient loin au plus profond de lui comme si les neiges du Fuji-Yama, subitement fondues, avaient laissé couler des effluves particulières

- Écoute Éric. Je te connais assez pour savoir que tu peux me rouler le plus facilement du monde, mais ton histoire ressemble beaucoup trop à un film pour que je puisse y croire.
- As-tu fini tes concours? demanda le jeune comme pour passer à autre chose.

Éric a toujours eu la parole facile et le verbe coloré. Il venait, d'un trait, de raconter les dernières heures qu'il avait vécues et cherchait à en savoir plus long sur celui qui paraissait hésiter à retourner vers le centre.

- Examens.
- Tes affaires d'université en tout cas.

Patrice le dévisageait, tentant de trouver quelque part une note de vérité dans l'incroyable aventure déballée par le fugueur qui s'allumait une troisième cigarette.

- Pourquoi? Dans le fond, je le sais, laissa échapper Patrice.
- Qu'est-ce que tu dis?
- Rien, je pensais à ta mère, reprit Patrice.
- Pas question que je remette les pieds là. Quand on me fait une saloperie une fois, c'est pour la vie.

Patrice sentait chez Éric une telle agressivité face à sa mère qu'il en ressentit un chatouillement nerveux au fond de l'âme.

- Je veux pas tout te raconter. D'ailleurs, je suis certain que tu t'en doutes pas mal. On est tous comme ça au centre. Les pères et les mères, ça vaut pas grand-chose.
- Au moins, ils existent.
- T'appelle ça exister, toi, dit Éric sur un ton méchant.
- Oui, j'appelle cela exister.
- Ça paraît que tu ne connais rien là-dedans à part ce que tu as lu dans tes gros livres ou ton vieux cahier en cuirette.

Éric piquait comme une vipère et il venait d'atteindre Patrice à l'endroit précis. Mais ce dernier savait retenir ses émotions, parfois un peu trop bien.

- Tu cherches à gagner du temps.
- C'est toi Patrice qui en gagne. Si tu avais vraiment voulu me ramener au centre, tu ne te serais jamais arrêté ici. En tout cas pas le temps d'une quatrième cigarette.
- On y va, coupa sèchement Patrice.
- C'est pas ce que je voulais dire.

Éric fit un geste vers la rue et Patrice ne bougea pas. Il savait depuis quelques instants qu'il s'était embarqué dans le manège d'Éric mais, aussi, que ce jeune dévoyé pouvait l'aider, sans être capable, pour le moment, de mettre le doigt sur le comment et le pourquoi.

- On monte. dit Patrice. Ceinture...
- Et mains sur les genoux. O.K. colonel.
- Le métier du samouraï, c'est la mort, murmura Patrice. La mort est sa motivation suprême; celui qui craindrait la mort cesserait à l'instant même d'être un samouraï.
- Veux-tu bien me dire ce que ça veut dire ce que tu viens de dire, reprit Éric tout mêlé par les paroles de Patrice.
- Tu verras bien.

Un vieux Japonais, Jôchô Yamamoto, a écrit il y a très longtemps que "la voie du samouraï, c'est la mort". Patrice avait toujours été frappé par cette parole et souvent il s'était demandé si elle pouvait être vérédique.
Aujourd'hui, elle prenait tout son sens. Éric représentait la mort et Patrice voulait passer au travers. Suivre ce jeune délinquant, involontairement aux prises avec une grosse opération aux rouages formidables, devenait un défi, en même temps que la façon de se lancer dans la course vers sa mère. Tout cela lui paraissait encore vague, mais une lueur se pointait indiquant le chemin à suivre.
Il venait de décider qu'Éric continuerait sa fugue mais qu'elle prendrait la route tracée par Patrice.

- Hé! le Jap...
- Pardon?
- Patrice, tu te trompes de chemin. Le centre...
- Ce sera ailleurs pour quelque temps.
- Pas la police toujours!
- Il faut que nous soyons limpides comme l'eau l'un pour l'autre. À la moindre petite gaffe, tu retournes là où tu devrais être en ce moment.
- C'est quoi ton affaire de mort?

Patrice tourna sur Sainte-Catherine, fila aussi loin qu'il le pouvait, prit d'Orléans pour se retrouver sur Hochelaga, à l'endroit même où il avait récupéré Éric.

- Ramène-moi pas là, Steve va me tuer.
- Et c'est qui Steve?
- Personne.

Patrice donna un coup de volant qui fit bondir la camionnette sur le trottoir, se pencha vers Éric, le saisit de nouveau à la gorge mais cette fois avec une rage non dissimulée, ses yeux bleus et bridés lançant de foudroyants éclairs.

- Écoute le jeune. À partir de tout de suite, tu n'as plus le choix. On s'embarque dans le même bateau. Alors tu ouvres bien grandes les écluses; tu laisses passer tout ce qui t'est demandé sans réfléchir une seconde.
- O.K., O.K.
- Je ne veux pas de O.K., je veux que ton radio-cerveau se fasse aller à "retour en arrière" sans jamais se demander quoi que ce soit. Tu viens de prendre un sérum de vérité, c'est clair?

Éric étouffait, la gorge écrasée par le poing puissant de Patrice. Il n'avait jamais vu des yeux réfléchissant autant d'assurance et de détermination.

- Celui qui m'a trouvé le "squat" et qui me fournit, cracha le fugueur d'une voix étranglée.
- On le trouve où ton Steve?
- Sûrement qu'il me cherche au moment même où on se parle et certainement pas dans une camionnette blanche, la ceinture attachée, les deux mains sur les genoux, avec un éducateur qui me dit des grandes affaires que je ne comprends pas à moitié.

Patrice laissa son emprise. Éric prit une bonne respiration comme pour tout replacer.

- Je t'aide pour le moment mais je crois que tu pourras m'aider, toi aussi.

La peur n'était pas une nouvelle chose pour Éric. Toute sa vie, elle avait été à ses côtés: à la maison, lorsque son père, alcoolique notoire, le frappait et l'obligeait à se sauver; quand sa mère le menaçait de le jeter à la porte; les différentes gangs dont il avait fait partie et qui se servaient de lui pour les coups les plus risqués. La peur, Éric en avait fait une complice mais les yeux de Patrice, sa détermination venaient de le clouer sur place.

- On joue ensemble mon petit ou tu vas donner ton nom à monsieur David.
- O.K.
- On joue ensemble avec des règles précises auxquelles tu devras te plier.
- O.K.

Éric lui déballa tout ce qu'il savait de Steve, ce personnage qui ne vivait que pour les coups qui rapportent avec le minimum de risques pour lui. Celui qui avait toujours réussi à se sauver des impasses, laissant aux autres le soin de se faire prendre à sa place. Mais celui qui, à chacune de ses fugues, lui permettait de vivre l'illusion de la liberté, l'espace de quelques jours. Son protecteur comme il l'appelait.

- J'ai pas le goût de tout te raconter ce qu'il m'a fait faire. Et je te répète: le gars de la limousine, c'était la première fois que je le voyais. Une grosse légume! Aucune idée de ce que c'était l'espèce de stylo que je lui ai remis. Et l'enveloppe, tu l'as. C'est complet.

Patrice vérifia derrière lui. L'enveloppe y était toujours. Il rejoignit la rue Hochelaga au moment où le soir pointait du nez. Les rayons du soleil se faisaient moins dominants et les nuages plus menaçants.
Éric, calé dans le siège, malheureux de ne pouvoir fumer dans la camionnette, commençait à trouver que le chauffeur empruntait souvent le même parcours.

- As-tu perdu en enjoliveur de roue? Ça fait mille fois qu'on fait la Hochelaga. Ils ne vont pas laisser des traces dans la rue, tu sais.

Patrice ne disait rien et fois après fois, examinait les maisons une à une.

- Tu sais que le chauffeur de monsieur Georges a vu la camionnette?
- Et puis?
- Ils l'ont certainement filmée sur vidéo. Ce ne sont pas des amateurs. À l'intérieur de la limousine, c'est tout un bureau qui peut communiquer avec le monde entier. Des caméras qui filment au-dedans comme au-dehors. Pas mal certain qu'ils ont filmé la camionnette lorsque le chauffeur s'est senti suivi.
- Bon sens de l'observation.
- J'ai des qualités. Hourra! monsieur Patrice vient de découvrir que je possède des qualités.
- Une qualité.

C'était noir maintenant. La ville devait se fier à l'éclairage artificiel pour poursuivre sa marche dans la nuit. Patrice s'arrêta à une station d'essence pour faire le plein et en profita pour téléphoner. Il avait invité Alex pour la fin de la journée et il semblait qu'elle ne devait plus se terminer aussi tôt que prévu.

- Pas de problème. Après tout, j'ai seulement ça à faire, mon cher, que d'attendre monsieur Patrice. Ma blonde va trouver que je cherche des excuses si elle apprend qu'on n'était pas ensemble. En tout cas, je retourne à ma Shelby.

Il appela aussi Caroline qu'il négligeait depuis quelques jours.

- Je te rappelle demain, ça va?

Revenu à la camionnette, il vit qu'Éric s'engueulait fermement avec l'employé qui s'obstinait avec lui pour l'empêcher de fumer près des pompes à essence.

- Éric, tu montes.

La dernière bouffée n'était pas encore achevée que la cigarette était catapultée au bout de ses doigts, la ceinture de sécurité venait de cliquer et les mains sur les genoux.

- Au doigt et à l'oeil, dit l'employé à Patrice en lui remettant la monnaie.

Sans répondre, Patrice reprit place et décida de refaire la Hochelaga pour une dernière fois.

- Où demeure ta mère?
- Tu m'as juré de ne pas me ramener.
- Je n'a rien juré, je t'ai seulement demandé où demeurait ta mère.
- On n'y va pas?
- Lorsqu'on pose une question, tu réponds et pas par une question.
- 1576.
- Hochelaga?
- Fullum.
- C'est près de la prison?
- Et du port.

Patrice tourna brusquement et, en quelques minutes, stoppa la camionnette devant la maison de la mère d'Éric.

- Son nom?
- Tanguay.
- Pas la prison, ta mère.
- Tanguay.

Le chauffeur descendit et se dirigea vers l'adresse indiquée. Il n'y avait aucune lumière mais Patrice sonna tout de même. Pas de réponse. Il revint.

- T'es pas correct, Patrice. Tu m'avais dit qu'on jouerait ensemble un certain temps, pas que tu allais me pointer chez la bonne femme.
- On joue, c'est vrai. Les règles, c'est moi.

La camionnette redémarra. La rue Fullum et la rue Hochelaga se rejoignent rapidement. Allait-il, encore une fois, recommencer? Ce trajet, ça commençait à creuser l'appétit d'Éric et ce semi-Japonais n'avait apparemment pas l'intention de quitter ce coin de la ville avant d'y avoir trouvé ce qu'il cherchait.

- Nous allons nous rendre au "squat", dit Patrice.
- Excellente idée! Personne ne le surveillera! C'est l'endroit le plus sécuritaire à Montréal, actuellement.
- Tu as raison. Steve ne t'imagine pas assez débile pour y retourner. Donne-moi l'enveloppe qui est derrière toi.

Éric vit qu'il ne devait pas jouer au plus fin avec Patrice. Il la lui remit. Patrice ouvrit le coffre à gants et déposa l'enveloppe par-dessus son cahier à jaquette de cuir noir.

- Tiens, tiens, le fameux cahier.
- L'enveloppe, c'est plus urgent pour le moment.
- Après, ça sera le cahier?
- Tu piges vite.

Éric ne savait pas ce qu'il venait de saisir, mais tout à coup, le fameux cahier prit de la valeur à ses yeux. Cacherait-il quelque chose d'important? Le côté bizarre et secret de Patrice aurait-il un lien avec ce vieux cahier à la jaquette de cuit noir?


Le pont Jacques-Cartier. À la sortie, vers l'Île Ste-Hélène, Patrice se demanda où il pourrait ranger la camionnette sans se la faire remorquer. Il se souvint qu'une de ses amies, étudiante à l'université s'occupait du stationnement sur le Parc des Îles. Il gara la camionnette à l'endroit indiqué et à pied, suivant Éric qui fumait et tenait une boîte de pizza, fit la route qui le menait vers le pavillon du Japon d'Expo'67.

mardi 10 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*6)

Chapitre 5
Un court voyage en limousine blanche..


L'entrevue de Patrice dura environ deux heures au cours desquelles il dut répondre à mille et une questions sur les enfants présentant des troubles du comportement et de la conduite. Chacune d'elles le ramenait à Éric. Qu'arrivait-il de lui? Où en étaient les recherches? Il se dit qu'à la suite de cette rencontre avec, peut-être, ses futurs employeurs, il se déciderait à se rendre au centre d'accueil prendre des nouvelles.

Il n'avait pas la tête à la discussion. Une dame d'une beauté certaine et inspirant la douceur le ramena à la réalité.
- Vous voulez dire, monsieur Lanctôt, qu'un jeune présentant de tels problèmes ne devrait pas se retrouver dans un centre d'accueil? C'est bien cela que j'ai cru se dégager de votre intervention?
- Existe-il une politique globale pour les enfants sans amour?
- C'est ainsi que vous les appelez?
- Oui, je crois qu'ils sont sans amour, qu'ils cherchent à meubler le silence ou le vide de leur vie par des actions ou des cris auxquels nous ne répondons, souvent, que par des articles de loi ou une certaine facilité: le centre d'accueil. Quoi de plus facile que de remettre entre les mains de spécialistes des enfants qui ne répondent pas aux normes habituelles.
- Comme les psychologues? intervint la dame.
- Vous avez tout à fait raison, madame. Ce n'est ni le titre ni la spécialité qui rendent l'intervention pertinente. Tout comme moi, vous avez probablement croisé dans votre carrière de ces gens qui réussissent auprès de jeunes sans être garnis de diplômes ou gonflés de théories universitaires.
- Intéressante comme approche, monsieur Lanctôt.

Il se préparait à quitter les lieux lorsque la dame, la seule parmi les membres du comité de sélection et qui lui était apparue à la fois douce et combien déterminée, le rejoignit.
- Excuse-moi, Patrice.
- Madame.
- Puis-je me permettre de t'appeler Patrice?
- Et vous, comment je devrais vous appeler?
- Line. Line Arpin, psychologue en chef à la commission scolaire.
- Je vous remercie de m'avoir permis de présenter mon point de vue.
- Qui est très intéressant, je le répète.
- Peut-être aurons-nous le plaisir de nous revoir alors... un jour.
- S'il n'en tenait qu'à moi, vous auriez le poste. Nous avons besoin de plus en plus de sang nouveau. Après vingt ans au même endroit, on commence à voir les choses avec, comme vous le disiez si bien, une certaine habitude. Il faut rafraîchir nos cadres.
- Je suis heureux de vous entendre et souhaite que les membres présents à l'entrevue partagent votre avis.
- Je compte bien le leur vendre. Au plaisir, Patrice.
- Tout le plaisir fut pour moi, Line.

Ils se quittèrent sur une solide poignée de mains.

- J'oubliais, Patrice. Comme ça, vous ne pouvez entrer en fonction qu'en juillet?
- Septembre.
- Bob, bon. D'accord. Vous aurez de nos nouvelles d'ici la fin de semaine, vous pouvez en être assuré.

Patrice la fixait alors qu'elle partait. Élégante, elle dégageait un parfum à l'odeur de feuilles de cerisiers sauvages rappelant à Patrice un très vieux poème japonais qui allait à peu près comme ceci:


Immobile caché parmi les feuilles,
Dans les seules rares feuilles qui restent aux arbres,
Me semble-t-il sentir
La présence de celle
Pour qui je languis en secret.

Ce poème de Saiguyô, "À une amante, quand peu de fleurs restent aux arbres", datait du 12ième siècle.
Patrice sortit des bureaux de la commission scolaire. Il savait qu'Alex l'attendait, la moitié du corps enfoui dans une vieille Shelby 1984 qu'il était en train de remonter.


PENDANT DE TEMPS-LÀ...


... Éric arpentait la rue depuis déjà près d'une heure. IL possédait suffisamment d'informations pour reconnaître celui ou celle qui devait l'embarquer. Un travail comme celui-là, il en avait exécuté des dizaines et des dizaines. À chaque fois, c'était pour Steve. Ce fut d'ailleurs sur cette rue que la police le ramassa une certaine fois pour le retourner à son centre d'accueil.
- Voyons, que se passe-t-il?

L'après-midi continuait d'être beau et chaud. Le printemps s'installait sans que rien ne vienne le déranger. Les voitures passaient près de lui et à chaque fois, il reculait pour ne pas se faire renverser. Ses yeux surveillaient tout, principalement les voitures de police qui risquaeint de mettre brusquement fin à sa fugue. Mais il avait l'habitude, voilà pourquoi il s'installa près d'un dépanneur où il pourrait se réfugier en cas d'imprévu. Ce qui ne devait pas arriver puisque Steve, ce matin au "squat", l'avait rassuré tout en lui dictant la marche à suivre.

- T'as bien compris. Une grosse voiture blanche avec chauffeur, style limousine. On s'arrêtera près de toi, tu montes et tu fais à la lettre ce qu'on te dit de faire sans poser une seule question. Tu reçois une enveloppe. Tu ne l'ouvres pas. Tu reviens ici en métro. Fais attention en sortant sur l'Île Ste-Hélène qu'on ne te remarque pas trop. Et tu m'attends. C'est clair.

Éric, cigarette au bec, regardait partout et nulle part. Sur la rue Hochelaga, à la fois passante et tranquille, on aurait cru à la façon dont les feux de signalisation étaient synchronisés, que les voitures passaient par vagues inégales.

- Grand Dieu!

Et Patrice tourna le coin, certain d'avoir reconnu Éric à l'angle de la rue.

- M'a-t-il vu?

Il fit le tour du quadrilatère et revint. Il fut doublé par une limousine blanche. Elle stoppa à la hauteur d'Éric. Celui-ci monta et le mastodonte fonça à toute allure, direction ouest.

- Il ne faut pas que je le perde de vue, se dit Patrice surpris par cette rencontre inattendue.

Il demeurait un peu à l'arrière mais craignait de perdre la voiture à une intersection. Il ne voulait pas non plus qu'on le remarque ou qu'Éric fasse un lien entre lui et la camionnette blanche qu'il avait déjà vue dans le stationnement du centre d'accueil. La prudence s'imposait.
Patrice prit une profonde inspiration qu'il garda quelques secondes. En expirant, un calme grave et une forte assurance s'installèrent en lui. Le samouraï prenait le dessus.

- Alors, c'est toi le jeune?
- Je ne suis pas le jeune. C'est Steve qui m'envoie.
- Tu as l'habitude d'un tel travail? lui demanda un homme d'âge mûr qui fumait un minuscule cigare à l'odeur suffocante.
- T'as une cigarette?
- Tu vas m'appeler monsieur Georges, jeune homme et ne poser aucune question. Tu es ici à mon service et tu fais exactement ce qu'on te demande, à la lettre et sans erreur. Je me fais bien comprendre?

Éric regardait autour de lui. La confortable limousine avait des allures de bureau ambulant: sièges en cuir blanc, nombreux circuits téléphoniques, luxueux bar à boisson et un cendrier rempli à ras bord.

- Alors? Tu sais ce que tu as à faire?
- Oui, répondit Éric.
- Vas-y.

Éric détacha son jeans et sortit ce qui pouvait ressembler à un stylo. Il le remit à monsieur Georges qui l'examina avec attention et précision avant de fixer Éric droit dans les yeux.

- L'as-tu ouvert?
- Non, monsieur Georges, Steve me l'a remis ce matin et je vous l'apporte comme prévu.
- Je me fous complètement de Steve. C'est avec toi que je suis et tu es totalement rsponsable de cet objet.

Éric sentit monter en lui une légère nervosité.

- Patron, je crois que nous sommes suivis, annonça le chauffeur en enlevant le cure-dents de sa bouche.

Monsieur Georges jeta un coup au rétroviseur et remarqua, lui aussi, cette camionnette blanche à deux voitures de la leur.

- C'est la blanche?
- Oui, monsieur Georges.
- Vérifie.

La limousine fonça à folle allure, brûla un feu rouge puis un autre.

- Fausse alerte.
- Très bien. Le système de protection a fonctionné.
- Numéro un, renchérit le chauffeur.

Éric n'avait pas eu le temps de regarder derrière. Les manoeuvres se déroulèrent à une telle vitesse qu'il fut littéralement cloué au siège immaculé de la limousine.
Monsieur Georges sortit une enveloppe d'un attaché-case de grande valeur; il la remit à Éric.

- C'est pour le type dont tu m'as parlé tout à l'heure. Il doit entrer en possession de cette enveloppe d'ici la nuit. Tu sais que tu joues ta vie, mon petit?
- Je ne suis pas petit.
- Du caractère en plus!

Éric prit l'enveloppe des mains de monsieur Georges qui portait des bagues tellement impressionnantes que ses doigts ne se touchaient pas.

- Laisse-le au prochain coin de rue.

Le goût d'une cigarette le faisant souffrir, il ne pensait qu'à sortir de cette limousine enfumée. Éric dissimula l'enveloppe sous son chandail et se prépara à être éjecté.

- On se reverra peut-être un jour, dit monsieur Georges en le poussant à l'extérieur.

La limousine reprit sa route alors qu'Éric examinait autour de lui pour s'orienter. Jamais de sa vie, il ne vit la camionnette s'arrêter, Patrice en sortir en trombe, le ramasser par le bras et le coller au mur.

- Tu m'écoutes comme il faut Éric. Tu ne cherches pas à te sauver et je ne te casserai pas le bras.
- Hé! le Jap.
- Tu connais mon nom, alors...
- Comment t'as fait pour me suivre?
- Pas de question, tu m'écoutes.
- Toi aussi, ça a l'air.
- On monte bien gentiment dans la camionnette, sinon...

Patrice tenait solidement le fugueur par un bras sans que cela paraisse dans sa figure. Le jeune se disait qu'il ne pouvait résister sans risquer gros. Des dizaines d'images traversèrent sa tête en même temps. Il se sentait coincé. Il lui fallait donc utiliser la ruse.

- Tu ne me ramènes pas au centre?
- Où veux-tu aller?
- Écoute, le Jap...
- Je m'appelle Patrice.
- ... tu peux pas me faire ça.

Patrice le regardait droit dans les yeux. Il avait appris depuis longtemps, en passant au travers des yeux, à lire dans l'âme des gens.
Éric était pris au piège mais pas seulement celui dont Patrice tenait les ficelles.

- Tu t'attaches et tu gardes les mains sur tes genoux, dit un Patrice sûr de lui.
- As-tu des menottes?
- Je vais juste te dire une chose, Éric. Ne m'oblige pas à utiliser d'autres moyens sinon tu le regretteras amèrement.
- Lesquels?

Patrice se doutait que son fugueur, délinquant parmi les délinquants, tenterait une maoeuvre pour s'esquiver. Tout ce qu'il souhaitait, c'était de n'être pas trop ralenti par les feux rouges et de pouvoir se pointer au centre sans perdre sa capture.
Il se préparait aussi à se faire raconter de belles histoires, s'attendait au chantage, aux menaces, aux promesses peut-être même aux pleurs, à écouter l'histoire de sa vie triste et pénible, mais ce qui importait à Patrice c'était de le retourner sain et sauf aux éducateurs. Eux se chargeraient de faire le suivi nécessaire à cette fugue qui n'aurait, finalement, duré que quelques jours.

L'atmosphère était tendue dans la camionnette. Chacun se gardait des munitions pour le moment stratégique. Chacune des rues représentait une victoire pour Patrice. Chaque voiture de police qui passait et que Patrice n'interceptait pas était un soulagement pour Éric.

Le centre d'accueil Jacques-Cartier était situé dans le centre-ville. On avait réussi à rentabiliser un édifice anciennement utilisé par la Cour juvénile de Montréal et qui servait auparavant à garder à vue les délinquants les plus dangereux. Une grande clôture haute de trois mètres encerclait l'édifice en pierres grises. Il fallait, pour entrer, passer devant une guérite où se tenait monsieur David, un vieil employé. Il se chargeait d'ouvrir la clôture, de prendre votre nom dans un grand registre, d'y noter l'heure d'arrivée et faire l'inverse au départ.

L'arrière de la bâtisse donnait sur le fleuve Saint-Laurent. On pouvait certainement, quelque part à l'intérieur de l'établissement, voir le pont Jacques-Cartier, l'Île Ste-Hélène et peut-être un vieux bâtiment qui fut, jadis, le pavillon du Japon à l'Expo'67.

Éric souhaitait fumer. L'envie avait augmenté avec les événements qui se bousculaient depuis sa sortie de la limousine.
Patrice savait que s'il entamait la conversation, il était cuit. Son jeune fugueur en profiterait pour le noyer de paroles.

- J'aimerais ça fumer, le... Patrice.
- J'arrête, tu te détaches, tu ouvres la porte et l'oiseau disparaît.
- Non, je te promets que je ne me sauverai pas.
- Comment te faire confiance?
- Parole de fugueur!

Patrice ne put s'empêcher de sourire.

lundi 9 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*5)


Chapitre 4
Mademoiselle Dubonnet n'est pas un apéritif...


L'intérieur du vieux bâtiment présentait un fouillis total. La saleté règnait en maîtresse. Sur les deux étages, le même désordre, la même odeur d'humidité et ce froid que le soleil, seul système de chauffage existant, ne réussissait pas à bouffer.

L'étage supérieur semblait plus vivant que le premier. On aurait dit un ancien bureau. La poussière le couvrait entièrement de même que les fauteuils qui devaient sûrement avoir survécu à on ne sait trop combien de personnes.

- Pas pire comme "squat"!

Éric n'en revenait pas. Ses yeux rouges de fatigue et de nervosité tournaient dans cet espace, qui, malgré les années, tenait encore debout. Une fenêtre donnait directement sur le fleuve.

- C'était quoi avant?
- Le pavillon du Japon de l'Expo'67, répondit un grand gars aux jeans déchirés aux genoux, au veston de cuir couvert de chaînes et surtout à l'allure louche.
- Le jap serait content de voir ça.
- Qui ça?
- Oh!, tu ne le connais pas.
- Un de la gang?

Le plus grand, Steve pour les habitués, ne faisait confiance en personne. L'irritation se lisait dans ses yeux méprisants. Il n'aimait pas qu'on lui cause et qu'il ne comprenne pas. Tout, pour lui, devait être simple, clair et élémentaire. Un et un font deux, point final. Et il voulait le faire bien comprendre à Éric qui faisait le tour de son domicile temporaire.

- Écoute, le jeune...
- Je suis pas le jeune, tu sauras.
- ... c'est moi qui parle, alors tu la fermes, sinon. Tu m'écoutes bien comme il le faut. On t'a ramassé; alors tu suis le courant. Pas question d'autre chose. C'est clair?

Éric s'écroula dans un fauteuil duquel s'échappa un petit nuage de poussière qui s'éparpilla devant la fenêtre. Poussière et rayon de soleil se mêlèrent. Éric s'alluma une cigarette. On le sentait tendu.

- Tu restes ici deux jours. Sans bouger. Après, je viens te chercher et je t'embarque sur une affaire pour que tu puisses payer ton "squat". Est-ce que je me fais bien comprendre?
- O.K. Steve.

Le grand portait des bottes en cuir lui allant aux genoux et, c'était visible, à l'intérieur de son veston, se profilait une arme.

- Je vais venir tous les soirs te porter de quoi manger. Il ne faut pas que tu te fasses prendre tout de suite. Les policiers donnent un gros coup dans les premières quarante-huit heures après ils passent à autre chose. Ici, personne ne vient, c'est impossible.
- Je fais quoi pendant deux jours?
- Tu penses à tes vieux péchés, l'épais.

Steve, c'était le protecteur d'Éric depuis longtemps. Sans lui, retour dans les plus brefs délais au centre d'accueil. Il n'avait pas le choix. Quarante-huit heures c'était loin mais beaucoup moins que de jouer au bon petit garçon encore deux ans avec des éducateurs qui n'arrêtaient pas de lui dire quoi faire, comment le faire et quand le faire.

- Tu bouges pas ou t'es fait comme un rat.
- O.K.
- N'oublie pas que Marc est toujours proche de nous autres, et Steve se mit à rire si fort qu'un frisson d'horreur glaça les veines de notre fugueur qui rallumait une cigarette. Le grand avait le don de rappeler des événements en évoquant un prénom.

Éric savait qu'il était à sa merci mais avait-il un autre choix? À chacune de ses fugues, le même scénario se répétait: trouver Steve, s'organiser pour effectuer un petit travail payant sans se faire prendre et tenter de se faire oublier. Mais ça finissait jamais comme il le souhaitait. On le rattrapait et c'était retour à la case départ.

- On est samedi. Tu seras dans la rue lundi, alors prends un "brake"... tu vas en avoir besoin.
- Belle fin de semaine!

Steve lui lança un sac dans lequel il retrouva de l'herbe verte. Éric n'avait pu en prendre depuis sa dernière fugue qui ne dura que quelques heures. À peine le temps de retourner chez sa mère, prendre un joint et se faire coffrer par les éducateurs qu'elle avait immédiatement appelés.
Pas question pour lui d'y revenir cette fois-ci. D'ailleurs, il avait la certitude qu'elle souhaitait le voir disparaître de sa vie. Elle n'avait jamais accepté ce fils, tellement pareil à son mari, bon pour l'échafaud comme elle ne cessait de lui rappeler.

- Elle va le regretter un jour, se dit-il après avoir roulé son joint.

Rapidement ses yeux rouges se fermèrent, les dernières volutes de son mégot s'éteignirent et Éric tomba endormi sur le plancher froid et silencieux de son appartement de fortune, de misère.




L U N D I



Patrice se préparait pour se rendre à l'université en ce dernier lundi d'avril. Deux examens, et après vingt ans d'études et une discipline personnelle qu'il s'était imposée tel un samouraï japonais, les cours seraient terminés. L'entrevue vers la fin de l'après-midi couronnerait sa dernière journée d'étudiant.

- Il ne faut rien dire ses jours-là, dit monsieur Lanctôt qui achevait son déjeuner face à Patrice classant ses papiers dans son sac.

Leur attention fut attirée par une nouvelle à la télévision.

- En dernière heure, nous apprenons que la société Micro Com de Los Angeles vient de passer aux mains de l'un des plus importants hommes d'affaires japonais, monsieur Niko Nakamoto.

Pendant que la speakerine donnait les détails de la transaction, on voyait ce monsieur remettre un chèque à un gros américain heureux de toucher la modique somme de cent quatre-vingts millions de dollars.

- Le président de Micro Com s'est dit confiant de voir le contrat ratifié par le Sénat américain malgré l'opposition de certains sénateurs. Rappelons que ceux qui manifestèrent une évidente retenue face à l'importante transaction, ont déclaré que cette vente donnerait le coup de mort à la haute technologie aux États-Unis.

- Ils sont riches les Japonais, reprit monsieur Lanctôt qui ferma la télévision à partir de la télécommande toujours près de lui dès le moment où il entrait dans la maison.

C'est lui qui dirigeait la programmation. Tout ce qui traversait l'écran passait par lui. Maître après Dieu, monsieur Lanctôt contrôlait depuis des années les images télévisuelles alimentant cette maison. Là s'arrêtait son autorité car madame Lanctôt gérait le reste.

- Bonne journée, et Patrice sortit.
- Je pourrai dire que jamais je n'ai eu de conversation avec ce garçon.

Avant de partir vers Montréal, Patrice s'arrêta chez Alex pour l'inviter à prendre une bière, ce soir, dernier soir d'études.

Il se retrouva sur le pont Jacques-Cartier. Montréal. L'université. Les examens. Les dernières salutations.

Descendant la Côte Sainte-Catherine, il se rappela qu'il voulait absolument s'arrêter au bureau du ministère des Affaires sociales, au service de l'adoption, au coin des rues Outremont et de l'Épée.

La dame ou plutôt la demoiselle âgée qui le reçut, fut charmante avec lui.

- Vous comprendrez, monsieur, qu'il nous est impossible de vous permettre de fouiller dans les archives. Mais le directeur pourrait peut-être vous recevoir. Je vais le lui demander.
- Merci madame.
- Mademoiselle.
- Pardon, mademoiselle.
- Dubonnet.
- Mademoiselle Dubonnet.

Au bout de quelques minutes, apparut un bonhomme aussi gros que grand qu'accompagnait mademoiselle Dubonnet.

- Monsieur Patrice Lanctôt?
- Monsieur?
- Je suis le directeur du service d'adoption. Vous pouvez entrer dans mon bureau. Mademoiselle Dubonnet m'a précisé l'objet de votre visite.

S'excusant devant mademoiselle Dubonnet qui tenait ses mains jointes, Patrice pénétra et, sur l'invitation du directeur, s'assit.

- Vous comprendrez que nous ne pouvons...
- Mademoiselle Dubonnet me l'a déjà dit. Ce que j'aimerais savoir est à la fois simple et rapide.
- Je vous en prie, passons aux faits.
- Y a-t-il dans mon dossier d'adoption des informations qui me permettraient de retracer ma mère?
- Vous connaissez le système?
- Je viens de terminer mes études en psychologie à l'Université de Montréal.
- Donc, la paperasse, les autorisations, les permissions...
- Ça va pour cela. Je ne vous demande pas de me remettre le dossier.
- Ce que, de toute façon, je ne pourrais faire, dit le directeur en s'allumant une cigarette placée au bout d'un fume-cigarette en or.
- Vous savez, monsieur le directeur, tous les documents relatifs à une adoption légale peuvent être remis au requérant qui en fait une demande en bonne et due forme, et cela au bout de vingt ans.
- Exact, mais le vôtre est un peu spécial.

Patrice étouffait dans cette pièce exiguë et remplie de fumée. Il avait un peu de difficulté à dénicher son interlocuteur enfoui sous une tonne de papier et des voiles de fumée.

- Dans quel sens?
- Sans pour autant l'avoir sous les yeux... je constate que vous n'êtes pas Québécois... d'origine.
- Que voulez-vous dire?
- Vos parents ne sont pas..., il s'arrêta de parler, tira sur son porte-cigarette en réfléchissant aux paroles qu'il devait prononcer.
- ... Québécois d'origine? reprit Patrice.
- Enfin...

La discussion piétinait, ce qui impatientait Patrice.

- Je vois ce que vous voulez dire. En effet, ma mère est japonaise et mon père, inconnu.
- Voilà. Voilà, le problème.
- Vous pouvez sûrement me le rendre plus explicite.
- Votre dossier relève certainement de l'adoption internationale.
- Est-il possible, d'ici, de faire la vérification.
- J'en parle à mademoiselle Dubonnet.

Pendant que monsieur le directeur, qui n'avait jamais donné son nom, sortit quelques instants, Patrice se leva et regarda par la fenêtre. Elle donnait sur Montréal à mi-hauteur du Mont-Royal. La ville paraissait orange avec le soleil glissant entre les buildings.

- Monsieur Lanctôt.

Mademoiselle Dubonnet venait de tirer Patrice de sa rêverie.

- Je vous suis, madame.
- Mademoiselle.
- Mademoiselle Dubonnet.
- Vous vous rappelez mon nom.
- Et vous du mien?

Au comptoir, elle entra des données sur l'ordinateur. Cela prit un certain temps et Patrice n'avait plus revu monsieur le directeur, sans doute retourné à son bureau.

- Voilà, ça y est. Vous êtes le PL-08-05-1968-00, s'écria la demoiselle toute fière de voir apparaître quelque chose à l'écran. Avez-vous le nom de votre père?
- "Inconnu".
- Pardon.
- Je vous en prie.
- Avez-vous le nom de votre mère? reprit-elle.
- Pas tout à fait, mademoiselle, c'est justement elle que je recherche.
- Pardon.
- Est-ce primordial? Patrice respirait profondément de plus en plus certain qu'il risquait de passer toute la nuit en compagnie de la vieille demoiselle.
- Sans le nom ou même le prénom de la mère, je ne peux entrer dans votre dossier personnel. Vous savez que depuis l'informatisation des documents, il faut absolument la clé d'entrée ajoutée à votre numéro de dossier.
- Tout simple.
- Voilà.
- Alors, on fait quoi? Patrice trouvait le temps long.
- Vous me donnez l'information qui me manque, sinon je ne peux rien faire.
- Essayez Gansou ou Yansun.

Mademoiselle Dubonnet tapait sur le clavier avec ses deux index, n'ayant jamais réussi à apprendre la méthode.

- Non, je n'y arrive pas.
- Puis-je me permettre d'essayer.
- Si vous croyez réussir mieux que moi.

Patrice passa de l'autre côté du comptoir et s'aperçut que mademoiselle Dubonnet travaillait sans souliers. Une vieille habitude de secrétaire, sans doute.
Il entra la première donnée, ensuite G A N SO U. Après un ceratin temps de recherche, l'écran afficha toute une série de nombres que Patrice retourna à l'ordinateur. Enfin, sous les yeux de mademoiselle Dubonnet et d'un Patrice survolté, défilèrent des lignes ininterrompues d'informations.

- Je crois que c'est bon.
- Vous pouvez prendre votre temps, mais pas trop, nous fermons dans dix minutes.

Patrice sortit le cahier à jaquette de cuir noir de son sac et nota l'essentiel: l'hôpital Notre-Dame, le nom d'un médecin accoucheur, une institution qui le prit en charge dès sa naissance sous la responsabilité de madame Beaudoin, le fameux "père inconnu" et les Lanctôt de Saint-Camille. Au bas, une référence: madame Prince, rue Hochelaga, Montréal.

- Merci beaucoup madame.
- Mademoiselle.
- Mademoiselle Dubonnet.

Il quitta le bureau d'adoption pour retrouver sa camionnette blanche. L'après-midi s'annonçait doux. Les bourgeons s'étiraient aux branches des arbres, on sentait que dans quelques jours, ils éclateraient.

Patrice s'arrêta dans un petit restaurant, prit un sandwich et une bouteille d'eau avant de se diriger vers les bureaux de la commission scolaire où on l'attendait pour une entrevue.

Aucune nervosité ne l'habitait. Cette rencontre revêtait certainement un caractère officiel, mais comme il n'avait pas l'intention de s'engager tout de suite sur le marché du travail, il s'y présentait détendu.

Sur un banc, il éclata de rire lorsqu'il se rendit compte que mademoiselle Dubonnet n'était pas un apéritif...

dimanche 8 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*4)

Chapitre 3
Aller-retour à Montréal



Le lendemain matin, en prenant le médaillon, Patrice s'aperçut qu'il pouvait l'ouvrir. À l'intérieur du cadre circulaire, la photo gravée d'une Japonaise. Sans doute sa mère. Il eut beaucoup de diffiulté à y lire le nom, tout étant minuscule: peut-être Yikou Gansou ou Jitsu Yansun, il ne pouvait pas en être certain.

Par la fenêtre, les rayons du soleil levant se jetaient, magnifiques, sur le plancher de sa chambre. Les matins du printemps l'avaient toujours ébloui; ceux qui rognent lentement sur l'hiver, la neige et le froid; ceux qui permettent à l'air pur d'entrer à l'intérieur, de vous taquiner, qui vous rappellent par le chant des oiseaux que la nature est encore aussi puissante.

Muni d'une loupe, il vit pour la première fois la physionomie de cette jeune fille d'à peine vingt ans. Elle était d'une très grande beauté. Ne sourait pas. Portait au cou un ruban vert émeraude sur lequel on percevait des tracés japonais.

Patrice avait une connaissance élémentaire de la langue japonaise écrite (le kana) mais en déduisit que le ruban pouvait bien être celui d'une école ou d'une association quelconque. Étendu sur son lit, le médaillon en main, il ne pouvait cesser de la regarder, de se forger des histoires dont elle était l'héroïne.

Il avait si peu de renseignements qu'il ne pouvait qu'en imaginer. Qui pourrait lui en fournir davantage? Où avait-elle logé lorsqu'elle était à Montréal? Était-elle demeurée longtemps à Toronto? Vancouver? Lui avait-elle écrit une fois revenue au Japon? Était-elle vraiment retournée au Japon?

À vitesse formidable, toutes ces questions surgissaient du médaillon et s'écrasaient dans ses yeux humides. Pourquoi avait-il gardé ces larmes en lui jusqu'à maintenant? De quoi avait-il peur?

Il ne voulait plus penser à tout cela. Il se leva et debout, droit devant sa fenêtre, essaya de quitter sa mère un instant pour songer à Éric.

Il cherchait à suivre le raisonnement du jeune garçon qu'au centre, on appelait le plus délinquant des délinquants. Où était-il parti? Patrice se demanda même si Éric ne chercherait pas à le retrouver. Pourquoi?

Il descendit déjeuner. Mélanie, la plus jeune de la famille, finissait de ranger ses ustensiles.

- Veux-tu que je te fasse un thé, Patrice?
- Je te fais des toasts? répondit-il.
- J'ai fini, mais je peux rester avec toi, si tu le veux?
- D'accord pour le thé, mais tu me le serviras dans ma tasse japonaise.
- Comment ça s'appelle déjà?
- De la porcelaine de Kakiemon.
- C'est joli comme nom.

Patrice regardait Mélanie, celle qui venait de décider que l'école, eh! bien s'en était fini, malgré les volontés de ses parents. On avait même demandé à Patrice de lui parler mais il avait refusé, n'aimant pas entrer dans les affaires des gens de sa famille.

- Ton travail chez McDonald, ça va?
- Ouais.
- Pas plus?
- À seize ans et un secondaire trois pas fini, on n'a pas beaucoup d'ouverture.

Patrice ne souhaitant pas tomber dans le piège de la conversation scolaire, changea de sujet. Ses yeux passaient de sa jolie tasse en porcelaine aux photos de famille avec lesquelles madame Lanctôt décorait sa cuisine. La cuisine, chez les Lanctôt, c'est la pièce la plus importante, la plus grande d'ailleurs. Celle où il faut absolument passer pour se déplacer dans cette maison immense.

Les murs, remplis de photos de noces, de naissances, de premières communions, de confirmations, de vacances rappelaient des événements particuliers et le temps qui passe. Les yeux de Patrice ne réussissaient pas à se détourner de celle où on le voyait bébé dans les bras de madame Lanctôt, mal à l'aise avec ce poupon. Son mari, un homme de grande taille, aux bras musclés et au regard très doux, se trouvait à côté d'elle. Ses yeux regardaient ailleurs, comme à l'extérieur de la photographie.

Était-elle là? Non, sa mère adoptive le lui avait confirmé la veille. Mais il pouvait quand même rêver. Comment le village de Saint-Camille avait-il réagi à l'arrivée de cet enfant un peu spécial: un jeune semi-Japonais, semi-Québécois? À cette époque, la paternité et la maternité étaient des valeurs fondamentales. L'appelait-on l'enfant de l'amour? Cet illégitime pouvait-il être bien reçu dans une famille, un village, une province ultra-catholique?

- Si tu étais en fugue d'un centre d'accueil, à quel endroit irais-tu te réfugier?
- Aucune idée.
- Penses-y en peu?
- Certainement pas là où on pourrait me reprendre tout de suite.
- Irais-tu chez des gens que tu connais?
- Si j'en avais confiance. Pourquoi toutes ces questions?
- Un jeune du centre d'accueil où j'ai fait mon stage, vient de fuguer. Il a tout juste seize ans. C'est un dur de dur.
- Il n'est sûrement pas le premier à fuguer?
- Oui, mais lui, c'est un peu spécial. C'est le dernier à qui j'ai parlé avant de partir.
- Il est certainement dans les rues de Montréal. En avril, c'est moins froid et il va certainement en rencontrer d'autres comme lui.

Patrice buvait son thé dans la petite tasse en porcelaine.

- Sais-tu d'où vient cette tasse, Mélanie?
- Du marché aux puces.
- Non, elle est de trop grande qualité.
- Made in Hong Kong!
- Directement du Japon.

À chaque fois que Patrice prononçait le mot Japon, une espèce de malaise s'installait autour de lui à tel point que l'on changeait de sujet. Il l'avait souvent remarqué et n'insistait pas.

- Je suis en congé aujourd'hui. Alex doit-il venir te voir?
- Tu sais Mélanie qu'il ne s'intéresse pas à toi. Alors ne te fais pas d'idées.
- Il est si gentil.

Les yeux de Mélanie s'envolaient lorsque le prénom d'Alex était cité ou qu'il entrait dans la maison. Malgré son âge, elle faisait tout pour qu'il la remarque mais ses efforts ne semblaient pas porter fruit.

- Je dois étudier, les deux derniers examens qui me restent à passer sont plutôt difficiles.
- C'est tellement plate l'école.
- À l'université, c'est pas tout à fait la même chose.
- Ça ne fait rien. Je vais peut-être essayer les cours aux adultes mais il paraît que c'est encore pire; tu fais ta journée de travail et ensuite, de sept à dix heures, les bancs de l'école. Tu ne vis plus.
- Excuse-moi Mélanie, mais je dois me rendre à Montréal.
- Pourrais-tu me déposer au centre-ville, j'ai des courses?
- Je te reprends à quatre heures.
- Parfait, je suis prête dans deux minutes.

Patrice rangea la cuisine. Au loin, il entendait les hommes aux champs. Il y jeta un coup d'oeil.

Mélanie revint presque tout de suite. Patrice monta prendre ses livres, laissa son regard un instant sur l'enveloppe déposée sur la table de travail et ferma la porte derrière lui. IIl rouvrit pour prendre le médaillon qu'il enfouit dans sa poche.

- En route, dit-il à Mélanie qui portait un petit manteau vert émeraude lui rappelant le ruban de sa mère.

Il laissa Mélanie sur la rue Sainte-Catherine et se demanda s'il ne devait pas passer au centre d'accueil pour s'enquérir d'Éric. Mais il avait tellement de travail pour ses examens qu'il monta directement à l'université.




Vers trois heures trente, quittant la bibliothèque, il salua quelques confrères et alla discuter avec madame Van Drich, le professeur qu'il préférait. Son cours était difficile, mais elle savait le rendre accessible. Patrice était un des élèves les plus brillants du groupe.

- Je viens tout juste d'achever de corriger votre travail de session. Vous avez toujours été très fasciné par la maternité, Patrice?
- Je ne sais pas. Peut-être dû au fait que je suis un enfant adopté.
- Particulièrement intéressant votre approche sur la passion. Je suis tout à fait d'accord avec vous lorsque vous écrivez que la passion c'est l'espace entre la volonté d'agir et l'acharnement à se transformer.
- Vous me parliez de maternité, madame Van Drich.
- En effet, depuis que je vous connais, ce thème est continuellement présent autant dans votre vocabulaire que dans vos textes. Vos interventions en classe en furent également teintées.
- Nous ne sommes jamais assurés de rien sauf que nous venons de notre mère, disiez-vous dans un de vos cours.
- C'est vrai, mais chez vous ça prend une toute autre connotation. Je sens votre passion sans la comprendre. Saurez-vous la trouver si jamais vous la cherchiez?
- Entre chercher et trouver, il y a un bon espace.
- Sachez y mettre le temps qu'il faut, Patrice. Je vous sais patient, intelligent et capable d'analyser la réalité sans vous faire éblouir par de faux artifices. Bonne chance pour l'examen et dans votre carrière.
- Merci beaucoup, madame.

Au volant de la camionnette blanche, il retrouva Mélanie les bras remplis de sacs. Elle avait dévalisé complètement les magasins.

- On mange en ville?
- Je suis un peu fatigué, dit Patrice, rentrons.
- Comme tu le veux.

Le pont Jacques-Cartier, à cette heure, était rempli de voitures roulant à pas de tortue. Ceci permettait à Patrice de scruter l'espace d'un côté comme de l'autre. Quelques flaques de neige pourrissaient au soleil et le jaune des gazons aspirait la chaleur du printemps qui s'installait.


- C'est bizarre, dit Patrice.
- Quoi?
- Tu n'étais pas encore au monde en 1967 et une grande partie des installations de l'Expo y sont encore. Tout ce temps que tu as manqué.
- Toi, tu étais au monde?
- Un an après. Tu vois, c'est ça l'histoire. Savoir qu'avant soi des choses se sont produites, qu'elles ont marqué les hommes, les femmes et, par ricochet, nous d'une certaine façon. Regarde ce qui reste de cet événement essentiel. On ne réussit pas tout à fait à bien saisir ce qui s'y est vécu. Il nous faut des textes, des personnes qui s'en souviennent, des documents visuels pouvant nous apporter l'espace d'un instant, le sens de tout cela. Tu n'étais pas au monde, moi, j'arrivais à peine et le fleuve, lui, coulait entre les îles et des personnes y connurent des heures d'extase magnifiques.
- Et ça ne fait pas longtemps.
- Plus de 50 millions de personnes ont assisté à cette exposition, deux fois la population canadienne actuelle.
- On ne verra plus jamais des choses comme celle-là? demanda Mélanie qui suivait des yeux et des oreilles ce cours concentré.
- Et pourtant... il y a encore tellement à apprendre sur ce qui s'y est passé!

Patrice, nostalgique, accéléra pour prendre la route menant vers Saint-Camille à moins de quinze kilomètres de Montréal. Incroyable qu'en si peu de temps la ville, bruyante, cosmopolite et secrète laisse la place à la campagne.

Jeune, Patrice ne venait à Montréal que très peu souvent. Ce n'est qu'à son entrée au CEGEP et ensuite à l'université que la ville prit soudainement de l'importance pour lui. Maintenant, Montréal c'était sa deuxième vie. Tous ses stages, ils les avait faits là. Il la connaissait par coeur cette ville, du moins les endroits que sa vie étudiante lui avaient ouverts. Il était assuré de n'avoir aucune idée de là où pouvait se cacher Éric. Tout comme là où sa mère avait vécu.

Au fait, avec qui vivait-elle? Ses parents l'accompagnaient-elle lors de sa visite à Expo'67? Où avait-elle rencontré celui qui allait devenir son père inconnu? Quel était son véritable nom? Gansou? Yansun? Le certificat de naissance ne parlait que "d'un père inconnu". Mais il y avait cette liasse de lettres qu'il n'avait pas encore eu le temps de déchiffer. Il y aura, peut-être, une première information, celle qu'il pourrait suivre... poursuivre.

Pourquoi, tout d'un coup, ce besoin de chercher sa mère? De la trouver. Madame Van Drich avait sûrement raison; la maternité l'avait toujours intéressé. Du fond de lui-même et sans trop s'en apercevoir, son discours s'en était rempli, de ces allusions à ce qu'il cherchait aujourd'hui.

- Tu es dans la lune, Patrice!
- Excuse-moi.
- Je t'ai demandé si Alex allait venir ce soir?
- Mélanie, tu sais, il a une nouvelle petite amie et quand ça commence, on ne le voit plus.
- Très bien.

Patrice entrait dans Saint-Camille. Il s'arrêta prendre de l'essence. Mélanie s'alluma une cigarette en regardant autour d'elle.

- Tu sais Mélanie que je n'aime pas qu'on fume dans la camionnette, dit Patrice qui lui enleva des lèvres, pour jeter par la fenêtre, une cigarette à peine entamée.

Ils arrivèrent à la maison. Tout le monde était déjà à l'intérieur. Ça sentait la soupe au chou et la viande bouillie.



samedi 7 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*3)


Chapitre 2
La grande enveloppe...




- Il est dans sa chambre.


Alex remercia madame Lanctôt, flatta le chien couché dans le milieu de la pièce, grimpa les marches à une vitesse incroyable, ouvrit la porte de la chambre sans frapper.

- Je m'excuse, je n'ai pas frappé.
- Tu dis toujours ça, mais tu ne te corriges pas.
- Ton stage?

Patrice se laissa tomber du côté de l'enveloppe, la poussa sous le lit avant de se relever et se diriger vers la fenêtre.

- Quand tu vas déménager, penses-tu l'apporter?
- De quoi parles-tu, Alex?
- De ta fenêtre.
- Drôle!

Alex se jeta sur le lit de son meilleur ami, les bras derrière la tête, jambes croisées et sourire aux lèvres.

- Me voici devant monsieur le psychologue Patrice Lanctôt.
- Pas encore.
- Presque.
- On peut dire.

Patrice examina son ami et vérifia si l'enveloppe n'était pas visible.

- Tu me sembles bizarre aujourd'hui, dit Patrice.
- Imagine-toi que je suis en amour.
- Pour une millième fois!
- Non, une centième, mais cette fois c'est la bonne.
- Je la connais?
- Je devrais faire comme toi et ne rien dire.
- Tu exagères.

Alex se leva tout d'un coup et se plaça devant les photographies japonaises. Il les dévisageait comme si c'était la première fois de sa vie qu'il les remarquait. De son doigt, il pointait des personnes tout en demandant à Patrice des explications.

- Je ne les connais pas, répondit celui qui regardait dehors.
- Pourquoi tu conserves ces photos si tu ne les connais pas?
- Pour la même raison que tu laisses tes blondes quand tu commences à les connaître.
- Oh! monsieur fait son psychologue.
- Pas du tout, Alex. Je me moque.

Les deux amis se chamaillèrent un peu avant de s'asseoir.
Alex a le même âge que Patrice mais pas sérieux pour deux sous. Il a terminé son secondaire 5 de peine et de misère, a été refusé au CEGEP et travaille depuis toujours pour son père dans un petit garage spécialisé en mécanique générale. Ce travail lui convient parfaitement parce qu'il peut y être quand il veut et c'est surtout en soirée qu'il veut. Il aime être dans son garage quand il n'y a plus personne et faire les tâches à son rythme.
Il a toujours été le plus grand ami de Patrice et cela remonte à la maternelle. Ils ont toujours pris l'autobus scolaire ensemble. Ils ont fait leurs devoirs (enfin Patrice les faisait, Alex les retranscrivait) soit chez l'un ou chez l'autre. Ils habitent à cinq minutes à pied. Ils n'ont absolument pas les mêmes goûts mais s'entendent à merveille.
La camionnette blanche de Patrice a toujours été réparée et entretenue par Alex; les lettres d'amour d'Alex à ses multiples blondes écrites par Patrice assis devant sa fenêtre de chambre. Celles du printemps étaient les plus belles, remplies des odeurs du lilas qui grimpait à hauteur de la fenêtre de Patrice.
C'est certainement avec son meilleur ami que Patrice a appris l'écoute des problèmes de coeur mais jamais il ne lui donnait de conseils. Pourtant Alex, il en avait eu des problèmes de coeur.

- J'aurai une semaine chargée mais je songe à partir en vacances après mes examens à l'université.
- Tu ne devais pas attendre en juillet?
- J'ai changé d'idée, répondit Patrice.
- Comment, j'ai changé d'idée? Et moi, j'ai placé mes vacances à la fin de juillet parce qu'on devait partir ensemble.

Patrice se taisait. On ne lisait pas grand chose dans ses yeux, mais il s'y dégageait une envie de partir vers quelque part et Alex n'y était pas.

- Si c'est à cause de ma blonde, ça peut s'arranger.
- Non, Alex. J'ai comme besoin de partir seul.
- Si la camionnette déraille, que feras-tu?
- La réparer, Alex, la réparer.
- Voyons. Tu me caches des affaires.

On entendait de la cuisine les bruits sourds d'une conversation. Les mots ne parvenaient pas jusqu'à la chambre de Patrice mais un bourdonnement continu allait et venait d'une personne à une autre.

- Je ne te cache rien, Alex.
- Un rêve. Ça fait je ne sais plus combien d'années qu'on part en vacances ensemble et là, parce que monsieur est psychologue, eh! bien le mécanicien peut aller se faire voir.
- Ce n'est absolument pas ça. Je ne pars même pas avec Caroline.
- Ça c'est fort. Tu pars en autobus en plus?

Patrice sentait qu'il avait tout dit. Il souhaitait qu'Alex s'en aille afin qu'il puisse se décider à attaquer l'enveloppe qui paraissait vieille de vingt-cinq ans.

- Espèce de bouddha, dit Alex.

Pour la première fois depuis très longtemps, Alex utilisa cette expression. Quand ils étaient jeunes et que Patrice faisait enrager son ami, celui-ci se choquait tellement qu'il voulait le frapper. Au lieu de laisser aller sa violence, il le traitait de bouddha sans trop savoir pourquoi. À cause des toiles dans la chambre de Patrice, sans doute.

- Sais-tu ce que veut dire bouddha, Alex?
- Une tête de mule comme toi.
- Non. Celui qui s'éveille à la connaissance parfaite de la vérité.
- Excusez.

Alex ne réussissait jamais à avoir le dernier mot sur son ami. Cela le rendait furieux mais il ne pouvait pas non plus se résigner à le perdre. Il savait que si Patrice avait décidé que les vacances de cette année seraient différentes de celles des autres années, eh! bien c'est ainsi que ça allait se passer.

- Ça va dans ta tête?
- Parfaitement, répondit Patrice alors qu'Alex le quittait.

Dans la cuisine, les parents Lanctôt discutaient autour d'une tasse de café. Alex les salua, oublia de caresser le chien qui fit un court grognement par dépit et, une fois dehors, jeta un coup d'oeil à la camionnette comme s'il allait y trouver un indice du coup de tête de Patrice.


- Il a toujours été comme ça, tu le sais bien.
- Oui, mais... c'est normal, il me semble, de souhaiter connaître ses parents, je veux dire ses vrais parents. Lui, en vingt-cinq ans, il ne nous en a jamais parlé.
- Tu le sais, Patrice n'aime pas parler de ses affaires. Il est secret. Rappelle-toi, toi sa propre mère adoptive, combien de fois tu as voulu le faire parler et il te disait toujours que tout était correct.

Madame Lanctôt écoutait son mari, les yeux au plafond essayant de lire à travers le plancher dans la chambre de son fils adoptif.
Ils entendirent démarrer l'automobile d'Alex. La porte de Patrice s'ouvrit et il se pointa dans la cuisine, l'enveloppe sous le bras.

- J'ai une entrevue lundi prochain, deux examens la même journée et ensuite je compte prendre quelques jours de congé.
- Alex part avec toi? questionna sa mère.
- Non, ses vacances sont en juillet.
- Où songes-tu aller?
- Ne soyez pas inquiets, je ne crois partir longtemps ni trop loin.

Et il sortit. La comionnette démarra. Le silence revint.

- Je te fais un autre café, mon mari?
- On a oublié de lui demander si Caroline...
- Ce n'est pas de nos affaires, voyons. Il a son enveloppe, maintenant.
- Il ne sera pas déçu, j'espère.

Patrice glissa son vieux cahier dans l'envelope. Il laissait ce vieux cahier à jaquette de cuir noir dans le coffre à gants de la camionnette depuis que son père adoptif la lui avait donnée. Cela remontait à ses débuts au CEGEP. Auparavant, ce vieux cahier, il le rangeait dans sa chambre... mais il est important de signaler qu'il y a eu plusieurs exemplaires. Une fois rempli, les pages toutes barbouillées, il le brûlait pour le remplacer par un autre qu'il revêtait de la même jaquette en cuir. Il ne regrettait pas les autres, il vivait avec celui-ci et cela jusqu'au prochain.
La maison des parents adoptifs de Patrice est située tout près d'une voie de chemin de fer. Une petite route longe les rails s'arrêtant un kilomètre plus loin tout près d'un ruisseau. Souvent Patrice s'y rendait soit pour étudier ou écrire.
Les premières fois, lorsque ce cahier était un journal d'adolescent, il notait ses états d'âme, ses peines d'amour et ses nombreuses réflexions; maintenant ce sont des photos, des dessins, des notes, des adresses, des dates qui y sont contenus. Patrice semblait facilement s'y retrouver.
Après avoir vidé l'enveloppe remise par sa mère, classé papiers et autres documents, il se leva pour examiner le tout silencieusement.

- Partir d'Expo'67, du moins ce qui en reste. Pourquoi ne m'a-t-elle pas appelé Robert? Je suis né pourtant le 8 mai 1968. Est-elle restée ici? L'enveloppe ne contient pas assez d'informations sur elle, sa famille. Pourquoi n'est-elle pas rentrée au Japon pour accoucher? Sa famille ne le voulait pas? C'est ça, il faut que je parte d'Expo'67, ensuite Toronto et me diriger vers Vancouver. Faire le même trajet qu'elle mais à l'inverse. Il y a tellement de trous dans tout cela, tellement de moments vides. Qui pourrait m'aider?

Patrice tenait dans la main un médaillon accroché à une courte chaîne en or. Il devait avoir certainement plusieurs années mais semblait être demeuré intact. Entre ses doigts, Patrice le passait d'une main à l'autre y cherchant des explications, un sens. Que de questions fusaient dans son cerveau à une vitesse inouie!

- L'avait-elle à son cou lorsque je suis né?

Une lettre provenant d'un orphelinat datant de mai 1968 et sur laquelle il pouvait lire: "Né de père inconnu." Pourquoi n'avait-il jamais demandé à sa mère ou à son père d'explications sur son arrivée à Saint-Camille? Ce qu'il savait était tout simple: sa mère, japonaise, l'avait mis au monde dans un hôpital de Montréal et ne pouvant le garder, pour des raisons obscures, l'avait remis à un service d'adoption. Ses parents adoptifs semblaient n'avoir jamais rencontré cette jeune Japonaise, n'ont rien su d'elle et de son histoire. Ils n'avaient qu'un seul mandat: élever cet enfant comme un des leurs.
Sauf le médaillon, cette enveloppe n'apportait pas d'éléments nouveaux à Patrice. Au fond de lui-même, est-ce parce qu'il craignait de ne pas avoir de réponses aux questions qu'il allait poser qu'il n'en posait pas? Serait-ce par crainte de souffrir d'absence, d'abandon qu'il n'a jamais cherché les origines de cette mère et les siennes tout à la fois? Voulait-il être le moins différent possible des autres? Il y avait assez de ce visage qui le distinguait. Il y avait assez de ce caractère renfermé si contrastant avec les enfants Lanctôt enjoués et actifs.
Patrice entendait tout ce qu'on disait de lui, de ce jeune garçon plus petit que les autres: comme il est intelligent, vif d'esprit mais si renfermé. Un professuer de géographie, alors qu'il était en troisième secondaire, disait de lui qu'il possédait un tempérament oriental.
Aujourd'hui, en cette fin avril 1993, à quelques jours de ses vingt-cinq ans, il venait de terminer son cours en psychologie, un dernier stage préparatoire; il ne lui restait que deux examens pour obtenir sa licence de psychologue... mais un psychologue qui commençait à peine à se connaître.
Devant lui, se dressaient trop peu d'indices sur ses origines. Dans le fond, ce qui était en lui depuis toujours et qu'il taisait, ce besoin de savoir qui était cette mère lui laissait dans le corps, le coeur et le cerveau un coktail de différences difficile à comprendre.

- J'ai comme l'impression qu'en voulant la chercher, je me cherche moi-même. Alex se moquerait bien de cela si je lui en parlais.

Il remit tous les papiers et objets dans l'enveloppe avec son vieux cahier à jaquette de cuir noir, monta dans la camionnette blanche: demi-tour et retour à la maison.
En route, il remarqua une vieille voiture stationnée près de sa demeure. Il n'y fit guère attention mais lorsqu'elle démarra promptement, à quelque cent mètres de lui, de petites pierres éclaboussèrent la camionnette.

- La vitesse tue!

En entrant, madame Lanctôt lui dit que le centre d'accueil Jacques-Cartier venait de téléphoner lui demandant de les rejoindre le plus rapidement possible.
Patrice parla à Christian, l'éducateur en fonction dans l'unité de vie où il venait de passer six mois de stage.

- C'est arrivé cet après-midi.
- Pourtant, lorsque je suis parti, Éric semblait calme et suivait le groupe sans rouspéter, continua Patrice.
- C'est après le match de hockey-balle qu'il a fugué.
- Seul?
- Toujours, comme à son habitude.

La nouvelle préoccupait Patrice. Avait-il été correct avec Éric alors que celui-ci tentait de lui parler? Il remettait en question son écoute. Le fugueur s'était-il senti abandonné par quelqu'un qui partait et lui portait si peu attention?
Toutes ces questions voltigeaient dans sa tête.

- Es-tu là, Patrice?
- Oui, oui, j'écoute.
- Je dois mettre la police à ses trousses. En liberté, Éric a très peu de contrôle et pourrait faire des folies inimaginables. Il faut absolument le retrouver vite sinon, on ne sait pas ce qu'il fera. C'est un "tof", je veux dire un dur de dur.
- J'ai vu dans son dossier que les armes à feu ne l'intimident pas.
- Comme ça, Patrice, pas d'éléments de ton côté?
- Je lui ai parlé avant de partir mais rien ne laissait présager un tel acte.
- Merci. Oh! oui, je fais parvenir le rapport de ton stage à l'université dès la semaine prochaine. Tu as été vraiment excellent. À bientôt.
- Merci à vous.

Patrice déposa le téléphone.

- Ce métier est décourageant. Être continuellement présent autant physiquement que moralement.
- Est-ce que tu me parles, Patrice, reprit madame Lanctôt qui achevait la vaisselle.
- Je me disais que le travail d'un éducateur de centre d'accueil, c'est pénible.

Patrice prit siège à la table et appela le chien qui bondit vers lui.

- Veux-tu manger?
- Non merci, répondit-il tout en flattant la bête qui ne demandait pas mieux. J'ai lu les documents dans l'enveloppe.

Madame Lanctôt parut mal à l'aise et se concentra sur son travail. Elle ne voulait pas elle-même lancer la discussion de peur que le tout s'écrasa lamentablement comme Patrice, un spécialiste dans le genre, aurait pu le faire.

- Tu l'as déjà rencontrée? risqua Patrice tout concentré à caresser le chien qui n'avait pas de nom.
- Jamais. Seulement la travailleuse sociale qui est venue te reconduire ici alors que tu avais deux semaines. Elle nous demandait des nouvelles... comment elle s'appelait déjà cette travailleuse sociale?... Ah! oui, madame Beaudoin. Elle commençait à travailler, c'était la première fois qu'elle s'occupait d'un enfant à adopter.
- Ma mère n'a jamais écrit, n'a jamais voulu savoir où j'étais?

Madame Lanctôt s'essyait les mains dans un tablier à carreaux blancs et rouges, du même matériel que les rideaux de la cuisine. Elle s'approcha de son fils adoptif indiquant du même coup au chien qu'il devait retourner dans son coin.

- Tu es arrivé vers la fin du mois de mai... non, plutôt au milieu du mois. Je me souviens que ton père suivait les nouvelles qui venaient de France parce que les étudiants se révoltaient. Il en a parlé avec la travailleuse sociale Beaudoin parce qu'il ne comprenait pas comme il faut pourquoi des étudiants pouvaient faire la grève étant donné qu'ils ne travaillaient même pas, d'après lui.
- Il y a longtemps qu'elle a quitté le dossier cette travailleuse sociale?
- Tu sais Patrice, toutes les lois ont pas mal changé depuis 1968. Quand tu es entré au secondaire, elle n'est plus revenue après. Elle envoyait des lettres que j'ai toutes placées dans l'enveloppe. Je suis certaine que tout y est. Ça parle pas beaucoup ces personnes-là et quand elles parlent, c'est pas sûr qu'on comprend tout.
- Jamais de nouvelles de ma mère?

Madame Lanctôt ne répondit pas, se sécha les yeux avec le linge à vaisselle tout en disant qu'elle aurait tellement aimé posséder un lave-vaisselle mais que maintenant elle s'y était fait, que c'était plus utile.
Patrice se leva, passa une main rapide dans le cou de sa mère adoptive et monta vers son refuge. Le chien soupira dans son coin...

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 26 -

Monsieur Saint-Pierre s’interrogeait : s'arrêter au presbytère ou rejoindre son ami Cloutier. L'employé de la ville, en service comm...