dimanche 11 juin 2017

5 (CINQ) (CENT QUARANTE-SEPT) 47






w1)   ils seront huit

Le dernier discours du Président du Comité populaire :
- Camarades, je serai bref. Cette allocution, la dernière de ma carrière politique, portera sur des sujets précis. Le premier se veut une annonce : la Maison du Peuple sera érigée sur le terrain de l’oncle de Đẹp. Les travaux devraient débuter d’ici quelques semaines et son inauguration, comme je l’espère ardemment, prévue pour la fin de cette année. Ce lieu deviendra le coeur de nos activités civiques. Le second, le lancement d’une idée proposée par Đẹp afin de permettre à nos enfants  un contact direct avec les livres, de susciter l’intérêt de tous pour l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Cette idée prendre la forme d’une bibliothèque que notre camarade Cây (le grêle) se chargera d’animer. Enfin, vous voyez comme je tiens ma parole d’être aussi bref que possible, je veux rendre hommage à celle qui, Depuis son arrivée parmi nous, aura apporté à tous un élan vers l’émancipation personnelle. Đẹp, merci pour ton engagement, les membres du Comité populaire se joignent à moi pour te dire combien grande fut ton implication dans l’organisation de ces activités qui s’achèveront par notre banquet communautaire et la deuxième représentation de la pièce de théâtre, ce soir.

La foule pressée autour de la scène applaudit à tout rompre le court discours du Président avant d’entonner l’hymne national du Vietnam. Tous les élus montèrent sur l’estrade, firent l’accolade à celui qui dirigea les destinées du quartier durant plus de trente ans. L’émotion était grande, ce qui n’empêcha pas les gens de se questionner sur qui pourrait lui succéder dans cette tâche à la fois difficile et exigeante, et vers qui le Président se retournera afin de faire connaître son choix. Ce serviteur dévoué, soucieux du bonheur et de la qualité de vie de ses concitoyens, on ne pouvait que souhaiter un successeur de sa trempe, à sa hauteur.
La courte cérémonie achevée, notre digne « chef du quartier » comme certains se plaisaient à le surnommer, se dirigea vers Đẹp et la prit dans ses bras.

– Ma fille, je sais que cela n’est pas encore possible, mais sache que je te désignerais sur le camp comme prochaine Président du Comité populaire. D’autres missions t’attendent, de celles qui stimulent le changement alors que les responsabilités politiques exigent davantage de compromissions. Je serai toujours là pour toi si le besoin s’en fait sentir.
– Vous resterez éternellement dans mon cœur et j’aimerais que vous acceptiez que la bibliothèque porte votre nom.
– Cet honneur est trop grand pour moi, ma fille. Que je demeure dans ton cœur me suffit amplement. Je veux présider aux deux dernières activités, soit le banquet et la pièce de théâtre de ce soir. Par la suite, je retournerai auprès de mes oiseaux. Tu sais, ces oiseaux en cage que j’aime plus que tout, il faudra bien un jour que je me résigne à les libérer, qu’ils puissent s’envoler au lieu de continuellement tourner en rond, s’accrochant aux grilles qui les maintiennent enfermés. Nous devons tous, un jour ou l’autre, nous affranchir. Ho Chi Minh vous a ouvert la route vers l’indépendance, guidé sur les chemins de la paix et de l’ouverture, le temps est venu pour chacun d’imiter cette idée en nous, individuellement.

Il quitta pour se diriger vers les gens qui tenaient absolument à lui serrer la main et le remercier pour toutes ces années de service.

Mâp (le trapu) s’occupa de faire entendre Mendelshonn durant le banquet qui fut grandiose. Tout le quartier devait y être. S’y dégageaient la fraternité, le partage et la bonne entente, exactement ce qu’aura été les années de la présidence de ce vieil homme adulé et respecté de tous.



          w2)     ils seront huit

L’émotion qui s’empara des spectateurs lors de la deuxième représentation n’eut rien à envier à celle de la veille. On quitta la pinède qui, maintenant, semblait lavée des envoûtements des derniers mois. La nuit était belle, calme et fraîche. Les membres de la troupe des NAINS et leur directeur se mirent en frais de tout désinstaller sous la direction de Người Phạm Tội (le délinquant). On avait demandé la permission de garder les rideaux en guise de souvenir, ce qui fut accordée sans réticence. Ils regagnèrent le local où les y attendait Mâp (le trapu) et Người Trẻ Nhất (le plus jeune). Par réflexe sans doute, un cercle se forma, les mains refermées les unes sur les autres, les yeux clos dans un recueillement total, chacun attendait que le directeur établisse le bilan de leur performance. Ce fut la vieille dame âgée qui prit la parole.

– Le souffle a passé. Ce sont tous les petits détails de cette pièce de théâtre qui auront permis cette télépathie. Je regardais les spectateurs. Attentifs. Le courant électrique que nous avons ouvert les a rejoints. Ils ont, chacun à leur manière, selon leur point de vue, reçu cette métaphore comme un baume sur une plaie encore fraîche d’incompréhension et de souffrance mais appelée à se recoudre. Ce n’est pas nous qui avons joué, hier et aujourd’hui, nous fûmes des intermédiaires, des médiateurs qui les ont invités à la cicatrisation de leur peine. Eux, demain et après, continueront de vivre dans ce quartier alors que nous serons ailleurs. Ils iront au marché, se salueront dans les rues, se diront que l’amour nous répare.

Toujours en cercle, debout et ne ressentant aucune fatigue, les membres des NAINS reçurent les mots de Mâp (le trapu) sans surprise :
- Si vous m’acceptez parmi vous, je voudrais bien vous suivre. Je sens que ma voie est avec vous.

Tous l’entourèrent pour geste de réponse. La troupe comptait un élément de plus. Người Trẻ Nhất (le plus jeune), ému, prit la parole :
- De mon côté, je me sens prêt à retourner à la maison, d’attaque à refaire ma vie ici, dans ce quartier qui m’a vu naître et où je souhaite me rendre utile.

Il quitta le local pour se rendre au café Con rồng đỏ. La surprise qu’il causa à son arrivée fut diluée par les paroles de Đẹp :
- Te revoilà, tout entier, avec nous. Tu as inquiété bien des gens, tes amis du groupe d’abord, tes parents, mais ton retour marque le début d’une nouvelle ère : celle qui regarde en avant tout en n’oubliant jamais de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur du passé. Tu as beaucoup à faire ici, sache-le.

 Đẹp prit un instant de répit avant de continuer.

– Les activités sont maintenant terminées. Elles ont connu un immense succès en raison de votre engagement, tous et chacun. Je vous remercie et vous convie maintenant à la poursuite des choses. La bibliothèque représente notre nouveau défi. D’ici une semaine nous saurons si le projet verra le jour mais, suite au discours du Président, je n’ai aucun doute qu’il ira de l’avant. Cây (le grêle) y travaille d’arrache-pied, ses efforts seront récompensés. Quant à Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé) et moi, nous partirons cette semaine pour un court séjour dans mon village. Mes parents nous y attendent. Je veux leur présenter celui qui a accepté de devenir le père de l’enfant que je porte.

La déclaration de la jeune fille coupa le souffle aux membres des xấu xí… Présents à la table du café Con rồng đỏ.

– Oui. Je suis enceinte suite au viol dont je fus victime. Ma mère le sait, mon père, pas encore. Nous, Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé) et moi, avons accepté cet enfant non pas comme une punition mais une occasion de transformer la violence en amour. Nous aimerons l’enfant de Lãnh Đạo (le plus âgé), son père biologique, comme nous souhaitons que tout enfant fût aimé par ses parents. Nous l’accueillerons les bras ouverts, le cœur aimant et ferons tout en notre pouvoir pour qu’il ou qu’elle puisse être heureux.

May se leva, entourera son amie avec chaleur :
– Vous serez de retour pour notre mariage?, demanda-t-elle, se retournant vers le gardien de sécurité qui baissa les yeux.

Daniel Bloch réalisa à nouveau toute l’admiration qu’il portait à cette jeune fille.


w3)   ils seront huit

Au lendemain de cet émouvant week-end, comme l’avait demandé le directeur de la troupe des NAINS, tous se dirigèrent vers le marché afin de recevoir de la part des gens du quartier des commentaires, des critiques. des félicitations. Mâp (le trapu) et Người Trẻ Nhất (le plus jeune) les accompagnaient. À la vue de son fils, la mère du plus jeune se jeta dans ses bras. 

- La guerre est finie, dit-elle. Ton père et moi t’attendons Depuis la première minute de ton départ. Chez-nous sera toujours chez toi.

La nouvelle du départ de Mâp (le trapu) ayant choisi de suivre la troupe, sa mère la reçut stoïquement. Il avait aussi ajouté que l’idée du changement de sexe ne faisait plus partie de ses plans, ce qui sembla la consoler.

– Tu seras donc sur les routes vietnamiennes pour longtemps. Sois assuré que tes décisions, je les reçois directement au cœur. Ton talent de musicien sera d’un grand secours pour eux. « Comme il joue bien! » telles furent les paroles de ta professeure de musique qui a assisté aux deux représentations de la pièce de théâtre. Elle est consciente que si tu choisis le violon, tu réussiras autant qu’avec la flûte, mais je crois que tu as plutôt opté pour la musique, l’instrument n’étant qu’un outil. Les trois notes m’ont fait pleurer. Il y avait tant de mélancolie et, aussi, tant d’espérance à l’intérieur d’elles. Je les retiendrai toujours. Elles ont balayé de la pinède tous les maléfices qui y logeaient Depuis les tristes événements d’avant Têt. Le calme est revenu. Je compte bien demeurer proche de Đẹp car elle personnifie la guérison. Les mots de la pièce la décrivent bien : elle a permis à l’amour de réparer l’âme des gens. Lorsque je la regarde, c’est l’amour que je vois. Elle t’a mené vers les NAINS qui t’auront mené à toi. Une mère ne peut espérer mieux pour son enfant.

Ils se laissèrent alors que s’imprimaient entre eux l’assurance, la certitude, la foi en l’avenir. Elle ne sait trop ce qui adviendra de sa personne. Continuera-t-elle la distribution des tracs du Parti maintenant que celui qui lui proposa cette responsabilité quittait la présidence? Acceptera-t-elle le poste de cuisinière au café Con rồng đỏ que lui a proposé Madame Quá Khứ lui annonçant que Đẹp en serait la nouvelle gérante? Ne lui restait qu’à prendre sa décision.


Le quartier ne ressemble plus à celui d’avant… celui d’avant l’arrivée de Đẹp … celui dans lequel un inspecteur-enquêteur faisait régner la terreur… celui qui, en haut d’une pente, se présenta à un Daniel Bloch complètement ignorant de la culture et du mode de vie vietnamiens. Un quartier dans lequel un gigantesque chantier lentement devient un building. Une pinède… Les choses se modifient sous la main des hommes alors que souvent les hommes arrivent difficilement à se modifier eux-mêmes. Il suffit d’un événement, ou deux, aussi subis qu’un tremblement de terre, un tsunami, pour que chacun soit appelé à revoir ses croyances, les frotter à une brutale réalité; s’apercevoir que toutes les questions ne trouvent pas nécessairement réponses dans ce qui constitue la conscience collective. Un traitement choc n’est pas la meilleure voie à suivre. Il est préférable de s’en remettre à l’intelligence, à la sensibilité de chacun, d’attiser les fibres de la conscience, de l’au-delà, de s’éloigner des idéologies qu’elles soient politiques, civiques ou religieuses.

Daniel Bloch le réalisait maintenant.  Đẹp aura été le faire-valoir du changement et de la transformation. Tout en douceur malgré l’horreur qui en fut la source.

– J’ai tant et tant encore à apprendre, se dit-il. Une vie suffit à peine…

La dernière soirée des NAINS dans le quartier, ses membres la passèrent ensemble, sans la présence de Mâp (le trapu) qui avait rejoint les autres au café Con rồng đỏ. Ils sont huit maintenant. Le dîner achevé, le groupe, en marche vers la pente, s’arrêta devant l’atelier de May, auparavant le kiosque de Đẹp, fit une courte pause devant l’entrée de la pinède puis descendit la pente. Mâp (le trapu) et Người Trẻ Nhất (le plus jeune) ouvraient la marche suivis de Cây (le grêle) et Daniel Bloch. May et Người Phạm Tội (le délinquant) arrivaient difficilement à coudre ensemble des mains qui parfois semblaient partir vers le Mékong. Đẹp et Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé) la fermaient la procession. Près du lac, Đẹp insista auprès du groupe pour franchir, seule, les quelques pas menant aux buissons de bougainvilliers à fleurs rouges. Elle en revint, un bouquet à la main.


w4)    ils seront huit

Le train qui allait mener Đẹp et Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé) de Hanoï à Lạng Sơn partait dans quelques minutes. Daniel Bloch et Cây (le grêle) accompagnaient les deux voyageurs, les assurant qu’ils seraient sur le quai de la gare à leur retour. Ce n’est pas ce que l’on pourrait appeler le confort mais cela ne leur importait peu. Tout au long du parcours, Đẹp relut la lettre qu’elle remettrait à sa mère alors que son fidèle compagnon en profiterait pour jeter un coup d’œil sur les photos qu’il avait prises lors des activités du week-end. Rendus, ils prendraient un bus pour Lộc Bình, le village où naquit Đẹp et y vécut jusqu’à son départ pour Da Lat puis Hanoï.

Les retrouvailles furent on ne peut plus émotives. La mère de la jeune fille avait vieilli; son père, curieux de rencontrer celui qui allait devenir le compagnon de vie de Đẹp le dévisageait de façon telle que Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé) en demeura inquiet. Mais rapidement la chaleur familiale modifia les rapports entre eux.

– Tu iras à l’Université? demanda le père.
– En effet, je suis inscrit à la faculté des Beaux-Arts. Je compte me spécialiser en photographie.
– Tu auras un emploi?
– Certainement. Non pas comme photographe de plage ou de lieux touristiques mais plutôt en photographie professionnelle : mariages, événements sociaux et civiques.

Une fois le déjeuner achevé, le père proposa à Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé) une visite du village où il pourrait certainement prendre quelques clichés. Ils partirent laissant la mère et la fille s’installer sur le balcon face à l’étang où le chant des grenouilles grésillait dans un début d’après-midi chaud et humide.

– Mère, je suis venue à vous afin de vous présenter celui qui, sans devenir officiellement mon mari, partagera le reste de mes jours. Aussi, vous remettre cette lettre que vous lirez une fois que nous serons repartis sur Hanoï.
– Ma fille, celle que j’aime plus que tout au monde, lorsque tu annonças ta visite, je savais que ce n’était pas pour t’installer avec nous. Ton père l’aurait souhaité, tu le connais bien. De mon côté, au courant de tout ce qui t’est arrivé Depuis l’événement dont nous tairons le nom, sachant que tu as choisi la voie de la vie et de l’amour, non celle de la mort et de la rancune, mon cœur de mère a compris que tu allais poursuivre ta route qui t’a menée jusqu’à Hanoï. Pearl Buck nous a toutes les deux guidées. J’ai cherché dans ma mémoire vieillissante les bons mots pour te dire à quel point je suis fière de toi et combien remplie sera la suite de ta vie, là-bas. Rien n’est définitivement gagné, tu le sais. Aujourd’hui n’est pas le gage du lendemain, toujours imprégné des choix que l’on fait.

« Il lui fallait vivre, non dans le monde qui passe, mais dans les profondeurs de son être.»

Tu te souviens de cette phrase à laquelle j’ajouterai celle-ci, toujours de Pearl Buck :
« Elle resta sur son lit pendant bien des jours, purgée corps et âme ; tout son chagrin et même ses pensées bienfaisantes demeuraient en suspens, car elle n'avait pas plus de forces pour la douleur que pour l'espoir. Et quel sens aurait la douleur, si elle ne nous enseignait pas à nous, les forts, de l'épargner aux autres ? On nous montre ce qu'elle est, nous en fait goûter l'amertume, pour nous pousser au désir de la chasser de ce monde. Sans quoi, ce monde-ci serait l'enfer.»

Continue ma fille…reçois l’enfant qui vient comme un cadeau et non pas un contrecoup… Aime ce garçon qui t’aime au point de t’accepter sans jugement, avec toute l’ouverture de l’esprit et du cœur qui l’anime. Il est bon, je le sens.

 Đẹp lui remit la lettre qu’elle mit longtemps à rédiger. Sa mère la plaqua sur son cœur avant de proposer une sieste.



Notre pays a grandi, a changé. Ses habitants, jour après jour, modifient leur regard sur l’avenir tout en conservant la mémoire du passé. Ce passé, loin dans le temps, a souffert d’agressions, d’invasions, qu’il aura semées en nous, Vietnamiens pour toujours, l’espoir en la résistance, l’assurance que nos luttes pour la Liberté et la Paix ne furent pas vaines. Notre foi, quotidiennement réaffirmée, nous rappelle que ce qui est acquis doit être préservé : que ce soit notre langue, notre culture, notre manière d’aimer et de le dire. Mais l’espace du monde est grand. Ailleurs, on vit différemment. De bonnes choses nous parviennent, d’autres moins intéressantes. L’ouverture aux autres, de chez nous et du plus loin que l’on puisse rêver, nous permet de conserver ce qui doit être maintenu et sauvegarder. Alors que les vents nouveaux, ceux qui annoncent l’égalité entre tous les humains, hommes et femmes, on se doit d’y faire face avec toute notre capacité d’apprendre et notre intelligence à comprendre. Les frontières du monde s’abolissent graduellement. Il ne faut pas y voir un nouvel envahissement mais une occasion de mieux lire le monde, de comparer nos valeurs et d’accepter de devenir des citoyens de l’univers entier. Nos passeports devraient être périmés. Les guerres, interdites. L’éducation, obligatoire. Le travail, partagé.


Mère, tu as mis entre mes mains la pensée de Pearl Buck, j’y ai puisé tant et tant, m’y suis quotidiennement nourri. Depuis, d’autres nourritures me furent offertes, sous forme de livres, d’événements ou de gens croisés ici et là; j’ai continué d’apprendre, demeurant fidèle à ce balcon sis dans le village où je suis née.


J’ai accepté de garder l’enfant qui se nourrit de moi. Il sera votre petit-fils ou votre petite-fille puisqu’il est de moi. Son père sera Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé) et tous les deux n’auront pour seul souci que de le ou la voir heureux, ouvert au monde, conscient qu’il ne s’arrête pas là où notre regard s’éteint.


Ma vie dans ce quartier de Hanoï, mère, je la dédie à toutes les femmes vietnamiennes qui ont été, qui sont et qui seront, puisque moi aussi j’ai été, je suis et je serai. Différente. Transformée chaque jour. Libre de mes nuits. Responsable de mon corps et mon esprit.


Mère,
J’AURAIS PU ÊTRE CE QUE NOUS SOMMES…
JE VEUX ÊTRE CE QUE NOUS SERONS…
NE PAS ÊTRE CE QUE NOUS ÉTIONS…

 Đẹp

 







mercredi 7 juin 2017

5 (CINQ) (CENT QUARANTE-SIX) 46


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v1)   réparés par l’amour

Le directeur de la troupe des NAINS, comme à son habitude les jours de spectacle, devint invisible. Il avait quitté les locaux où logeaient sa troupe très tôt ce matin se rendant à la pinède où il avait donné rendez-vous à Người Phạm Tội (le délinquant) ainsi qu’à May. Quelques recommandations puis on ne le revit plus de la journée.

La scène fut montée le temps de le dire. Madame Quá Khứ avait offert à Đẹp tout ce qui lui restait de bois de lim, au cas où elle en aurait besoin. Son système Bose pouvant enterrer une foule de gens criant à fendre l’âme, serait installé pour les besoins de la pièce de théâtre ainsi que pour le discours du Président du Comité populaire. La vieille dame adore lorsque ça bouge autour d’elle, ainsi avait-elle prévu faire venir de Da Lat quelques kilos supplémentaires de café « robusta », stocké de la bière en quantité et engagé quelques employés supplémentaires afin de préparer différentes recettes dont le succès ne ferait aucun doute. Elle se chargerait elle-même de ses beignets alors que la mère du Mập (le trapu) s’offrit pour le phó.

La cérémonie d’ouverture fut d’une sobriété remarquable car le Président voulait d’abord centrer toute l’attention sur les activités et garder un suspense, depuis longtemps éventé par les qu’en-dira-t-on, sur les annonces prévues pour le dimanche après-midi lors du banquet populaire. Il savait ce discours être le dernier de sa longue carrière et serait compendieux.

L’atmosphère était à la fête, mais ça devenait indéniable plus la journée avançait que l’apothéose serait atteinte au cours de la soirée. Tous constatèrent le dépouillement de la scène qui devait certainement faire moins de trois mètres carrés, ces longs rideaux de tulle, immobiles en raison de l’absence de vent. Ni pluie ni vent. Un temps figé, stagnant sous un soleil brumeux. Người Phạm Tội (le délinquant) installa un grand ventilateur multidirectionnel à l’arrière de la scène, en cas de besoin. Il confia la tâche de l’activer aux moments propices à Người Trẻ Nhất (le plus jeune) qui souhaitait demeurer secret durant ce week-end. Mập (le trapu) plaça sa chaise de manière à ce que les notes de musique jouées à la flûte puissent être captées par le système de son du café Con rồng et demeuré tout à côté du plus jeune. 

– Je me doutais bien qu’un jour tu allais revenir, dit Đẹp apercevant Người Trẻ Nhất (le plus jeune) qui faisait tout pour rapetisser sa présence.
– Moi, je ne le savais pas, lui répondit-il.  
La jeune fille lui caressa les cheveux comme on le fait pour un jeune enfant. Elle saura attendre avant d’achever la conversation qu’ils eurent le dimanche du suicide, conversation qui pouvait se résumer en très peu de mots.

– Tout comme j’ai compris les motifs de ton départ, je comprends ceux de ton retour. Dans quelques heures, tu seras spectateur d’une mimêsis qui te fera revivre, par la magie de la métaphore, d’arides et ingrats moments. À moi aussi d’ailleurs! Je me suis invitée à y plonger entièrement, certaine de ne pas me noyer, les yeux ouverts et l’âme à l’écoute. Nous aurons l’occasion de discuter après, lorsque délicatement se refermera le livre que nous tenions avant qu’il ne nous glisse d’entre les mains. Tu sais, la chose la plus importante qui émergera de cette scène pour s’acheminer vers notre cœur, c’est que l’amour répare.

Đẹp retourna vers le poste de commandement qu’elle fit installer à l’entrée de la pinède. De là, en compagnie de son fidèle adjoint Cây (le grêle), elle verrait à tout, répondant aux besoins de dernière minute, corrigera certains détails et principalement prodiguera ses encouragements à l’équipe les invitant à régler eux-mêmes les problèmes qui surviendraient.

Elle vit arriver Daniel Bloch.                             
  

     v2)       réparés par l’amour

Ça se voyait tout de suite, l’étranger au sac de cuir revenait allégé de cette semaine en pleine nature. Đẹp lui passa la remarque.

– Alors, ça s’annonce bien ? À voir l’ambiance, on dirait une ruche d’abeilles en pleine action.
– Du côté de la pièce de théâtre, tout semble au point. Ne reste qu’à voir comment elle sera reçue ce soir et demain.

Daniel Bloch fit le tour des lieux puis quitta la pinède afin de passer l’après-midi au café Con rồng đỏ où il souhaitait discuter avec la tenancière. Lui annoncer la décision qu’il avait prise, mûrie dans la voiture le ramenant de Sapa. Madame Quá Khứ ne fut aucunement surprise d’apprendre qu’il coupait définitivement avec ses voyages pour s’installer au Vietnam.

– Vous ne pouvez pas continuellement vivre en hôtel. Laissez-moi vous dénicher quelque chose tout près d’ici tout comme j’attends la fin des activités de ce week-end avant de proposer à Đẹp le poste de gérante du café. J’aimerais qu’elle ajoute une plus-value à cet endroit. Un café, c’est bien, mais on peut faire mieux, elle saura voir plus grand.
– Vous avez songé à quelque chose en particulier?
– Demain, lors de la clôture des activités, le Président du Comité populaire rendra hommage à celle qui fut l’âme de cette organisation après avoir annoncé qu’il ne compte pas renouveler son mandat à la tête du Comité. A-t-il des intentions de la voir lui succéder, je ne le sais pas mais il lui voue une profonde admiration. Quant à ce café qui aura été le projet de ma vie, celui qui m’aura permis de sortir des fils tortueux des services secrets et du renseignement, j’ai songé à une galerie d’art. Comme cela complèterait bien le décor avec la bibliothèque située à quelques pas d’ici!
 – Quelle excellente idée!
– Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé) est un excellent photographe. Il n’a pas seulement pris des photos de Đẹp, son téléphone portable en contient des centaines d’autres, du quartier et de ses habitants. Ce type est continuellement à la recherche de ce qui est beau. Il la voit sur tout ce que son regard croise. Sur Đẹp d’abord, bien sûr. Lorsqu’il m’a demandé d’installer un poste informatique dans le café, c’était pour y déposer ce que moi j’appelle ses chefs-d’œuvre.
– Bravo!
La propriétaire du café ne tarissait pas d’éloges envers celui qui allait fort probablement diriger les travaux de rénovation du local devant recevoir la bibliothèque et qui débuterait dans quelques semaines des cours à l’Université des Beaux-Arts.

– Comme me le disait si justement Đẹp, il a été réparé par l’amour.
– Nous avons tous besoin d’être réparés.

On leur servit à manger alors que Cây (le grêle) accompagné par l’albinos du groupe des NAINS vint chercher le système Bose. 

– Je ne me suis pas inquiété lorsque votre chauffeur-guide nous a fait savoir que vous preniez racine à Sapa pour quelques jours, dit celui qui pousse comme du bambou.
– Tu sais, on a parfois besoin de s’arrêter, de descendre d’un train afin de voir où nous sommes, répondit Daniel Bloch écrasant sa Marlboro.

Du café Con rồng đỏ on distinguait parfaitement bien que quelque chose se passait dans la pinède.


     v3)       réparés par l’amour

 Đẹp, se souvenant que Madame Quá Khứ avait conservé, du temps où Hanoï subissait régulièrement des coupures de courant, des lampes à pétrole, chargea Cây (le grêle) de lui en emprunter huit qu’elle fit installer sur la scène. La pinède n’étant pas éclairée, l’effet produit par cette lumière fantomatique risquait de créer une atmosphère propice au jeu des acteurs. La fébrilité se manifestait de plus en plus parmi la foule entassée autour de l’estrade construite en bois de lim et qu’encadraient de longs rideaux rouges, noirs et blancs. Người Trẻ Nhất (le plus jeune) crut bon, à quelques minutes du début de la représentation, de lancer le ventilateur à basse vitesse afin de faire ciller les tissus vaporeux.

Le directeur de la troupe des NAINS, revenu de sa disparition volontaire, regroupa ses acolytes, leur donna ses dernières instructions avant que la musique de Mendelshonn ne devint audible aux spectateurs. Le montage préparé par Mập (le trapu) ne contenait que les parties musicales du SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ, les chants d’opéra ayant été coupés, laissant tout l’espace au silence pour remplir la scène. Le trac avait disparu chez chacun des membres de la troupe et leur entrée, calculée scrupuleusement, se fit dans le meilleur ordre possible. La nuée de gens - il devait y avoir plus de cent personnes - étonnées par cette mise en scène inhabituelle, murmuraient des commentaires qui progressivement se turent.

Vingt et une heure pile. Le temps irradiait sa fraîcheur de début de soirée. Les rideaux prirent leur envol. Les notes de musique jouées à la flûte, trois notes tristes comme une complainte funéraire, s’ajoutèrent à Mendelshonn puis graduellement s’approprièrent toute la place. Les acteurs ne bougeaient pas. Immobiles. Ancrés dans un enveloppant silence. Seuls quelques toussotements ici et là brisaient l’harmonie qu’absorbaient le silence, la musique et la langueur manifestée par les comédiens.

L’éclairage improvisait à son tour. Puis, alors que s’estompaient les notes de musique s’évaporant de cet univers étrange, débuta la pièce. Elle dura, comme prévu, un peu moins d’une heure. L’effet recherché par le directeur de la troupe fut envoûtant. On devinait chez une forte majorité des gens que le message passait. La métaphore, aride d’abord, apparût de plus en plus transparente, compréhensible au fur et à mesure que se déplaçaient les personnages en route vers une nuit d’été. On associait, du jeu théâtral, certains événements ayant profondément marqué le quartier. Ce qui aurait pu être perçu comme un conflit entre un géant et des gens de petite taille… entre des gens de petite taille cherchant à devenir autres que ce qu’ils sont en réalité et ceux qui résistèrent à l’appât, tout cela, par la magie du théâtre, s’interprétait dans la tête des gens comme une volonté intrinsèque de transformation. Il s’était produit, dans cet espace en haut d’une pente, quelque chose de semblable suite à une mort violente d’un jeune homme… à la déclaration d’une jeune femme ayant subi un affront… et l’obligation à devoir se positionner face à ces événements insolites. On pouvait très bien devenir autre, pour un court laps de temps, mais la réalité, aussitôt nous rattrape. Porter un jugement sévère ne modifie en rien la réalité qui reste ce qu’elle est; une potion magique ne peut en aucun moment être de quelque secours. Les spectateurs, yeux rivés sur cette scène devenue leur lieu, comprirent que la venue d’un être complètement différent d’eux, un être qui propose l’élixir pour changer leur corps, en aucune façon ne peut transformer leur âme. L’âme est en chacun de nous, nous fait… immortellement présente en soi. Ce qu’elle contient, ce qu’elle cache aux yeux des autres, nous en sommes parfois inconscients. La conscience se manifeste par des événements indépendants de notre volonté. Devant une jeune fille violemment agressée… un jeune homme pendu, suite à une nuit de remords, quelques fleurs de bougainvilliers à la main fermée comme un poing… comme les gens de petite taille de la pièce de théâtre, nous propulsent aux fins fonds même de notre culture, de notre manière de vivre, nous poussant à examiner les réflexes qui nous font agir, réagir. Cela ne modifie en rien les événements mais peut avoir un effet sur la suite des choses. Le géant devint un être de petite taille sans rencontrer le bonheur, de même pour ceux de petite taille qui ingurgitèrent la potion magique. À la fin, alors que tout doucement les rideaux rouges laissèrent place aux rideaux noirs puis aux blancs, comme dans un songe, celui d’une nuit d’été, le comédien demeuré seul au centre de la scène, arrachant brutalement le dernier rideau blanc pour s’en draper le corps, les yeux dirigés vers le ciel, vers la lune, lança d’une voix chevrotante :
« Nous sommes… tous… des humains en marche vers nous-mêmes, en quête de l’amour qui saura nous réparer… »


     v4)       réparés par l’amour

Il n’y eut aucun applaudissement. Quelques minutes durant, face à une scène vide, seules trois notes de musique jouées à la flûte allégeaient l’atmosphère alors que les gens quittaient la pinède. Les observations n’allaient pas du tout dans le sens de « c’était bon »… « c’était moyen »… « c’était nul »… Les commentaires, on les susurrait presque à l’oreille de son voisin, chemin faisant vers sa demeure. On aurait pu facilement croire ces gens revenir d’une cérémonie, d’un culte.

« Réparés par l’amour… »

Ça se lisait dans les yeux de ces hommes, de ces femmes, ils vivaient la fin ou le début de quelque chose, différente pour chacun et chacune…

Le Président du Comité populaire s’approcha de Đẹp, la prit affectueusement dans ses bras paternels, lui dit :
- Tu m’auras fait vivre un des beaux moments de ma vie. Ce à quoi je viens d’assister m’a ébloui. Je cherche encore les mots justes pour qualifier cette soirée. Le respect qui émerge de cette scène marquera l’intelligence de notre quartier. On en parlera longtemps.
– Monsieur le Président, sans la confiance que vous nous avez manifestée, rien n’aurait pu se passer.
– Non Đẹp, tous les honneurs te reviennent.

Il la laissa retourner vers la troupe, dirigeant son pas vieilli par les années vers la sortie de la pinède.
Madame Quá Khứ avait insisté auprès de l’organisatrice pour qu'à la fin de la représentation, tous viennent au café Con rồng đỏ où elle avait fait préparer un goûter. Les uns après les autres, on s’installait là où tout avait débuté. Seul le plus jeune ne s’y présenta pas, se réfugiant vers le local des NAINS. En route vers le quartier général, Đẹp, main dans la main avec Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé) lui dit :
- Je suis enceinte.

Elle ne savait trop comment son ami de cœur réagirait mais croyait le moment venu de lui annoncer cette nouvelle.
–  Đẹp, si tu le veux, j’accepte de t’accompagner dans cet amour. Si tu le veux, je serai à tes côtés, jour et nuit, dans le bonheur comme dans la souffrance. Ta responsabilité face à cet enfant à venir, je souhaite la partager avec toi. Comme on le dit si bien à la fin de la pièce de théâtre, l’amour m’a réparé. L’amour que nous apporterons à cet enfant, si tu le veux, le réparera aussi.
– Je t’aime, répondit-elle, l’entourant de ses bras.

Ils furent les derniers arrivés au café où on se congratulait mutuellement. Lorsque le couple entra, tous se levèrent pour les applaudir. Ce fut Daniel Bloch qui, le premier, accueillit la jeune fille, lui ouvrant les bras.

– Ma fille, ce à quoi j’ai eu le privilège d’assister dépasse, et de beaucoup, tout ce que j’ai vu dans ma vie. Quelle performance! Je me demande s’il sera possible à la représentation de demain de dépasser celle de ce soir. L’amalgame obtenu en mixant silence, musique, décor et improvisation démontre le talent de cette troupe mais principalement qu’illustrer un sujet aussi intime par cette métaphore repose sur du vrai, du vécu et nous projette vers demain. « Réparés par l’amour… » ces mots sont maintenant gravés en moi.


La soirée s’éternisa sans que personne ne s’en plaigne. Aucune fatigue chez chacun, que le bonheur d’avoir su toucher le cœur, l’esprit et l’âme des gens.

À suivre 
                                                              

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