lundi 19 août 2024

Évangile selon Garcia Lorca

                                                         Évangile selon Garcia Lorca

« J’aime la terre. Je me sens lié à elle dans toutes mes émotions. Mes plus lointains souvenirs d’enfant ont la saveur de la terre. Les bestioles de la terre, les animaux, les gens de la campagne, inspirent, suggèrent de secrets messages qui parviennent à très peu d’entre nous. Je les capte aujourd’hui avec le même esprit que celui de mes plus jeunes années.Sans cela, je n’aurais jamais pu écrire Noces de sang. »

   

 

Un flamenco                                                                         Un flamenco                                           Un flamenco

poignard à la main                                                    poignard à la main                                 poignard à la main

coeur d’argent                                                                  coeur d’argent                                        coeur d’argent

guitare andalouse                                                      guitare andalouse                                  guitare andalouse

 rues de Grenade                                                         rues de Grenade                                    rues de Grenade

en Espagne torride                                                  en Espagne torride                                en Espagne torride

un 19 août 1936                                                           un 19 août 1936                                    un 19 août 1936

était-ce le 18 ?                                                                était-ce le 18 ?                                        était-ce le 18 ?

les phalangistes,                                                           les phalangistes                                      les phalangistes

 escadrons de la mort                                         escadrons de la mort                            escadrons de la mort

 firent noces de sang                                     firent des noces de sang                      firent des noces de sang

 

« On le vit avançant entouré de fusils, / par une longue rue, / arriver dans cette froide campagne, / encore étoilée du petit matin./ Ils ont tué Federico / quand pointait la lumière. / Le peloton de ses bourreaux n’osa pas le regarder en face. / Tous fermèrent les yeux ; / ils prièrent : même Dieu n’y peut rien ! Mort est tombé Federico : – sang sur le front et plomb dans les entrailles – /… C’est à Grenade qu’eut lieu le crime, / sachez-le – pauvre Grenade ! -, dans sa Grenade » …
Antonio Machado

 

 


Ferrat connaît le chemin
Dali l’a dessiné
Manuel de Falla, mis en musique
Luis Bunuël, scénarisé 
Neruda, vociféré
Pedro Salinas, l’exilé
marionnettes de la Barraca 
romances et berceuses gitanes dans la casa de Bernarda Alba
le romancero gitano
récité sur le chemin de Viznar
la guardia civil, bandeau à la main, encensait la guerra espagnôla
deux balles de fusil
au milieu du front
Federico tomba.
Mort le Prince gitan.

                                          

« Dans tous les pays, la mort est une fin. Quand elle arrive, on tire les rideaux. Mais pas en Espagne. » 
Garcia Lorca
 
 
Marcelle Auclair, amie et biographe de Lorca, « les Anciens n'auraient pas tant cherché son corps de mort : ils eussent imaginé le poète emporté par deux aigles de neige et donné son nom à une étoile »

« Gacela » de la mort obscure
 
Je veux dormir le sommeil des pommes,
Et m’éloigner du tumulte des cimetières.
Je veux dormir le sommeil de cet enfant
Qui voulait s’arracher le cœur en pleine mer.
 
Je ne veux pas que l’on me répète que les morts ne perdent pas leur sang ;
Que la bouche pourrie demande encor de l’eau.
Je ne veux rien savoir des martyres que donne l’herbe,
Ni de la lune avec sa bouche de serpent
Qui travaille avant que l’aube naisse.
 
Je veux dormir un instant,
Un instant, une minute, un siècle ;
Mais que tous sachent bien que je ne suis pas mort ;
Qu’il y a sur mes lèvres une étable d’or ;
Que je suis le petit ami du vent d’ouest ;
Que je suis l’ombre immense de mes larmes.
 
Couvre-moi d’un voile dans l’aurore,
Car elle me lancera des poignées de fourmis,
Et mouille d’une eau dure mes souliers
Afin que glisse la pince de son scorpion.
 
Car je veux dormir le sommeil des pommes
Pour apprendre un sanglot qui de la terre me nettoie ;
Car je veux vivre avec cet enfant obscur
Qui voulait s’arracher le cœur en pleine mer.

                                                                 

 Tiré des SONNETS DE L’AMOUR OBSCUR
 
Je veux pleurer ma peine et te le dire
pour que tu m’aimes et pour que tu pleures
par un long crépuscule de rossignols
où poignard et baisers pour toi délirent.
 
Je veux tuer le seul témoin, l’unique
qui a pu voir assassiner mes fleurs,
et transformer ma plainte et mes sueurs
en éternel monceau de durs épis.
 
Fais que jamais ne s’achève la tresse
Du je t’aime tu m’aimes toujours ardente
de jours, de cris, de sel, de lune ancienne,
 
Car tes refus rendus à mes silences
Se perdront tous dans la mort qui ne laisse
Pas même une ombre à la chair frémissante.

                                                                               

 Poème de la soleá

 

Vêtus de manteaux noirs
pense que le monde est petit
et le coeur est immense.
Vêtus de manteaux noirs.
Pense que le tendre soupir
et le cri, ils disparaissent
dans le courant du vent.
Vêtus de manteaux noirs.
Le balcon est resté ouvert
et l'aube sur le balcon
tout le ciel est sorti.
Ay yayayayay,
que vêtus de manteaux noirs !

 


              Et tu seras debout
                 sur le balcon ouvert
                     entre soleil et poussière
                         un poignard à la main
                             dans l’autre une guitare
                                 murmurant
                                     de vieilles chansons andalouses
                                         que nous écouterons

 

                                  


Citations de Federico Garcia Lorca

« Rien n’est plus vivant qu’un souvenir. »


« On revient de sa jeunesse comme d’un pays étranger. Le poème, le livre est la relation du voyage. »


« Dans ce monde, moi je suis et serai toujours du côté des pauvres. Je serai toujours du côté de ceux qui n’ont rien et à qui on refuse jusqu’à la tranquillité de ce rien. »

 

 

Take this waltz - Leonard Cohen

La chanson est une adaptation d’un poème de Lorca, La petite valse viennoise.




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dimanche 18 août 2024

Mon ami Phuoc

 


Vous le connaissez déjà. 

Il s'agit de mon ami vietnamien, Phuoc, celui qui est venu me chercher à la porte de la mort, m'a accompagné pendant ce pénible trajet sur la route de la dépression, celui qui me poussait à bouger malgré que je ne m'en sentais pas la force, ce porteur d'un grand rêve... vivre dans les montagnes vietnamiennes puis grimper l'Himalaya, tout cela à pied.

Cette photo qu'il m'envoie ce matin (18 août 2024) alors qu'il médite avec ses frères moines bouddhistes, est précieuse. Le calme qui l'habite me transmet toute la sérénité intérieure, l'équanimité se dégageant de lui tout en se répandant autour.

Nous pouvons communiquer ensemble qu'en de rares occasions et lorsqu'une se présente il m'est permis de renouer avec sa grandeur d'âme et sa fertile sagesse.

Certains m'ont demandé son âge, d'autres à quel endroit vit-il, plusieurs s'intéressent à lui non pas seulement parce qu'il fut mon «sauveur», mais en raison de cette sagesse rayonnante qui se dégage de lui. À cela je réponds que l'âge lui importe peu et vivre se résume à entretenir son rêve tout en perdurant sur le chemin qui mène à soi-même, le seul lieu à habiter.

Il souhaite partir bientôt et marcher. Le fera, j'en suis convaincu. D'ici là je n'ai qu'un seul désir formulé ainsi : « Phuoc ne cesse pas d'être pour moi cet ange gardien à la fois compatissant et bienveillant.

Salut Phuoc.

lundi 12 août 2024

Une reprise qui s'imposait

 


Le 24 octobre 2020 je publiais un billet intitulé L'OBSCUR MARIAGE. Le titre avait été modifié car au brouillon il portait celui-ci : MARCHER LES RUELLES. Un lecteur s'y est arrêté et a manifesté son ennui quant à la mise en page ainsi que l'abondance de photos qui, selon lui, le distrayaient dans sa lecture tout en apportant rien à la profondeur du poème.

Je m'y suis rendu. J'ai lu. Ma réaction fut semblable à la sienne. Dire que ce poème dans lequel je cherchais à circonscrire le phénomène du « monstre » alors que j'étais en pleine période de documentation pour le roman LES ANCIENS COLONELS, ce poème aurait mérité, en effet, d'être offert avec plus de simplicité, moins d'artifices, lui permettant d'être reçu comme il se voulait, c'est-à-dire obscur et non-dit derrière le mariage de la montagne et de la mer.

Je le reprends ici avec cette nudité de l'esprit qui me guidait à ce moment et cet accueil pour ceux et celles, monstres et tortionnaires, victimes et bourreaux qui allaient noircir les pages de mon deuxième roman.

Recevez-le. Tout simplement. Sans apitoiment ni commisération.

* * * * *

mariage obscur

 

 

... la route court vers le soleil couchant,
 inconfortablement installée
dans ce bus bringuebalant
une dame dévisage le jaune horizon...  

... semble inquiète, du moins peu empressée de quitter ce bus 
aussi vieillissant que la ville qu’elle épie à travers la vitre salie du véhicule 
vert et ne cesse de tripoter un ticket de passage. La dame sans âge 
trimbale un panier duquel les feuilles d’un quelconque végétal soubresaute 
au même rythme que le paquebot urbain qui la transporte. Parfois, elle 
replace le contenu, puis reporte son regard à l’extérieur. Il ne pleuvra pas ; 
hier le déluge a inondé la ville, y versant ses eaux par trombes incessantes. 
La pluie ne la dérange plus... la ramène à son chagrin. Le trajet, la dame 
saurait le faire les yeux fermés, mais les yeux fermés elle ne verrait pas tous ces gens qui déambulent telles des marionnettes sans fils, dans ce lieu qui, 
par défaut, est le sien, devenu un refuge obligé : sa famille lui ayant fait 
comprendre qu’un enfant sans père n’a pas à naître dans ce village adossé 
au pied du Fansipan... Du Nord lointain, la voici dans ce Sud incertain. 
Enfreindre les règles d’une micro société c’est en être chassée, vulgairement expulsée. Difficile d’oublier l’atmosphère qui régnait lorsqu’on lui indiqua la 
route à suivre pour ne plus demeurer ici ; elle dit là, maintenant.
 
 
... deux initiales tracées au coeur du roc
qu’encadrent une volée d’hirondelles,
seules invitées à cette alliance inattendue
une noce sur la montagne...

On en voit partout de ces éraflures couteleés inscrites sur la pierre ; 
de fougueux sculpteurs y ont inscrit, tout à côté du leur, le prénom de 
l’amourachée, espérant que plus tard, dans quelques années peut-être, y 
revenant, ils retrouveront le roc, puis souriront malicieusement à la vue de 
l’épigraphe gravée dans un élan de passion, comme le signe d’un éternel 
amour, fiché à demeure. Le signe a souvent la vie longue...
 
...cette ruelle mène à une mistoufle
la dame seule s’y aventure
un ticket mâchouillé
entre les dents...

L’enfant massacré, devenu un jeune homme aux yeux davantage bridés, 
comparés à ceux de sa mère, étendu au sol d’une masure immonde, aura 
chassé les rats qui le guettaient, attendant un faux mouvement de sa part 
pour attaquer ses orteils difformes, lui arrachant un cri rauque. Il s’amuse de morceaux de bois, des jouets dont lui seul connaît la nature. Il fait obscur ici, et le jour et la nuit... on ne vit pas aux confins de ces venelles sans souffrir la vie urbaine qui n’a rien à voir avec les couleurs de la montagne, aux 
brouillards du matin, aux pluies froides qui alimentent des torrents furibonds. Il est là dans la paralysie de ses mouvements atones, attendant une femme porteuse d’un sac rempli de légumes en feuilles... 
 
...la montagne surplombe l’horizontal de la mer
ses cheveux verts ballottent
au mouvement syncrone d’un vent tiède   
qui charrie de fragiles oiseaux ...

S’y prépare une alliance quotidiennement renouvelé, celle de la mer à la 
montage qui n’a rien à voir avec le Fansipan ; une colline dirait-on dans le 
Nord qui connaît si peu la mer, cette étendue sans fin cherchant à concilier l’éternité à la brièveté des marées. Le vent chante des psaumes tristes 
comme les sentiers menant à son sommet. Les hirondelles bleues et noires 
voltigent gracieusement avant de piquer, tête baissée, vers ces rocs 
stratifiés que des calligraphies difformes retiennent sur leur peau de liais, 
impossibles à délaver. On prépare une alliance par contumace. 
 
... et si le redire encore il le fallait
sous trop de poids gerce le froid calcaire
celui des années qui enfoncent
des regards étonnés sur la velléité du temps...
 
Les pas de la femme frappent le vide d’une ruelle salie par l’humidité des 
saisons ; le bitume n’a pas été refait depuis tout ce temps qui vit passer on 
ne sait trop combien d’entre elles revenant du marché, un sac en rotin 
pendant à l’épaule écorchée, les yeux plissés de fatigue et des combats 
confrontant au soleil. Il sera là, dans son impassible immobilité, certain de 
rien, de personne ; que trois gouttes de clarté imprévue. Ni sourire ni mots, 
quelques clins d’oeil provisoirement échangés, puis, la futilité du néant. Elle 
ne sait plus que faire de cet infirme aux yeux inconnus, aux mouvements 
répétitifs. Lui donne quelques légumes qu’il dévore goulûment avant de 
retourner à la froideur des murs suintants, sa demeure immuablement fixe. 
Elle ne l’aime pas, ne le déteste pas... il a trop vieilli pour cela. Enfant, elle le plaignait ; adolescent, elle le craignait ; jeune homme, elle ne sait plus que 
faire... qu’en faire. Longtemps, trop peut-être, elle lui souhaitait mort et 
délivrance. 
 
... le vent parle à la mer
la montagne-colline répond
en d’incompréhensibles borborygmes
des invitations paralysées...

Au pied du Fansipan, la reine-montagne du Nord, point de macadam, que 
des parcelles de rochers dévalés, puis écrasés là et ici encore, attendant 
d’être ensevelis sous d’autres rochers issus de la même montagne. Sisyphe y perdrait patience. La colline qui surplombe la mer et chasse à coups de 
varappes les hirondelles voyageuses, servira de lieu pour cette noce ; elle se prépare à célébrer une alliance bizarre. Les rarissimes promeneurs honorent sa virginité vieille de mille ans, celle de l’âge innombrable des passages du 
jour à la nuit. Jamais pénétrée sa pureté pisolithe ! La mer étale crache des 
ressacs qui lèchent les graviers de la plage. Bientôt foulée par ces silencieux cueilleurs d’escargots de mer, les glissant dans des paniers en osier, puis 
s’en iront... au bout de cette route sablonneuse. 
 
... la dame s’est assise 
courbée dans un silence de cadavre,
retrouvant la régularité du temps
dont elle ne peut se soustraire...

Le jeune homme ne sait pas comment être triste. Il copie l’exactitude de ses gestes paralysés au grand cahier de sa permanence, transcrit les mêmes 
concetti, ceux de la veille, des autres années : des balbutiements 
syllabiques, parfois des grognements qui auront mué avec le temps, 
devenus une épître dont il ne saisit pas le sens. Sa vie n’en a guère plus, 
qu’une ombre arrachée à son sempiternel encadrement uniforme : 
une femme part puis revient... des morceaux de bois sans vibrations, 
de petits quadrupèdes malicieux cherchant à le dévorer, des ombres qui 
grafignent la mouillure des murs... Il n’a pas de nom, n’en aura pas, jamais, ne sera qu’une inerte statue clouée à la mémoire d’une femme qui fut si belle 
dans le Nord, devenue si laide dans le Sud. On ne donne pas de nom à celui 
qui n’aurait pas dû être. Il n’est que l’avoir détestable de celle qui offrit son 
corps croyant célébrer une noce. 
 
... deux embrasures de vent se rejoignent
celle de la colline, l’autre, de la mer
alors qu’y surfent des hirondelles
autour d’êtres humains en marche...

Elle, la dame-mère de celui qui la regarde croquant le légume qu’elle lui a 
remis, n’aura que très peu pleuré. De joie lorsque celui qui l’engrossa promit 
un anneau, un voile avant de la jeter au bas de ses espoirs. Il devait faire 
aussi beau que le geste d’amour qu’ils partagèrent. Quelques instants 
à peine, l’espace entre frissons et soupirs retenus... Leurs mains 
s’abandonnèrent l’une sur l’autre... puis reprirent sans mot dire de 
pantomimes contorsions ... puis quittèrent, titubant d’exaltations vers 
la réalité qui allait bientôt la flageller du diktat populaire... puis.. et puis elle 
se retira vers l’exil devenu son châtiment. 
 
...elle le regarde comme on observe
à partir d’un hublot submergé
des ombres fantomatiques
se bousculant, culbutant...

La candeur de ses hanches fut déchiquetée par des paroles davantage quedes heurts, des espoirs enchevêtrés ; elle ne voyait, la dame-mère qui fut
jeune fille puérile, incrédule, elle ne voyait qu’à travers le rose de ses 
espérances et devint une marchandise bon marché que l’on jette aux rebuts une fois utilisée. La route fut longue entre son désespoir et les chemins 
qu’elle marcha pour arriver là... sa prison. Son ventre enfla, sa foi s’éclipsait au même moment. Arrivée, elle fut reçue par personne. Le pont devint sa 
première demeure. Les souffrances qu’elle taisait s’amplifiaient de jours en 
semaines, en mois. Naquit cet être difforme, infirme d’elle. Ses larmes se 
transformèrent en autant d’indigence que de détresse. Elle oublia le 
Fansipan pour mieux installer ses tribulations au coeur de sa vie. Le nourrir, devait-elle éviter de le faire afin de catapulter ce poupon horrible... C’était 
sans tenir compte de l’opiniâtreté de la vie qu’elle berçait sans trop de 
ténacité. Et il grandit comme le font les rocs des montagnes, comme les 
petites hirondelles en attente de becquée, comme les gouttes d’eau séchées que la mer éclaboussent sur la grève... 
 
...qui marche vers le sommet
quels sont ces pas chuintants
et le vent qui ne chasse pas ces inconnus
et les hirondelles qui ne les frôlent pas




F A N S I P A N


samedi 10 août 2024

Si Nathan avait su... (4) Revu et corrigé

 




Lorsque Nathan entre dans la salle, elle est presque vide, écrit-il dans un cahier d’hiver et me semble être postérieure à sa visite aux des Saints-Innocents.

Les rencontres auxquelles il s’est joint, il y a de cela un mois maintenant, lui furent suggérées par la dame âgée croisée dans un bus le menant à son village. Comme le hasard est imprévisible, elle se retrouva à nouveau assise près de lui alors qu’il revenait à Montréal. Peu de mots furent échangés. Arrivée au terminus, elle lui glissa une carte professionnelle, celle d’un groupe de rencontre don’t les réunions se tenaient dans un local du CEGEP Montmorency.

L’animatrice, constatant que tous les participants étaient arrivés, s’adressa à eux.  - Le thème d’aujourd’hui : douleur et joie. Ceux et celles qui souhaitent s’exprimer lèvent la main. J’établirai un ordre de parole. 
 
Lors de sa première présence, Nathan s’était nommé, guère plus, souhaitant davantage écouter afin de mieux s’approprier la démarche.  - Pour le bénéfice de tout le monde, je vous demande de décliner votre nom et vous en tenir à une dizaine de minutes. Il vous sera possible de reprendre la parole si personne d’autre ne manifeste son intention de le faire. Respectons la règle qui veut qu’on n’interrompe pas la personne qui parle. 
 
Ce soir, à sa quatrième participation, Nathan fera le grand saut, surtout que le thème l’y invite.  

- À toi Rachel. Nous t’écoutons. Cette jeune mère monoparentale retenait difficilement ses larmes lorsqu’elle faisait allusion à ses enfants, des jumeaux qui, d'après ses propres paroles, la rendaient à la fois heureuse et inquiète ; elle oscillait entre joie et douleur craignant l'avenir autant que le présent qu’elle gérait péniblement. Se reprochant d’être joyeuse parfois, elle se déculpabilisait en s’enfermant dans  les douleurs dont la vie l’inondait, selon elle. Nathan écoutait. 
                                       
- Merci Rachel. À toi Béatrice.  Toxicomane depuis toujours, cette femme au corps ravagé, n’aborda que le thème de la douleur. La joie, elle n’en parlait plus l’accusant de l’avoir fait culbuter dans la situation désastreuse devenue la sienne et dont elle peine à sortir. Implorant le soutien, l’aide du groupe, elle acheva son propos s’excusant d’être qui elle est et de les avoir ennuyés avec ses histoires qui sont, dit-elle, toujours les mêmes.  Prenons quelques minutes pour se servir un café et nous reprendrons. Nathan, la parole sera à toi.

- Je ne suis pas un habitué de ce type de rencontres. Ce soir, je prends la parole car le thème me parle. Les deux mots proposés se collent l’un à l’autre comme le plancher d’un appartement au plafond de celui en-dessous. Peu de distance, mais tout les sépare. Je viens de quitter ma blonde. Isabelle. Nous venons de la campagne. J’y étais le mois dernier. En fait, je suis retourné là-bas pour tenter de mieux saisir ce que veut dire “ ma vie continue ” après une séparation. Ensemble depuis notre entrée à l’école secondaire, nous nous sommes installés à Montréal pour nos études - elle, en infographie, moi, en électromécanique -  installés dans le même appartement, une occasion de vivre en couple. C’est ici que je veux parler de la joie. Après avoir écouté Rachel et Béatrice nous raconter leur manière de voir cette émotion, je réalise qu’on ne peut pas complètement y entrer ou y participer, sans que la douleur, l’autre côté de la médaille ne soit voisine. Mesurer la joie c’est dur. Ça peut être un simple plaisir passager avant le bonheur continu. Je ne dis pas total car ça c’est irréaliste. Si je compare la joie à quelque chose de réel, ça ressemblerait aux intérêts que les banques te donnent sur les placements que tu y déposes. C’est variable. Sujet à toute une série de conditions sur lesquelles souvent tu n’as aucun contrôle. Tu les reçois et tu es content. Puis la vie continue... Avec Isabelle, nos cinq années passées à l’école secondaire puis les premières semaines au CEGEP ont été joyeuses. Malgré le fait que nous soyons deux personnes extrêmement différentes - elle, c’est une explosion continue d’envies de tout, une volonté active à profiter de chaque instant, une chercheuse à tout expérimenter, alors que moi c’est plus dans le non-dit, la retenue. Je suis très surpris de parler autant que je le fais maintenant. La joie d’être l’un près de l’autre, le plus souvent et le plus longtemps possible, nous habitait, me semble-t-il. Je n’ai aucun souvenir d’un malheur nous ayant atteint, surtout parce que Isabelle n’en voulait pas des malheurs. Tout le monde dans notre école voyait en nous le modèle parfait du couple idéal. On nous mariait bien avant que nous y ayons pensé. Je crois même qu’on servait d’exemple pour les autres jeunes. Nathan et Isabelle, c’était écrit en lettres rouges pour l’éternité dans l’imaginaire des gens comme si ça l'était sur l’écorce d’un arbre dans la forêt, nos deux noms à l’intérieur d’un cœur taillé au canif. La question que silencieusement je me posais, avant que notre projet de s’installer à Montréal ne devienne réalité, ressemble à ceci : est-ce que ça sera toujours comme c’est maintenant ? Je savais que les parents d’Isabelle ne voyaient pas d’un bon œil l’idée de s’établir ensemble dans la grande ville. Trop jeunes. Pas d’expérience de la vie. Avaient-ils confiance en moi ou ne me connaissaient-ils pas suffisamment, moi, le jeune homme taciturne. Un jour, la mère d’Isabelle m’a comparé à une eau dormante, ce qui signifie, pour elle du moins, que mon caractère actuel est difficile à définir et qu’il pourrait bien un jour être n’importe quoi, même un risque pour sa fille. Son père, plus pratique, appréciait mon choix de carrière et n’a jamais manifesté à mon égard quelque ressentiment que ce soit. Je dois dire que dans la maison d’Isabelle, l’atmosphère est la joie permanente. Pas tout à fait le même décor dans celle de mes parents. Mais je ne veux pas m’étendre sur mes histoires de famille... Pas le sujet du jour. Juste dire que j’étais toujours plus confortable chez ma blonde que chez moi. Chez moi, c’est bien installé dans mon grenier que je trouve mon aise. Lorsque nous sommes arrivés à Montréal, pour une première fois nous nous retrouvions l’un face à l’autre, à temps plein. Au début, tout allait comme sur des roulettes, puis Isabelle se mit à noter mes silences les interprétant comme une difficulté à ouvrir mon cœur... mon âme, disait-elle. J’encaissais ce que je percevais comme des réprimandes, me renfrognant davantage. L’impression que le climat entre nous devenait de plus en plus tiède, j’ai opté pour plus de silence encore, ce qui amplifia la distance, exactement à l’opposé de ce qu’elle envisageait. Est-ce à ce moment-là que la douleur s’est fait un nid dans notre appartement ? Je ne savais pas comment dire ce que j’arrivais difficilement à comprendre moi-même. Tout ce que nous avions imaginé dans nos têtes de jeunes adultes comme autant d’occasions offertes à la joie pour se déposer, eh bien ! cela ne se passait pas ainsi. La douleur, à l’opposé de la joie, ne fonctionne pas comme l’électromécanique. Ça s’installe petit pas par petit geste. Ça s’infiltre en vous par des voies diverses. Un phénomène que l’on croit comprendre, mais plus complexe, plus sournois. Moi, je la sentais s’enraciner par la diminution de l’enthousiasme exultant d’Isabelle, par mes épisodes de plus en plus prolongés de retenue, de mystère, ses retours du CEGEP tardifs. Je devenais ce que ma blonde a nommé “ celui qu’elle ne reconnaissait plus ”. Moi-même, est-ce que je me connais vraiment ? Un bain rempli d’eau brouillée au risque de déborder ne se vidange pas en quelques instants… 

L’animatrice interrompit Nathan : - Je ne veux pas t’empêcher de parler, mais si tu souhaites que ce partage te permette de mieux comprendre la situation qui t’a poussé à prendre la parole, il serait intéressant que tu en restes à ce qui t’a amené à parler de douleur, plus précis. 
 
Le jeune homme, surpris par cette intervention l’invitant à mieux clarifier son propos, prit un moment de réflexion, un pas de recul comme on le dit parfois dans ce type de groupe.  - Tu me pousses vers ce qui est le plus difficile pour moi... trouver les mots pour dire les sentiments, les émotions. On ne me l’a jamais appris et c’est comme si jamais j’en avais ressenti le besoin, exactement le contraire de mon frère qui lui a été capable d’écrire ce qu’il ressentait…     Nathan prit un bref instant pour adapter sa respiration à un genre d’émotion devant de le frapper en plein front.     Cette douleur que j’ai depuis le départ d’Isabelle, depuis que j’ai quitté l’appartement que nous partagions, il m’est impossible, non... je dirais plutôt... difficile à en départager le subjectif de l’objectif... tout comme je n’arrive pas à m’enlever de l’esprit cette espèce de certitude que j’en suis responsable. Coupable, peut-être. La joie, je la partageais à côté d’elle alors que la douleur, c’est comme si ça s’était installé seulement en moi, m’obligeant à la traiter sans les outils nécessaires pour y arriver, alors qu’Isabelle lui a fermé la porte pour ne pas être envahie par ce qui pourrait être une sorte d’orage. Il m’arrive souvent de me mêler plus qu’il ne faut quand j’essaie de me démêler... Si j’avais su… mais sur bien des choses, je n’ai pas su…

                                                             

L’animatrice prit la parole. - Tu as peut-être fait un premier pas ce soir en t’adressant à nous. 

Nathan sortit de la réunion, sauta dans le métro. 
- Est-ce que ma vie continue sans moi ?
 
À première lecture on est porté à croire que Nathan, l’introverti, le silencieux, a retrouvé le début d’un certain usage de la parole. Le court séjour dans son village, la rencontre fortuite avec cette dame âgée dans le trajet en bus a sans doute déclencher quelque chose. Un quelque chose incluant un frère au passé.

 
Au prochain billet je ferai une nécessaire mise à jour.
                                                            

                                         
 


 










SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

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