lundi 19 septembre 2016

5 (CINQ) (CENT CINQ) 05


Une semaine en Birmanie. D'abord, Rangoun; puis, Bagan; enfin, Lan Inle avant de revenir à Rangoun. Une semaine du 7 au 14 septembre 2016.
En compagnie de mes amis Piero et Linh avec qui voyager est toujours un plaisir renouvelé. 

31 heures de bus... peu ou pas de pluie... des visites inoubliables... des paysages uniques... des gens fort sympathiques... des souvenirs bien enfouis dans nos têtes... 

Belle Birmanie! On reviendra bientôt, sois-en assurée.





Linh, Piero et Oo, notre chauffeur et guide.
                                                 Rangoun et la pagode Swedagon





                                                                         
                                             Dîner au restaurant Feel de Rangoun














                                       
                                                                 Autres lieux de Rangoun













                                                     Centre de formation bouddhique



Bouddha couché (70 mètres)













                                                              En route vers Bagan



Femme girafe à Bagan




Thanaka (poudre protectrice du soleil)










Cette image nous amènera au Sanctum de Lac Inle
                                                             
                                                     Départ de Bagan vers le Lac Inle







Sanctum Inle Resort (pure merveille!)






Promenade sur le Lac Inle


















Nous ne pouvions passer à côté du restaurant Linn...



Tisseuse de soie et de fils de lotus
















                                          De retour à Rangoun


Fleur de bananier




En compagnie Oo, notre chauffeur et guide




                      Devant la maison de Aung San Suu Kyi 
                                              à Rangoun

   
Photo de Aung San, père de la Lady de Rangoun et libérateur du pays.




Discussion avec le militaire à la kalachnikov... chargée!



Pour la suite de cette photo, il faut voir les 2 vidéos que j'ai faites à partir de la maison adjacente à celle de Ang San Suu Kyi... au risque de ma vie. Vous les trouverez sur You Tube (ma chaîne).



À la prochaine

mercredi 14 septembre 2016

5 (CINQ) (CENT QUATRE) 04

 Plus de dix jours depuis la parution du dernier épisode du récit ILS ÉTAIENT SIX... Il y aura eu cette semaine en Birmanie d'où je rapporte des photos et surtout des vidéos qui paraîtront sur le CRAPAUD dans les prochains jours.

Une courte mise à jour du récit avant de passer à l'épisode numéro 13.

Les six et Dep ont vécu un samedi soir où rire n'avait pas le même sens pour chacun. Suite au drame (le viol de Dep par le plus âgé des six) chacun se voit confronter à l'événement dont les seuls témoins furent ceux qui y jouèrent un rôle. Dep a écrit à sa mère, elle attend une réponse de celle pour qui elle voue un immense amour.  Mais, entre temps...



1l) fleurs de papier. Il fut convenu entre Khuôn Mặt (le visage ravagé) et David Bloch, l'étranger, d'une nouvelle rencontre dans la soirée. Le jeune vietnamien allait inviter quelques amis parmi lesquels un se débrouillait beaucoup mieux que lui en anglais. Il pensait à Tùm (le trapu). Sans rien bousculer, voyant que Dep n'était pas dans les meilleures dispositions, Khuôn Mặt (le visage ravagé) inquiet à la vue de Trẻ (le plus jeune) passer en courant devant le café, tendit la main à l'étranger puis quitta les lieux.

Milieu d'après-midi, l'heure de la Chèvre: 13 à 15 H. Rangeant son cellulaire, l'attitude de Trẻ (le plus jeune) le préoccupa. Où allait-il ainsi au pas de course? Sans se considérer jaloux, la première pensée qui vint à son esprit, rapidement transformée en inquiétude, l'amena à croire que ce dernier se rendait au kiosque de Dep. Avait-il rendez-vous avec elle? L'avait-elle appelé?  Il prit le carrefour et se dirigea vers le kiosque de la jeune fille qui vend des ballons multicolores.   

Voilà une belle occasion pour lui parler, se dit-il.    En trois enjambées, essoufflé par la nervosité, le voici devant elle, assise au fond du petit espace qu'elle occupe la majeure partie de son temps. Elle est encore plus belle lorsque je la vois sans les autres, se répétait-il en lui-même.     - Oui, j'ai bien remarqué tes deux amis passer par ici.     La voix de Dep lui caressait les oreilles, faisait rougir son visage gâté par une sévère acné. Quelque chose l'agaçait toutefois, c'était comme si elle venait tout juste de se débarrasser d'un fort hoquet.    - Le premier filait vers la pinède; plus tard, quinze minutes peut-être, un autre a pris la même direction. Il courait.

Comme il souhaite prolonger cet échange! Le premier depuis l'arrivée de Dep; le premier, seul à seule, depuis qu'elle est devenue à ses yeux l'incarnation même de la beauté, son fétiche. En route vers la pinède, il cherche à se rappeler si elle l'avait regardé, lui que tous évitent.


2l) fleurs de papier. L'ombre du pendu bouge sur les herbes hautes. Un pin, mature et solide. La corde lui enserrant la gorge, couleur du riz délavé. Sa langue pend. Le cadavre oscille au gré du vent. Tré (le plus jeune) figé, pétrifié, vient d'abandonner ses tentatives de saisir les pieds nus de Cao Cấp (le plus âgé) afin d'arrêter ces oscillations irrégulières. Tremblements et sanglots l'éberluent. L'horreur de la scène se fusionne au silence assourdissant. Parfois, trois secondes à peine, un craquement... celui des os ou des branches, impossible à départager.

Stupéfait, Khuôn Mặt (le visage ravagé), immobile à trois pas derrière celui que tous considèrent comme le meilleur ami, le plus fidèle compagnon du suspendu entre terre et pin, ne peut que constater l'ampleur du drame. Des drames. Une tragédie ne venant jamais seul. Qui aviser? Il se doit d'agir. Immédiatement. Sans trop comprendre ce qui le pousse à le faire, reculant de trois pas, récupère son cellulaire et prend quelques photos.

- Ne reste pas ici Tré (le plus jeune), on ne peut rien pour lui.     
     - Je n'abandonnerai pas mon frère, peine-t-il à dire, avalant et ravalant tristesse, rage et souffrance. Devant une tragédie toute fraîche, encore inaltérée, que faire? Pour la première fois de sa vie, Khuôn Mặt (le visage ravagé) se trouve en présence d'un être sans vie. D'un être qui venait de choisir de ne plus être en vie. Et cet être, il y a quelques heures encore, lui parlait. Le revoit, hier, se diriger vers le kiosque de Dep, lui prendre le bras de manière bourrue, obligeant la vendeuse de ballons multicolores à les suivre. À le suivre.

Une sordide tranquillité règne sur la pinède. Les gémissements du plus jeune des xấu xí... insoutenables. Jetant un regard vers ce corps mouvant dans une immobilité funeste, Khuôn Mặt (le visage ravagé) remarque une tige de fleurs de papier. Rouges. Fleurs de bougainvillier. Le plus âgé des xấu xí la tient encore fermement dans sa main gauche, rigide comme un poing. Peut-elle renseigner sur cet acte sinistre? Faut-il y voir un quelconque symbole? Un message? Celui qui, dans le groupe des xấu xí a le visage ravagé, tourne les talons, prend la direction du bas de la pente.


3l) fleurs de papier. Un proverbe vietnamien dit: '' . On peut sonder mer et fleuve, mais qui donc peut sonder le coeur des hommes ? ''   Khuôn Mặt (le visage ravagé) marche à pas de tortue. Il vient de voir exactement l'opposé de tout ce qu'il souhaite découvrir pour le reste de sa vie. L'horreur dans un décor féerique! La beauté ne doit-elle son existence que par celle de la laideur? Pour y parvenir, doit-on franchir la porte de son antagoniste? D'un pas à l'autre, le dernier sera plus lent.   

Dep lit. Elle lui apparaît plus calme qu'au moment où il l'étudiait, assis au café Con rồng đỏ et qu'un étranger, brutalement, le ramena à la réalité de ce dimanche. Sa main gauche porte un gant. Un gant beige. Il s'arrête.     - Une tragédie vient de se produire dans la pinède.     La jeune fille qui vend des ballons multicolores dépose délicatement son livre sur le petit tabouret tout à côté d'elle. Lève les yeux. Khuôn Mặt (le visage ravagé) sut à ce moment qu'une personne le regardait. Droit dans les yeux. Sans frémir. Sans dégoût et sans répugnance.

     - Cao Cấp (le plus âgé) s'est pendu. Il faisait partie de notre groupe. Il n'a pas été poli envers toi hier, t'obligeant à nous suivre.     Dep, l'espace d'un instant, lui sembla paralysée. On croirait, à la voir ainsi médusée, qu'elle eût prévu cette nouvelle, ou qu'elle fût envahie d'une empathie soudaine. Khuôn Mặt (le visage ravagé) sait pourtant qu'elle n'aura adressé que trois mots à Cao Cấp (le plus âgé), c'était hier alors qu'en route vers le lac elle désirait rentrer chez elle. Que Tré (le plus jeune) ne s'est pas arrêté au kiosque. Il passe de la stupéfaction à la satisfaction ayant éliminé tout argument pouvant expliquer son attitude consternée.

     - Je ne sais trop quoi dire. Je suis ahurie. Que dois-tu faire maintenant?     Cette façon de s'adresser à lui le comble, outrepassant l'attitude habituelle que l'on entretient vis-à-vis lui. Tout d'un coup il se sent moins laid. Se voit devant la porte  lui permettant de transcender sa laideur.      - Je ne sais trop. Chez ses parents ou à la police. Tré (le plus jeune), celui que tu as vu courant vers la pinède, est resté là. 


4l) fleurs de papier.    - Je ne veux pas t'embêter...     - Tu ne m'embêtes pas, continue.     Dep devenait curieuse. Elle se dit qu'elle n'allait pas, pour le moment du moins, se laisser envahir par cet événement. Ayant écouté son informateur, elle pourrait ressentir en elle un soulagement, comme si on venait de la sortir d'une eau glacée pour la déposer délicatement dans un bain tiède. Elle ne veut pas songer que voilà justice faite, laisser pourrir en elle l'idée d'une vengeance assouvie.  Elle gardera la tête haute. Au-dessus de la mêlée. 

Son intelligence lui dicta ces paroles:     - Je crois que tu devrais aviser les parents. Ils sauront bien les gestes à poser. Et prendre soin de ton ami qui se remplit les yeux du drame. Tu dois être proche de lui.     C'est à regret que Khuôn Mặt (le visage ravagé) laissa la fille qui vend des ballons multicolores à son livre posé sur le tabouret. Reculant de quelques pas, il aperçut le titre: ''À mes filles'' de Pearl Buck.

D'informateur, le voici messager d'un drame incroyable qu'il devra nommer.  Il s'approche de chez les parents de Cao Cấp (le plus âgé). Une fumée grise s'élève devant la maison. On y brûle des feuilles mortes à moins que ce ne soit des mauvaises herbes ou des shàng mã*. Étrange couleur que celle qui s'en échappe. Quelqu'un, armé d'une longue baguette, remue le brasier. Les flammes s'amenuisent lorsque la femme cesse de les taquiner.

Khuôn Mặt (le visage ravagé) s'arrête. À quelques pas de lui, sans doute le même nombre que ceux qui le séparaient du pendu, cette femme. Il ne l'a vue qu'en de rares occasions. Elle se retourne. Le regarde. Le fixe. Ses yeux voyagent du jeune homme aux étincelles qui virevoltent dans cet après-midi de malheur.     - Mère!     Elle ne daigne pas le dévisager.     - Une catastrophe s'est produit. Pire qu'un accident.     Ces mots ne semblent pas la rejoindre. Elle continue de  remuer les flammes comme s'il s'agissait d'un bouillon.     - Mère, votre fils est mort.     Aucune réaction. Rien. Laissant tomber son bâton de bambou, elle entre dans la maison.

* shàng mã       votif



À SUIVRE



dimanche 4 septembre 2016

5 (CINQ) (CENT TROIS) 03


12ième épisode de ILS ÉTAIENT SIX...
  

Suite à la publication de celui-ci, on devra attendre mon retour de Birmanie afin d'afficher la suite. Une attente qui fera durer le plaisir; du moins je l'espère.
     

      1k) ainsi va l'après-midi. Que ce soit à Hanoï ou à Saïgon (Ho Chi Minh Ville) plusieurs étudiants prennent l'habitude de déambuler dans les parcs publics à la recherche d'étrangers désireux de jaser avec eux. Ils souhaitent ainsi perfectionner leurs connaissances en langue anglaise s'imaginant multiplier leurs chances de réussite dans leur future carrière s'ils possèdent les rudiments de cette langue occidentale. 

Le problème, toutefois, est qu'ils ne deviennent que des auditeurs. Ils interrogent un étranger volontaire à jouer le jeu, s'agglutinent autour de lui puis... écoutent. Peu de ces touristes manifestent de vrais élans pédagogiques en établissant le dialogue qui, rapidement, se transforme en monologue. Il n'est pas du tout certain que ce que l'on raconte soit ou vérifiable ou la pure vérité. Comme dit le proverbe: ''A beau mentir qui vient de loin.''     

Ici, c'est l'inverse qui se produit. Un étranger arrache Khuôn Mặt (le visage ravagé) à sa séance dominicale d'observation pour lui parler. Ce dernier répond que son anglais est rudimentaire mais s'il peut lui être d'une quelconque utilité, ça lui ferait plaisir.       - Je suis à Hanoï quelques jours, dit l'étranger au sac de cuir.     Il offre une cigarette au jeune qui la refuse en le remerciant.     - Vous vivez ici depuis longtemps?     - Depuis toujours, répond celui qui cherche, par-dessus l'épaule de son interlocuteur, à ne rien manquer des mouvements de bouche intermittents de la jeune fille qui vend des ballons multicolores.     

- Je me nomme David Bloch. Et vous?      L'enthousiasme de Khuôn Mặt (le visage ravagé) n'est pas manifeste. Il a autre chose à regarder que d'écouter un étranger lui dire son nom. La politesse légendaire des Vietnamiens l'oblige toutefois à répondre, ce qu'il fait, cherchant du mieux qu'il peut la meilleure prononciation possible. L'étranger se retourne vers la vieille dame, commande un autre café.        - Je peux vous offrir quelque chose?     

2k) ainsi va l'après-midi. - Comme le temps passe vite, Dep. Je dois retourner à mon atelier, dit l'amie couturière.     Elle se nomme Cô Thợ May, préférant toutefois être appelée May, ça fait plus moderne se plaît-elle à dire en souriant lorsqu'on lui demande son nom.     

     - La prochaine fois que tu iras faire la balade, dis-le moi, comme cela je ne te chercherai pas inutilement.     - Promis, lui répond la jeune fille qui vend des ballons multicolores, mais je ne crois pas que ça puisse se reproduire.     - C'est quand même plus agréable de se promener en groupe que seules. Mais tu sais ce que tu as à faire, reprit-elle, balayant son áo dài* sur lequel est agrafée une aiguille.     

Dep la regarde partir mais la fait revenir aussitôt, ayant oublié sa demande pour la lettre, la première, écrite à sa mère.     - Je ne descends la pente que demain, ça ne te pose pas problème?    D'un sourire Dep lui dit que non, qu'il n'y a pas urgence, qu'il s'agit d'un courrier pour sa mère à qui elle n'a pas donné de ses nouvelles depuis son arrivée.     - Ça peut très bien attendre à lundi. Merci.

La couturière part au pas de course, jette un regard furtif autour d'elle au cas où... Dans sa tête de jeune fille bouillonnent mille et une histoires bleues, roses qui toutes s'achèvent par un mariage. Elle se dit que sa robe de noces sera la plus belle que l'on ait jamais vue dans le canton. Elle la coudra patiemment. Il y aura de la soie... de la dentelle.. une longue traîne... Passant devant le café, elle remarque cet étranger que Dep a à peine eu le temps de lui dire deux mots. Il est assis avec Khuôn Mặt (le visage ravagé).

*áo dài Vêtement traditionnel vietnamien que les femmes portent.

3k) ainsi va l'après midi. Dep vit chez son oncle depuis maintenant trois mois. Rien de particulier ne dérange sa routine si l'on fait exception de cette veille, ce samedi soir qui la fit souffrir. Son boulot: l'entretien de la maison, le kiosque, les courtes promenades avec son amie couturière, voilà le résumé de sa vie. Et lire. Beaucoup lire. Comme il lui est difficile de se procurer des livres, n'ayant aucun congé lui permettant de se rendre dans une librairie de Hanoï, elle relit ceux de Pearl Buck qu'elle s'est procurés à Nha Trang. Celui que sa mère a glissé dans son bagage, à son départ, conserve une place importante. Il lui semble que l'odeur maternelle l'imprègne toujours. Combien de fois l'a-t-elle humé? Elle touche les pages se disant que sa mère l'avait fait avant elle. Cela la rend heureuse.

Il aura suffi d'une fraction de seconde. L'espace d'un soupir retenu. Tout son corps devenu froid comme l'eau de la fontaine où elle s'est arrêté la veille. Le sang bouille, bafouille en elle. Elle implose. Ses yeux se remplissent de larmes alors que tout son visage devient grimace. Dep tremble autant, sinon davantage qu'hier. Mais il ne s'est pas arrêté, Cao Cấp (le plus âgé). Ne s'est pas retourné non plus. La jeune fille qui vend des ballons multicolores, sidérée, suffoque. Une force intérieure la retient de tomber ou s'évanouir. Elle ne sait même plus ce qu'elle fit l'instant d'après, tout juste après l'avoir vu se diriger d'un pas accéléré, vers elle ne sait où. 

Tout revient à son esprit. Son corps réagit par d'incontrôlables spasmes . Elle ne le voit maintenant que de dos bifurquant vers le petit sentier qui mène à la pinède. Son estomac cherche à garder le léger repas du midi. Son coeur bat la chamade. La blessure se rouvre. Il est encore trop tôt pour revoir l'agresseur qui semble fuir tel un brigand pris sur le fait.

Dep cherche son petit tabouret, son kangourou troué qu'elle a oublié dans la maison de son oncle. Reculant devant la stupeur, elle se replie vers le fond du kiosque comme si cela pouvait la prémunir d'un nouveau péril. Son livre contre elle ainsi qu'un bouclier de citronnelle. Protection bien aléatoire. Elle se prend les pieds dans le tabouret. Tout n'aura duré que ces courtes secondes tatouées à jamais dans son âme. Tatouées à l'encre rouge. Indélébile. Les mains moites, elle palpe le livre, le dépose à côté d'elle.


4k) ainsi va l'après-midi. Janvier est souvent fantasque et imprévisible dans la région de Hanoï. Hier, il pleuvait, faisait froid. Aujourd'hui, plus le jour avance plus on crève de chaleur. Demain pourrait fort bien être un inégal mélange des deux. Cette année est à l'image de ce descriptif. Les gens souhaitent que le temps habituellement maussade passe au beau pour la période du Têt* . On ne peut compter le nombre effarant de Vietnamiens qui voyageront lors de ces trois jours d'intenses festivités alors que l'Année de la Chèvre cédera la place à celle du Singe.

*Têt     Nouvel an vietnamien

Il y a quelques jours, Dep glissait à son oncle un succinct message : ''J'aimerais bien aller à Lang Son pour les fêtes du Têt.'' Le silence de celui-ci étouffa son souhait. Elle devra demeurer ici. Ça semble clair. Comme le veut la tradition, Dep se chargera  des préparatifs pour la visite de la famille. Y viendra... peu de gens. Cet homme a réussi à chasser loin de lui tout ce qui pouvait occasionner des dépenses. Il n'a pas d'enfants; n'en a jamais voulu. Il n'a pas de femme; aucune n'a voulu de lui.

Elle cherche à chasser de son esprit les dernières minutes qui vinrent, comme un acide concentré, la replonger sur les rives du lac. Des flammèches empoisonnées, des venins mortels, des gaz poisons l'auront asphyxiée au point qu'elle ne se reconnaît plus dans ces images stroboscopiques que le court passage de Cao Cấp (le plus âgé) a fait rejaillir. Elle qui fut cette jeune fille enjouée... rieuse... toute resplendissante de beauté... n'est plus. 

Elle peine à voir s'évanouir le cauchemar. Cauchemar qui porte un nom qu'elle ignore, celui de l'agresseur. Est-il possible qu'une victime survive au massacre de son âme, de son corps? Est-il possible de cesser d'avoir peur? Car Dep en est certaine maintenant; Cao Cấp (le plus âgé), celui qui, il y a un instant à peine, filait à toute allure, celui qui, hier, l'éclaboussait par sa violence,  Cao Cấp (le plus âgé) lui aura injecté la peur.








La suite, au retour de Birmanie vers le 15 septembre 2016

jeudi 1 septembre 2016

5 (CINQ) (CENT DEUX) 02

le kippa
Nous voici au onzième épisode du récit
ILS ÉTAIENT SIX...

Des personnages, du lieu, du temps, et de l'événement, on en sait un peu plus. Ici se rajoute un étranger qui pourrait avoir une certaine influence sur la suite des choses. On verra bien...



     1j) le premier pas est le plus difficile. Ce dimanche suivant le samedi soir houleux s'écoule délicatement. L'avant-midi s'achève... régulière comme les vagues de la Mer Orientale s'abattant sur les rochers. Mer sur laquelle couvent incertitudes et tensions. Au café Con rồng đỏ s'arrête un bizarre d'homme. Les habitués le voient entrer, s'asseoir puis sortir de son sac en cuir un petit dictionnaire anglais-vietnamien. On discute fermement contre les Chinois qui s'installent sur les îles Paracels (Hoàng Sa, Trường Sa), propriétés du Vietnam. Pour certains, tout se réglera à coups de canons; pour d'autres, la diplomatie l'emportera; deux ou trois pensent que la prochaine visite du Président Obama, s'il se prononçait en faveur du Vietnam, pourrait réduire l'appétit de la Chine. Ou alors il faudra défendre une fois encore la Patrie. Patrie durement affligée depuis des siècles par diverses invasions agressives.

Que conserver de tant d'années d'envahissements, de guerres? Se retourner vers des idées de vengeance? Les leçons de l'histoire autant récente qu'ancienne invite à s'interroger sur soi et sur notre collectivité. Ho Chi Minh disait que le peuple vietnamien n'a jamais vécu dans le réel, que dans l'espérance. Voulait-il dire que le réel ne s'est posé dans les mains du peuple et que seule l'espérance lui permet de survivre à tous ses malheurs?

Une fois passée la curiosité légendaire du vietnamien, on oublie l'étranger pour repartir de plus belle dans la discussion, le laissant à ses efforts pour décrypter le débat. Il ne connaît rien à la langue vietnamienne bien qu'il soit spécialiste en linguistique. Sa vie professionnelle, il l'aura passée dans différentes universités, européennes et américaines.  La volapük, langue basée sur la phonétique, ainsi que le langage analytique de John Wilkins, tels furent les thèmes de ses études. Il en est sorti insatisfait autant comme chercheur qu'être humain.

Son voyage en terre vietnamienne se départage entre deux axes: venir à la découverte de cette langue dont Alexandre de Rhodes - prêtre jésuite, missionnaire en Cochinchine, linguiste émérite - a modifiée en créant le chữ nôm*; consoler son âme aux prises avec une sérieuse remise en question de son statut de juif et du judaïsme. 

* chữ nôm      Écriture de la langue nationale vietnamienne à partir de l'alphabet latin.


2j) le premier pas est le plus difficile. Commander un café, lorsque peu familier avec la langue vietnamienne et ses intonations, vaut mieux alors se fier au dictionnaire ou au traducteur Google.      - Ca phe sau đưa*, hésite l'étranger. Une moue interrogative barre le visage de la propriétaire (et serveuse), une vieille dame à l'allure très âgée, au passé un peu trouble. 

Madame Quá Khứ reçoit régulièrement la visite des policiers car on la soupçonne d'autoriser les clients à jouer aux cartes, ce qui est prohibé. Elle lirait également dans la main de ceux qui y croient et ne craignent pas ses prédictions, souvent les mêmes mais en d'autres mots. Également interdit. 

Lorsque les policiers se présentent, elle les apostrophe vulgairement, les mains sur les hanches en signe de défi. Ce qui ne les impressionne pas vraiment sachant très bien qu'une fois passée l'explosion, ils repartiront avec quelques dongs en poche. Sortant du café, ils jetteront un regard réprobateur vers le gardien de sécurité, ivre déjà, quelle que soit l'heure.

L'atmosphère qui règne au Con rồng đỏ se compare à celle de tous les cafés vietnamiens. L'ameublement varie selon qu'il s'agisse d'un café ayant pignon sur rue ou ceux qui pullulent maintenant un peu partout, plus ou moins associés à de grandes chaînes. On y sert le café, pour sûr, mais aussi d'autres rafraîchissements; chez plusieurs on peut manger. Quelques clients s'y arrêteront après s'être procuré un bánh mì* au coin de la rue.

* Ca phe sau đưa Café au lait froid
* bánh mì                Pain sandwich


3j) le premier pas est le plus difficile. L'anxiété grignote tout doucement le coeur de Dep alors qu'arrive son amie couturière, à la main deux contenants en mousse de polystyrène, un phở pour chacune d'elles. La fille qui vend des ballons multicolores se lève pour l'accueillir.     - Tu lis encore, lui dit son amie.     - Je lis toujours, tu le sais bien.     

Leurs conversations habituelles se résument à bien peu de choses. Il faut dire que Dep est beaucoup moins fleur bleue que la couturière qui aime bien regarder les garçons. Un jour, elle lui dit qu'entre deux morceaux de tissu qu'elle cousait, un jeune homme semblait lui faire de l'oeil.     - J'ai rougi, précisa-t-elle, mais je ne l'ai pas fait voir. Sinon il aurait pu s'imaginer des choses.     

Dep n'ose pas l'encourager à continuer sur ce terrain, s'attendant plutôt à ce que son amie lui dise si elle a entendu parler de sa soirée de la veille. Mais elle ne cesse de décrire le type, sa solide motocyclette noire, son casque protecteur de la même couleur. Qu'il s'est arrêté à quelques mètres d'où elle travaille semblant chercher quelque chose sur son téléphone cellulaire. 

Pour Dep, tout cela relève de l'accessoire. Elle s'efforce à trouver la bonne question qui fera bifurquer la discussion sur l'essentiel, ce qui la tracasse:  - Je t'ai attendue hier soir. Tu n'es pas venue.     - Je suis arrivée un peu en retard, répond la jeune couturière, mais tu étais déjà partie avec le groupe des six, ceux qu'on appelle les xấu xí. J'étais surprise!    Dep garde silence comme si la suite n'allait pas tarder à venir. Rien.     - Je m'excuse, c'est arrivé si vite, reprit-elle, déçue et soulagée à la fois.     Il était évident que son amie couturière n'est au courant de rien, qu'on ne l'a pas informée sur quoi que ce soit.

4j) le premier pas est le plus difficile. L'étranger boit son café à petites gorgées. À ce rythme, il risque que son breuvage devienne aussi chaud que la température qui grimpe rapidement. Khuôn Mặt (le visage ravagé) achève son trà sữa đã* tout en surveillant le kiosque de Dep. 

Tous les jours, il sait qu'elle prend le lunch avec son amie la couturière. De son point de vue, il ne distingue qu'un léger mouvement sur ses lèvres. Il imagine les paroles mais aujourd'hui elle écoute davantage qu'elle ne parle. Ses yeux semblent voilés par une sorte d'inquiétude, une préoccupation qu'il ne lui connaît pas. 

Y aurait-il un lien entre la soirée de samedi et ce brouillard qui rend sa peau plus fade qu'à l'habitude? Si lien il y a, est-elle en conversation avec son amie afin de recevoir un avis? Sinon, que lui arrive-t-il? Il ne peut accepter que sa beauté soit altérée de quelque façon que ce soit, encore moins par qui que ce soit. 

Plongé dans ses pensées, il n'a pas remarqué qu'un étranger lui demandait, dans un anglais châtié, s'il pouvait lui adresser deux mots. Khuôn Mặt (le visage ravagé) balbutie quelques mots dans cette langue. Tout à son observation et, un peu à ce début de conversation, il n'a pas remarqué Cao Cấp (le plus âgé) passant devant le café.

*trà sữa đã     Thé froid au lait



À SUIVRE

mardi 30 août 2016

5 (CINQ) (CENT UN) 01


Voici à qui pourrait ressembler la mère de Dep. Elle lui écrit une première lettre au lendemain de son agression.

Nous en sommes au dixième épisode du récit ILS ÉTAIENT SIX...

Vous savez où trouver les précédents.





1i) la première lettre de Dep.  '' C’est difficile de croire que ce sont les mêmes étoiles que je contemplais quand j’étais petite, dans la prairie. Elles me paraissaient fraîches et argentées, infiniment lointaines et éthérées. Ici, elles semblent solides et brûlantes, trop proches. Je rêvais autrefois qu’elles étaient habitées d’êtres transparents, délicats, des fées. Mais ici, on a l’impression qu’elles sont peuplées d’humains – de gens violents, mauvais. Regardez Orion suspendu au haut de la pagode.''     Dep savait que les mots de Pearl Buck, ceux-ci, allaient introduire la lettre qu'elle se préparait à écrire pour sa mère.

''  Mère. Votre fille vous écrit et vous écrira beaucoup au cours des prochains jours. Elle ne vous informera ni du temps qu'il fait à Hanoï ni de cet oncle qui me reçoit dans sa maison. Votre fille puisera sa force à la source que fait couler Pearl Buck pour me rafraîchir, attendant de recevoir vos mots. Mots qu'elle souhaite voir se transformer en un baume sur la plaie, fraîche encore, qui la fait souffrir. D'abord vous dire qu'elle vous aime, que vous lui manquez énormément. Nos soirées, aussi, toutes deux assises sur le balcon de notre maison, lui font défaut. Le silence et la douceur du vent dans les feuilles de nos grands arbres, ses yeux les cherchent ici. Sans les trouver. Tout est si différent comme le dit notre auteure préférée dans le passage d'un de ses livres qui démarre cette première missive. ''

Chacune des phrases écrites par Dep sont relues, corrigées, les imaginant entre les mains de sa mère. Comme elle voudrait la regarder les lire... soupirer aux bons endroits... déposer les feuillets sur ses genoux... retirer ses lunettes embuées depuis trois lignes... puis reprendre exactement là où elle les avait laissées. Sa mère ne saura pas que Dep écrit les mains gantées; les gants de couleur beige reçus au départ du village. 

'' Mère, recevez votre fille dans sa souffrance. Sans qu'elle l'eut voulu et encore moins provoqué, un garçon l'a violée. Sauvagement. L'a brutalisée. L'a laissée nue comme au jour de sa naissance, seule sous un bougainvillier. Elle s'était protégée, buvant quelques gouttes de citronnelle qui l'endormirent sur le champ. Réveillée, votre fille s'est retrouvée ensanglantée telles les fleurs rouges de l'arbre qui légèrement la couvrait. Péniblement, après un arrêt au puits de la place, elle est rentrée chez son oncle. Il dormait. Elle s'est prosternée devant l'autel des ancêtres. De toute la nuit, celle qui vient de s'achever, elle n'a point dormi. ''


2i) la première lettre de Dep. La jeune fille qui vend des ballons multicolores remettra la correspondance à son amie couturière. Postée demain, lundi, il lui faudra moins d'une semaine pour parvenir à sa mère. Elle attendra au moins dix jours avant de recevoir une réponse. Dep est certaine que sa mère lui répondra; qu'elle aura même envisagé venir directement la rejoindre. Mais elle ne peut pas. Quitter le village signifiera un mauvais augure inquiétant tout le monde. L'échange se fera par facteurs interposés.

Dep place une mèche de ses cheveux dans l'enveloppe. Sa mère verra, dans ce gage, la preuve que tout ce qui s'y trouve ne camoufle rien. N'en dira rien à son mari. Elle ne souhaite pas être blâmée pour son insistance à voir leur fille quitter le village. Il avait admonesté son épouse lors des nombreuses conversations qu'ils eurent quant à l'avenir de Dep. Pour lui, vivre ailleurs qu'au village ancestral était une trahison. Ça n'entrait pas dans sa tête. Ne ressemblait en rien aux traditions qui l'ont toujours guidé dans ses décisions. Il envisageait plutôt sa fille prendre mari puis la charge du commerce de grenouilles que de peine et de misère il tente de maintenir à flot.

La jeune vendeuse de ballons multicolores, une fois les avoir accrochés, écrit sa lettre, se dit qu'elle allait lire. Mais la douleur au ventre se faisait, depuis le matin, de plus en plus intense. Elle ne saigne plus, c'est déjà cela de gagner, se dit-elle. Se concentrer sur le livre de Pearl Buck lui est impossible. Dans sa tête, trop de mouvement qu'elle en oublie même de répondre aux salutations des commerçants dans les kiosques adjacents au sien. Elle se rappelle que la nuit dernière, on l'a vue revenir dont on ne sait trop où, seule et bizarrement préoccupée.

La rumeur en pays vietnamien voyage à la vitesse de la lumière. En peu de temps, devenue vérité, elle saute d'une personne à une autre, se modifiant au fur et à mesure. Dep le sait. Elle ignore l'étendue de celle qui la touche personnellement. En saura davantage par l'amie couturière qui a l'habitude de lui apporter un bol de phở à l'heure du lunch et les derniers potinages. Ne reste qu'à attendre. Il est 7 heures déjà. Le brouillard tombe, la chaleur doucement s'installe.

3i) la première lettre de Dep. Elle a achevé la missive. La boucle de cheveux noirs déposée dans l'enveloppe adressée. Préparé les sous pour les timbres. Toutefois, son coeur n'est pas apaisé. Il lui semble que certaines paroles manquent afin de  bien la conclure. Dep connaît sa mère. Elle la sait forte, ouverte et profondément attachée aux préceptes du Bouddha. Aucune journée ne passe sans qu'elle ne se rende à la pagode. Au jour de la livraison de la lettre, la première depuis que sa fille l'a quittée, elle entendra le gong espérant qu'il puisse adoucir sa peine. Dep cherche dans sa mémoire une parole de Pearl Buck qui puisse bien exprimer son état d'âme. 

Elle a trouvé: '' Les souffrances supportables sont celles que la vie peut couvrir et guérir. Les autres sont celles qui modifient la vie. Les tristesses qui se traduisent par la mort sont supportables, les autres sont inconsolables parce qu´elles changent le cours de l'existence. On peut les comparer à une pierre lancée dans une rivière: l'eau continue à couler mais en la contournant et elle doit s'en accommoder, car elle ne peut retirer la pierre. ''

Mille et une réflexions jaillissent. Son cerveau récapitule tout ce que sa mère lui a enseigné. Jamais rien qui puisse ressembler à de la fausse morale. Ni réprimandes, ni exhortations. Des avis, des conseils, oui. Toujours, il apparaissait essentiel à cette femme qui aima fréquenter l'école, y réussissait bien, d'imprimer dans le coeur et l'âme de sa fille une idée maîtresse: le combat entre la tradition et la modernité est éternel. Parsemé, ce combat, de victoires surprenantes et d'humiliantes défaites. Il empruntera différents visages, se maquillera à la mode du temps, usera d'artifices complexes et fallacieux mais, toujours, restera le même.

Le rappelait encore à quelques heures du départ de sa fille pour Nha Trang, insistant sur le fait qu'elle allait devoir, maintenant et toujours, se rappeler son statut de femme. Une femme qui devra s'assumer pour devenir qui elle souhaite être. Elle sera confrontée à plusieurs idées contraires. On voudra toujours que ce qui a été soit ce qui doit être. Ne rien changer. Ne pas bouger des préceptes d'une société qui a peur du changement. Être femme n'a rien de facile, exigeant quotidiennement ce que certains appellent des sacrifices, d'autres des efforts de lucidité.

4i) la première lettre de Dep.      - Y a-t-il un café tout près d'ici?      La question ramène Dep à la réalité de ce dimanche. Elle n'a ni entendu arriver, ni remarqué qu'un ''étranger'' vient de s'arrêter devant son kiosque. Grand, presque élégant, il porte un sac en cuir à l'épaule. Attendant une réponse, sans doute se dit-il que cette belle jeune fille, celle qui pose un livre sous le petit tabouret, ne parle que vietnamien. Sa question flotte dans l'air. Pour mieux se faire comprendre, il esquisse le geste de porter une tasse à sa bouche. Il lui sourit. 

Elle lui répond en indiquant de la main que ce qu'il cherche peut se trouver un peu plus loin, au bout de cette rue toute en gravier fin, près du carrefour. Il la remercie d'un ample mouvement des bras tout en baissant la tête. Elle remarque que cet homme d'âge mûr porte une petite calotte reposant sur l'arrière de sa tête. Sans doute s'est-il perdu, se dit-elle. Il y a de la résignation dans le visage de la femme vietnamienne, se dit-il.

L'étranger reprend sa route d'un pas lent. Dep retourne à ses introspections. Elle avait prudemment déposé livre et lettre sous le tabouret. Pourquoi, alors que remuent en elle tous les dires de sa mère sur l'influence qui peut survenir lorsque l'on se met en contact avec l'inconnu, le différent et parfois l'inaccessible, pourquoi cet étranger se présente-t-il à elle tout d'un coup? Les Vietnamiens d'un certain âge ont ce vieux réflexe de dire: ce qui est différent, crache dessus, tu verras bien... Si ça ne disparaît pas, lance une pierre.

En plus d'être superstitieux, parfois à outrance, ils tentent également de découvrir un sens aux événements de la vie lorsque des signes leur apparaissent. Dep n'y croit pas mais l'irruption de cet étranger, juste au moment où elle songeait aux enseignements de sa mère, en ce dimanche... lui plait.




À suivre

lundi 29 août 2016

5 (CINQ) CENTS (00) - 500 - Cinq cents













5 0 0
                        cinq cents
                                      (5) (00)
________________________________

En fait, il y a beaucoup plus que 500 sauts... 
avec les chroniques... les humeurs...
les spéciales...
on arrive à 780 sauts sur: 


LE CRAPAUD GÉANT DE FORILLON
depuis septembre 2005. 



Les sauts de crapaud ont été écrits à divers endroits: 
Montréal, Saint-Pie, en France, à Cuba, 
différents pays d'Asie du Sud-Est mais
principalement au Vietnam.



. Au-delà de 152 000 pages vues à partir de la mise en marche du compteur en 2008;

. des lecteurs dans plus 60 pays du monde.




Le premier ne contenait aucune photo... 
La mise en page, plutôt rudimentaire...
Mais le contenu m'a toujours plus intéressé que le contenant...


Il existe qu'une copie papier du blogue, reliée...
Suite à plus de 10 ans de présence, je crois m'approcher davantage des objectifs fixés au départ...





Merci aux fidèles lecteurs et lectrices.






À LA PROCHAINE

samedi 27 août 2016

QUATRE (4) CENT-QUATRE-VINGT-DIX-NEUF (99)




Quelques épisodes attendent sur ma table de travail, ce qui me permet d'en publier un nouveau quelques jours à l'avance.  Celui-ci, le neuvième de la série, vous permettra de connaître les noms (en vietnamien) des principaux personnages. 

Je rappelle que les précédents se retrouvent sur le blogue aux numéros suivants: 486; 488; 490; 492; 494; 495; 496 et 498.

Bonne lecture.




     1h) Un dimanche comme les autres. Profitons de ce dimanche tranquille, chacun s'affairant de son côté, pour faire une petite pause avant de reprendre l'histoire. Histoire qui, jusqu'à maintenant, nous a présenté les personnages suite au geste horrible dont la jeune fille vendeuse de ballons multicolores, Dep, fut la malheureuse victime.

Le groupe des six, les xấu xí, vous leur connaissez une caractéristique propre. Maintenant, voici le nom de chacun, celui que j'utiliserai pour la suite des choses. Afin de bien les distinguer lorsque apparaîtra leur nom, il sera imprimé en caractère gras. D'abord, le plus âgé: (Cao Cấp) qui possède un ascendant naturel sur les autres, principalement le plus jeune (Trẻ). Tous deux forment un duo inséparable, au travail comme ailleurs.

Une seconde paire, beaucoup moins soudée que la première, se compose du visage ravagé (Khuôn Mặt) et du nerveux (Thần Kinh). Ici se rejoignent les extrêmes. Le premier n'a que la beauté en tête - celle de Dep surtout - le second, on pourrait le qualifier de délinquant, de caractériel. Leurs rêves aussi se démarquent: le beau... l'horreur.

Le dernier tandem, bizarre et disparate, comprend le grêle - celui qui pousse comme du bambou -  (Cây Tre) et le bouc émissaire musicien, (Tùm), le Mozart assassiné. Nous les voyons fermer la marche du groupe, cavalcade répétée tous les soirs, sauf le dimanche.


2h) Un dimanche comme les autres. Et il y a Dep. Un point sous la lettre ''e'', et une barre sur le ''d'', puis le mot prend tout son sens: đẹp qui signifie beau ou belle en langue vietnamienne. La mère de la vendeuse de ballons multicolores ne pouvait mieux choisir. Elle dût insister auprès de la famille car souvent elle s'interpose dans les choix des noms; on n'y voyait pas là un prénom significatif. La famille, au Vietnam, forme la base de la société. Il n'y a pas encore très longtemps, les parents s'occupaient même de marier leur fils ou leur fille selon leur gré. Les choses ont changé mais elle demeure toujours fondamentale.

Si nous regardons nos différents personnages, nous remarquons que tous, sauf Dep, demeurent chez leurs parents. Cao Cấp (le plus âgé) vit en compagnie d'on ne sait trop combien de frères et soeurs. Sa mère semble conserver en elle un secret quant à cette grossesse alors que le paternel, un homme taciturne, beaucoup plus intéressé par sa bouteille de vin de riz qu'autre chose. D'ailleurs, si par un hasard inimaginable, il parlait, personne ne saurait que les paroles viennent de lui.

Pour Trẻ (le plus jeune) sa famille relève de la plus grande simplicité. Tellement rien à dire, c'en devient presque gênant. Si nous devions décrire ce type de famille, on aurait rien d'autre à dire que... rien à dire. Tous à  leur affaire. Le papa au boulot, la maman tient un petit restaurant de rue où elle propose de la soupe (phở) aux passants. Plusieurs disent que c'est là le meilleur à Hanoï où c'est la recette nationale.

Parler de la famille de Thần Kinh (le nerveux) serait parler d'une famille morte. Depuis sa sortie de prison, il s'est réinstallé chez un homme et une femme complètement défaits, détruits par les agissements de ce fils qui déversa honte et déshonneur en la demeure. Ils ne purent lui refuser son accès suite à l'emprisonnement mais plus jamais ils ne lui adressent la parole tout comme ils évitent d'être vus en sa compagnie par les voisins. Pour lui, ça ne semble pas du tout l'émouvoir.

3h) Un dimanche comme les autres. Khuôn Mặt (le visage ravagé), obsédé par sa manie à chercher le beau, la maison familiale se résume en un lieu de passage, un refuge pour la nuit. Jamais il n'y prend ses repas, préférant se rendre au café Con rồng đỏ, s'y installer régulièrement, toujours à la même place comme s'il s'agissait d'un poste de guet d'où il agirait à titre de seule sentinelle. La propriétaire du café, madame Quá Khứ (on pourrait traduire son nom par ''dame du passé'') le connaît sous toutes ses coutures; elle sait qu'il mange toujours la même chose, qu'il joue avec son cellulaire lui servant d'appareil photo.

Avant de parler de la mère de Tùm (le trapu) celle qui alimente des rêves ambitieux pour lui, deux mots sur l'acariâtre maman de Cây Tre (le grêle). Son mari, n'en pouvant plus de supporter cette femme, l'a quittée alors que le fils n'avait que quelques mois. Cette naissance survint après plusieurs fausses couches. Les ragots faisaient mention d'une femme incapable de garder quoi que ce soit en elle, encore moins un enfant. Ce fut la surprise générale alors qu'enceinte depuis quelques semaines, la grossesse se poursuivit. Vint à terme et naquit ce fils devenu l'objet de toutes ses attentions. Le mari disparût. On n'en entendit plus jamais parler. Une information parvenue il y a quelques années, trois ou quatre peut-être, annonçait son décès. Ni la mère ni le fils ne s'en intéressèrent.

La mère de Tùm (le trapu) est la femme d'un homme qui travaille dans le port de Haïphong. Depuis toujours. Selon les rumeurs - pas de Vietnam sans rumeurs, c'est quasi un dicton - il se serait amouraché d'une femme originaire de l'île de Cat Ba. Formidable chanteur, il ferait chavirer les têtes féminines avec ses ritournelles amoureuses qu'il interprète dans différents karaokés. Son fils le connaît très peu, le voyant rarement, très rarement. Ne lui reste que cette mère qui, sans cesse, déploie des efforts pour en faire le musicien du siècle. Elle partage son temps entre la couture et la distribution des tracs officiels du Parti Communiste du patelin. La mère de Tùm (le trapu), lorsqu'elle coud ou lors de ses marches interminables dans les rues, n'alimente qu'un rêve: applaudir un jour son fils, le flûtiste le plus renommé du Vietnam.

Ne reste que Dep dont la famille vit très loin de Hanoï, dans un petit village situé tout près de la ville de Lang Son. Mais d'abord, voici ce à quoi le Professeur Didier Bertrand de l'Université de Toulouse Le Mirail dans une étude ethno-psychologique arrive à dire sur le pivot de la société vietnamienne: ''c'est à travers la famille que sont non seulement transmis mais aussi mis en oeuvre les grands enseignements. La famille vietnamienne traditionnelle est élargie aux grands-parents, oncles, tantes et cousins qui participent à un système hiérarchisé au sein duquel se prennent toutes les décisions importantes.''     J'ajouterai que cette cellule de base est en pleine mutation en raison de divers facteurs: la guerre, la mondialisation, l'adoption de l'économie de marché, l'influence de la culture occidentale, la politique de la porte ouverte, les migrations urbaines, régionales et internationales. 


4h) Un dimanche comme les autres. Ceci étant posé, portons notre regard sur l'environnement familial de Dep.      '' Dep quittera son village, celui qu’elle n’a jamais abandonné depuis sa naissance; elle s’expatriera sans trop savoir pour combien de temps, laissant derrière elle cette terre qui l’a vue naître et que sa famille maintiendra fertile encore afin de lui permettre de nouveaux horizons.

On avait songé à Hanoï, puis Saïgon pour finalement choisir Nha Trang. Un vieil oncle y vit. Veuf. Il saura la recevoir, la protéger et rapporter aux parents chaque pas de sa nouvelle aventure. Dep y est attendue. Là, on souhaite qu’elle puisse faire de demain un jour meilleur qu’hier, meilleur que tous les lendemains incertains d’une campagne de moins en moins propice à l’avenir.

La mère et le père de Dep en ont longtemps discuté. Ils ont vu que leur maison n’allait pas éternellement répondre aux besoins d’une jeune fille dont les yeux, rapidement, se sont retourné vers l’avenir.

Lui croyait que l’école avait changé Dep; elle, que l’école avait ouvert les yeux de sa fille. Lui, l’imaginait s’installer avec un jeune homme, un local comme il aimait bien le nommer sans le connaître; avec eux, pour y élever leurs enfants comme lui l’avait fait à une époque encore proche. Elle, ne voulait surtout pas que Dep répète un scénario qu’elle a vécu et trop longtemps regretté.

Ils en ont discuté souvent et chaque fois, leurs arguments étalés sur la table de la cuisine donnant sur cet étang à canards dans lequel il cultivait, péniblement, des grenouilles qui par la suite seraient vendues à la coopérative, les mêmes arguments que l’un répétait et que l’autre réfutait.

On ne vivait plus à l’époque de la Révolution, disait-elle. La famille restera toujours la famille, arguait-il. Toutefois, et avec l’assurance que chacun allait respecter l’entente, ils avaient choisi de ne pas engager la famille élargie dans le débat. On ne souhaitait nullement que leur fille devienne un sujet à controverse, que de trop rapides jugements caricaturent une situation s’envenimant.

Avait-on demandé l’opinion de Dep? Lui a-t-on imposé ce choix ou relève-t-il d’elle-même? Était-elle destinée à ne pas demeurer dans sa famille en raison de son rang?

Le culte des ancêtres s’avère l’un des piliers sur lequel repose la culture vietnamienne. Selon que l’on pratique un bouddhisme, appelons-le intégral, ou celui qui épure délicatement certaines coutumes millénaires, chaque famille entretient un autel des ancêtres que l’on retrouve dans chacune des maisons. On y place tous les jours des offrandes; on brûle de l'encens. Ce rite que la mère de famille voit à ne jamais oublier est répandu. Dep a toujours vu sa mère s’y astreindre avec une attention soutenue. Il allait lui revenir une fois devenue orpheline. Ne jamais laisser les âmes seules, ne jamais les oublier, au risque de voir se déchaîner sur eux la malchance, le malheur, pire la malédiction.

Lorsque ses parents, utilisant une multitude d’arguties, scrutaient l’avenir de leur fille, la seule dans cette famille, Dep se voyait éloignée de la maison, incapable de perpétuer la mémoire de celle qui souhaitait qu’elle voie autre chose que les limites de son village. Cela la rendait à la fois malheureuse et admirative du courage, de l’abnégation de cette dernière.

Dep peinait à imaginer le Têt Trung Thu (la fête des enfants à la mi-automne) sans qu’elle n’y participe. Elle était toujours de corvée lors de la confection des gâteaux de circonstance, des fruits et des légumes confits tout comme lors de la fête du nouvel an lunaire, le Têt. Pour consolation, elle s’imaginait chez cet oncle de Nha Trang décorant de fleurs en papier la maison du frère de sa mère, arroser l’abricotier ou le prunier; elle allait le découvrir une fois arrivée.

Ce que sa mère souhaitait pour elle, très jeune déjà Dep avait découvert que rien ne pouvait en empêcher la réalisation. Mais pourquoi? Pourquoi tant s’acharner à la voir partir? Pourquoi lui avait-elle remis, en précisant de ne les porter qu’une fois arrivée là-bas, cette paire de gants de couleur beige? Ces gants qui la protégeraient du soleil, lui assurant de conserver la couleur blanche de sa peau de pêche; ces gants ayant appartenu à cette femme déterminée à voir changer les choses.''  *

*  Tiré de ''elle est en route'' saut publié le 15 février 2015.



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