lundi 19 décembre 2005

Le soixantième saut de crapaud

… la suite…


Comment le tout s’acheva? En fait, rien ne prit véritablement fin…

La dépouille du chanoine Boudreau fut effectivement transportée dans la crypte de l’évêché de Gaspé. Elle y repose toujours. Le nouveau jeune curé Archambeau mit un terme à son enquête en annonçant aux paroissiens de l’Anse-au-Griffon qu’ils se devaient, tous, d’accepter la pénible réalité que représente un mystère qui parfois laisse traîner des fantômes derrière lui. On leur avait fait subir cette horrible situation afin de les souder davantage, leur permettre d’accepter les impénétrables dessins divins.

Les marguilliers se mirent, difficilement avouons-le, à réparer les dégâts qui défigurèrent le cimetière et au printemps suivant, plus rien ne paraissait s’être déroulé à la fin de ce novembre d'un automne qui, finalement, tourna à l’hiver. Sauf qu’Arthur, le seul à connaître toute l’histoire, après avoir laissé tomber quelques paroles qui semèrent le doute en ouvrant la porte aux fantômes, il remit sa démission comme bedeau pour se concentrer sur ses activités amputées, on doit bien le dire, de la distillation.

Mais qu’arriva-t-il à Angèle? À Nathaniel?

Le soir de la mort du chanoine, après avoir ajouté à son repas une quantité de verre broyée qui l’étouffa, Angèle avisa le médecin. Une fois sur les lieux, celui-ci ne put que constater son décès. Vu l’âge avancé de l’homme d’église, il diagnostiqua une crise cardiaque. Une ambulance le conduisit directement vers les services funèbres de Gaspé. L’embaumeur remarqua bien que le vieillard avait perdu du sang et que cela se localisait autour de ses parties intimes, mais il n’aurait jamais osé en parler, encore moins ébruiter une telle anomalie.

Nathaniel se chargea de vider le coffre-fort puis quitta immédiatement le village. Il n’ajouta rien d’autre sur son déplacement qui eut permis à Arthur d’en savoir davantage. Mais il revint quelques jours après. Les funérailles allaient se tenir le lendemain. C’est là qu’il se chargea de répandre le sang sur les pierres tombales renversées.

Angèle, dans toute cette période sombre, fut digne, autant que puisse l’être une ménagère de curé. C’est elle qui s’offrit pour recevoir les invités, dont l’évêque Granger. Elle installa dans la salle à manger du presbytère un buffet qui, selon les dires de ceux qui purent s’y présenter, fut digne d’un repas de noces. Mais en Gaspésie, on sait bien faire les choses.

Nathaniel fut aperçu par quelques paroissiens lors des événements. Sans doute un journaliste de Rimouski! Sauf que madame Aldège lui trouva une bien drôle de ressemblance.

Ainsi s’achève l’histoire de fantôme de l’Anse-au-Griffon. Notre grand-père, qui a vécu ces moments peu glorieux, en parle aujourd’hui avec une espèce de scepticisme. Il est vrai que les cloches se turent. Tellement que le nouveau jeune curé dut se résoudre à engager un sonneur de cloches car, et pour bien des années, cette paroisse n’eut pas de bedeau. On croyait qu’Arthur, très lié au chanoine Boudreau, dans un deuil inconsolable, avait décidé de s’éloigner de l’église. Le dernier ouvrage qu’il entreprit, ce fut de vider le charnier. Comme personne n’était encore capable de se rendre à mi-chemin entre Cap-des-Rosiers et Anse-au-Griffon, Arthur put s’acquitter de cette tâche sans personne pour l’embarrasser. Même chose pour le vide sanitaire, si ce n’est que des dames de Sainte-Anne qui astiquaient l’église pour le nouvel arrivant.

Parfois, vers la fin de novembre, les cloches grelottent et rapidement taisent un si court tintement que personne ne se souvient l’avoir entendu. C’est à ce moment qu’Angèle, la postière et la ménagère du curé Archambeau, quitte l’Anse-au-Griffon vers Québec. C’est du moins ce qu’elle dit. Des affaires l’enjoignent à y demeurer plusieurs jours. Lorsqu’elle revient, tous remarquent un doux changement dans son attitude. On ne saurait dire lequel, mais elle n’est plus tout à fait la même.

Quant à Nathaniel, eh! bien cela exige de vous un dernier effort supplémentaire de crédibilité, il vit confortablement installé au pays inimaginaire des fantômes…


FIN

dimanche 18 décembre 2005

Le cinquante-neuvième saut de crapaud

… la suite…

C’est assis dans sa chaise berçante, les yeux accrochés aux reflets de la lune transperçant la vitre de sa fenêtre qu’Arthur, sous le choc, se remémorait les dernières paroles de Nathaniel. Il l’avait laissé quelques instants plus tôt pour retourner chez lui, le cœur au démontage n’y étant plus. Croiser le groupe funèbre et savoir ce qui allait suivre ne le stupéfia pas davantage que les déclarations du fils naturel du curé Boudreau et d’Angèle.

Il aurait souhaité la neige. L’appela même. Il ressentait au plus profond de lui-même un froid besoin qu’elle ensevelisse ce coin de Gaspésie où, à l’horreur des événements dont maintenant il connaissait l’ampleur, s’ajoutait l’atroce vérité qui le heurta.

Nathaniel, ses mots étourdissaient encore le bedeau, lui avait dit :

- Mon père possédait beaucoup d’argent. Il a hérité de sa famille une somme colossale à laquelle s’ajoutaient les entrées, et cela vous le savez aussi bien que moi, résultant des ventes de votre commerce. Il cachait le tout dans un coffre-fort bien dissimulé dans son bureau. Seule ma mère connaissait la cachette et surtout le fait que le code était inscrit sur ses parties intimes. Je dois vous dire qu’une fois enceinte, elle n’eut plus jamais de relations avec cet homme. Il lui en voulait. Je crois qu’il aurait souhaité une fausse couche ou encore qu’on provoquât une interruption de grossesse. Ni l’une ni l’autre ne se produisirent. C’est à ce moment qu’elle devint une ménagère de curé comme tout le monde l’entend. À sa place, mais combien suspicieuse. Elle ne lui a jamais pardonné l’abandon de son amour et celui de son fils. La vengeance, doucement, germa en elle et devait éclater un jour ou l’autre.

Arthur descendit se faire un thé. Tout comme il allait lentement le boire, gorgée par gorgée, le bedeau, goûte à goûte se remémorait les paroles du jeune homme dont le ton ne déviait jamais : aucune émotion n’entravait son récit.

- Et sa vengeance, elle la mit en route en passant par moi. Je revois encore son sourire complice quand, à l’improviste je descendais de ma chambre au grenier pour remonter illico après avoir lancé à mon père une grimace démoniaque ou uriné devant lui. Alors que les cloches se balançaient mues par des élans formidables ou que je menaçais d’entrer dans l’église, un dimanche en plein durant l’homélie, me dirigeant vers le curé qui, dans sa chaire, menaçait les paroissiens d’une nouvelle quête pour ceci ou cela. J’ai toujours appelé ma mère Angèle, c’était un ordre du père qui craignait qu’à un moment donné la vérité n’éclata; sa réponse était toute prête à être déballée : ils avaient recueilli un enfant du péché et s’en occupaient par charité chrétienne. Pas de papa, pas de maman. Jamais. Un monstre d’égoïsme et une maîtresse amante… voilà qui furent mes parents.

Arthur, à ses paroles, faillit perdre conscience. Il tituba devant ce jeune homme qui le dévisageait froidement. Dans les yeux de Nathaniel, jamais le bedeau n’oubliera ce regard, se profilait une haine inimaginable couvrant une douceur amoureuse que sa condition de vieux garçon ne pouvait comprendre.

- Ma mère est amoureuse de moi. Elle l’a été comme mère, d’abord. Plus je vieillissais, plus ce sentiment se transforma en une folle passion que j’ai plaisir à entretenir. Combien de fois avons-nous fait l’amour juste au-dessus de son bureau? Nous retenions nos cris qui, s’ils avaient pu se faire entendre, auraient enterré le bruit des cloches. Nos élans charnels et incestueux furent les premières manifestations de sa vengeance qu’elle me demandait de venir chercher en elle, que j’emmagasinais avec toute la fouge de mes quinze ans. Voilà maintenant vingt ans que cela dure. Cela m’a appris que l’amour est parfois une porte sur la mort.

Voilà la raison pour laquelle Arthur ne réussit pas à s’endormir ce soir-là. L’insomnie, depuis, est le lot de ses nuits. Devant lui, ce triangle tracé par l’image du chanoine Boudreau continuellement sur la défensive, celle d’Angèle, la douce servante en apparence discrète, effacée et Nathaniel, cet homme au regard de feu, à la parole dure et crue, le hante sans cesse ainsi que les hurlements froissés des coyotes qu’il tuait froidement, les distribuant sur le pas des portes des maisons afin de distraire l’attention du village. Les choses que l’on ne comprend pas ont au moins le mérite de nous obliger à les regarder.

…à suivre…

samedi 17 décembre 2005

Le cinquante-huitième saut de crapaud

… la suite…

Nathaniel se présentait aux yeux du bedeau comme un jeune homme solide, capable de bien exprimer sa pensée et surtout ne passant pas par quatre chemins. Il tenait cela de son père, aucun doute là-dessus pour Arthur qui n’achevait pas de descendre des nues en écoutant la suite du récit.

- Mon père était un homme dur. Je suis convaincu que mon existence ne lui plaisait absolument pas. Il aurait préféré que jamais sa vie ne fût troublée par ma présence dont il est le seul responsable, ce drame flagellant continuellement sa culpabilité. Il ne m’adressait pas la parole, faisant suivre ses messages par ma mère afin qu’ils ne me parviennent. À l’âge de vingt ans, il souhaitait que je disparaisse complètement des lieux. Je sais qu’il a fait des démarches afin que je sois expédié soit à Québec, dans la famille qui m’accueillit à ma naissance ou encore plus loin, à Montréal chez des amis à lui que ma mère ne connaissait pas. C’est elle qui a tout fait pour que ce projet avorte.

Les deux hommes furent distraits quelques instants par des bruits provenant de l’église. Le silence les enveloppa instantanément et d’un geste rapide le bedeau éteignit la lumière. L’obscurité et e mystère les réunissaient. La menace disparue, Nathaniel reprit la parole continuant d’assommer littéralement le bedeau.

- Les relations avec ma mère ont été d’une nature tout à fait différente. Elle tenait absolument à ce que je puisse apprendre à lire et à écrire, mais puisqu’il m’était défendu de sortir de mon grenier du presbytère ou de ma cachette dans le clocher, c’est elle qui m’enseigna. Je me suis mis à lire de manière obsessive. Tout ce qu’elle me mettait sous les yeux. Selon mon âge et mes capacités, cela pouvait être des revues ou des livres plus complexes. Je me suis rapidement intéressé à la science. Également à l’ésotérisme, la magie et la parapsychologie. Afin d’acheter mon calme et ma discrétion, je l’obligeais à me fournir exactement ce qui m’intéressait. Qu’elle soit au bureau de poste lui permettait, en toute impunité, de faire venir des ouvrages que normalement on ne peut se procurer dans la région.

Il plongea quelques instants dans un profond mutisme. Arthur ne savait trop s’il devait poser des questions, attendre ou tout simplement se mettre à l’œuvre et démanteler l’alambic. À bout de patience, il osa :

- Bon. Si on se mettait à…
- Non. Comme je n’ai parlé à aucune autre personne sauf ma mère depuis des années, je tiens à continuer. Peut-être ainsi on saisira ce qui s’est passé depuis la mort de mon père.
- Qu’y a-t-il de plus à savoir?
- Vous ne vous êtes pas demandé comme il se faisait que son cercueil fut retrouvé vide alors qu’on devait le laisser dans l’église? Vous ne vous êtes pas inquiété d’apprendre qu’on allait le déposer dans le charnier? Vous savez comme moi qu’il n’y avait pas de place à cet endroit.
- J’ai su que c’est Angèle qui a annoncé aux marguilliers la disparition du cercueil?

Nathaniel semblait en savoir beaucoup plus, ce qui intrigua le bedeau certain qu’à la fin de l’office religieux on avait laissé la dépouille dans l’église tout en laissant croire qu’effectivement elle était au cimetière tout à côté du charnier impossible à ouvrir car lui-même, en possession de la clef du cadenas, était introuvable.

- Ce subterfuge, c’est ma mère et moi qui l’avons mis en place. Le cadavre est toujours demeuré dans l’église alors que le cercueil, lui, tout à côté du charnier, respectueusement enveloppé dans la chasuble noire.

(Rappelons que c’est suite à la rencontre inattendue avec Nathaniel qu’Arthur retournera chez-lui, croisera les marguilliers revenant avec le cercueil et passera la nuit sans fermer l’œil…)

- Il est en haut, votre curé, confortablement installé dans le confessionnal réservé aux prêtres invités. Ils vont le revoir demain, crucifié en plein chœur. On s’occupe à ce que cela soit fait.
- Mais pourquoi?
- Une simple raison : mon père a toujours conservé sur lui, tatoué sur ses parties intimes, le code d’un coffre-fort caché dans son bureau. Il voulait partir de ce monde, emportant avec lui ce secret et aussi, un autre plus horrible encore…
- Lequel?
- Eh! bien le voici…

…à suivre…

vendredi 16 décembre 2005

Le cinquante-septième saut de crapaud

… la suite…

Il est important à ce stade de l’histoire de nous resituer dans le temps. Pour le lieu, c’est clair. Arthur, sous l’impulsion du chanoine, avait en quelques mois réussi à monter un alambic dans le vide sanitaire de l’église. On y accédait par une porte dissimulée dans le confessionnal que seul le curé Boudreau utilisait.

Ce dernier, décédé le 17 novembre dernier, reçut le 25 du même mois les honneurs de la part de sa communauté pour soixante années et plus de prêtrise, de cure dans cette paroisse, l’unique d’ailleurs à Anse-au-Griffon, lors d’une cérémonie fastueuse qu’officia l’évêque de Gaspé. Son corps devait être déposé dans le charnier du cimetière, celui que partageaient deux colocataires à mi-chemin vers Cap-des-Rosiers. Nous étions alors le 26. La neige ne s’était pas encore déposée sur la côte gaspésienne de sorte que l’on envisageait bien enterrer la tombe du vieillard. Mais voilà que le bedeau, dont la tâche comportait également la responsabilité de fossoyeur, bien qu’il avait préparé tout à fait correctement l’église pour la cérémonie se faisait invisible. Le cercueil reposa donc, paisiblement, tout à côté du charnier, respectueusement drapé dans la chasuble noire du curé. Durant la nuit du 26, un drôle de phénomène céleste attira l’attention d’Angèle. Le lendemain, elle s’y rendit et constata la disparition de la tombe. À son corps défendant et pour des raisons qui s’éclairciront bientôt, elle en avisa les membres du conseil de la fabrique qui formèrent une procession hésitante se dirigeant vers les lieux. Ils furent estomaqués de voir les pierres tombales profanées et la sépulture du chanoine Boudreau, vide de son contenu. C’est à ce moment qu’Aldège ramassa la feuille de calendrier sur laquelle la date du 26 novembre était figée comme une horloge arrêtée. Puis arriva, fraîchement nommé, le nouveau jeune curé Archambeau, Joachin de son prénom.

Arthur, le soir de la procession des marguilliers, revenait de l’alambic suite à sa surprenante rencontre avec le jeune Nathaniel qui s’était présenté à lui comme étant le fils naturel du chanoine et d’Angèle, la ménagère du presbytère et la maîtresse de la poste.

Nous voilà donc bien installé dans la réalité temporelle. Revenons maintenant à ce moment où le bedeau, sueurs froides à la grandeur du corps, écouta l’histoire de celui qui, dorénavant sera décrit par cette périphrase : le fantôme de l’Anse-au-Griffon.

- Je suis né à Québec, il y a trente-cinq ans. C’est vous-même qui y avez conduit ma mère Angèle. Le prétexte étant une formation urgente sur la mise en application du système des codes postaux par le ministère des Postes. Personne, c’est du moins ce qu’elle me raconte, mais alors personne dans le village ne s’est aperçu du développement de sa grossesse. On la voit toujours derrière le bureau à la poste et très peu, alors qu’elle agit comme ménagère au presbytère. On m’a ramené ici, j’avais huit ans. Une pièce dans le grenier fut aménagée, et je ne sais trop comment, un endroit dans le clocher qui me permettait d’avoir une vue imprenable sur la mer. Rapidement j’appris à ne pas me faire voir, me faire entendre. Les cloches furent ma première révolte.
- Les cloches? s’intéressa le bedeau.
- Oui, les cloches. Je me suis vite rendu compte à quel point mon père, craignait que ma présence fut mise au jour et que n’éclate la vérité. Ma mère m’astreignait au silence en me faisant jouer au fantôme. Le jeu me plaisait, mais vint un temps où la solitude et l’isolement pesèrent sur mon moral. Vous connaissez mon père?
- Monsieur le curé, bien sûr. Surtout qu’on était associés dans une petite affaire…
- La boisson?
- Entre autres, bafouilla le bedeau.
- Personne ne connaît bien cet homme comme moi je le connais. Vous êtes la troisième personne au monde à qui j’adresse la parole depuis mon arrivée à l’Anse-au-Griffon. Mais je veux vous parler des cloches.
- Oui…
- Ce fut le premier moyen que j’ai découvert pour l’énerver. Je me suis mis à tout moment à les faire sonner afin d’attirer l’attention vers le clocher. Jour et nuit. Mes parents ne voulaient pas que je monte au clocher en dehors de certaines heures et jamais le dimanche. Alors, quand j’y étais, au lieu de regarder autour et de lire, je hurlais dans le vent par les cloches.
- Cela a beaucoup inquiété le village.
- C’est ce que je voulais faire. Je me suis organisé, en déréglant le système électrique, pour qu’elles se fassent entendre sans ma présence. Ce qui a rendu mon père furieux.
- On n’est jamais venu réparer cela.
- Il ne voulait pas, car cet homme pensait à tout ce qui pouvait se produire menaçant son secret. Le sien, celui de ma mère et par ricochet, le mien.

Nathaniel s’était rapproché d’Arthur comme si ce qui allait suivre risquait de davantage l’étourdir. La ressemblance avec le défunt tenait du simulacre.

…à suivre…

mercredi 14 décembre 2005

Le cinquante-sixième saut de crapaud

… la suite…

La soif inextinguible de curiosité du chanoine Boudreau, celle qui le poussa à enrégimenter le bedeau Arthur dans une croisade dont l’objectif ultime était de lui rapporter quotidiennement les faits et gestes de tous ses paroissiens, tourna à la paranoïa. Voilà ce que découvrit, dans les heures suivants le décès du curé, le guide de pêche et de chasse, officiellement, officieusement braconnier, distillateur de sous-bassement d’église.

Ayant réussi à se distraire de l’attention de madame Aldège en entrant dans l’église, Arthur ouvrit la porte du confessionnal du curé qui en cachait une autre, invisible, menant au vide sanitaire, puis à la cachette secrète : la distillerie. Soucieux de respecter à la lettre son contrat le liant au chanoine, il allait démonter l’organisation. Les plans pour son érection et ceux de sa démolition étaient précis, nécessitant de la part de l’ouvrier qu’il ne se fit pas intercepter.

Il allait pouvoir faire disparaître le tout, du moins le croyait-il, en deux jours, trois au maximum. Quelles ne furent pas sa surprise et son étonnement de constater que tout au fond, derrière les futailles, quelque chose bougeait! S’activait. Habitué de par son métier de guide de pêche et de chasse à rapidement simuler l’immobilité, à retenir son souffle tout en fixant un banc de poissons ou une proie, Arthur figea littéralement, et compte tenu des lieux, sombrant dans un état hiératique. Une ombre se profilait sur le mur.

Dans sa tête, l’incrédule et peu scrupuleux bedeau, en des secondes coupées en fractions infinitésimales, revisita tout ce qui se disait au village, sous cape bien entendu, quant à la présence d’un fantôme à l’Anse-au-Griffon. Serait-il face à face avec le lémure du curé? Surtout que la silhouette bougeait vers le plafond pour s’écraser ensuite au sol dans un silence terrifiant. Le fanal qu’elle tenait à la main, tel un stroboscope, accentuait les formes ou les dévorait.

- Qui va là? dit-il d’une voix coupée par la frayeur.

Aussitôt, la noirceur enveloppa l’espace. Deux souffles se mêlèrent au remugle de la cave. On n’osait bouger. Des pas rapides résonnaient au-dessus de leur tête. Trottinaient puis s’arrêtaient. La sueur s’écoulant du front d’Arthur le glaçait. Il répéta les mêmes mots qui n’avaient rien de l’invective, craignant que la sécheresse de sa gorge n’arrive à l’étouffer. Pour seule réponse, le chuintement de pas allant de nulle part vers ailleurs. Arthur, à tâtons, chercha à se diriger vers le commutateur qu’il savait dans l’angle exact où se terrait le spectre. Il y arriva. Poussa vers le haut. Une lumière pâle et décolorée chassa l’obscurité.

Ce qu’il vit, horrifié, le pétrifia de stupeur. La réplique, mais alors là d’une exactitude gémellaire, du chanoine Boudreau. En plus jeune. Avec une autre similitude, plus difficile celle-là à cerner.

- Qui es-tu? osa le bedeau que la surprise fit bousculer une autre question sans même attendre la réponse.
- Que fais-tu ici?

Le jeune homme d’environ trente ans se leva. Arthur recula, prit une position défensive, cherchant fébrilement à se fournir lui-même des réponses aux questions lancées.

- Je m’appelle Nathaniel, fils du chanoine Boudreau.
- Le fils du curé? répondit Arthur, interloqué.
- Oui. Personne ne connaît mon existence. Vous êtes le premier à l’apprendre.

Cela était évident. Le bedeau tenta d’imaginer quelle aurait pu être l’effet sur la communauté de savoir que le curé, en plus d’être un père spirituel fut un père naturel.

- Ma mère, c’est Angèle.

Là c’en était trop pour l’associé du chanoine. Comment ce dernier avait-il pu ainsi cacher une telle situation? Dans l’histoire de l’alcool frelaté, Arthur avait apprécié les manœuvres et les subterfuges, mais avoir réussi pendant plus de trente ans, à camoufler une telle réalité, cela le dépassait. Ainsi que sa relation avec la ménagère. Il pataugeait à même la fiction pure. La réalité lui sautait au visage.

- Tu vivais où? lança le bedeau.
- Vous avez bien été capable de soustraire à la vue et au su de tout le monde cet alambic, comprenez bien que de me dissimuler dans une pièce au grenier du presbytère ainsi qu’une autre dans le clocher, lui fut tout aussi facile.
- Pendant tout ce temps?

…à suivre…

mardi 13 décembre 2005

Le cinquante-cinquième saut de crapaud

… la suite…

L’entente, secrète vous vous en doutez bien, liant le chanoine Boudreau et Arthur, contenait une clause prévoyant qu’au décès du curé, le bedeau devait faire disparaître toute trace visible et invisible de leurs occupations prohibées. Ce qui explique l’absence de l’un au départ de l’autre vers l’éternel.

L’alambic, il faut bien appeler les choses par leur nom, et ici il serait préférable que les âmes fragiles reconnaissent la faiblesse humaine en tout être, prêtre ou non, était situé… sous l’église. J’entends déjà les oh! et les ah!, les cela-ne-se-peut-pas, les voyons-donc-vous-en-mettez-pas-mal tout cela en écho aux hurlements de vos scrupules. Mais, vous venez d’entendre la vérité la plus liquide qui soit. J’éviterai de vous décrire la honte des paroissiens alors que l’on sortait tout le gréement indispensable à la fabrication d’un scotch d’une qualité hors pair, en plus des odeurs spiritueuses répandues sur tout le village, de l’incrédule je-m’en-doutais-bien circulant d’une maison à l’autre.

Les contacts d’Arthur lui avaient permis d’installer le tout sans que personne ne puisse s’en douter. Également, n’oublions pas que nous sommes à la fin des années 1960 lorsque le stratagème fut mis en branle, mais et je dirais surtout, ces relations, américaines pour plusieurs, offrirent au bedeau le plus moderne du moderne quant au procédé de distillation, la façon d’éviter que les alcools répandent leurs juteuses odeurs juste au-dessus soit en plein dans l’église.

Le chanoine Boudreau, fin connaisseur en ce qui a trait aux circonvolutions de l’âme humaine, apprit rapidement que la curiosité lorsqu’on l’adopte pour soi, évite qu’elle ne se retourne contre son auteur. De sorte qu’il avait organisé tout un système que l’on pourrait qualifier d’espionnage, si vous me passez l’expression, dont Arthur était l’exécutant numéro un. Résultat : toute l’affaire tenue sous cape ne fut mise au jour que plusieurs semaines après sa mort.

Arthur se devait de vivre à l’air nocturne afin de rentabiliser l’opération qui connut ses heures de gloire étendues sur près de dix ans. Cela lui permit des voyages à Québec, un approvisionnement illimité en scotch de première bouteille et un réseau par lequel il refilait également ses poissons et son gibier. Ça fonctionnait sur des roulettes.

Tout système finit par rouiller à un moment donné. Même la concentration d’alcool dans le liquide illicite ne réussit pas à empêcher le phénomène des cloches qui se mirent, à tout moment et trop souvent pour rien, à hurler d’elles-mêmes. Tant et si bien qu’à la longue, les paroissiens réussirent à les oublier, à ne plus les entendre tellement, et de jour et de nuit, le tintamarre à décrocher les tympans des oreilles se faisait omniprésent. L’explication, c’est le chanoine lui-même, en chair, le dimanche où il bénissait marins et bateaux à la veille de leur départ pour la pêche, qui dut la fournir. Le système électrique activant la sonnerie était défectueux. Les techniciens devant le réparer se faisait attendre. À moins d’organiser une collecte spéciale pouvant accélérer leur venue, on devrait s’habituer aux cloches folles. Point sensible que celui de l’argent, on accepta donc cette noèse, le curé sortant des grands mots pour mieux appuyer son argumentation. Certains comprirent noise, donc tout était correct. Les plus forts en imagination lancèrent à la blague, mais cela s’incrusta dans le vocabulaire de la région, que le clocher était hanté. Le fantôme de l’Anse-au-Griffon venait de naître et logerait dans l’aiguille de l’église.

Il fallait aussi un endroit sûr afin d’entreposer le précieux liquide. Le vide sanitaire sous la maison de Dieu, c’était commode pour distiller mais comme entrepôt, nul. Un hangar extérieur, beaucoup trop à la vue. La solution vint du bedeau. Elle fit frémir le chanoine. Pourquoi pas dans le cimetière? Avant d’accepter un tel lieu de dépôt, le curé envisagea bien d’autres hypothèses mais dut se résigner, ayant compris que le cimetière, géographiquement, s’avérait une excellente cache. D’autant plus qu’on s’y rendait plutôt rarement et qu’en de telles occasions, l’esprit était ailleurs qu’à la recherche de boisson… de bière peut-être, mais le curé n’avait pas songé à ce jeu de mot… Le charnier fut donc chargé, puis cadenassé.

Je vous avais prévenu, hier, dans le cinquante-quatrième saut de crapaud, que les histoires de fantôme, comme dans les trucs des magiciens, alors qu’on en dévoile les dessous, que l’on tire sur la cape blanche qui les habille et leur donne cette luminosité spécifique, une légère déception nous habite. AH! OUH!, vous entends-je hululer à la lune… Mais, ici, nous sommes dans du sérieux.

Notre grand-père, témoin de l’histoire et narrateur fantôme, fut aussi surpris que vous le serez sans doute, lorsqu’enfin, nous apprendrons ce qu’Arthur lui-même ne sut jamais, sauf à ce moment pénible de sa vie où devant retourner sous l’église afin de faire disparaître l’architecture de leur complot, ne négligeant pas les efforts à camoufler sa présence aux yeux des dames de Sainte-Anne qui, semble-t-il, héritèrent de la curiosité du chanoine.

…à suivre…

lundi 12 décembre 2005

Le cinquante-quatrième saut de crapaud

… la suite…

On en arrive, lisant des histoires de fantômes, à soupçonner tout ce qui bouge de travers. Se dire que ça devient un
rajoutage de bizarreries et d’étrangetés afin de nous effrayer et que de toute façon quand on finira par connaître le fin fond des choses, on se dira : c’était juste cela. Alors, l’invraisemblable prend le dessus. Trop c’est trop. Dans ce qui nous intéresse, tenter une explication sur les cloches de l’église de l’Anse-au-Griffon exige plus qu’un acte de foi, alors… voilà qu’un corps disparaît, puis réapparaît… Un bedeau, qui a toutes les chances d’être l’instigateur de l’histoire… Des tombeaux saccagés. Des coyotes sur les perrons. Des ancres qui se laissent tomber à l’eau dans un banc d’anémones de mer… Trop extravagant pour être vrai. Pardon, milles pardons, il faut bien l'avouer, tout cela est rigoureusement exact, documenté, vérifiable… Notre grand-père ne saurait dire exactement quand toute l’affaire se classa, mais l’année du décès du chanoine est tout de même un fait vécu... ou son contraire.

Un journaliste, pas n’importe lequel, il provenait de Rimouski, s’est intéressé à la question. L’année du grand chambardement de la météo, un entrefilet à peine, écrit par le jeune Francis et cela dans le journal de Gaspé, mais là, ce fut la nouvelle, mieux, la manchette. L’évêque Granger fit des pressions afin que le silence, fidèle gardien de la momification de la vérité, souhaita que fut préservée la mémoire d’outre-tombe d’un curé, chanoine en plus, ayant consacré avec dévouement sa vie à la côte gaspésienne, exigea un respect inconditionnel et que cesse ce brouhaha, car de toute façon une enquête était en marche, menée rondement par le nouveau curé, l’abbé Joachin Archambeau.

Malgré tout cela, je suis convaincu que vous vous croyez encore et toujours en pleine fiction. L’année 1970, le mois de novembre, entre les 25 et 27 pour plus de précision, un automne sans neige, dans un cimetière mi-catholique, mi-anglican, à mi-chemin entre Cap-des-Rosiers et Anse-au-Griffon, des sépultures furent profanées et je dois l’indiquer parce que notre grand-père insista longuement sur ce fait, on reprocha au conseil de la fabrique de ne pas avoir avisé la sûreté du Québec. Vous voyez à quel point cette histoire est véridique. Mais je sens que vous souhaitez un peu plus de jus, du rationnel s’il-vous-plait.

Eh! bien, vous ne serez pas déçus mais probablement abasourdis. Notre grand-père l’est encore, trente-cinq ans après…

Je ne me trompe assurément pas en disant que vous avez tous cru, par les comportements insolites du bedeau Arthur que celui-ci dut tenir un rôle crucial dans cette énigme. Vous avez raison et tort à la fois. Je vous explique.

Le chanoine Boudreau, curé de la paroisse à l’Anse-au-Griffon était un homme curieux. En fait, la curiosité chez lui devenait avec l’âge de plus en plus malsaine. Il voulait tout savoir, tout connaître. Et son messager, c’était Arthur. Il le questionnait, le talonnait, le mandatait pour fouiner partout, sur tout ce qui se passait dans le village et ses alentours. En échange des informations obtenues, il couvrait les activités parfois illicites de son homme de main. Car, en plus du braconnage, Arthur excellait dans la fabrication de boissons frelatées dont le commerce florissant avec les années transitait par le presbytère. On sut même par la suite que le pasteur Montgommerey y aurait également été mêlé, mais cela n’est pas vérifiable.

Donc, Arthur devait en diverses occasions quitter le village, y revenant quelques semaines plus tard. Les rencontres, en lien avec son métier officiel de guide de pêche et de chasse, lui permirent d’entretenir une clientèle qui pouvait s’étendre, a-t-on dit par après, jusqu’à Québec. Il partageait les profits avec le chanoine qui amassa ainsi un pécule, disons-le franchement, intéressant. Pingre, non. Économe, juste ce qu’il faut. Mais ses exigences à ce que l’église fut proprement entretenue, et ne pouvant compter sur autres choses que la dîme des paroissiens et des quêtes trop souvent symboliques, comment expliquer les travaux effectués sur la sainte bâtisse, de saisons en saisons, sans que cela ne souleva une ou deux questions. Unique héritier d’une famille fortunée, on croyait que sa générosité jaillissait sur la paroisse puisque de toute façon, à sa mort, aucun successeur ne pourrait revendiquer son patrimoine.

Le chanoine ne quittait jamais la paroisse. Il avait refusé quelques nominations ecclésiastiques mais accepté qu’à l’occasion il pourrait relever un confrère désireux de partir en vacances. Ce qu’il fit jusqu’à l’âge vénérable de quatre-vingts ans. Par la suite, cloîtré au presbytère, bien entretenu par Angèle, il célébrait la messe quotidienne et la dominicale. Arthur devint la seule autre personne en contact avec lui.

Alors, qu’est-ce que ce fameux bedeau, en fuite vers sa demeure, la nuit du 27 novembre, croisant les porteurs d’un cercueil vide découvert au cimetière, avait bien pu découvrir? Qui l’empêcha de dormir toute une nuit…

…à suivre…

dimanche 11 décembre 2005

Le cinquante-troisième saut de crapaud

… la suite…

La silhouette qui, avec la rapidité d’un feu-follet, s’évapora dans la nature, personne de présent lors de la découverte du cercueil vide du chanoine Boudreau ne put vraiment la reconnaître, encore que certains, toujours sous le choc, ne crurent pas vraiment l’apercevoir.

Quel spectacle dans cette nuit de fin d’automne que ce cortège transportant une tombe vide alors que les cloches de l’église, animées d’une frénésie jusque là inconnue, se mirent à lancer des sons lugubres et détonnant avec ce à quoi on était habitué d’entendre!

Aldège avait récupéré cette feuille de calendrier, celle du 26 novembre. Elle gisait par terre. Mouillée mais lisible. Jamais de son existence il ne verra plus un tel charivari dans le cimetière. Les pierres tombales profanées et ensanglantées, l’auteur ou les auteurs de ce sacrilège ne s’étaient pas préoccupés de choisir parmi les lieux catholiques ou anglicans; on saccagea à l’aveuglette.

Pendant ce temps-là, Arthur sortit de l’église s’enfuyant à toute vitesse vers chez lui. Il croisa la procession. Baissa la tête. Entra et monta à l’étage. S’assit sur la berceuse. Dans son regard que nul ne vit, une blafarde clarté posait des virgules sur le discours intérieur qui tout doucement prenait forme et accrochait du sens à ce qu’il venait de découvrir. Il ne réussit pas à dormir de la nuit.

Le lendemain, dès lors que les événements avaient pris des proportions gigantesques, l’abbé Archambeau arriva à l’Anse-au-Griffon. Il annonça au maire Léo que l’évêque Granger venait de le nommer curé et souhaitait que le conseil de fabrique se réunisse dans la journée afin de faire le point. Tout cela fut dit avec moult hésitations, rougeurs et sueurs.

Éclaircir le plus rapidement possible ces incongruités défiant le réel, telle était la commande. Et c’est vraiment là que pour la première fois, le mot fantôme tombé de la bouche même du nouveau jeune curé fut prononcé. Celui-ci, avec toute la perspicacité que la jeunesse lui imprimait, avait pris contact avec le pasteur Montgommerey et tenait absolument, avant que ne s’ouvre la réunion, à rencontrer le bedeau qui s’était fait discret et continuait dans la même voie. Mais ce dernier brillait par son absence.

Aldège, à qui le rôle de porteur de mauvaises nouvelles semblait coller à la peau, apprit du capitaine Carbonneau que plusieurs marins lui avaient raconté l’histoire des ancres se détachant d’elles-mêmes des navires alors qu’ils frayaient à un certain point en mer, là où deux courants contraires se croisaient. Le phénomène, il l’avait observé ainsi que plusieurs autres. À chaque fois, les pêcheurs retrouvaient dans leurs filets des anémones de mer, poissons rares dans la région.

Il en parla à la réunion. Le jeune nouveau curé nota. Le père Guillemette ajouta l’histoire des cadavres de coyotes retrouvés sur le pas de quelques portes. Toujours en pleine saison de chasse. Lui-même en fut victime. Le jeune nouveau curé nota également cette information.

Dans le village, où l’effroi avait transformé l’air en une espèce de paranoïa à couper au couteau, tous attendaient de cette réunion, en plus des réponses pouvant rétablir un certain calme et taire les cloches, des explications. Croire à un fantôme ne suffisait pas. D’ailleurs, on ne voulait pas évoquer ce tabou, sans risquer de passer pour des enfants à qui faire peur fait partie de la stratégie les invitant à ne pas se promener dans certains endroits ou encore les pousser au lit à l’heure souhaitée des parents.

Léo, le maire, sut remettre entre les mains de l’abbé Archambeau les rênes de la rencontre. Les autres marguilliers ne s’y objectèrent pas, fixant leur nouveau curé. Lui, pressé par l’évêque de ramener la paroisse sur le chemin de la tranquillité d’esprit évitant ainsi que des élans ésotériques ne les éloignent des vraies choses à faire et à penser, résuma, péniblement il faut le signaler, la chronologie des événements, tenta de désamorcer l’idée que des intentions diaboliques puissent atterrir sur la côte gaspésienne. Il dit :

- La seule préoccupation qui doit nous intéresser, c’est de tenter de saisir comment la tombe du chanoine Boudreau ait pu quitter l’église, se retrouver au cimetière, être par la suite retrouvée, vide. Tout ce qui tourne autour n’est, à mon point de vue, que les effets d’imaginations inquiètes.

Ceci fut dit au moment même où l’assemblée entendit, venant du chœur de l’église, un bruit sourd. D’un même élan, ils se retrouvèrent tous sur le lieu d’où provint le vacarme.

Le corps du chanoine gisait, tel un crucifix, au pied du maître-autel.

…à suivre…

jeudi 8 décembre 2005

Le cinquante-deuxième saut de crapaud

… la suite…

Stupéfaction.

En examinant bien les visages des marguilliers, tout comme celui d’Angèle entièrement médusé, on pouvait lire la surprise de Léo, l’ahurissement d’Émile, l’étonnement d’Aldège, la stupeur du père Guillemette. Une fois la nouvelle répandue dans l’ensemble de la communauté, facile d’imaginer dans quel état se retrouva le village.

La réunion du conseil de fabrique fut reportée au lendemain, chacun n’étant plus dans un état d'esprit propice à continuer. On bâcla en deux temps trois mouvements l’essentiel, c’est-à-dire que le maire Léo fut chargé de communiquer avec l’évêché afin de recevoir la marche à suivre, car cela dépassait leur capacité à résoudre un problème aussi unique qu’inattendu.

- J’en finirai bien jamais avec cette paroisse, confia Monseigneur Granger à son secrétaire qui venait par la même occasion d’apprendre sa nomination comme curé de l’Anse-au-Griffon.
- Votre Éminence souhaite-t-elle que je me rende immédiatement là-bas?
- Non, ça serait inconvenant pour le moment mais je vous demande d’entrer en contact avec le responsable des marguilliers.

Au moment de ces événements, nous étions le 26 novembre. Le chanoine Boudreau était décédé il y avait maintenant plus d’une semaine. Les funérailles se tinrent le 25, jour de la fête de Sainte-Catherine, patronne des vieilles filles selon la tradition populaire. Vous dire que cette année-là, on n’agaça personne, on ne fit pas de tire, s’affairant plutôt à installer un peu partout les drapeaux noirs.

Le bedeau Arthur qui brilla par son absence aux obsèques du chanoine, devait passer des heures et des heures dans l’église. Fin novembre, pour un guide de chasse, ça signifie que la saison est terminée et qu'on entre dans nos habitudes d’hiver. À part quelques sorties pour la pêche blanche, tout son temps il le consacrait à des travaux urgents autour et dans l’église. Il est important de souligner que le curé Boudreau exigeait que l’édifice soit tenu propre et solide, surtout l’extérieur. Peinture, nettoyage des carreaux, rafistolage du perron, coupe de la pelouse, tout cela emplissait les heures estivales. L’hiver, le bedeau ne manquait pas moins de travail. L’intérieur ne devait pas seulement reluire, tout devait être parfaitement parfait. Énumérer les tâches équivaudrait à décourager un remplaçant si jamais Arthur décidait de laisser la besogne.

Mais là, à ce qui s’est dit par la suite, une fois les événements calmés et les esprits à peu près revenus à la normale, après le 26 novembre, semble-t-il qu’Arthur était dans l’église… mais n’y était pas. Quelques dames de Sainte-Anne jurent qu’à maintes occasions elles l’ont vu entrer comme à son habitude mais, une fois elles-mêmes à l’intérieur afin de décorer ceci ou nettoyer cela, elles ne le voyaient pas. La femme d’Aldège, la première à avoir remarqué la chose, aurait fait le tour de l’église, de fond en comble dira-t-elle, pour ne jamais le voir ni l’entendre. Elle était prête à mettre sa main sur le saint Évangile qu’autour du 26, il est entré par la grande porte, qu’elle l’aurait suivi dans l’église moins de dix minutes plus tard et qu’il n’y avait personne. Des traces de neige fondue sur le sol, pas du tout. Rien. Le néant complet. Et cela se serait produit régulièrement par la suite.

Madame Aldège se souvient du fameux 26 à cause de ce qui se passa : la disparition du cercueil. Puis du lendemain soir, alors que dans le firmament plus étoilé qu’à l’ordinaire, une lueur de feu traversa le village, s’immobilisant au-dessus du cimetière. Ainsi que plusieurs témoins oculaires de la boule de feu, elle ne put y aller car le maire Léo avait exigé que seulement les marguilliers volontaires se rendraient à l’entre-village vérifier ce qui se passait. On en parle encore. Tous ont à la mémoire leur pas incertain, hésitant mais résigné. Ils avaient à assumer la responsabilité de l’église jusqu’au cimetière.

En chemin, les yeux rivés sur ce qui ressemblait à un feu de cheminée en suspension dans l’air, s’éméchait leur bravoure. Il faisait un froid dru. À hauteur de tête chacun tenait un fanal lui servant de guide. Au loin, les clins d’œil du phare de Cap-des-Rosiers devenaient de plus en plus obsédants. Sous le porche sculpté de fer forgé, les pèlerins nocturnes stoppèrent. La lumière venait de faiblir. Les arbres laissaient tomber leurs dernières feuilles mortes, recroquevillées. Y régnait un silence à vous étouffer la tête. La lumière disparut.

Et c’est à ce moment qu’ils virent les pierres tombales renversées; des traces sanguinolentes les menèrent vers un cercueil, celui du chanoine : vide.

…à suivre…

mercredi 7 décembre 2005

Le cinquante et unième saut de crapaud

… la suite…

Revenu à Gaspé, l’évêque Granger se retrouva avec un sérieux problème sur les bras. Les cloches sonnaient encore dans sa tête alors qu’il devait prendre une grave décision : que faire avec la dépouille du chanoine Boudreau? Il avait mis entre les mains de son secrétaire, l’abbé Archambeau, en effet celui qui allait devenir le remplaçant du curé décédé, la lourde responsabilité de communiquer avec la famille du défunt.

Très âgé, le curieux chanoine ou le chanoine curieux, c’est un peu la même chose, quittait rarement sa paroisse à l’Anse-au-Griffon. Avec les années, il avait accepté de prêter son aide aux collègues des environs lorsque ceux-ci prenaient des vacances ou devaient s’absenter de leur cure. À la fin, et elle remonte à peu près à il y a cinq ans, plus personne ne le lui demandait étant devenu évident qu’il n’était plus en mesure de le faire.

- Monseigneur, le curé Boudreau n’a aucune famille connue, annonça le futur curé.
- Il doit pourtant bien y avoir quelqu’un quelque part qui ait un lien quelconque avec lui. On remarque combien l’évêque affectionne les tonalités rudes…
- Rien.
- Y a-t-il au moins un testament?
-Ab intestat, répondit le futur jeune nouveau curé, une légère teinte rosacée sur le bout du nez.

C’est à ce moment-là que l’idée de nommer son jeune secrétaire à la cure de l’Anse-au-Griffon germa dans la tête de l’évêque. Il connaissait bien l’homme. Son choix fut grandement influencé par deux raisons : la première relevant du fait qu’il lui apparaissait essentiel qu’une paroisse ne demeure jamais longtemps sans pasteur et la deuxième, il souhaitait voir s’éclaircir cette histoire de cloches sonnant à toute allure lors des funérailles; surtout que le phénomène ne fut entendu que par ceux qui n’habitaient pas les lieux.

Afin de régler le problème de la sépulture du chanoine, le prélat crut de son devoir de lui ouvrir la crypte de l’évêché. Comme aucun parent connu ne lui survivait, qu’aucun testament n’indiquait une route à suivre, là résidait la seule solution. Il prit tout de même la précaution de demander à l’abbé Archambeau de vérifier auprès des marguilliers de la paroisse si des éléments subsidiaires n’allaient pas, un jour ou l’autre, venir contrarier la décision.

Le conseil de la fabrique dut se réunir sous la responsabilité de Léo, car en plus de la mairie il siégeait là aussi. Les autres membres, après consultation, ne purent apporter davantage d’éléments sur les dernières volontés du chanoine tout comme ils ne lui connaissaient de parenté ni proche ni éloignée.

- À moins qu’Angèle en sache plus que nous, lança Émile.

Une servante de curé peut sans doute avoir appris des choses même si, comme pour la confession, il était exigé de celle-ci au-delà de la discrétion, qu’elle ait les yeux fermés et les oreilles bouchées. Et Angèle, c’était reconnu, en donnait plus qu’on en demandait. Il faut savoir qu’elle s’occupait également du bureau de poste, bureau de la malle comme on l’appelle dans ce coin de pays, et que là aussi on en apprend beaucoup sur tous et chacun.

- Ou bien Arthur, renchérit le père Guillemette.

Cela jeta une douche d’eau froide sur l’assemblée. Un à un, les femmes à cette époque ne pouvant assumer le rôle de marguillier, on les reléguait chez les dames de Sainte-Anne, donc, un à un, assis autour de la table en pin au beau milieu de la sacristie, se toisant, on évitait de prendre la parole trop occupés à se gratter le menton ou replacer un faux-pli du pantalon.

La tension ne pouvait être plus palpable. À trancher au couteau mais l’endroit ne s’y prêtait vraiment pas. C’est alors que l’on entendit des pas résonner dans le parvis. Unanimement, toutes les têtes vissées sur la table se tournèrent vers la porte qui s’ouvrit.

- Un drame vient de se produire, annonça Angèle dont le visage, d’habitude impassible, avait pris un coup de fantôme.

Elle leur apprit que le cercueil du chanoine Boudreau avait disparu.

…à suivre…

mardi 6 décembre 2005

Le cinquantième saut de crapaud



… la suite…

Une fois le sous-entendu lâché, Arthur quitta le magasin général et regagna sa maison. Il monta à l’étage s’asseoir sur sa chaise berçante. Elle donnait sur une fenêtre, à l’est. Le soleil à son meilleur. Lui chauffait le dos, le jour, y laissait passer des rayons de lune, la nuit. Il pouvait, des heures et des heures, seul, silencieux, une tasse de thé à la main, écouter les craquements de la structure de sa demeure à partir de la pièce qu’il préférait entre toutes.

Jamais personne n’y était entré. D’ailleurs, le bedeau n’invitait aucune âme qui vive. On ne saurait dire, toutefois, pour les âmes mortes, en autant que l’on accepte qu’une âme puisse mourir. Selon lui, les âmes des défunts prenaient un malin plaisir à s’arrêter chez-lui. En faisait-il une collection, on ne le sait pas? Chose certaine, les insinuations d’Arthur alimentaient la croyance.

Il avait surpris tout le village en n’assistant pas aux funérailles du chanoine Boudreau même si c’est lui qui, trop rapidement selon les dames de Sainte-Anne, avait ouvert les portes de l’église et préparé le nécessaire pour la cérémonie. L’évêque de Gaspé, en grandes pompes funèbres, célébra la messe, accompagné de tout le gratin ecclésiastique régional. Il y avait tellement d’invités que plusieurs paroissiens ne purent trouver un banc disponible. Les chanceux, les acheteurs de places privilégiées, racontèrent par la suite que l’homélie de Monseigneur Granger fut touchant. Les bonnes sœurs de la Charité pleurèrent le départ d’un curé dévoué, disponible sans ménager tous les épithètes inimaginables saluant les mérites de cette âme qui dès lors les regardait du ciel, les aspergeant déjà d’indulgences, pour l’occasion entièrement plénières.

Léo, le maire, lut péniblement une épître. Et pour le reste de la liturgie, on s’en remit à l’abbé-ci et l’abbé-ça. Quelqu’un s’en offusqua? Aucunement.

Sauf qu’une fois rendu à l’offertoire, surprise puis consternation générale, on a le général facile à l’Anse-au-Griffon, les cloches se mirent à se balancer le grelot comme ce n’était pas possible. L’évêque fut décontenancé. Les diacres, sous-diacres et autres soutanes ne comprenaient pas que le bedeau puisse errer à ce point, surtout en une occasion aussi rarissime. Sauf que le bedeau, eh! bien il n’y était pas. Il ne brillait pas par son absence, il se faisait chauffer la couenne bien installé dans sa berceuse, en haut de sa maison, en haut de la côte. Fait encore plus étrange, personne de la paroisse n’entendait le tintamarre des folles envolées du clocher. Le spectacle ahurissant ne semblait être offert qu’aux gens de passage.

L’évêque, replaçant candidement sa mitre et voulant ne pas trop se faire remarquer, de son doigt bagué signifia à un enfant de chœur qu’il souhaitait lui parler. Le jeune, retenant sa trop longue robe d’apparat, évidemment rouge pour la circonstance, se dirigea vers le prélat.

- Mon fils, allez demander au bedeau de cesser immédiatement ce vacarme.
- Mais lequel, Monseigneur?
- Les cloches.
- Mais on ne les entend pas, mon père, dit le jeunot qui ne cessait d’examiner les atours dorés brillant sous l’éclat des cierges allumés.
- Tu n’entends pas que les cloches sonnent à tout rompre?
- Non, Monseigneur.

Et l’enfant de chœur reprit sa place aux pieds de l’autel après avoir bien regardé l’évêque, se demandant si tout allait rondement dans sa tête.

Ça chuchotait à plusieurs endroits de la nef, mais uniquement du côté où s’étaient installés les invités venus de l’extérieur de la paroisse. On se lançait des regards obliques remplis de points d’interrogations. Pendant ce temps-là, le clocher s’exclamait tellement qu’il devait être rouge de rage car les bruits qui en ressortaient, laissaient vraiment à penser que l’hystérie s’était emparée de lui.

Une fois le service achevé, l’évêque Granger, pressé de se départir de tout son attirail vestimentaire de circonstance, négligeant de saluer les paroissiens, s’engouffra dans sa limousine pour disparaître dans une nuée de monoxyde de carbone étouffant les officiels encore sous le choc des cloches, puis d’un départ ressemblant davantage à une fuite.

Au loin, dans le haut d’une maison délabrée, sur le visage d’un Arthur aux yeux fixes et impavides, se traçait un rictus circonflexe…

…à suivre…

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