mercredi 24 mai 2017

5 (CINQ) (CENT QUARANTE-TROIS) 43





s1)     les arabesques

On en est à deux jours du début des activités organisées par le Comité populaire. Parmi les élus, certains ne voyaient pas d’un bon œil la tenue de ce qu’ils appelaient un festival de bas étage, ironisant sur l’idée qui tenait à cœur au Président. Sauf que lorsqu’ils apprirent, par le secrétaire du Comité, que les deux représentations de la pièce de théâtre se tiendraient dans la pinède, ils modifièrent complètement leur opinion et se mirent à tripatouiller gaiement. On alla même jusqu’à inviter les dirigeants de sociétés coréennes les sachant fort intéressés à acquérir la pinède afin d’y ériger un complexe d’habitations de luxe. Lorsque le profit s’approche, les requins sortent.

À l’occasion du dîner, Dep fit le tour de la situation.

– Nous approchons. Les NAINS sont prêts. Les costumes, en fait ce ne sont que des longs rideaux, arrivés au local où ils sont hébergés. Mập (le trapu) me rassure que l’aspect musical du spectacle avance. Il ajoute que pour avoir assisté aux dernières répétitions, nous serons tous éblouis par la qualité de leur prestation. N’est-ce pas Mập (le trapu)?  
– Tout à fait Dep. Plusieurs verront que cette pièce de théâtre, qui repose sur l’improvisation, n’aura rien d’une billevesée. Il s’agit d’une arabesque théâtrale et musicale. Je veux dire par là, figure d’équilibre et figure mélodique. Le texte, encore complètement enfoui dans la tête des comédiens, s’entremêlera à la musique. Daniel Bloch a eu le génie de nous amener vers Mendelsshon. Elle s’incorpore parfaitement bien aux différents tableaux offerts aux spectateurs.
– Tu nous mets l’eau à la bouche Mập (le trapu), enchérit Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé).

Dep remarquait à quel point le contact avec les NAINS rendait Mập (le trapu) plus sympathique, plus à l’écoute des autres. Elle le lui dit. Rassuré, on pouvait enfin lire en lui. May prit la parole à son tour :  
- J’ai été plutôt surprise par la visite du directeur de la troupe. Que de grands rideaux, de trois couleurs différentes et dans un tissu vaporeux, m’a-t-il demandé de confectionner. Cela m’a amenée à me poser des questions sur le type de théâtre auquel nous aurons droit. Je vous avoue n’avoir jamais assisté à une seule représentation dans ma vie, seulement ce que l’on nous projette à la télévision. 
– Tu n’es certainement pas la seule, May, acheva Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé).
Le dîner allait bon train. Ça discutait, s’amusait.

– Vous savez que Daniel Bloch a coupé dans son itinéraire. Lorsqu’il reviendra, ça sera après quelques jours vécus strictement à Sapa. Son chauffeur-guide m’a avisé de sa décision, il y a de cela quelques jours, avança Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé).
– Daniel Bloch est un homme intelligent. S’il a choisi de demeurer à Sapa, de ne pas continuer vers le nord, c’est qu’il avait une bonne raison de le faire, opina Cây (le grêle). Je crois que nous l’avons beaucoup accaparé, lui laissant trop peu de temps pour lui-même. Il ne faut pas oublier qu’il est en voyage au Vietnam et non pas en mission. L’étranger au sac de cuir n’est pas une ONG.
– Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé), as-tu des nouvelles de Người Phạm Tội (le délinquant), demande May.  
– Non, mais je crois qu’il devrait être de retour dès demain.
– C’est fou comme je m’ennuie lorsque je ne le vois pas, acheva la couturière après un long soupir qui dut fait frémir les feuilles des arbres du Mékong.

  

Le soir tombait sur le Mékong; Can Tho se revêtait d’un châle ocre et kaki. Les exhalaisons du fleuve oscillaient ici, là, partout, s’accrochant aux arbres, y laissant une partie d’eux-mêmes, poursuivant une course ininterrompue vers les jardins où les gens préparaient le dîner. Les habitants de Hanoï en sont à leurs derniers moments avant de rentrer vers le haut de la pente du quartier où ils vivent depuis si longtemps déjà. La mère de l’exilée du Mékong ne cessait d’observer Người Phạm Tội (le délinquant) qui, depuis le matin, semblait différent de la veille. Elle se connaît… quelques canettes de 333* puis la parole se délie… « Quand l'alcool est dans le corps, l'âme et la sagesse sont dans la bouteille. » : un vieux proverbe vietnamien.

– Comme tout cela m’apparaît étrange! dit-elle, déposant son verre de bière dans lequel les glaçons achevaient de décolorer la boisson.
– Que veux-tu dire ? demanda sa sœur.
– Ce drame aura arraché les espoirs de ma fille d’accéder à une vie douce et tranquille. Tout comme il aura fait souffrir un jeune homme dont on découvre, le côtoyant, de belles qualités. La vie est parfois si cruelle. Elle ne nous aura pas épargnés.

Người Phạm Tội (le délinquant) jonglait toujours avec les dernières paroles de l’exilée du Mékong. Devait-il en parler? Serait-il plus rassurant si les parents apprenaient qu’elle l’a reconnu, lui, alors que ses père et mère n’ont pas encore eu la force de lui rendre? Ont-t-ils l’intention de traverser la cour pour se rendre embrasser leur fille ou vivent-ils, prématurément, un deuil?

– Je suis incapable de la voir dans un tel état, laissant les larmes diluer davantage l’alcool en tombant dans le verre qu’immodérément elle asséchait. La vie est cruelle et combien injuste.

Sa sœur, occupée à faire rôtir le poulet, s’arrêta :
- On ne peut rien changer au passé, ne reste que le présent avec tout ce que cela amène. Longtemps on demeure dans le chagrin, il ne doit pas nous faire oublier que le jour qui se lève, nouveau chaque matin, n’est jamais le même pour chacun d’entre nous. Certains pleurent, d’autres rient. Parfois il pleut, parfois c’est trop chaud. Nous devons traverser chaque jour comme s’il était un imprévisible compagnon..
Le père de l’exilée du Mékong écoutait; son esprit cartésien établissait des équations lui permettant de déchiffrer les émotions qui circulaient entre les deux sœurs.
– Je pense qu’il serait l’heure pour toi, ma chère belle-sœur, de raconter ce que tu as appris au sujet de tes fils. Les nouvelles que tu as reçues, celles que ta dernière lettre me confiait sous le sceau d’une promesse ne n’en jamais souffler un mot, il faut absolument que tu les dises à voix haute. Tu ne peux garder cet abcès à l’intérieur de toi. Il te ronge.

La femme, éleveuse de volailles, fixa son beau-frère avec une telle tristesse que tous ceux qui ne la connaissent pas bien y auraient perçu le désespoir. Elle quitta le poêle à gaz où cuisait le poulet… déposa une autre canette de bière devant les mains tremblantes de sa sœur… essuya ses mains rugueuses contre un vieux tablier… cette mère vidée de ses enfants, leva fièrement la tête… croisa le regard de Người Phạm Tội (le délinquant), puis raconta :  
- Mes trois fils sont partis à la guerre. Cette guerre barbare, dévoreuse de vies humaines me les a arrachés avec une férocité inhumaine. On me les a pris un matin de pluie. Si jeunes encore. Trop jeunes pour voir ce que la réalité morbide allait offrir à leur âme. Ils sont partis, me répétant, tous les trois, « à bientôt ». Jamais ils ne sont revenus. Personne encore ne sait où je dois me rendre afin de les pleurer. Un jour, plusieurs années après la fin du conflit, un homme s’est présenté ici. Chez moi. Il m’a tout dit. Il est reparti alors que je frissonnais encore d’effroi.

Un silence s’étendit sur l’assemblée alors que l’on entendit les sanglots de l’exilée du Mékong défaire le calme qui y régnait.

  
     s3)     les arabesques

Le directeur de la troupe des NAINS donna congé aux membres de sa troupe, leur demandant de bien intégrer le rôle que chacun tiendrait lors des deux représentations de la pièce de théâtre.

– Ma décision est prise. Ce que nous jouerons dans deux jours ne portera pas de titre. Nommer c’est attribuer, c’est désigner. Comme nous visons le cœur et l’âme des gens de ce quartier, leur faisant revivre par une métaphore ce qui les a perturbés, je crois que nous devons leur laisser le loisir, après les représentations, de nommer eux-mêmes. Ils auront, tous et chacun, une interprétation différente d’un même événement vécu au même moment dans un même lieu. Ça sera à eux, par la suite, la racontant à d’autres, de lui attribuer une désignation. Nous lançons dans leur univers une arabesque qu’ils auront à enjoliver.

Cela ne surprit personne. On le connaît bien. On sait toute la confiance qu’il insuffle à chacune des œuvres sur laquelle il se penche. On sait, il le leur a tant et tant redit, que chacune possède son originalité propre malgré certains points communs.

– Shakespeare, l’auteur du SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ, - notre scénario pourrait y ressembler à certains égards – l’a écrite dans la langue anglaise de son époque. Ceux qui la relisent maintenant ou assistent à des représentations modernes, ne peuvent découvrir à travers ses personnages, son canevas, l’exacte intention qu’il avait. Mendelsshon, longtemps après lui, en fit une musique-opéra qui s’y colle sans jamais en changer le but premier. Il n’aura transformé que l’ambiance. À nous maintenant d’imprimer notre ambiance à ce que nous offrirons.

Le directeur de la troupe des NAINS, fin psychologue, après avoir entendu Dep, Mập (le trapu), écouté les non-dits circulant autour des événements qui amenèrent à la création de cette pièce de théâtre, en arriva à ces conclusions : la première, on devait la jouer dans la pinède; la seconde, la jouer dans le plus grand dénuement de costumes et de décors; la troisième, s’appuyer sur de forts moments de silence et de musique; la quatrième, la métaphore du géant et du petit villageois devait parler d’elle-même.

Les membres de cette troupe hétéroclite lui vouent une confiance absolue. Il parle, ils comprennent. Il propose, ils discutent et apportent leur folie personnelle. Il a su, avec le temps, créer une homogénéité respectueuse de chacune de leurs différences. Ils marchent dans ses traces. Ils imprègnent sur leur passage cette impression difficile à définir mais qui va dans le sens suivant : la vie a ses raisons d’agir, parfois incompréhensibles mais claires si nous les toisons sous un autre angle. Sans le savoir encore, le quartier serait chamboulé suite à leur présence auprès d’eux.

Il acheva :
- Au lendemain de la deuxième représentation, nous demeurerons ici une journée de plus. Elle servira à ramasser les fruits qui tomberont de l’arbre, peut-être d’un grand pin… à écouter ce que l’on dira… nous ajouterons cela dans notre baluchon d’itinérants.

  
      s4)     les arabesques

Les odeurs de poulet grillé se répandaient dans la petite maison de Can Tho. Les sanglots de l’exilée du Mékong se sont tus. Người Phạm Tội (le délinquant) fumait, calant une bière après l’autre. On attendait que la tante aille plus loin dans le récit qu’elle avait interrompu. Elle poursuivit:  
- L’homme venu ici, longtemps après la fin de la guerre, fut parmi les libérés des prisons de Côn Dao, le 1er mai 1975. Captif avec une centaine d’autres prisonniers politiques, il ne recevait aucune information sur ce qui se passait en-dehors de l’île. On l’avait d’abord amené à Phu Quoc puis transféré dans ces cages de tigres abominables. Il me dit avoir rencontré un de mes fils. Les deux autres étaient déjà enfouis sous des tonnes de gravier quelque part vers Cam Dau. C’est là que tous les trois furent envoyés après avoir quitté la maison. Ils avaient pour tâche de ramasser les cadavres dans la jungle qui semblait impénétrable, mais  les défoliants l’ont cruellement rasée. Le plus vieux, tu te souviens ma sœur, celui qui souhaitait devenir médecin en raison de son admiration pour Che Guevara. Et le plus jeune, on le surnommait l’enfant à la voix d’or. Il chantait si bien. Si tristes les mots sortant de sa bouche.

Elle laissa couler quelques larmes :
- L’aîné et le benjamin sont morts, l’homme n’a pas su me dire quand exactement. Le deuxième, on l’a toujours appelé ainsi… le deuxième… prisonnier il fut immédiatement incarcéré sur l’île de Côn Dao. Je suis certaine que la cellule où s’entassaient des dizaines d’autres ennemis du pouvoir sud-vietnamien, je suis certaine que sa voix devait reposer les gens, endormir les enfants. Certaine aussi que la liberté, il devait la définir comme étant le bruit des camions sur les routes qui menaient à cet enfer. Il a dû aussi entendre les sons de la mer toute proche. À quoi pensait-il, un ciel de béton au-dessus de sa tête? Gardait-il au fond de lui l’espoir de revenir dans le Mékong? Sans doute n’avait-il pas le temps de réfléchir à tout cela. Ses pieds l’auront fait souffrir jusqu’à la fin. À leur arrivée, on les faisait marcher sur du gravier pointu et des tessons de bouteilles avant de les jeter dans une première cellule, celle de l’infirmerie. On n’y dispensait pas de soins, on leur fracturait les chevilles afin qu’ils ne songent plus à s’évader. Puis, la jute, rêche à la peau leur ayant bloqué la vue, était enlevée. Ils retrouvaient l’obscurité d’une salle, sans eau, sans toilette, à dormir soit par terre, soit sur une dalle de béton. Les déchets des déchets humains recevaient une meilleure attention qu’eux.

Người Phạm Tội (le délinquant) revivait, au fil des paroles de la vieille dame, ses années de prison qui lui apparurent comme une vie de château.  

– Après quelques semaines d’un traitement animal, les chevilles en mesure de les supporter, on les envoyait travailler hors de leur cage; ils réparaient les routes ou achevaient la construction du quai d’où les cargaisons de prisonniers étaient éjectées. Sous un soleil de plomb, le fouet pour encouragement à en faire plus, de six heures le matin jusqu’à six heures le soir, du lever au coucher d’un soleil ardent, ils suaient, ne recevant pour réponse à leur demande à boire que la schlague des bourreaux se moquant d’eux, les bourrant d’insultes grossières : « votre Ho Chi Minh ne vient pas vous secourir? ». Puis, ils retournaient là où, sans jamais se l’avouer, la mort les y attendait. Une nuit, la jeune femme qui servait d’esclave sexuelle aux gardiens de la prison, allait accoucher. Une dame plus âgée l’avait prise sous sa protection. Rapidement, elle s’aperçut que cela allait être difficile. La jeune fille hurlait, baîllonnée afin de l’empêcher d’être entendue par la garde de nuit. Elle ne pouvait expulser le bébé. On trouva, miraculeusement, une pierre assez aiguisée pour lui ouvrir le ventre et arriva un enfant mort-né. Au bout de son sang, au matin, elle le rejoignit. On l’arracha des bras de la vieille dame, la tirant par les cheveux à l’extérieur de la salle numéro 7, un cordon ombilical enroulé à ses seins. Elle se retrouva aux ordures.

L’horreur déballée par la tante du Mékong savait à peine rejoindre la répugnance manifestée par sa sœur, son beau-frère et un Người Phạm Tội (le délinquant) complètement effaré. Jusqu’où la vilenie des hommes peut-elle se rendre? Comment un bourreau, le soir venu, réussit-il à s’endormir sans se noyer dans le cauchemar?

– Mon fils, le deuxième, la voix d’or, n’aura connu de la vie que son côté obscur. Je ne sais pas comment il est mort. Le vieil homme se rappelle seulement qu’un soir, au retour d’une épuisante journée de travaux forcés, il aurait chanté… plus tristement qu’à son habitude. Le lendemain, on l’évacuait de la salle 7. Avec une brusquerie qui scandalisa même les plus solides. Il n’y a plus eu de chant dans la salle 7. Que les bruits sournois des rats qui grugeaient avec avidité les plus faibles. Enterré? Sans doute pas. Voilà l’histoire que cet homme m’a racontée. Il a terminé en disant que mon fils aura réussi, l’espace de quelques mois, à injecter dans les veines de chacun des prisonniers qui le côtoyèrent le goût de la liberté, le courage du poing levé, la valeur de la mort sans que jamais personne ne le sache, et d'avoir subi tous ces sévices pour une seule raison : la liberté de la Patrie. 
          
L’exilée du Mékong émit des sanglots ressemblant à la couleur du béton des prisons de Côn Dao.


À suivre

                                                

jeudi 18 mai 2017

5 (CINQ) (CENT QUARANTE - DEUX) 42





     r1)       la grande répétition

Personne ne s’aventurait sur ce terrain glissant, mais la fâcheuse marotte de la pluie commençait doucement à exacerber la troupe des NAINS. C’était devenu tracassant. Des ruisseaux, laissant leur lit, se frayaient un chemin un peu partout. En raison des inondations, le marché ralentit ses activités. On n’était pas encore en état d’urgence puisque cette partie du quartier se situait en haut de la pente menant vers le lac. Celui-ci, toutefois, risquait déborder tant les averses prenaient de l’ampleur à mesure que passaient les heures. Il pleuvait davantage la nuit. Le tambourinement qui l’accompagnait empêchait quelques membres de dormir malgré qu’ils soient habitués de vivre à la belle étoile. Face à cette situation et afin de calmer une certaine anxiété qui subrepticement s’installait, le directeur proposa une répétition de la pièce de théâtre.

– Vous savez à quel point nous abhorrons la manière dont se pratique le théâtre vietnamien : statique et prévisible autant que verbeux et prolixe. Dès l’entrée en scène on connaît la suite et la fin. Tout ce que la troupe des NAINS n’est pas. Cela nous a valu bien des critiques, quelques blâmes même. Vous vous souvenez sans aucun doute de cet aristarque, faux universitaire de Hué, qui se leva durant une représentation pour nous admonester. La foule l’applaudit avant de quitter la salle en grand nombre.
– On ne peut oublier ces instants pénibles, dit la jeune fille trisomique qui éteignit sa radio à transistors.

La discussion allait bon train alors qu’entra Mập (le trapu), dégoulinant d’eau de pluie. Il prit le temps d’enlever son imperméable sous lequel était dissimulé l’étui contenant sa flûte; il accepta le thé que lui offrit la dame âgée et de petite taille. Celle-ci, le trouvant fort sympathique, se permit un jour de lui dire, alors qu’ils retrouvaient seuls l’un de l’autre:  
- Tu sais pourquoi je t’aime bien? Parce que différent des autres. À mes yeux de vieille dame qui en a beaucoup vu durant sa vie, ta carrure, ton talent de musicien et ce petit je-ne-sais-quoi qui t’enveloppe me plaisent énormément. Tu me diras qu’il est aisé pour une dame de petite taille de vouer de l’admiration pour une personne plus grande qu’elle. Dans le scénario de la pièce de théâtre, on se retrouve avec un géant qui propose une potion magique qui permettrait aux gens anormalement petits de se transformer en géants, l’espace d’une gorgée. Si nous lisons entre les lignes, on voit que ce monde serait partagé en deux groupes : les anormalement petits et les anormalement grands. Toi et moi comprenons que cela est plutôt rarissime. Anecdotique et caricatural. Nous apprenons, au fil de la pièce de théâtre, que les membres de chacun des groupes n’y découvrent pas ce qu’ils cherchaient : être métamorphosé en autre chose… si je puis m’exprimer ainsi. La vie est éphémère, tout comme la potion magique. La vie n’est peut-être qu’un songe d’une nuit d’été.

Mập (le trapu) l’écoutait comme si on lui expliquait les motifs qui nous poussent à vivre. Ceux qui semblent ne jamais rejoindre ce que nous rêvons. Je suis ceci, désirant être cela. Je suis cela et j’ai regret de qui j’étais. Quel dilemme! La vieille dame continua :
- Tu es différent à bien des égards mais toi aussi, comme un nourrisson, comme un vieillard sur le point de mourir, comme tous et chacun dans notre propre différence, nous le sommes. Un jour, j’ai croisé sur ma route un homme parlant la langue française, longtemps associée au colonialisme français donc beaucoup appréhendée. Il nous lisait des poèmes de Victor Hugo, cet immense poète français. Tu aimerais que je te récite celui dont ma mémoire oublieuse se souvient?
– Avec plaisir, madame.
– Il est en français mais je te le traduis par la suite :

Viens ! - une flûte invisible

Viens ! - une flûte invisible
Soupire dans les vergers. -
La chanson la plus paisible
Est la chanson des bergers.


Le vent ride, sous l'yeuse,
Le sombre miroir des eaux. -
La chanson la plus joyeuse
Est la chanson des oiseaux.

Que nul soin ne te tourmente.
Aimons-nous! aimons toujours ! -
La chanson la plus charmante
Est la chanson des amours.
  
 

- Un jour, ce type me dit, et je l’ai retenu : « le verbe être, verbe d’état que l’on utilise en tellement d’occasions, je ne suis pas certain que l’on en connaisse la véritable signification. C’est un beau verbe… il met la table. Il doit avoir préséance sur l’autre auxiliaire, c’est-à-dire le verbe avoir… beaucoup moins aérien, plus terre-à-terre. Décline-le tous les jours ce verbe « être » car il construit des ponts nécessaires à la rencontre des gens. Mais d’abord, tu dois te situer sur une rive ou sur l’autre; bien ancrer tes pieds sur la terre porteuse. »

C’est ce qu’elle lui dit; ce à quoi il songeait à nouveau alors que la main de la vieille dame, lui présentant le thé bouillant, se permit de caresser la sienne. S’adressant au directeur de la troupe de théâtre, Mập (le trapu) dit :
- Je suis prêt à vous jouer les trois notes que vous m’avez commandées. Si vous me le permettez, d’abord, j’aimerais vous exposer ce que m’a appris l’extraordinaire musicienne qui aura été ma professeure de musique. J’ai puisé dans son enseignement avant de choisir parmi les sept notes celles que je pourrais jouer en sourdine.

La pluie cessa.

  
         r2)     la grande répétition

Ce fut le chant du coq qui réveilla Người Phạm Tội (le délinquant) vers cinq heures du matin. Un coq chante tôt pour marquer son territoire, annoncer qu’il est le maître des lieux. Le jeune homme demeura au lit suivant d’une oreille attentive les cinquante décibels du volatile qui picorait dans la cour. Seconde journée dans le Mékong… il se dit qu’il était temps d’établir un contact avec l’exilée, tout au moins lui signaler sa présence. Combien de fois avait-elle répété qu’elle adorait son odeur! Qu’elle ne pourrait jamais l’oublier! Que si elle devenait aveugle des yeux ou de l’âme, son odeur la ramènerait à reconnaître sa présence à ses côtés!

Les membres de la famille avaient discuté jusque tard dans la nuit. Le père avait cessé de boire de l’alcool il y a de ça bien des années, mais sa femme continuait à régulièrement y noyer son chagrin. Leurs murmures et leurs silences se disputaient entre eux dans cette conversation qui n’en finissait plus. Lorsque le père proposa de remettre l’argent avancé par sa belle-sœur afin de leur permettre de survivre suite au renvoi de l’université, celle-ci fut catégorique : « il n’en a jamais été question et il n’en sera jamais question. » Vivre à Hanoï coûte cher, elle le sait; sait aussi que les importants revenus qu’elle retire de la vente de ses volailles doivent être utilisés maintenant, aucun ayant-droit ne touchera l’héritage ultérieurement.


Người Phạm Tội (le délinquant) se leva. Furtivement, il se dirigea vers la chambre où l’exilée du Mékong passait la majorité de son temps. Elle dormait d’un sommeil agité. À pas de loup, celui qui chauffait une moto noire stoppée par un agent de police… qui reçut deux gifles au visage… s’écrasa au sol… se releva quelques instants après… courut vers la pinède… fut témoin dans toute son horreur de la profanation d’une jeune fille qu’il chérissait plus que lui-même… amorphe spectateur aux sévices qu’un inspecteur-enquêteur lui fit subir… horrifié par le regard démoniaque de cet homme qui l’accusera à sa place pour ensuite le poursuivre inlassablement… le fit condamner, rusant continuellement, le traquant au point de le faire plonger dans les abysses du silence… discrètement, entra dans cette chambre sans odeur…

Il s’étendit tout doucement auprès d’elle. Elle cessa de remuer. Au dehors, le jour perçait. Un imposant voile de silence déchiré par le chant des coqs, emplissait l’alcôve.   Il s’approcha du corps momifié dans un áo dài vert et blanc, le même que celui de la veille. Elle ne bougea pas. Un vent léger s’invita dans la pièce. Người Phạm Tội (le délinquant) retenait son souffle alors que les battements de son cœur lui faisaient sauter la poitrine. Il aimait cette fille. Il l’aura aimé tant et tant. La jeune exilée prit une profonde respiration :
- C’est toi…

Surpris de l’entendre prononcer ces mots, Người Phạm Tội (le délinquant) posa sa main sur la sienne. Elle se retourna vers lui. Ses yeux s’ouvrirent avec la délicatesse du lotus rose saluant le jour. Elle respira à nouveau :
- Oui, je sais que c’est toi.

Des larmes perlèrent aux yeux de Người Phạm Tội (le délinquant) qu’élégamment, la jeune fille cueillit de ses doigts.

– Tu es venu. Je retrouve ton odeur.

Le jeune homme ne savait trop s’il devait engager la conversation ou la laisser retourner vers leurs images du passé. Il lui caressait la main. Elle ne réagit pas.

– Laisse-moi dormir encore.


         r3)     la grande répétition

Réunis en cercle autour de Mập (le trapu), les membres de la troupe des NAINS écoutèrent le musicien parler de la symbolique des notes de musique. 

- Votre directeur me disait que la musique nourrit l’âme, comme la poésie et le théâtre. Chacune des sept notes a une symbolique particulière; nous réagissons à l’une ou à l’autre, selon notre état du moment. Tout cela ne vient pas de moi mais bien de ma professeure qui devrait assister à la pièce de théâtre.
– Tu nous mets au courant, coupa le directeur voyant Mập (le trapu) étirer son propos.
– Oui. D’abord le DO, lorsqu’il nous paraît désagréable, réveille le mal-être profond en nous alors que son contraire indique que l’on est devenu mélancolique et résigné quant à son état.

On pouvait remarquer l’introspection chez chacun. Le son de cette note, sans doute la faisait-on résonner en soi comme un mantra, suscitait-il quelque chose sur le moment?

– La note RÉ, c’est la joie, la gaieté, l’âme heureuse de vivre et qui ne s’en cache pas. Pour sa part, le MI évoque la timidité et souvent nous attire lors de périodes où le doute nous serre le cœur. La note FA possède une symbolique plus nuancée, on sait ce qui nous déplaît sans se donner la peine d’y remédier. Il peut y avoir de la colère pas loin d’exploser.

On buvait littéralement les paroles du musicien. La jeune trisomique y alla d’un commentaire qui dérida l’assemblée :
- Je suis à me demander si les sons que je perçois de ma radio sont des notes.

Mập (le trapu) poursuivit son savant exposé.

– Nous voici arrivés au SOL. Cette jolie note parle de l’égo, de la personnalité. Un appel à l’authenticité, à un rapprochement de l’âme, à oser être qui l’on est vraiment. Le LA, une note superbe nous indique que l’on est en train de procéder à un alignement de l’esprit conscient sur l’âme. Et finalement, la septième et non la moindre, le SI évoque le passé et la nostalgie.

On s’attendait maintenant à ce que Mập (le trapu) aille un peu plus loin et leur annonce ses choix puis les exécute sur sa flûte qu’il tenait dans ses mains que certains diront ne pas ressembler du tout à celles d’un musicien. Il enchaîna :
- Il me fallait donc en choisir trois, conscient qu’à l’exécution de celles-ci, pour chacune des oreilles qui les recevront, la symbolique jouerait différemment. J’en suis venu à la conclusion suivante : la pièce aborde le thème de la transformation, celui du changement alors allons-y avec les notes qui permettront, un peu du moins, de s’en approcher. Je vous les interprète. Il y aura une pause, un soupir. Je ne veux pas entrer dans les détails techniques mais voici ce à quoi cela pourrait ressembler.

Il porta la flûte à sa bouche. Il exécuta un DO, un SOL et finalement un LA. Reprit trois fois leur enchaînement. La salle en fut bouleversée. Alors qu’il ramenait son instrument vers le centre de son corps, celui qui recompte ses doigts prit la parole :
- Cette musique peut-elle être jouée sur un autre instrument et opérer la même sensation?
– Tu sais, je rêve depuis tout jeune de me mettre au violon. Je te promets que ces trois notes seront les premières qui surgiront de mon quatre-cordes.

Dans le silence qui suivit, on eut une bizarre d’impression : celle que chacun, écoutant la pluie tomber, tentait d’y repérer des états d’âme. Le directeur de la troupe dit :
- Maintenant que nous sommes dans l’ambiance, je propose une grande répétition. Comme à l’habitude, écoutons Mozart durant une quinzaine de minutes. Toujours la meilleure façon de nous concentrer.

Il plaça son téléphone portable dans un grand verre après avoir choisi un concerto… et la magie, à nouveau, opéra.
          
  
         r4)     la grande répétition

Arrivé à ce moment de l’histoire, permettez au narrateur de faire une courte pause. Alors que notre musicien et la troupe des NAINS s’occupent à répéter… que Daniel Bloch, secoué encore, savoure le panorama que lui offre le Fansipan… Người Phạm Tội (le délinquant) prostré auprès de l’exilée du Mékong… permettez au narrateur de s’interroger sur le « comment écrire une histoire d’amour ». En fait, il ne sait trop. Nous voyons qu’une idylle se dessine entre Dep et Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé)… le dilemme qui s’impose à notre gardien de sécurité, déchiré entre deux amours… Comment écrire sur une histoire d’amour? Les ancêtres vietnamiens nous enseignent que « si quelqu'un nous aime, nous devons respecter sa confiance et lui être loyal. »
  
L’amour à la sauce vietnamienne n’est jamais simple. Tellement d’ingrédients s’y incorporent. De grandes lignes, toutefois, s’imposent. Le sentiment amoureux est affaire des femmes. Dire qu’elles en ressortent déçues pour une forte majorité n’est pas un pléonasme. Elles puisent le message du sentiment amoureux dans les légendes, les contes ainsi que dans une foule de chants populaires : l’amour est avant tout histoire de fidélité. On y transcende également la réalité en de magnifiques images dans lesquelles une belle jeune fille promise par ses parents à un homme qu’elle ne connaît pas, qu’elle n’aime pas, tombe amoureuse d’un pauvre roturier beau comme un prince. On y souffre beaucoup mais la souffrance est adulée. Plus on souffre, plus l’amour renforcit. Il y a des déchirures, des ruptures que l’on répare par quelques tours capricieux du destin. L’amour et le mariage ne sont pas concomitants. Aimer toute sa vie d’un amour idyllique quelqu’un qui ne sera jamais son mari, n’est pas dans l’ordre du sacrifice pour la jeune fille vivant cachée sous une fleur bleue. On aime aimer. On aime l’amour.

Écrire une histoire d’amour… Le narrateur continue à s’y pencher.


Quelques instants plus tard, l’exilée du Mékong reprit conscience. Un surprenant calme s’immisça en elle. Elle ne parlait plus, respirait le jeune homme étendu à ses côtés. Immobile comme une statue, Người Phạm Tội (le délinquant) tentait de décoder le message muet que l’épiderme de la jeune fille cherchait à exprimer. Elle bougea une main. La posa sur la figure du jeune homme... lambinait longtemps à caresser son front… ses yeux… elle cherchait à revenir de cette éternité qui les avait séparés… Sa main marchait sur le visage de celui qui l’avait si souvent menée en moto, le soir… avant la tombée de la nuit… avant le fatidique événement. Elle ouvrit les yeux, se tourna vers lui, quelques mots balbutiés timidement sortirent de sa bouche :
- Tu es resté le même. N’as pas changé. Ta peau aussi douce qu’auparavant.

Le cœur de Người Phạm Tội (le délinquant) battait la chamade. Des frissons de tendresse parcouraient son corps. Sa bouche devint sèche, l’empêchant de parler. Sans doute était-ce le mieux à faire. L’exilée du Mékong, l’espace du partage de la même couche, avait repris conscience. Il n’en avait pas espéré autant. Un intense bonheur l’emplissait. Souhaitait, qu’encore, elle parle. Ni de lui ni d’elle, seulement parler… un peu… 

- Tu sais…

Comme il lui était pénible d’aligner bout à bout les mots qui mirent si longtemps à lui venir en tête!

-… le Mékong est si loin de Hanoï…

Người Phạm Tội (le délinquant) avait rapproché son oreille de la bouche de la jeune fille pour ne rien manquer des murmures tombant délicatement sur lui comme une source tarie.

– … et toi, si loin aussi…

Tout juste avant de retomber dans sa léthargie, elle acheva :
- … tu dois y vivre heureux. Promets!


Elle n’eut pas le loisir d’entendre sa réponse noyée dans de douloureux reniflements.

À suivre

                                                         

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