mercredi 22 février 2023

O T I U M 02.23


Les temps sont durs pour rêver

Réflexions sur la rêverie et la flânerie

 

    Au moment où l’on m’invite à une création littéraire sur les thèmes de la rêverie et de la flânerie, le monde ne cesse de dévoiler sa face sombre autour de moi et même en moi : tremblement de terre dévastateur au Moyen-Orient ; guerre s’éternisant dans l’hiver froid aux confins de l’Europe ; banditisme indomptable dans les Antilles ; feux ravageurs et fumées étouffantes en Amérique du Sud ; mouvements migratoires incontrôlables en Amérique du Nord ; attaque au camion bélier sur des tout-petits dans une garderie du Québec et ombre dans l’un de mes poumons… pour ne citer que quelques exemples.

Comment ne pas me laisser plomber par la lourdeur de ces sinistres réalités ? Comment emprunter le chemin du rêve éveillé ? Me faut-il attendre que les conditions solaires soient réunies — silence, solitude, lenteur et état d’ouverture intérieur — pour que m’appellent d’attrayantes images vagabondes ou au contraire, dois-je pousser la note et urgemment forcer ces escapades de l’âme pour le salut de ma paix intime ?

Je réfléchis et je résiste encore quand je lis, pour m’inspirer, la proposition du grand philosophe Gaston Bachelard :

« Toute rêverie devant la flamme est une rêverie qui admire. »

Je ne puis m’empêcher de déceler dans cette affirmation la projection de l’âme inspirée et pacifiée de cet auteur.

Pour ma part, j’imagine immédiatement cette personne à la lueur de la flamme, qui autrefois aurait échappé dans l’effroi et l’étouffement à l’avancée de feux caniculaires. Ou encore cette autre personne éclairée par cette même flamme, mais ici dans l’antre d’un obscur bunker glacial au son sifflant et angoissant de bombes explosives.

Et je me dis que non, toute rêverie devant la flamme ne peut pas toujours être une rêverie qui admire.

Ceci posé, je m’en voudrais de faire virer au cauchemar cette réflexion aux intentions pourtant si poétiques. D’en devenir l’éteignoir, au moment où plus que jamais, s’imposent un contrepoids, un contretemps, un contre-jour à la noirceur ambiante.

Allons donc puiser à l’imaginaire qu’une beauté du monde encore subsistante est toujours susceptible d’allumer, d’enflammer !  

Je vous partage le songe que je convoque chaque soir avant de m’endormir. 


Un radeau dérive lentement sur une mer étale.

Il tangue à peine sous une nuit d’encre criblée d’étoiles scintillantes.

Je suis allongée sur ce radeau, mon amoureux à mon flanc.

Je sens qu’il tient chaudement ma main dans la sienne.

Une douillette nous recouvre.

Le silence est sidéral.

Aspirée par la noirceur du cosmos, j’ai le vertige.

Le vertige

De tous les opposés qu’il inspire :

Plein, vide

Proche, infini

Inconnu, familier

Habitable, hostile

Peuplé, solitaire

Fascinant, effrayant

Relatif, absolu.

 

Le songe s’interrompt à ce seuil. Je me vois incapable d’en poursuivre la trame. À cette étape, il m’apaise.

Pourquoi m’est-il impossible de pousser plus loin ce mirage ? Est-ce par crainte de ce qui pourrait ensuite advenir ? De brusques rafales soulèvent soudainement la mer, le radeau commence à tanguer dangereusement, les flots glacés emportent la couverture, la main chaude de mon amoureux se détache de la mienne, je suis submergée par les vagues, j’étouffe dans un sentiment d’abandon, je me sens aspirée dans le tourbillon d’insondables profondeurs, je me noie. 

Mieux vaut me tenir aux portes du songe pour le moment.

Et inviter plutôt le rêve des sensitifs horizons qui se dessinent au-devant : la Crète, cette autre forme de radeau ancré au confluent de trois continents, dans des eaux aux couleurs de pierres précieuses : bleu saphir, turquoise, vert jade, émeraude.

Je m’imagine flâner dans les sentiers de l’ile, tenant la main chaude de mon amoureux dans la mienne, le regard étourdi de tant de couleurs, car on dit de ce lieu qu’au printemps il devient un immense jardin débordant de parfums.

Je nous vois avancer indolemment à travers des plantations d’oliviers aux feuilles vert-de-gris, des champs de citronniers et d’orangers d’où s’exhalent de sublimes effluves fruités. Ou, plus loin, marcher entre des touffes de mimosas, de genêts, de camomille, d’origan, de thym et de sauge aux odeurs suaves tantôt sucrées, tantôt délicieusement poivrées.

J’entends les cigales pousser leur sifflement strident tandis que tournoient au-dessus de nos têtes de majestueux rapaces à la recherche des chevrettes de montagne.

Je sens la douce brise de la mer de Lybie me caresser l’épiderme frissonnant.

Je m’attarde dans les ruelles des villes, dans les campagnes aux abords des monastères, des églises byzantines ; je vagabonde par les collines à l’ombre des moulins aux ailes blanches ; je m’assois aux terrasses des cafés surplombant les plages de sable fin ; j’admire le soleil scintiller de mille fragments sur les flots translucides ; j’écoute ma faim, j’anticipe les saveurs relevées des huiles d’olive, des miels de thym, des fromages de chèvre, et je me délecte de l’éclat de la tomate rouge en bouche.

Je sens couler la chaleur du raki dans ma gorge et je jouis du temps lent. Saturé de tant de beautés.

Et à l’instar d’Icare dont l’ile fut le lieu de l’envol, je me laisse planer dans l’extase de l’inépuisable poésie de cette terre idyllique. J’ai des ailes : je flâne et je rêve enfin et le soleil ne fait rien fondre !

                                         

                                                                                                                           Claire

février 2023


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Rêver de voyage… rêverie en voyage

 

Ils arrivent le ventre alourdi de fruits les bateaux

Ils viennent du bout du monde

Apportant avec eux des idées vagabondes

Aux reflets de ciel bleu

De mirage

Traînant un parfum poivré

De pays inconnus et d'éternels étés

Où l'on vit presque nu sur les plages

 

Nous sommes à préparer ma conjointe et moi, ce qui sera probablement notre ultime voyage outre-Atlantique. Et ce sera dans la partie de l’Europe que nous préférons : la Grèce. Plus précisément dans la mythique Crète dont nous rêvons depuis la lecture du roman de Níkos Kazantzakis, Zorba le Grec.

C’est lors de notre voyage à l’ile de Milos que nous sommes tombés amoureux de la mer Égée et du bleu et blanc de sa lumière. C’est un pays où la rêverie peut se déployer si spontanément. Je me vois encore sur cette plage d’un blanc immaculé grâce à l’affleurement du kaolin, projetant mon regard sur cette mer ayant jadis inspiré le grand Homère, ému, transporté.




Je m’imaginais voguer sur les flots bleus avec l’équipage d’Ulysse et abordant les rives de l’île de Djerba que je visitai lors de mon séjour en Tunisie. Revenir dans ce pays de Kazantzakis c’est réaliser un rêve amorcé lors de ma rêverie sur les lieux où un paysan trouva une Vénus devenue erronément celle de Milo, mais bien de Milos.

En consultant les guides de tourisme concernant la Crète, une expression a retenu mon intérêt: venez vivre la nonchalance crétoise! Déjà je nous vois assis en fin d’après-midi dans une taverna d’un petit village, sirotant une liqueur d’anis, et suivant du regard tranquille le vieux berger amenant ses moutons au bercail pour la nuit. Le soleil à l’horizon s’apprêtant à faire pareil. Peut-être ce jour-là aurions-nous découvert et emprunté un sentier de chèvres aboutissant au sommet d’une colline embaumant de parfums de thym, d'origan, de romarin et d'estragon.

Retrouverons-nous en effet ce type de petit sentier que nous avons sillonné sur Milos découvert tardivement à la fin de notre séjour. Un sentier parmi les oliviers surtout fréquenté par les chèvres. Il menait, je m'en souviens à une coquette petite chapelle d’église orthodoxe; une allée enchantée où je déambulai, rêveur ébloui, mais rempli de tristesse de quitter cette île paradisiaque, tournant le dos à ma vie professionnelle.

Je penserai certainement à ce sentier qui symbolisa la transition vers ma retraite tout en célébrant nos noces d’argent. En Crète, ce sera cette fois l’entrée dans ma 75e année, soulagé d’avoir enfin retrouvé un peu ma capacité à pratiquer la marche  dans les sentiers forestiers et les collines ombragées.

                                                     

Je revois comme dans un rêve,
Au fond d'un lointain souvenir,
Une langue de mer bleuir
Entre deux rocs, sur une grève.

André Lemoyne

Pierre

Québec, février 2023

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    Bizarrement... c’est ainsi que Nathan ressent les choses qui l’envahissent depuis sa lecture des deux lettres. En si peu de temps, trop d’événements l’ont bousculé : la séparation impromptue d’avec Isabelle et le déménagement qui s’en suivit - il n’avait pas eu à beaucoup chercher, l’appartement au-dessus de celui qu’il partageait avec elle s’était libéré et il s’y installa - son court voyage dans le village de ses parents, la rencontre dans le bus d’une vieille dame qui lui remit la carte d’affaire d’un groupe de rencontre, puis ce livre au beau milieu duquel se cachait une enveloppe postale contenant la lettre de James à Gabrielle - un demi père à sa fille. Ce paragraphe tiré du livre de Virginia Woolf dans lequel on parlait de paysage à l’intérieur de soi qu’il lui fallait découvrir, identifier puis tâcher d’établir une palpable unicité avec la réalité que nous dévoile le monde extérieur.

Tout cela relevait presque de la science-fiction pour Nathan dont l’intérêt a toujours résidé dans le fait de n’être jamais surpris par la forme d’un geste résultant d’une action/réaction, et pour utiliser un terme se rapprochant de l’électromécanique, le on/off.

Le paragraphe qu’il pouvait maintenant réciter par coeur sans avoir recours au texte, sans être en mesure de se l’expliquer, l’invitait à réfléchir. Les cours de philosophie suivis au CEGEP ne l’ont jamais captivé et les inévitables analyses de textes des cours de Français, eh bien c’est Isabelle qui les rédigeait pour lui.

- Nathan, tu es paresseux, lui disait-elle. Tu devrais te fixer un objectif : lire ce que le prof de philo nous propose et prendre le temps de traverser au moins un livre, à l’occasion. Tiens ! Je te donne un truc : associe les deux. Je te suggère, LES RÊVERIES DU PROMENEUR SOLITAIRE de l’écrivain et philosophe Jean-Jacques Rousseau, ainsi tu couvriras les deux matières. C’est certain que tu le trouveras à la bibliothèque, pas besoin de l’acheter.

.....

 

Ce fut pénible pour Nathan de déchiffrer ce bouquin inachevé, tellement à l’opposé des revues de mécanique qu’il dévorait sans jamais se lasser. La langue d’un autre siècle contrariait sa compréhension, l’obligeant à pianoter sur son portable afin de saisir le sens des mots qu’il découvrait pour une première fois.

C’est vers cette expérience (pénible, n’en doutons pas) que les événements récents l’engagèrent. Se promener. Marcher sans un autre but que celui de  de flâner. Peut-être tenter de connecter l’extérieur montréalais à cette abstraction que représente son intérieur.

- Je vois très bien les effets externes de l’électricité, mais il m’est impossible d’entrer à l’intérieur de cette énergie produite par le déplacement de particules. Si comme Rousseau, marchant, flânant, je pouvais en arriver à m’intérioriser suffisamment et percevoir ce fameux paysage, repérer du réel, peut-être que j’arriverai à l’énoncer de manière compréhensible.

Est-ce pour l’expérience ou l’aventure que Nathan se lança dans ce que Rousseau appelait “la nécessité qui commande” ? Il savait que les derniers chambardements ne pouvaient être attribués qu’au hasard. Il devait s’y mettre. Dès maintenant.

 

.....

Sa première flânerie

. Je veux ni penser ni réfléchir, que laisser mes pas aller vers n’importe où, recevoir ce qui arrivera sans l’analyser. La flânerie sera mon guide. Éviter d’emprunter les rues que je connais, sachant ce qui s’y cache, s’y profile. J’irai davantage vers les ruelles.

 

Il marcha certainement deux heures dans un froid glacial, seul, son baladeur branché sur la musique country de Jim Groce. Le vent balayait, par des à-coups ininterrompus, la neige qui se réfugiait sur le squelette des arbres, aux clôtures immobiles. L’espace se fissurait entre le blanc et le vert. Parfois, le voltage diminuait faisant grelotter les lampadaires ainsi que la lumière scotchée aux fenêtres des maisons sur lesquelles la chaleur empreignait un givre froid. Souvent, une bourrasque devenait tornade, tourbillonnant aux pieds du marcheur solitaire perdu dans l’étroitesse des ruelles.

 

. Existe-t-il une gymnastique de la flânerie ? Une grammaire de la rêverie ? Je me le demande, mais ce soir c’est davantage les éléments météorologiques qui se sont fait ressentir. Trois couches nettement identifiables prévalaient : celle qu’enrubannait la froidure, une seconde (mes vêtements) qui la combattait et une dernière lovée autour de ma peau s’acharnant à protéger mon corps. Je n’ai pas rêvé, je me suis défendu contre des éléments extérieurs, mais j’ai senti qu’ils cherchaient à me pénétrer et que je devais me cuirasser contre eux. Non, ils ne se révélaient pas comme étant des ennemis ; ils défendaient un territoire. Ce territoire, bien qu’immobile, stable, prenait une autre dimension compte-tenu de l’assaut des attaques. Si je refais le même trajet, mais dans des conditions tout à fait différentes, le territoire me semblera-t-il dissemblable ? Moi, serai-je le même ?

 

Jean

Février ‘23



mardi 21 février 2023

MARCHER À L'OMBRE DES FANTÔMES - 3 -




MARCHER

À L’OMBRE

DES FANTÔMES

 

première marche

 

N  A  R  R  A  T  E  U  R


Narrateur

- Je suis installé en permanence à Saïgon depuis quelques années. Afin de mieux découvrir cette cité mythique, autant mystérieuse le jour que la nuit, ouverte sur l’avenir, je bouge périodiquement d’un district à un autre. Changeant de résidence, une à l’est puis l’autre à l’ouest, j’installe ce qui a beaucoup plus l’allure d’un bureau de travail que d’un appartement, m’intégrant aux gens qui y vivent, certains depuis des lustres.

Malgré le fait que la langue vietnamienne - je ne réussis pas à la décoder, la lire, un peu, sans toutefois arriver à en comprendre le sens - j’arrive à pouvoir tout de même communiquer avec les Vietnamiens qui finissent par oublier le fait que je sois un étranger. Encore maintenant, peu d’entre eux conçoivent qu’un occidental comme moi se plaise à vivre ici, s’y sente mieux que dans ce Canada dont ils se font une image saugrenue et idéalisée.

Je n’entre plus dans ce type de discussion stérile, celle qui exacerbe leur penchant à se plaindre de la pauvreté ambiante qu’on me présente comme généralisée. Les différences culturelles - inutile de revenir sur ce sujet - sont manifestes, toutefois une chose m’est rapidement apparue : bien qu’il soit difficile de s’adapter à ce pays, parfois même de bien comprendre ses habitants, tout étranger et cela dans quelque pays qu’il se trouve, pour survivre, doit se faire une raison. Celle que je me suis faite se résume en peu de mots. “ Tu as choisi le Vietnam, Saïgon précisément, alors vis à la vietnamienne ou bien dégage.”

N

- Tu y fais quoi exactement ?

N

- Tout et rien. J’écris. J’alimente régulièrement un blogue que je qualifierais d’éclectique. J’apprends, me renseigne sur la culture vietnamienne, ses modes de pensée qui en régissent la vie. J’utilise à bon escient le pluriel lorsque j’aborde les modes de pensée puisque le Vietnam se compose de cinquante-quatre (54) ethnies différentes inégalement dispersées à la grandeur du pays, qu’on y pratique, diverses religions, le bouddhisme (12% de la population), le christianisme (7%), le caodaïsme (5%), le protestantisme (2%), le Hòa Hảo (1,5%) alors qu’on note une résurgence assez importante d’une foule de religions traditionnelles. Je remets en doute ou en question toute une série d’acquis que la vie a installés en moi au cours des années. Surtout, et c’est là l’essentiel : j’apprends à apprendre, en acceptant de réapprendre. Sans confronter les civilisations, leur accordant des notes de bonne ou de mauvaise conduite, j’essaie de me placer au confluent de nouvelles influences. Évidemment, cela ne se fait pas de façon magique, ça exige plutôt une forme d’humilité qui doit s’emmêler à la volonté d’évacuer ce qui me semble intouchable, inaltérable et immuable en moi. Ne pas entretenir ce faux-fuyant qui promeut l’idée que si on bouge en terme géographique, tout change, qu’une nouvelle vie devient possible. Rien de plus inexact. Les plis que la vie a adroitement faufilés en soi sont difficiles à découdre. Nous sommes portés à croire qu’en secouant nos croyances, la base s’en verra métamorphosée. Elles ont, et cela depuis si longtemps, la fâcheuse manie de demeurer imprégnées, incrustées même ; installer de nouvelles teintes aux nuances plus délicates ou moins furieuses, s’avère une tâche aride.

N

- Comment cela s’est-il organisé en toi ?

N

- En fait, la question pourrait se traduire ainsi : y a-t-il eu transformation ? Je me suis rapidement aperçu de l’importance des mots, leur étymologie, leur morphologie, leur lexicographie bien sûr, mais également leur synonymie et leur proxémie. La grande majorité des messages que l’être humain souhaite partager avec ses semblables puise leur utilisation chez les mots qu’on utilise pour les faire jaillir. Si la possibilité de refaire un choix de carrière m’était offerte, je me dirigerais vers la philologie.

N

- En lieu et place de la pédagogie ?

N

- Je crois qu’on déraille. Cette première marche de Narrateur ne doit pas se substituer au but de ces pages qui prétendent raconter l’histoire de Fanny. Évitons la confusion, surtout qu’il m’aura fallu des heures et des heures afin de m’approprier la route sur laquelle les deux personnages principaux ont marché.

N

- L’histoire tournera donc autour de deux êtres que rien au monde n’avait préparé à s’aboucher ?

N

- Voilà la question essentielle. Au début, dès mes deux ou trois premières rencontres avec Fanny, puis après avoir épluché une tripotée de documents, découpures de presse, références à des discours, qu’elle m’ait dessiné son scénario, j’ai constaté que la conclusion logeait dans les derniers mois de son séjour asiatique. Tout devait être puisé dans ses quarante années de vie qui ont cimenté cette personnalité hors du commun. L’épilogue ne pouvait qu’être que sa venue dans ce petit village que le Dalaï-lama lui avait indiqué, là où allait la péroraison de cette histoire éclaterait. Il m’aura fallu la collaboration de Phước pour arriver à démêler le mystère de son passage en terre vietnamienne... Longtemps j’ai cru que cette femme atypique me plaçait comme Narrateur dans la même position qu’elle tenait alors qu’elle traduisait des discours à l’ONU : un pas en arrière et trois secondes d’attente. La question qui s’est soulevée aura été la suivante : si un événement se produit suivi d’un temps d’arrêt, puis qu’un autre, synonyme du premier se compose à partir des matériaux de celui-ci, lequel des deux doit se définir comme un pastiche ? Si j’étire la question... lequel des deux personnages principaux devra s’effacer devant l’autre ? Quel destin a permis à cette femme de rencontrer le Dalaï-lama, puis ce jeune Vietnamien qui n’a absolument rien à voir avec le charisme du premier, mais qui bouleversera sa vie ? Comment avoisiner des personnes aussi disparates, mais ayant une même tangente de vie ?

N

- Pas trop difficile la tâche de combiner trois histoires en une ?

N

- L’horreur. Lorsqu’une idée jaillit dans votre esprit et autour de laquelle vous sentez qu’une histoire peut se déployer, il apparaît important d’en cerner les contours, préciser les endroits que l’on souhaite visiter, évacuer ce qui pourrait vous mener ailleurs, tracer des itinéraires qui prennent en compte le cheminement de ceux qui les emprunteront, mais toujours en marche vers son point ultime. Ici, ce fameux point ultime, si je le fixe à partir de Fanny ou de Phước, rapidement je dois me rendre à l’évidence, devra inévitablement passer par une troisième histoire : la mienne.

N

- Pas certain de bien comprendre.

N

- Je suis situé entre les deux, que ce soit au niveau de l’âge ou de la provenance sur la surface du globe. La retraite, celle de Fanny et la mienne, de mon côté provoquée par une crise existentielle à l’âge de 50 ans, la sienne, à la suite de 40 années de travail à l’ONU s’avère un concept absolument abstrait pour le jeune photographe qui, sans l’avoir anticipé, lui tombera sur le dos alors qu’une dame complètement paralysée d’un côté d’une rue achalandée de Saïgon, peine à la traverser. Il quittera la faculté de philosophie pour une seconde fois et, son sac à dos bourré de matériel de photographie, aménagera un circuit qu’empruntera avec lui cette dame métamorphosée en un “ océan de sagesse ”. Cette expression est la traduction du mot “ Dalaï-lama ”. Elle n’a rien de “ sa sainteté ”, plutôt la révélatrice du “ Dharma ” qui désigne de façon générale l’ensemble des normes et des lois sociales, politiques, familiales, personnelles, naturelles et cosmiques. On ne ressort pas indemne d’une telle expérience lorsqu’on a 25 ans. Et moi, Narrateur, celui qui a pris connaissance de cette expédition par leur entremise, verra s’ébranler certains fondements même de sa conception de la vie. C’est Fanny qui me rappelait qu’un tremblement, un tant soit peu, dans les fondements à la base d’une vie n’a de sens que s’il y a reconstruction à partir de nouveaux outils. S’il existe un endroit où le concept récupération/réutilisation/recyclage s’avère impertinent, c’est bien ici.

 

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    Je-Narrateur rencontre donc Fanny quelques jours après son arrivée à Saïgon, en provenance de Chine, puis Phước, à la fin du périple vietnamien qui mena nos deux personnages de Ca Mau à l’extrême sud du Vietnam jusqu’à la frontière avec la Chine, à Ha Giang, le nord du Nord. Ils ont suivi des routes aussi imprévisibles que chaotiques qu’ils parcoururent durant plus de six mois, entre la fin septembre 2005 et le début avril 2006.

Au début, j’avais la vague impression d’errer entre une forme d’historiographie politique, la biographie et le roman d’aventures. L’entrée en scène du jeune photographe poussa le tout vers de nouveaux domaines, celui de l’introspection et de la relation de voyage. J’ai opté pour une démarche en trois temps : Fanny, Phước et Narrateur.

Ceci implique de ma part un examen complet des documents reçus à la suite du second entretien avec le pivot de l’histoire, une lecture approfondie du “ diary ” de celui qui lui fera traverser le Vietnam et finalement, une projection sur ce qui en adviendrait... après que la lettre du Dalaï-lama soit devenue un objet votif.

 

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lundi 20 février 2023

MARCHER À L'OMBRE DES FANTÔMES - 2 -



 MARCHER

À L’OMBRE

DES FANTÔMES

 

première marche

 

P   H   U   O   C

 Phước

- Vietnamien, je suis âgé de 25 ans.

Narrateur

- Avant d’aborder le sujet de Fanny, peux-tu me parler de toi ?

P 

- J’étudiais au département de philosophie à l’Université des Sciences Sociales et Humaines, ici à Saïgon. Maintenant, je suis photographe à l’emploi d’un studio qui vient tout juste d’entrer sur ce marché florissant du montage d’albums de mariage. Je vis chez mes parents bien que je souhaite prendre un peu de distance avec la famille.

N

- Tu as rencontré cette femme par hasard ?

P

- On pourrait le dire ainsi. Je faisais des photos en face de la maison de l’Opéra, rue Đồng Khởi, quand j’ai aperçu une étrangère sans âge ; elle hésitait à traverser la rue, avançant d’un pas, reculant de deux. Il était évident qu’elle craignait la circulation et ne connaissait pas la technique pour passer d’un côté à l’autre.

N

- Tu t'es proposé pour l’aider.

P

- Voilà. Elle allait loger à l’hôtel Continental.

N

- Avez-vous discutez un moment ?

P

- Elle m’a invité à prendre un café à la terrasse extérieure.

N

- S’en est suivi toute une série de rencontres ?

P

- À ce moment-là, j'étais loin de me douter que ce contact se transformerait en aventure.

N

- Aventure ?

P

- Tout à fait. Fanny parle un excellent anglais et affiche une expérience de la vie que je découvrirai tout au long de la route que nous suivrons ensemble. Je l’entretiens du long périple qui m’a mené de Saïgon jusqu’à Hanoi, à pied, quelques mois plus tôt. À sa demande, je lui en trace les grandes lignes.

N

- Ouf ! Incroyable que de parcourir une grande partie du Vietnam de cette façon.

P

- Je réalisais un rêve ; six mois de préparation avant de partir en février dernier et être de retour sept mois plus tard. Laisser mes cours de philosophie se dressait comme un solide argument pour ne pas révoquer cette aventure, mais j’avais besoin que cela se réalise.

N

Et vous projetez de monter un itinéraire ?

P

Non, pas du tout.

N

- Vous en revenez pourtant ?

P

- C’est un peu plus complexe que cela. D’abord, j’aimerais savoir ce que vous faites dans cette histoire. Fanny n’a jamais abordé le fait qu’un jour, j’aurais à rencontrer un journaliste...

N

- Elle me surnomme Narrateur, mais je suis davantage un blogueur, rien à voir avec le journaliste dont elle t’a parlé. Nous nous croisons par hasard sur Internet, s’ensuit une première rencontre, puis cette activité, celle d’écrire son histoire.

P

- Étrange que j’entende parler de cette collaboration une fois notre... aventure terminée.

N

- Je comprends que ce dont je te parle est tout à fait nouveau.

P

- Une surprise. Mais je n’en suis pas à ma première.

N

- Peux-tu compléter les informations ? Tu croises Fanny...

P

- Je la rencontre il y a plus de six mois maintenant. Elle revient d’un périple en Chine, un peu déçue et, manifestement, insatisfaite. La seule crainte que je lui connaisse : la circulation. J’en suis le témoin lorsqu’elle descend d’un taxi qui la laisse du mauvais côté de l’entrée principale de l’hôtel Continental. Peu de bagages, pas de sac à main, des verres fumés à monture blanche accrochés à ses cheveux maladroitement coupés et ce surplace pour tenter de parvenir à la porte d’entrée devant laquelle un groom pourra enfin lui donner un coup de main. À la regarder piétiner, mon réflexe est de me diriger vers elle afin de l’escorter. Elle hurle sa colère envers le chauffeur de taxi, apostrophe le maître d’hôtel en raison de la paresseuse indifférence de son employé, exige une chambre donnant sur l’ancienne rue Catinat... et m’invite à prendre un café. Pour elle, ça sera un double cognac. Moi, je ne prends aucun alcool lorsque j’ai à travailler, puis m’offre une cigarette... je lui dis ne pas fumer.

N

- À la suite de ce premier contact, d’autres suivront ?

P

- Pour être plus précis, selon mes disponibilités. En septembre, on dénombre beaucoup de mariages, ce qui signifie pour moi, un surcroît de boulot. À l’université, on avait accepté celui qui, de manière un peu cavalière, avait abandonné les cours à la fin de sa deuxième année d’études en philosophie pour partir à l’aventure à travers le pays. Il existe une règle stricte dans cette faculté : avant d’entrer en troisième, l’étudiant doit obligatoirement participer à un camp de réflexion qui s’étend sur un mois et à la suite duquel les professeurs accordent un droit de passage permettant de poursuivre les cours à ceux et celles qu’ils jugent aptes à se rendre jusqu’au bout. Celui de 2005 s’amorçait dans quelques jours. Je n’avais donc pas le choix d’y être surtout que je ne désirais pas être définitivement exclu du programme suite à un second abandon.

N

- Cette idée de “ repartir “ comment l’a-t-elle  proposée ?

P

- Rapidement avancée et aussi rapidement refusée. Vous connaissez ce qui motivait ma réponse, mais c’était mal connaître Fanny que de lui dire non. Elle n’a usé que d’un seul argument m’amenant à revenir sur ma décision : “Pourquoi vis-tu alors, si ce n’est que pour te conformer aux règles en vigueur, à la route qu’il faut suivre, puis, arrivé à l’âge du bilan, ressentir des regrets et des manques ?“

N

- Et vous êtes partis ?

P

- Je me demande encore aujourd’hui si nous sommes revenus...

 

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Il devenait clair que cette rencontre avec Phước m’eut été davantage profitable si elle s’était tenue avant que les deux compagnons ne partent à l’aventure. Des documents, messages ou pistes que Fanny m’a fait parvenir, en aucun endroit, il n’est fait mention de son compagnon de route. Le peu de notes de voyage ne faisait jamais allusion à ce type pour qui la photographie et la philosophie signifiaient tout dans la vie.

Je devais absolument garder contact avec ce bonhomme afin de préciser plusieurs éléments de mon ouvrage et en apprendre davantage de quelqu’un qui fit partie à part entière de ces six mois de marche. Comme il se déclarait disponible, rapidement, il nous fut aisé de prévoir des rencontres suite au départ de Fanny du Vietnam.

Elle m’avait glissé un mot sur le fait que ce voyage devait absolument s’achever là où il avait débuté, sans préciser la date exacte de son départ du Vietnam, tout comme elle me fournirait une adresse postale américaine - à New York - afin que je puisse y expédier le produit final. Lorsque je reçus ces deux informations, sur le coup je n’en tins pas compte jusqu’à ce que Phước se fasse davantage volubile sur “ la suite des choses “.

Le jour de ses 70 ans, Fanny a déjà entrepris la partie chinoise de son pèlerinage - je ne sais trop si ce mot convient -  qu’elle écourtera trois mois plus tard pour atterrir au Vietnam, en faisant parvenir, le matin du 6 juillet 2005, un courriel au Dalaï-lama dans lequel elle lui offre ses meilleurs voeux d’anniversaire ainsi que ses étranges paroles : “ Ne m’aviez-vous pas instruite sur le fait que le but se trouve derrière chaque chose et chaque chose possède en elle un but unique ? “ Elle est en Chine à ce moment-là.

Qu’est-ce qui a pu se passer entre cette date mythique et son arrivée à Saïgon, vers la fin du mois d’août ? Chose certaine, elle ne reçut pas de réponse à son message, puis un vide absolument incompréhensible persiste sur ces quelques semaines ; son futur guide vietnamien n’aura pas réussira pas à entièrement à l’élucider.

Puisqu’il est au centre de cette partie du récit qui s’est offerte à moi de manière échevelée - avant de réussir à tout placer correctement, tout m’apparaissait fortement touffu et formidablement confus - quelques lignes encore pour parler de ce jeune homme qui rigola lorsque je lui ai raconté l’histoire du film Harold et Maude. ( Deux mots pour ceux qui en ont aucune idée : on raconte l’étrange relation entre un jeune homme obnubilé par le suicide et une vieille dame passionnée par les enterrements.)

Le plus jeune fils d’une famille vivant à Saïgon depuis toujours, il n’a qu’un frère ayant quitté la maison qui abrite des parents sans ressources pour convenir à leurs besoins élémentaires ; les deux garçons voient à assurer leur survie. Depuis aussi loin qu’il se souvienne, Phước retient qu’entre son père et sa mère, la discorde a toujours existé et que les engueulades perdurent encore aujourd’hui alimentant une bonne partie de leur quotidien.

Avant d’être inscrit à l’école primaire, il vit aux crochets de sa mère qui regrette amèrement que ce deuxième enfant n’ait pas été une fille. Elle s’occupe de ce dernier comme s’il s’agissait d’une poupée. Phước me dit que lorsqu’il fréquentait l’école, sa mère lui faisait revêtir des fringues ayant mieux convenu à une fillette.

Raisonnable, il voyait que les membres de son foyer peinaient à joindre les deux bouts, en raison du fait que son père menait une double vie et ne manifestait aucun intérêt pour le travail, lui préférant la boisson. Sa deuxième épouse - il la nomme ainsi bien qu’aucun lien marital ne les unissent - lui donnera une fille ; aucun contact ne sera permis entre les deux maisons.

Ce père est violent, surtout envers celle de qui naîtront les deux fils. Il exige qu’elle multiplie les succions d’argent auprès de sa famille qui, sans être riche, pouvait être considérée comme étant à l’aise. Pour éviter les crises d’agressivité, elle s’acquitte régulièrement de cette tâche dégradante pour ne recevoir en retour que du mépris, autant de la part de ses parents que de son mari.

Le benjamin de la famille, davantage conscient de la situation que son frère, n’hésite pas à s’interposer entre ses parents et ainsi prendre les coups de plus en plus vicieux de celui qu’il a déjà cessé d’appeler son père.

L’école le soustraira des torgnoles et des algarades mouvementées de cet homme qui dut se cacher pour éviter une participation active à la guerre. S’y présente un élève talentueux et intensément curieux. Il veut tout savoir, tout comprendre et constate rapidement que la vie ne s’arrête pas au quotidien vécu dans cette petite maison du District 8, mais que si l’on regarde plus loin, d’autres réalités existent, combien différentes et complexes.

Ses professeurs ont vite remarqué à quel point il est sombre et introverti. Il sait parfaitement bien cacher l’aspect privé de la vie familiale sans pouvoir dissimuler les marques que les coups répétés de son père lui assène de façon régulière. Jamais ne se plaint, jamais ne se confie, il a déjà perdu confiance envers, et j’utilise les mots exacts qu’il me confia, “ la race humaine ”.

De là, naît son intérêt pour la réalisation de son rêve : partir, seul et à pied, vers les montagnes du Vietnam.  

 

( Permettez-moi une digression. Sans reprocher à tout lecteur son intérêt pour l’intimité atypique des familles dysfonctionnelles et des enfants qui en émanent, aux différents phénomènes sociologiques qui en sont la cause ou l’origine, desquels d’évidentes carences en résulteraient (pauvreté, absence d’éducation et peut-être même certains aspects génétiques), je ne m’attarderai pas à cet aspect de la personnalité de Phước. Je garde toutefois présent en mémoire cette fragile architecture qui l’a construit, conscient que cela n’allait pas nuire au boulot que Fanny avait placé sur ma table de travail. Il allait plutôt m’aider à fouiller la sinuosité du personnage principal qu’encore, je réussis difficilement à cerner. )

 

Ce type ne s’est pas apitoyé sur son sort, n’a pas cherché des coupables ou des explications de quelque nature que ce soit ; il vivait, aimait la photographie, et la philosophie l’appuierait dans sa démarche personnelle.

À continuellement l’entendre tousser crûment, j’ai songé un moment qu’il soit atteint de tuberculose. Il me rassura ; c’était causé par l’asthme et une fracture des cavités nasales jamais soignée.

Lors d’un meeting, il me parla de cette observation que Fanny lui avait faite ; elle disait que ses yeux clignaient comme le fait l’obturateur d’un appareil photographique. Cela m’amusa, car je fis un parallèle avec le référentiel sur lequel elle s’appuyait habituellement pour se faire une idée des gens, soit la voix de ceux-ci. Je retins tout de même la remarque qu’elle porta sur les yeux de Phước avec lesquels il percevait le monde vivant.

 - Est-ce que Fanny a trouvé une ressemblance quelconque à ta voix ?

- Les premiers mots ont été ceux que je lui ai adressés alors qu’elle languissait sur le trottoir opposé à l’hôtel et une fois installés sur la terrasse du Continental, elle y est revenue. Ma voix lui rappelait certains sons qui glissaient dans ses oreilles alors qu’un silence s’installait dans les écouteurs dont elle était munie afin de traduire les allocutions au siège social de l’ONU. En une phrase, elle venait de m’informer sur son travail, le lieu et le fait qu’elle n’y travaillait plus. Je dois dire qu’il m’était toujours impossible de lui attribuer un âge et lorsqu’elle me dit qu’en juillet dernier, le 6 pour être précis, la soixante-dixième année lui était tombée dessus, j’en ai été fort surpris.

- Tu as raison, elle ne fait pas son âge.

- Tout au long de notre aventure, c’est par la voix des gens qu’elle choisissait de prolonger un arrêt ou de poursuivre la route. Cette fascination doit sans doute lui être advenue, il y a très longtemps, car elle se révèle être une véritable professionnelle de la voix.

- Et toi, tes yeux te trompent-ils parfois ?

- Rarement, j’avoue.

- Refaire aussi rapidement un voyage qui représentait pour toi la réalisation d’un rêve personnel, n’était-ce pas redondant ?

- Pas du tout puisque j’ai offert à Fanny un autre itinéraire. Vers les montagnes, oui, mais par d’autres chemins que je ne connaissais pas. Sa réponse fut aussi spontanée que son envie de partir : “l’important réside dans la route.”

Nous nous approchions de ce que je pourrais appeler un “ journal de bord ” et un “ carnet de voyage ”. La dame n’a pas daigné me fournir autre chose que des notes, des impressions, mais absolument rien qui puisse ressembler à une relation quotidienne, de sorte que c’est par son compagnon que j’ai pu visualiser le trajet, lui coller des dates, des arrêts et marquer le temps de séjour. Même si je jugeais cette question aussi indiscrète que superflue, je la proposai tout de même à Phước. 

- As-tu songé un instant que cette longue marche puisse être trop exigeante pour elle ?

- J’y ai pensé, mais cela qui ne me préoccupait pas.

- Quoi alors ?

- Le fait qu’elle fume compulsivement et que sans cognac, son humeur pouvait devenir exécrable.

- Je comprends.

- Marcher et fumer tout comme marcher et boire ne vont pas de paire. Lorsque nous nous arrêtions pour le seul repas de la journée, vers 19 ou 20 heures, elle mangeait très peu, fumait beaucoup et rapidement s’adaptait au vin de riz offert par les habitants qui nous ont accueillis. Dire combien ils s’amusaient à la voir ingurgiter aussi facilement qu’amoureusement ces dizaines de verres sans jamais flancher d’un millilitre, les rendaient tout à fait admiratifs !

- Parle-moi de son humeur durant quoi... plus de six mois de marche ininterrompue ?

Ce que j’apprécie chez cet être hors normes, c’est le respect qu’il manifeste lors de nos rencontres à ne jamais utiliser son portable et chercher à dévier de la conversation. Ce qu’il m’apprit sur sa compagne de voyage ou d’aventure, me sidéra.

- Fanny, par une seule question qui ressemblait à un argument, venait de bousiller ma carrière d’étudiant en philosophie. Jamais plus on allait reconsidérer ma candidature à la suite de ce deuxième affront lancé à la faculté. Il n’était toutefois pas question pour moi d’abandonner ma passion pour la philosophie, mais je n’étais pas conscient qu’elle emprunterait d’autres voies pour demeurer vivace.

Phước, lorsqu’il parle, reproduit continuellement un même tic : plisser le menton en frottant les quelques poils qui le garnissent. J’appris assez tôt que cela signifiait qu’il mijotait les paroles qui suivront.

- Cette femme n’a plus jamais été la même une fois que nous nous sommes mis en route. Je ne peux oublier la journée du départ, le 11 septembre 2005, quatre ans pile après les attentats du World Trade Center, à New York.

- Elle t’en a parlé ?

- Vous savez que Fanny est une numérologue avertie ?

- Tu me l’apprends.

- J’y reviendrai, mais abordons les événements qui ont eu lieu à cette date. Lorsque tout se produit, elle ne travaille plus au siège social de l’ONU. Au talent qu’elle possède pour la traduction s’ajoute qu’elle appréhende les faits sans y ajouter ses propres émotions ou des jugements, elle s’en est alors tenu à ce qu’elle a vu et entendu. La description de ces moments qui, selon elle, allaient changer le monde, je ne les connaissais pas suffisamment pour être en mesure de m’en faire une opinion, cela en raison de mon âge et le fait qu’ici, au Vietnam, on en a très peu parlé. J’ai bien vu les images à la télévision, mais comme c’était si loin et ne touchait que les USA, je ne crois pas que cette affaire soit devenue un événement national.

- Ce qu’elle te rapporte permet-il de mieux définir son caractère, son humeur ?

- Oui, tout à fait. À la suite de son topo fort bien documenté, c’est une autre personne qui se révèle à mes yeux. Son arrogance, son indifférence et cette manière de ne pas tenir compte des gens qui l’entourent, cela  change diamétralement.

- Tu insinues que la Fanny d’avant votre départ ne ressemblait plus à celle qui marchera à côté de toi durant plus de six mois ?

- Exactement. C’est quelqu’un d’autre qui se laisse découvrir, mieux encore, se manifeste. D’une grande culture et d’un profond respect pour l’humain, cela m’est apparu alors qu’entamant une conversation, son attention devient soutenue et participative ; elle écoute, puis commente.

- Cela ne correspond pas à cette personne remplie d’elle-même, peu soucieuse des autres, portée vers ses propres urgences et révélant un caractère exécrable, exact ?

- Pas du tout la personne qui a voyagé avec moi. J’ajouterai que sa connaissance de l’Histoire en général la rend intéressante, car elle en parle en connaissance de cause. D’ailleurs, je me souviens l’avoir entendu parler que d’événements, d’opinions ou de faits dont elle a été témoin. Tout le reste lui semble superficiel.

- Intéressant.

- Ce qui l’a poussée dans cette aventure, je ne crois pas être en mesure de  le dire, mais tous les jours, elle nous obligeait à faire un bilan du vu, de l’entendu, souhaitant ainsi comparer nos perceptions. Il m’aura fallu peu de temps pour réaliser que Fanny suppléait aux plus intéressants professeurs de philosophie que la faculté m’auraient fournis. Toutes ces informations sur comment le monde fonctionne et auxquelles elle a pu participer de près ou de loin, généreusement, elle me les fournissait; je m’en suis gavé. Ces défis autant physiques que spirituels auxquels elle m’invitait auront fait de moi, aujourd’hui, une personne différente. Si j’essayais de tout résumer en peu de mots, je dirais qu’elle interprétait les expériences quotidiennes, leur donnait un sens que je n’avais pas perçu, traduisait en d’autres mots ce que je relatais, m’obligeant ainsi à creuser davantage mes points de vue, m’éloigner de la surface des choses, voir le monde derrière le monde qui s’ouvrait devant moi. Cette femme a une sainte horreur du superficiel, de tout ce qui glisse à la surface de l’eau. Il faut prendre une bouffée d’air, plonger vers le vrai, le réel, même si c’est profond, vers tout ce qui se profile autour de ce qui arrive. Elle aura été sévère, implacable même, mais davantage rigoureuse que tout enseignant de la faculté de philosophie. J’aimerais bien que l’on puisse consacrer une rencontre à ce que j’appelle la théorie de l’unicité ( l’unicitude disait-elle ) et qui a englobé la totalité de nos échanges.

Phước parle de cette femme avec qui j’ai bu des cognacs, comme s’il s’agissait d’une autre personne n’ayant rien à voir avec celle à qui j’ai posé quelques questions à peine, de qui j’ai reçu une liasse de documents, celle qui de manière despotique m’engagea dans ce projet d’écriture. J’arrivais difficilement à sortir de mon étonnement, n’ayant pas imaginé un seul instant que Fanny ne puisse pas correspondre à l’impression qu’elle avait imprégnée dans mon imaginaire et esclavagé ma plume. 

Avant lui, avant nos rencontres et l’abondance de renseignements qui en découlèrent, est-ce que je détestais cette abominable personne qui surprit le blogueur que je suis ? Je n’hésite pas à répondre par l’affirmative. Pour ne pas arriver à complètement haïr ce spécimen humain, je l’ai illico associée à un objet de pensée appartenant à l’extériorité ou strictement à une représentation déterminée et reconnaissable matériellement des autres individus que j’ai pu croiser antérieurement. Je l’avais objectivée et Phước, aux premières loges, témoin et acteur, guide et pèlerin, étudiant et tuteur déposait tout un problème devant moi : il me la rendait subjective.

Laquelle exactement devait influencer l’histoire que je me suis engagé à écrire ? Celle que la paperasse étendue sur ma table de travail offrait comme un monument de froideur, d’indifférence, scrupuleuse à reporter le mot à mot de ses traductions ou celle qui, six mois durant, parcourt les routes du Vietnam, de Saïgon jusqu’aux portes de la Chine, du kilomètre 0 de Ca Mau dans le Mékong jusqu’à Hà Giang ? Dois-je opter pour la professionnelle ou la seconde, celle dont son compagnon me décrit comme tout autre ?

Cela aura un impact important sur les textes à venir. Pour bien accomplir ma tâche, j’optai pour cette avenue : raconter les différentes marches de Fanny, mettre en exergue les éléments de sa vie qui l’ont menée à cette expédition, entremêlant le tout d’anecdotes.

Je revins à mon appartement-bureau du District 7, sous la pluie, m’interrogeant sur la météo qui accompagna au jour le jour ce duo composite. Partir en septembre vers le Mékong, c’est se lancer en pleine saison des pluies. Parcourir ensuite le sud du Vietnam en route vers le Centre du pays, avec pour azimut... le nord du Nord.  On parle ici d’environ 3000 kilomètres. À pied, à vélo, à moto...

Dernier point avant de revenir là où j’en suis : la générosité dont fait preuve Phước en me remettant son “ diary ” comme il se plaît à le nommer.

 

* - le deuxième texte - *

     Avant de lancer les années ‘70, j’aimerais établir une sorte de bilan qui engloberait l’espace entre 1955, l’année qui me voit quitter la Pologne - je n’y suis d’ailleurs plus jamais retournée par la suite - et celle qui clôt cette période si fertile en rebondissements un peu partout dans le monde.

Nous avons fait des guerres pour ne plus en faire ; on en fait toujours afin qu’il n’y en ait plus. On n’a qu’à réécouter tous ces larmoyants discours lors de la commémoration des deux grands conflits, ceux de 1914-1918 et de 1939-1945, pour constater, qu’instruits autant sur l’inutilité de ce moyen pour régler les différends que sur son aspect inhumain, en lieu et place, démontrant que nous n’avons retenu que peu de choses des leçons du passé, on définit la suite des choses en utilisant le concept de “ guerre froide “. Deux blocs surpuissants, un à l’Est, l’autre à l’Ouest, se munissent de l’arme nucléaire faisant ainsi peser sur le monde une menace d’extinction totale. 

Entre 1955 et la fin de cette décennie, la liste serait longue s’il fallait énumérer les luttes armées, toutes s’abritant sous le drapeau affichant des revendications légitimes : la guerre d’Indochine, de Corée, la mythique guerre du Vietnam, celle d’Algérie, la guerre des Six Jours sans oublier celle du Biafra.

J’aimerais aussi signaler les diverses révolutions qui transformèrent la géopolitique du monde entier, alors que l’ONU, malgré ses bonnes intentions, devait se résigner à n’être qu’une espèce de promontoire muni d’un micro utilisé pour promouvoir des agendas politiques et non plus le lieu de rencontre permettant aux États membres de prendre les mesures pour maintenir la paix, développer des relations amicales entre eux, réaliser la coopération internationale et d’être un centre où s’harmonisent les efforts vers des objectifs communs. La plus importante, sans aucun doute, est celle qui a prévalu la Chine de 1966 à 1976, la “ Révolution culturelle “.

Puis, alors que l’Église catholique se lançait dans le concile Vatican II, on s’apprêtait, en Afrique du Sud, à emprisonner Nelson Mandela, que s’érigeait le Mur de Berlin, qu’on assistait à la création du mouvement des pays non-alignés, la CIA américaine participait très activement au renversement de systèmes politiques à saveur socialiste en Amérique du Sud, en Afrique et dans l’Asie du sud-est et que naissaient les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), un premier événement allait émouvoir l’humanité en raison de la fantasmagorie que cela imprima dans l’imaginaire des gens : les premiers de l’homme sur la lune en juillet 1969.

Un second, que l’on a appelé les événements de mai 68, bouleversera la France pour se répandre par la suite un peu partout chez les intellectuels européens de l’époque. Je ne crois pas me tromper en qualifiant ce mouvement des premiers pas citoyens vers une grande méfiance à l’égard de la classe politique et syndicale, semant les germes de ce qui naîtra plusieurs années après, l’Union européenne.

La préoccupation pour l’environnement n’est pas un phénomène spontané apparaissant dans les années 2000. Non. Déjà en 1962 la publication du livre de la scientifique Rachel Carson - PRINTEMPS SILENCIEUX - devient la bible du mouvement écologiste qui suivra. Elle s’interroge sur les pesticides et suscite un intérêt international sur les questions environnementales.

La pandémie planétaire qui sévit de 1968 jusqu’au début de 1970, appelée la “ grippe de Hong Kong ”, occasionne le décès de plus d’un million d’êtres humains, alors qu’on apprend que les essais nucléaires ont rendu l’atmosphère terrestre plus radioactive et que tout doucement les températures enregistrées grimpent significativement au point de parler de réchauffement de la planète. Voilà que naissent de nouvelles préoccupations chez les habitants de la Terre.

Est-ce que les intellectuels de l’époque, sans ni le savoir ni le prévoir, auraient ouvert la porte à de nouveaux questionnements que plusieurs politiciens répétèrent ad nauseam par la suite, l’idée qu’un problème international devait se régler à ce niveau ? Serait-ce de là que jaillit le concept de mondialisation ? Je ne peux pas y répondre, mais je sais que cette approche inquiéta le Secrétariat général de l’ONU. Allait-on court-circuiter l’organisation qui devait gérer ces questions pour mettre en place une sorte de gouvernement mondial possédant toutes les caractéristiques d’un gouvernement national ?

Dès mon arrivée à New York, je baigne dans cette espèce de grimoire. J’ai cru à cette organisation et m’y suis consacrée corps et âme, me rappelant continuellement - au point de me le répéter tous les jours - que la Déclaration universelle des droits de l’homme devait devenir l’évangile du XXe siècle et le pivot sur lequel devrait reposer la destinée de l’humanité.

Les hommes ont souvent la fâcheuse habitude de rabougrir leur mémoire, de rigidifier leur argumentation, ramenant tout à des intérêts strictement personnels. Sans porter de jugement - cette facilité de l’esprit qui permet de couper court et d’arrondir les coins afin de démettre l’esprit des efforts essentiels à la compréhension des idées ou des paroles des autres - les années ‘70 avaient devant elles un autre monde, fort différent et plus divisé que jamais.

 

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    Au plan personnel, les années ‘60 se caractérisent par mon mariage, puis mon divorce, l’obtention d’un statut permanent à titre de traductrice au siège social de l’ONU à New York, ce qui implique certains voyages à l’étranger, mais principalement à travers les USA et cela pour des responsabilités liées à mon travail professionnel. Lorsque je devais quitter l’Amérique pour l’Europe ou l’Asie, je voyageais munie d’un passeport diplomatique bénéficiant ainsi de l’immunité rattachée à ce privilège.

M’étendre sur cette époque ne sert en rien l’objectif de mon histoire, toutefois trois événements m’apparaissent suffisamment importants à noter et à retenir.

Le premier, fin 1963 début 1964, met à l’avant-plan le Directeur du service de l'interprétation de l’ONU. Les stagiaires n’ont pas à traduire publiquement avant d’avoir terminé plus de six mois d’apprentissage ; leur premier saut sans parachute a lieu dans les sous-comités de l’organisation qui n’ont rien à voir avec l’Assemblée générale ou le Conseil de sécurité.

Lorsqu’une personnalité importante se retrouve au calendrier, nous savons que seuls les traducteurs jouissant d’une longue expérience pourront s’en approcher, discuter avec elle et se lancer dans l’exercice périlleux de mettre en mots d’une autre langue leurs propos qu’elle ne veut surtout pas voir dénaturés.

Le Directeur m’apprend la veille du grand discours que donnera le Général de Gaulle - il portait sur la question épineuse du système monétaire international basé sur le dollar américain - que sa traductrice habituelle, mon maître-associé qui s’amusait à me surnommer sa “ béjaune “, ce qui signifie un jeune oiseau non dressé, doit s’absenter et qu’il me revient de la suppléer. Je ne crois pas avoir ressenti autre chose qu’un immense bonheur ; en aucun moment la nervosité prit place en moi. Il est vrai que quelques mois auparavant, à Paris, j’écoutais le Président de la République française à la télévision ou encore sur les ondes de la radio. Sa voix, sa stylistique, ses intonations et surtout sa manière toute personnelle de respirer entre les phrases, je les connaissais tout comme je ne pouvais nier que cet homme, plus grand que nature, m’avait toujours éblouie par la qualité de son ton oratoire.

Nous nous sommes salués quelques minutes avant qu’il ne s’adresse à l’Assemblée générale et lorsqu’on l’informe que mes études linguistiques ont été faites à la Sorbonne, cela le rassura sur le travail que j’allais exécuter. Tout se déroula parfaitement bien, autant pour le Général que pour moi. À la fin, le Directeur m’adressa ses compliments m’annonçant que mon stage venait de prendre fin et qu’un contrat m’attendait sur son bureau.

Le deuxième, bien qu’il soit antérieur au premier, fut le jour de l’assassinat du Président Kennedy, le vendredi 23 novembre 1963 (un 8 en numérologie). Cette journée demeure encore vivace dans mon esprit, autant par l’ampleur de la tristesse du peuple américain que par le choc imprévisible qu’il provoqua entre les murs de l’ONU.

J’avais eu l’occasion de croiser JFK lorsqu’il s’est adressé devant l’Assemblée générale, en septembre 1961. Tous les employés s’étaient attroupés afin de voir en personne ce jeune Président qui devait changer la face du monde.

Lorsque éclate la nouvelle de son assassinat à la télévision, annoncée par un Walter Conckrite en larmes, les spéculations partirent dans toutes les directions ; personne ne savait prédire ce qui s’ensuivrait. On avançait la théorie de divers complots allant d’une participation de Fidel Castro à celle de la mafia américaine ; de la CIA à des gens de la garde rapprochée de son successeur Lyndon Johnson. J’en passe.

La seule catastrophe qui rivalisera avec celle-ci en terme médiatique, sera l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center à New York, le mardi 11 septembre 2001 (un 5 en numérologie) suscitant tristesse et peur mêlées. Je crois bien dire qu’à partir de ce moment-là les médias s’affichent comme  nouveau grand pouvoir. J’essaie parfois d’imaginer les événements du 23 novembre 1963 couverts par les moyens technologiques actuels qui souvent dépassent la réalité elle-même. Imaginez un instant que les Facebook et autres réseaux sociaux aient existé, tout aurait été partagé quelques secondes après les tirs qui firent s’effondrer le plus jeune Président américain âgé de 46 ans.

J’en viens au troisième ; ma rencontre avec un diplomate chinois de qui je tombe follement amoureuse. Je tairai son nom pour le moment et n’en dirai pas davantage sur lui, sauf qu’il est le père de ma fille et m’a initiée au yoga : le qi gong.

Cette idylle, entreprise vers la fin de 1969, perdurera jusqu’au mariage de Marie en 1990 et la naissance de ma première petite-fille, Léa, la même année. Puis cet homme, avec qui j’ai vécu vingt ans, retourne en Chine pour être immédiatement envoyé au Tibet avec des responsabilités dont il ne m’a jamais instruite. La seule dont j’étais au courant et que j’ai pu développer  de manière toutefois générale avec le Dalaï-lama, recoupe la sensible question politique qui y sévit depuis plusieurs années.

L’arrivée de Marie dans ma vie fut l’occasion de la réorganiser. La petite chambre que je louais ne convenait plus et les appartements à New York, en plus de se faire rares, supposaient des coûts astronomiques. Pas question non plus d’aller vivre dans la résidence de mon compagnon chinois qui souhaitait que cette relation demeure secrète et... mystérieuse. Toutefois, il partagea les dépenses liées à l’arrivée de Marie dans nos vies.

Lorsque je travaillais, il m’était possible de bénéficier du service de garde organisé par le Directeur du service de l'interprétation qui a toujours eu le bien-être de ses employés comme priorité. Nous étions majoritairement des femmes, pas toutes mariées, certaines mères monoparentales, la garderie nous rendait de précieux services. Les week-ends, Marie et moi avions nos habitudes. La principale était d’être ensemble quelques heures à marcher dehors, autour de Columbus Park avant de rejoindre son père dans le cœur du quartier chinois de New York - le Chinatown - pour y manger des mets asiatiques. J’ai le souvenir vivace que très souvent nous arpentions la 41e rue de Flushing.

Nous étions des familiers d’un tout petit restaurant situé sur Grand Street à quelques portes de la fameuse pharmacie Kamwo. On nous recevait avec toute la civilité chinoise. Avec les années, nous avons dévoré tous les plats que le menu propose et cela à moult occasions. Lorsque Marie, à l’âge de 4 ans, sut manier les baguettes, déjà son caractère la portait à faire ses propres choix culinaires.

Le père adorait sa fille qui le lui rendait bien. Son amour pour elle ne reposait pas sur des aspects plastiques. Oui, elle était belle, très belle même, en raison de cette connexité génétique particulière, mais son développement spirituel l’intéressait davantage.

Notre petit bijou d’appartement situé dans Les Narrows - un détroit séparant Brooklyn et Staten Island - se compose de trois pièces et demie situé au 12e étage, d’une immense porte vitrée donnant sur le balcon, sans aucun doute la caractéristique première qui fait son charme, d’où l’on peut admirer le fleuve Hudson à l’horizon. Comme je me plais encore de m’y prélasser, alors que le père de Marie, lui, adorait s’installer avec elle dans sa chambre, lui lire des textes tibétains traduits en mandarin. Sa voix m’envoûtait. Elle résonnait si délicatement, comme un écho éternel. Je fermais les yeux pour mieux m’en imprégner. J’y vis toujours.

(Je parlerai plus loin du mariage de Marie et du départ de son père.)

Je refusais les voyages dont l’itinéraire grugeait les week-ends. Lorsque Marie put m’accompagner, je modifiai mes exigences de sorte que nous avons pu traverser les USA au complet, nous arrêter dans quelques pays d’Europe et participer avec le père de ma fille à une réunion importante qui se tiendrait à Pékin, en 1980.

(Nous y reviendrons aussi.)

Le Directeur du service de l'interprétation, conscient de l’importance capitale du travail des interprètes devant œuvrer dans un climat de bonne entente et de sécurité, avait réussi, avec brio d’ailleurs, à créer un esprit de famille autour de ses employés - je le rappelle, majoritairement composés de femmes - au point qu’il devint pour nous plus qu’un patron, pas un ami ni un protecteur, mais un collaborateur facile d’approche, d’une écoute rigoureuse et empathique. Tout ce qui pouvait tourmenter et à la limite perturber un employé, il s’y intéressait, prompt à y apporter une solution. Comme bien d’autres, passant inaperçu, il aura laissé d’indélébiles traces chez tous ceux qui eurent à travailler avec lui.

S’ajoutant au personnel de la garderie, trié sur le volet - un florilège de femmes provenant de tous les continents - le patron avait su convaincre une médecin, prête à intervenir en cas d’urgence puisque personne n’était autorisée à pénétrer au siège social de l’ONU sans avoir passé par le filtre d’investigations très serrées.

Nous, les parents, avions à opter parmi un éventail bigarré - choix  difficile, car toutes possédaient des personnalités attachantes - celle ou celles qui nous conviendraient d’abord et par la suite à l’enfant lorsque celui-ci était en mesure de manifester un intérêt.

Vous ne vous surprendrez pas si je dis que la nounou de Marie - Tình Yêu Quý, que l’on abrégeait en utilisant strictement Tình - est d’origine asiatique, vietnamienne plus précisément. Sans vouloir raconter sa triste histoire qui remonte à 1954, je dirai simplement qu’elle et moi, à une année d’intervalle, quittions pays et famille pour se retrouver, elle aux USA, moi en France.

Toutes deux, ayant quitté notre sol natal, y retourner ne se posait pas à cette époque. Pour Tình, les raisons sont faciles à comprendre puisque le régime communiste n’allait s’ouvrir au monde extérieur qu’à partir de 1986, avec la politique du Renouveau ( đổi mới ), alors que de mon côté ce fut bêtement en raison d’un entêtement. Mes parents, catholiques intégristes, s’offusquèrent profondément lorsqu’ils apprirent que j’étais enceinte, déjà que mon divorce leur était toujours accroché comme un os au travers de la gorge. Je dois dire que l’épisode de mon avortement leur fut totalement cachée. La lettre reçue de ma mère à la suite de cette annonce était sans équivoque. Elle ne communiquerait plus avec moi, sauf pour m’informer du décès de mon père survenu en 1975. Une tante m’avertira qu’à son tour ma mère venait de quitter ce monde en 1979, me qualifiant d’égoïste, d’insensible, dure et sans cœur. Je n’ai pas assisté à leurs funérailles, ce qui mit un point final à mes relations familiales.

La nounou de Marie a refait sa vie à New York, se réalisant dans son emploi au siège social de l’ONU. Devenues d’inséparables amies, jamais je n’ai ressenti envers elle autre chose qu’un profond sentiment d’attachement. Tout ce qu’elle disait, surtout lorsqu’elle parlait de ma fille, était juste, profondément teinté de bonté et de clairvoyance. Les cinq premières années de vie de Marie se résument par cette relation maternelle intense et le fait que nous avions, Tình et moi, exactement la même vision sur l’éducation des enfants : liberté et sécurité.

 

(Je me permets d’intervenir à nouveau. Il me semble que vous reportez et reportez des faits à plus tard. Est-ce que vous perdez le fil ? Savez-vous bien vers quoi vous vous dirigez ?)

 

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    Marie a connu une enfance que je qualifierais d’idéale, autant au niveau de la santé que par sa facilité à nouer des contacts avec les enfants de son âge ainsi que les adultes. Elle a traversé les divers échelons du cheminement scolaire avec aisance, mais ce qui la caractérisait fut sans aucun doute ce goût insatiable pour tout savoir, tout comprendre, cela avec une curiosité qui parfois embarrassait sa mère et épuisait sa nounou.

Lorsqu’elle fut en mesure de se déplacer elle-même, Tình la retrouvait assise dans les gradins de l’Assemblée générale ou souvent à la grande bibliothèque. Elle suivait ce qui se déroulait devant ses yeux, puis nous revenait avec des commentaires juteux dont celui qui m’a permis de lui expliquer la complexité de mon travail. “ Pourquoi tous les messieurs ne parlent-ils pas la même langue ? “

Autant Tình que moi avions insisté sur le fait qu’elle ne devait jamais courir vers son père et lui sauter dans les bras si elle le croisait dans les corridors du siège social. Facilement, elle s’est pliée à cette règle sans la questionner ou la remettre en question. “ Papa, c’est pour la maison.” Je crois qu’elle était consciente du décorum des lieux qui représentaient son espace de vie, le jour.

Un soir, sortie de cette espèce de fourni qui continuellement se transforme, retournant à l’appartement par le métro, elle me fait ce commentaire pertinent :

“ Les dames ne parlent pas souvent devant tout le monde, elles sont plus comme toi, cachées dans leur cubicule avec des oreilles ajoutées et un micro devant elle. À qui parlent-elles ? “

 

* - la fin du deuxième texte - *

          





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