vendredi 11 août 2017

Catherine a 40 ans.


Se souvient-on quarante ans plus tard d’un certain 11 août 1977 ?
Inoubliable jeudi caniculaire et nuageux.
11 août, alors qu’une livraison spéciale devait nous arriver le 25 juillet.
Déjà, lors de l’Exposition régionale de Saint-Hyacinthe, celle qui se faisait attendre, changea de prénom ; de Fanchon elle devenait Catherine.
Et nous attendions, jour après jour plus impatients, à l’affût de ces mouvements annonçant ta venue.
  
Première de la lignée des Turcotte, seconde de la lignée des Gervais, on te savait fille.
Ta mère te sentait.
Ton père t’espérait.
Et puis, du fond de l’éternité où tu te terrais, tu lanças un premier signe. Plusieurs autres suivirent, des plus longs, des plus courts.

Au cours de ta gestation, tes parents écoutaient, lors de leurs siestes quotidiennes, Mortimer Schumann puis Serge Lama.  
Nous vivions rue Girouard pour ensuite emménager rue Pratte.


Tu vois, ton goût du voyage date de très loin.


Déjà, en décembre, un mois après ta conception – elle eut lieu au matin du 15 novembre 1976, tes parents se préparaient au travail électoral qui s’achèvera par la victoire du Parti Québécois – en décembre donc, nous partions vers Cuba : «basso leche fria» devint notre mot de passe.

La grossesse fut un monceau de joies, d’incertitudes, de craintes et d’espoir.
On prenait soin de toi, on s’occupait à ce que ta mère soit continuellement protégée. À un point tel que nous dûmes nous séparer de Ti-Gars, notre chat noir et blanc : la salmonellose, c’était sérieux.
Il n’allait plus grimper sur le comptoir de la cuisine pour dévorer le petit gâteau Pique que ta mère adorait.
Tous ces soirs à t’écouter, oreilles attentives comme s’il était possible que tu t’adresses à nous.
Ces jeux de primipares tout à fait débiles, mais combien amusants : tenter de saisir ton pied, sentir te débattre.
  
Puis ce février outrageusement froid, dans le camion de l’ami François, nous quittions Girouard pour la rue Pratte.
Ça n’allait pas être de tout repos. Un voisin problématique à l’étage supérieur ne nous laissait aucun répit. Jour et nuit.


Tu vois, ton goût pour l’action sociale date de très loin.


En parents sérieux, nous préparions ton arrivée : on se documentait chez Leboyer pour la naissance sans violence… chez Louise Lambert-Lagacé pour la nutrition…
Parfois, au risque de la vie de ta mère, ton maladroit de père faisait sauter le « presto » qui cuisait tes premières bouchées de zucchini que maintenant tu ne peux plus avaler.

Déjà, nous t’avions choisi un parrain et une marraine.
Mon frère Pierre et Louise Audet, la grande amie de ta mère.
Ils furent des choix unanimes puis des témoins lors de notre mariage.
Ils t’aimaient déjà, t’espéraient tout comme les deux familles.
Ta mère saurait dire beaucoup mieux que moi les intimités qui vous liaient toutes deux ; on pouvait les lire dans les yeux de celle qui ne devait pas être mère.
La vitamine E aura causé une surprise de taille chez Rosaire, notre médecin.
Me souviens encore l’entendre réagir dans la salle d’examen lorsqu’il constata le début de ta vie.
Ce qui me valut ma première boîte de Turtles.
Dès la fin du printemps, qui fut magnifique cette année-là, nous nous rendions en campagne ; à Saint-Hugues, chez l’ami François.
Nous logions à l’étage.
Un magnifique et grand érable servait de rideau pour la chambre.
Il me rappelait celui de Londres, un an plus tôt.
On parlait de toi.
Nous parlions toujours de toi.
  
L’été fut plus beau encore.
Nous donnions un coup de main à l’ami François pour l’entretien de son potager.
Ta mère, étendue dans une piscine grande comme ma main, parlait aux chatons autour d’elle qui s’amusaient à se laisser caresser.
Juillet et août, nos deux mois de vacances, furent entièrement consacrés à te voir grandir, ta mère, se transformer : la grossesse n’est pas une maladie, répétait-elle alors que l’on voulait agir à sa place.
Jamais elle ne refusait la cueillette des petits fruits.
Cette habitude estivale, celle de récupérer, après souper, ton grand-père Gérard, nous rendre dans les grands champs de framboisiers de Saint-Damase y prendre notre dessert, nous allions la conserver longtemps après.
  
Puis arriva le mois d’août.
Se pointa le 11.
Tôt le matin, tu commençais à te frayer un chemin vers nous.
Les cours de préparation à la naissance nous avaient bien informés sur comment respirer, aspirer et respirer encore.
Ta mère s’y employait, experte, mais cela n’avait rien de plaisant.
Je décodais la souffrance, alors que debout, droite comme un arbre solide, elle s’appuyait au mur de la chambre.
Comme je me sentais impuissant !

Devant ma volonté à trop en faire, ta mère m’invita à aller prendre de l’air.
Suis allé à la Pâtisserie Viens.
Danielle et Yvan travaillaient.
Me suis assis, je m’en souviendrai toujours, à cette table séculaire toute enfarinée, ne tenant pas en place.
Danielle me donna un petit gâteau afin que je puisse l’apporter à ta mère qui, déjà, se préparait à partir pour l’hôpital.
Nous y sommes arrivés vers l’heure du souper.
Une infirmière allait nous accompagner tout au long de cette phase préparatoire. Charmante et combien calme.
Puis Rosaire, se pointant le bout du nez, dit : Me déranger un soir de football !
  
Nous sommes entrés en salle d’accouchement que l’on avait préparée pour une naissance sans violence.
La tienne.
Il était 20 heures 30 lorsque tu naquis.
Moment éternellement gravé dans notre vie, ta mère et moi.
On te déposa sur le ventre libéré de celle qui fut ta première compagne.
Tu reposais. Pas un seul cri.
J’ai coupé le cordon qui te liait à ta mère, te déposai dans un bain d’eau tiède, à la même température que celle à laquelle tu t’étais habituée depuis dix mois lunaires.
Je crois que tu as souri. Du moins, je veux le croire.
Ta mère, fatiguée, épuisée par tant d’efforts avait tourné la tête vers nous.

Une infirmière te langea puis tu disparus de nos yeux émerveillés.
Ta mère demanda à Rosaire si tout lui semblait correct.
Pleine forme, fut sa courte réponse, occupé à recoudre le passage que tu avais involontairement déchiré.


Tu vois, ton goût pour la rapidité d’exécution date de très loin.


Puis, émus, nous nous sommes retrouvés dans une chambre de l’hôpital.
J’ai offert un collier de perles d’eau douce à celle qui t’avait portée tout ce temps et qui reposait, heureuse du travail bien accompli.
Par la suite, je me suis rendu chez Gérard et Fleurette, leur annoncer ton avènement.
N’eût été de l’heure tardive, je crois qu’ils auraient couru t’accueillir.

Et le 11 août prit fin.

Et nous voici quarante ans plus tard.

Se souvient-on ?


Oui.

Je t'aime XXX

mercredi 26 juillet 2017

humeur vietnamienne



LE CRAPAUD est rentré à Saint-Pie. 21 heures de vol, 12 heures de transit, 11 heures de décalage horaire, tout cela entre les 18 et 19 juillet. QATAR AIRWAYS, malgré les problèmes de trajectoires autour de son petit pays, a réussi à nous ramener chacun chez soi dans à peu près les mêmes temps qu’à l’habitude.

Je dois, le plus souvent possible, quitter mon siège du Boeing 777 afin de marcher dans les allées de cet avion qui a la grâce d’un oiseau au long cours. Deux ou trois soubresauts à peine perturbèrent l’uniforme ronron qui prenait des airs de berceuse.

Le voyage sera long, me disais-je. Il le fut en effet. Traverser la moitié de la Terre, survolant l’Inde pour s’arrêter quelques heures à Doha ; planer à 35 000 pieds au-dessus de l’Irak avant de traverser en quelques coups d’ailes la Pologne pour se retrouver en Irlande puis ce long trajet au-dessus de l’Atlantique aboutissant à Montréal.

Montréal, est-ce le retour au pays ? Alors que j’annonce être résident permanent au Vietnam, on me salue comme un étranger, un visiteur dont s’enquiert sur son lieu de séjour et le moment de son départ. J’avais pris l’habitude de la fouille complète, cette fois-ci, et pour les prochaines, on me dit que je devrai passer par le poste frontalier où l’on accueille les non-résidents canadiens. Premier choc dans ma réflexion qui allait dans le sens suivant : suis-je de retour chez moi ? Cette question, je me la pose maintenant alors qu’on me fait sentir que je ne suis que de passage.

Navette de l’aéroport vers le centre-ville de Montréal puis le bus qui me débarquera à Saint-Hyacinthe où m’attendent Odile, Léa et mon grand ami Jean Choquette. Il fait très beau alors que la pluie peine à se retenir depuis un bon moment. Et le décalage horaire qui me fouette les reins sans vergogne.
Retrouver « mon monde », des lieux connus et principalement n’entendre parler que français, moi qui vit en anglais à cœur de jour et n’entend que le vietnamien autour, cela ajoute à une sorte de dépaysement que je ne m’attendais pas à trouver.

Revoir la famille : les filles, toujours aussi belles et chaleureuses, les petits-enfants qui se partagent entre adolescents et enfants, répondre à mille et une questions en même temps tout en savourant du fromage en grains… qui m’a tellement manqué… Oublier, l’espace de deux verres de vin, qu’il y a à peine quelques heures j’étais dans le District 1 de Saïgon. Reconnaître les maisons, la route si pittoresque entre Saint-Hyacinthe et Saint-Pie. Rentrer dans la maison que l’ami Choquette prend soin comme la prunelle de ses yeux. Les alentours, les arbres, les arbustes, les fleurs, le balcon… tout cela fait du bien.

Mais reste, comme incrustée, l’interrogation : suis-je revenu chez nous, chez moi ou suis-je atterri dans un lieu qui fut ma demeure ? Mon chez-nous est-il ici ou à Saïgon ? L’interrogation est présente et d’autant plus vive que, laissant un je rejoins l’autre tout aussi présent à mon âme. Si différents, à l’opposé. Village et ville. Famille et amis. Tant de distance entre eux, et moi au milieu.

Me réinstaller à mon bureau de Saint-Pie qui n’a rien à voir avec le balcon de Saïgon. L’atmosphère – climatique surtout – n’a pas la même couleur, ne dégage pas les mêmes odeurs. Je m’y sens bien, sachant que dans quelques semaines je devrai retourner vers mes tropiques.

J’ai parfois cette impression de vivre deux vies, à la fois parallèle et concomitante. Une vie qui, de son côté, ne semble pas s’interroger sur les mêmes considérations que moi. Elle est, un point c’est tout. Je ne suis pas fait de la même texture. Toujours besoin de savoir les tenants et aboutissants de chaque chose.

Combien de fois me demande-t-on : « pourquoi le Vietnam ? » « comment fait-on pour tout laisser et partir pour ailleurs, à zéro ? » « es-tu plus heureux là-bas qu’ici ? » « que cherches-tu exactement ? » « qu’a de plus le Vietnam que tu ne retrouves pas ici ? » « cherches-tu, au Vietnam, ce qui t’aurait peut-être manqué au Québec ? » « ne t’arrive-t-il pas de t’ennuyer ? » et j’en oublie certainement.

Au cours des premiers séjours en terre vietnamienne, il m’arrivait de comparer ma vie avec celle que je vis ici ; tout comme il me prenait des envies d’ajouter aux heures québécoises des comportements adoptés au pays que je considère maintenant comme ma deuxième patrie. Je faisais erreur car cela m’empêchait d’être entièrement présent à l’endroit où je me trouvais dans le « here and now ». Penser au Québec alors que je suis au Vietnam et l’inverse quand je suis ici ne m’apportait seulement que des regrets et surtout m’empêchait de vivre complètement le moment présent.

On ne peut pas, je crois, se détacher totalement des racines lovées à nos pieds et qui ont fait qui nous sommes. On ne peut que se bouturer sous d’autres cieux, dans un autre terreau, sachant fort bien que ce qui en jaillira présentera une similitude… distincte de son origine.

Je suis heureux au Vietnam pour une foule raisons qui vont de la chaleur humaine que j’y reçois à tous ces petits détails qui glissent sur soi comme autant de baume. La température, idéale ; la nourriture, parfaite ; le rythme de vie, comme je l’aime ; la continuelle poussée vers l’apprentissage autant d’une culture fondamentalement différente que des manières de vivre qui parfois me surprennent ; l’obligation de vivre quotidiennement dans une langue (l’anglais) qui ne m’est pas systématiquement familière ; regarder, écouter ces gens dont l’histoire collective regorge d’occasions pour tout lâcher, se laisser envahir sous des idées de vengeance, d’amertume mais qui ont opté pour la résilience, la marche en avant ; n’avoir rien à prouver à qui que ce soit, qu’être soi-même.

J’apprends tellement. Tous les jours. Les Vietnamiens alimentent parfois le complexe « occidental » : ce qui vient d’Europe ou des Amériques ne peut être que l’idéal, à preuve notre niveau de vie, notre richesse. Je n’ai de cesse de corriger cette perception leur rappelant la richesse de leur histoire, la force de leur caractère inventif et créateur, la formidable qualité qu’ils ont à s’entraider, l’ouverture aux autres qui se manifeste par une curiosité sans bornes.

Ma belle Marie-Claude d’Amour me signalait à quel point les Vietnamiens qui gravitent autour de moi sont jeunes. La moyenne d’âge est de 25 ans. Rencontrer des personnes plus âgées, sans être rarissime, ne représente pas ce qu’est le Vietnam aujourd’hui. Il est jeune le Vietnam. Jeune et dynamique. Travailleur et besogneux. Soucieux des aïeuls et des ancêtres. Poli et avide de connaître. Ambitieux, motivé et sérieux.

Je donne des cours d’anglais à neuf jeunes hommes : deux sont étudiants, les sept autres, ingénieurs. Ils veulent s’approprier la langue anglaise afin de favoriser leur carrière. Mais jamais ils n’abandonneront la langue vietnamienne, leur culture. Ce qui change, c’est davantage une volonté d’améliorer leurs conditions de vie et de charger leur coffre d’outils variés et utiles. Le Vietnamien s’intéresse à ce qui est profitable maintenant pour eux et leur famille.

Vivre là-bas, pour moi, c’est vivre comme eux. Rien dans mon entourage ne ressemble à ici. Je n’ai pas transporté avec moi tous ces éléments de confort qui nous sont essentiels. Et je partage, non pas le superflu, je partage ce que j’ai. Et comme « ce que j’ai » est énorme pour ce pays en voie de développement, j’ai beaucoup à partager. CAM…ON…MERCI… cette toute petite fondation qui vit de la générosité des amis québécois, je la rends disponible aux démunis et ils sont légion. Jamais en dons d’argent, toujours en services de première ligne. C’est une goutte d’eau dans l’océan des besoins mais comme elle rafraîchit celui qui ne peut se payer le dentiste, celle qui a besoin de lunettes, la famille qui peine à rejoindre les deux bouts. Je donne ce que je reçois si généreusement mais continuellement assorti d’une condition : à la prochaine occasion qui se présentera d’aider à ton tour, vas-y. Cette leçon est déjà bien apprise par ces gens qui se soucient tellement des autres.

Alors, où est mon chez-soi ? Je ne peux répondre à cette question qu’en disant qu’il est là où je me trouve, là où je vois des êtres humains, comme moi, manifestant leur espoir dans la vie.


Je sais qu’au Québec toute la question de l’immigration fait les manchettes. Je ne veux pas y ajouter mon grain de sel, seulement constater que nos racines terrestres sont « bouturables » et que d’une certaine façon nous sommes tous mes immigrants de quelque part. Savoir accueillir est peut-être une des prémisses au vivre ensemble.

vendredi 7 juillet 2017

CHRONIQUES VIETNAMIENNES



 Jeune encore, et surtout avec mon frère Pierre, principalement les samedis et dimanches de pluie, tous les deux nous échangions le dernier Bob Morane qu’avidement on achevait de lire. Ces romans d’aventures de Henri Vernes nous captivaient, surtout en raison des personnages principaux devenus pour nous deux, des héros.

Lorsque parurent les titres mettant en conflit permanent Bob Morane et l’Ombre jaune – il y eut, publiés chez Marabout Junior, je ne sais trop combien d’épisodes – nous avions déjà croisé ce personnage énigmatique, intriguant, despote et fort intelligent, dans LA COURONNE DE GOLCONDE. La suite, je devrais plutôt dire les multiples suites, mit en action ces personnages complètement hallucinants, parfaitement calqués pour l’imaginaire des adolescents que nous étions : Bob Morane et son colosse de compagnon qu’était Bill Ballantine.

Me rappelle que l’on ne voulait absolument pas que le premier lecteur d’un titre n’annonce quoi que ce soit des intrigues à l’autre qui souhaitait les découvrir par lui-même.

Ce fut une époque où tout semblait se passer à l’autre bout du monde. Inatteignable parce que tellement lointain. Une ère de tremblements de l’âme, je ne puis dire pour mon frère Pierre, mais pour moi oui. Voulais-je plutôt être Bob ou Bill? Certainement pas Mr Ming, le véritable nom de l’Ombre jaune.

Je suis certain que si nous les relisions maintenant nous y découvririons autre chose, mais à ce moment-là, une seule idée nous préoccupait : Bob Morane s’avérerait-il gagnant?

Nous étions persuadés que Bob Morane existait en chair et en os. Je me suis même mis à la recherche de son appartement parisien lors de mon premier voyage en France; c’était à l’occasion d’un stage organisé par l’Office franco-québécois pour la jeunesse réunissant treize (13) chefs scouts québécois, en 1972.

Un soir d’activités libres à Paris, je me suis rendu Quai Voltaire dans le 7e arrondissement afin d’imaginer dans quel hôtel particulier aurait pu se trouver l’appartement de Bob Morane. À ce moment, j’ai vraiment réalisé que les personnages de romans (romans de toute sortes) n’existent que dans l’imagination des auteurs qui les transposent dans les lieux réels.

Pourquoi parler de Bob Morane ? J’aurais également pu citer Michel Strogoff, héros de Jules Verne (Verne sans « s » toutefois)? Ou encore d’Augustin Meaulnes du roman de d’Alain-Fournier?

La lecture nous fait; et cela dès le plus jeune âge. Qui ne s’est pas endormi aux sons de la voix d’une grande personne lui racontant des histoires qu’elle puisait dans un livre? Puis les premiers pas dans le monde intriguant des mots qui s’habillent de sens, se connectent en eux, s’interpellent, se mettent en grappe pour dégager… le fantastique du monde. Que ce monde soit réel ou irréel, peu importe. Nos yeux deviennent d’infatigables explorateurs.

Toute cette magie gravite autour d’une langue. Celle que l’on reçoit, celles que par la suite on s’approprie.

Puis on choisit ce que l’on aime, on évite ce qui nous ennuie. Notre imagination se colore à partir d’univers variés, souvent hétéroclites mais toujours chargés d’affectif.

J’ai toujours lu. Il y eut ce cycle scolaire qui m’amenait à lire dans les bouquins des textes choisis afin d’illustrer un thème qu’il soit grammatical ou un genre littéraire. Au secondaire, ce fut principalement la poésie qui m’attirait. J’aimais pouvoir donner moi-même une signification aux métaphores que les poètes utilisaient.

Quel fut le premier poème dont je me rappelle avoir lu? LE CAP ÉTERNITÉ de Charles Gill. Ce livre devenu poussiéreux dans la bibliothèque paternelle alimenta pendant de longs mois les courts poèmes que je rédigeais sans jamais les présenter à personne d’autre que cette cousine éloignée (en fait elle était la cousine-germaine de ma grand-mère Bergeron) qui les annotait, me suppliant de ne jamais les détruire. Le mot « trace » prit alors une toute autre signification. C’est elle qui m’offrit l’œuvre complète de Marie Noël à laquelle je préférais Federico Garcia Lorca.

À l’Université de Sherbrooke, j’eus le privilège d’avoir comme professeure de français, une enseignante belge. Personne, je crois, ne sut son prénom, nous l’appelions madame Doutreloux. Elle se culpabilisait de ne pas bien connaître les poètes québécois, celle qui me fit connaître Maurice Maeterlink, Émile Verhaeren et, celui qui devint mon préféré, Max Elskamp.

Je vivais dans un tout petit appartement de la rue Montréal à Sherbrooke, ennuyeux comme la pluie. C’est alors que je me suis mis à une sorte de gymnastique : lire trois livres à la fois, trois livres différents l’un de l’autre. Un roman, un recueil de poèmes et une lecture en lien avec la pédagogie. Ciel! Que cela me plaisait.

Confrères et consoeurs, beaucoup plus sérieux que moi dans le domaine des études, me reprochaient de perdre mon temps avec des poètes et des romanciers. Les résultats scolaires devaient primer sur tout… Je ne les ai jamais bien écoutés, et grand bien m’en fut!

Les oeuvres des poètes belges, d’abord, puis des Rimbaud, Verlaine, Baudelaire, Mallarmé par la suite, confortablement déposées sur ma table de chevet, combien de fois les préférant aux manuels scolaires, je alors connus un sévère épisode d’insomnie. Ils furent ma meilleure et efficace médication. À toute heure de la nuit, marchant de long en large dans cette minuscule chambre, je récitais leurs poèmes.

Puis… Cette rencontre inoubliable avec Gaston Miron. C’était en 1969. J’écrivais dans le journal maskoutain LE CLAIRON (le même journal où Yves Michaud fut directeur et auquel René Lévesque participa) une chronique littéraire. La première fut une critique du roman L’OISEAU BARIOLÉ de l’écrivain polonais Jerzy Kosinsky. Publié en 1965, il fut réédité cette année-là. Quelques semaines plus tard, je reçus de l’auteur une lettre magnifiquement écrite en français, me remerciant des commentaires que j’avais eu l’amabilité de publier.

Cette rencontre avec Miron se situe dans le cadre de cette chronique littéraire. Ami personnel de mon paternel, celui-ci organisa un souper au Club canadien sur la rue Sherbrooke à Montréal. Pour la première fois de ma vie je me retrouvais face à un poète... vivant. Il n’avait pas encore « rapaillé » ses textes pour en faire une édition. Il me donna un papier (terme journalistique) fort pertinent et qui, à mon humble avis, fut un déclencheur important dans le travail qui mit au monde L’HOMME RAPAILLÉ.

Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises. Musique à bouche dans la poche de son vieux complet délavé, hurlant sur la rue, il me fit découvrir Montréal. Ainsi que d’autres poètes qui publiaient à l’Hexagone.

Un poète pouvait donc être une personne comme les autres ? Non. Absolument pas. Je pense ici à Gilbert Langevin, cette espèce de cadavre ambulant qui me rappelait Antonin Artaud. Josée Yvon, vue une seule fois. Et Roland Giguère, celui de L’ÂGE DE LA PAROLE, un livre culte selon moi.

Mes activités professionnelles m’éloignèrent de ce monde fabuleux que j’aurais pu, je pense, fréquenter régulièrement et me nourrir de chacun des mots qui sortaient de leur bouche.

Vint par la suite une quête, celle de Saint-Denys-Garneau. Poète troublant s’il en fut un. On l’a malheureusement trop associé à un seul poème du recueil qu’il publia et récupéra par la suite les copies toujours en circulation. Je ne veux pas m’étendre sur la thématique spirituelle dans laquelle on le drapa, à mon point de vue trop souvent, mais dire qu’à mon humble avis il est le poète le plus marquant de sa génération, n’en déplaise à Nelligan.



Bon voilà! Cette chronique vietnamienne, qui n’en aura que le titre, ne devait pas aborder ce qu’elle prit comme tangente. Je voulais parler de la mousson qui sévit crûment au Vietnam. Pluie, pluie et pluie encore… 
Je me suis donc souvenu des lectures lors des samedi et dimanche de pluie.

On reparlera une autre fois de mousson.

mardi 27 juin 2017

AVOIR 70 ANS



Avoir 70 ans n’arrive qu’une fois dans la vie. Ouvrir la porte de la vieillesse, y découvrir la lumière que vos amis septuagénaires vous ont décrite avec soit de la sympathie, soit une certaine appréhension!

J’en connais quelques-uns avec qui maintenant je partage ce nouveau cycle de vie. Je pense à ma sœur Françoise qui y est arrivée avec toute la beauté qu’elle dégage, ma grande sœur qui tout au long de notre vie, mes frères et sœurs, aura ouvert la route.
        
Je pense à mon indéfectible amie Danielle Viens dont l’humour qu’elle accroche à cette période me rassure.

Jean-Luc, mon vieux frère, compagnon inséparable sur je ne sais trop combien de sentiers que nous avons défrichés tout en y invitant ceux qui ont vu dans nos actions cette belle opportunité de vivre mieux, de mieux vivre.

Passer en revue mes amis septuagénaires, c’est avant tout s’arrêter, les regarder cesser de vieillir, ce que je crois fermement, car la vieillesse a ses limites, elle ne frappe pas toujours en raison des chiffres qui composent votre quantième. On entend si souvent : il, elle ne fait pas ses 70 ans ; comme la vie n’a pas creusé son visage, son corps ; non, non, je ne te crois pas, tu ne peux pas avoir 70 ans, on t’en donnerait beaucoup moins. Vous les avez, tout comme moi, tous entendus ces apophtegmes, clichés et lieux communs. Ils ne changent rien à la situation.

Plusieurs auteurs ont écrit sur le phénomène de la vieillesse, et non les moindres. Écrit leur propre expérience ou celles dont ils furent le témoin. Le grand médecin Oliveinstein, celui qui, en France, a ouvert un hôpital où l’on accueillait et soignait les toxicomanes dit, en résumé, qu’il a ressenti la vieillesse arriver lorsqu’on lui a suggéré de prendre du repos, que l’heure de la retraite avait sonné. Il a écrit un livre fort touchant sur le sujet : NAISSANCE ET VIEILLESSE. Il l’a publié cinq ans avant sa mort en 2008. Il aborde la question à partir de deux axes : l’aspect physique et l’aspect psychologique. Si vous avez la chance de mettre la main là-dessus, c’est réconfortant.

J’ai donc franchi ce cap, le 24 juin de l’année 2017, alors que je devais le faire Québec en compagnie de mes filles et mes petits-enfants - une erreur de date m’oblige à attendre au 18 juillet prochain – ici à Saïgon en compagnie d’amis vietnamiens.

Personne n’a parlé de vieillesse mais j’ai reçu une kyrielle de questions sur ce passage de la vie. Que retient-on une fois au sommet de cette pyramide sur laquelle, tout en haut, le confort n’est pas au maximum ? Songe-t-on principalement à ce qui est derrière nous maintenant que devant la forêt qui se fait moins dense, plus clairsemée ? Regrette-t-on des choses faites ou celles que l’on n’a pu réaliser ? L’essentiel, c’est quoi ? Y a-t-il une ou des recettes qui permettent de demeurer dans l’espoir ? Quels événements vécus au cours des deux derniers siècles nous a marqué ? La mort, est-ce-que cela devient une hantise, un mystère, une peur, une fatalité ? L’expérience accumulée au fil des années permet-elle de nous rassurer sur certaines choses ? Y a-t-il plus de faussetés que de vérités en ce bas monde Et j’en oublie…

Je regardais ces amis vietnamiens. On est jeune au Vietnam. L’âge moyen se situe aux alentours de 25 ans. On n’a entendu parler de la guerre, je devrais dire des guerres, qu’à partir des commentaires qu’ils en reçoivent de la part de vieilles personnes qui, pour une grande partie d’entre elles, ne souhaitent plus en parler. L’éducation scolaire, denrée rare il y a encore moins d’un siècle, se résume trop en de la propagande. On parle de revoir autant le cursus que le contenu des programmes. Toutefois, au Vietnam, on annonce bien des changements qui tardent malheureusement à se concrétiser dans le quotidien des habitants. On se drape toujours de la tradition, de valeurs que je vois bafouer régulièrement, de la souffrance des ancêtres et du respect inconditionnel qu’on leur doit. Les jeunes vivent entre l’arbre et l’écorce. La situation économique dont on promet de sensibles améliorations, les autorités misent sur la patience angélique de ce peuple si longtemps, si souvent brimé dans ses besoins élémentaires, un patriotisme à outrance pour les retarder.

La situation des jeunes universitaires nouvellement diplômés est loin d’être attrayante. Peu d’emplois, beaucoup de rêves de partir vers l’étranger. Il n’est pas rare de croiser un agent de sécurité – le salaire mensuel tourne autour de 400$ - ayant achevé des études universitaires mais ne pouvant se localiser de manière permanente dans une situation à la hauteur de ses qualifications. Cela n’a rien pour encourager les plus jeunes à poursuivre des études qui, malheureusement, ne mènent à rien. Le gouvernement s’inquiète de cette volonté d’exode qui se répand chez la jeunesse mais semble passif et lambin comme une tortue à y remédier.

Je reviens aux questions que l’on me posait. Une seule réponse concise à leurs attentes : le plus important dans la vie lorsqu’on se retourne vers le passé et qu’on scrute l’horizon: l’amour. Il n’y a rien d'autre, leur ai-je dit, que l’amour. Celui de soi-même car on ne peut aimer les autres si nous ne nous aimons pas d’abord. Celui des autres, oui, non seulement nos proches mais l’humanité dans son entier. Nous avons tous le même sang, les mêmes besoins, la même espérance. L’amour ne va pas sans le rêve. Rêver c’est aimer. Aimer, c’est rêver. J’insistais sur ce corollaire. Si l’on aime, on rêve d’être meilleur et si l’on rêve c’est que l’on veut aimer ce meilleur.

Je percevais une certaine déception à l’écoute de ma réponse. Je me suis permis de rajouter ces quelques phrases.

Dès la naissance, même avant, nous sommes le produit de l’amour. Celui de nos parents qui se sont choisis, qui ont cru en la suite du monde et tout fait pour que nous puissions y vivre convenablement.

Dans l’enfance, cette insouciante période où les apprentissages accaparent la majeure partie de notre temps que l’on trouve si long! Trop souvent inconscient que dès cette période l’édifice de notre vie se construit, que les matériaux avec lesquels la société nous forge se doivent d’être solides et rigoureux.

À l’adolescence, que je compare souvent à l’étape du «non» chez l’enfant de deux ou trois ans, nous voilà arrivés sur un chantier bouillonnant sur lequel on découvre que les instruments, les outils que l’on a reçus sont perfectibles et amendables. Que d’autres référentiels nous sont maintenant offerts. Qu’on peut vivre en-dehors de la famille, que le groupe, le réseau, revêt une dimension incommensurablement importante. Qu’entre l’important et l’essentiel, chacun doit faire son choix. Que la révolte qui nous semble si facile et réponse à tout doit prendre assise sur la pensée critique, l’écoute de l’autre et l’intelligence de la logique. Cohésion et cohérence nous arrivent en pleine figure, de plein fouet. On change d’idée comme on change d’habit. Plus tard on découvrira que les modes sont temporaires.

Puis l’âge adulte qui complètement nous défigure. Il s’accompagne de tout son cortège de responsabilités alors qu’auparavant on ne croyait avoir que des droits. L’amour que nous idéalisions à l’adolescence prend un autre sens, celui de l’engagement dans un maximum de sécurité. Celui aussi de sa diversité. Il nous faut aimer la vie, aimer la société dans laquelle nous oeuvrons, le travail qui assure notre qualité de vie de même que celle de ceux qui, tout doucement, s’accrochent à nous : les enfants, surtout. Certains, dans une différence affichée ou non, auront choisi d’autres voies pour parvenir au bonheur. Pour certains autres, le poids qu’ils ont traîné depuis la naissance devient un fardeau, une oppression, ou une contrainte qu’ils ne peuvent assumer. Ils désespèrent dans un monde qui devrait carburer à l’espoir.

Et l’on marche, insouciant des traces que nous laissons, oubliant parfois de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur qui reflète ce que nous avons imprimé. Et on marche, souvent on court après on ne sait trop quoi exactement, dans les voies tracées par d’autres avant nous, curieux à l’occasion des sentiers non défrichés qui s’offrent à notre regard, hésitants à modifier notre azimut. Autour de nous, le sens des mots, le sens des vérités modifient notre vocabulaire. Ce qui fut vrai il y a si peu de temps encore devient obsolète. Nos réactions aux changements varient selon nos conceptions, nos croyances. On nous interpelle. Et on bouge… ou, on s’immobilise dans une sécurité rudement mise à l’épreuve.

Et l’on s’interroge sur le monde, notre monde terrestre et spirituel. Des concepts doivent être étudiés en tenant compte des paradigmes ambiants. On interroge l’histoire. On lit différentes littératures, différentes philosophies. Mille et un essais qui tentent de clarifier le temps présent alors que d’aucuns ne voient dans notre «république platonnienne» que la répétition itérative d’événements passés. On apprend la circularité des choses et leur indéfectible dualité. Nous sommes des êtres binaires, c’est à l’âge adulte qu’on en prend conscience. Une conscience rudement mise à l’épreuve par la malsaine férocité de l’homme envers l’homme. Et l’on constate amèrement la fragilité de nos actions tardant à croire que la solidarité représente une voie à davantage explorer. 

Puis, abruptement, surgit l’âge d’or… ainsi surnommé. Cet âge où l’extraordinaire phénomène qu’est le silence nous parle. Non pas ce silence qui meuble la solitude ou l’isolement, non. Celui qui, à l’intérieur de nous, s’acharne à remémorer ce qui fut, ce qui cherche à fuir. Au moment où nous en avons le plus besoin, la traîtresse mémoire nous joue des tours. Devient sélective. Elle s’attarde sur divers moments de notre vie et parfois nous accuse. Il ne faut pas l’écouter à ce moment-là. Le passé possède une qualité indélébile, celle de s’enfermer éternellement dans l’inertie : on n’y peut rien, c’est achevé à tout jamais. Ne s’annonce à nos yeux fatigués que l’horizon qui nous semble rapprocher de jour en jour. Mais nous avons du pouvoir sur ce devenir. Chaque moment présent le caractérisera. Choisir la « chaise berçante » est une option. D’autres sont envisageables, réalisables, si au cours de notre vie, le rêve nous a nourris. Le monde est à portée de main, nous n’avons qu’à le cueillir… car sur la pente descendante de la vie, on a besoin de personne pour accélérer le mouvement. C’est sans doute à cette ère septuagénaire que l’on réalise de pas être identifiable à Sisyphe.

La vieillesse est là avec son cortège de petits bonheurs, de petits aléas. Puissante dans toute sa faiblesse, elle nous demande de ne jamais céder à la résignation. Si la vie se définit dans un long processus, la vieillesse en fait inexorablement partie .


Voilà ce que je leur ai raconté. Ils m’ont écouté avec attention, du moins je le crois. Mais l’auditeur le plus attentif fut… moi. 

vendredi 23 juin 2017

S A M L A N D l'histoire au complet!



21 Juin 2017

Je ne me classe pas dans la catégorie des peureux ou des «héros»; je suis plutôt quelque chose entre les deux, quelqu’un qui ne supporte ni l’injustice ni la pleutrerie.

Ce que nous vivons, au 29e étage du building Samland de Saïgon, ne doit pas être interprété comme une situation habituelle en terre vietnamienne. Un escroc demeure ce qu’il est d’où qu’il provienne.

Le tout a débuté il y a maintenant moins d’une semaine. Par une interruption de courant en fin d’après-midi. Cela peut se produire assez souvent ici surtout en raison des travaux de construction d’un autre building tout juste à côté du nôtre. On se disait que le tout allait se régulariser dans les heures qui suivent.

Le lendemain et le surlendemain, comme la situation ne revenait pas à la normale, l’inquiétude et l’inconfort s’implantaient chez mes amis locataires d’appartements ou de chambres autour. Plusieurs sont venus me demander si je connaissais la source du problème. Pas de réponse à leur question.

À leur mine pantoise, j’ai rapidement réalisé que ma relation avec le manager du 29e, qui se détériorait depuis un certain temps, allait prendre une nouvelle tangente. Tous avaient réglé leur dû, tous vivaient des problématiques personnelles avec lui mais qui se ressemblaient : lavabo bouché, internet qui coupe régulièrement, beaucoup de bruit provenant de l’appartement que la manager occupe, des visites nocturnes fort désagréables… et j’en passe. Le rejoindre, afin de signaler des situations chaotiques, relevait de l’impossible. La procrastination est sa règle de gestion.

Depuis quelques jours, en raison de la présence à Saïgon d’amis en provenance de Ha Giang dans le nord du Vietnam, je suis irrégulièrement présent dans mon appartement. Je constatais, alors que les autres le subissaient toute la journée, que la coupure, car il faut parler de coupure, de ces services essentiels devenaient pour le moins intolérable. Mes tentatives d’entrer en contact avec celui que je surnomme maintenant «l’escroc» furent vaines. Plus personne ne pouvait m’informer sur l’endroit où il pouvait se trouver.

Les femmes de ménage et les employés proches avaient quitté le navire, l’espace qu’il occupe – situé tout juste à l’étage au-dessous duquel je vis – vide et obscur.

À la troisième journée sans électricité et sans eau, une fois avoir vu avec les agents de sécurité du building que nous nous dirigions vers une certaine permanence de la situation… j’ai décidé d’agir.

J’ai avisé quelques locataires que j’allais rencontrer le manager général du building et que je souhaitais qu’ils puissent se tenir prêts pour une action collective. Fort de l’accord de tous, je me rends au bureau dudit manager. Un type charmant mais tout à fait sous la botte des propriétaires du building qui se foutent éperduement du confort minimal des locataires.

Il est 17 heures 45. Nous sommes le mercredi 21 juin. La secrétaire me dit, dans un anglais approximatif, qu’elle allait l’appeler. Elle me tend l’appareil que je refuse, lui signifiant vouloir le rencontrer personnellement. Surprise, elle lui transmet le message. Il arrivera dix minutes plus tard. Dans le bureau qui sert de local répondant à la clientèle, si je m’exclus, trois femmes et un homme y travaillent. Je remarque, et cela depuis mon entrée, leurs sourires complices saupoudrés d’une espèce de lassitude que la présence de leur patron allait rapidement dissiper.

J’expose le problème que nous vivons au 29e. Il écoute. Me répond que le manager du 29e doit 200 millions de dongs à la compagnie propriétaire du building. Comme il n’a pas payé son dû, on a coupé l’électricité et l’eau. Je lui réponds ne pas comprendre pourquoi nous devons être punis en raison des mauvais agirs de ce type. Il sourit. Il y a parfois dans le sourire asiatique une invitation à le lui faire avaler. Mais je me retiens. J’avance plutôt cette solution : courez après lui mais d’abord rebrancher le tout. Il dit ne pas avoir ce pouvoir. Les sourires des employés m’incitent à changer de stratégie…

On m’explique, pour une dixième fois, que tant et aussi longtemps que le manager du 29e n’aura pas réglé sa dette envers Samland, le courant ne sera pas rétabli. Dans ma tête, je revois la famille avec un bébé, mes amis qui habitent tout à côté et qui ont décidé de louer une chambre d’hôtel, les employés qui doivent maintenant cesser de travailler ainsi que tous les autres qui se sont réfugiés dans un mutisme déplorable ne sachant trop à qui se plaindre.

C’est alors que je me suis placé devant l’unique porte du bureau et leur ai dit : si le courant n’est pas rétabli maintenant, personne ne sortira de ce local. Nous allons passer la soirée, la nuit s’il le faut à attendre que tout se régularise. On sourit… collectivement. Sauf que je suis plutôt sérieux.

Une secrétaire, s’excusant, me dit qu’elle doit sortir afin de se rendre aux toilettes. Désolé… je suis vraiment désolé, mais il n’y a pas d’eau, alors vous demeurez avec nous. Rassise sur sa chaise, elle ne la trouve pas drôle du tout. On sourit… un peu moins.

Dix minutes de silence que je qualifierais d’insupportables. Le manager général me propose de rétablir le courant de 6h PM à 8h PM. Refus total de ma part. La jeune secrétaire qui a de plus en plus besoin de se rendre aux toilettes commence à… jaunir. Désolé, lui dis-je, mais nous ça fait trois jours que l’on n’a pas d’eau, vous pouvez bien attendre. De toute façon, ici dans ce bureau on a la climatisation et la lumière, ce que l’on ne bénéficie pas au 29e alors on attend… on attendra toute la nuit s’il le faut… deux ou trois jours même, ça ne me pose aucun problème.

L’atmosphère est pour le moins…tendue. C’est fou comme je réalise que ce genre de chose, eh bien je ne déteste pas.

On vit par coups de dix minutes. Deux collègues du 29e arrivent et je les invite à bloquer la porte à partir de l’extérieur. Cela a pour effet de mettre encore plus de sérieux à la démarche. Je ne vous dis pas comment peut se sentir la jeune dame qui souhaite se rendre aux WC!

Bloqués par l’intérieur et l’extérieur, j’utilise une autre argument… genre massue. Pourquoi ne pas appeler la police? D’ailleurs, je me demande pour quelle raison vous ne l’avez pas encore mis à la recherche cet escroc. Le mot «police» a un effet de dynamite. Non, non me répond le manager général. On ne veut surtout pas que les autorités se mêlent de cette affaire. Je considère cela comme un bon point.
C’est alors qu’il propose de rétablir le courant jusqu’à 10 heures PM. Nouveau refus de ma part. Vous nous rebranchez jusqu’à la fin du mois ou nous continuons de vivre enfermés ici comme des huîtres. L’envie de la secrétaire ne va pas du tout en s’amenuisant et le regard de feu qu’elle dirige vers son patron parle de lui-même.

Alors, surprise chez tous et chacun, le manager du 29e appelle. On discute en vietnamien. On me traduit. Il dit qu’il allait se présenter vers 8h PM. Même si je n’y crois pas du tout – ce que je tais – le manager général y voit une porte de sortie. D’accord, on allait rebrancher le 29e. Je demande à mes deux collègues d’accompagner le manager général vers la salle d’alimentation et d’ensuite se rendre à notre étage afin de vérifier si tout était revenu à la normale.

La jeune secrétaire n’en peut tout simplement plus. Désolé que je lui répète, mais on attend le retour de nos amis et d’ici là, personne ne sort du bureau. Ses yeux ne me manifestent aucune marque d’affection.

Comme on semble avoir opté pour des tranches de dix minutes, les émissaires reviennent en compagnie d’un manager général qui semble en avoir plein ses culottes. Tout est correct. La jeune fille se précipite vers la sortie. Nous quittons le bureau. Je dois dire que les visages des uns et des autres n’exsudaient pas le même sentiment.


22 Juin 2017

Comme une traînée de poudre, toute cette histoire fit le tour du building. Je devenais un «héros» recevant roses et chocolat, chacun regagnait son appartement, mais je sentais une certaine fragilité quant à l’étendue de la résolution du problème. Je me suis donc invité, à nouveau, chez le manager général du building.  J’apprends, sans surprise, que le manager du 29e ne s’est pas présenté la veille comme il l’avait promis. Afin de conserver les acquis, c’est-à-dire le rétablissement de l’électricité et de l’eau, je lui ai rappelé que le contentieux entre Samland et le manager du 29e ne nous regardait pas. De plus, je lui ai annoncé que les locataires qui avaient loué une chambre à l’hôtel au cours des trois derniers jours devaient être remboursé. Consternation de sa part alors qu’il pouvait lire dans mon visage que cela m’apparaissait tout à fait normal et que la dernière chose qu’il souhaitait n’était certainement pas de lire sur Facebook que Samland était une compagnie de broche à foin. J’avoue que traduire cela en anglais me fut plutôt pénible. Il a bien saisi et dit qu’il allait attendre les factures des locataires. Je n’ai pas osé lui demander si la jeune secrétaire qui jaunissait à vue d’œil avait pris une journée de congé.



23 Juin 2017

L’affaire se corse!

À la surprise générale – moi, le premier -  le manager du 29e qui avait disparu laissant ses trois enfants seuls et sans aucune personne pour s’en occuper, réapparaît. Il a sans doute, je ne puis le certifier, rencontré les dirigeants de Samland puisque mon réseau d’informations m’a fait savoir qu’on lui aurait donné 60 jours pour régulariser la situation. En fait, j’ai appris qu’il loue des appartements à Samland pour ensuite les relouer. Comment une compagnie comme celle-ci peut accepter des retards aussi importants dans les paiements? 200 millions… ce n’est pas des bagatelles! (20 000 dongs = 1$ US)

Depuis quelques semaines, je l’avais aussi remarqué, un homme d’un certain âge pataugeait dans les lieux. J’ai su qu’il s’agissait d’un membre influent de la mafia du District 8, ami du manager du 29e. Il a purgé 20 ans de prison pour je ne sais trop quels délits. Sorti de prison, il fut stupéfait de voir comment la société avait changé : la politique, le social, l’internet, le cellulaire, etc. En prison, il continuait à gérer certaines activités illicites, dont le trafic de drogue. On m’a dit, sous le couvert de l’anonymat, que la manager du 29e lui devrait plusieurs millions de dongs.

Si je fais rapidement le calcul, j’arrive à beaucoup beaucoup de millions… Mes gougounnes sont plus confortables que les siennes.

Donc, la mafia du District 8 entre dans le dossier et, par personne interposée, on m’a fait savoir que le manager du 29e avait assez de troubles pour le moment sans en rajouter d’autres. Sans que cela puisse être interprété comme une menace, je dois comprendre que m’éloigner un tantinet soit peu serait préférable.
Le manager du 29e m’a fait savoir qu’il s’attendait à ce que je remette sur les murs que j’ai peints en turquoise et orange, leur couleur originelle. Feinte de non-recevoir de ma part. Je lui ai fait savoir que l’appartement me semblait dans un meilleur état que lors de mon arrivée.

Personnellement, je crois avoir respecté le contrat qui nous a liés pour un peu plus de dix-huit mois et je quitte en direction du District 1, l’âme en paix.


À la prochaine

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