lundi 15 mai 2017

5 (CINQ) (CENT QUARANTE ET UN) 41




      

       q1)   voyage vers l’exilée du Mékong

Madame Quá Khứ s’enquit auprès de Đẹp afin de voir si Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé) accepterait de prendre la place de Người Phạm Tội (le délinquant) pour les trois prochains jours, le temps nécessaire au gardien de sécurité de régler quelques petits problèmes personnels.

– Ce n’est pas trop grave? s’enquit la jeune fille.
– Je lui ai déconseillé cette démarche mais elle semble très importante pour lui.
– Le directeur de la troupe de théâtre m’a signifié que les décors ne revêtaient pas une importance cruciale pour le déroulement de la pièce. La veille de la représentation, en compagnie de quelques-uns de ses acolytes, on pourrait tout installer. Il peut donc vaquer à ses occupations sans que cela ne nuise à l’organisation.
– Ai-je bien compris que les représentations se tiendront dans la pinède?
– Le Président du comité populaire nous a autorisés.

Đẹp détestait que les choses pourrissent en raison d’hésitations de sa part, de sorte qu’elle avait demandé un rendez-vous avec les autorités, suite à sa rencontre avec le directeur de la troupe des NAINS. On l’avait tout de suite reçue. Elle en profita pour aborder la question des aménagements à apporter au local de la bibliothèque, toujours conditionnels à son acceptation par la population. Elle sentit un certain malaise de sa part lorsqu’elle proposa Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé), maintenant disponible, pour diriger les travaux.

 – Tu sais Đẹp, les promoteurs du chantier ne s’amusent pas beaucoup avec des idées comme celle de syndiquer leurs employés; encore plus si le syndicat n’est pas inscrit au registre de la Confédération générale du travail du Vietnam. Le jeune homme que tu me suggères d’employer a été remercié en raison de cela. Il serait mal vu que le Comité populaire l’embauche après son congédiement. De gros montants sont en jeu et je sais pertinemment que certains des élus sont acoquinés avec les chefs de l’entreprise.
– Je vois dans quelle situation délicate vous vous trouvez.
– Quant à l’utilisation de la pinède pour les représentations de la pièce de théâtre, j’en ai discuté avec le chef de la police. L’interdit ayant été levé depuis déjà un bon moment, il n’y voit aucune objection. Je ne te cache pas que cet endroit fait l’envie de certains entrepreneurs coréens. Nous voyons d’un bon œil l’idée de l’exorciser par une activité communautaire. Tu as donc l’accord du Comité.
– Merci monsieur le Président. Sans vouloir m’acharner sur la question des rénovations à apporter au local du Comité populaire qui pourrait servir à héberger la bibliothèque, puis-je me permettre de vous rappeler que lors de votre dernière réunion, le responsable des finances s’est montré quelque peu inquiet quant à l’état actuel du budget du quartier. Il a même, vous vous en souvenez certainement, invité la population à accepter certains délais exigeant des dépenses publiques. Le poste d’adjoint au directeur de la police a été aboli afin de réaliser des économies. De par sa grande générosité, le chef de la police a accepté de reporter sa retraite de quelques mois et ne toucher aucun salaire durant cette période. 
– Tu es très au courant de la chose publique, ma fille.
– Afin de contribuer à l’assainissement des finances, je suis convaincue que Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé) accepterait bénévolement de prendre en charge cette responsabilité. Il doit s’inscrire à la faculté des Arts de l’Université de Hanoï. Son premier choix était de suivre des cours à celle de Hué, mais il changerait sans doute d’idée si on lui confiait cette mission.

Le Président du Comité populaire esquissa un sourire. Cette jeune fille le surprenait encore une fois. Le calme de sa voix, son attitude courtoise et l’aplomb qu’elle manifestait n’allaient pas sans le ravir. Il poursuivit :
- Tu sais, si j’avais eu à choisir une fille pour un de mes enfants, j’aurais été le père le plus heureux de la terre si c’eut été toi.
– Vous m’en voyez très honorée monsieur le Président.
- Laissons la parole à la population. Quand viendra le temps d’établir les plans, je retiendrai tes propos.

Đẹp retourna vers le local où se préparait une grande répétition en vue des représentations de la pièce de théâtre.



         q2)   voyage vers l’exilée du Mékong

Người Phạm Tội (le délinquant) se présenta à la demeure des parents de la jeune fille qui fut agressée par l’inspecteur-enquêteur et dont on l’avait faussement accusé. C’était la première rencontre depuis le moment où éclata la vérité.

– Reçois toutes nos excuses, de la part de ma femme et de moi-même. Nous avons réagi promptement. Sous le choc, nous t’avons incriminé sans preuves.
– J’étais aussi sous le coup de l’émotion. La seule chose qui m’importait, c’était de la ramener à la maison le plus rapidement possible. Je ne pouvais supporter l’état dans lequel on venait de l’abîmer. Trop horrible. Je souffrais tellement.
– Tu sais, lorsque nous l’avons conduite chez sa tante dans le Mékong, elle est demeurée inerte, apathique et indolente tout au long du trajet. Les nouvelles que nous en recevons ne vont pas dans le sens d’une amélioration. Le médecin qui l’a suivie nous a assurés qu’elle n’était pas enceinte mais que son état psychique pouvait s’aggraver. 
– Sait-elle que nous lui rendons visite?  
– Nous avons avisé la sœur de ma femme qui nous dit qu’elle n’a eu aucune réaction lorsqu’elle le lui a annoncé.

Madame Quá Khứ, voyant que son gardien de sécurité n’allait pas changer d’idée, avait offert de payer son billet d’avion. Le trajet s’annonçait long et Người Phạm Tội (le délinquant) voulait profiter de l’occasion pour discuter avec les parents de la jeune fille ligotée dans sa camisole de force. Depuis que May se tenait près de lui, un dilemme atroce l’envahissait. Il aimait toujours cette fille, le premier amour de sa vie, celle qu’il voyait comme sa compagne pour toujours. La présence de la couturière, follement amoureuse, le forçait à prendre une décision. Il voulait absolument revoir l’exilée du Mékong que la folie, sous les apparences de l’hystérie, avait nourri ses rêves durant de longues nuit. Il ne pouvait oublier ces mois interminables en prison; seul le souvenir de la jeune fille lui permit d’en sortir moins abruti que les autres détenus.

Assis en classe économique du jet de Vietnam Airlines, encadré par les deux parents de l’exilée du Mékong, il songeait à tous ces horribles moments de solitude et de résipiscence. Aurait-il pu faire davantage pour la protéger? Aurait-il dû, sur le champ, au lieu de demeurer confondu devant l’inspecteur-enquêteur, se projeter sur lui, lui arracher le peu de dignité qui habitait encore cet homme vil? Aurait-il mieux valu pour tout le monde qu’il révèle, lors du procès bâclé, ce qui était vraiment arrivé? Autant de questions qui resteront éternellement sans réponses. On ne modifie pas le passé.

Tous ces jours, toutes ces nuits, l’uniforme de bagnard trempé par l’humidité accablante de sa cellule, il se voyait entretenir l’illusoire impossibilité que cela quitte sa mémoire un jour. Son caractère devint intraitable, irritable et belliqueux. Déjà, plus jeune, si on exclut ses parents, il apparaissait évident que ce jeune se différenciait des autres. Il n’aimait pas l’école. Ses mains demeuraient trop inactives à celui qui préférait les salir à nettoyer la mécanique des motos. Son père le comprenait, lui enseignait son art s’étant aperçu qu’il avait devant lui un bon élève.

Il revoyait ses compagnons de pénitencier lui vouer de l’animadversion, fomentant régulièrement des actions hostiles à son endroit. On n’accepte pas les criminels de cet acabit. Les violeurs doivent payer un prix supplémentaire à la peine que la justice leur a imposée, celui des compagnons de tôle. Continuellement traqué, il peaufina sa défense. Harcelé par des paroles haineuses, il développa le mécanisme du silence et des stratégies contre d’éventuelles attaques. Un jour, alors que l’atmosphère tournait à la guerre, Người Phạm Tội (le délinquant) prit les devants; il attaqua celui qui se pavanait du titre de chef de clan. Lui arrachant une oreille, il la brandit à la vue des autres trouillards qui fuirent au pas de course. On l’enferma dans la noirceur d’un trou de réclusion pendant une semaine, sans manger, trois verres d’eau tiède par jour et les rats pour compagnie. Il en sortit plus violent, résolu à ce que plus jamais personne ne l’approcherait, encore moins les gardiens. Il acheva sa peine. Revint dans le quartier. Ses parents furent stricts : un lit, c’est tout. Mais toujours, en lui, les traces laissées par une moto noire se déplaçant vers la pinède, un dernier regard de la jeune fille qui s’en allait tomber dans l’aliénation. Et son impuissance.

  

     q3)     voyage vers l’exilée du Mékong

Depuis Hanoï, il faut mettre près de trois heures avant d’atterrir à Can Tho, dans le Mékong.

 - Le fait de voler au-dessus de Ho Chi Minh Ville - à l’époque où j’y étais c’était encore Saïgon - beaucoup de nostalgie m’habite alors que je me souviens des années vécues, dit le père de l’exilée du Mékong se retournant vers Người Phạm Tội (le délinquant).
– Combien de temps y êtes-vous demeuré?
– Jusqu’au moment où mes parents, n’en pouvant plus de la corruption qui y régnait, emménagèrent à Hanoï. À ce moment-là, les idées de Ho Chi Minh m’étaient expliquées par mon père, communiste dans l’âme. Ceci était très mal vu dans la capitale du Sud-Vietnam. Quand nous nous sommes installés dans la capitale du Nord-Vietnam, j’étais jeune, ouvert aux idées de réunification du pays. Toutefois, mon père pacifiste rêvait de l’indépendance du pays sans effusion de sang. L’histoire ne lui aura pas donné raison.
– Vous n’avez étudié qu’à Hanoï?
– Pour me lancer dans l’enseignement des sciences économiques. Jusqu’au jour où, un élève d’une de mes classes m’interrogea sur la pensée de Oncle Hô en lien avec la réforme économique (đổi mới) instaurée en décembre 1986. Mes propos furent rapportés à mes supérieurs, je ne sais trop par qui; ils me congédièrent sur le champ, sans avis et sans prime de départ. Ma famille et moi sommes retrouvés en situation précaire. Il nous a fallu user de débrouillardise pour survivre.
– Et vous conservez toujours cette admiration pour Ho Chi Minh de qui vous m’avez entretenu avec tant d’affection?

Le vieil homme se tut un moment. Les secousses qui perturbaient l’avion lui permettant un certain répit.

– J’ai eu l’immense privilège de rencontrer Dương Thu Hương*, la romancière et dissidente qui vit maintenant à Paris. Cette femme vouait une admiration sans limites pour le père de la révolution vietnamienne. Elle aura vécu un mariage obligé avec un homme qui la battait. Lorsqu’elle a dénoncé, en 1989, les privilèges que s’octroyaient certains dirigeants du Parti communiste du Vietnam, on l’a exclue puis mise en résidence surveillée en 1991. Nous avons pu discuter quelques minutes, assez intenses pour que cette conversation sème des doutes dans mon esprit. Son livre AU ZÉNITH, décrit les relations que celui qu’elle nomme « le président » a entretenues avec une jeune femme – il a quarante ans de plus qu’elle – ainsi que la naissance de leurs deux enfants. Alors qu’il désire officialiser cette union, il sera reclus dans les montagnes du Nord du Vietnam, déchu de ses pouvoirs et responsabilités. Les dirigeants de l’époque ne souhaitaient pas voir modifier l’image sacro-sainte de l’idole de tout un peuple, une icône, celle de père de la Patrie. Cette histoire m’a profondément ému. J’ai souffert à la lecture de ce roman. J’ai toujours en mémoire la citation de cette grande romancière :
« Si un peuple peut être ému, s’il peut pleurer ainsi sur d’aussi minuscules chagrins, c’est qu’il doit vivre dans un très grand confort matériel et, par conséquent, son âme doit être aussi délicate et aussi blanche que sa peau. Notre peuple, qui a la peau jaune, a vu la famine décimer plus de deux millions de gens et la guerre massacrer dix millions des nôtres. Nous avons été grillés comme des fourmis dans l’enfer du napalm, nous avons péri comme des mouches, écrasés sous les déluges de bombes des forteresses volantes B-52. Nous avons vu la marée montante déposer sur nos plages des monceaux de cadavres humains enroulés d’algues et amalgamés à ceux des poissons crevés. Nous n’avons plus assez de larmes pour pleurer un visage dessiné sur le sable, effacé par les vagues. Notre peuple ne peut composer une chanson telle qu’Aline. »  

 Dương Thu Hương*     Dương Thu Hương, romancière et dissidente politique qui participe à la renaissance de la littérature vietnamienne dans les années 1980. En plus d’être connue pour ses œuvres littéraires, elle est aussi connue sur le plan international pour sa lutte en faveur de la démocratie et de la liberté, ce qui lui vaut d’être surveillée par les autorités vietnamiennes. Elle maîtrise parfaitement bien la langue française.

Après un silence, long comme une vie torturée, le vieil homme acheva :
- Depuis… j’ai perdu bien des illusions. Il ne me reste, pour consoler mes vieux jours, que ma femme et une fille qui ne nous reconnaîtra même pas.

La voix de l’agent de bord coupa la parole au père de l’exilée du Mékong.

Mesdames et Messieurs, nous allons atterrir à l’aéroport de Can Tho dans quelques minutes. Veuillez attacher vos ceintures et relever vos tablettes. Il est 9 heures 05, la température extérieure est de 29° Celsius avec un léger vent d’ouest. Veuillez rester assis durant l’atterrissage jusqu'à l’arrêt complet de l’appareil. Merci d’avoir voyagé avec Vietnam Airlines et bonne journée.


     q4)     voyage vers l’exilée du Mékong

Le Mékong, ce long et interminable fleuve prenant sa source sur les hauteurs de l’Himalaya, traverse la Chine, chemine du Laos vers la Thaïlande puis le Cambodge. Une fois arrivé au sud du Vietnam où on le surnomme Sông Cửu Long « fleuve des neuf dragons » il se jette dans la mer Orientale. Il aura entrepris, au Cambodge, de former les premiers bras d’un delta qui en comprendra neuf.  Dans cette partie du pays vietnamien on cultive le riz et y pratique plusieurs activités halieutiques.

La voiture-taxi mena les trois visiteurs en provenance de Hanoï vers une toute petite maison en-dehors de la ville de Can Tho. On les y attendait. Le lunch avait été préparé par la tante de l’exilée du Mékong, la plus âgée d’une famille atrocement disséminée par la guerre contre les USA. Partagée entre l’idée de l’indépendance de la Patrie et les souffrances pour y parvenir, la sœur de la mère de l’exilée dut laisser partir trois fils qui jamais ne revinrent. Cette plaie n’est toujours pas cicatrisée.

Le repas et la relation de tant de souvenirs cruels, au point qu’il fallait souvent contenir les larmes qu’ils charroyaient avec eux, impatientaient Người Phạm Tội (le délinquant). On le remarqua.

– Tu la trouveras bien changée, dit la tante.
– Je peux la voir? Lui parler? répondit le jeune homme qui enfilait cigarette sur cigarette.
– Tu ne dois pas t’attendre à ce qu’elle te reconnaisse, encore moins qu’elle tienne un discours cohérent.
- Je ne me fais aucune idée sur ce qui peut survenir lors de cette rencontre.

La tante élevait des poules depuis plusieurs années. La spécialité qui contribuait à sa renommée était le hột vịt lộn*. Selon les informations qu’on lui avait fournies, un projet d’élevage de canards noirs serait en marche afin de dépolluer le Mékong. Elle envisageait s’inscrire à ce programme afin de diversifier ses activités.

 hột vịt lộn*    œuf de cane bouilli avec l’embryon à l’intérieur.



Elle conduisit Người Phạm Tội (le délinquant) vers ce qui lui sembla être un appendice de la maison. Ils traversèrent un jardin où poussaient de grands arbres, picoraient on ne saurait trop dire combien de volailles. Certaines étaient enfermées dans un enclos de broche.

– Ce sont les pondeuses, expliqua-t-elle.

Ils s’arrêtèrent face à une porte entrouverte. Quelqu’un bougeait à l’intérieur. Le calme y régnait malgré les mouvements réguliers de va-et-vient d’un somnolent tardant à s’endormir.

– Veux-tu que je t’annonce?
– Pas nécessaire, j’entre doucement et attends qu’elle réagisse.

La tante lui caressa le bras d’une main râpeuse, le fixa un instant puis le laissa. Il attendit trois instants. Sur la pointe des pieds, Người Phạm Tội (le délinquant) franchit la porte. L’exilée du Mékong reposait sur une paillasse en bambou. Ses cheveux noirs… son corps gracile revêtu d’un long áo dài vert et blanc… ses mains vacillaient entre son front et son ventre… Elle gardait les yeux fermés comme occupée à dévisager l’intérieur d’elle-même. Parfois, saccadés, de petits sursauts couraient vers ses pieds. Des sons, on dirait davantage des borborygmes, éructaient de ses lèvres soudées l’une à l’autre. Est-elle toujours aussi belle? Aussi sensible qu’auparavant? L’aberration qui la trouble a-t-elle complètement effacé les souvenirs la reliant à lui? A-t-elle cessé de regarder derrière comme elle le fit alors que l’inspecteur-enquêteur lui volait sa dignité et sa lucidité? Où accroche-t-elle son regard lorsque ses yeux dessillés se promènent dans cette chambre cellulaire à l’image de celle où il vécut perclus de longs mois avant de traverser le pays pour la retrouver? Aura-t-elle un court instant d’éveil pour le reconnaître?

Le jeune homme avait distraitement suivi les propos de la tante lorsqu’elle résuma le diagnostic établi par le médecin; elle ne se souvenait plus s’il s’agissait du psychiatre ou du gynécologue qui l’avaient traitée à son arrivée du Nord. Ce qu’elle retint se résumait en deux mots qui n’avaient aucun sens pour elle : la catatonie et la dystonie. On la médicamentait de manière telle que l’exilée du Mékong s’assoupissait durant plusieurs heures.


Người Phạm Tội (le délinquant) revint. Tous se tournèrent vers lui.

– Elle dort, dit-il avant de s’asseoir et demander qu’on lui serve une bière.

mercredi 10 mai 2017

5 (CINQ) (CENT QUARANTE) 40






        p1)    les didascalies

La population se mit à craindre pour la réussite des activités organisées par le Comité populaire en raison des pluies abondantes qui se mirent à tomber dès le départ de Daniel Bloch vers Sapa et le Nord du Vietnam. Pour leur part les membres des xấu xí… furent surpris d’apprendre, de la part de Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé), que l’étranger au sac de cuir avait sensiblement modifié ses plans  de voyage. Son guide avait appelé celui qu’on doit maintenant surnommer l’ex-contremaître du chantier, lui annonçant que son client avait choisi de demeurer toute la semaine à Sapa. Ne pas s’inquiéter, monsieur Bloch serait de retour à Hanoï à temps pour les activités. Il lui avait demandé de le laisser seul dans ce homestay et profiter de la voiture pour se rendre vers Ha Giang où vivaient sa famille et sa fiancée. Il avait refusé mais devant l’insistance de Daniel Bloch, il accepta, le remerciant mille fois. Ceci laissa perplexe Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé); il n’en parla qu’à Đẹp.

Les pluies ne semblaient pas inquiéter la troupe des NAINS ainsi que son directeur, occupés à finaliser le scénario qui prit la tangente insufflée par la dame plus âgée. Elle avait insisté sur le fait que traiter de la transformation et du changement lui apparaissait une tâche à la fois difficile et périlleuse. On voit quelque chose changer, se transformer, mais chez les gens c’est une autre histoire.   Il avait chargé deux membres de la troupe pour dénicher l’endroit où on allait monter la scène : celui qui comptait ses doigts ainsi que cet être à la tête blanche, aux yeux rouges et la peau translucide. Ils revinrent trempés jusqu’aux os, confiants que le lieu découvert conviendrait parfaitement bien : la pinède.

Mập (le trapu) donnait l’impression d’avoir élu domicile au local du groupe des NAINS. La décision de cesser les cours privés de musique lui permettait de se consacrer entièrement aux préparatifs de la pièce de théâtre. Surtout, participer à la vie communautaire de ces gens hors norme. Toute sa vie, seul avec sa mère, seul avec son professeur de musique, seul en groupe que ce soit au chantier ou en compagnie des xấu xí… tout cela l’avait mené à ne se centrer que sur lui-même, un lui-même qu’il abhorrait au haut point. Maintenant, le virus du théâtre l’avait entièrement envahi. Le directeur de la troupe lui demanda de bien vouloir préparer, à partir de la musique de Mendelsshon proposée par Daniel Bloch, quelques extraits qu’on allait piquer ici et là. Toutefois, il tenait absolument à ce qu’il se concentre sur ces trois notes jouées à la flûte, celles dont parlait la dame âgée.

Mập (le trapu) ne retournait à la maison que pour de furtives incursions. Sa mère, attristée par la situation, se promettait qu’à la première occasion, elle aurait un face à face, un tête-à-tête avec lui. Ce qui n’allait pas tarder puisqu’elle entendit le bruit du moteur de la motocyclette de son fils s’éteindre dans la cour.
– C’est toi?
– Qui veux-tu que ce soit d’autre? répondit Mập (le trapu).
– J’ai souvent l’impression que mon fils n’est pas celui que j’ai élevé.
– Si tu le souhaites, je peux te dire qui il est vraiment.

La mère du musicien se leva, alla faire bouillir de l’eau. Elle y infusera le thé, celui des longues conversations.


p2)   les didascalies

Daniel Bloch avait réussi, non sans peine, à convaincre son chauffeur et guide de partir vers le Nord sans lui. Sa décision de rester dans ce homestay égaré dans les rizières de Sapa ne le surprit pas outre mesure. Saluant Aï :
- À ton retour, j’aurai deux questions pour toi.  
– Si je suis en mesure d’y répondre, cela me fera plaisir. D’ici là, si quoi que ce soit survenait, que vous ayez besoin de moi, n’hésitez pas à m’aviser, j’ai laissé mes coordonnées aux propriétaires. J’ai téléphoné à la personne que vous vouliez aviser de votre décision. Elle m’est apparue un peu inquiète mais je l’ai rassurée.

La voiture démarra. Daniel Bloch s’installa sous une tonnelle donnant directement vers le Fansipan. Les nuages en ceinturaient la cime de sorte qu’il lui fut impossible de le saluer, mais comptait bien se rendre à son sommet dans les jours suivants. Une toute jeune fille, avait-elle quinze ans? … difficile à dire, le rejoignit, une tasse de café à la main. Aï avait certainement prévenu les hôtes de certaines habitudes du vieillard qui semblait mort de fatigue. Ses traits hypertrophiés le trahissaient tout comme ce léger tremblement secouant son corps en alternance avec de sévères respirations mal rythmées. La toute jeune fille qui ne disait aucun mot d’anglais, lui sourit si gentiment que l’étranger au sac de cuir, l’espace d’un court instant, sembla reprendre vie, se resituer dans l’espace-temps. Remarquant qu’il cherchait maladroitement à déballer le paquet de cigarettes que son guide lui avait procuré avant son départ, elle apaisa délicatement sa main, l’ouvrit et lui offrit une cigarette américaine. Il a toujours fumé des Marlboro. Celles-ci, dans leur emballage blanc, sont de la catégorie des « légères ». Le jeune fille craqua une allumette qui aussitôt s’éteignit en raison du vent. Daniel Bloch s’en accapara et le temps de le dire, les volutes s’envolèrent vers le ciel.

– Merci. Tu es très gentille.

Combien d’heures demeura-t-il prostré dans cette chaise ressemblant à un hamac? Comment le dire. Le soleil avait eu tout le temps de changer de position, passant de l’est vers le sud. Personne ne vint le déranger. Les vendeuses de l’ethnie H’Mong* furent invitées à ne pas le perturber. À l’heure du lunch, la patronne des lieux déposa quelques nem chua* sur la table installée à ses côtés Il se dit qu’en plus du riz, on avait semé dans le silence et la quiétude de Sapa, l’accueil le plus chaleureux qui soit. Il ne bougea plus du reste de la journée, alternant entre courtes pauses de sommeil, café et cigarettes. La catharsis était en marche. Il n’allait plus revivre une nuit comme la précédente, c’était manifeste.

nem chua*. *Le nem chua est une préparation de porc fermenté de la cuisine vietnamienne. Il est principalement composé d'un mélange de viande de porc maigre et de fines lanières de couenne cuite, agrémentés d'ail et de piment

H’Mong* ou ‘’les montagnards’’ forment une importante ethnie dans le Nord du Vietnam et au Laos.


p3)   les didascalies 
  
- Je ne suis pas tout à fait convaincu que le choix de la pinède soit le meilleur afin d’ériger la scène pour la pièce de théâtre.
- Voilà la raison pour laquelle je désirais en parler avec toi, Người Phạm Tội (le délinquant), dit le directeur de la troupe des NAINS.
– Ce lieu a été le décor de bien des tragédies. Moi-même, je n’y suis plus jamais allé. Sans doute la même chose pour beaucoup de gens.
– Je comprends parfaitement ce qui peut les empêcher d’y revenir.

Parmi les qualités professionnelles caractérisant le directeur de la troupe, une des plus fortes réside dans celle de saisir rapidement l’embarras des gens et leur lancer des occasions de les affronter.

– Tu sais Người Phạm Tội (le délinquant), chaque matin alors que je me réveille, je constate que ma taille n’a pas changé. La manière de la regarder, elle, a évolué.

Leur conversation bifurqua vers la construction des décors. Ça allait être fort simple. Dénudé. Il s’était rendu à la pinède et constata que ses deux éclaireurs avaient parfaitement raison : la pièce devait se jouer à cet endroit. Seule Đẹp pouvait prendre la décision finale; quelque chose en lui l’incitait à croire que la jeune fille souscrirait à cette idée. Il lui rendrait visite après s’être entretenu avec May au sujet des costumes.

La couturière fut surprise d’apprendre qu’elle n’aurait pas à confectionner quelques jupes ou pantalons sur mesure en raison du physique des acteurs mais plutôt de grands rideaux. Rideaux cousus dans du tissu très léger, vaporeux même. Trois couleurs : du blanc, du rouge et du noir. Elle nota les mesures, assurant le directeur de la troupe que tout serait prêt d’ici trois jours.

De retour vers le café Con rồng đỏ, -  l’agent de sécurité l’ayant informé un peu plus tôt que Đẹp et Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé) y prenaient régulièrement leur petit déjeuner -  le directeur de la troupe des NAINS jonglait à la manière de s’y prendre pour vendre l’idée de la pinède à celle qui, en dernier recours, trancherait.

  
– Bonjour vous deux. Il m’est toujours agréable de vous retrouver.
– Vous prendrez bien un café? La troupe ne s’est pas présenté au petit déjeuner, ce matin? demanda Đẹp. 
– Vous savez, ce groupe vit dans le plus total désordre au niveau des horaires. La seule chose que l’on respecte ce sont les heures de travail, autrement chacun est entièrement libre et n’a aucune justification à donner à qui que ce soit.
– Vous faites revenir à mon esprit une citation de Pearl Buck : « La liberté de chacun est limitée par la liberté de tous. Un seul être humain n’a pas le droit d’utiliser sa liberté pour réduire la liberté et le bonheur d’autrui. C’est la seule restriction apportée à l’indépendance individuelle. »
- Je trouve intéressant, Đẹp, que vous citiez cette auteure qui a beaucoup lutté pour les droits de la femme, elle qui fut sévèrement attaquée aux USA pour ses idées progressistes par le sénateur McCarthy. Elle n’a jamais cessé de travailler à franchir les barrières et d’unir les nations. On lui a remis le Prix Nobel de Littérature en 1938.

La discussion allait bon train et le directeur de la troupe des NAINS aborda directement l’objet de sa visite. Des deux, Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé) apparut le plus surpris.

– Vous savez…

La jeune fille n’eut pas le temps n’en dire davantage que le directeur ajouta :
- C’est parce que je sais que je vous propose cet endroit.
– Il me faudra en parler au Président du Comité populaire. Je vous reviens là-dessus.                  

La pluie venait de cesser.


p4)   les didascalies 

   La mère et le fils se toisaient. Flottait encore dans l’air comme une cacophonie de mots… un air inachevé de flûte … la vague impression d’avoir semé en terre stérile. La mère de Mập (le trapu) se rappela les mots du Bouddha : « Dans la vie, nous ne pouvons échapper au changement ou à la perte. La liberté et le bonheur sont à la mesure de la souplesse et de l’aisance avec lesquelles nous accueillons le changement. »

- Je ne pas combien de kilomètres j’ai marché pour distribuer les tracts du Parti. Combien d’heures perdues à vouloir pour toi ce que tu ne voulais pas. Combien de temps gaspillé à accuser ton père pour ses absences, ses trahisons, ses mensonges afin de t’éviter ces pièges. Je n’ai pas pris une seule seconde pour te connaître. Tu le sais, dans notre pays, les enfants sont rois jusqu’au moment où un autre arrive prendre sa place ou qu’il quitte pour l’école. Tout ce temps, il est dorloté, on l’écoute et rit de ces facéties. On le caresse, l’embrasse. Ceci est perçu comme de l’amour, mais pourrait très bien être que de l’égoïsme poussé à l’extrême. C’est mon enfant, mon fils, ma fille. Qu’à moi. Ma possession, mon objet. Jamais on ne se demande qui il est, qui elle est. On a déjà la réponse : notre usufruit. Sans trop le vouloir, cet objet devient un esclave qui n’a rien d’autre à être que ce que nous exigeons qu’il soit. Tout cela pour son bien, son bonheur. Comme semer du riz, exactement comme semer du riz. On le pose dans la rizière, on voit à ce qu’il ne se détériore pas puis on le récolte. Un point c’est tout. Un enfant n’est pas du riz. Un enfant peut préférer le violon à la flûte. Un garçon qui est ton fils, qui a habité ton corps, a le droit d’aimer qui il veut. Sa mère n’a pas à intervenir dans la recherche du bonheur de son enfant. Elle n’a qu’à se souvenir du temps où on lui a, elle aussi, imposé une manière d’être, une manière d’agir que dans le fond de son âme elle récusait, mais à laquelle elle s’est plié. On cherche le bonheur et on trouve le malheur, celui de n’être pas qui l’on est.

La mère de Mập (le trapu) se tut. Elle fixait son fils d’un regard nouveau, comme jamais auparavant elle ne le fit. Elle reprit :
- J’ai l’impression de te parler comme si je lisais un tract. Pas comme une mère. Le fond de mon âme veut te dire une seule chose : je respecterai tes choix. Si tu le souhaites, je serai à tes côtés dans les démarches que tu as entreprises. Tu seras éternellement mon enfant, que tu optes pour devenir une femme ou que tu demeures celui que tu es. Sois en convaincu.

La pluie se remit à tomber. Fortement. Quelques coups de tonnerre suivirent les éclairs foudroyant l’intérieur de la petite maison. Aucune larme aux joues du fils et de la mère.

– Je retourne vers la troupe de théâtre, dit Mập (le trapu) qui caressait doucement la main tavelée de celle qui était devant lui.
– Sois heureux. Je ne souhaite que ça.

Profitant d’un bref éclairci, le jeune musicien prit l’étui dans lequel reposait sa flûte, l’ouvrit, porta le bec de l’instrument à sa bouche, respira un moment avant d’en laisser sortir trois notes d’une profonde tristesse.

– Lors des deux représentations de la pièce théâtre, j’en jouerai pour une dernière fois. Je veux que tu les reçoives comme un cadeau. Elles te seront dédiées.
– Je vais inviter ton professeur afin qu’elle assiste à ta sortie de scène. À ton entrée sur une autre.


Le fils s’en alla. Il décida de se rendre à pied vers le local où les NAINS logeaient.

À suivre

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 26 -

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