mercredi 5 avril 2017

5 (CINQ) (CENT VINGT-QUATRE) 24





 1z)     les hirondelles et les chauves-souris…


… alors que le jour s’épuise, auront repris à tour de rôle leurs grands balayages nettoyant l’air des moustiques que le soleil a cuits durant tous ces après-midis et cela depuis des semaines.


Des semaines ont passé.     
                                                                       Puis d’autres encore.


Le calme revint dans le quartier. Dep et Madame Quá Khứ font bon ménage ensemble, l’une à la cuisine, s’affairant à ses beignets; l’autre servant les clients avec cette gentillesse qui en fera la favorite de l’endroit. Aux habitués s’en ajoutèrent d’autres. La bande des xấu xí… accrue de la présence de Dep, continuait à se réunir autour de Daniel Bloch au rythme de deux à trois fois la semaine. Les dîners s’étiraient à tel point que la patronne dut engager des employés supplémentaires qu’elle affecta à la vaisselle et au nettoyage du nouveau parquais resplendissant. Tous remarquèrent que la mauvaise habitude des Vietnamiens de jeter papiers et restes de nourriture par terre, aux pieds des tables, se produisait de moins en moins.

Il aura fallu plus de temps que prévu pour la réfection des planchers et des murs, recouverts maintenant de bois de lim vernis, à un Thần Kinh (le nerveux) entièrement concentré sur le travail. La surveillance de près dont il était l’objet de la part du garde de sécurité ne donnait à ce dernier aucun élément qui puisse faire croire que le jeune homme, taciturne et consciencieux, alimenta quelque projet que ce soit autre que la tâche à laquelle il s’astreignait minutieusement du matin au soir. Rien à mettre sous la dent coriace de l’inspecteur-enquêteur (la Main). Ponctuel, il ne s’absenta jamais. Une fois la journée terminée, ses deux ou trois verres de vodka engloutis entre deux bouffées de pipe à eau, il enfourchait sa moto noire, déguerpissant jusqu’au lendemain matin. L’inspecteur-enquêteur (la Main) rugissait à l’intérieur de son incontrôlable haine.


Le temps… celui qui doit s’occuper de tout arranger, devait être en panne de commandes car il se mit à adoucir les relations entre le groupe des xấu xí… et Cây (le grêle). Il n’y eut que Khuôn Mặt (le visage ravagé) qui fut mis au courant de la rencontre entre Cây (le grêle) et celle que tout le monde appelait maintenant par son prénom, non plus la jeune fille qui vend des ballons multicolores. Elle eut lieu suite à un dîner proposé par Daniel Bloch au cours duquel il annonça que si tous étaient d’accord on en tiendrait un à tous les deux jours. Tùm (le trapu) n’aurait plus à les convoquer, seulement lancer la chaîne téléphonique si un inconvénient survenait. De manière précise frôlant l’autoritaire, lors de la même occasion, Daniel Bloch invita le grand bambou à régler ses différends avec chacun afin que l’atmosphère lors des dîners redevienne respirable. Le regard supportant ses mots laissait peu d’équivoque. Il tint ses yeux droits dans ceux de celui qui plia quasi sur le coup.


      2z)      les hirondelles et les chauves-souris…


… annoncent la venue prochaine de la nuit. Les premières vagabondent, vrillant sur elles-mêmes à vitesse supersonique, rapportant à leurs nids des charges impressionnantes de nourriture qu’elles enfournent dans des becs ouverts. Les deuxièmes slaloment sans arrêt, virevoltant à folle allure, recueillant dans leurs aveugles envolées la même quantité d’insectes que celle de leur poids. Elles se ressemblent les hirondelles et les chauves-souris bien que fort différentes. Diurnes et nocturnes. La dualité de leur existence dans les airs pose un agréable problème. Devons-nous tous être du même acabit pour œuvrer dans le même sens?

Dep avait saisi au vol le message de Daniel Bloch. Elle annonça à Khuôn Mặt (le visage ravagé) que ce soir ils n’iraient pas marcher ensemble car elle voulait s’entretenir avec Cây (le grêle). Depuis plusieurs jours déjà, à sa demande, la jeune fille et le garçon qui lui servait de compagnon, déambulaient dans le quartier se rapprochant de plus en plus de la pinède. Elle voulait bientôt y entrer, un peu comme une catharsis. Le tour du lac serait pour plus tard. Le jeune homme comprit et, sans maugréer, demanda à Thần Kinh (le nerveux) de le raccompagner chez lui. La moto noire détala dans un bruit sourd.

Dep s’approcha de celui qui semblait maintenant davantage plier que pousser comme du bambou :

– Tu te rappelles ce que je t’ai dit lors de notre première rencontre au café?
– Je ne peux oublier tes mots.
– Ce soir également tu ne les oublieras pas car ils sont importants et destinés qu’à toi. À toi seul.

Cây (le grêle) reculait à chacune des syllabes prononcées par la jeune fille. S’il eut été au bord d’un précipice, il y serait tombé.

– Je sais que du groupe, tu es celui qui a fréquenté l’école le plus longtemps. Tu as abandonné des études où tu réussissais à merveille. Ton intelligence vive et ta grande mémoire, encyclopédique m’a-t-on dit, ont fait de toi un élève appliqué, un étudiant prometteur.

Le garçon s’immobilisa fixant la jeune fille droit dans les yeux.

– Je me suis toujours intéressé à l’Histoire. Surtout aux événements survenus lors de la Deuxième Guerre Mondiale, la Pologne en particulier et les camps de concentration.
– Est-ce que je me trompe en disant que le fait d’être Juif, te rend Daniel Bloch mal à l’aise? reprit Dep certaine d’exploiter un bon filon.
– Tu as raison. Il me fait peur. Je ne réussis pas à comprendre comment il peut encore respirer après avoir vécu Auschwitz…

Le souffle manqua à sa voix éraillée :
– … comment survivre à la mort de ses parents…

Les larmes coulant de ses yeux, Dep les aperçut malgré l’obscurité ambiante :
– … comment…

Et il s’arrêta net, incapable d’ajouter un seul autre mot.

Il leur fallut quelques instants pour mastiquer les propos qui venaient d’être échangés. La jeune fille, calme et droite, qui revêt depuis plusieurs semaines un ao dai couleur des fleurs du frangipanier trônant à l’entrée du café Con rồng đỏ : blanc pur et jaune d’œuf. Le noir charbon de ses longs cheveux ajoute au contraste, rehaussant sa beauté.

– J’ai un projet dont je veux absolument t’entretenir puisque tu en fais partie.
– Un projet, reprit Cây (le grêle) qui, tout petitement, remonta les épaules.
– Laisse-moi quelques jours encore puis je t’en reparle. Des autorisations se font attendre mais je suis assurée qu’une fois arrivées et son acceptation obtenue, ce projet sera magnifique.
– Je suis curieux d’en apprendre plus.



 3z)      les hirondelles et les chauves-souris…


… se sont quittées. On se laisse parfois sans se saluer, sans se demander si l’on se reverra bientôt, si tout simplement on s’oubliera. Tùm (le trapu) dit cela souvent. On n’écoute pas toujours celui qui se perd dans l’ombre de Daniel Bloch. Il voue à cet homme une admiration sans bornes. Représenterait-il l’image du père disparu? De ce père qui doit certainement chanter dans quelque karaoké de Haïphong. Un père répudié par une mère trahie.

Un soir, le jeune musicien s’est présenté chez Cây (le grêle). Ce dernier n’y était pas mais sa mère avait pris le temps de se confier à lui. En peu de mots et beaucoup de larmes. De gémissements. Elle se plaignait de ne plus reconnaître son fils. Depuis la mort de l’un des membres du groupe dont elle ne savait pas le nom, il n’était plus le même. La perte de son emploi sur le chantier ne l’avait pas troublé, au contraire, semblait plutôt l’avoir débarrassé d’un fardeau. Elle ne pouvait comprendre que, déchargé de ce poids, un autre aurait pris sa place, plus pesant encore. Tùm (le trapu) écouta cette femme défaite par l’absolue indifférence que son fils lui manifestait par la suite. Il n’avait pas dit un mot : bonsoir, bonsoir et s’en retourna.

Il croisa Cây (le grêle) retournant à la maison. Lui a parlé. Beaucoup et très calmement. L’autre l’avait écouté. Beaucoup et nerveusement. Alors qu’à son habitude c’est le musicien qui étire ses doigts, cette fois c’est l’autre qui agissait ainsi. Parlé non pas des changements que tous notaient chez lui mais plutôt de Daniel Bloch. Tùm (le trapu) répéta textuellement ce que ce dernier lui avait raconté, étirant son histoire personnelle plus loin que lors du dîner auquel il ne parla que de ses deux oncles, Juifs célèbres maintenant décédés. L’ancien enseignant, l’universitaire, le linguiste avait un passé rempli d’horreurs et de souffrances. Arrêté ainsi que ses deux parents par la Gestapo – il n’avait pas trois ans – éconduit hors de chez lui vers le camp de concentration polonais d’Auschwitz. Témoin de leur séparation: les femmes d’un côté, les hommes de l’autre. Lui, au milieu, seul et abandonné. Quelques heures plus tard, la fumée noire que crachaient d’immenses cheminées lui remplit les narines. Dès ce moment, il se sut orphelin. Dès ce moment, il sut que survivre exigerait de lui des efforts de tous les instants.


Puis Tùm (le trapu) laissa un Cây (le grêle) pantois; lui, le féru d’Histoire, lui qui se passionnait, s’informait depuis toujours sur ces pages d’un passé si peu éloigné, apprenait que cet homme bizarre, l’étranger au sac de cuir, celui dont la qualité première était de savoir rassembler, de peu parler et beaucoup écouter, il apprenait que cet homme portant une petite calotte bleue derrière la tête, n’était pas celui qu’il imaginait. Lorsque Daniel Bloch l’apostropha discrètement mais avec autorité lors d’un dîner suivant, le sommant à régler ses différends avec les autres membres de la bande, Cây (le grêle) sut exactement que deux êtres ayant ressenti la persécution quelque part dans le temps ne pouvaient que se reconnaître.


 4z)      les hirondelles et les chauves-souris…


… se partagent le ciel à tour de rôle, parfois au même moment. Jamais ne se nuisent, concentrées à faire ce qu’elles ont à faire. Différemment mais au résultat similaire.

Par la suite, celui qui pousse comme du bambou, Cây (le grêle), ne fut plus le même. Plus le même qu’auparavant, plus le même qu’après la mort du leader du groupe. Un soir, à l’occasion d’un dîner, Daniel Bloch brisant un court moment de silence, s’adressa à lui :

– J’ai beaucoup d’admiration pour toi Cây (le grêle). Lorsque l’on entoure son âme, son cœur et sa tête de fils barbelés, que l’on s’isole à l’intérieur d’une prison que soi-même on a pris soin de construire, s’évader exige une grande force de caractère. Cette force, je la reconnais en toi.

Le silence dura trop longtemps pour Thần Kinh (le nerveux) qui ajouta :

– Il faut avoir fait de la prison pour comprendre ce que tu viens de dire, prof.

C’est ainsi que l’ouvrier de la propriétaire du café le surnommait maintenant, lui qui n’avait connu de l’école que les cours de récréation où on l’envoyait réfléchir. Mais il ne savait pas comment on fait pour réfléchir, alors il tapait sur un vieux ballon mou ou fumait des mégots de cigarettes qui traînaient par terre, ce qui choqua profondément la directrice ne sachant plus comment s’y prendre pour le ramener dans le groupe et au respect du règlement. On l’expulsa tout simplement.

Le projet dont lui avait parlé Dep torturait l’esprit de Cây (le grêle). Il ne pensait qu’à cela se réfugiant parfois dans de longues périodes d’introspection qui inquiétèrent à nouveau les autres. Mais Dep, ne s’en formalisant pas, rassura tout le monde. Elle devinait ce à quoi il songeait, espérant un déblocage éminent. Madame Quá Khứ, mise au courant de ce que sa jeune protégée mijotait, la conseilla judicieusement. Faire bouger l’administration vietnamienne exige du temps, de la patience et énormément de contacts. Tout ce que la propriétaire du café possédait. Mais elle n’allait pas perdre une aussi belle occasion pour faire avancer sa quête : placer la Main entre l’arbre et l’écorce.


Je le disais, la vie du quartier avait retrouvé son calme. Le Comité populaire, en plus d’examiner en profondeur le projet de Dep, revint sur la suggestion de son président. Puisque les fêtes annuelles du Têt avaient été perturbées à un point tel qu’une foule de traditions furent abandonnées, on s’affaira à l’organisation de deux ou trois jours spéciaux remplis d’activités inhabituelles. Il n’était pas question de reprendre les fêtes du Têt mais offrir aux gens une occasion de célébrer, ensemble, la vie de quartier. Replacer en tête de lice la participation collective à l’édification d’une société socialiste dans le plus grand respect de chacun et chacune. Trois éléments furent retenus : d’abord l’annonce que "La Maison du Peuple" deviendrait réalité puisqu’on allait la construire sur le terrain de l’oncle de Dep que celle-ci avait consenti à léguer au Comité populaire; ensuite, qu’une grande fête au cours de laquelle une troupe de théâtre offrirait un spectacle; finalement, le projet piloté par la jeune serveuse du café Con rồng đỏ serait présenté et soumis à l’acceptation de la population. Évidemment, on s’enquit de l’autorisation des moines qui ne présentèrent aucune objection.


À suivre

5 (CINQ) (CENT VINGT-TROIS) 23



     1y)      la Main

Seul dans sa chambre, l’inspecteur-enquêteur écoute tomber la pluie. Il déteste la pluie autant qu’il déteste le climat de Hanoï. Lorsqu’il avale deux bières ou plus, il se retrouve dans un état de somnolence tel, que ses pensées bondissent d’un sujet à un autre. Tous les soirs, avant de s’endormir, il trace un bilan de sa journée et organise la suivante. Sa carrière représente tout pour lui. N’a que ça dans la vie. Ne pouvant s’endormir, fumant cigarette sur cigarette, il déambule dans cette chambre aussi petite que la tente militaire dans laquelle il a passé une bonne partie de sa vie. Être au service de l’État, le protéger dans toute la mesure de ses forces contre qui que ce soit, contre quoi que ce soit, voilà son unique engagement.

Il est de Hanoï. Lorsque la guerre contre l’envahisseur américain devint une réalité quotidienne, il s’engagea dans les forces armées. Auparavant, l’inspecteur-enquêteur s’intéressait à la diplomatie rêvant d’un poste de secrétaire d’ambassade. Ses études en droit furent un échec lamentable, alors l’étudiant déçu ne vit aucune autre alternative que l’armée. Rapidement on remarqua ses qualités à démêler des imbroglios entre les hauts gradés et les simples soldats. Le renseignement devint sa force. On avait besoin de tâter le pouls des troupes, on s’adressait à lui. En peu de temps, il débobinait les situations, n’exigeant rien en retour.

En 1975, les Américains rentrés chez eux, une autre crise s’annonçait : celle du Cambodge. L’inspecteur-enquêteur, promu au poste de capitaine, fut affecté aux services du renseignement et de l’espionnage. Il ne mit jamais les pieds dans le pays khmer*, on avait besoin de ses compétences à Hanoï; une certaine zizanie se tramait autour de quelques colonels soucieux d’avancement. Chargé de suivre presqu’à la trace deux ou trois individus – des généraux qui souhaitaient profiter de la situation pour mousser leur carrière – il se fit des amis dans le Parti communiste qui s’éloignait sensiblement de la pensée d’Oncle Hô. Beaucoup d’ennemis aussi.

khmer* Les Khmers rouges sont le surnom d’un mouvement politique et militaire communiste radical d’inspiration maoïste qui a dirigé le Cambodge de 1975 à 1979.



Sa fantastique mémoire et ses exceptionnelles qualités à décoder les gens furent des atouts dans les mains de plusieurs, des poignards dans celles de certains autres. On lui tendit piège sur piège qu’habilement il déjoua, mais la haine de leurs auteurs tacha son dossier de marques indélébiles. Quand tout fut classé au Cambodge, son flair lui indiqua de quitter l’armée pour s’investir dans les forces policières. Il fut affecté à titre d’inspecteur dans le quartier qui nous intéresse avec la promesse qu’une fois le chef actuel de la police à la retraite, le poste lui reviendrait. Peu de temps après, il fut promu inspecteur-enquêteur ce qui équivaut au titre de chef-adjoint de la police.

      2y)      la Main

À son arrivée dans le quartier, il mit très peu de temps à saisir la mentalité des gens. Personne ne le connaissait sauf Madame Quá Khứ, la tenancière du café Con rồng đỏ. Les deux travaillèrent dans la même section des services du renseignement ayant pour rôle de dénicher les collaborateurs avec l’ennemi américain. Il était le seul à savoir que cette dame était un agent double et cela depuis après Dien Bien Phu*. Elle savait qu’il savait. Son sens de la prévision lui dicta d’éviter de la dénoncer afin de ne pas se priver d’une précieuse source d’informations. Il la fit donc chanter, la menaça et il ne serait pas surprenant qu’il fût mêlé de près ou de loin à la mort violente de son mari. Le pauvre homme, patriote sans reproches, vouait à Hô Chi Minh un respect inébranlable. Il aurait donné sa vie pour lui alors que sa femme ne partageait pas le même avis. Tout ce qu’il rapportait du régiment où il était basé, elle se précipitait de le faire parvenir à un courrier américain qui la payait en retour. Lorsque le cadavre de son mari fut retrouvé baignant dans son sang, c’est l’inspecteur-enquêteur qui lui annonça la nouvelle. Elle cessa ses activités, ce qui n’empêcha pas celui-ci de la garder à l’œil.

La tenancière du café déteste cet homme retors. Le craint. Il s’ouvre aux autorités sur un certain passé trouble et, pour elle, c’est la prison. Elle parle de tout ce qu’il exigea d’elle et c’est également la prison. Aucune marge de manœuvre. Lorsque l’on a travaillé pour les services de renseignements, souvent au risque de sa vie, on en retient deux choses: chacun a son prix et jamais vous ne serez en paix. L’inspecteur-enquêteur ignore toutefois qu’elle sait bien des choses embarrassantes sur lui dont son nom de code à l’époque : la Main. L’ennemi de votre ennemi est souvent votre meilleur ami. Un jour, si nécessaire, elle pourrait les utiliser contre lui. Cette partie d’échecs les opposant, les unissant du même coup, qui perdure depuis si longtemps, pourrait toucher bientôt son point ultime.



Dien Bien Phu*. La bataille de Diên Biên Phu est un moment clé de la guerre d’Indochine qui se déroula du 20 novembre 1953 au 7 mai 1954 et qui opposa, au Tonkin, les forces de l’Union française aux forces du Việt Minh, dans le nord du Vietnam actuel.



L’inspecteur-enquêteur revoit, en ce soir pluvieux, les dossiers qu’il a menés à terme. Un seul le taraude encore, celui de Thần Kinh (le nerveux). Lorsque celui-ci fut arrêté puis accusé d’abus sexuel envers une jeune fille, l’enquête fut brève, le procès rapide et bâclé. Un juge, nouvellement nommé, se vit exiger une peine maximale d’emprisonnement pour ce jeune délinquant. L’inspecteur-enquêteur fut demandé à son bureau pour le conseiller; il jugeait la preuve très peu solide. Comment condamner un jeune homme dont la victime était incapable d’identifier son agresseur ? Interrogée au lendemain de l’événement par le juge qui s’était déplacé jusqu’à sa demeure, il constata son état hystérique et ne put comprendre ses propos décousus et incohérents. L’inspecteur-enquêteur qui l’accompagna, jura qu’elle avait fort bien identifié Thần Kinh (le nerveux) comme responsable de ce qui était arrivé. Thần Kinh (le nerveux) fut condamné à deux ans de prison alors que l’enquêteur exigeait davantage.

La mort de l’oncle de Dep et ce qui semble être un vol dans la demeure de celui-ci permettent, maintenant, à l’inspecteur-enquêteur de reprendre le collier, se remettre en chasse contre celui qu’il surnomme le voyou du quartier. La tenancière du café deviendrait complice, engageant Thần Kinh (le nerveux) pour des travaux de réfection au café. Son plan lui apparaissait sans failles mais pour y mettre plus d’étoffe encore, il chargera le garde de sécurité guidé par la jalousie et la cupidité, il le chargea de surveiller de près la patronne et son nouvel employé. Le temps se chargera du reste.



     3y)      la Main

Madame Quá Khứ ne fut aucunement surprise, au lendemain des funérailles et du dîner organisé par Daniel Bloch, de voir Dep lui rendre visite. Comme si elle l’avait prévue. La jeune fille traînait un peu devant le frangipanier, s’avançant pour humer une fleur.

–  Tu aimes bien les fleurs, ma fille.
–  Bonjour madame. Je me permets de m’arrêter chez vous pour tout autre chose.

Les deux femmes sourirent comme si elles se connaissaient depuis des lunes.

–  Tu prendras bien un café? Chaud avec du lait?
–   S’il vous plaît, madame.

Le garde de sécurité se replia lorsque la patronne lui ordonna de retourner à son poste.

– Il faut parfois éviter que certaines conversations atteignent des oreilles indiscrètes, dit Madame Quá Khứ, déposant deux tasses de café chaud sur la table.

– Vous connaissez bien vos gens.

La vieille dame ne répondit pas.

–  Je ne vais pas passer par quatre chemins, madame. J’entends vous instruire du motif de ma visite. Mon oncle est décédé. Je ne sais rien de ses affaires et n’y suis pas intéressée. Le kiosque de ballons qu’il m’a demandé de tenir n’est pas le genre de travail que je souhaite faire. Je songe donc à le fermer.
– Et tu cherches un emploi.
– Vous avez très bien compris. Je vis dans sa maison mais les langues se délient rapidement dans le quartier, de sorte que j’ai appris qu’il n’a pas laissé de testament. Sa maison intéresse le Comité populaire depuis bien longtemps. On pourrait me demander de la quitter à tout moment que je n’aurais absolument rien à dire. Tout cela, je le sais et ne veux en rien m’interposer aux plans des élus du quartier.

La discussion entre les femmes allait bon train. Aussitôt que l’une achevait de parler, l’autre se lançait. La complicité grandissait à vue d’œil.

Dep reprit :

– Si vous avez besoin d’une aide pour le café, je vous l’offre. Je suis disponible dès maintenant.

La vieille dame prit les mains de la jeune fille vendeuse de ballons multicolores :
– Je t’offre aussi l’hébergement. Cela arrangera tout le monde, moi la première, mes jambes me font souffrir. Recevoir une aussi charmante personne dans le café ne pourra que rajouter de la beauté aux travaux de réfection qui doivent s’enclencher très bientôt. Rien de mieux que de rénover, autant les lieux que le personnel.

L’entente fut conclue séance tenante. Dans quelques jours, au gardien de sécurité, sans doute au moment de cette discussion occupé à boire son vin de riz, s’ajouteront une serveuse et un ouvrier.

Quittant le café, Dep se dirigea vers le bureau de la police où elle demanda une entrevue avec l’inspecteur-enquêteur. Il sembla à la jeune fille que celui-ci n’avait pas eu une bonne nuit. Elle lui fit part de son intention de quitter la maison de l’oncle abandonnant au Comité populaire le soin de voir à la suite des choses. De sa carrière, il n’avait pas souvenance d’avoir aussi rapidement enlevé les épines du pied à une situation qui aurait pu se complexifier au plus haut point.

– Je vais aviser les autorités de ta décision mais tu me permettras de te dire une chose. La question de la maison de ton oncle traîne en longueur depuis des années. Tu viens d’y apporter une solution admirable. Je crois bien que les membres élus du comité t’en seront redevables.

Dep quitta un bureau que la chaleur du matin rendait irrespirable.


      4y)      la Main

Du bureau de l’inspecteur-enquêteur se dégage une sobriété minimale. Jamais ses dossiers y sont classés une fois résolus, il se charge immédiatement de les détruire. On ne montre pas à rire à un vieux singe. Cette habitude, il la tient du Général Giap qu’il a côtoyé lorsque celui-ci fut ministre. Ce dernier, stratège émérite, n’avait confiance en personne. Il savait que dans son dos se tient une personne armée d’un poignard qui, rapidement et sans avertissement, pouvait le lui planter. On ne fait pas la révolution ou la guerre sans méfiance. Une fois la révolution et la guerre terminées, la méfiance est encore de mise. Cette leçon, l’enquêteur se la remémore chaque jour.

Les policiers qui travaillent dans le quartier craignent cet homme qui, plus rapidement que quiconque, fut promu inspecteur puis enquêteur. On n’a jamais accepté le fait qu’il fût parachuté ici sans doute en récompense pour services rendus et en attente de la promotion ultime, le poste de chef de police. Ce quartier possède de bien bizarres de limites ; il couvre l’ensemble du vieux Hanoï, les rives du lac de l’Ouest et quelques petits arrondissements ayant fort mauvaise réputation. On a longtemps songé à aménager le bureau chef près du parc Lénine mais il fut installé au bas de la pente en raison, principalement, de la présence de la vétuste maison du Comité populaire que plusieurs élus souhaitent maintenant voir détruite. On dit qu’elle aurait abrité une foule de responsables du Parti Communiste avant la déclaration de 1945, alors que Hô Chi Minh proclama la souveraineté du Vietnam.

Dans ses rêves les plus fous, l’inspecteur-enquêteur se voit d’abord chef de police de ce quartier bien sûr mais son ambition ne s’arrête pas là. Ses accointances avec le président du Comité populaire, sa participation plus qu’active à toutes les réunions préparatoires aux assemblées générales du même comité, son louvoiement entre chacun des élus et le chef actuel de la police ne visent qu’un seul objectif : prendre le contrôle complet de tout le quartier. Par la suite, il verra.

Du quartier, il sait tout. Des décisions politiques du Comité populaire, il est partie prenante. De l’exécution des règlements, il en est le plus fanatique. De la lutte contre la corruption de ses confrères, le plus ardent pourfendeur. Sa diplomatie ne respecte pas souvent les règles usuelles, mais il en use avec ardeur et doigté. Tout cela fait de lui l’être le plus craint, le plus respecté et le plus détesté : ce qui ne le dérange aucunement.

À suivre

5 (CINQ) (CENT VINGT-DEUX) 22





     1x)      de nouveau six à table

Aussi surprenante qu’inattendue, l’entrée de Dep au café Con rồng đỏ accompagnée par Khuôn Mặt (le visage ravagé), surpassa le peu d’émotions manifestées quelques instants auparavant alors que les moines se retiraient avec les cendres des deux défunts. Daniel Bloch, en premier, se leva :

– Je ne sais trop si dans votre culture il est de mise d’offrir nos condoléances en de telles occasions, mais permettez-moi de vous les offrir tout de même.

Dep s’inclina :

– Je ne vous connais pas encore, nous nous sommes croisés qu’une seule fois, mais je vous remercie de vous être déplacé. Il m’est impossible de dire si mon oncle et celui qui l’accompagne maintenant vers le Nirvana auraient remarqué votre présence puisqu’ils n’ont pas eu le plaisir de vous rencontrer de leur vivant.

Le ton était sobre mais l’ambiance cherchait à bien se situer autour de cette table qui, depuis quelques mois, n’avait que rarement accueilli six personnes à la fois.

Le malaise était tout à fait palpable chez Cây (le grêle). Tous s’en aperçurent, Dep aussi.

– Je ne vous connais que très peu. Certains matins j’en salue un. D’autres jours, toi, en moto s’arrêtant pour s’informer de sujets toujours d’actualité. Et celui qui m’a gentiment invité à partager votre dîner, que je remercie pour sa délicatesse. Vous, que j’appellerai encore l’étranger, je me souviens vous avoir conseillé ce café. Ne reste que toi dont je vois que ma présence semble perturber.

Daniel Bloch a aimé cette fille dès leur première et trop courte rencontre, davantage lors de la fameuse réunion du comité de citoyens et aujourd’hui, par sa manière élégante et distinguée, sa prestance alors qu’elle lut la prière, tout cela mis ensemble la rendait plus intrigante à ses yeux. Il ne pouvait qu’espérer la mieux connaître.

Dep, fixant droit dans les yeux celui qui se dandinait maladroitement sur sa chaise s’adressa à lui :

– Quel est ton nom?

La réponse lui parvint dans un bafouillage de mots inintelligibles.

– Tu n’as pas à me craindre. Sois tranquille. Un souvenir me revient. Lors du samedi soir dont tous vous connaissez maintenant les détails, je retiens bien des choses, entre autres le regard que tu as porté vers moi. Il m’a semblé y lire un avertissement, comme si tu prévoyais déjà des événements à venir et qu’ils t’indisposaient ne sachant trop comment m’avertir de ne pas monter à bord de ce train qui se préparait à bousculer la nuit. Tu n’as pas à me craindre. Éloigne cette peur qui transparaît dans tes yeux. Répète-toi, souvent, ce vieux proverbe de notre pays : l’or véritable ne craint pas le feu.

Madame Quá Khứ déposa quelques plats sur la table dont sa spécialité, des beignets. Trois sortes de beignets: beignets salés, beignets farcis à la pâte de haricots sucrée et beignets au miel. On sert, dans la restauration vietnamienne, à la va-comme-je-te-pousse, sans autre ordre que celui qui se présente. Le partage des différents mets est une coutume bien établie et lorsqu’une personne se joint au groupe déjà constitué, on rajoute un autre plat. Le service est rapide, on sert et dessert à la vitesse de l’éclair. Sans oublier le décapsulage des bouteilles de bière, opération qui ne nécessite aucun consentement de votre part; on les dépose près du verre dans lequel des glaçons s’agitent. Sans doute par respect pour l’invitée surprise, on ne commanda pas d’alcool.



      2x)      de nouveau six à table

Ils sont également six, réunis dans la salle à manger fort exiguë du local du comité de citoyens, à davantage discuter qu’autre chose. Le président prit la parole :

– Je vous ai convoqué afin de m’entretenir avec vous d’une activité à organiser puisque les fêtes de Têt, cette année, ont été particulièrement entachées par tout ce que la communauté a vécu. Il m’apparaît de toute importance que nous envisagions quelque chose de rassembleur. Si nous réussissons à bâcler l’affaire de la maison, nous pourrions en faire l’annonce à ce moment-là.

On leur servit des bières qu’ils ingurgitèrent après avoir trinqué. Le président acheva en ses mots :

– Cette jeune fille m’a beaucoup impressionné. Son calme lors des deux événements auxquels elle fut l’actrice principale m’a énormément plu. Elle se fait discrète mais je sens que son influence grandit auprès de la population. Il vaut mieux qu’elle soit avec nous que contre. Sans bien connaître son tempérament, il est évident qu’elle a du cran. On ne peut rien lui reprocher. Des élus m’ont rapporté qu’elle reçoit des enfants dans la maison du vieux afin de leur lire des histoires, de les aider dans leurs travaux scolaires. C’est tout à son mérite.
Le chef de police prit la parole à son tour :

– C’est exact. Nous la découvrons mais il ne faut pas oublier qu’elle vient du Nord. Le petit village de Loc Binh, tout près de Lang Son, je le connais. Il repose aux pieds de ces montagnes magnifiques. Ce que je retiens de mon court passage, ce sont les potagers en ligne droite et régulière, les chevaux blancs qui broutent dans la prairie tout près des buffles couverts de boue entourés d’oiseaux blancs qui n’attendent que le bon moment pour leur monter sur le dos et les débarrasser des parasites qui les assaillent. Ces vachers qui circulent sur les routes, un long bambou à la main pour les inviter à poursuivre leur marche alors que les chiens, les chats courent autour.

Le chef de police s’émouvait à parler de ce patelin où tout lui semblait respirer la liberté. Il reprit son propos :

– Elle n’a pas de racines ici mais elles semblent pousser. Lorsque je me suis entretenu avec sa mère, c’est à une femme pas comme les autres à qui j’ai parlé. En aucun moment elle m’a proposé de converser avec son mari. C’était elle. Aussi, cela m’a paru étrange, aucune question au sujet de sa fille, elle ne m’a pas demandé de ses nouvelles. Je me doute bien qu’elle soit informée de ce qui est arrivé mais n’en a pas soufflé un seul mot. Les élus qui l’ont rencontrée tout juste à quelques heures des funérailles m’ont signalé que Dep, c’est son nom, n’est pas apparue surprise par le fait que son oncle n’ait laissé aucun testament. Je suis certain que s’il lui en parlé cela ne l’aurait pas affecté. Elle n’est pas venue ici avec un plan précis comme celui de s’approcher d’un membre riche de sa famille, vieillissant, sans descendance et qui pourrait léguer sa fortune à une parente qui l’aurait accompagné dans les derniers moments de sa vie. Cette fille est intelligente et poursuit une autre quête.

Sans qu’on l’ait autorisé à prendre la parole, l’inspecteur-enquêteur, ne voulant certainement pas être en reste, dit :

– Quelques détails traînent toujours dans mon esprit. Savait-elle où son oncle cachait l’argent dans sa maison? Quelles sont ses relations avec le voyou de la bande des xấu xí…? Quant aux faits qu’il ait été prévenu par la jeune fille du décès de l’oncle et que le fameux tiroir ouvert de force à coups de poignard à l’étage de la maison de l’oncle, sans établir de lien direct entre lui et l’événement, des doutes subsistent à mon esprit. Les travaux qui l’occupaient au chantier sont maintenant terminés, il devra obligatoirement se trouver autre chose, je vais me mettre à vérifier tout ça. Je dois admettre que depuis la pendaison et la présence de cet étranger, le groupe se tient bien tranquille. Finies les balades du soir et leur beuverie du samedi. Ça m’apparaît un point positif. Je suis d’ailleurs à la recherche de plus d’informations sur cet étranger, ce Daniel Bloch à qui on a délivré le visa de séjour d’un an. Possède-t-il des liaisons en haut lieu? Je devrais être renseigné sur cela très bientôt, je vous tiens au courant.

Tout bon enquêteur désireux de voir progresser ses investigations doit forcément compter sur des informateurs crédibles, des délateurs prêts à tout pour de l’argent. Celui qui nous intéresse pouvait se fier sur deux sources sûres : la propriétaire du café Con rồng đỏ et son gardien de sécurité. Il les faisait chanter à son gré, menaçant l’une de dévoiler quelques coins obscurs de sa vie antérieure, l’autre, en raison de son alcoolisme légendaire. Placés au cœur d’une importante partie de la vie du quartier, ils pouvaient être à l’affût de bien des choses. Dans sa quête afin de coincer une fois pour toute Thần Kinh (le nerveux), il avait échafaudé ce plan : la propriétaire du café l’engagerait pour rénover son plancher et ses murs alors que le gardien de sécurité, jaloux d’avoir été ignoré dans ce qui lui semblait être de l’avancement, se chargerait de les surveiller. Sachant que le jeune homme, adepte de boisson et de bétel, le fait de lui mettre sous les yeux la vodka de même que la pipe à eau l’inciterait à accepter le boulot. La rumeur circulant à l’effet que la tenancière avançait de l’argent à qui était dans le besoin, laissait supposer qu’un bon magot pouvait être caché, tout comme l’oncle de Dep, quelque part dans le café. L’inspecteur-enquêteur avait donc entre les mains assez de matériel pour enfin le coffrer. Il avait vérifié auprès de ses parents les allées et venues de leur fils, le jour du décès de l’oncle. On ne savait pas où il était mais chose certaine, pas à la maison.

      3x)      de nouveau six à table


Dep interrogea madame Quá Khứ sur la raison l’ayant incitée à faire pousser un frangipanier*   en face de son café. On sait que sa fleur est symbole de vie, de mort et d’amour. Cet arbre reconnu comme étant éternel – raison sans doute pour laquelle on le retrouve principalement devant les temples et dans les cimetières – trônait seul de son espèce dans le quartier. La tenancière à l’œil sceptique examina la jeune fille, sourit avant de parler :

– Je vois que tu connais bien la signification des choses. En effet, la question se pose puisqu’il est reconnu que cet arbre s’il est planté devant la maison peut apporter la souffrance, la peine. Ma grand-mère n’aimait pas cet arbre qu’elle associait à l’agonie. Mais c’est plutôt de Thaïlande que provient cette légende.

– Pour vous il s’agit d’une grand-mère, pour moi c’est de ma mère que j’ai appris que le frangipanier, autrefois, se retrouvait surtout devant les monastères, surtout ceux qui abritent les cendres des défunts. Cela lui a valu une mauvaise réputation.

Madame Quá Khứ reprit la parole :

– Je ne sais pas si ta mère t’a également dit qu’ici au Vietnam, cet arbre serait habité par les fantômes des jeunes filles mortes à l’adolescence. Afin de leur être agréable ou pour qu’ils ne les embêtent trop, on place de petites balançoires en papier sur ses branches pour les occuper.

Il y eut dans le regard échangé entre les deux femmes comme une espèce de complicité.

Il fallait voir les yeux des convives alors que Dep parlait. Daniel Bloch le remarqua esquissant un léger sourire. Ça lui devenait évident que cette jeune fille n’était pas n’importe qui, qu’elle pouvait apporter un bien énorme à chacun d’entre eux. Tùm (le trapu) lui apparut celui qui semblait le moins tomber sous les effets de son charme. Il n’aurait pu dire la même de Khuôn Mặt (le visage ravagé) qui buvait littéralement ses paroles.

Le dîner s’acheva sans que d’aucune façon Cây (le grêle) ne se montra désagréable. Comme à son habitude, Thần Kinh (le nerveux) s’isola, sans doute préoccupé à établir un plan pour les travaux qu’il allait entreprendre ici dans quelques jours.

Daniel Bloch, saluant ce qui apparaissait comme l’édifice d’un nouveau groupe, s’adressa à Dep qui acceptait l’invitation de Khuôn Mặt (le visage ravagé) d’aller la reconduire chez elle.

– Mademoiselle, ce fut un immense plaisir pour moi de vous rencontrer à nouveau, cette fois-ci plus longuement.

– J’espère que nous pourrons renouveler ce plaisir très bientôt.

– Il n’en tient qu’à vous. Je crois que les autres n’y verront aucune objection. Vous savez, nous nous réunissons ici à l’heure du dîner au moins deux ou trois fois la semaine.

Il lui tendit la main, salua la compagnie et demanda au gardien de sécurité d’appeler un taxi.

     4x)      de nouveau six à table


Le café se vida ainsi que le local du comité de citoyens. La journée fut longue et combien fertile en nouveaux événements. Dep se retrouva accompagné de Khuôn Mặt (le visage ravagé) en route vers la maison de son oncle. Elle n’avait pas encore envisagé la suite des choses. Allait-elle continuer à entretenir le kiosque ballons? Allait-elle rencontrer le distributeur du matériel afin de voir avec lui si un contrat attachait l’oncle décédé et qu’elle devait respecter? Vendeuse de ballons multicolores ne lui apparaissait pas comme l’avenir qu’elle désirait. Recevoir à la maison les enfants du quartier, leur lire des histoires, enseigner la lecture aux analphabètes d’entre eux, donner un coup de main pour les travaux scolaires, tout cela la satisfaisait davantage. Mais elle devait bien se rendre compte qu’à partir de maintenant, elle était sans le sou. Trouver un emploi s’avérait une urgence.

De son côté, Cây (le grêle) se dirigeait vers la demeure de sa mère. S’y rendre sans courber le dos, le surprit lui-même. Qu’est-ce que cette fille voulait dire lorsque, le fixant droit dans les yeux, non pas de façon impolie mais avec un regard où toute la compassion de la terre pouvait se lire, elle lui dit de ne pas avoir peur d’elle? Depuis les premiers instants de la rencontre inopinée entre la jeune fille vendeuse de ballons multicolores et les groupe des xấu xí…Cây (le grêle) ne retenait que ce regard qu’elle fit plonger en lui sans l’éclabousser, sans l’accuser, sans aucun autre message que celui du réconfort et pour une première fois depuis trop longtemps, il avait redressé son long corps, marchant vers chez-lui.

Dep:

– Tu sais que je ne connais pas ton nom.

Khuôn Mặt (le visage ravagé) s’arrêta. Suite à sa réponse, il ne put s’empêcher d’ajouter :

– À cause de ma laideur, personne ne m’a jamais demandé mon nom. Personne ne s’adresse directement à moi sans regarder ailleurs.

– Tu te moques de moi, ajouta Dep. Qu’est-ce que cette histoire de laideur? Ma mère, celle dont je te parlerai très souvent, si nous continuons à nous rencontrer, m’a toujours enseigné que le beau est en toute chose, il ne s’agit que de le découvrir. Poussant dans la boue, le lotus n’en a pas l’odeur nauséabonde dit le proverbe vietnamien.

– Je ne souhaite qu’une seule chose, continuer à te rencontrer.

Elle ne se souvient pas la dernière fois qu’elle a souri, mais Dep lui envoya le plus beau sourire qu’elle alla chercher dans son cœur.

Une pluie douce et fine, une pluie du Sud comme le dirait les gens du Nord, se mit à tomber sur une nuit s’avançant au même rythme que les pas de deux jeunes gens qui marchaient l’un à côté de l’autre, n’empêchant pas leurs mains de se toucher parfois.


À suivre

5 (CINQ) (CENT VINGT ET UN) 21





      1w)      la loi du roi cède à la coutume du village

Plusieurs diront que le hasard n’existe pas. Dans certaines circonstances, cela s’avère exact. Comme ce matin-là… alors que Dep croisa l’inspecteur-enquêteur. Elle venait de passer la nuit chez son amie couturière et souhaitait rentrer à la maison de son oncle afin de se rafraîchir, changer de vêtements et récupérer ses sacs de ballons laissés la veille à la porte du disparu. La vue du policier la rassura.

– Quelles sont les dernières nouvelles, monsieur?

Celui-ci, fort affable, lui annonça qu’on avait transporté le corps de son oncle dans un hôpital de Hanoï et qu’on l’autorisait à rentrer chez elle. Ce fut les mots qu’il employa : chez elle. On apprendra après les funérailles que l’oncle en question n’avait aucun testament, donc toute la question de la propriété de la maison poserait problème.

– Si tu m’accordes une minute, j’aurais à vérifier une ou deux informations avec toi.

L’habileté du policier à interroger les gens passera certainement à l’histoire. Il savait se rendre complice de son interlocuteur et ne laissait jamais aucun sentiment le trahir. Son cerveau notait tout, jusqu’au langage corporel. Les yeux, principalement, lui parlent.

– Avec le chef de police, le président et quelques membres du comité des citoyens à qui j’ai fait rapport de ma visite des lieux, nous en sommes arrivés à une conclusion que devrait confirmer l’autopsie : ton oncle est bel et bien décédé de mort naturelle.

– Aurait-il pu en être autrement?

L’inspecteur-enquêteur hésita un instant avant de continuer.
– Tu sais, personne n’était présent lors du décès. Tu as été la première à arriver dans sa maison. On doit examiner toutes les pistes possibles. Sauf qu’ici, l’exactitude de tes propos correspond en tout point avec ce que j’ai pu constater de visu. Ma question est la suivante : entre le moment de ton arrivée à la maison, celui où tu es venue au poste de police et après, alors que tu t’es rendue chez ton amie, aurais-tu rencontré quelqu’un?

Dep, qui allait répondre spontanément fit une courte pause afin de se remettre dans la situation. L’inspecteur-enquêteur nota l’embarras.

– Tu ne te souviens pas?

La jeune fille lui répondit :

– Oui, j’ai croisé Thần Kinh (le nerveux).
– Tu lui as parlé?

On peut imaginer l’immense joie chez le policier comme s’il venait d’achever un casse-tête auquel il manquait un morceau.

– Il m’a demandé la raison pour laquelle je sortais du poste de police; je lui ai dit.
– Dernière petite question : serais-tu d’accord à ce que l’on organise les funérailles de ton oncle dès cette semaine?

Dep ressentit un immense malaise suite à la deuxième question du policier. Ce qui trotta dans son esprit était pourtant très simple :  "comment organiser si rapidement des funérailles alors que je suis sans le sou et que la famille n’est pas encore informée".

– Tu sembles préoccupée?

Devait-elle se confier à ce policier? Avouer sa situation la rendait pitoyablement nerveuse et hésitante.

– Y aurait-il un empêchement majeur à ce que cela se fasse? De toute façon on doit y penser maintenant que la question se pose.
– Je n’ai pas l’argent nécessaire et vous savez tout comme moi que des funérailles coûtent très cher.

Devant l’aveu de la nièce, plusieurs options surgirent dans la tête de celui qui se souvenait très bien de la discussion de la veille avec les élus et le chef de police. Il se fit complaisant, voire condescendant.

– Donne-moi la journée pour y réfléchir et je te reviens là-dessus.

Ils se quittèrent sans se saluer.



      2w)      la loi du roi cède à la coutume du village

L’inspecteur-enquêteur avait obtenu de cet entretien beaucoup plus qu’il en espérait. Une chance inestimable de coffrer Thần Kinh (le nerveux) s’offrait à lui sur un plateau d’argent; de plus il tenait des informations substantielles sur les finances de la jeune fille qui ne pourrait plus refuser une offre alléchante faite par le comité des citoyens :  "tu ne fais obstacle à la vente de la maison de l’oncle et nous nous occupons des funérailles auxquelles on ajouterait celles du pendu". Trop beau pour être vrai, l’inspecteur-enquêteur se congratulait en chemin vers le bureau de son chef.

Souvent au Vietnam, il arrive que lors du décès de quelqu’un dont il est évident qu’il soit sans famille connue, que de prétendus cousins éloignés, de la parenté dont on n’avait jamais entendu parler auparavant se pointent avec l’idée bien ancrée de profiter de la situation. Afin d’éviter un tel chaos, l’inspecteur-enquêteur déploya toutes ses énergies à la recherche d’un quelconque indice pouvant le mener vers d’éventuels fraudeurs. Voilà la raison de ses multiples appels tout comme celui du chef de police aux parents de Dep.

Ceux-ci reçurent, d’un voisin qui possédait une ligne téléphonique, l’information que les policiers de Hanoï souhaitaient leur parler. La mère de Dep fut dans tous ses états, mais comme il n’est pas dans ses habitudes de préjuger de quoi que ce soit, elle rappela.

– Comment avez-vous réussi à nous rejoindre? telle fut sa première question alors que ce n’était pas du tout celle qu’elle aurait souhaité poser.
– Vous êtes bien les parents de Dep, la jeune fille qui vit avec son oncle, ici à Hanoï?

C’était le chef de la police lui annonçant le décès de son beau-frère. La mère de Dep eut un soupir de soulagement ce qui sans doute ne serait pas passé inaperçu si c’eût été l’inspecteur-enquêteur à l’appareil.

– Lors de son arrivée à Hanoï en provenance de Nha Trang, elle est venue s’identifier au poste de police afin que l’on réajuste sa carte d’identité, c’est la loi qui l’exige. Elle nous a fourni vos coordonnées à ce moment-là.
Tout cela rassura la mère sans pour autant qu’elle sache, au-delà de l’annonce de cette mauvaise nouvelle, l’objet précis de l’appel.

Elle ne crut pas stratégique de s’informer sur l’état de sa fille. On évite toujours la police chez les Vietnamiens, convaincus que la corruption entache leur réputation. Elle n’eut pas le choix de dire qu’à part son mari, le frère du défunt, elle ne lui connaissait aucun autre ayant-droit. Qu’il n’était pas dans leurs projets, même les plus éloignés, de prendre possession de cette maison. On pouvait faire ce qui était de mise dans les circonstances, son mari et elle n’y voyaient aucune objection.


     3w)      la loi du roi cède à la coutume du village

Il en fut donc ainsi : on procéderait diligemment aux funérailles pour ensuite s’entendre avec la jeune fille au sujet de la maison. Les autorités possédaient suffisamment d’éléments en main pour être en mesure envisager la fin de cette histoire de manière expéditive, espérant des jours meilleurs pour le quartier. On fit venir le moine responsable de la pagode qui leur rappela que d’après d’anciennes croyances, toujours vivaces, les âmes de ceux qui périssent de malemort (mort tragique) et de tous ceux qui meurent sans laisser d’enfants pour perpétuer leur culte, sont condamnés à mener une vie errante dans le monde des ténèbres. C’est pour cela qu’une cérémonie pour leur absolution a lieu chaque année. Nous n’étions pas à cette période. Le moine, désireux aussi d’en finir avec cette histoire, proposa deux lectures : un texte du grand poète vietnamien Nguyen Du* qui saura émouvoir par son accent pathétique, son humanisme profond et ses méditations sur la vanité des choses de ce monde; le deuxième serait lu par la jeune fille qui a eu contact avec les deux individus, soit la traditionnelle prière des funérailles.

Il en fut donc ainsi. Un tract distribué en catastrophe à travers le quartier par la mère de Tùm (le trapu), informait sur l’horaire. On ajoutait, en post-scriptum, de ne pas oublier la prochaine rencontre du comité des citoyens; la date était indiquée. Pour beaucoup de gens, cela parut inhabituel mais la situation l’exigeait. Là-dessus il y avait consensus.

Daniel Bloch, informé au téléphone par Tùm (le trapu) proposa un dîner suite aux funérailles. Il y assisterait n’ayant pas encore eu la possibilité de participer à une telle cérémonie. Le jeune homme précisa que selon ce qu’il avait entendu dire, sans doute par sa mère, celles-ci ne seraient pas en tout point conformes à la tradition, que les notables de la place et les moines de la pagode s’étaient entendu sur un protocole convenable à une situation hors de l’ordinaire.

Avec l’autorisation de Dep, le corps de l’oncle fut incinéré, les cendres, ainsi que celles de Cao Cấp (le plus âgé), remises aux moines de la pagode afin qu’ils en disposent à leur guise. Inimaginable à quel point tout devait se dérouler à vitesse grand V, comme s’il y avait urgence à tourner une page restée collée aux doigts de certaines gens.


Nguyen Du* Célèbre poète vietnamien (1766-1820), fort apprécié. Il écrivit en chữ nôm – l’ancienne écriture du Vietnam – un grand poème d’amour Kim Vân Kiều, une adaptation d’une épopée chinoise : Chants douloureux d’une malheureuse destinée. Cette œuvre de 3254 vers (en lục bát, c’est-à-dire en alexandrins) est considérée comme l’œuvre vietnamienne la plus importante jamais écrite. Elle relate la vie de Thúy Kiều, une belle et talentueuse jeune fille qui dût se sacrifier pour sauver sa famille.


 4w)      la loi du roi cède à la coutume du village

Tambours, trompettes, corbillard, cortège, drapeaux, bannières, encens, couronnes de fleurs ainsi que le banquet, tout cela fut absent lors de ces funérailles hors du commun. Au quarante-neuvième jour, aucune prière, aucune musique, aucun martellement de gong, encore moins un banquet ne seront organisés. Oublions  le premier anniversaire (Giỗ) qui permet aux vivants de prouver leur affection et leur sens des responsabilités envers ceux qui sont partis alors que pour les morts, c’est le moment de s’éloigner définitivement et sereinement en route vers l’au-delà une fois tous les hommages reçus. Ne pensons même pas à la quatrième année alors que la coutume d’exhumer le cadavre et ranger les os dans un vase enterré à son tour, les deux ayant été incinérés; ce n’est pas une pratique courante mais autorisée par le bouddhisme. Très peu de gens du quartier se présentèrent aux funérailles. Il plut cette journée-là. Le chemin de gravier fin devant la maison de l’oncle décédé, de la boue envasant le cortège silencieux qui ne s’arrêta pas devant celle du pendu. Des moments à la pagode, tous retinrent la force de caractère qui anima Dep lisant d’une voix assurée la prière que voici :

Âme, ne reviens pas en arrière,
Âme, ne regrette pas la vie sur terre,

Vois la plante qui bourgeonne au printemps,
Devient feuilles vertes sous le soleil
Qui fanent en automne et tombent en hiver…
La vie est entre les mains de la Nature,
Et nul ne peut échapper à son destin…

Du néant, nous sommes tirés par nos parents,
Nous pleurons pour saluer la vie,
Nous rions dans notre enfance,
Nous marchons à grands pas aux jours de notre jeunesse
Puis nous nous asseyons quand nos forces nous quittent…

L’eau coule et les cheveux blanchissent,
Le filet du Créateur est tendu aux quatre coins du monde,
La vie est éphémère comme celle des papillons…
Âme, regarde maintenant devant toi
Et laisse la poussière terrestre se déposer derrière toi…
La poussière retourne à la poussière,
Ainsi va le cycle, tout reste immuable.



La cérémonie s’acheva par ces paroles du grand poète vietnamien Nguyên Du que le moine déclama pompeusement :



Dans la nuit éternelle, au sein des ténèbres profondes,

Manifestez-vous, mânes, par des lueurs tremblotantes,

Pitié pour les dix milles créatures!

Leurs âmes à la dérive, flottent en des terres étrangères.

Pour elles, aucun encens ne brûle

Esseulées, elles errent nuit après nuit



Puis s’éloignèrent les quelques participants. Khuôn Mặt (le visage ravagé), prenant son courage à deux mains, s’approcha de la jeune fille vendeuse de ballons multicolores :
– Comme il n’y aura pas de banquet, viendrais-tu manger avec nous au Con rồng đỏ? Nous serons quelques-uns en compagnie de l’étranger, celui qui porte un sac en cuir; tu l’as déjà croisé je crois.
– Avec plaisir, merci.

La surprise du jeune homme n’eut d’égal que la joie qui le submergea. Il se pinçait le poignet pour le croire marchant côte à côte de celle qui accaparait toutes ses pensées.

– En route, réussit-il à dire risquant s’étouffer.


À suivre
                                            

                                                                                  












20 février 2017






Problème majeur avec          G O O G L E / B L O G G E R





De sérieux problèmes avec ma connexion Google – on m’aide actuellement à les corriger – m’obligent à publier le CRAPAUD à partir de ma page web WordPress. Sans trop savoir ce que cela donnera, je fais ce premier test. On verra bien.



À bientôt

mercredi 15 février 2017

humeur vietnamienne



Oui, nous sommes racistes…

… oui, nous sommes sexistes… oui, nous sommes xénophobes… oui, nous sommes antisémites… oui, nous sommes… mais de qui est-ce que je parle lorsque j’utilise le pronom personnel NOUS? Qui sont ces êtres que je décris de manière si expéditive? Eh bien, je parle de nous. Nous, les humains de cette terre que nous habitons tels des extra-terrestres; comme des êtres venus d’un espace-temps actuel mais aux racines ancrées depuis des millénaires.

Le débat, pour une fois, est planétaire. La question également. Cette question que les armes et la haine propulsent au rang de l’actualité universelle. La réponse est plurielle. On s’interroge partout sur notre sectarisme qui commence par l’axiome suivant : il serait tellement plus simple si tous nous vivions chacun dans notre bulle close, celle qui éloigne ceux et celles qui ne nous ressemblent pas. Les couleurs, ensemble; les adeptes d’une même religion, ensemble; les végétariens, loin des animaux; les bien-pensants, loin des ignorants… et j’en passe.

Comme tout deviendrait simple, moins complexe si chacun ne s’intéressait qu’à ce qui l’intéresse.  Elle vient d’où cette idée qu’il faille absolument que les humains se mixent entre eux : ce n’est qu’une source de problèmes. Elle vient d’où cette idée que l’on doive absolument accepter ce que l’on ne connaît pas mais qui existe puisque d’autres la connaissent : ce n’est qu’une source de conflits. Elle vient d’où cette idée qu’un dieu aux noms multiples nous indique ce que l’on doit faire pour être heureux : ce n’est qu’une source d’incompréhensions.

Nous sommes racistes, même ceux qui hurlent contre ce barbarisme. Les races n’existent pas. Un sophisme. Les races existent puisqu’il y a des conflits raciaux, puisque les Blancs se croient supérieurs aux Noirs ainsi qu’à tout ce qui n’est pas de la même couleur qu’eux. Nous sommes racistes car les races existent. La fonction crée l’organe.

Nous sommes racistes car il y a des génocides. Un génocide, ce n’est pas arrivé avec la dernière pluie, c’est arrivé avec l’idée qui véhicule depuis des siècles et véhiculera encore de siècle en siècle, qu’un peuple doit en dominer un autre, qu’une race doit être hégémonique. Ne faut-il pas dans quelque jeu ou sport ou quelque activité humaine qui soit, que l’on couronne un gagnant et qu’on se moque du perdant?

Nous sommes racistes comme organisation sociale mais nous le sommes aussi à titre individuel. Nous marchons sur la rue, notre regard étonné se retournera seulement sur quelqu’un de différent de nous, Je me souviens qu’en 1976, pour la première fois de ma vie, j’ai croisé dans une rue de Londres, une femme entièrement voilée : ma réaction, au-delà de la curiosité, fut celle d’un Québécois de souche se demandant ce que cela pouvait bien signifier. Je ne savais pas si je manifestais du racisme ou sexisme ou purement de l’ignorance.

Nous sommes racistes – et cet argumentaire vaut pour le sexisme, l’antisémitisme, la xénophobie qui logent à la même enseigne – en raison de notre ignorance et surtout en raison de cette façon que l’on choisit de ne pas nous interroger sur la différence qui existe entre les gens. On n’enseigne pas le racisme, on maintient l’ignorance.

Tellement ridicule l’argument qui prévaut chez nous actuellement quant à la religion musulmane. Il dit : on a réussi à se défaire de la religion catholique qui nous a opprimés durant des décennies, on ne va pas nous imposer la charia et toutes ces croyances moyenâgeuses. J’entends ici que malgré le fait que la religion catholique ne fasse plus partie de nos pratiques nous avons pourtant conservé ses valeurs judéo-chrétiennes. Elles sont imprimées dans notre subconscient de manière telle que ce que nous utilisons pour dénigrer les autres provient exactement de ce que nous croyons avoir évacué. Nous souffrons d’une incohérence éhontée.

Il faut, nous dit-on, vivre ensemble. Parfois, on manifeste de la difficulté à vivre avec soi-même, alors imaginez… vivre avec les autres. L’autre c’est l’enfer, a dit un célèbre philosophe. On ne nous a jamais enseigné comment. Par le respect, répond-on. Ce mot galvaudé à gauche et à droite, comme il est facile de nous le braquer en pleine figure. Le problème est que ce sont les autres qui ne nous respectent pas. Ils veulent, les autres, que ce soit nous qui adoptions leur façon de voir le monde, la vie. Étrange dilemme!

Les autres qui viennent ici ont l’obligation au nom de nos droits ancestraux et territoriaux de se plier à notre manière de vivre, d’être. On parle de nos droits, jamais de nos devoirs. On le droit de… mais le devoir de… on en parle pas. Ici c’est chez nous, s’ils ne veulent pas de notre chez nous comme nous l’avons bâti, qu’ils demeurent chez eux ou qu’ils y retournent s’ils ne sont pas contents.

Rien de mieux et de plus facile que de trancher les questions complexes comme s'il s'agissait de vulgaires règles de multiplication. À quoi sert de rechercher un dénominateur commun puisque de toute façon il sera à notre désavantage. Nous sommes pacifistes, nous. Nous sommes contre la guerre, nous. Eux, ils sont tout le temps en guerre et ça semble être devenu une seconde nature. Ils ne la fuient pas, ils ont pour projet de l’importer ici. Voyez, on a des problèmes seulement depuis qu’ils sont là. Avant tout allait comme sur des roulettes.

Les clichés que nous servent ad nauseam les bien-pensants, connaisseurs en culture de chez nous, sur ce qui nous serions, tiennent la route tant et aussi longtemps que le flot d’étrangers ne se retrouve pas dans leur cour. Signons des pétitions, manifestons mais surtout, après, retournons dans notre logis regarder la télévision qui, par vagues déferlantes, nous ressert les images de ces pays où ça va si mal. Notre conscience en paix, on se dit que l’on est bien ici; alors, un petit doute s’installe sur le possible cahot qui pourrait survenir si jamais nos portes s’ouvraient encore plus à ceux qui fuient la guerre, la barbarie, l’oppression. Bon! J’ai fait ma part, maintenant aux autres d’agir.

Parler d’un monde sans frontières, rêver de rencontres avec des gens de la même humanité que soi, partager les surplus que nous possédons, ouvrir nos cerveaux et nos cœurs aux paroles de ces autres qui chantent leurs espoirs dans la vie avec des mots que notre âme pourrait comprendre, envisager, l’espace d’un court instant que les besoins primaires de tous sur cette planète puissent être comblés… nous nous retrouvons dans l’utopie.

Beaucoup plus facile de demeurer raciste, sexiste, antisémite, xénophobe car cela exige que peu d’efforts. De plus, nous sommes légion à penser de la même façon, on doit bien avoir un petit peu raison quelque part. Par nos blagues anodines, nos sourires en réponse à ces facéties, nous devenons complices, sans en être conscients, de la marche en bottes de cuir et aux talons bruyants de l’ignorance qui semble s’installer confortablement autour de nous.

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...