samedi 9 avril 2022

LE CHAPITRE - 3 B -

                                                                        3B

 

    Lorsque ces trois types se rencontrent, exsude d’eux comme une étrange, une morbide odeur de guerre. Seuls ceux qui y ont participé peuvent en renifler la répulsion. Elle a cheminé en vous, y a incrusté de fétides réminiscences. La pluie et la nuit les auront accentuées. Un éclat de tonnerre, maintenant, devient l’explosion d’un coup de fusil près de soi, d’une grenade à bout de bras, d’une bombe venue du ciel... et ça se multiplie à l’infini.

S’ajoute la peur, celle qui gruge vos forces restantes, aiguisées par le qui-vive. Nul discours, nulle médaille, rien n’effacera de l’inconscient ces cauchemars qui vous empêcheront de dormir pour toujours.

On part pour la guerre avec au fond de l’âme, l’espoir d’en revenir. Le retour n’est jamais tel qu’on l’envisageait. On en revient, si on en revient, à titre de gagnant ou de perdant. Dans les deux cas, profondément dévisagés, méconnaissables. Commence alors l’effort de sortir du choc post-traumatique assourdissant qui lancine vos heures. Vous devenez à l’affût du moindre indice qui puisse vous rassurer que les massacres sont derrière vous, qu’ils ont définitivement quittés votre espace et ne reviendront plus. Il n’en est rien. Une seconde nature s’est scotchée à vous.

Certains voient partout des ennemis potentiels, des tireurs d’élite embusqués, en voulant à votre vie. Vous développez une folie, une préoccupation excessive allant jusqu’à la psychose. Un immense travail, solitaire cette fois, s’amorce afin de pouvoir retrouver un tant soit peu, non pas une vie normale, mais l’ombre d’un rééquilibre.

D’autres auront à soigner des blessures physiques atrocement cramponnées à leurs corps, de répugnantes cicatrices, indélébiles, devenues autant de preuves, de stigmates d’une guerre que tous cherchent à oublier, voire en nier l’existence.

Tels, possiblement les pires parmi tous, alimenteront pour le reste de leurs jours, des idées de vengeance. Ils auront laissé dans les tranchées  nauséabondes, devant des charniers ayant servi de cimetières, sur des champs de batailles sanguinolents où se décomposeront les corps des oubliés de furieux combats, ceux que les équipes de ramassage auront laissé pourrir, donnant aux prédateurs de quoi se nourrir. Leur innocence gamine perdue, ils chercheront à retracer les responsables, traquer les coupables de tant de carnages, de tueries et de boucheries pour sommairement les juger.

Tous, sauf ceux qui commandèrent, qui lancèrent les cris “Feu ! Feu !” resteront définitivement marqués, plus creux encore que “l’indépoussiérable”, par ces mois, ces années parfois, de luttes sauvages. La bonté, la bienveillance, la douceur, disparues de leur esprit, auront laissé tout le domaine à la barbarie.

Sortir de la guerre peut se comparer à une sortie de prison : du temps passé sans avoir pu prévoir les inévitables changements advenus durant l’absence. Retour en terre méconnaissable, même la couleur de l’environnement se sera modifiée. On ne vous reconnaîtra qu’à partir des méfaits que l’on vous a reprochés. Visage endurci, transformé, métamorphosé, vous serez devenu différent. Ne resteront plus que ces fantômes avec qui vous aurez vécu, ces funestes camarades qui ont accru votre disgrâce.

Sans vous en apercevoir, vous continuerez la guerre comme ce prisonnier libéré de sa cellule tourne en rond autour de lui-même.

La guerre, la pluie, la nuit, une fois réunies, ravitaillent la peur. Non pas celle qui fait sursauter l’espace d’un court instant, plutôt celle qui s’enroule à tout votre être, bloque vos tripes, vous maintient en état d’alerte continuel, vous qui avez, au-delà de ce qui fait que la guerre est la guerre, vécut quotidiennement la hantise de mourir.

Être en vie devient le fait de ne pas être mort... encore. Dépassé le numéro qu’on a fiché sur votre habit militaire en peau de zébi, vous devenez... rien. Ce spectre remue dans le grand néant qu’emplissent les marches inexorables à chaque jour reprises.

Les ennemis ? Il n’en existe pas, la guerre est seule l’ennemie. Que des êtres soumis aux mêmes contraintes, aux mêmes règles, aux mêmes soucis ! Que des hommes étouffant sous l’effroi écrasant comme ces blindés fonçant vers nulle part ! Que des zombis insomniaques vomissant leurs repas froids qu’ils ont péniblement arrachés à des moustiques aussi affamés qu’eux ! Que de futurs cadavres que la pluie lavera, que le soleil asséchera ! Des hommes projetant leur ombre de macchabées.

La guerre est voracement destructrice, intemporelle et sans espace. Elle se déplace à sa guise, n’entretient aucune mémoire. Son âme de vampire sucera jusqu’à la moelle de l’homme, elle l’a toujours fait, le fera encore. Elle ne choisit pas ses champs de bataille, chaque lopin de terre lui suffit. Avec le temps, devenue immortelle, d’autres mourront pour celle qui s’en réjouira. Son arme se cache à l’intérieur des hommes qui, inconsciemment, l’affûte à la perfection. Ses costumes diffèrent selon les époques, mais le sang demeure sa couleur préférée. C’est fou comme elle se targue de devenir de plus en plus cruelle, de plus en plus jalouse de ses succès au détriment de ceux qui la mènent en son nom.

Soulevant son macabre étendard au-dessus des nations, elle les incite malignement à ne jamais le mettre en berne. Nourrie d’orgueil, de cupidité, de haine, grossissant continuellement ses rangs ; la paix, sa rivale, fait piètre figure. La guerre a réussi à intégrer dans le cerveau humain qu’elle est son rempart, que la détente est un vice à proscrire.

La guerre ne vieillit pas, elle se maquille. Aucune ride apparente ne laisse transparaître la monstruosité de son faciès. Comment réussit-elle encore à fasciner, telle une sirène ? L’homme, attiré par les périls de la mer, croit pouvoir la dompter alors qu’elle le submerge lamentablement dans un rictus démoniaque.

C’est cette image apocalyptique que trois hommes, ceux qui arrivent au café Nhớ Sông, révèlent presque fièrement, se souciant très peu, dans leur parfaite dureté, de ce qu’ils projettent.

- Qui peut m’expliquer l’intérêt de quelqu’un pour les langues anciennes, mortes depuis des années ? Questionna Một.

- De quoi parles-tu exactement ? Répliqua Hai.

- On m’a informé que ce type, le Fany...

- ... tu te trompes, Fany c’est le nom du chien, lui c’est un certain Dibi sans que ce soit tout à fait son nom.

- Fany... Dibi... peu importe, vous savez de qui je parle. On m’a informé qu’il a été longtemps professeur à l’université, enseignant ce drôle de sujet.

- Voilà sans doute ce qui explique ses rencontres avec la professeure.

- Je n’en suis pas certain. Ce que je sais, cela est officiel, il a des contacts avec l’ambassade américaine qui lui a obtenu un visa d’un an alors qu’il ne travaille pas ici. J’ai demandé des éclaircissements là-dessus. Les langues anciennes, quelle affaire bizarre !

Một, ne cachant pas sa surprise, allait plus loin dans ses interrogations. Comment se fait-il qu’il soit connu en haut lieu ? Comment expliquer qu’après quelques mois à Hanoi, sous prétexte de venir visiter le Sud du Vietnam, dès son arrivée, il soit mis en relation avec cette femme ? A-t-il des contacts autres que personnels à l’ambassade américaine ? Pourquoi être accompagné par ce molosse qui ne le laisse pas d’une semelle ?

- Il me semble que notre réseau d’informations nous fournit l’essentiel et voici qu’apparaît dans le décor cet homme étrange. Y a-t-il de quoi s’inquiéter ? Reprit Hai.

- Nous aurons à éclaircir cette situation. Pas question de laisser impunément agir un étranger, surtout s’il a ses entrées auprès des USA. Comment s’y prendre, voilà la question.

- Hoa pourrait-elle devenir plus active dans ce dossier ?

Toutes ces incertitudes flottaient dans l’air, perturbant deux colonels et passant à cent lieues au-dessus de la tête d’un troisième. Sans jamais en avoir fait mention, l’attitude de Ba, aux limites du renfrognement, agaçait les deux premiers. Exact de dire, toutefois, qu’il ne s’opposait pas à la ligne de conduite, une fois celle-ci tracée.

Il sursauta lorsque Một reprit la parole.

- Nous l’avons retracé. Ce fut long et pénible, mais le voici enfin dans notre mire.

- Parles-tu encore de l’étranger et son chien ? Questionna Hai dont les tics nerveux se multipliaient.

- Je parle de "Celui qui écrivait". Il ne portait aucun numéro, aucun nom et nous est tombé dessus une fois la formation terminée. Le gars qui nous a remis les clés des camions à Bạc Liêu.

- On nous a toujours dit qu’il avait perdu la vie à Phnom Penh, rappela Ba soudainement intéressé par les propos de Một.

La conversation interrompue par la serveuse tatouée leur apportant les consommations, toujours les mêmes, s’échevelait entre l’homme au chien et l’annonce que cet étrange personnage décrit comme "Celui qui écrivait" avait été repéré. Một profita de la présence de la jeune fille pour insister sur le besoin qu’ils ressentaient d’en apprendre plus au sujet du personnage.

- Il n’est pas venu depuis mercredi, mais je ne serais pas du tout surprise de le voir rebondir bientôt. Les coups d’oeil qu’il dirige en direction de la professeure me portent à penser qu’un prochain rendez-vous ne devrait pas tarder. Soyez sans crainte, j’approfondirai mes recherches.

- On te sait excellente dans ce domaine, ricana Hai dans un élan de tics nerveux, le pire étant cette toux rauque qui semblait ne jamais s’arrêter.

Ba laissa passer quelques instants, question de ne pas laisser entendre que la nouvelle découverte dont avait parlé le colonel 1 l’avait chatouillé. Il relança directement Một qui, allumant une nouvelle cigarette, raconta ce qu’on lui avait transmis.

- Vous vous souvenez que les Cambodgiens que nous avons rencontrés sur les routes menant à la capitale, tous en piteux état et qui tranchaient dans le décor avec leurs pyjamas noirs usés à la corde ? Ils nous appelaient les Youn (surnom que les Cambodgiens utilisent afin de parler des Vietnamiens) même si nous tentions de ressembler davantage à des moines qu’à des Vietnamiens. Refoulés aux portes de la ville, ils revenaient sur leurs pas, surpris de nous voir continuer la route sans impunité. Ce qu’ils avaient vécu dans les camps de travail avait certainement dérangé leur esprit. Les camps, oui, mais surtout la torture de la malnutrition. Aucun ne s’adressait à nous, ce qui faisait bien notre affaire. Le groupe, à ce moment-là, correspondait en tous points à ce que nous avions mis en place durant les mois précédents. Discipline au doigt et à l’oeil, regards placides, rigueur dans tout ce que nous avions à faire, cohésion parfaite entre nos trois sections, obéissance totale aux ordres ; tous sauf ce type.

Le temps de reprendre son souffle et il reprit.

- Le message remis à Bạc Liêu ne nous laissait aucune marge de manoeuvre, nous devions le protéger. On exigeait formellement de le laisser agir en autant qu’il s’en tienne à son rôle d’écrivain. Interdiction complète de lire ses actes de guerre, ce sont les mots utilisés, qui devaient, sous haute protection et à l’occasion, être envoyés à qui, on ne sait trop. Je me rappelle le voir crayonner. Le plus bizarre, c’était l’apercevoir recopier ses pages, chiffonner les anciennes, en faire des boulettes de papier avant de les brûler. Vous vous rappelez comment il avait surnommé le commissionnaire à son service ? Hermès. Personnellement, je ne comprenais pas l’allusion. Ce surnom est resté collé au bonhomme qui restera éternellement gravé dans ma mémoire à cause de son incroyable facilité à se déplacer, emprunter des routes inimaginables afin de raccourcir ses mouvements et surtout pour la somme d’informations qu’il ramenait de ses excursions, celles que “Celui qui écrivait” nous retransmettait oralement. Une fois entrés au Cambodge, nous éloignant graduellement du Mékong, ses escapades pouvaient durer plusieurs jours. S’il a existé dans la Phalange quelqu’un en qui nous pouvions avoir une confiance sans limites, c’était bien lui. À son retour, il remettait une tablette de feuilles blanches et un crayon à la mine à notre écrivain, ce qui signifiait que la course avait été fructueuse, la note étant arrivée à bon port.

Một s’arrêta et après avoir débroussaillé sa mémoire de l’important à dire au sujet de ce scribouillard taciturne et reclus, il reprit ses commentaires au sujet de cet homme qui ne faisait qu’écrire, ne participait pas aux opérations, ne communiquait qu’avec sa tablette de feuilles lignées, gardant les yeux bien ouverts.

- Il nous effrayait. Je le surveillais constamment. Jamais il n’a eu de conversation avec Hermès et tel un observateur muni d’une caméra invisible, il semblait mettre en mots les images qui se déroulaient devant lui. Je me suis mis à penser que ce qu’il communiquait régulièrement, eh bien cela pourrait un jour être retenu contre nous, si la mission échouait. C’est évident que nous aurions pu constater un malheureux accident lui étant arrivé, si facile de marcher sur une mine antipersonnel ou s’enfoncer dans un piège comme ceux mis en place autour des tunnels de Cu Chi. Le risque était trop grand, même celui d’y songer.

- Je croyais qu’il avait disparu dans la brume, dit Hai.

- Moi, je le croyais tout simplement mort, acheva Ba.

- N’est-ce pas cela que tu nous avais dit ?

Ba, le colonel 3, reçut ces paroles comme un doute sur son intégrité, il ajouta.

- En 1993, lorsque nous recevons la prescription de rentrer au pays, le moins chargé possible, à titre de commandant de l’unité à ce moment-là, je comprends que je devais prendre les mesures pour voir disparaître les soldats et vous aviser que nous seuls avions l’autorisation de revenir. On n’élimine pas facilement tant de gens et si rapidement. J’ai alors pris la décision d’agir section par section. Les stratégies de Douch m’ont été d’un grand secours. C’est un expert dans ce domaine. J’ai convoqué le responsable des “microbes” lui annonçant qu’une mutinerie se préparait, que sa section avait le choix entre la vie et la mort. Il n’en fallut pas plus pour que des plans bouillonnent dans sa tête. Même scénario avec le responsable des “bactéries” puis les “virus”. Il ne restait plus qu’à organiser une mission et laisser aller.

- Deux choses ne sont pas claires, reprit Một. Qu’est-il advenu de “Celui qui écrivait” à ce moment-là ? Les informations qu’on possède maintenant indiquent qu’il est vivant sans qu’on sache exactement le lieu qu’il a choisi pour s’établir. Alors que toi, te basant sur la tactique de la mutinerie, tu le déclares mort. Je te rappelle qu’il demeurait continuellement au camp de base, alors que si ma mémoire est bonne, p-M-24 aussi y serait resté. C’est d’ailleurs toi, Ba, qui l’a exigé. Seul Hermès accompagnait les soldats puisqu’il devait corroborer le compte rendu des responsables à la suite des manoeuvres. Deuxième chose, découlant de la première, nous n’avons jamais su exactement le résultat de cette opération, personne n’étant revenu. Ce qui me mène à la conclusion que, nous compris, il y a quatre personnes reliées directement à la Phalange officiellement vivantes, si on accepte l’idée que la mutinerie aurait fait disparaître tous les soldats... ou presque. Il ne faut pas avoir un degré d’études élevé pour imaginer qu’au moins un soldat a pu être le dernier à tirer. Nous reste à découvrir combien ont pu échapper à la mutinerie. N’est-ce pas le mandat nous avons reçu, celui de clarifier l’affaire ?

- Comment départager cet imbroglio ? Avança Hai. Peut-on croire que p-24 M demeuré au camp de base avec “Celui qui écrivait” respire toujours ?

- Nous devions le protéger, le laisser agir dans son rôle de scribe et de cartographe. Pour cette dernière activité, p-24-M et Hermès l’accompagnaient, les deux seuls soldats autorisés à quitter le camp, continua Một. Pourraient-ils s’être enfuis ensemble lors de cette opération ? Mais ça n’éclaicit pas toute la problématique.

Le dernier échange glaça le sang de l’obèse colonel. Sa dernière exaction, celle de se débarrasser des deux types confinés au camp de base alors que les 30 soldats allaient régler leurs comptes n’aurait donc pas donnée les résultats escomptés. Savoir l’un en vie supposait que l’autre l’est également.


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    Chaque individu recèle en lui un certain nombre de secrets, certains reçus, d’autres, plus personnels, que nous nous sommes appliqué à cacher au fond de notre mémoire, déguisés en souvenirs. Parfois, sans s’y attendre, comme propulsés par une espèce de nausée, les voilà qu’ils remontent en un relent incontrôlable, à l’occasion d’une parole échappée, d’une odeur persistante, d’une similitude avec l’avènement impromptu d’une situation rappelant du déjà-vu, ils rejaillissent enveloppés de la tunique de Nessus.

Impénétrable, le secret devient énigmatique, jamais ne se dilue. Hermétique, il aura enterré la clé là où c’est impossible de la retrouver, une cache au fond du cerveau. Le raviver vous retrempe dans ce qui en est la source, jusqu’aux moindres fibres de notre être .

Parfois, le mensonge s’y incorpore, transformant une réalité en une autre plus ou moins convenable. Facile de trahir un secret ou le travestir pour le rendre potable. Les mots choisis en modifient la facture, l’occultent. Lorsqu’il s’allie au mensonge, une forme de clandestinité se crée, dont les apparences se noient dans une opaque noirceur ; cela devient un bouclier bloquant les intrusifs. Une alchimie complexe que celle où s’entremêlent secrets, mensonges et souvenirs.

Les anciens colonels n’échappent pas à cette loi. La lâcheté du premier se transformant au bon moment en héroïsme ; l’aisance avec laquelle le deuxième navigue entre déloyauté et fourberie ; la perversité du troisième que dissimule des dehors de fausse humanité.

Au cours des quinze années passées l’un près de l’autre, la règle d’or fut de ne rien divulguer de leur intimité. Étaient-ils mariés ? On ne le sait pas. Avaient-ils des enfants ? Une pure inconnue. Qu’en était-il de leur famille respective ? Mystère. La seule indiscrétion qu’ils eurent à partager fut leur âge. C’est essentiel pour rendre la langue vietnamienne compréhensible. Autrement, une entière vacuité.

La Phalange, comme entité propre, vit le jour au début de l’année 1979, pour s’éteindre en 1993. Một, le plus âgé des trois, avait 51 ans alors que ses deux confrères, fin de la quarantaine. Lorsqu’ils rentrèrent au Vietnam, six ans avant le retrait des troupes vietnamiennes du Cambodge, quelques mois passèrent avant qu’ils se réunissent à nouveau.

Ils furent chargés d’une nouvelle mission, en lien direct avec la première : achever le nettoyage de l’unité spéciale en retrouvant les survivants. Comment avait-on été mis au courant de cela ? TOP SECRET. Connaissait-on les prévarications commises, celles reliées aux nettoyages précédents ? Silence complet.

Les services du renseignement qu’installe tout gouvernement sous l’égide d’un ministère de l'Intérieur, n’ont pas droit à l’erreur, se doivent d’examiner à fond toutes les informations leur parvenant afin de les javelliser. Puisque cette affaire relevait aussi du ministère de la Guerre, hautement surveillée par l’Armée, il n’aurait fallu qu’un mot, échappé bêtement quelque part dans le Mékong ou à Saïgon, pour signaler l’imminence d’un danger. La politique était claire : se débarrasser de tous ceux ou toutes celles qui pouvaient soupçonner quelque chose sur le passé ou sur le présent de la Phalange. 

Une seule et unique personne, en haut lieu, communiquait avec eux, leur intimant l’ordre de fouiller telle ou telle piste qui parfois n’avait aucun lien avec l’ancienne mission. Ils devaient remettre plus de notes qu’ils n’en recevaient.

Leur survie dépendait de la qualité du butin qu’ils ramenaient et pouvait être remise en cause à tout moment. S’associer fut leur premier réflexe. Adoptant la tactique mise en application lors de quinze années de marche sous la pluie, de guerre sans en être une, de peur qu’à tout moment survienne l’inattendu, l’un devint “microbe”, l’autre “bactérie”, finalement le dernier, “virus”.

Ces hommes vieillis et malmenés par la vie devinrent impropres à la consommation de la populace, c’est-à-dire qu’on ne faisait pas attention à eux, donc aucun intérêt à chercher quoi que ce soit à leur sujet. Les voisins proches et éloignés ne croisaient que trois vétérans radotant sur la nostalgie des années passées dans les tranchées. Rien de plus, rien de moins.

Cette obligatoire association ne pouvait en rien dissimuler ce qu’ils étaient intrinsèquement. On ne peut changer, se métamorphoser lorsque tant de circonstances antérieures auraient pu s’en charger.

Aucune place disponible pour installer de nouveaux faits, visiter des avenues ignorées ou modifier leur manière d’aborder la vie. De ce temps disparu, enfoui sous tellement de terre déplacée, ne reste plus que l’anxiété de survivre, un peu comme ont tenté de le faire les Cambodgiens libérés des fers de Pol Pot.

 

 

Les amertumes et les soucis

Sont-ils donc ces moments bien finis,

Où riant au soleil,

Chantonnant sous la pluie,

 

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vendredi 8 avril 2022

LE CHAPITRE - 3 A -

                                                                         3A

 

    Mister Black passa le reste de la nuit, enfermé dans une cellule au poste de police du District 1. On avait pris la précaution de lui enlever sa carte d’identité ainsi que sa ceinture. Répondant à la question lui demandant de fournir un numéro de téléphone afin de rejoindre sa famille, il tourna sèchement la tête, se réfugiant dans un mutisme complet. L’officier de service examina dans le détail son carnet de dessins, souriant à l’occasion.

- Tu as du talent mon gars, mais souiller les murs de la ville, c’est contraire à la loi. Sais-tu combien il en coûte pour tout nettoyer ?  

Aucun mot ne sortit de la bouche du graffitiste qui dut partager le cachot d’un ivrogne vomissant autour de lui. Pour sa première expérience carcérale, il laissa vagabonder son imagination, retenant quelques images pour de futurs croquis.

Y passerait-il plus d’une nuit ? Comment aviser Lotus de la fâcheuse position dans laquelle il se retrouvait ? Il s’inquiétait de son incapacité à informer les membres de Janus sur la tenue d’une prochaine réunion. Subirait-il un interrogatoire ? Si oui, l’investigation dépasserait-elle le simple fait d’avoir barbouillé des murs ?

Il connaît bien l’influence de la police, tout comme il lui était impossible d’oublier les deux années de service militaire obligatoire pour tous les jeunes gens vietnamiens. Période difficile, principalement en raison de l’obligation à cacher son homosexualité auprès des autres pour qui cela répugnait. Un jour, à la caserne, quelques militaires de deuxième année dont le départ était éminent, soupçonnèrent un bonhomme à l’allure efféminée d’afficher des penchants uranistes ; on lui fit subir des supplices atroces. Le graffitiste assista sans broncher au martyre de la victime, résistant à la volonté de lui porter secours, se résignant à en tirer un avertissement personnel.

La nuit passait lentement. Le soulard s’endormit dans ses déjections, ce qui permit à Mister Black d’attendre la suite des choses avec une patience que seules les odeurs nauséabondes troublaient.

Au changement de garde, un second officier qui lui sembla plus haut gradé que celui de la nuit dernière, l’invita à sortir de ce cloaque, le conduisit dans un bureau climatisé et lui offrit un café.

- Tu n’en es pas à ta première infraction. Les plaintes emplissent un dossier de plus en plus volumineux. Est-ce que tu agis seul ?

Face au refus du jeune homme à répondre, le policier, sortant une matraque longue d’un mètre, lui asséna un coup à l’épaule.

- Tes mains sont importantes, mon homme. Une autre fois sans répondre et tu en perds l’usage à tout jamais.

La menace atteint son but.

- Oui, j’agis seul.

- Pourquoi je te croirais ?

- Les dessins ne sont pas assez nombreux pour être l’oeuvre de plusieurs personnes.

- Cette personne, c’est toi ?

- Oui, monsieur.

- Tu sais que c’est interdit.

- Oui, monsieur.

- Où demeures-tu ?

- Pas de résidence fixe.

- Tu erres dans la ville ?

- Je travaille dans le port comme débardeur de 15 heures à 3 heures de la nuit. Après...

- Tu enfreins la loi ?

- Je dessine, monsieur.

Sans tourner à l’affrontement, il devint évident pour les deux hommes qu’il y avait anguille sous roche. Le policier, souhaitant lui tirer les vers du nez, amena le noctambule sur ses activités illicites ayant pour décor le parc de la rue Phạm Ngũ Lão ainsi que le squattage du President Hotel. De son côté, Mister Black cherchait à cacher l’existence de Janus.

Des noms furent lancés, des photos présentées.

- Tu connais ?

- Monsieur, je vis la nuit, il m’est impossible de reconnaître ces gens, les photos ont été prises de jour.

- Il arrive parfois que l’on quitte sa niche.

- Une seule chose m’intéresse, c’est la peinture.

- Je dois admettre que tu as du talent. Tu tiens cela de ton père américain.

- Je ne l’ai jamais connu.

- Je vois. Ta mère vit à Saïgon ?

- Non. Vous savez que le fait d’avoir un enfant sans mari est mal vu.

- Un père étranger n’arrange rien.

- Noir.

On s’avançait en terrain miné. Un constat apparut au policier. Ce jeune homme d’une trentaine d’années, à l’époque de la fin de la présence américaine au Vietnam, ne pouvait avoir connu autre chose que la nouvelle ère. Est-ce que sa mère fut collaboratrice par l’entremise de ce GI’s ? Dans quel esprit avait-elle élevé son fils ? Deux hypothèses : la rancune ou la vengeance. Il ne saurait dire.

- Tu peux reprendre tes choses et partir. Sache toutefois, que si on te reprend à profaner les murs de la ville, tu passeras devant un juge qui risque d’être moins compréhensif que moi. Finalement, si tu as des informations au sujet du parc ou du squat, j’apprécierais que tu nous les fournisses.

- C’est noté, monsieur.

À huit heures, Mister Black se doutant que le café où Hoa travaille soit ouvert, s’y rendit, serrant son carnet à dessins sur sa poitrine.

 

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    Vendredi et la pluie inonde les rues. Le système d’aqueduc de la ville de Saïgon est vétuste et aucun plan de réfection n’est envisagé par les autorités en raison des coûts astronomiques que cela exigerait. Les gens sont accoutumés à rouler dans les flaques d’eau mouillant de surprenantes étendues : motocyclettes étouffées, piétons éclaboussés, trottoirs envahis. Et la pluie n’en finit plus.

Les averses ressemblent souvent à des déluges qui, tant bien que mal, peinent à rafraîchir le temps avant l’inévitable retour de cette humidité qui colle à vous comme une seconde peau. Les urbains, occupant le rez-de-chaussée des maisons, subissent le désagréable inconvénient de devoir s’armer d’une raclette afin de pousser les eaux vers des caniveaux surchargés. Les enfants nus se douchent sous les gargouilles qui dégorgent à pleins jets.

Si vous logez en ville, ça peut aller pour un certain temps, mais vivre reclus, prisonniers de tranchées dans les forêts moites du Mékong, réussissant péniblement à maintenir en feu votre mégot de cigarette, cela revêt une tout autre allure. Les hommes de la Phalange, redoutant ces coups intempestifs de la nature, n’ont qu’à attendre, espérant leur durée temporaire.

Ils ne savent pas pourquoi Một les oblige à cette tâche ardue et combien ingrate, de creuser des tranchées pour y passer la nuit. Les habituer à des manoeuvres futures ? Casser leur caractère ? Imposer son autorité, en les astreignant à ces travaux aussi inutiles que fastidieux ? Il aurait été si simple d’investir les maisons abandonnées tout au long de leur route. Les trois colonels ne descendaient jamais dans ces trous à rats, s’arrogeant le privilège de choisir l’endroit où passer la nuit afin de s’y réfugier lors d’intempéries et attendre la suite des choses.

Les Vietnamiens détestent autant la pluie que le soleil. Ils s’en protègent avec les moyens du bord. Les mercenaires de la Phalange, entraînés à la dure, ne pouvaient manifester leur mécontentement, encore moins grogner contre des ordres incongrus. Que certains bénéficient d’avantages, d’autres, pas, relèvent de la condition humaine. Un jour viendra, bientôt peut-être, que le dernier se retrouvera le premier, d’ici là... espérer.

Rien de plus ingrat que cette langueur que rien ne meuble. Ils l’apprirent rapidement. Durant ces assommantes périodes, on leur interdisait de parler. D’ailleurs, le silence s’imposa dès les premiers jours, les premiers kilomètres, comme étant la règle numéro un. Le colonel parlait, le soldat se taisait. Le colonel lui adressait une question, le soldat se taisait. Exigence capitale !

p-24 M, sourd-muet de naissance, n’eut pas l’autorisation d’enseigner le langage des signes à ses confrères. D’ailleurs, sa présence n’était pas prisée, sa différence gênait et on la lui fit sentir par des gestes brutaux. Agressé à tout moment, il devint au service de leurs caprices, devant les suppléer dans l’exécution de labeurs éreintants, comme achever de creuser la tranchée, transporter les victuailles, s’occuper de la lessive, vider les latrines. Ne sachant pas se défendre, enfermé à jamais dans son infernale mutité, le jeune soldat - le plus jeune de tous, il ne devait pas avoir 20 ans - se pliait aux contraintes croissant de jour en jour. Jusqu’à ce que Ba, témoin de son calvaire et l’augmentation de son tourment, intervint, le libérant d’une certaine façon ; sous sa tutelle, cela n’améliora aucunement sa condition d’homme.

 

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    Trempé jusqu’aux os, Mister Black arriva au café Nhớ Sông que quittaient les derniers clients pour se rendre au travail. Hoa, la serveuse tatouée, ne laissa paraître aucun signe d’inquiétude, mais son impatience à savoir ce qui lui était advenu, la démangeait. Installé à la dernière table, celle située près du fleuve dont le niveau d’eau s’était accru suite à cette pluie qui assourdissait les bruits de la ville, son cahier à dessins devant lui, il entreprit d’y griffonner à main levée cet in-pace dans lequel il venait de passer la nuit.

Elle s’approche, un café à la main.

- Tu es tôt ce matin.

- Contre ma volonté.

- Je sais.

- Oui ?

- J’ai vu.

L’échange, bref et concis, respectait les consignes données aux membres de Janus. Ne rien aborder qui puisse être décodé ou mettre la puce à l’oreille. Lotus et Thi apparurent.

- Tu n’es pas au boulot ? Demanda le graffitiste à son compagnon de vie.

- Pris congé.

- Indisposé ?

- Pas dormi de la nuit.  

Dans le regard de Lotus transperçait l’agitation dans laquelle il vécut ces quelques heures sans autres nouvelles que celles transmises par le jeune poète. Toute la nuit, arpentant inlassablement les corridors de leur planque du President Hotel, il jetait des coups d’oeil à l’extérieur souhaitant y voir arriver Mister Black.

Fidèle comme Pénélope, Thi s’y présentait aux heures, l’informant des résultats de ses recherches. Le “toujours rien” qu’il rapportait régulièrement, amplifiait ses craintes. De quel ordre ? Savoir que les autorités venaient de mettre la main au collet d’un membre de Janus ? Une arrestation en lien avec ses graffiti ? Une simple enquête sur son identité ? Son amant avait-il une double vie ? Toutes ces questions le troublaient, mais il maintenait le cap : cet homme était le sien. Point final.

Les trois jeunes gens, utilisant un mot de passe, déguerpirent en direction du President Hotel ; ils y seraient plus en sécurité pour discuter. Il leur fallut moins de vingt minutes pour y arriver. Installés dans le squat qu’investissent Lotus et Mister Black, essoufflés d’avoir eu à grimper les nombreux escaliers menant au dernier étage de cet endroit mythique, ils n’auraient plus besoin de faire attention à ce qu’ils diront.

Le graffitiste déballa les détails de sa mésaventure, s’interrogeant sur une nouvelle manière de transmettre les messages annonçant la tenue d’une rencontre. L’avertissement du policier ne pouvait être plus clair, les dessins sur les murs lui étaient désormais associés, on devait repenser la méthode de communication. Cela relèverait de la responsabilité de leur chef, Lotus.

- Crois-tu que les policiers alimentent des soupçons quant à l’existence de Janus ?

- Difficile d’y répondre, ils sont sournois. Ils tournent autour du pot dans lequel on te laisse penser que du miel se trouve à l’intérieur. On surveille ton langage corporel, relance la même interrogation en d’autres mots, cherchant dans la réponse ce qui diffère de ta première explication. Une sorte de torture semblable à celle que tu ressens devant un examen auquel tu ne t’es pas préparé.

- On t’a demandé si tu avais des complices, questionna Thi.

- Des photos. On m’a présenté des photos prises surtout dans le parc Phạm Ngũ Lão.

- Tu as reconnu des gens ?

- Oui, mais j’ai joué l’innocent.

- Des nôtres ?

- Hoa.

Lotus ne conclut rien sur ce qu’il venait d’entendre. Devait-il, pour un certain temps du moins, éviter de tenir des réunions du groupe, se doutant que le graffitiste devenait la piste que suivraient les autorités afin de classer l’affaire des dessins sur les murs, s’assurant qu’il s’agit des élucubrations d’un artiste en manque de lieux d’exposition, rien de plus.

Ayant passé la majorité de sa vie en plein climat de suspicion, de cachette et de silence, il apprit très tôt que les bras de la police sont longs, la mémoire, toujours active et surtout, l’immense patience de ceux qui cherchent, de ceux qui nourrissent des doutes. Son père le lui avait enseigné et combien de fois répété : lorsque tu es marqué, c’est pour toujours. Les erreurs ne proviennent pas du côté de tes ennemis, que du tien.

Il fut convenu qu’on se ferait discret pour quelques semaines : les réunions de Janus, suspendues le temps de retomber sur leurs pieds et structurer la prochaine marche à suivre ; les échanges électroniques avec les USA, stoppés, les incursions de nuit et de jour dans le parc Pham Ngu Lao, interrompues, les dessins sur les murs, terminés.

En bon tacticien, Lotus décida que l’idée de quitter le President Hotel représentait un danger supérieur à celui d’y demeurer. Les policiers savent  que Mister Black y réside et ont mis le squat sous surveillance, alors le fait de ne plus le voir rôder dans le quartier accentuerait leur méfiance. Il valait mieux continuer leur petit train-train habituel, faire comme si de rien n’était, se placer en position expectative souhaitant que tout rentrerait dans l’ordre.

 

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    Milieu d’avant-midi, les touristes étrangers, à leur ixième bière, alimentent des propos de plus en plus irréalistes sur la vie à Saïgon. La Guerre du Vietnam, toujours omniprésente dans leurs propos, la difficile transition vers une économie de marché réelle qui, selon quelques-uns d’entre eux, ne peut s’accoupler qu’avec la démocratie à l’occidentale, la lenteur dans la modernisation des villes qu’ils expliquent par le fait que ces pauvres gens arpentant les rues, n’ont rien d’autre à faire que quêter ou vendre des babioles “made in China”.

Leurs superficielles discussions, pimentées de railleries, relèvent du colonialisme, à tout le moins d’une bravacherie vaniteuse et prétentieuse. Il s’en dégage un mépris fondamental pour cette civilisation qu’on juge moyenâgeuse et définitivement ancrée dans les vicissitudes du Tiers-monde.

Dans les faits, ils profitent d’elle, car vivre à Saïgon, en 2005, c’est vivre à bon marché ; il faut couper les prix par dix si on les compare aux pays occidentaux les moins développés. Mais là où vraiment l’attitude devient arrogante, c’est lorsqu’ils s’amusent à flirter avec les filles qui répètent mécaniquement leur boniment de vendeuses, s’arrêtant à ce café pour offrir des objets qu’elles désignent comme étant des souvenirs. On se moque, mais elles ne comprennent rien à leurs propos débités en anglais ; on tente de leur caresser les fesses comme s’il s’agissait d’objets bon marché.

Rien de brillant dans leurs propos sexistes, racistes et machistes, ils n’ont pas conscience qu’ils se ridiculisent eux-mêmes aux yeux d’une population qui a un urgent besoin de leurs dollars et pour certains, prêts à tout pour se les procurer que ce soit par la rapine, le tapin, le tout enrubanné de mensonges. Laisser croire qu’on accepte d’être au service des caprices des clients ne vise qu’un seul objectif, leur porte-monnaie.

La société vietnamienne est masculine ; l’homme agit en maître absolu. Il ne faut donc pas se surprendre que ces femmes, jeunes pour la plupart, sachent bien manoeuvrer, laissant croire à ce type de touristes qu’ils peuvent s’amuser avec elles, en autant qu’ils sachent être généreux.

Elles repassent régulièrement, offrant toutes les mêmes choses, s’adressant toujours au même homme, celui qu’elles ont apostrophé la veille, laissant l’impression qu’elles ne reviennent que pour lui. Cela fonctionne, car l’élu s’en glorifie. La flagornerie fonctionne bien, de sorte qu’elles repartent un peu plus riches qu’à leur arrivée.

La pauvreté rurale fait grimper la population de Saïgon. Difficile d’y trouver un emploi, davantage un logement abordable, les prix étant au-delà des possibilités de payer des gens qui n’ont pas la chance d’être reçus chez des membres de leur famille. Il n’est pas rare de retrouver, sur les rives du fleuve, des gourbis rudimentaires dans lesquels s’entassent plusieurs personnes. Les autorités nettoient qu’un nouveau campement se construit à quelques pas de là, aussi délabré que ceux qui furent détruits.

Nos buveurs étrangers logent dans les grands hôtels, mènent une vie de pacha et aucunement ne s’attendrissent devant l’insalubrité accrochée comme des teignes à une certaine partie de la population. Leurs vastes analyses de la situation vietnamienne ne prennent pas en compte qu’il y a moins de trente ans, ce pays dévasté, au bord de la ruine économique et de l’incertitude sociale, dut se retrousser les manches pour prendre son destin en main. Une nation amputée de près de trois millions de gens massacrés par les guerres, un territoire devenu stérile à la suite des déversements sauvages de l’agent orange/dioxine, une patrie dont la moyenne d’âge tourne maintenant autour de vingt-cinq ans.

Ce n’est pas à proprement parler de l’égocentrisme, c’est plus de l’ordre du je-m’en-foutisme. “Ils l’ont voulu leur communisme, alors qu’ils vivent avec.”

L’atmosphère noyé de rires et d’alcool changea tout d’un coup alors que trois hommes apparurent.

Trois anciens colonels.

 

Les amertumes et les soucis

Sont-ils donc ces moments bien finis,

Où riant au soleil,

 

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SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 26 -

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