vendredi 18 avril 2025

Si Nathan avait su... (26) Revu et corrigé

 


- Hein ! T’as pas la télévision ? Ça se peut pas.
- Benjamin n’est pas le seul, chez moi aussi on n’a pas la télévision, répondit Chelle au jeune garçon frondeur cherchant à se moquer ou du moins à déprécier le plus jeune de l’école..
- Toi la sauvageonne je comprends, mais un gars normal comme nous autres peut pas vivre sans télévision, reprit le plaisantin.
 
La scène se déroule dans la cour de récréation à l’arrière de l’école des Saints-Innocents lessivée par une pluie d’automne arracheuse de feuilles qui, décolorées, s’imprègnent sur l’asphalte de cet espace donnant sur des terres à perte de vue.
 
Madame Saint-Gelais, la directrice, avait soigneusement réparti le temps de récréation en deux groupes distincts devant s’approprier l’espace, (à la suite de quoi les élèves de maternelle pourraient se rendre dans la cour) : d’abord les petits, puis les grands. Ceci provoqua un nouvel accrochage avec Abigaelle, celle-ci tenant à ce que son groupe puisse sortir à l’extérieur selon l’horaire des «petits» - l'éducatrice utilisait plutôt les «plus jeunes» - car elle ne souhaitait pas que ses élèves fussent marginalisés dès leur entrée à l’école primaire.     Ce n’est pas dans les habitudes de mon école avait insinué la dame en fauteuil roulant, mais je vais examiner cela de près.     Ce à quoi l’éducatrice répondit qu’elle n’aurait pas à consacrer de temps à la question puisque sa décision était prise, les élèves du pré-scolaire iront dehors en même temps que ceux des 1ière, 2e, 3e et 4e année. Pour contrer une réplique, elle ajouta qu’elle-même les accompagnerait autant l’avant-midi que l’après-midi.
 
Les enfants manifestent parfois une forme de méchanceté qui n'est souvent que l’écho de ce qu’ils entendent autour d’eux, soit à la maison, soit à l’école. Malgré les interventions des éducateurs, certains de leurs propos malveillants deviennent balivernes qui se répandent sans qu’eux-mêmes sachent précisément l’intention qui pourrait y être dissimulée. D’autres s’incrustent, deviennent avec le temps des vérités même si elles n’ont jamais été vérifiées.
 
C’est un peu ce qui arrive à Chelle dans la cour de l’école des Saints-Innocents. Ne pouvant cacher ses longues tresses noires, ses originaux habits colorés, sa manière de parler tout à fait personnelle souvent imprécise, elle est devenue la cible de quolibets, de moqueries. Le fait qu’elle soit cette autochtone vivant au bout d’un rang sans nom, sans numéro et sans asphalte attise les railleries principalement menées par ce Patrick dont le physique imposant semble créer une aura auprès des autres enfants, l'autorisant même à semer un climat de crainte sur une bonne partie des élèves. Son statut de plus grand, plus costaud parmi les petits lui confère une notoriété que plusieurs autres souhaiteraient posséder sans doute pour mieux se défendre des fanfaronnades du fils de Monsieur le maire du village. Benjamin n’y échappe pas. Ses longs cheveux ébouriffés, son allure laissant croire qu’il vit continuellement dans la lune, son désintérêt pour les jeux et les activités des autres garçons - rappelons qu’ils sont majoritaires dans le groupe pré-scolaire ainsi que dans l’ensemble de l’école - mais surtout, le fait de continuellement s’isoler avec Chelle dans cette cour de récréation sans limites autres que les immenses terres courant vers l’horizon sans aucun obstacle les en empêchant dès le mois de septembre, alors dégarnies de leurs longs corridors de maïs, ceux des champs de Daniel.
 
Située au bout du village à quelques arpents de l’église paroissiale, longtemps cette école aura servi de modèle architectural pour les villages environnants. Les responsables de l’époque avaient tenu absolument à ce qu’elle fût l’orgueil du patelin, et pour se faire ils invitaient les membres de la communauté à perpétuer cette réputation en participant activement à son entretien lors des changements de saisons : nettoyer, installer les bandes ceinturant la patinoire en hiver, arroser les deux glaces, l’une servant aux joueurs de hockey l’autre pour le patinage libre. Au printemps, on adaptait l'abri des patineurs pour en faire un espace de rangement, et on l'utilisait comme «cabane» pour les sports d’été qui approchait. Plusieurs parents se partageaient les heures de surveillance, veillant à éteindre les lumières extérieures une fois les activités terminées.
 
Le président de la commission scolaire s’enorgueillissait de l’engagement communautaire de la population y voyant là une motivation à conserver l’excellente réputation du village des Saints-Innocents.
 
Depuis son ouverture, la cour de l’école aura toujours été le point de chute, le point de ralliement de la jeunesse, ancêtre des maisons de jeunes qui allaient bientôt voir le jour. La sirène du village annonçait le couvre-feu. À 9 heures sonnées, il fallait rentrer à la maison.
 
Une autre dispute s’infiltra dans la relation déjà tendue entre la directrice de l’école et Abigaelle. Elle concernait aussi la cour de récréation. L’éducatrice travaille actuellement à sa thèse de doctorat en enseignement pré-scolaire, pour cela elle s’appuie sur les travaux de deux grandes pédagogues : Pauline Kergomard, considérée comme la véritable fondatrice de l’enseignement pré-scolaire en France - à la fin du XIXe siècle - malgré le fait qu’on utilisait toujours le vocable «école maternelle» ; la deuxième et non la moindre, Maria Montessori qui fut médecin et pédagogue. Une française et une italienne qui, à elles deux, ont installé l’idée fondamentalement importante de l’enseignement adaptée chez les enfants en âge de fréquenter le circuit scolaire.
 
L'éducatrice avait annoncé à la directrice qu'une cour d'école ne doit pas strictement être un endroit de pause, de changement d'air, mais plutôt s'inscrire dans la démarche éducative. Réorganiser le lieu, l'adapter et en faire un outil pédagogique cela fait partie de sa réflexion et bientôt elle aura des suggestions à présenter au personnel enseignant.
 
Abigaelle en avait sérieusement discuté avec le président de la commission scolaire quelques jours suivant l’appel du ministre qui la lui recommandait. L’enseignement pré-scolaire devait absolument subir une cure non pas de rajeunissement, mais de cohérence s’inspirant des courants pédagogiques actuels, ceux des méthodes nouvelles qui, se répandant en Europe, remportaient de vifs succès.
 
La pédagogie n'est pas strictement une affaire de manuels scolaires, de règles de discipline, elle doit participer à tous les gestes, décisions et actions au centre desquels l'idée que l'enfant, notre raison d'être, a droit au meilleur des connaissances modernes, autant en pédagogie qu'en psychologie. Elle appuyait ses arguments sur le fait que, inscrite au doctorat, cela lui ouvrait de nombreuses portes autant au pays que dans une foule d’universités étrangères, ce qui lui permettait de documenter les actions à privilégier.
 
Le président en fut ébloui, cet homme qui consacrait sa vie à une forme d’auto-congratulation dans le but avoué d'éblouir les yeux des villageois par son côté hyper moderne, bien qu’il lui eut été difficile de présenter les idées nouvelles à travers un discours cohérent. Il s’aperçut rapidement qu'un couloir de communication avec sa nouvelle enseignante pouvait être porteur de bonnes choses et, de facto, lui permette de fragiliser une directrice d’école qu’il jugeait pour le moins vieux jeu.
 
                                            **********
 
Si on suit le chemin devant l’école, d’un côté on retourne vers le centre du village, de l’autre cela nous mène à la route, direction la grande ville. L’urbanisme du village ayant toujours été laissé à la discrétion des propriétaires eux-mêmes, c’est sur l’artère principale que les locaux abritant les services essentiels s’installèrent : le bureau de poste, la caisse populaire, les cabinets du notaire et du médecin, le marché général qui, un jour, s’associa à une bannière alimentaire fort connue en ville.
 
Avec les années, les agriculteurs ayant laissé la terre à leurs descendants s’installèrent au village, y construisant des maisons plus petites que celles qui champignonnent dans les rangs, ce qui créait des embranchements qu’ils nommèrent chacun de leur patronyme, le tout donnant sur la rue principale. Pour éviter des «chicanes de clocher» le conseil municipal imposa, par décret, un nom, le même que la majorité des rues principales à travers le pays : rue Principale. Encore aujourd’hui, la géométrie du patelin n’a pas beaucoup changé. 


Rue Principale
                                         
 
L’école jouxtant l’église paroissiale est le dernier bâtiment qu’on croise avant de traverser, sur une courte distance, un boisé mal entretenu, éclairci à un point tel que les arbres ayant survécu aux salages de calcium des hivers ressemblent davantage à de maigres squelettes desséchés, figés dans les derniers remparts menant à la route provinciale qui fuit vers la grande ville.
 
La  tranquillité des lieux qu'allait apprécier les personnes âgées n'étant pas dérangées par les inévitables bruits entourant une école, profitant ainsi d'une calme retraite fut un argument majeur quant au choix de l'emplacement de la future école. S'ajoutèrent, inévitablement, les ragots des mauvaises langues qui alimentaient les discussions préalables à la décision d’y construire l'école primaire. Que le choix de cet emplacement ait résulté d’un délit d’initié mit un certain temps à se dissiper, la promesse que cette école serait unique au point de vue architectural l'enterra définitivement.
 
Le président de la commission scolaire de l’époque, propriétaire du fameux terrain que tous appelaient celui «du bout de la rue» ainsi que l’autre situé en face, sur lequel une maison avait été construite quelques années auparavant, proposa d'en réduire sensiblement le coût ; tous comprirent qu'il s'agissait peut-être là d'une tentative pour étouffer les papotages. Il faut dire que ses différents appuis facilitèrent la transaction à laquelle certaines conditions furent attachées et que Monsieur le notaire Grandmaison colligea officiellement.
 
Abigaelle, ayant loué - dès son contrat signé avec la commission scolaire - la maison face à l’école, bénéficie de l’éloignement du centre névralgique de la paroisse, mais surtout du fait qu’elle n’a aucun voisin autre que... son lieu de travail. 

Cette maison baptisée fort peu originalement celle du «bout du village» possède une longue histoire… La locataire l’apprendra au fur et à mesure que son intégration dans la communauté déliera certaines langues. Il y a de ces secrets enracinés dans le temps, transformés en légendes, mais chose certaine, cette maison d’un bleu dont il est difficile de ne pas apprécier l’unicité, longtemps inhabitée à la suite du départ expéditif de ses derniers occupants n’aura cessé d’attiser les jacasseries. On n’a qu’à rappeler le fait que les parents continuent aujourd’hui encore d’interdire à leurs enfants de s’y intéresser malgré une attirance certaine pour les aventuriers. Toutefois, lorsque les gens apprirent que la nouvelle éducatrice en était maintenant la locataire, les racontars reprirent de plus belle…





dimanche 13 avril 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (19)

2011, année de naissance de Boris et Sophia, bien qu'on puisse imaginer Sophia (la sagesse) être le produit d'une conception anté-antérieure, LE CRAPAUD émergeait d'une longue - voire interminable - période au cours de laquelle réalité et irréalité s'entremêlaient, laissant place à ce qu'il appela «l'entre-réalité» : un recto fulguremment collé à la réalité et un second espace, verso, l'irréel énigmatique, parfois hermétique dans lequel il craignait tituber comme dans un quelconque trou noir ésotérique. 

2011, année de l'achèvement de ce poème à classer parmi les plus obscurs que LE CRAPAUD ait écrits, aura été, au-delà de son aboutissement, une ouverture élargissant sans cesse son expansion vers une poésie plus... flottante : entre ceci et cela, marqué d'un intérêt pour ce qui «est» présent dans cet espace gravitationnaire séparant le recto du verso.

2011, je venais de quitter Montréal pour m'installer à Saint-Pie, les grandes marches dans les ruelles de la métropole laissant place à celles de la campagne. Quitter la grande ville pour la campagne ne va pas sans adaptation, sans bouleversements. BORIS a été conçu à Montréal, achevé à Saint-Pie. Le camelot a bel et bien existé. Le journal populaire de Montréal en fit mention en 2004. L'histoire eut un effet certain sur la population du quartier Hochelaga-Maisonneuve où j'allais bientôt résider. On retrouva le cadavre d'un jeune garçon qu'on croyait évanoui dans une ruelle parallèle au Boulevard Pie-IX, ruelle menant de Sainte-Catherine à Ontario, cela provoqua émotion et inquiétude. On apprit assez rapidement la cause du décès : le camelot souffrait d'une maladie dégénérative qui caractérisait sa physionomie de manière particulière. Les gens, ceux qui le connaissaient et les autres, s'avançaient pour dire que la pâleur de sa peau le rendait quasi imperceptible, on pouvait voir à travers lui. Le sac rouge qu'il transportait contenait les journaux du matin qu'il distribuait en arpentant toujours les ruelles, aux mêmes heures et selon un trajet rigoureusement identique. La blancheur diaphane, translucide enveloppant le corps du camelot lui donnait une apparence cireuse. Demeura un détail. Insignifiant peut-être, mais pas pour le CRAPAUD qui, à son arrivée dans la grande ville, tombait à un moment opportun : un fétiche accroché à son poignet. Fétiche devenu marionnette par l'imagination de celui qui découvrit là une extraordinaire muse le conduisant aux portes de «l'entre-réalité».

La version d'aujourd'hui, revue et corrigée, rejoint davantage, je crois, l'aura de l'époque.

**** ****

 


Boris
 
peut-on? 
aux portes d’un fleuve en partance vers le Japon
brancher le silence sur pause

doit-on? 
exiger une couleur particulière
celle d’un enfant de cire au corps numéroté en binaire

fait-on?
universel celui qui n’est plus
qui parlait à une marionnette
                                   Boris
prénom qu’il lui avait donné
 
marionnette incognito révélée sur photos sépia
épinglées en chambre noire
sur papier émeri, scotchées
retrouvées aux pieds de sa figure de plâtre

un camelot mort
auto-piétiné
camelot de cire au corps tatoué de chiffres
que Boris aurait utilisés
pour nommer celui qui le tirait par les fils

 

Sophia,
traversant le chemin des nuages
                                            des remuages
éthérée, voilée 
pour que le temps fasse du sens
l’attendra au centre des colonnes grecques

Boris
déjà n’a plus la figure in couleur pierrot
ne défonce plus les rues de son carrosse
traîne le soir sur des places publiques 
comateuses à rendre fou la foule

il virevolte,
drille aveugle
angle mort à portée de pas

ombre effacée couverte d’ébène
sabots du contretemps

vouloir devenir cheval de bois
atrabilaire insane jobard
nourri à la vésanie des nuits
assailli par mille succubes
poussifs dans leur infernale course
inaptes à déchiffrer un enfant mort


Boris, marionnette déséquilibrée, 
cavalier boiteux sur cheval de bois
cruellement, tel un jésuite nocturne, 
incompréhensiblement gris et maussade
s’asphalta, 
englué dans l'impuissance du fleuve en attente,
lorsque le camelot tomba
sous les abris de l’automne
sacoche rouge au flanc opposé 
pleine, encore, des journaux matinaux
Boris marmonne des onomatopées
calfeutrées de feuilles mortes 

à peine entré dans la vie il meurt
de loin, dans de lents demains
une marionnette au regard fixe
enfilée à son poignet gauche

quelqu’un sur lui se penche
hurlant des insanités attendues 
semblables recopiées
toujours les mêmes
lorsque mourût le camelot
funeste haïku inachevé
sur le miroir d’un grand fleuve innommé
orientalement en marche
où s’édifiera une lugubre cérémonie


Sophia, hautement vêtue
au-dessus des nues azurées
du bout de ses doigts fins et invisibles
le transporte au-delà des fils actionnés
au-dedans de l’au-delà fantoche
l’imprègne de couleur origan
effleure le regard
mathématiquement chiffré
d’un enfant raidi


et le camelot flotte parmi huit idées perdues
entre les os et sur les os, inconnu
en route vers les eaux glacées d’un pays nippon
où se cachent d’intemporelles marionnettes

et flotte cet enfant mort
cadavre ossuaire
il flotte
d’immuable à imperméable
nouveau pensionnaire du guignol
Boris au poignet,
Sophia, l’obscure inconnue, au cœur
le camelot de cire tel un Icare sans ailes
repose là  tout à côté, tout juste là
dans le silence qui a fermé ses yeux
alors que la carte du Japon déchiffre les cieux

- Boris, je te suivais dans le peu de pas que la vie m’a donnés
tu me suivais dans le peu de mouvements que ma main articulait 
je te vêtais des mêmes habits, semblables à ceux de tes premiers jours, 
de mes derniers jours 
nous nous suivions dans d'aveugles labyrinthes, 
des avenues empruntées aux nuits à même les matins, 
toujours les mêmes         je me fatiguais à me lever,
à refixer à mon poignet tes fils flasques 
à repartir vers les enclos de ma ville, toujours, 
toujours la même sacoche rouge accrochée au bras,
regard bleu vers un soleil timide, 
sourire malade des souffrances grouillant dans mes os         
je racontais, tu m’écoutais Boris, 
leucomes dans tes pupilles agrandies
et noires et immobiles et inertes,
regard dilaté          je te parlais avec des mots-images imaginaires
cueillis à      l’ a b é c é d a i r e       de mes incertitudes -

                    comme les kilomètres sont courts 
                    à entendre les marionnettes se taire 
                    suspendues à des chevaux de bois

et Sophia
dans de grands mouvements espagnols et musicaux
raconte en langage inconnu
celui des médecins ne connaissant des maladies que les mots
trop peu les souffrances enfantines

                    comme les kilomètres sont courts 
                    quand Sophia exhalant des étrangetés anonymes
                    dira la mort à la vie qui s’en va


- je te parlais à toi Sophia dont je ne connaissais ni le nom ni la provenance   te disant ma souffrance parce qu’une mère, un père ne pouvant la recevoir, trop  emprisonnés dans les filets de leur angoisse 
me disaient de te parler à toi Sophia, te dire je ne sais quoi 
avec des mots en cire, ceux d’un enfant qui meurt, te dire le mal 
qui chatouille mes os se préparant à me catapulter hors de moi-même,
me déposant comme le feraient trois notes de violon 
sur de longues remontées vers où je ne croyais pas aller si rapidement, 
une marionnette vissée à mon poignet dans ce si froid matin automnal, 
les chiffres d’un matin mauve que l’on reconnaît bien
il se lève du même côté, toujours le même côté,
où on sent l’entre-réalité entrer, 
les chiffres discutant entre eux             tout est entre tout -
 
                    la mort est un immense courant d’air 
                    que des fenêtres asymétriques calfeutrent 
                    sur la patine des ruelles 

la première à voir venir la tête d’un cortège sifflant

                    la mort a enrobé le camelot de cire 
                    crevé les yeux révulsés 
                    d'une marionnette flasque 

desquels des morceaux d'âme s’échappaient


- je ne sais pas ce qu'est une âme, on ne me l'a jamais appris, 
jamais tu ne me l'as dit Boris, tu ne parlais pas, tu ne me parlais pas, 
c'est moi qui parlais,
que moi qui te parlais Boris      je ne sais pas c'est quoi la mort.
Un satellite bleu qui s’éteint?
je sais encore moins, Sophia, ce conte dans lequel les anges,
tels des éclairs de brouillard placardés sur le vent, 
récupèrent des morceaux d’âme       suis-je toujours un morceau d'âme?   
je suis où je ne sais pas
il y a entre Boris et moi,
dans une gestuelle indéchiffrable, un milimétrage sans mesure,
d’éternelles incompréhensions...
une clôture barbelée comme aux murs d’une prison…
une ruelle fragile comme la prise stérile des glaces sur les eaux du fleuve… 
des regards ternes comme des huit inversés, verticalement perdus…
des poteaux délimitant les mécaniques mouvements de mon bras… 
des géants peureux…
des grouillements gutturaux de chats… 
des couinements monocordes d’écureuils…
d’interminables tournoiements d’oiseaux avides de croûtes sulfurées… 
des ordres et des mots d’ordre… 

une hiérarchie uniforme du bien 
souillant le mal 
dans l’obscure clarté du matin
triangulant les axes et les parallèles d’un quadrilatère sphérique -

 

sont-ce?
les sons qui font les mots, y donnent sens
comment?
la mort peut-elle s’inscrire ici
et, ailleurs si proche, s'absenter
devenue ombre blafarde autour d’une marionnette triste
goutte de néant sous son oeil droit


- Boris, t’en souvient-il ? Comment ne peux-tu plus t’en souvenir? 
Nous passions de blanc à noir     
tu te réfugiais dans l’ébène des chambres noires
continuellement enfermées sur nous      alors, 
je te gardais précieusement
j’avais peur… ton silence me protégeait de ce que je ne savais pas
j’avais mal…   ta présence mettait du silence sur mes os,
des eaux à mes yeux qui séchaient en pleurant, 
ne sachant trop qui devait moins souffrir   
Boris, j’ai appris à avoir mal avant toute autre chose
                                                                         et les autres choses 
ne sont jamais venues à moi que dans l'artificielle clarté de ma vie,
                                                                                                                de mes jours, 
                                                                                                             de mes nuits… 
j’ai appris que les mots n’ont aucun sens, des sons aphones… 
des squelettes de la réalité…
je ne saisissais rien de rien, rien à rien, 
ni les uns ni les autres…
que d’évanescentes musiques au bout d'interminables corridors-prisons
au milieu desquels se désarticulaient de longues envolées d’oiseaux libres… et des chiffres, 
des chiffres encore 
et nombre de chiffres sur des gens inconnus d’eux-mêmes           
qui me regardaient piteusement de leurs regards rayons-x
parlaient toujours autour de moi avec leurs inquiétants concettos
dont je ne saisissais pas les symptômes…
puis s’en allaient, quittaient,
revenaient pour ensuite encore me quitter à la vitesse de la couleur…
j’ai ainsi appris à compter les gens, les couleurs blanches,
les murs d’oiseaux, les musiques, celles bourrées de notes blanches…
avec toi, Boris, ma seule présence
mon colostrum… -

                    sur le fleuve les horizons s’évanouissent
                    les couleurs se boient entre elles
                    quelque part entre blanc et gris et le gris-blanc

sait-on?
distinguer l’eau d’un fleuve des autres eaux
plus loin, 
encore et toujours plus loin 
devenues couleurs et musiques




Sophia trace du blancpuis du gris


- je n’arrive plus à voir même si je regarde dans la direction contraire, 
celle indiquée, à l’union statistique réservée aux autres
celle d'une verticale et d'une horizontale ,
pour ceux qui n’ont pas ma cataracte,
qui peuvent lamentablement se traîner vers ce qui m'est interdit…
moi, enfermé dans une camisole isolante, 
baptisé dans l’eau d’une source tarie, 
secouru des limbes, 
vivant ma souffrance laciniée 
enroulée à mon poignet cravassé, à ma cheville gercée
dès lors  je pris parti pour le mutisme, intégral, obstiné
ne parlerai plus que par les yeux.
Secs.
Sans eaux.
Je serai un ensemble d’os, de sons sans sons, 
n’exigerai plus qu’une marionnette. 
Sans fils.
Sans regard.
Noire. 
Pour mon poignet, le jour.         Ma cheville, la nuit.
Boris, je te savais déjà dans ma vie, 
autant j’imaginais Sophia, hors de ma vie
elle qui, déjà, exsudait de moi s’installant entre les chiffres,
confortablement régularisée, prête à attendre. 
Qu’attendre.
Attendre l’attente et lui demander à son tour d’attendre aussi. 
Regarder par les yeux vitreux de Boris 
dont on voit bien qu’ils ne bougeront jamais, cristal sous roche.
Au coin des ruelles sombres et sales 
je verrai qu’attendre n’a de sens que si rien ne vient. -


De formidables bruits de sabots se précipitent
hors des catacombes, hors des océans
personne ne les reconnaît
seul ne les entend
qu’un camelot gisant dans la cire du sans rien dire
tel un soliflore
la tête penchée de côté
il tend une main blanche
ouverte
à l’immuabilité
à une marionnette noire
une sacoche rouge tranche sur le blanc du lit

                    les architectes universels dessineront
                    avec des crayons de cire
                    sur un corps immobile
                    toute une série de chiffres nubiles


- la décision de ne plus ressentir mes souffrances, 
ne les reconnaître que par les yeux des autres, 
les insensibiliser puis   les nommer… Boris.
Et on racontait… me racontait… je n’écoutais pas, je n’écoutais plus déjà.
Je regardais au-delà des murs jetant mes yeux sous les eaux du fleuve,
fleuve que personne ne voyait, ne s’attardant, 
ne s’intéressant qu’à ma bizarrerie.

Mes parents-architectes s’immobiliseront devant moi
ne reconnaîtront plus mes odeurs        sentiront que je suis devenu
un être des ruelles aux gestes mécaniques,
amoureux fébrile d’une marionnette noire rêvant d’un cheval de bois 
et d’une silhouette immatérielle
frôlant dans l’azur quelques morceaux d’âme égarée dans l’entre-réalité…
 
 
2 septembre 2011
414





jeudi 10 avril 2025

Un peu de politique batracienne... (23)

 




En plein coeur de la campagne électorale LE CRAPAUD s'intéresse davantage au sort du club de hockey les Canadiens de Montréal, à ses surprenants succès, lui qu'on éliminait dès le début de la saison, aux résultats apparaissant selon certains, précoces, pour d'autres, inattendus, sachant tous pertinemment qu'au final ça se joue dans l'action, durant le temps de jeu et que les gestes surpassent les paroles.

Ce qui est intéressant avec nos Canadiens, en plus de toute l'histoire qu'ils charrient avec eux et qu'ils assument, les gloires aussi, ce sont les attitudes autant individuelles que collectives de ce groupe d'athlètes soudé comme une équipe doit l'être, c'est-à-dire appliquant tous les jours l'expression UNUS PRO OMNIBUS, OMNES PRO UNO - Tous pour un, un pour tous. Un groupe hétéroclite comme jamais dans son passé il le fut. 

Tout aussi intéressant, cet appui quasi inconditionnel des partisans qui depuis avant Maurice Richard jusqu'à Nick Suzuki maintenant n'aura cessé de se conglomérer ; lui, assis près de l'autre, s'exprimant dans une même ou une autre langue ; ce partisan, cette partisane portant fièrement le jersey de Cole Caufield, ce jeune américian dont l'amour du public n'a jamais cessé malgré l'arrivée du jeune magicien sur glace, ce «virevolteur» américain à l'allure juvénile, qui impressionne en alimentant de passes savantes ce grand Finlandais qui semble devenir de plus en plus un Canadien pure laine...

Je pourrais continuer ce billet devant porter sur la politique pendant mille mots encore, mais je voulais tout simplement établir une sorte de parallèle entre le hockey et la campagne électorale fédérale qui s'achèvera le 28 avril prochain. Amusez-vous à choisir une équipe, qu'importe la couleur, faites des prédictions, monter une cédule, choisissez vos joueurs, intervertissez-les, faites des échanges s'il le faut, mais veillez surtout à protéger votre culture, votre structure et vos valeurs pour entrer dans la «game».

Le 16 avril, mon choix est déjà fait : entre le dernier match des Canadiens au Centre Bell les opposant aux Hurricanes et le débat des chefs en français, ça sera le match de hockey. Sans hésitation aucune. Je ne dis que le lendemain, curieux comme je suis, un regard rétrospectif sur les grands moments du débat ne m'y conduira pas. Sans rien prédire, il ne faut pas posséder la «tête à Papineau» pour s'attendre à une attaque à 4 contre 1 - le 1 étant monsieur Carney qui trône en haut des sondages d'opinion - la cible parfaite, la statue à déboulonner pour espérer que les choses bougent dans une autre direction. Tirer à boulets rouges sur le candidat libéral ne servira à rien puisque plus de 60% des électeurs ont déjà fait un choix et semble-t-il, irrévocable.

À ce moment-ci je tiens à revoir ma prédiction faite en début de campagne à l'effet que le prochain gouvernement sera minoritaire et dirigé par le Parti libéral du Canada. 

En ce 10 avril, à moins de trois semaines du jour du vote, je corrige le tir : 
le prochain gouvernement canadien 
sera MAJORITAIRE et dirigé 
par le PARTI LIBÉRAL DU CANADA.

J'annonçais, fort subtilement d'ailleurs, ne ressentant pas la fibre canadienne gargouiller dans mon intérieur, j'allais inévitablement voter pour le candidat du Bloc québécois dans ma circonscription. Je disais aussi ne pas être en mesure d'avoir une opinion sur le NPD et le Parti vert, raison invoquée, ignorance.

Je me suis amendé. Pour se faire, écouté la rencontre entre 3 journalistes de Radio-Canada et les 5 chefs des partis ayant au minimum un député élu au parlement fédéral, n'en déplaise à monsieur Bernier. 

Langue de bois... lieux communs... lignes écrites à l'avance, surlignées et répétées jusqu'à épuisement des stocks... attaques dissimulées ou ouvertes... la liste s'allonge, mon intérêt s'amenuise. Jusqu'à l'arrivée du dernier, le chef du Parti Vert du Canada, Jonathan Pedneault. Rafraîchissant le type. Réaliste aussi. Il a remis en selle l'environnement qui dégringole de manière vertigineuse dans l'intérêt des électeurs ayant plus le nez collé sur le «here and now» que sur ce qui devrait, à mon point de vue, nous rassembler, l'avenir de la planète... notre avenir à venir.

Le 28 avril, ni le Bloc québécois ni le NPD ni le Parti vert, aucun de ces trois partis pourtant légèrement situés à gauche sur l'échiquier politique, aucun ne sera appelé à former le gouvernement, encore moins l'opposition officielle. Ils seront des miettes éparpillées ici et là dans l'ad mare usque ad mare, leur sera ainsi difficile d'agir peut-être... parfois... si l'occasion se présentera... réagir, mais ils continueront pour le premier à porter la voix du Québec dans le parlement sourd d'Ottawa, pour le deuxième possiblement devenu exsangue à promouvoir des mesures sociales qui ne se réaliseront jamais et le troisième, si par chance il pouvait s'en réchapper un - et je souhaiterais qu'il soit ce monsieur Pedneault - à nous rappeler que la planète chauffe et peut-être davantage maintenant que la situation étatsunienne se précise, que les forces revendicatrices seront de plus en plus étouffées par la fumée du charbon et les polluants atmosphériques... et notre apathique inaction.

Je vais voter Vert. Oui. 
Par conviction ? Oui. 
Surtout pour me rappeler encore et encore que c'est aujourd'hui que demain se construit.


Jonathan PEDNEAULT

jeudi 3 avril 2025

Si Nathan avait su... (25) Revu et corrigé


Don descend de la camionnette, s’amuse un instant à chatouiller la tête d’Ojibwée, jette un œil sur la Westfalia jaune stationnée dans sa cour puis s’avance vers le groupe installé sur le balcon. 
 
- Bonjour madame, on s’est bien occupé de vous ?
- Mademoiselle, si je peux me permettre. À la recherche du responsable de l’émission des permis de chasse et pêche, c’est vers vous qu’on m’a dirigée.
- C’est le bon endroit, répondit Don lui tendant la main. Vous savez qu’on peut émettre un permis de pêche sans restrictions, mais celui pour la chasse c’est un peu plus compliqué. La réglementation du ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche a un peu changé depuis que Madame la ministre a commencé à ouvrir des territoires de chasse en-dehors des clubs privés qui, vous le savez comme moi, sont réservés à des gens en particulier, dont les Américains. Dans notre région, c’est un peu différent de la Gaspésie ou du Nord, puisque nous sommes situés près d’une grande ville, l’intérêt est moins fort. Il y a quelques années des membres du conseil municipal du village ont créé comme une sorte de club privé sans être reconnu comme tel par les autorités pour réglementer l’accès à notre forêt. On a beaucoup de chevreuils par ici et on ne veut pas que des étrangers empiètent sur nos territoires. Le maire de l’époque était le fondateur, le président et le trésorier de ce club. Il a manigancé je ne sais pas trop comment, mais tous les permis étaient payés directement à lui qui imposait sa loi et ses tarifs. Ça allait même jusqu'à choisir les dates d'ouverture de la saison de chasse. Personne chialait ne voulant pas se priver de son gibier annuel. Un jour, et cela avant que je devienne garde-chasse et garde-pêche, la grogne parmi les gens a fait qu’un comité indépendant du conseil a été formé, c’est là qu’on s’est mis à la recherche d’un candidat pour s’occuper des permis et la surveillance du territoire.
- On vous a alors proposé cette responsabilité, avança Abigaelle.
- Vous voulez rire…      Don se tut, roula une cigarette tout en examinant cette jeune dame qui n’avait rien de commun avec les habitants de la région, mais l’avait rapidement reconnue en raison de la présence de sa mini-van dans la cour.      C’est une autre histoire… trop longue à raconter.
 
Le père de Chelle s’excusa pour entrer dans la maison, y demeurera quelques minutes qui parurent comme une éternité pour l’éducatrice ne sachant trop comment relancer une discussion univoque avec cette femme aux épaules gonflées jusqu’au cou, se balançant sur un pied puis négligemment sur l’autre, un sourire forcé barrant sa figure tendue.      Il revient tout de suite, le temps de ramasser les papiers à remplir pour obtenir les permis demandés.
 
Durant cet intervalle sans fin, l’ambiance étouffante comme une sécheresse subitement atterrie entre elles et dévorant tout, Abigelle fut subitement bousculée par le chien-loup bondissant du balcon à vive allure et se mit à courir en direction du boisé ; un intrus y passait dont Ojibwée n’acceptait pas la présence.
 
- Encore, s’exclama Chelle qui, retenue par sa mère, ne dévala qu’une seule marche de l’escalier duquel la chienne avait précipitamment sauté, la rage au cœur hurlée par des grognements terrifiants.
 
La scène figea tout le monde, sauf Chelle qui, regardant derrière elle vers la porte moustiquaire de l’entrée de la maison, vit disparaître une ombre.      Ce coyote devient de moins en moins farouche, avait dit une voix venue de nulle part.
 
Plutôt rare qu’un tel animal s’approche des humains leur préférant les rongeurs, les petits prédateurs parfois les animaux de compagnie afin de se nourrir. La présence du chien-loup l’a-t-il attiré, lui le coyote que certains surnomment «le chien qui aboie» et qui pourrait facilement être confondu avec le loup ? La voix mystérieuse ayant annoncé que le coyote devenait moins craintif voulait-elle dire que peut-être s’aventurerait-il une autre fois et plus près encore de la demeure ?
 
Don que le brouhaha extérieur avait ramené sur le balcon remit à l’éducatrice les documents demandés, sentait maintenant de son devoir de parler un peu plus de cette étrange incursion.      Vous savez que pour nous autochtones voir un coyote pourrait être une chance ou un mauvais présage. Lorsqu'on en croise un dans la nature, ça pourrait signifier qu'on doit être conscient des conséquences de ses actions ; si on fait quelque chose de mal à une autre personne, ça finirait par nous revenir. En voir un pourrait dire non seulement de repartir à neuf et d’abandonner ses peurs, mais, tout comme cet animal qui joue des tours, de profiter de la vie et de rire un peu plus. Ces rencontres invitent à voir la vie sous un autre angle, à progresser dans son stress et à trouver l’équilibre. Lorsqu'on en voit un pendant la journée, cela pourrait signifier qu'on ne prend peut-être pas la progression de sa vie au sérieux et qu'on devrait se concentrer sur ses objectifs. Cependant, lorsqu’un coyote croise votre chemin, ça pourrait être lié au fait de faire face à un grand danger.
 
- Fort intéressant ce que vous dites, mais est-ce que le coyote dans votre culture possède une signification spirituelle ou symbolique ? demanda Abigaelle qui ne cessait de fouiner vers le boisé afin d'apercevoir, si c’était possible de cette distance, l'énigmatique animal.
- Oui, les coyotes symbolisent la ruse, mais sont également associés au jeu, à l’intelligence, à la créativité, à l’adaptabilité et à l’instinct. Ils représentent également la sagesse et l’enseignement, par opposition à la ruse, et ce double sens fait allusion à un équilibre entre les deux. Mais cet animal puissant sert aussi de symbole de vigilance. Lorsqu’une situation n’est pas tout à fait claire, les coyotes mettraient en lumière ce qui est caché, nous obligeant à reconnaître nos propres mécanismes de défense. Et malgré leur réputation de destruction, le symbolisme du coyote est profond, spirituel et significatif.
 
Sur ces mots, Don invita Abigaelle à tourner les yeux vers le tipi où, tout à côté et sans qu’elle l’eut aperçu à son arrivée, s’élevait un totem. Elle savait très bien que chez les autochtones un animal spirituel s’avère être un guide qui vous apprend des leçons tout en vous assurant de rester sur le bon chemin de la vie. Un animal totem c'est aussi un guide spirituel que vous invoquez lorsque vous avez besoin d’aide ou de conseils. Celui-ci était à l’effigie du coyote.
 
Don acheva son explication :      Vous ne pouvez pas choisir votre animal spirituel, vous saurez cependant si un coyote est votre animal spirituel si vous résonnez avec cette créature ou si vous avez eu une expérience profonde l'impliquant. Ceux qui ont un animal esprit coyote sont heureux et abordent toutes les situations avec joie. Ils s’adaptent facilement à leur environnement et n’ont pas tendance à prendre les choses au sérieux. Cependant, ces personnes sont incroyablement sages et ne font pas aveuglément confiance aux autres. Un animal spirituel coyote apparaît lorsque vous prenez la vie trop au sérieux ou lorsque vous dressez une façade qui doit tomber. Il vous rappelle d’utiliser vos erreurs comme expériences d’apprentissage, de profiter des bonnes choses de la vie et que vous devez apprendre à vous adapter à de nouvelles situations. Nous avons dressé un totem coyote, en fait il s’agit de mon père lorsqu’il est venu s’installer ici en provenance de Sault-Sainte-Marie, parce que sa famille est joviale, sage et capable de se moquer d’elle-même, apprécie la confiance et est plutôt rusée. Un totem coyote porte chance et apparaît aux personnes qui ont du mal à s’adapter à de nouvelles situations, leur rappelant qu’ils peuvent tout gérer. Je ne veux pas vous embêter avec mes propos mais pour nous de la grande famille ojie-crie le coyote est considéré comme une créature surnaturelle qui change de forme. Il peut être à la fois un malfaiteur et un créateur, mais toujours symbole d’intelligence, de sagesse, de secret et de ruse.
 
Ojibwée revint du boisé l’air contrit, reprit sa place sous la chaise de Chelle qui lui dit,     il reviendra c’est certain si sa mission n'est pas remplie...


    

samedi 29 mars 2025

Un poème de mon ami Daniel CYR

 


Daniel a retravaillé ce texte poétique qui date de quelques années déjà. Avec son autorisation, je vous l'offre.


                                                  Les Larmes du Ciel

                                            - Méditation sous l’averse -
 
La pluie tombe.
 
Elle tombe, infatigable et lente, comme une plainte immense venue du ciel. Elle descend, perle à perle, goutte à goutte, du front soucieux des nues, et chaque larme qu’elle verse semble contenir un soupir d’étoile ou un adieu d’ange. Moi, je suis là, assis dans la pénombre de ma solitude, le front contre la vitre froide, et je la regarde pleurer. Et je me tais.
 
Je suis las.
 
Une lassitude douce et grave m’enveloppe, comme un manteau de brume. C’est une fatigue sans cris, sans heurts, une fatigue d’âme. Il ne s’agit point du corps, qui peut dormir, ni de l’esprit, qui peut fuir. C’est une fatigue plus haute, plus vaste, plus obscure : celle du cœur qui cherche, qui attend, et ne trouve rien que la pluie.
 
Le vent s’élève, compagnon furieux de l’ondée. Il court, il vole, il hurle. On dirait une bête sans nom, échappée des cavernes du firmament, qui pousse les nuages comme des troupeaux noirs dans la steppe du ciel. Il vient, haletant, éperdu, et frappe à mes fenêtres comme un mendiant du néant, apportant avec lui la pluie battante, sauvage, obstinée. Elle tambourine aux vitres, frappe aux carreaux, pleure sur les toits, sanglote aux balcons.
 
Et moi, je l’écoute.
Chaque goutte est une note. Chaque note, une larme. Et chaque larme, un souvenir.
 
Plic…
Plac…
Plouc…
 
Ô musique triste de l’univers ! Ô harpe invisible des nuages ! Ta mélodie est douce et déchirante, comme le chant d’une mère que l’on n’entend plus qu’à travers le voile du passé. Elle me parle d’heures disparues, de visages effacés, de printemps anciens noyés dans les plis de l’oubli. Elle me dit que le bonheur est fragile, que la joie est un éclair, que l’espérance elle-même a parfois froid.
 
Par la vitre, ce fragile mur de transparence, je contemple l’encre des cieux. Il n’y a pas une étoile. Il n’y a pas un bleu. Tout est gris, tout est noir, tout est gonflé de silence. Les nuages, énormes et furibonds, roulent dans le ciel comme les pensées dans l’âme tourmentée du poète. Ils sont la colère d’en haut, le tumulte des anges, la révolte des mondes invisibles. Et pourtant, ils ne crient pas : ils pleurent.
Au loin, les arbres s’inclinent. Le vent les fait courir comme des fantômes agités par un destin invisible. Ils se courbent, se redressent, frémissent, pareils à des peuples muets qui subissent la tempête sans comprendre. Et la pluie les caresse, les frappe, les enlace. Elle les baptise d’ombre et de froid, comme pour les ramener au silence primitif de la création.
 
Et moi, je regarde.
 
Je regarde ce monde lavé de toute lumière, purifié de tout éclat, ce monde nu, ruisselant, livré à la seule gravité de l’eau. Et mon cœur, pareil à cette vitre où les gouttes s’étirent en larmes majestueuses, perle lui aussi. Mon âme se fond dans cette pluie.
 
Je suis ennuyé, non par le temps, mais par l’absence. Je suis triste, non de la pluie, mais de ce qu’elle me rappelle. Et pourtant… au fond de moi, une étoile invisible, minuscule, lutte pour ne pas s’éteindre. C’est l’espoir. L’espoir que derrière ces ténèbres de pluie et de vent, derrière ces draperies de nuages en deuil, il existe encore un soleil. Il est là. Il dort. Il reviendra.
 
Oui, le soleil brillera. Il sèchera les larmes du ciel et celles des hommes.
 
Mais pour l’heure, je suis là, debout dans la pénombre, l’âme aux aguets, et j’écoute la pluie.

Daniel Cyr


 

mercredi 26 mars 2025

Si Nathan avait su... (24) Revu et corrigé



Abigaelle aurait souhaité se présenter chez le responsable de l’émission des permis de chasse et pêche sur rendez-vous, mais Henriette, la secrétaire de l’école des Saints-Innocents, complètement recluse dans ce corridor qui menait à la sortie maintenant condamnée, située à l’arrière de l’école, à deux pas des toilettes, l’avait prévenue que cette famille n’avait pas de service téléphonique à la maison, ce qui compliquait les communications entre eux et l’école.
 
- Peut-être pourriez-vous laisser une note à Chelle qui se chargerait de la remettre à ses parents ? Nous n’avons pas encore eu à les rejoindre et si cela devenait nécessaire on nous a invités à rejoindre monsieur Raphaël Létourneau des services à l’enfance.
- Les services à l’enfance dites-vous?
- Exactement. Nous avons deux cas sous leur supervision.
- Pas les deux dans mon groupe, j’espère.
- Je ne veux pas vous décevoir Abigaelle, mais oui. Chelle, la petite autochtone ainsi que Benjamin Cloutier. D’ailleurs puisque par ricochet nous parlons de lui, ses parents ont souhaité que leur fils porte les deux noms de famille, Cloutier pour le père et Proulx pour la mère, mais comme vous le savez ça n’a pas encore force de loi dans notre code civil, mais je me suis permis de faire une exception.
- Vous me semblez au fait de bien des choses, chère Henriette.
- Une secrétaire doit être au courant de tout, même les secrets personnels des gens et savoir se taire. Ici, se taire est la loi première que je dois respecter. Madame la directrice est stricte là-dessus à un point tel qu’elle me glisse très peu d’informations qui, j’avoue, me seraient utiles, parfois même indispensables.
 
Remerciant la secrétaire pour le conseil qu’elle venait de lui adresser, Abigaelle retourna vers son local dont l’emplacement lui parut, maintenant, davantage stratégique que fonctionnel. En oblique avec le bureau de Madame Saint-Gelais offrant ainsi une vue parfaite pour surveiller ce qui s’y passait. Jouer avec l’espace pour la directrice ressemblait à une joute d’échecs. Bouger la secrétaire, s’installer face à l’entrée de l’école, placer la classe maternelle dans son champ de vision, tout cela paraissait bien agencé pour participer aux objectifs du plan méthodique de cette femme clouée à un fauteuil roulant.
 
Dès son arrivée, modifiant l’écriteau au-dessus de la porte de sa classe sur lequel on lisait «classe maternelle» par «classe pré-scolaire», Abigaelle l’avait assurément provoquée frontalement. La directrice n’avait certainement pas saisi l’allusion pourtant directe qu’elle reçut de son éducatrice lorsqu’en réponse à la sommation de se présenter à son bureau, elle la corrigea précisant qu’elle n’était pas Mademoiselle mais bien Madame Thompson, puisqu’elle travaillait dans une classe… maternelle. Il y a parfois de ces petites victoires acquises auprès de gens à caractère militaire qui semblent minimes mais, au fond, s’avèrent une injure directe.
 
                                                       *****
 
Devait-elle se rendre dès aujourd’hui chez ce monsieur Don ? Après tout se procurer un permis de chasse ne devait certainement pas exiger la présentation de plusieurs documents et gruger beaucoup de temps du fonctionnaire, ce qui pour Abigaelle l’autorisait à s’y rendre en cette fin d’après-midi d’octobre, un après-midi de soleil et de chaleur qui faisait hésiter dans le choix des vêtements. 

Elle monta dans sa Westfalia jaune, prit la route vers le rang sans nom, sans numéro et sans asphalte. Il lui faudra moins de vingt minutes pour arriver devant cette maison derrière laquelle un imposant tipi fabriqué d'écorces de bouleau blanc trônait tel un totem. Un chien-loup l’accueillit. L’éducatrice descendit, fit une pause pour que la bête puisse la renifler et comprendre qu’elle n’avait rien à craindre de cette inconnue.
 
Une jeune femme se présenta sur le balcon accompagnée par Chelle qui tout de suite reconnut son éducatrice.      Mademoiselle Abigaelle, comme je suis contente de te voir chez moi. Viens… voici ma maman. Notre chien s’appelle Ojibwée, elle est gentille, certaine qu’elle ne te fera pas de mal.
 
Main tendue vers la mère de Chelle, l’autre caressant la tête de l’animal qui par la suite s’installa derrière les deux autochtones, Abigaelle précisa l’objet de sa visite.          Mon mari doit rentrer d’ici une heure. Souhaitez-vous l’attendre ou revenir un autre jour ?          Le ton de voix de la maman de Chelle surprit l’éducatrice, un peu comme si elle insistait davantage pour qu’elle demeure au lieu de repartir vers le village.      J’attendrai avec plaisir, madame.
 
Dans un silence automnal emplissant cette fin d’après-midi, deux femmes et une fillette assises sur le balcon d’une maison aussi discrète qu’elles, seuls les ébrouements d’une chienne confortablement installée aux pieds de Chelle déchiraient l’opacité de l’atmosphère ambiante. 

Abigaelle, s’adressant à la mère de son élève, dit :      Vous savez, j’ai passé toute ma vie jusqu’à maintenant dans de grandes villes, m’asseoir sur votre balcon, écouter le vent dans les feuilles qui hésitent à tomber, respirer cet air pur, cela m'enchante.
 
- C’est comment les grandes villes ? demanda Chelle.
- Tu vois les arbres ici, alors imagine-les transformés en maisons cordées les unes sur les autres, entre elles un grand corridor d’asphalte... Dans ces maisons plusieurs familles grouillantes d’enfants qui ne connaissent que leur rue... Plus loin une école, une grande école si je la compare à la nôtre, au moins cinq fois plus grande. Dans ces grandes villes vivent des milliers et des milliers de gens, la plupart parlent la langue française, mais ceux qui travaillent doivent parler une autre langue, l’anglais, s’ils souhaitent réussir à faire vivre leurs familles. Des enfants, ils en ont plusieurs, ça ressemble beaucoup aux amis dans ta classe…          Ici Chelle coupa net au discours de son éducatrice.      Dans ma classe, j’ai un seul ami, c’est Benjamin, les autres ne sont pas mes amis.          Abigaelle la regarda avec attention cherchant du côté de sa mère un commentaire, une question… qui ne vinrent pas.
 
Il y a dans les silences tellement de choses à déchiffrer qui, trop souvent, révèlent nos propres interrogations, nos propres sentiments, nos propres émotions. 

Abigaelle ne souhaitait pas tomber dans le subjectif, elle, femme au caractère scientifique, chercheuse de causes profondes et vérifiables, constamment en mode observateur. Toutefois, cela ne l’empêchait pas de respirer l’ambiance autour d’elle, tout en retenue comme si un bloc de non-dits s’y camouflaient. La relation mère-fille que l’éducatrice observait semblait ne poser aucun problème, mais imperceptiblement cachait quelque chose. Quoi exactement ? Difficile voir impossible à dire compte-tenu du peu d’informations déchirant cette discrétion.
 
C'est comme une présence qu'elle ressentait, laquelle ? Ça lui apparaissait de manière subliminale, profondément ancrée dans cet environnement différent de tout ce qu’elle a vu auparavant ou dans lequel elle a vécu, pour réussir à déceler un fil à découdre... un fil à tisser.
 
- Vous vivez ici depuis longtemps ?      À cette question, on ne pouvait plus directe, la mère de Chelle l’esquiva, proposant de préparer une tisane.    Ça nous permettra d’espérer mon mari, répondit-elle. Il est rarement en retard. Vous verrez, Ojibwée le sent venir même s’il est encore loin de la maison. Elle courra vers la route pour mieux l’accueillir.
 
Alors que la chienne ayant entendu son nom relevait le museau, s’exfiltra un murmure sourd mais continu provenant de l’intérieur de la maison.



SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...