jeudi 4 août 2016

- S P É C I A L E - Eudore Bergeron

Eudore  
et  
Coburn Gore

Première Partie 
J.Eudore BERGERON

Eudore Bergeron, mon grand-père maternel, est décédé il y a 45 ans, le 13 mai 1971. C'est 130 ans qu'il aurait eu ce 4 août 2016. Il a fait fortune, l'a perdue puis retrouvée en commercialisant la margarine, parmi les premiers au Canada.  Auparavant il était beurrier. Ses études - à l'époque une école de laiterie avait pignon sur rue à Saint-Hyacinthe, peut-être y alla-t-il? - furent payées par un curé -    Une anecdote au sujet de sa faillite: une fois qu'il eut la tête  sortie de l'eau et vaincu une dépression, il s'est empressé de rembourser tous ceux qui avaient perdu de l'argent à cause de lui.

Sachant à peine lire, il arrivait à écrire son nom, guère plus. Eudore n'avait pas le sens des affaires scolaires; pour les affaires commerciales, un génie! Il sentait là où niche le profit. C'est par lui-même que mon grand-père Eudore s'est enrichi, personne devant lui pour indiquer la route à suivre, les écueils à éviter. Il aura su éviter les embûches que certains mirent devant lui.

Eudore a été riche, très riche même mais il se plaisait à répéter que sa plus grande fortune était sa femme, Rose-Anna,
la belle Rose-Anna qu'il a vénérée, adorée  durant près de 60 ans. Une autre femme importante pour Eudore, celle que l'on surnommait amoureusement Memère Hardy, la maman de Rose-Anna. Et ses dix-sept enfants dont quinze vivants, se plaisait-il à dire à l'époque où je l'ai connu.

Le travail, de l'aurore à la nuit, aura été sa religion. Il détestait, exécrait même la paresse et le farniente. Un homme se bâtit par l'ouvrage. Une femme, par les enfants et le fait de s'occuper de la maison au sens large du terme. Sauf que pour l'adorée, Rose-Anna, il souhaitait qu'elle conserva cette noblesse, celle des Châtillon de France, qu'elle portait telle une princesse. Une reine.

Tant de fois, et je le revois encore assis au bout de la grande table dans la cuisine surchauffée sise à l'étage de la beurrerie que l'on appelait ainsi, alors que dans les faits on y fabriquait de la margarine, le ''spread''... sans doute en lien avec l'idée de ''tartiner''. Il contemplait sa Rose-Anna, assise à l'autre extrémité, ne lui faisant pas face laissant Lucienne, la plus âgée des filles Bergeron, le soin d'équilibrer la tablée. Il y avait tant d'amour dans ses yeux.

Eudore aura vécu une partie du 19e et du 20e siècle, connu deux guerres mondiales sans y participer, animé par toutes la caractéristiques qu'habituellement on attribue aux ''conservateurs'', aux valeurs conservatrices: l'ordre, le mérite, la sécurité, la tradition, la préférence pour le concret plus que pour l'abstrait, le particulier plus que le général, la famille, la puissance davantage que la connaissance. Tout Duplessis quoi!

Souvent colérique, après tout il est né sous le signe du Lion, mais sans esclandres. Son sacre, Bout de blasphème!, annonçait du très sérieux. Rose-Anna, surtout Lucienne, toutes deux réunies parvenaient à le calmer. Il allait alors s'étendre sur le sofa en cuir brun de la cuisine, les deux femmes sachant très bien qu'il s'en relèverait légèrement calmé... mais jamais complètement apaisé.

Il vouait à ses enfants une admiration sans bornes, surtout ceux qui avaient du caractère et... qui l'écoutaient. Il ne tolérait pas la résistance à son autorité dont, j'en suis certain, il croyait lui avoir été léguée par Dieu. L'autorité paternelle était synonyme, pour Eudore, d'autorité divine. N'était pas né et loin de l'être celui ou celle qui aurait pu ébranler cette croyance. Sauf que le temps, la sagesse peut-être, allait l'assouplir.

Je parle d'Eudore mais dans le tous-les-jours il répondait au nom de J. E. Bergeron: le ''J'' étant le traditionnel Joseph que tous les enfants baptisés recevaient à l'époque. Sa compagnie éponyme: J.E. Bergeron et Fils Limitée. Sise à Bromptonville à quelques petits kilomètres de Sherbrooke en Estrie, rue Saint-Jean-Baptiste.

Eudore est donc né le 4 août 1886, décédé le 13 mai 1971. Je l'ai connu l'espace d'une vingtaine d'années. À titre de filleul, j'eus droit, le privilège devrais-je plutôt dire, de voir mes études entièrement payées par lui. Il ne croyait pas tellement à la scolarisation; ses diverses expériences de ''payeur d'études'' furent plutôt désastreuses. En fait, aucun de mes cousins n'ayant pu lui présenter un diplôme de quelque école que ce fût. J'allais, en 1969, lui remettre entre les mains mon baccalauréat en pédagogie.

Avant d'aborder ce moment resté imprimé dans mon esprit de manière indélébile, une petite anecdote qui vous montrera à quel point payer pour des études le rendait hésitant mais respectueux d'honorer sa décision de le faire. 

À l'École normale des hommes (rue Jolliet à Sherbrooke), je vivais en résidence. Une sorte de ''tout inclus'': chambre, cafétéria, études. Lorsque prise la décision de déménager nos pénates à l'Université de Sherbrooke, la situation changea. Il me fallut trouver un appartement. Tante Lucienne et moi en visitèrent quelques-uns avant d'établir mes quartiers généraux sur la rue Montréal. Une chambre et une salle de bains, pas de cuisine. Eudore, en homme pragmatique, décida de rencontrer monsieur Paul Lussier qui alors exploitait la grande cafétéria de l'Université. Il s'entendit avec lui: j'allais recevoir une liasse de billets que j'échangerais à la cafétéria contre un repas. Comme de raison, la liasse comprenait la quantité exacte de tickets équivalant au nombre de repas hebdomadaires. Eudore passait toutes les semaines pour régler la facture. Vous imaginez bien que j'étais le seul à bénéficier d'un tel traitement qui me valut quelques bonnes blagues de la part de confrères et consoeurs...

 Je tairai ces quatre années universitaires (Université de Sherbrooke pour laquelle dans un élan philanthropique il avait généreusement contribué à la fondation) qui furent remplies de plusieurs tours de passe-passe orchestrés par Lucienne, mon extraordinaire tutélaire.
Tante Lucienne, fière comme pas une, avait reçu mon diplôme avec beaucoup d'émotion. Elle me suggéra d'attendre le bon moment pour le présenter à un Eudore usé par le temps et dont il fallait ménager les coups d'émotion. Le temps venu, Lucienne ayant habilement préparé le terrain, je me présentai à lui. Il venait tout juste de se réveiller, confortablement étendu sur ce divan de cuir de la cuisine. 

Le sourire d'Eudore a toujours été énigmatique. Il émergeait de sa bouche un rictus à la fois doux et narquois. Ses yeux ne laissaient rien transparaître même si parfois, remplis de larmes décolorant leur texture, s'en dégageait une formidable sensibilité.

Je lui remis le document officiel attestant la fin de mon parcours couronné de succès. Il se taisait. Le sceau doré semblait le fasciner, ça se voyait. Il me jeta un regard oblique, me tendit sa main veineuse, chétive. Il dit:   ''Avec ce papier-là, tu peux enseigner?'' J'avais en tête une requête. Tante Lucienne m'avait conseillé de ne pas la lui présenter d'entrée de jeu, voir sa réaction puis, délicatement, sortir le chat du sac.

Il aura fallu quelques jours avant que nous fussions en mesure, lui et moi, d'aller plus loin que le papier officiel de l'Université. À cette époque, les directions générales des commissions scolaires arpentaient les universités pour y recruter de nouveaux enseignant(e)s. Nous sommes en 1969, la réforme scolaire qui suivit le Rapport Parent allait bon train et on manquait d'enseignants partout sur le territoire. 

Les deux dernières années passées à l'U de S (Université de Sherbrooke), sans qu'Eudore ne soit mis au courant car, me disait Lucienne, il aurait manifesté son désaccord, j'étais président de l'association étudiante. Un mandat fort chargé en raison du fait que le Ministère de l'Éducation, mettant la clef dans la boîte des écoles normales, intégrait tous les étudiant(e)s dans les facultés universitaires. Ce fut à Sherbrooke une ère... difficile.

La manière dont était gérée l'École Normale datait du siècle dernier (XXième). La mainmise des responsables de la formation des enseignants (autant chez les hommes que chez les femmes) calquait davantage le style des communautés religieuses que celle qui prévalait dans les facultés des Sciences de l'Éducation. Les relations entre Monsieur Richard Joly (recteur de la faculté des Sciences de l'Éducation de 1968 à 1972) et Monseigneur Maurice O'Bready (principal à l'École Normale) étaient excellentes. L'illustre Monseigneur voyait dans l'arrivée des Normaliens à l'université un grand pas pour l'éducation.   Monseigneur O'Bready a été un des fondateurs de l'Université de Sherbrooke. La grande salle de spectacle de l'Université porte son nom, un hommage fort bien mérité. 

Ce ne fut pas aussi facile du côté des différents responsables pédagogiques de l'École normale qui voyaient le tout d'une autre façon. Tout ce brouhaha rejaillissait sur nous, étudiants pris entre deux feux. Heureusement, le modernisme l'emporta sur ce que je pourrais appeler l'archaïsme.

J'en discutais avec ma tante Lucienne, Elle suivait de près la situation me conseillant toujours de n'en point parler avec mon grand-père qui aurait été choqué par mon engagement auprès de l'association. Je marchais donc sur des oeufs... Il a toujours soutenu que l'on ne peut courir deux lièvres à la fois.

La diplomatie et l'influence de Mgr O'Bready firent que nous fûmes (Normaliens devenus Universitaires) intégrés de manière disons... correcte. Sans plus. Mes responsabilités à l'association devinrent, du coup, complexes. C'était comme si nous sortions d'un cocon bien ouaté pour nous joindre à un univers plus dynamique, plus engagé, plus aérien.

Je me suis beaucoup investi dans cette tâche. Pierre-Marc Johnson, alors président de l'Association des Étudiants de l'Université de Sherbrooke, facilita bien des choses.

Au cours de ces deux années (1967-1969), Eudore répétait avec fierté que son petit-fils étudiait à l'Université, qu'il allait devenir, tout comme le fut son père Gérard, professeur. Le terme avait pourtant changé. Nous serions des enseignants, le titre professeur demeurant réservé à ceux de l'Université et des CEGEP qui alors pointaient leur nez dans le décor.

Eudore, au volant de sa Cadillac, venait occasionnellement me reconduire sur la rue Montréal où j'avais ma chambre, laissant le soin à Lucienne de me déposer, sous les regards moqueurs de mes confrères et consoeurs, sur l'agora de l'Université. Après quelques mois, c'est elle qui fut chargée de régler les comptes avec la cafétéria de Paul Lussier. J'avais droit à ce traitement de faveur alors qu'une fin de semaine sur deux je me rendais à Bromptonville. Le lundi matin on me ramenait à l'Université ou je sautais dans le bus.

Je reviens donc sur la suite de la remise du diplôme à Eudore, ayant, sur les conseils de tante Lucienne, attendu quelques jours. Avant de repartir vers Saint-Hyacinthe pour un emploi d'été, je demandai à mon grand-père s'il acceptait de financer mes études vers la licence en Français. Le terme ne lui disait rien. Je lui expliquai. Je le revois encore réfléchir. Ça roulait vite dans cette tête! Il me dit:   ''Tu m'as dit que pouvais travailler avec ton papier?'' J'acquiesçai.   ''Alors mon gars, va travailler.'' Mon sort universitaire était scellé. J'avoue, par la suite, qu'il a eu raison. Les différentes conventions collectives négociées avec le gouvernement avaient instauré le régime ''scolarité/expérience'' de sorte qu'à l'usage je fus gagnant. Engagé par la Commission Scolaire Régionale de l'Yamaska, je me suis inscrit à l'Université du Québec à Trois-Rivières afin d'y poursuivre un baccalauréat d'enseignement en adaptation scolaire.

Jamais je ne lui aurai révélé que durant toutes ces années - seule tante Lucienne était au courant - les étudiants présentant un bulletin officiel de l'École normale ou de la Faculté de l'Éducation avec une note A, leurs frais d'études étaient remboursés. Donc, Eudore n'aura payé mes études qu'indirectement, en acquittant le loyer et les frais afférents. Tante Lucienne à qui je remettais le chèque du gouvernement, me le remettais illico.

Voilà donc pour ce souvenir que je conserve de mon grand-père Eudore. Avant son décès, en mai 1971, durant ma seconde année d'enseignement, je ne l'aurai que trop peu revu. On excuse si facilement nos absences par des obligations de toutes sortes. Lorsqu'on m'a appelé, j'étais en classe à ce moment, pour m'annoncer que son état s'aggravait considérablement, je pris la route vers Bromptonville. Dans ma tête remuaient une multitude d'images. Son regard, celui qui venait de loin et allait si creux en toi, je ne l'ai plus croisé. Mon frère Jacques assumait une présence auprès de lui jusqu'à la fin de son agonie.
Cousine Danielle Bergeron que je remercie pour son aide dans la rédaction de ces textes, me rappelle qu'au moment du décès d'Eudore, alors que plusieurs personnes s'y trouvaient, tante Lucienne l'a forcée à fermer les yeux de son grand-père. Jeune encore, ce fut pour elle une expérience qui l'a surprise au point qu'elle s'est enfuie, manquant renverser le Dr Caron qui montait le grand escalier de la beurrerie, l'apostrophant d'un - ''Vous arrivez trop tard!''  Danielle dira par la suite que cela lui aura permis d'accompagner son père, Philippe, jusqu'aux portes de la mort.

Nous étions donc plusieurs dans la chambre du fond; celle qui fait face de celle de tante Lucienne, auparavant celle de Philippe et Bérengère. Grand-maman Rose-Anna, agenouillée au pied du lit, tenant la main d'Eudore, ne pleurait pas encore. Au dernier souffle, celui qui s'en va avec la vie, elle éclata. Je me souviens de ce qu'elle murmurait d'abord, puis criait pas la suite:   ''Mon mari, mon mari.''

Sur le coup, je ne compris pas. Pourquoi n'a-t-elle pas utilisé le prénom de son mari? Cette question, je l'enfouis en moi-même trop occupé à voir, pour la première fois, quelqu'un passer de vie à trépas.

À suivre

Eudore lors du mariage de Monique, la plus jeune des filles Bergeron.


* Je tiens à remercier cousine Danielle pour l'apport à ce texte par ses souvenirs et anecdotes, ainsi que cousin Yves pour les photos d'archives que je continuerai d'utiliser dans les trois prochains textes à venir
 









lundi 1 août 2016

QUATRE (4) CENT-QUATRE-VINGT-QUINZE (95)

Afin de laisser toute la place au prochain saut, celui dédié à la mémoire de mon grand-père maternel, Eudore Bergeron, je devance la parution du 5ième épisode de   ILS ÉTAIENT SIX... brisant la courte tradition de les voir paraître sous un nombre pair.

Ainsi vous pouvez trouver les 4 précédents aux 486; 488; 490; 492 et 494.

Je vous convie à la lecture des textes qui seront publiés à partir du 4 août (jour de la naissance de Eudore Bergeron, il y a maintenant... 130 ans). 
Pour l'occasion le saut aura un nombre ''grand-pair''.


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     1e) C'est encore la nuit. On n'y peut rien. La pluie habillée de froid tyrannise ce petit coin d'Hanoï. En haut d'une pente, celle qui mène au lac. On y vit encore comme à la campagne. Il y a bien la bineuse russe, que l'étranger aura nommée excavatrice, qui s'amuse à défigurer l'espace. Personne ne sait trop ce que l'on construira. Certains ont dit, sans être en mesure de vérifier les faits, qu'un hôtel sera érigé. Un ''trois étoiles'' écrasé sous la majesté des étoiles qui font des trous lumineux dans le ciel. Partout le tourisme s'impose comme une nouvelle religion. Plusieurs en profitent, d'autres le craignent.

Alors que Dep, dans un demi-sommeil entrecoupé d'apnées, cherche un repos qui ne vient pas, à quelques maisons de là roupille le nerveux. Lui, n'a pas mis longtemps à décrypter ce samedi soir. Il a tout compris. L'idée de rire, proposée par le plus âgé des six, le ramenait quelques mois en arrière. Il savait bien ce que fricotait le plus âgé. La fille vendeuse de ballons multicolores, le nerveux était bien au fait que le plus âgé l'avait dans la peau. On ne peut pas mentir à plus menteur que soi.

Thần Kinh* porte bien son nom. Ou ce surnom assigné depuis longtemps déjà. Les noms vietnamiens, habituellement construits de trois éléments, le họ (nom de famille), le tên đệm (prénom) et le tên (nom de famille) laissent souvent place à un surnom - plus commode - que chacun choisit à sa guise. Pour le nerveux, Thần Kinh lui colle bien à la peau. Par la suite aucun de ses gestes, de ses actes ne trahirent ce sobriquet. Même en prison, là où il passa plusieurs mois, geôliers et taulards, sans le connaître, le désignèrent également ainsi. Rapidement on apprit à ne pas le bousculer, encore moins le regarder directement dans les yeux. Toute action, tout mouvement en sa direction étaient perçus comme une confrontation; un rien le met en rogne. Il a toujours réagi sans avertissement, sautant au cou de quelque agresseur que ce soit. En tôle, on a dû l'isoler à maintes reprises afin de tenter de calmer des ardeurs que le nerveux ne voyait pas venir et encore moins contrôler.

Au retour du plus âgé, quelques heures auparavant, de retour du lac, seul le nerveux perçut la nature exacte de l'affaire. On ne fait de dessins au nerveux. Il décode rapidement les intrigues. Les taches rouges fraîchement imprimées sur le pantalon de celui qui leur avait ordonné de rentrer au café ne trompaient pas. Abuser le nerveux c'est comme craindre le soleil la nuit. Il se retourna. S'endormit. La nuit allait lui être bonne. Agréable.

* nerveux en vietnamien.

2e) C'est encore la nuit. Les berceuses, c'est pour les enfants qui vivent dans les villas. Pas de villas en haut de la pente. Des enfants oui, des villas point. En fait, on peut en dénombrer deux ou trois. Isolées des maisons construites il y a de ça plusieurs années. Une rangée de briques rouges enduites de ciment.  Maisons bâties en longueur ou en tube, selon l'année de leur construction. Toutes plus ou moins semblables. Même toit sur lequel de longues feuilles de palmier d'eau sont déposées. Quelques-unes furent détruites puis hâtivement rafistolées suite aux bombardements aveugles des forces armées américaines.

Celle de l'oncle de Dep ne se distingue pas des autres. Si on ne sait pas exactement où la trouver, ce n'est pas l'adresse qui peut vous y conduire. Ce fut d'ailleurs pour la nièce de cet oncle, frère du père de la vendeuse de ballons multicolores, comme s'engouffrer dans un labyrinthe. La lettre qui lui parvint de Nha Trang, annonçant l'arrivée de cette jeune fille qu'il n'avait encore jamais vue, il ne sut pas la lire. Une voisine s'en chargea. Il n'est pas allé l'accueillir à la gare. Lorsque Dep frappa à sa porte, il lui dit:  - Je vais te montrer où tu travailleras.  Deux mots sur l'image de Pearl Buck puis ce silence dans lequel, encore et encore, il s'enferme.

Lorsque le juge prononça la sentence, le nerveux, menottes aux mains et aux pieds, comprit que les prochains mois n'allaient pas être de tout repos. D'un geste de la tête il avait refusé les alternatives à l'emprisonnement. Pour lui, se promener aux yeux des habitants du village revêtu de l'uniforme du prisonnier, nettoyer la place publique, ne convenait pas à son tempérament. Déjà à ce moment-là il sut qu'un jour il allait tuer quelqu'un. Il alimentait ses rêves de scénarios aussi funestes les uns que les autres. Morbides. Il avait mis une croix sur son honneur, convaincu que plus jamais il ne pourrait le laver. Souillé à demeure. Ses parents, humiliés, marchent depuis, tête baissée. Lui, le nerveux, n'a plus de tête.

Dans ses songes les moins ensanglantés qui l'assiègent toutes les nuits, il revoit la jeune fille qu'il a abusée. Elle dut être hospitalisée. Expédiée par la suite chez des parents éloignés quelque part dans le Mékong. Retirée de Hanoï, le gens racontaient qu'elle aurait perdu la raison présentant des comportements hystériques. On ne la revit jamais plus, celle dont le coeur est maintenant enroulé dans du fil barbelé. On a souvenir d'elle qu'en croisant le nerveux. Le village entier vécut cet épisode comme un drame collectif; jamais les deux acteurs ne furent plus importants que la scène elle-même. Chacun se la remémorant lorsque Têt * réapparaît.

* Têt ( Têt Nguyên Dán ) Fête du nouvel An vietnamien


3e) C'est encore la nuit. La mémoire de Dep est prodigieuse. Depuis toute jeune, sa mère lui lisait tous les soirs les mots des pages de Pearl Buck. Elle apprit à placer dans sa tête autant les histoires que les messages dissimulés derrière elles. Sa mère lui répétait sans cesse qu'écrire c'est au-delà de la graphie des mots. Davantage  qu'un moyen de raconter des histoires. Écrire c'est permettre à d'autres d'apprendre. Sur tout: le passé ainsi que ses soeurs le présent et l'avenir. Dep s'en souvient. Elle serait en mesure de redire tout VENT D'EST, VENT D'OUEST par coeur. En expliquer le sens sous-jacent. Elle ne s'est jamais lassé du livre caché. Des autres non plus qui, par la suite, lui succédèrent.

Ce soir, tremblante et agitée, elle cherche à travers les soubresauts de la nuit, les mots qui pourraient la calmer, l'amener jusqu'au matin. Jusqu'à ce que le jour qui efface la nuit, ramène la réalité quotidienne et ses banales habitudes: petit déjeuner servi à cet oncle intéressé qu'à accumuler les đồngs*, balayer la maison, aérer les nattes puis partir vers le kiosque où elle vend des ballons multicolores. Un livre enfoui sous son kangourou troué.

đồng   La monnaie vietnamienne


Il fut très facile pour le nerveux de conjurer ses cauchemars. Il avait vécu la prison durant quelques mois. Suite à cette expérience, les mauvais rêves devinrent fantomatiques. Et comme les fantômes n'existent pas, facilement il avait évincé leur contenu de toutes les hallucinations, spectres, chimères ou toquades qui s'y embourbaient. Son tempérament pragmatique permit que sa peine fut ni réduite, ni rallongée. On lui avait proposé un camp de travail, qu'il accepta, ainsi il sortirait de prison où personne, jamais, ne venait le visiter, un papier de ''bon ouvrier'' en poche. Il sera engagé pour remplir les trous qu'une bineuse russe - l'étranger corrigeait en insistant sur le terme exact d'excavatrice - dans son village. Village qui retint son souffle. Puis... oublia.

Dans le groupe des six, les xấu xí... il se faufila pour une simple raison: il travaillait avec eux. Quand le nerveux travaille, il ne fait que cela. Avec un acharnement que personne d'autre ne peut rivaliser. Comme s'il combattait la terre, défiait les trous vides, tels des ennemis personnels. Le contremaître l'appréciait comme manoeuvre, le craignait comme individu. Il apprit assez rapidement à ne jamais le dévisager. À ses dépens. 


4e) C'est encore la nuit. Sur le chantier, le plus âgé et le plus jeune forment une équipe inséparable. Le nerveux travaille seul. Personne ne peut suivre son rythme. Le contremaître, souhaitant sans doute fouetter l'ardeur de sa troupe, cita le nerveux en exemple.   - Si j'avais six ouvriers comme lui, ça avancerait plus vite.   Il y eut un moment de froid silence. Le nerveux lança sa pelle en direction du contremaître qui l'évita de justesse. Le regard hostile du nerveux, les quelques pas qu'il fit vers le chef de chantier pétrifièrent tout le monde. Il ne dit pas un mot, écumant de rage. Les autres se momifièrent en deux instants. Depuis, mutisme parfait sur le chantier. Les ordres parviennent d'un homme qui leur tourne le dos.  

Les mots, à pas de loup, s'installent dans le cerveau de Dep. Elle sait qu'elle écrira à sa mère de façon correcte graphiquement, intelligible pour celle, perspicace, qui sait lire entre les lignes, comprendre les messages qu'elles voilent. Dep écrira dès demain; dès la nuit passée. Avant que les images n'en pervertissent les ravages. On ne doit pas s'éloigner des événements si on souhaite en conserver toute leur justesse, le temps ayant la malheureuse habitude de tout dénaturer.

''Quand la maison d'un homme est pleine de chiens sauvages il lui faut chercher la paix ailleurs.'' C'est Pearl Buck qui dit cela.

Comme cette nuit est longue. Et froide. Et pluvieuse.




                                                    

À SUIVRE...

samedi 30 juillet 2016

humeur vietnamienne

De la belle visite sur le balcon que cette libellule amoureuse de mes hibiscus!



     Ça y est, la mousson s'installe. Tous les jours, les pluies parfois très fortes nous tombent dessus souvent sans aucun avertissement. Des trombes d'eau peuvent s'abattre en quelques minutes, emplissant les rues à un point tel que les motos doivent obligatoirement stopper, les conducteurs revêtir d'urgence l'imperméable, se mettre en attente de l'accalmie, une vingtaine de minutes plus tard.

Puis le soleil revient, séchant le tout assez rapidement. Il y a quelques semaines, ce scénario survenait une ou deux fois par jour. Plus régulier maintenant.

Ici, à Saïgon, on ne connaît pas les affres des typhons que la ville de Hanoï subit. Cette semaine, deux jours durant, des vents forts accompagnés de pluies diluviennes y ont fait des dégâts importants. Nous sommes protégés disent les vieux Vietnamiens qui en ont vu d'autres.

Le matin, le soleil se lève sans être barbouillé de nuages. Ils s'amoncelleront en milieu de matinée, éclateront en pluie par la suite; pluie aléatoire car de mon 29ième, je peux constater les districts où ça tombe alors qu'ici on est épargné... pour le moment du moins.

Les Vietnamiens, fort peu gênés par ces changements subis, ont tout prévu: les toiles pour recouvrir les cafés de rue, les balais à eau pour repousser l'agresseur aquatique, les petits abris improvisés autour des stationnements pour motos, les parapluies qui, il y a quelques jours encore, les protégeaient du soleil et surtout... la patience.

Les pluies permettent de nous arrêter, d'apprécier le voisinage de celui-ci ou celle-là qui, comme moi, attend que ça passe. Bizarre à quel point les Vietnamiens parlent peu de température, de météo! On aborde très rarement ces sujets. Ce sont des éléments de la vie courante qui ne méritent pas que l'on en discute.

Parfois la pluie est si forte qu'elle nous ensevelit littéralement sous d'opaques rideaux gris. Il faudra un vent fort pour dissiper le tout. Alors qu'il y a quelques semaines encore l'humidité annonçait le déluge, maintenant y on culbute sans tambours ni trompettes. Puis... ce vent léger, quasi frais qui caresse la ville. Je le surnomme ''le petit vent de Saïgon''. Il me rappelle ceux du Québec fin d'été, début d'automne.

La mousson est donc entrée de plain-pied à Saïgon et dans l'ensemble du Vietnam. Et ça n'a vraiment rien à voir avec tous les canevas que j'avais imaginés. Comment ne pas admirer ces ciels de fin de journée où s'accrochent des nuages aux teintes rosées!


Voilà donc pour la saison des pluies. 

    


     Deux mots maintenant sur l'aventure d'un certain lundi matin, 5 heures 40. La visite inopinée de trois policiers qui, sans mandat, enfoncèrent la porte d'entrée de l'appartement y pénétrant avec leurs gros sabots. Réveillé par ces bruits inhabituels, je me retrouve en présence de trois ''verts'' qui exigent dans un vietnamien international, mon passeport. Alors que je le remets au premier qui semble être en charge de la perquisition, les deux autres scrutent les lieux minutieusement: chambre, cuisine et balcon. On me demande de m'asseoir face à mon laptop et quittent aussitôt.

La police est omniprésente au Vietnam. Elle règne presque de manière dictatoriale. Il est conseillé de ne pas la contredire encore moins d'user d'un quelconque humour. Sur ce point, je me trouve désarmé. Les ''verts'' n'ont pas la même puissance que les ''beiges'' que je pourrais comparer à des despotes.

Seul devant le laptop comme un imbécile, je me réjouis (sic) d'avoir affaire avec eux plutôt qu'aux tout-puissants. La première chose que je suis dite: il n'est aucunement question que j'ouvre le porte-monnaie qui est ici la meilleure façon de se tirer de tout embarras administratif. Deuxième chose: je passe en revue l'officialité de mes documents; tout est en règle. Troisième chose et sans doute la plus importante: qu'est-ce qui se passe?

Me revient immédiatement à l'esprit ma rencontre avec le dénommé Pierre, un type vietnamien d'une quarantaine d'années qui m'avait salué dans un excellent français près de l'arrêt de bus. Il s'est présenté comme un activiste associé au groupe clandestin Viet Tam et recherché par la police. Nous avons discuté quelques secondes, échangé nos numéros de téléphone et entendu sur une rencontre quelques jours plus tard.

Depuis, aucun signe de vie de cet individu sur lequel je comptais afin d'en connaître davantage sur ce mouvement. Deux semaines après je l'ai appelé. La ligne était coupée. Un texto sans réponse. Je l'ai donc placé dans les rendez-vous manqués.

Après voir vérifié si on avait coupé ma connexion ''wi-fi'', je n'avais d'autre option qu'attendre. Je me demande encore maintenant pourquoi, comme un pur idiot, je restais cloué devant le laptop. Je me dis que je ferais une bien docile crapule. Combien de temps pourrais-je résister à la torture? Serais-je plutôt de la catégorie des lâches ou des héros? Que d'idées aussi absurdes que bêtes se bousculent dans la tête alors que bascule sa douce quiétude vers un monde inconnu.

Je suis donc resté avec cette image forte: voici un étranger, blogueur en plus, en contact avec un activiste en cavale. Une proie facile pour les carnassiers s'amusant à mes dépens. Je me voyais emprisonné avec des malfrats de tout acabit. Incapable malgré mon mois de cours intensif en vietnamien d'exiger l'intervention de l'ambassade du Canada.

C'est fou comme ça peut rouler vite dans un cerveau encore sous l'emprise du sommeil! 

De mon siège que je comparais à un tabouret d'interrogatoire, j'entendais des conversations au bas de l'escalier. Impossible de décoder quoi que ce soit. Toujours la même voix de stentor qui se rapprochait tout doucement du hurlement. Elle ne recevait aucune réponse. Reprenait les mêmes mots comme une rengaine.

Les minutes m'apparurent des heures. Je ne souhaitais que me lever et faire du café. Je n'osais pas me disant que je risquais des représailles de la part de ces maîtres après Dieu. Puis, le dénouement.

Une jeune étudiante monta jusque chez moi. Blême, elle tenait à la main mon passeport. Son anglais peut ressembler à mes balbutiements en vietnamien. J'ai pu comprendre, enfin!, que cette opération matinale avait pour but de surprendre trois jeunes gens - ils vivent dans une chambre deux étages plus bas - soupçonnés d'être des consommateurs de drogue. Au Vietnam, on ne rit pas la ''dope''. Encore sous les effets narcotiques, on les avait, brutalement me dit-on par la suite, menottés. On exigeait la présence du ''manager'' de l'étage.

Celui-ci vint, tentant d'expliquer tant bien que mal son niveau d'irresponsabilité dans cette cause. Les policiers s'en foutaient complètement et lui dirent qu'ils étaient à contrôler tous les locataires. Les Vietnamiens ne purent récupérer leur carte d'identité que 48 heures plus tard. Je me suis donc considéré chanceux.

En discutant avec des amis vietnamiens, tous me dirent que j'avais eu la bonne attitude, que la réglementation vietnamienne n'avait rien à voir avec celle du Canada, que le mieux à faire étant d'oublier tout ça. Surtout le dénommé Pierre, l'activiste qui aurait très bien être un agent double.

Voilà donc pour cette expérience. J'en ris maintenant mais sur le coup, un peu moins.


La seule interrogation qui me reste: suis-je fiché à la police vietnamienne?



À la prochaine

mardi 26 juillet 2016

QUATRE (4) CENT-QUATRE-VINGT-QUATORZE (94)

      Nous en sommes au cinquième épisode de l'histoire ILS ÉTAIENT SIX..

Les premiers se retrouvent aux sauts 486; 488; 490 et 492.













     1d) La nuit des six. Est-il possible, qu'au cours d'une même nuit six personnes puissent rêver le même songe? Procéder à la réalisation consciente d'un désir inconscient? Actualiser une réalité identique? Est-il possible qu'une jeune fille, vendeuse de ballons multicolores, en soit l'unique sujet? Puis, suite à un samedi pas comme les autres, tout devienne différent? Un samedi soir où rire s'est coloré de jaune. Et de rouge. D'un samedi froid. De bières empilées l'une sur l'autre. D'une pente couverte de sable rouge. D'une lune flottante sur les eaux d'un lac endormi. D'un bosquet de bougainvilliers à fleurs rouges sang. Est-il possible de dormir?

Le plus âgé des six ne peut pas. Son corps lui répugne. Des idées lui chamboulent la tête. Pourquoi ne pas être retourné sur la rive du lac? Pourquoi cette sueur polaire lui glaçant les mains? Le plus âgé tente de garder les yeux fermés. Ne peut que voir une fille nue, celle qui vend des ballons multicolores. Elle n'aura ni ri, ni pleuré; ni parlé, ni manifesté rien d'autre qu'un frigide abandon. Sera-t-il contraint de rejoindre le clan de son père: vin de riz et mutisme? Travail et solitude. Pourra-t-il, encore, marcher vers cette pente, ce Golgotah, croiser la fille comme si de rien n'était? 

Et Dep grelotte. Une seule idée la transperce: écrire à sa mère. Pour ce faire elle mettra les gants de couleur beige. Ceux que sa mère lui a remis à son départ du village. Elle écrira. Sans  retenue. Sans citronelle non plus. Un kangourou troué sur son corps désarticulé. Une lettre du vent d'est vers un vent d'ouest. À l'encre rouge. Comme les bougainvilliers. Comme le sang qui lui souille le corps et l'âme. À cette femme qu'elle aime, qui pourra la consoler. Faire que ce sang coagule. Ne pouvant la bercer. Comme elle souhaite être apaisée par la main qu'elle aime.

Comment dire l'infamie, la répugnance? Mettre en mots une horreur vécue. Sa mère  souffrira-t-elle si elle ne sait pas, davantage peut-être que si elle savait? Lira-t-elle sa lettre, assise sur le balcon de son village, tout en face de l'étang? En parlera-t-elle à son père? Cette missive lui parviendra-t-elle comme s'il s'agissait d'une vilénie? Pourrait-elle réussir, Dep, à enfouir au fond d'elle-même, plus creux encore que tous les cratères de la terre, cette turpitude qui l'assaille?


2d) La nuit des six. Le plus jeune, et cela depuis plus jeune encore, n'a qu'à baisser les paupières pour le sommeil devienne coma. Il a toujours fait le choix de dormir séance tenante pour cette seule raison: il n'en peut plus d'entendre raconter la même histoire. Celle que, continûment, répète son père. À propos de l'agent orange. Le défoliant utilisé par les Américains lors de la guerre  achevée en 1975 . Le chất độc da cam. Militaire, le père a été témoin des épandages de ce poison nourri à la dioxine. Les effets désastreux chez certains de ses amis, sur de grandes étendues de forêts, des villages entiers, les champs de riz. La guerre est finie. Lui, anéanti. 

Rapidement le plus jeune s'endort pour éviter le cauchemar. Les yeux de cet homme qui est son père, sont demeurés rivés à ces images. Fixés à demeure sur les effets catastrophiques de cet herbicide arc-en-ciel. Il a vu. Depuis, n'a de cesse à reprendre les mêmes mots, ceux de l'horreur de la catastrophe. Tente de la décrire. Celle qui encore métamorphose les gens qui en furent les victimes. Ces enfants difformes. Malformés. Aux yeux hagards. Ces cancers qui ont rongé celui-ci, celle-là, ceux-ci, celles-là.

Dep est entrée dans la demeure de l'oncle sur la pointe des pieds. Ceux que sa mère soignait comme des fleurs. Elle n'a jamais accepté que l'on chaussât sa fille de manière à ce que ses pieds ne grandissent plus. Sa fille ne souffrirait pas ce supplice. Comme elle l'a enduré. L'oncle dort. Devant l'autel des ancêtres, elle incline la tête. Stationnaire dans la noirceur et l'humidité de la maison. Dans l'immobilité des choses elle cherche à se dire qu'elle vient d'entrer tout comme elle le fait chaque soir. Même le samedi.

Elle dormira entièrement vêtue. Ne veut pas se déshabiller. Une crainte entoure ce geste d'habitude si ordinaire. Elle dormira, tentera de dormir, gantée. Ses mains ne sont plus rouges. Elles n'en tremblent pas moins. Crispées comme jamais elles ne le furent auparavant. Dep s'étend doucement, grande fleur coupée, sur sa natte en bambou. Elle ressent dans son dos comme si on lui avait enfoncé un clou.


3d) La nuit des six. Le plus jeune, pour s'assurer de rien entendre du discours paternel, accroche des écouteurs à ses oreilles. La musique enterrera les propos qui souvent prennent l'allure de harangue, d'apologie mais toujours sur un ton de réquisitoire. Sa passion pour la musique américaine contraste avec la haine que voue son père envers les coupables de ce drame. Il suit tous les jours avec attention les développements du procès intenté contre les compagnies américaines ayant fourni l'agent orange aux forces armées US. Mosanto, entre autres.

Le plus jeune, entre deux chansons dont il ne comprend pas les paroles, réfléchit à ce samedi incomparable aux autres. Il y eut la marche. Comme à l'habitude. La bière et les cigarettes. Et l'idée de rire. Avec la fille, la vendeuse de ballons multicolores. Il revoit en mémoire chacun des instants de la soirée. Lui et le plus âgé enceignant la fille. Qui ne souhaitait pas venir. Le plus âgé voulait. Elle les aura accompagnés contre sa volonté. Que faire en pareille situation? Le plus jeune croyait que rire avec la fille signifiait s'amuser. Tout simplement.

Puis cet ordre irréfragable que lui adressa le plus âgé: retourner au café Con rồng đỏ avec les autres. L'attendre. Ce qu'il fit. Il fait toujours ce que le plus âgé lui ordonne. Sans jamais discuter. Il vit dans la hantise que le plus âgé un jour le répudie. Il ne veut surtout pas cela. Ça serait comme une attaque au napalm. Ne s'en remettrait pas. Il a donc accompagné les quatre autres vers le café. Encore ce soir, le garde de sécurité de garde aura vomi dans les buissons. Il travaille continuellement dans un état d'ébriété avancé.

Le plus âgé des six revint. Seul. Pas de fille auprès de lui. Derrière lui non plus. Elle avait disparu. Les traits du plus âgé ne correspondaient plus à ceux qu'il affichait en début de la soirée. Le plus jeune s'en est inquiété. Que s'est-il passé? Un malheur? Une dispute? Il avait bien remarqué quelques taches rouges sur le pantalon du plus âgé. Que signifiaient-elles? Il ne pouvait s'empêcher d'établir un parallèle avec l'aventure que leur avait vivre le nerveux.


4d) La nuit des six. Scotchée au mur de ciment de la petite chambre que Dep occupe, une photo de Pearl Buck. Elle l'a achetée à Nha Trang alors qu'elle y vécut quelques semaines à peine. Ce fut le premier geste qu'elle fit en entrant dans la demeure de l'oncle de Hanoï. Celui-ci ne sait ni lire ni écrire. Il lui a demandé s'il s'agissait là d'une quelconque tante de la famille. Dep lui répondit gravement en citant ces mots de l'auteure favorite de sa mère: '' Je baissai la tête pour cacher mes larmes.'' *  L'oncle n'y comprit rien, retourna à l'extérieur de la maison. Dep venait de s'installer.

* Vent d'est, Vent d'ouest Pearl Buck




À SUIVRE...






lundi 25 juillet 2016

QUATRE (4) CENT-QUATRE-VINGT-TREIZE (93)

  Quelques heures dans le Mékong, tout près de My Tho, ville située à 70 kilomètres de Saïgon chez la grand-maman de Linh. Nous en avons profité pour visiter la plus grande pagode du sud du Vietnam: Vinh Trang construite en 1848. Auparavant, nous nous sommes arrêtés à la ferme des serpents: un endroit à éviter pour mon ami François Racine.                                                                                                           
Voici quelques photos de cette excursion d'un jour.


















Quelques

    







      Le père de Linh a offert ce bocal à la grand-maman afin qu'elle puisse y déposer ses bâtonnets d'encens.         Son intérêt réside dans cette fleur de lys qui l'orne.







Une multitude petits serpents se promènent sur les branches de cet arbuste. Ils s'adaptent, véritables caméléons, aux couleurs des feuilles ou des troncs ce qui les rend indétectables. On s'en approche à nos risques et périls car ils peuvent projeter leur venin sur deux mètres de distance. 


À la prochaine

mardi 19 juillet 2016

QUATRE (4) CENT-QUATRE-VINGT-DOUZE (92)


 Nous en sommes au quatrième épisode du récit de Dep et les six.

Les premiers se retrouvent aux sauts 490; 488; 486.

  (1c) Ils sont encore six. Cinq, attablés au café Con rồng đỏ. Un sixième revient du lac. Une fille endormie. Nue. Muette de rêves. Sourde des râlements d'un homme. Elle respire lentement. Entre son cerveau et son corps, une infinie distance, telle une citadelle qui effondrée.

Le samedi se fait de plus en plus tard. Les bières ont tiédie. Des bouteilles vides abandonnées virevoltent aux pieds des garçons. Les cendriers, à ras bord de mégots. Rire ne semble plus flotter dans l'air.

Le plus âgé s'assoit. Les autres le fixent. Attendent. Le plus jeune lui offre une cigarette. Celui au visage ravagé, une bière. Le silence alourdit l'atmosphère. Il y a des moments où le silence révèle plus que les mots. Le plus âgé semble vouloir se taire. Lorsqu'il se terre dans le silence, c'est qu'il parle plus qu'à l'accoutumée. Les autres le savent. 

Les papillons de nuit s'attaquent aux lampes que le vent, pendule infatigable, remue. Le bruit de leurs ailes effraie les geckcos immobiles. Quelques chauves-souris planent comme des hirondelles effarouchées.

Le plus jeune, la voix éraillée, ose demander - Où est la fille?  - Au bord du lac, répond le plus âgé. Ingénu. Les regards obliquent vers la pente comme s'il était possible de vérifier à partir de leur mirador.

- Vous avez ri, interroge le nerveux. Aucune réponse. Tous comprennent qu'il vaut mieux ne plus causer. Un coup de tonnerre explose au loin. Sur le lac. À nouveau les regards se tournent vers la pente. Les six garçons s'en iront. Le samedi, qui s'est fait tard, ne sera plus là. Maintenant.



(2c) Ils sont encore six. Par couples, ils partent. Le plus âgé piétine sur place comme s'il devait aller ailleurs. Pas tout de suite à la maison. Son visage ne le peut pas. Ses mains crispées vont et viennent; elles semblent chasser quelques moustiques dans l'obscurité ambiante. Le chemin, le même qu'il empruntera avec le plus jeune, large d'à peine un mètre, bordé de buissons que le vent chatouille, tout à coup lui devient étranger. Il se laissera guidé par le plus jeune. Ce dernier le laissera dans trois instants. Un chien aboiera. Un autre lui fera écho.

Comme il aimerait, le plus âgé, l'énigmatique chef de bande qui n'est est plus une, ne pas rentrer. Cette maison dans laquelle, déjà, dorment ses parents. Des frères, des soeurs, il ne sait plus trop combien. Il n'a pas appris à compter. Que sur lui-même. De toute manière, une fois revenu, étendu au sol dans le coin qui lui sert de refuge, il ne dormira pas.

Personne ne lui a jamais dit autre chose que ce qu'il doit faire. Ça se résume à peu: travailler. Le travail est la destinée de l'homme. De la femme aussi. Travailler longtemps. De nombreuses heures. De nombreux jours. De nombreuses années. Depuis jeune à très vieux. Lorsque le travail s'arrête, la vie s'en va.

Il fait silence dans la froideur mouillée du soir. L'humidité transperce la peau. Le plus âgé connaît les astuces de la froidure sur le plancher. L'engourdissement seul permet de s'endormir. Parfois, un rêve le réveille. Toujours le même. La fille. Celle dont il a touché les seins. Qu'il a culbutée par terre tout près du lac. Qui y est encore, peut-être. Ce soir, il ne rêvera pas à elle. Elle est devenue une réalité. Il sent un poids, nouveau, s'implanter entre ses épaules. Une espèce de culpabilité transcodée en un mal bizarre dans le bas du corps.

Ne jamais rater la première chance puisqu'elle ne reviendra plus. Telle a toujours été sa fixation. Lui, le plus âgé des six, des xấu xí*, le survenant du lac. Y est-elle encore? Peut-être. Étendue près des buissons. Nue. Inerte. Il souhaite oublier ce qui s'est passé. Impossible. Imprimé sur sa peau. Sur ses mains crispées qui ne cessent d'aller et venir. Même mouvement circulaire. Toujours. Elles ne sont plus les mêmes, déjà, ces mains. Pourra-t-il encore remplir les trous que creusera la bineuse russe? Un étranger de passage dans la région a dit qu'il s'agit d'une excavatrice. Les autres verront-ils ce qu'il cherche à cacher? Il entre.



(3c) Ils sont encore six. Le plus âgé retrouve son coin. Le plus jeune des six, sans doute dort-il déjà. Les autres, sur le point d'arriver chacun chez eux. Et Dep ouvre les yeux. Rien au-dessus d'elle. La noirceur empêche de voir. L'odeur des buissons ressemble à celle que charrie le vent de l'étang jusqu'au balcon de sa mère. Si loin. Trop loin.

Délicatement, pour ne pas perdre un seul morceau d'elle-même, Dep se lève. Il y a mille Dep autour d'elle. Mille morceaux de Dep. Elle cherche à tout récupérer. Ne rien perdre. Ne rien oublier. Ses vêtements reposent tout à côté des fleurs de papier mortes, inertes au sol. Elle reconnaît la douceur du kangourou troué. Dans la poche, une fiole de citronnelle asséchée alors que le plus âgé des six se vidait en elle. Bestialement. Dep a mal. Un mal qu'elle ne connait pas. Comme une déchirure. Au corps et à l'âme. Les deux sont en mille morceaux.

Debout, Dep titube. Étourdie par la brutalité de l'assaut. Assaillie. Ne sait trop si elle doit marcher vers la maison de l'oncle. Ou rester là à dénombrer ses blessures. Il n'y en a qu'une. Une entaille dans le bas de son ventre. Qui saigne encore. Qui aura beaucoup saigné. Elle se dit que le garçon, celui qui lui a arraché ses vêtements, profané le corps, mutilé l'âme doit sans doute porter quelques stigmates. Rouges. Aux mains et au corps. Elle se dit qu'elle, et lui aussi, ne pourront plus jamais être les mêmes. Ils se sont tachés.

Tant bien que mal, Dep se revêt. De ses fringues, sans trop savoir pourquoi, la honte semble s'exhaler. Elle voulait rentrer à la maison; il l'en a empêchée. Elle ne voulait pas qu'il la touche; il l'a violée. Elle ne savait pas tout de son corps; lui ne s'en est pas soucié. Elle a subi en silence avant de s'assoupir; il a râlé ainsi qu'un buffle en rut. Que faire maintenant? La souffrance physique l'emporte sur le massacre de l'âme.

Dep regarde autour d'elle. Il lui semble que voici un champ de bataille où un trop fort ennemi aura tout saccagé. Mis le feu à ses entrailles; mouillé le sang de son sperme. Il ne s'est pas nommé, n'a pris que ce qu'il voulait prendre. Maladroitement. Sordide plan d'attaque sans doute ourdi depuis longtemps.

La route vers la pente semble infranchissable à une Dep désorientée. Elle tremble. Trop. De froid. De peur. Elle ne sait pas. Plus jamais elle ne verra cette route avec les mêmes yeux. Les six, car ils seront encore six, continueront de l'arpenter tous les soirs. Encore. Elle, comme si jamais ce samedi eut une existence concrète, accrochera des ballons au toit d'un kiosque. Un bâton de bambou pour outil. La route est longue quand nos pieds ne vous soutiennent plus.



(4c) Ils sont encore six. Et une fille qui n'est plus la même fille. Six... mais parmi eux, un qui ne sera plus jamais le même. Alors que Dep monte la pente, que le plus âgé se tord sans arrêt dans le coin de sa maison, les cinq autres dorment dans une innocence factice. Comment, et en si peu de temps, si peu de gestes, peut-on croire que l'on n'est plus tout à fait qui nous étions? Comment expliquer ce qui arrive alors qu'on ne sait trop ce qui arrive? Quel vocabulaire faut-il fouiller pour comprendre?

Dep, lentement, marche. Funèbre. En deuil. Elle n'a pas encore pleuré. Pleurer alors que l'on devait rire? Alors que l'on ne savait pas ce que rire signifiait, que maintenant on sait, pleurer a-t-il un sens? Elle balaie ses vêtements. Ses mains crispées, ensanglantées, vont et viennent sur un corps frigorifié. Aura-t-elle le courage de s'arrêter près de la margelle en haut de la pente? L'eau y sera plus froide que la nuit. Elle se souvient... sa mère disait... on doit nettoyer les taches mais le vêtement en garde toujours quelques mouchetures. Des cicatrices.

La fille au kangourou troué, on ne l'a pas été frappée au visage. Ça se verrait. Mais on la reconnaît. C'est bien la fille qui vend des ballons multicolores! Comme elle tarde à rentrer ce soir! D'habitude, le samedi, on la croise bras-dessus bras-dessous avec sa compagne. Celle qui coud et répare les vêtements. Toujours, elles vont ensemble. Elles ont le rire candide. Le son de leurs voix mêlés est joli à entendre. Un gazouillis d'hirondelles. Mais là, le vendeuse de ballons est seule. Elle rentre seule. Se disent ceux qui languissent encore à l'entrée de leur gourbi.

Le plus âgé, lui, ne dort pas. Sa mère a crié  - Cesse de bouger. Cette mère qui n'a jamais aimé ce fils. Pour d'obscures raisons. Elle seule s'en souvient. Les autres savent si peu de cette  pénible grossesse. Si la famille apprenait, on la maudirait. Son mari, un être faible parmi les plus faibles. Il boit. Beaucoup. Personne dans le village n'a souvenir d'avoir entendu sa voix. Muet parmi les muets. Sa bouche, qu'un gosier. L'alcool de riz, son seul compagnon.

Le plus âgé ne dort pas. Il craint ce rêve qui à nouveau l'ensorcellerait. C'est différent ce soir. Ne réussit pas à détendre ses mains. Empreintes d'une odeur de fille. Celle qui vend des ballons multicolores; qu'il a forcé à rire avec lui. Un instant il a songé retourner vers le lac. La retrouver. La ramener... peut-être. Mais il redoute cette mère qui a crié  - Cesse de bouger. Lui imposant de s'endormir.

Devant le puits s'arrête Dep. Ses mains effleurent l'eau froide. Un frisson parcourt ce corps qu'elle peine à calmer. Le froid la pénètre. Ses mains crispées, rouges de sang, font des ronds à la surface de l'eau. L'embrouillent. Plonger au fond du puits ne lui serait pas pénible mais elle pense à sa mère. Elle se dirige vers la maison de l'oncle, de la poussière pique ses larmes. Lui, depuis des heures, il dort. 

xấu xí: laids


À suivre



dimanche 17 juillet 2016

humeur vietnamienne: ''Je suis...''

Je suis

     Sur Facebook, au fil des événements, nous retrouvons en plus de divers commentaires qui se permettent d'écorcher la grammaire et la syntaxe (aussi bien en français qu'en anglais) nous sommes inondés d'opinions parfois aussi extrêmes que celles que l'on veut pourfendre. 

S'ajoutent, média social oblige, quelques photos prises dans les minutes mêmes d'un événement se produisant ou s'achèvant. Du journalisme de terrain. Du journalisme populiste, aussi. Le tout amplifié de slogans puisés dans la même trousse et qui s'articulent autour du devenu célèbre ''Je suis''.

Vous vous souvenez du ''Je suis Charlie'', ''Je suis Paris'' et tous les autres qui empruntèrent la même route. Le dernier... ''Je suis épuisé''. Il est apparu suite à la catastrophe niçoise. 

''Je suis épuisé'' de quoi, au fait? Des attentats terroristes? Des échecs répétés des autorités à déjouer ces plans diaboliques? Ou tout simplement ''Je suis épuisé'' d'être un ''je suis''?

Je suis est la conjugaison du verbe être à la première personne du singulier de l'indicatif présent. Le ''Je suis'' se fusionne donc au présent. Le verbe être se définit ainsi: exister, avec l'idée d'éternité, sans commencement ni fin... vivre en général... en conformité avec la réalité... se montrer, se comporter dans des circonstances particulières, dans ses relations avec autrui... une fidélité avec soi, avec ce que l'on a toujours été... s'affirmer... participer...

Sans doute le verbe le plus utilisé de la langue française, à la fois concret et abstrait, le verbe être, dans ce qui nous occupe ici résonne entre l'optimisme et le pessimisme.

Il n'est pas dans mon propos d'analyser, de tenter de comprendre les intentions des uns et des autres, encore moins de culpabiliser le hasard n'ayant pu conjurer le triste sort qui s'abat sur d'innocentes victimes. Les faits sont les faits: la vie, puis l'explosion, puis la mort... De ''je suis'' plusieurs deviennent des ''j'étais''. En une seconde. Certains n'ayant à peine eu le temps de réaliser ce qui leur arrivait.

Restent les autres. Dont nous... Plus près encore de ces horreurs, les gravement blessés, les traumatisés à vie, ceux qui n'auront plus qu'à dire ''Je serai''. 

Depuis la naissance plutôt spontanée de l'EI (je crois qu'on ne l'a pas vue venir trop occupé que nous étions à s'acharner sur Aï Qaïda), le monde a changé. Le monde change inéviablement! Mais cette fois il change de manière complexe. On tente, afin de nous faire saisir l'ampleur de la situation, de simplifier en mettant tout sur le dos de l'islamisme intégral, du djiadisme en particulier.

On le fit lors de chacun des grands conflits dont l'histoire humaine est truffée: guerres civiles, guerres de religions, guerres de libération nationale, guerres mythiques, guerres mondiales et j'en passe. Chaque fois, il nous fallait des responsables, des coupables, des raisons. On en même venu avec les Conventions de La Haye en 1899 et de 1907 à codifier le jus bellum et le jus in bello.

Selon ces conventions, la guerre est un droit auquel on ajoute des prérogatives et des éléments à respecter, des lignes à ne pas franchir. Ainsi les consciences peuvent mieux accepter de voir tomber au champ d'honneur, dans les tranchées, puis maintenant dans des éclats d'obus et de bombes terrifiantes, des hommes, des femmes et des enfants. On récompense même, à coup de médailles, les vainqueurs et on ajuste notre discours aux sensibilités vécues par les survivants.

De la guerre dite traditionnelle et bien encadrée dans des textes que personne ne respecte mais qu'on utilise pour accuser l'ennemi de malversations, nous sommes arrivés au terrorisme. La terreur. 

C'est exactement le type de situation qui survient quelle que soit la géographie où elle s'abat. La terreur afin que l'on réalise, avec fracas, que ce qui la motive se drape comme un tattoo dans les idéaux que l'on poursuit, que l'on défend ou que l'on cherche à imposer. On n'a qu'à voir les motifs inscrits dans les revendications des différents attentats, et cela depuis au moins 2001; chaque fois, quasi comme un mantra, reviennent la même haine de l'homme envers un autre homme, différent... de l'homme envers la femme, sujet devenu objet... d'un système politique ou religieux qui logent pourtant sous des enseignes idéologiques.

Souvent on me pose la question: qu'y a-t-il de différent entre le Canada et le Vietnam, en terme politique ou des droits humains? Ma réponse est toujours la même: je n'en vois pas. La corruption, la prévarication se ressemblent, siamoises aux nôtres. Les droits sont bafoués sans vergogne pour des raisons de ''sécurité''. Les riches continuent de s'enrichir, les pauvres de s'appauvrir. Les lois économiques, des dogmes dont on ne peut mettre en doute leur légitimité. L'état n'est pas les gens, l'état c'est une caste fermement installée, prête à tout pour protéger ses acquis.

Le vocabulaire a changé: la terreur et l'horreur, pas encore. 

Alors que faut-il écrire sur Facebook? ''Je suis...'' ou quoi encore? ''Qui suis-je?'' ''Que serai-je''? Vers quel vocabulaire faut-il se tourner? D'abord, je crois qu'il nous faut tous réaliser notre impuissance à contrer l'horreur. Il y aura d'autres attentats, d'autres revendications, d'autres morts. Et si ce n'est de la part d'extrémistes de quel acabit qu'il soit, c'en sera d'autres.

Toutes les religions prônent une vie meilleure souvent ultérieure à celle-ci. Tous les régimes politiques reposent sur l'espoir d'un mieux-être à venir. Pour cela, on affine nos armes. De plus en plus mortelles autant qu'inhumaines. Pour les religieux, les politiques, il faut des sauveurs. Ces sauveurs sont, souvent, ceux du passé. D'un passé qui n'a plus rien à voir avec notre fugace présent. Et tous, nous regardons vers l'avenir.

Que sera-t-il cet avenir? Proche ou éloigné? 

Identique à ce qu'il fut, à ce qu'il est tant et aussi longtemps que chacun de nous, dans la simplicité complexe de notre quotidien n'arriveront pas à voir plus loin que les voiles, plus loin que nos différences qui ont le mérite de nous faire qui nous sommes.

L'esperanto fut une tentative afin de rapprocher par le biais d'une langue commune les humains de cette planète à la fois fragile et combien résiliente. Un échec en raison de sa négation même des diverses cultures. Un échec en raison que cette langue n'a pas réussi à incarner le ''je suis'' incrusté dans nos communauté propres.

''Je suis épuisé''. Je saisis toute la détresse de ce message, mais c'est tout de même d'une déclaration... 

Un trop facile pastiche me permet d'achever cette humeur en disant, à l'inverse du Cogito, ergo sum de Descartes: JE SUIS, DONC JE PENSE.

À LA PROCHAINE

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...