jeudi 18 mai 2017

5 (CINQ) (CENT QUARANTE - DEUX) 42





     r1)       la grande répétition

Personne ne s’aventurait sur ce terrain glissant, mais la fâcheuse marotte de la pluie commençait doucement à exacerber la troupe des NAINS. C’était devenu tracassant. Des ruisseaux, laissant leur lit, se frayaient un chemin un peu partout. En raison des inondations, le marché ralentit ses activités. On n’était pas encore en état d’urgence puisque cette partie du quartier se situait en haut de la pente menant vers le lac. Celui-ci, toutefois, risquait déborder tant les averses prenaient de l’ampleur à mesure que passaient les heures. Il pleuvait davantage la nuit. Le tambourinement qui l’accompagnait empêchait quelques membres de dormir malgré qu’ils soient habitués de vivre à la belle étoile. Face à cette situation et afin de calmer une certaine anxiété qui subrepticement s’installait, le directeur proposa une répétition de la pièce de théâtre.

– Vous savez à quel point nous abhorrons la manière dont se pratique le théâtre vietnamien : statique et prévisible autant que verbeux et prolixe. Dès l’entrée en scène on connaît la suite et la fin. Tout ce que la troupe des NAINS n’est pas. Cela nous a valu bien des critiques, quelques blâmes même. Vous vous souvenez sans aucun doute de cet aristarque, faux universitaire de Hué, qui se leva durant une représentation pour nous admonester. La foule l’applaudit avant de quitter la salle en grand nombre.
– On ne peut oublier ces instants pénibles, dit la jeune fille trisomique qui éteignit sa radio à transistors.

La discussion allait bon train alors qu’entra Mập (le trapu), dégoulinant d’eau de pluie. Il prit le temps d’enlever son imperméable sous lequel était dissimulé l’étui contenant sa flûte; il accepta le thé que lui offrit la dame âgée et de petite taille. Celle-ci, le trouvant fort sympathique, se permit un jour de lui dire, alors qu’ils retrouvaient seuls l’un de l’autre:  
- Tu sais pourquoi je t’aime bien? Parce que différent des autres. À mes yeux de vieille dame qui en a beaucoup vu durant sa vie, ta carrure, ton talent de musicien et ce petit je-ne-sais-quoi qui t’enveloppe me plaisent énormément. Tu me diras qu’il est aisé pour une dame de petite taille de vouer de l’admiration pour une personne plus grande qu’elle. Dans le scénario de la pièce de théâtre, on se retrouve avec un géant qui propose une potion magique qui permettrait aux gens anormalement petits de se transformer en géants, l’espace d’une gorgée. Si nous lisons entre les lignes, on voit que ce monde serait partagé en deux groupes : les anormalement petits et les anormalement grands. Toi et moi comprenons que cela est plutôt rarissime. Anecdotique et caricatural. Nous apprenons, au fil de la pièce de théâtre, que les membres de chacun des groupes n’y découvrent pas ce qu’ils cherchaient : être métamorphosé en autre chose… si je puis m’exprimer ainsi. La vie est éphémère, tout comme la potion magique. La vie n’est peut-être qu’un songe d’une nuit d’été.

Mập (le trapu) l’écoutait comme si on lui expliquait les motifs qui nous poussent à vivre. Ceux qui semblent ne jamais rejoindre ce que nous rêvons. Je suis ceci, désirant être cela. Je suis cela et j’ai regret de qui j’étais. Quel dilemme! La vieille dame continua :
- Tu es différent à bien des égards mais toi aussi, comme un nourrisson, comme un vieillard sur le point de mourir, comme tous et chacun dans notre propre différence, nous le sommes. Un jour, j’ai croisé sur ma route un homme parlant la langue française, longtemps associée au colonialisme français donc beaucoup appréhendée. Il nous lisait des poèmes de Victor Hugo, cet immense poète français. Tu aimerais que je te récite celui dont ma mémoire oublieuse se souvient?
– Avec plaisir, madame.
– Il est en français mais je te le traduis par la suite :

Viens ! - une flûte invisible

Viens ! - une flûte invisible
Soupire dans les vergers. -
La chanson la plus paisible
Est la chanson des bergers.


Le vent ride, sous l'yeuse,
Le sombre miroir des eaux. -
La chanson la plus joyeuse
Est la chanson des oiseaux.

Que nul soin ne te tourmente.
Aimons-nous! aimons toujours ! -
La chanson la plus charmante
Est la chanson des amours.
  
 

- Un jour, ce type me dit, et je l’ai retenu : « le verbe être, verbe d’état que l’on utilise en tellement d’occasions, je ne suis pas certain que l’on en connaisse la véritable signification. C’est un beau verbe… il met la table. Il doit avoir préséance sur l’autre auxiliaire, c’est-à-dire le verbe avoir… beaucoup moins aérien, plus terre-à-terre. Décline-le tous les jours ce verbe « être » car il construit des ponts nécessaires à la rencontre des gens. Mais d’abord, tu dois te situer sur une rive ou sur l’autre; bien ancrer tes pieds sur la terre porteuse. »

C’est ce qu’elle lui dit; ce à quoi il songeait à nouveau alors que la main de la vieille dame, lui présentant le thé bouillant, se permit de caresser la sienne. S’adressant au directeur de la troupe de théâtre, Mập (le trapu) dit :
- Je suis prêt à vous jouer les trois notes que vous m’avez commandées. Si vous me le permettez, d’abord, j’aimerais vous exposer ce que m’a appris l’extraordinaire musicienne qui aura été ma professeure de musique. J’ai puisé dans son enseignement avant de choisir parmi les sept notes celles que je pourrais jouer en sourdine.

La pluie cessa.

  
         r2)     la grande répétition

Ce fut le chant du coq qui réveilla Người Phạm Tội (le délinquant) vers cinq heures du matin. Un coq chante tôt pour marquer son territoire, annoncer qu’il est le maître des lieux. Le jeune homme demeura au lit suivant d’une oreille attentive les cinquante décibels du volatile qui picorait dans la cour. Seconde journée dans le Mékong… il se dit qu’il était temps d’établir un contact avec l’exilée, tout au moins lui signaler sa présence. Combien de fois avait-elle répété qu’elle adorait son odeur! Qu’elle ne pourrait jamais l’oublier! Que si elle devenait aveugle des yeux ou de l’âme, son odeur la ramènerait à reconnaître sa présence à ses côtés!

Les membres de la famille avaient discuté jusque tard dans la nuit. Le père avait cessé de boire de l’alcool il y a de ça bien des années, mais sa femme continuait à régulièrement y noyer son chagrin. Leurs murmures et leurs silences se disputaient entre eux dans cette conversation qui n’en finissait plus. Lorsque le père proposa de remettre l’argent avancé par sa belle-sœur afin de leur permettre de survivre suite au renvoi de l’université, celle-ci fut catégorique : « il n’en a jamais été question et il n’en sera jamais question. » Vivre à Hanoï coûte cher, elle le sait; sait aussi que les importants revenus qu’elle retire de la vente de ses volailles doivent être utilisés maintenant, aucun ayant-droit ne touchera l’héritage ultérieurement.


Người Phạm Tội (le délinquant) se leva. Furtivement, il se dirigea vers la chambre où l’exilée du Mékong passait la majorité de son temps. Elle dormait d’un sommeil agité. À pas de loup, celui qui chauffait une moto noire stoppée par un agent de police… qui reçut deux gifles au visage… s’écrasa au sol… se releva quelques instants après… courut vers la pinède… fut témoin dans toute son horreur de la profanation d’une jeune fille qu’il chérissait plus que lui-même… amorphe spectateur aux sévices qu’un inspecteur-enquêteur lui fit subir… horrifié par le regard démoniaque de cet homme qui l’accusera à sa place pour ensuite le poursuivre inlassablement… le fit condamner, rusant continuellement, le traquant au point de le faire plonger dans les abysses du silence… discrètement, entra dans cette chambre sans odeur…

Il s’étendit tout doucement auprès d’elle. Elle cessa de remuer. Au dehors, le jour perçait. Un imposant voile de silence déchiré par le chant des coqs, emplissait l’alcôve.   Il s’approcha du corps momifié dans un áo dài vert et blanc, le même que celui de la veille. Elle ne bougea pas. Un vent léger s’invita dans la pièce. Người Phạm Tội (le délinquant) retenait son souffle alors que les battements de son cœur lui faisaient sauter la poitrine. Il aimait cette fille. Il l’aura aimé tant et tant. La jeune exilée prit une profonde respiration :
- C’est toi…

Surpris de l’entendre prononcer ces mots, Người Phạm Tội (le délinquant) posa sa main sur la sienne. Elle se retourna vers lui. Ses yeux s’ouvrirent avec la délicatesse du lotus rose saluant le jour. Elle respira à nouveau :
- Oui, je sais que c’est toi.

Des larmes perlèrent aux yeux de Người Phạm Tội (le délinquant) qu’élégamment, la jeune fille cueillit de ses doigts.

– Tu es venu. Je retrouve ton odeur.

Le jeune homme ne savait trop s’il devait engager la conversation ou la laisser retourner vers leurs images du passé. Il lui caressait la main. Elle ne réagit pas.

– Laisse-moi dormir encore.


         r3)     la grande répétition

Réunis en cercle autour de Mập (le trapu), les membres de la troupe des NAINS écoutèrent le musicien parler de la symbolique des notes de musique. 

- Votre directeur me disait que la musique nourrit l’âme, comme la poésie et le théâtre. Chacune des sept notes a une symbolique particulière; nous réagissons à l’une ou à l’autre, selon notre état du moment. Tout cela ne vient pas de moi mais bien de ma professeure qui devrait assister à la pièce de théâtre.
– Tu nous mets au courant, coupa le directeur voyant Mập (le trapu) étirer son propos.
– Oui. D’abord le DO, lorsqu’il nous paraît désagréable, réveille le mal-être profond en nous alors que son contraire indique que l’on est devenu mélancolique et résigné quant à son état.

On pouvait remarquer l’introspection chez chacun. Le son de cette note, sans doute la faisait-on résonner en soi comme un mantra, suscitait-il quelque chose sur le moment?

– La note RÉ, c’est la joie, la gaieté, l’âme heureuse de vivre et qui ne s’en cache pas. Pour sa part, le MI évoque la timidité et souvent nous attire lors de périodes où le doute nous serre le cœur. La note FA possède une symbolique plus nuancée, on sait ce qui nous déplaît sans se donner la peine d’y remédier. Il peut y avoir de la colère pas loin d’exploser.

On buvait littéralement les paroles du musicien. La jeune trisomique y alla d’un commentaire qui dérida l’assemblée :
- Je suis à me demander si les sons que je perçois de ma radio sont des notes.

Mập (le trapu) poursuivit son savant exposé.

– Nous voici arrivés au SOL. Cette jolie note parle de l’égo, de la personnalité. Un appel à l’authenticité, à un rapprochement de l’âme, à oser être qui l’on est vraiment. Le LA, une note superbe nous indique que l’on est en train de procéder à un alignement de l’esprit conscient sur l’âme. Et finalement, la septième et non la moindre, le SI évoque le passé et la nostalgie.

On s’attendait maintenant à ce que Mập (le trapu) aille un peu plus loin et leur annonce ses choix puis les exécute sur sa flûte qu’il tenait dans ses mains que certains diront ne pas ressembler du tout à celles d’un musicien. Il enchaîna :
- Il me fallait donc en choisir trois, conscient qu’à l’exécution de celles-ci, pour chacune des oreilles qui les recevront, la symbolique jouerait différemment. J’en suis venu à la conclusion suivante : la pièce aborde le thème de la transformation, celui du changement alors allons-y avec les notes qui permettront, un peu du moins, de s’en approcher. Je vous les interprète. Il y aura une pause, un soupir. Je ne veux pas entrer dans les détails techniques mais voici ce à quoi cela pourrait ressembler.

Il porta la flûte à sa bouche. Il exécuta un DO, un SOL et finalement un LA. Reprit trois fois leur enchaînement. La salle en fut bouleversée. Alors qu’il ramenait son instrument vers le centre de son corps, celui qui recompte ses doigts prit la parole :
- Cette musique peut-elle être jouée sur un autre instrument et opérer la même sensation?
– Tu sais, je rêve depuis tout jeune de me mettre au violon. Je te promets que ces trois notes seront les premières qui surgiront de mon quatre-cordes.

Dans le silence qui suivit, on eut une bizarre d’impression : celle que chacun, écoutant la pluie tomber, tentait d’y repérer des états d’âme. Le directeur de la troupe dit :
- Maintenant que nous sommes dans l’ambiance, je propose une grande répétition. Comme à l’habitude, écoutons Mozart durant une quinzaine de minutes. Toujours la meilleure façon de nous concentrer.

Il plaça son téléphone portable dans un grand verre après avoir choisi un concerto… et la magie, à nouveau, opéra.
          
  
         r4)     la grande répétition

Arrivé à ce moment de l’histoire, permettez au narrateur de faire une courte pause. Alors que notre musicien et la troupe des NAINS s’occupent à répéter… que Daniel Bloch, secoué encore, savoure le panorama que lui offre le Fansipan… Người Phạm Tội (le délinquant) prostré auprès de l’exilée du Mékong… permettez au narrateur de s’interroger sur le « comment écrire une histoire d’amour ». En fait, il ne sait trop. Nous voyons qu’une idylle se dessine entre Dep et Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé)… le dilemme qui s’impose à notre gardien de sécurité, déchiré entre deux amours… Comment écrire sur une histoire d’amour? Les ancêtres vietnamiens nous enseignent que « si quelqu'un nous aime, nous devons respecter sa confiance et lui être loyal. »
  
L’amour à la sauce vietnamienne n’est jamais simple. Tellement d’ingrédients s’y incorporent. De grandes lignes, toutefois, s’imposent. Le sentiment amoureux est affaire des femmes. Dire qu’elles en ressortent déçues pour une forte majorité n’est pas un pléonasme. Elles puisent le message du sentiment amoureux dans les légendes, les contes ainsi que dans une foule de chants populaires : l’amour est avant tout histoire de fidélité. On y transcende également la réalité en de magnifiques images dans lesquelles une belle jeune fille promise par ses parents à un homme qu’elle ne connaît pas, qu’elle n’aime pas, tombe amoureuse d’un pauvre roturier beau comme un prince. On y souffre beaucoup mais la souffrance est adulée. Plus on souffre, plus l’amour renforcit. Il y a des déchirures, des ruptures que l’on répare par quelques tours capricieux du destin. L’amour et le mariage ne sont pas concomitants. Aimer toute sa vie d’un amour idyllique quelqu’un qui ne sera jamais son mari, n’est pas dans l’ordre du sacrifice pour la jeune fille vivant cachée sous une fleur bleue. On aime aimer. On aime l’amour.

Écrire une histoire d’amour… Le narrateur continue à s’y pencher.


Quelques instants plus tard, l’exilée du Mékong reprit conscience. Un surprenant calme s’immisça en elle. Elle ne parlait plus, respirait le jeune homme étendu à ses côtés. Immobile comme une statue, Người Phạm Tội (le délinquant) tentait de décoder le message muet que l’épiderme de la jeune fille cherchait à exprimer. Elle bougea une main. La posa sur la figure du jeune homme... lambinait longtemps à caresser son front… ses yeux… elle cherchait à revenir de cette éternité qui les avait séparés… Sa main marchait sur le visage de celui qui l’avait si souvent menée en moto, le soir… avant la tombée de la nuit… avant le fatidique événement. Elle ouvrit les yeux, se tourna vers lui, quelques mots balbutiés timidement sortirent de sa bouche :
- Tu es resté le même. N’as pas changé. Ta peau aussi douce qu’auparavant.

Le cœur de Người Phạm Tội (le délinquant) battait la chamade. Des frissons de tendresse parcouraient son corps. Sa bouche devint sèche, l’empêchant de parler. Sans doute était-ce le mieux à faire. L’exilée du Mékong, l’espace du partage de la même couche, avait repris conscience. Il n’en avait pas espéré autant. Un intense bonheur l’emplissait. Souhaitait, qu’encore, elle parle. Ni de lui ni d’elle, seulement parler… un peu… 

- Tu sais…

Comme il lui était pénible d’aligner bout à bout les mots qui mirent si longtemps à lui venir en tête!

-… le Mékong est si loin de Hanoï…

Người Phạm Tội (le délinquant) avait rapproché son oreille de la bouche de la jeune fille pour ne rien manquer des murmures tombant délicatement sur lui comme une source tarie.

– … et toi, si loin aussi…

Tout juste avant de retomber dans sa léthargie, elle acheva :
- … tu dois y vivre heureux. Promets!


Elle n’eut pas le loisir d’entendre sa réponse noyée dans de douloureux reniflements.

À suivre

                                                         

lundi 15 mai 2017

5 (CINQ) (CENT QUARANTE ET UN) 41




      

       q1)   voyage vers l’exilée du Mékong

Madame Quá Khứ s’enquit auprès de Đẹp afin de voir si Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé) accepterait de prendre la place de Người Phạm Tội (le délinquant) pour les trois prochains jours, le temps nécessaire au gardien de sécurité de régler quelques petits problèmes personnels.

– Ce n’est pas trop grave? s’enquit la jeune fille.
– Je lui ai déconseillé cette démarche mais elle semble très importante pour lui.
– Le directeur de la troupe de théâtre m’a signifié que les décors ne revêtaient pas une importance cruciale pour le déroulement de la pièce. La veille de la représentation, en compagnie de quelques-uns de ses acolytes, on pourrait tout installer. Il peut donc vaquer à ses occupations sans que cela ne nuise à l’organisation.
– Ai-je bien compris que les représentations se tiendront dans la pinède?
– Le Président du comité populaire nous a autorisés.

Đẹp détestait que les choses pourrissent en raison d’hésitations de sa part, de sorte qu’elle avait demandé un rendez-vous avec les autorités, suite à sa rencontre avec le directeur de la troupe des NAINS. On l’avait tout de suite reçue. Elle en profita pour aborder la question des aménagements à apporter au local de la bibliothèque, toujours conditionnels à son acceptation par la population. Elle sentit un certain malaise de sa part lorsqu’elle proposa Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé), maintenant disponible, pour diriger les travaux.

 – Tu sais Đẹp, les promoteurs du chantier ne s’amusent pas beaucoup avec des idées comme celle de syndiquer leurs employés; encore plus si le syndicat n’est pas inscrit au registre de la Confédération générale du travail du Vietnam. Le jeune homme que tu me suggères d’employer a été remercié en raison de cela. Il serait mal vu que le Comité populaire l’embauche après son congédiement. De gros montants sont en jeu et je sais pertinemment que certains des élus sont acoquinés avec les chefs de l’entreprise.
– Je vois dans quelle situation délicate vous vous trouvez.
– Quant à l’utilisation de la pinède pour les représentations de la pièce de théâtre, j’en ai discuté avec le chef de la police. L’interdit ayant été levé depuis déjà un bon moment, il n’y voit aucune objection. Je ne te cache pas que cet endroit fait l’envie de certains entrepreneurs coréens. Nous voyons d’un bon œil l’idée de l’exorciser par une activité communautaire. Tu as donc l’accord du Comité.
– Merci monsieur le Président. Sans vouloir m’acharner sur la question des rénovations à apporter au local du Comité populaire qui pourrait servir à héberger la bibliothèque, puis-je me permettre de vous rappeler que lors de votre dernière réunion, le responsable des finances s’est montré quelque peu inquiet quant à l’état actuel du budget du quartier. Il a même, vous vous en souvenez certainement, invité la population à accepter certains délais exigeant des dépenses publiques. Le poste d’adjoint au directeur de la police a été aboli afin de réaliser des économies. De par sa grande générosité, le chef de la police a accepté de reporter sa retraite de quelques mois et ne toucher aucun salaire durant cette période. 
– Tu es très au courant de la chose publique, ma fille.
– Afin de contribuer à l’assainissement des finances, je suis convaincue que Khuôn Mặt Xấu Xí (le visage ravagé) accepterait bénévolement de prendre en charge cette responsabilité. Il doit s’inscrire à la faculté des Arts de l’Université de Hanoï. Son premier choix était de suivre des cours à celle de Hué, mais il changerait sans doute d’idée si on lui confiait cette mission.

Le Président du Comité populaire esquissa un sourire. Cette jeune fille le surprenait encore une fois. Le calme de sa voix, son attitude courtoise et l’aplomb qu’elle manifestait n’allaient pas sans le ravir. Il poursuivit :
- Tu sais, si j’avais eu à choisir une fille pour un de mes enfants, j’aurais été le père le plus heureux de la terre si c’eut été toi.
– Vous m’en voyez très honorée monsieur le Président.
- Laissons la parole à la population. Quand viendra le temps d’établir les plans, je retiendrai tes propos.

Đẹp retourna vers le local où se préparait une grande répétition en vue des représentations de la pièce de théâtre.



         q2)   voyage vers l’exilée du Mékong

Người Phạm Tội (le délinquant) se présenta à la demeure des parents de la jeune fille qui fut agressée par l’inspecteur-enquêteur et dont on l’avait faussement accusé. C’était la première rencontre depuis le moment où éclata la vérité.

– Reçois toutes nos excuses, de la part de ma femme et de moi-même. Nous avons réagi promptement. Sous le choc, nous t’avons incriminé sans preuves.
– J’étais aussi sous le coup de l’émotion. La seule chose qui m’importait, c’était de la ramener à la maison le plus rapidement possible. Je ne pouvais supporter l’état dans lequel on venait de l’abîmer. Trop horrible. Je souffrais tellement.
– Tu sais, lorsque nous l’avons conduite chez sa tante dans le Mékong, elle est demeurée inerte, apathique et indolente tout au long du trajet. Les nouvelles que nous en recevons ne vont pas dans le sens d’une amélioration. Le médecin qui l’a suivie nous a assurés qu’elle n’était pas enceinte mais que son état psychique pouvait s’aggraver. 
– Sait-elle que nous lui rendons visite?  
– Nous avons avisé la sœur de ma femme qui nous dit qu’elle n’a eu aucune réaction lorsqu’elle le lui a annoncé.

Madame Quá Khứ, voyant que son gardien de sécurité n’allait pas changer d’idée, avait offert de payer son billet d’avion. Le trajet s’annonçait long et Người Phạm Tội (le délinquant) voulait profiter de l’occasion pour discuter avec les parents de la jeune fille ligotée dans sa camisole de force. Depuis que May se tenait près de lui, un dilemme atroce l’envahissait. Il aimait toujours cette fille, le premier amour de sa vie, celle qu’il voyait comme sa compagne pour toujours. La présence de la couturière, follement amoureuse, le forçait à prendre une décision. Il voulait absolument revoir l’exilée du Mékong que la folie, sous les apparences de l’hystérie, avait nourri ses rêves durant de longues nuit. Il ne pouvait oublier ces mois interminables en prison; seul le souvenir de la jeune fille lui permit d’en sortir moins abruti que les autres détenus.

Assis en classe économique du jet de Vietnam Airlines, encadré par les deux parents de l’exilée du Mékong, il songeait à tous ces horribles moments de solitude et de résipiscence. Aurait-il pu faire davantage pour la protéger? Aurait-il dû, sur le champ, au lieu de demeurer confondu devant l’inspecteur-enquêteur, se projeter sur lui, lui arracher le peu de dignité qui habitait encore cet homme vil? Aurait-il mieux valu pour tout le monde qu’il révèle, lors du procès bâclé, ce qui était vraiment arrivé? Autant de questions qui resteront éternellement sans réponses. On ne modifie pas le passé.

Tous ces jours, toutes ces nuits, l’uniforme de bagnard trempé par l’humidité accablante de sa cellule, il se voyait entretenir l’illusoire impossibilité que cela quitte sa mémoire un jour. Son caractère devint intraitable, irritable et belliqueux. Déjà, plus jeune, si on exclut ses parents, il apparaissait évident que ce jeune se différenciait des autres. Il n’aimait pas l’école. Ses mains demeuraient trop inactives à celui qui préférait les salir à nettoyer la mécanique des motos. Son père le comprenait, lui enseignait son art s’étant aperçu qu’il avait devant lui un bon élève.

Il revoyait ses compagnons de pénitencier lui vouer de l’animadversion, fomentant régulièrement des actions hostiles à son endroit. On n’accepte pas les criminels de cet acabit. Les violeurs doivent payer un prix supplémentaire à la peine que la justice leur a imposée, celui des compagnons de tôle. Continuellement traqué, il peaufina sa défense. Harcelé par des paroles haineuses, il développa le mécanisme du silence et des stratégies contre d’éventuelles attaques. Un jour, alors que l’atmosphère tournait à la guerre, Người Phạm Tội (le délinquant) prit les devants; il attaqua celui qui se pavanait du titre de chef de clan. Lui arrachant une oreille, il la brandit à la vue des autres trouillards qui fuirent au pas de course. On l’enferma dans la noirceur d’un trou de réclusion pendant une semaine, sans manger, trois verres d’eau tiède par jour et les rats pour compagnie. Il en sortit plus violent, résolu à ce que plus jamais personne ne l’approcherait, encore moins les gardiens. Il acheva sa peine. Revint dans le quartier. Ses parents furent stricts : un lit, c’est tout. Mais toujours, en lui, les traces laissées par une moto noire se déplaçant vers la pinède, un dernier regard de la jeune fille qui s’en allait tomber dans l’aliénation. Et son impuissance.

  

     q3)     voyage vers l’exilée du Mékong

Depuis Hanoï, il faut mettre près de trois heures avant d’atterrir à Can Tho, dans le Mékong.

 - Le fait de voler au-dessus de Ho Chi Minh Ville - à l’époque où j’y étais c’était encore Saïgon - beaucoup de nostalgie m’habite alors que je me souviens des années vécues, dit le père de l’exilée du Mékong se retournant vers Người Phạm Tội (le délinquant).
– Combien de temps y êtes-vous demeuré?
– Jusqu’au moment où mes parents, n’en pouvant plus de la corruption qui y régnait, emménagèrent à Hanoï. À ce moment-là, les idées de Ho Chi Minh m’étaient expliquées par mon père, communiste dans l’âme. Ceci était très mal vu dans la capitale du Sud-Vietnam. Quand nous nous sommes installés dans la capitale du Nord-Vietnam, j’étais jeune, ouvert aux idées de réunification du pays. Toutefois, mon père pacifiste rêvait de l’indépendance du pays sans effusion de sang. L’histoire ne lui aura pas donné raison.
– Vous n’avez étudié qu’à Hanoï?
– Pour me lancer dans l’enseignement des sciences économiques. Jusqu’au jour où, un élève d’une de mes classes m’interrogea sur la pensée de Oncle Hô en lien avec la réforme économique (đổi mới) instaurée en décembre 1986. Mes propos furent rapportés à mes supérieurs, je ne sais trop par qui; ils me congédièrent sur le champ, sans avis et sans prime de départ. Ma famille et moi sommes retrouvés en situation précaire. Il nous a fallu user de débrouillardise pour survivre.
– Et vous conservez toujours cette admiration pour Ho Chi Minh de qui vous m’avez entretenu avec tant d’affection?

Le vieil homme se tut un moment. Les secousses qui perturbaient l’avion lui permettant un certain répit.

– J’ai eu l’immense privilège de rencontrer Dương Thu Hương*, la romancière et dissidente qui vit maintenant à Paris. Cette femme vouait une admiration sans limites pour le père de la révolution vietnamienne. Elle aura vécu un mariage obligé avec un homme qui la battait. Lorsqu’elle a dénoncé, en 1989, les privilèges que s’octroyaient certains dirigeants du Parti communiste du Vietnam, on l’a exclue puis mise en résidence surveillée en 1991. Nous avons pu discuter quelques minutes, assez intenses pour que cette conversation sème des doutes dans mon esprit. Son livre AU ZÉNITH, décrit les relations que celui qu’elle nomme « le président » a entretenues avec une jeune femme – il a quarante ans de plus qu’elle – ainsi que la naissance de leurs deux enfants. Alors qu’il désire officialiser cette union, il sera reclus dans les montagnes du Nord du Vietnam, déchu de ses pouvoirs et responsabilités. Les dirigeants de l’époque ne souhaitaient pas voir modifier l’image sacro-sainte de l’idole de tout un peuple, une icône, celle de père de la Patrie. Cette histoire m’a profondément ému. J’ai souffert à la lecture de ce roman. J’ai toujours en mémoire la citation de cette grande romancière :
« Si un peuple peut être ému, s’il peut pleurer ainsi sur d’aussi minuscules chagrins, c’est qu’il doit vivre dans un très grand confort matériel et, par conséquent, son âme doit être aussi délicate et aussi blanche que sa peau. Notre peuple, qui a la peau jaune, a vu la famine décimer plus de deux millions de gens et la guerre massacrer dix millions des nôtres. Nous avons été grillés comme des fourmis dans l’enfer du napalm, nous avons péri comme des mouches, écrasés sous les déluges de bombes des forteresses volantes B-52. Nous avons vu la marée montante déposer sur nos plages des monceaux de cadavres humains enroulés d’algues et amalgamés à ceux des poissons crevés. Nous n’avons plus assez de larmes pour pleurer un visage dessiné sur le sable, effacé par les vagues. Notre peuple ne peut composer une chanson telle qu’Aline. »  

 Dương Thu Hương*     Dương Thu Hương, romancière et dissidente politique qui participe à la renaissance de la littérature vietnamienne dans les années 1980. En plus d’être connue pour ses œuvres littéraires, elle est aussi connue sur le plan international pour sa lutte en faveur de la démocratie et de la liberté, ce qui lui vaut d’être surveillée par les autorités vietnamiennes. Elle maîtrise parfaitement bien la langue française.

Après un silence, long comme une vie torturée, le vieil homme acheva :
- Depuis… j’ai perdu bien des illusions. Il ne me reste, pour consoler mes vieux jours, que ma femme et une fille qui ne nous reconnaîtra même pas.

La voix de l’agent de bord coupa la parole au père de l’exilée du Mékong.

Mesdames et Messieurs, nous allons atterrir à l’aéroport de Can Tho dans quelques minutes. Veuillez attacher vos ceintures et relever vos tablettes. Il est 9 heures 05, la température extérieure est de 29° Celsius avec un léger vent d’ouest. Veuillez rester assis durant l’atterrissage jusqu'à l’arrêt complet de l’appareil. Merci d’avoir voyagé avec Vietnam Airlines et bonne journée.


     q4)     voyage vers l’exilée du Mékong

Le Mékong, ce long et interminable fleuve prenant sa source sur les hauteurs de l’Himalaya, traverse la Chine, chemine du Laos vers la Thaïlande puis le Cambodge. Une fois arrivé au sud du Vietnam où on le surnomme Sông Cửu Long « fleuve des neuf dragons » il se jette dans la mer Orientale. Il aura entrepris, au Cambodge, de former les premiers bras d’un delta qui en comprendra neuf.  Dans cette partie du pays vietnamien on cultive le riz et y pratique plusieurs activités halieutiques.

La voiture-taxi mena les trois visiteurs en provenance de Hanoï vers une toute petite maison en-dehors de la ville de Can Tho. On les y attendait. Le lunch avait été préparé par la tante de l’exilée du Mékong, la plus âgée d’une famille atrocement disséminée par la guerre contre les USA. Partagée entre l’idée de l’indépendance de la Patrie et les souffrances pour y parvenir, la sœur de la mère de l’exilée dut laisser partir trois fils qui jamais ne revinrent. Cette plaie n’est toujours pas cicatrisée.

Le repas et la relation de tant de souvenirs cruels, au point qu’il fallait souvent contenir les larmes qu’ils charroyaient avec eux, impatientaient Người Phạm Tội (le délinquant). On le remarqua.

– Tu la trouveras bien changée, dit la tante.
– Je peux la voir? Lui parler? répondit le jeune homme qui enfilait cigarette sur cigarette.
– Tu ne dois pas t’attendre à ce qu’elle te reconnaisse, encore moins qu’elle tienne un discours cohérent.
- Je ne me fais aucune idée sur ce qui peut survenir lors de cette rencontre.

La tante élevait des poules depuis plusieurs années. La spécialité qui contribuait à sa renommée était le hột vịt lộn*. Selon les informations qu’on lui avait fournies, un projet d’élevage de canards noirs serait en marche afin de dépolluer le Mékong. Elle envisageait s’inscrire à ce programme afin de diversifier ses activités.

 hột vịt lộn*    œuf de cane bouilli avec l’embryon à l’intérieur.



Elle conduisit Người Phạm Tội (le délinquant) vers ce qui lui sembla être un appendice de la maison. Ils traversèrent un jardin où poussaient de grands arbres, picoraient on ne saurait trop dire combien de volailles. Certaines étaient enfermées dans un enclos de broche.

– Ce sont les pondeuses, expliqua-t-elle.

Ils s’arrêtèrent face à une porte entrouverte. Quelqu’un bougeait à l’intérieur. Le calme y régnait malgré les mouvements réguliers de va-et-vient d’un somnolent tardant à s’endormir.

– Veux-tu que je t’annonce?
– Pas nécessaire, j’entre doucement et attends qu’elle réagisse.

La tante lui caressa le bras d’une main râpeuse, le fixa un instant puis le laissa. Il attendit trois instants. Sur la pointe des pieds, Người Phạm Tội (le délinquant) franchit la porte. L’exilée du Mékong reposait sur une paillasse en bambou. Ses cheveux noirs… son corps gracile revêtu d’un long áo dài vert et blanc… ses mains vacillaient entre son front et son ventre… Elle gardait les yeux fermés comme occupée à dévisager l’intérieur d’elle-même. Parfois, saccadés, de petits sursauts couraient vers ses pieds. Des sons, on dirait davantage des borborygmes, éructaient de ses lèvres soudées l’une à l’autre. Est-elle toujours aussi belle? Aussi sensible qu’auparavant? L’aberration qui la trouble a-t-elle complètement effacé les souvenirs la reliant à lui? A-t-elle cessé de regarder derrière comme elle le fit alors que l’inspecteur-enquêteur lui volait sa dignité et sa lucidité? Où accroche-t-elle son regard lorsque ses yeux dessillés se promènent dans cette chambre cellulaire à l’image de celle où il vécut perclus de longs mois avant de traverser le pays pour la retrouver? Aura-t-elle un court instant d’éveil pour le reconnaître?

Le jeune homme avait distraitement suivi les propos de la tante lorsqu’elle résuma le diagnostic établi par le médecin; elle ne se souvenait plus s’il s’agissait du psychiatre ou du gynécologue qui l’avaient traitée à son arrivée du Nord. Ce qu’elle retint se résumait en deux mots qui n’avaient aucun sens pour elle : la catatonie et la dystonie. On la médicamentait de manière telle que l’exilée du Mékong s’assoupissait durant plusieurs heures.


Người Phạm Tội (le délinquant) revint. Tous se tournèrent vers lui.

– Elle dort, dit-il avant de s’asseoir et demander qu’on lui serve une bière.

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 26 -

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