samedi 2 février 2008

Le cent quatre-vingt-quinzième saut de crapaud




Bon! Ça va! Cessez de me poser toujours la même question. Ça fait bientôt trois ans que je n'y réponds pas. Alors, aujourd'hui, en ce jour de la marmotte, j'y répondrai donc. La voici, «la question qui (tor)tu(r)e». Qu'est-ce que ça lit, un crapaud?

Banale comme question, me direz-vous! Faites l'exercice vous-même, vous verrez que ce n'est pas si «pas originale» que cela. Voici donc la liste des livres - car je déduis par votre insistance que c'est du côté des livres que votre intérêt se porte, non pas des journaux, revues ou circulaires, que j'ai d'ailleurs bannies de ma boîte aux lettres grâce à un petit icône tout simplement magique repoussant plus loin d'elle tout passeur de papiers inutiles ne faisant que «déviarger» notre forêt boréale et «montréale». Nous disions donc, les livres. D'accord. Voici ce que le crapaud a lu en 2007.


2 Jean Bédard:
COMENIUS OU COMBATTRE LA PAUVRETÉ PAR L'ÉDUCATION DE TOUS;
LA FEMME AUX TROIS DÉSERTS;


2 Fernando Savater:
CHOISIR LA LIBERTÉ;
REPENSER SA VIE;


Marie-Claire Blais:
LA BELLE BÊTE ( relecture avant de visionner le film);


2 André Gide:
LA SYMPHONIE PASTORALE;
LA PORTE ÉTROITE;


2 Colette:
CHAMBRE D'HÔTEL;
LA MAISON DE CLAUDINE;


Andrée Chedid:
L'AUTRE (un petit bijou qui pourrait devenir un film sublime);


Sébastien Chabot:
L'ANGOISSE DES POULETS SANS PLUMES;


Lise Bissonnette:
LA FLOUVE;


4 Francis Carco:
LA RUE;
L'HOMME DE MINUIT;
L'HOMME TRAQUÉ;
BRUMES;


Pablo Neruda:
LA SOLITUDE LUMINEUSE;


Dr Claude Olievenstein:
IL N'Y A PAS DE DROGUÉS HEUREUX;


Benjamin Kunkel:
INDÉCISION;


Alexandre Bourbaki:
TRAITÉ DE BALISTIQUE;


Joseph Boyden:
LE CHEMIN DES ÂMES;


Nancy Houston:
LIGNES DE FAILLE;


Jonathan Little:
LES BIENVEILLANTES;


Éric-Emmanuel Schmitt:
ODETTE TOUTLEMONDE ET AUTRES HISTOIRES;


2 Truman Capote:
DE SANG-FROID (le film tiré du roman est génial);
PETIT DÉJEUNER CHEZ TIFFANY;


5 Robert Lalonde:
ESPÈCES EN VOIE DE DISPARITION;
QUE VAIS-JE DEVENIR JUSQU'À CE QUE JE MEURE?;
UN JARDIN ENTOURÉ DE MURAILLES;
LE VACARMEUR;
DES NOUVELLES D'AMIS TRÈS CHERS;


Yvon Rivard:
MORT ET NAISSANCE DE CHRISTOPHE ULRIC;


2 Nikos Kazantzaki:
ALEXIS ZORBA (comment oublier le film Zorba le Grec, si génial);
LE CHRIST RECRUCIFIÉ;


Nietzsche:
AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA;


Alexandre Baricco:
SOIE (avant d'aller voir le film);


Roger Peyrefitte:
LES AMITIÉS PARTICULIÈRES (livre trouvé par terre sur la rue lors d'une marche et que j'avais lu il y a de nombreuses années, tiré de la bibliothèque de mon père);


Érik Rémès:
KANNIBAL;


Lois Lowry:
LE PASSEUR (lu à Cuba en décembre... livre qui passa de Catherine à Nicolas à....);


Danny Plourde:
CALME AURORE (S'UNIR AILLEURS, DU NAPALM PLEIN L'OEIL) Recueil de poèmes.

Voilà. Ça satisfait la galerie. Je vous promets de refaire l'exercie en 2009 pour les lectures de cette année. Je vous invite à en faire autant.


J'ajoute à cette liste, un commentaire adressé au poète Danny Plourde suite à ma lecture (en fait lecture et relecture) de son recueil de poèmes publié chez Hexagone, Calme aurore (s'unir ailleurs, du napalm plein l'oeil).




Calme aurore (Danny Plourde)

J'achève la re-lecture de votre second recueil. J'avais été fort impressionné par (vers quelque) mais j'avoue que ce deuxième m'a plu tout particulièrement.

Le lecteur fait le texte, parfois le défait. Je devais certainement être dans un état «x» losrque je me suis aventuré de Montréal à Séoul en passant par toutes les émotions d'un poète extrêment bien ancré dans sa terre natale (native) et ouvert à la diversité mondiale. Ouvert sur les autres, un peu comme s'il enviait ceux et celles qui ont mis dans leur sac à dos la liberté personnelle et collective.

Les influences (je pense surtout à Miron) étaient frappantes dans le premier - c'est loin d'être néfaste, au contraire - sont ici plus subtiles. Le style s'affine, se purifie.

Parfois, des coups de génie:
« entre l'inquiétude et l'indifférencele poème est insoutenable»

« les mots ont tant de valeurlorsqu'on se parle sans eux»

« combien de foison a refait le mondeavec les débris qu'on nous a laissés»

Souvent, une telle lucidité que je me suis pris à croire encore:
« demain on s'en souviendra
on aura encore sur les lèvres
cet arrière-goût amer
de ceux qui nous hantent
une fois qu'on est seuls»

« si loin de chez-moi pour comprendre qu'il ne peut y avoir autre demeure qu'en moi-même qu'il y aura chez nous tant et aussi longtemps que mon propre crâne sera lui-même assiégé par la peur d'être ce que suis aucun confort sans un corps meurtri pour s'y reposer»


Toujours cet ancrage dans le réel où nous «sommes nombreux à être seul» comme ce «poète (,,,) sans foule parce qu'il côtoie une foule sans poésie», réel si bien perçu, je dirais décodé, décrypté.

Je termine ce message en vous disant tout le bonheur reçu à la lecture de ce deuxième qui me ramena au premier, et souhaite vous retrouver bientôt chez cet Hexagone, cette boîte à poètes qui doit absolument survivre.

Le sans-je de Danny Plourde me fit penser à Rimbaud que je vous offre en vous saluant:« Et à l'aurore, armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.»
LeCrapaud


À la prochaine.

jeudi 31 janvier 2008

Le cent quatre-vingt-quatorzième saut de crapaud




En ce dernier jour de janvier, il me fait plaisir de vous offrir ces quelques citations éclectiques, j'aime bien ce mot signifiant« n'a pas de goût exclusif, ne se limite pas à une catégorie d'objets ».


Les deux premières citations proviennent de Bruno Bettleheim:
. Les sentiments de l'éducateur à l'égard de ce qu'il apprend ont une incidence plus grande sur la qualité de son travail que le fait de savoir ce qu'il faut faire.
. Un message symbolique qui ment, non conforme à la réalité est plus nocif que l'absence de messages.


La suivante provient d'Isaac Newton:
. Je m'imagine avoir été un jeune garçon qui a joué sur la plage, qui a trouvé un caillou mieux poli, une coquille plus grâcieuse, tandis que le grand océan des vérités étalait devant lui son mystère.


Dans L'ÉVOLUTION CRÉATRICE, Henri Bergson écrit:
. Partout où quelque chose vit, il y a, ouvert quelque part, un registre où le temps s'inscrit.


De Michel Serres:
. Tout le monde a une montre et personne n'a le temps; échangez l'une contre l'autre. Donnez votre montre et prenez votre temps.


Henry Ford, de son côté, disait:
. Un échec n'est qu'une occasion de renouveler une tentative avec plus de sagesse.


Andrew Lippman, du M.I.T. de Boston, a déclaré ce qui suit:
. Là où tout le monde pense la même chose, personne ne pense beaucoup.


Le philosophe du XVIIIième siècle, Wilhem Leibnitz, définissait le savant en ces mots:
. Le vrai savant n'est pas celui qui a le plus appris mais celui qui a le mieux compris.


William Blake, poète et graveur du XIXième siècle a dit:
. Je ne vois pas avec mon oeil, mais à travers lui.


De son côté, Goethe affirmait:
. Il reste toujours assez de force à chacun pour accomplir ce dont il est convaincu.


J'aime bien ces deux phrases qui, d'une certaine manière, peuvent se ressembler ou du moins se rejoindre. La première est du célèbre écrivain britannique C.K. Chesterton alors que la deuxième est tirée d'un important discours prononcé par Martin Luther King.
. Nous sommes tous dans le même bateau, sur une mer déchaînée. Et nous nous devons l'un à l'autre une terrible fidélité.
. Il nous faut apprendre à vivre ensemble comme des frères sinon nous allons mourir ensemble comme des idiots.


Cette citation d'une implacable logique vient de Lewis Carroll, écrivain, photographe et mathématicien britannique du XIXième siècle. Accrochez-vous, car il faut bien suivre.
. Si c'est le cas, ce l'est. Et si c'était le cas, ce le serait; mais comme ce n'est pas le cas, ce ne l'est pas. C'est logique.


Cette citation, je l'ai notée à partir d'un texte de Jean-Didier Vincent, biologiste français, professeur de physiologie à la Sorbone de Paris. Je ne puis vous dire s'il est décédé mais il est né en 1935.
. Dans le vivant, le singulier n'existe pas. Une molécule n'est pas vivante. Pour qu'elle accède à la vie, il faut qu'elle reconnaisse d'autres formes, et que de leur union naissent de nouvelles formes aux propriétés inattendues. Le caillou, lui, reste caillou, qu'il soit seul ou perdu dans un tas sur le bord du chemin.


Et je terminerai par cette merveilleuse réflexion de Dag Hammarskjöld qui fut Secrétaire Général de l'ONU, d'avril 1953 à septembre 1961. On se souviendra qu'il a reçu, à titre posthume, le Prix Nobel de la Paix de 1961.
. En rêve, j'ai arpenté, en compagnie de Dieu lui-même, les espaces les plus reculés de l'univers; de hauts murs se dérobaient à notre approche, des portes s'ouvrirent devant nous et nous enfilâmes des corridors et des antichambres baignés de silence, d'ombre et de fraîcheur - de toute apparence ces lieux bénis étaient ceux des âmes ayant retrouvé lumière et chaleur - jusqu'à ce que je me retrouve soudain en plein coeur de cet infini dans lequel il nous faut tous plonger si nous voulons revivre, à la manière de ces perles d'eau heurtant doucement la masse sombre et calme d'une mer infinie.




À la prochaine

mercredi 23 janvier 2008

Le cent quatre-vingt-treizième saut de crapaud



Il y a de ces matins... neige/froid. D'autres, asphalte.

Combien loin se trouve la plage cubaine! Au point qu'elle nous appelle. Nous rappelle. Au point d'y répondre. Début avril.


Mais d'ici là, je vous offre ce petit poème (certains disent, et ils ont parfaitement raison, que le crapaud commence à moins présenter ses propres écrits, davantage ceux des autres...) en provenance des vagues de Varadero.


Il s'intitule LA VAGUE MOURANTE. Le voici.



la vague mourante...


… enveloppe les grains de sable
ceux que la plage emboîte sous les pieds du marcheur
marcheur aux jambes mouillées
au cœur léger
insoucieux


(la mer a mis sa tunique verte)


… mesure la distance entre l’univers
et l’envers des distances
avec, pour seul outil, des pieds
plus patients qu’Ulysse
tendus comme Achille


(la mer et sa tunique turquoise)


… lèche sournoisement
du marcheur les illusions
les rêves les songes les deuils
agglutinés au bout des pieds
comme des coquillages étourdis


(et l’émeraude de la mer)

une vague mourante devenue bave de crapaud…





À la prochaine.

mardi 15 janvier 2008

Le cent quatre-vingt-douzième saut de crapaud



Aujourd'hui, tirées de son oeuvre à la fois unique et gigantesque, quelques citations d'Anne Hébert qui est née le 1 août 1916 à Sainte-Catherine-de-Fossambault (maintenant Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier), un petit village situé à 40 kilomètres au nord-ouest de Québec.

Tout près, il y a le manoir de ses ancêtres Juchereau- Duchesnay où sa mère a passé une partie de son enfance, qu'habite alors la famille Garneau. Vers 1932, se développe une amitié entre Anne Hébert et Hector de Saint-Denys de quatre ans plus âgé.


C'est en 1942 qu'elle publie un premier recueil de poèmes, bien accueilli par la critique, et qui lui vaut le troisième prix au concours du prix Athanase- David 1943: Les songes en équilibre.


Publié en 1950, Le Torrent sera la deuxième oeuvre à paraître, puis en 1953, Le Tombeau des Rois, son oeuvre maîtresse, deuxième recueil de poèmes sur lequel elle travaillait depuis dix ans.


Anne Hébert obtient une bourse de la Société royale du Canada (1954) lui permettant alors de séjourner à Paris où elle y écrira Les Chambres de Bois. Son congé de l'Office national du Film n'étant que d'un an, elle décide néanmoins de prolonger son séjour de deux autres années.


Elle revient à Montréal en 1957 et y demeure deux ans. A partir de 1960, année de la mort de son père, elle habitera tour à tour en France et au Québec. Une bourse spéciale du Conseil des arts lui sert de soutien financier pour la période 1961-1962. A la mort de sa mère en 1965, Anne Hébert se fixe définitivement à Paris.


Après quatre ans de recherche et de rédaction pour son deuxième roman, elle connaît enfin le succès en 1970 avec Kamouraska. Reconnue surtout comme poétesse et nouvelliste, elle s'impose comme romancière à l'âge de 54 ans.


Paraît un troisième roman en 1975, Les Enfants du Sabbat.


En 1982, Anne Hébert devient la quatrième Canadienne-française et la deuxième Québécoise à obtenir un grand prix littéraire. Après Gabrielle Roy, prix Fémina 1947, Marie-Claire Blais, prix Médicis 1966, et Antonine Maillet, prix Goncourt 1979, Anne Hébert obtient, pour Les Fous de Bassan, le prix Fémina.


Anne Hébert décède à l'hôpital Notre-Dame de Montréal, le 22 janvier 2000, à l'âge de 83 ans.




. Une fois qu'on est engagé dans l'aventure du mystère, une fois qu'on a donné son consentement profond, rien n'est plus impossible. La réalité se trouve franchie, dépassée, et les choses les plus extraordinaires ne boulversent plus aucun ordre, ne provoquent plus d'étonnement.

. Malheur au rêveur qui franchit la zone interdite du passé.

. L'emploi de la force physique indique trop bien la défection de ma puissance spirituelle. La brutalité est le recours de ceux qui n'ont plus de pouvoir intérieur.

. Je n'ai que des signes vides. J'ai porté trop longtemps mes chaînes. Elles ont eu le loisir de pousser des racines intérieures. Elles m'ont défait par le dedans. Je ne serai jamais un homme libre. J'ai voulu m'affranchir trop tard.

. Tout homme porte en soi un crime inconnu qui suinte et qu'il expie.

Et ce poème magnifique: LE TOMBEAU DES ROIS

J'ai mon coeur au poing.
Comme un faucon aveugle.
Le taciturne oiseau pris à mes doigts
Lampe gonflée de vin et de sang.
Je descends
Vers les tombeaux des rois
Étonnée
À peine née.

Quel fil d'Ariane me mène
Au long des dédales sourds?
L'écho des pas s'y mange à mesure.

(En quel songe
Cette enfant fut-elle liée par la cheville
Pareille à une esclave fascinée?)
L'auteur du songe
Presse le fil.
Et viennent les pas nus

Un à un
Comme les premières gouttes de pluie
Au fond du puits.
Déjà l'odeur bouge en des orages gonflés
Suinte sous le pas des portes
Aux chambres secrètes et rondes,
Là où sont dressés les lits clos.

L'immobile désir des gisants me tire.
Je regarde avec étonnement
À même les noirs ossements
Luire les pierres bleues incrustées.

Quelques tragédies patiemment travaillées,
Sur la poitrine des rois, couchées,
En guise de bijoux
Me sont offertes
Sans larmes ni regrets.

Sur une seule ligne rangés:
La fumée d'encens, le gâteau de riz séché
Et ma chair qui tremble:
Offrande rituelle et soumise.

Le masque d'or sur ma face absente
Des fleurs violettes en guise de prunelles,
L'ombre de l'amour me maquille à petits traits précis;
Et cet oiseau que j'ai
Respire
Et se plaint étrangement.

Un frisson long
Semblable au vent qui prend, d'arbre en arbre,
Agite sept grands pharaons d'ébène
En leurs étuis solennels et parés.

Ce n'est que la profondeur de la mort qui persiste,
Simulant le dernier tourment
Cherchant son apaisement
Et son éternité
En un cliquetis léger de bracelets
Cercles vains jeux d'ailleurs
Autour de la chair sacrifiée.

Avides de la source fraternelle du mal en moi
Ils me couchent et me boivent ;
Sept fois, je connais l'étau des os
Et la main sèche qui cherche le coeur pour le rompre.

Livide et repue de songe horrible
Les membres dénoués
Et les morts hors de moi, assassinés,
Quel reflet d'aube s'égare ici?
D'où vient donc que cet oiseau frémit
Et tourne vers le matin
Ses prunelles crevées?

À la prochaine.

samedi 5 janvier 2008

Le cent quatre-vingt-onzième saut de crapaud

Voilà. Il faut bien commencer. Bonne année. 2008. Heureuse, aussi. Santé.
Voilà. Pour les voeux.
LE CRAPAUD GÉANT DE FORILLON franchira d'ici quelques semaines le cap - astronomique - des deux cents sauts. Il y aura un bilan à faire à ce moment-là. On y reviendra.
Certains me disent que l'année 2007 aura été principalement marquée - sur le blogue - par des écrits autres que ceux du crapaud. Fallait-il qu'il en fût ainsi? Probablement. Un ressourcement, peut-être?
Ou une crainte de perdre ce qui traînait à gauche et à droite dans des cahiers de lecture, de notes et d'écriture. Je pense surtout aux deux romans - scolaires - que je m'étais promis de corriger, une fois arrivé à la retraite. Maintenant, c'est fait. Plusieurs citations d'auteurs - connus et inconnus - qui, au cours des années m'ont accompagné. Le plus étrange, c'est que je me souviens presque de l'instant où ils sont tombés dans lesdits cahiers.
2008 est vieille de cinq jours... En 2006, le premier saut de l'année, c'était un 4 janvier. En 2007, un 9. Cette fois-ci, un 5. Pour le mordu de numérologie que je suis, cela signifie beaucoup: le 5 étant le nombre du changement, de l'évolution. Le temps le dira...
En ce début 2008, je vous offre un magnifique poème - je sais, il est long, mais prendez le temps de vous l'approprier - un poème d'Alfred Desrochers, sans doute le plus important qu'il nous a laissé. Ce poème fut parmi mes premiers contacts avec la poésie canadienne-française disait-on à l'époque... aujourd'hui, on parle de poésie québécoise... et certainement, un fleuron de celle-ci. Il est tiré d' À L'OMBRE DE L'ORFORD, publié en 1929.
Le voici.



LE CYCLE DES BOIS ET DES CHAMPS
Liminaire


Je suis un fils déchu de race surhumaine,
Race de violents, de forts, de hasardeux,
Et j'ai le mal du pays neuf, que je tiens d'eux,
Quand viennent les jours gris que septembre ramène.

Tout le passé brutal de ces coureurs de bois:
Chasseurs, trappeurs, scieurs de long, flotteurs de cages,
Marchands aventuriers ou travailleurs à gages,
M'ordonne d'émigrer par en haut pour cinq mois.

Et je rêve d'aller comme allaient les ancêtres;
J'entends pleurer en moi les grands espaces blancs,
Qu'ils parcouraient, nimbés de souffles d'ouragans,
Et j'abhorre comme eux la contrainte des maîtres.

Quand s'abattait sur eux l'orage des fléaux,
Ils maudissaient le val; ils maudissaient la plaine,
Ils maudissaient les loups qui les privaient de laine:
Leurs malédictions engourdissaient leurs maux.

Mais quand le souvenir de l'épouse lointaine
Secouait brusquement les sites devant eux,
Du revers de leur manche, ils s'essuyaient les yeux
Et leur bouche entonnait: «À la claire fontaine»...

Ils l'ont si bien redite aux échos des forêts,
Cette chanson naïve où le rossignol chante,
Sur la plus haute branche, une chanson touchante,
Qu'elle se mêle à mes pensers le plus secrets:

Si je courbe le dos sous d'invisibles charges,
Dans l'âcre brouhaha de départs oppressants,
Et si, devant l'obstacle ou le lien, je sens
Le frisson batailleur qui crispait leurs poings larges;

Si d'eux, qui n'ont jamais connu le désespoir,
Qui sont morts en rêvant d'asservir la nature,
Je tiens ce maladif instinct de l'aventure,
Dont je suis quelquefois tout envoûté, le soir;

Par nos ans sans vigueur, je suis comme le hêtre
Dont la sève a tari sans qu'il soit dépouillé,
Et c'est de désirs morts que je suis enfeuillé,
Quand je rêve d'aller comme allait mon ancêtre;

Mais les mots indistincts que profère ma voix
Sont encore: un rosier, une source, un branchage,
Un chêne, un rossignol parmi le clair feuillage,
Et comme au temps de mon aïeul, coureur des bois,

Ma joie ou ma douleur chante le paysage.





À la très prochaine...

jeudi 27 décembre 2007

Le cent quatre-vingt-dixième saut de crapaud



Pour ce dernier saut de l'année 2007, le numéro 190, je vous offre un texte magnifique de France Théôret. Cette poétesse québécoise née à Montréal en 1942, membre du comité de direction de LA BARRE DU JOUR, est également cofondatrice du journal féministe LES TÊTES DE PIOCHE de même que du magazine culturel SPIRALE.

Avant de se consacrer uniquement à l'écriture, elle fut enseignante au Collège Ahuntsic.

Ce texte, intitulé LA MARCHE, est tiré de NÉCESSAIREMENT PUTAIN publié en 1980.



« Elle est là peut-être lorsqu'elle déploie vive toute sa richesse dehors. Elle est là comme, toujours comme, en tant que, voulant dire, s'arrêtant sur qui est là et s'ouvre extérieure d'un rêve retourné, elle se prête généreuse, elle s'offre globale, elle dépasse, elle émerge, elle signifie sans alourdir, elle présente, elle ne se raréfie d'aucune substance, elle éclaire, elle entraîne et réunit, elle voulant que ça soit et ça se fait, elle inclut, elle transparaît, elle par ce qu'elle allume sans contraindre, elle fardée ou non, elle au départ et à l'arrivée des choses, elle marche et ça se voit. Elle est d'une beauté sans régularité. Elle nuance toutes les gammes, elle prête à confusion, elle se prête en quelques minutes et fait tressaillir la honte comme si cette honte pouvait avoir honte. Et ce n'est pas la honte qui a honte, ce n'est jamais sur qui devrait rejaillir que ça rejaillit. La vie passée à éviter les éclaboussures. Elle n'est pas atteinte non plus. Elle marche légère et délestée de tout son poids. Elle sait sans avoir appris à marcher. Elle s'y prend d'un long pas à longueur de longues jambes. Les bras longs aussi. Elle démarche et déroule sur les trottoirs la cadence d'une qui a appris ailleurs où dont elle saurait qu'on ne demandera pas et qu'elle ne dira pas non plus. Elle prospecte constamment l'écho des choses, le plus souvent d'une pomme ou de quelques petits fruits parfois, elle demande un lait chaud. Elle ne s'empêtre pas des failles, elle a une haute stature sûre d'être un elfe et jamais sûre d'être rassurée, elle n'a nulle envie d'être assurée de quoi que ce soit, elle marche et autour ça passe dans la rue pleine des quatre heures de l'après-midi rue Saint-Laurent. Elle est la marche même d'une femme enfant haute et délestée de toute épaisseur. Elle repousserait plutôt que d'attirer, elle est pur vecteur, signe vivant que les mensonges existent. Les mensonges et même le meurtre sont là, ils grouillent et ils marchent en même temps qu'elle. On tue chaque jour quelqu'un, quelque chose en soi de l'autre. Elle est le détecteur du mensonge et du crime. Ça brûle de se révéler au fur et à mesure qu'elle passe. Elle porte des vêtements doux à chaque pas de plier sous son bras, sa jambe. Elle a l'honnêteté des morts qui se sont tus et la beauté des profils égyptiens. Elle garde la totalité pour la totalité. Elle ne peut morceler le corps et ne donne aucune envie au voyeur, elle fait corps avec les vêtements et c'est d'une telle richesse que sa minceur s'incorpore et fait tissu d'une robe, d'un manteau. Elle est nue même vêtue, il n'y a de surplus et d'empêtrements qu'ailleurs. Il n'y a pas de calcul non plus. Elle part d'un fruit, elle bouge d'un pas, elle grandit à chaque mouvement, elle ne se sépare pas, elle ne juge pas, elle voit dans ce qui ne se voit pas, elle se reflète sans doute dans la pupille des passants qui se referment aussitôt. Elle n'a d'autre raison d'exister que sa propre existence. Elle est faite de tout le calme et de tout le silence des meilleurs jours. Elle est le vêtement et la nudité, le maquillage et le visage constamment le mouvement. Elle est allant vers dont on ne connaîtra pas la destitnation, elle marche pour marcher, elle existe pour exister, elle informe sous chaque pression et prendrait racine partout et n'en prend aucune. Elle est doucement et fièvreusement mortelle. Sa délicatesse n'a rien d'un délice qu'on appelle ainsi, elle s'offre en mille éclats sans s'offrir et elle n'a jamais l'air de souffrir de tant s'ouvrir sans intérieur et sans extérieur. La ligne seulement et encore davantage faite pour l'oreille. Haute, elle est miniaturiste, elle a la délicatesse d'un jardin japonais cependant elle ne prend aucun service. Sauf d'exister et d'agir sans le savoir comme un révélateur de la violence humaine. On ne sait pas ce qu'elle peut manger de fruits ou boire de lait chaud encore qu'elle n'ait pas envie de faire l'éloge de l'anorexique. Elle est vêtue, elle porte un maquillage et dans l'amalgame dont on ne reconnaît jamais avec certitude les modes ou les provenances, elle échappe aux vêtements et au maquillage. Pareillement, elle est vêtement et maquillage d'un ordre sans ordre qu'on ne la voit jamais si irrésistible et qui amène en même temps toutes les résistances. Elle aménage sans aménager, incorpore sans incorporer, elle ne livre que le souffle. Pourtant, elle est profondément impudique et ouverte. Elle est l'impure même car sur elle résonnent les signes ambiants. Elle fait pour l'oeil caméra des coupures et n'a d'incidence autre que son unique déplacement. Elle inverse les signes. Elle chahute les impressions. Ni sauvage, ni apprise, trouée à même la ville. Tissu aussi. Elle est la place vive, le noeud et le heurt. Elle déplace des pensées, comme. D'une ligne faite de points. Les détails, les brûlures et les blessures. Sa solidité est bien réelle pourtant. Elle fait se produire ce qui se produit autour ça agite seulement et passe et fait tache comme le point lumineux signal de vibrations. Elle est le petit animal du rêve, la proie qu'on croirait fragile et friable. Elle ouvre les autres dimensions: grande, elle est lilliputienne et elle circule au dedans de l'oreille. Secrète et il n'y a pas plus offerte et impure. Elle est le rêve de lourdes mémoires incrustées sur le corps des passants. Toute violence et toute superstition disent leur nom devant elle. Proie elle n'a pas d'ombre. Globale. Elle est l'objet des rites et n'assiste jamais aux rituels. Elle est l'envers du monde mis au monde qui embrouille ainsi d'exister car à son tour, elle est grosse des mises au monde, de ce qui ne s'avoue pas, n'apparaît pas. Elle croit voir les failles et les brisures et s'en accommoderait si autour on avait du respect pour chacun ses blessures. Au point saillant, elle se vit profondément sur toutes surfaces. Elle privilégie la modulation et le dehors. Les couleurs ont partie liée avec la vie des plis. Elle s'en arrange de toutes qui informent et laissent place à la matière comme à la souplesse. La décoration, la substance et l'infini glissement du grand et du petit insufflent à chaque instant l'envie de résister et l'émotion qui regénère induit la séduction pour simplement continuer. Elle a des ventouses partout et partout elle poursuit une marche unique de vivante. Elle coïncide avec sa ligne, les quelques points téméraires et tenaces qui la rivent éphémère dans la ville. Elle, là, tout à fait superficielle. Poreuse et dangereusement opaque aussi. Inessentielle pour tout dire. Reflets. Elle arrive à point nommé. Elle s'offre gravement dans la certitude d'être mortelle à chaque pas. Elle porte les passants dans l'oreille.»

lundi 17 décembre 2007

Le cent quatre-vingt-neuvième saut de crapaud



















Le crapaud est revenu du sable, de la chaleur... revenu d'une semaine où ciel bleu et mer turquoise remplacèrent la grisaille montréalaise qui se préparait à ce que nous recevons depuis deux jours maintenant: vents, neige et froid.

Le choc, toujours brutal, entre 30 degrés et - 20 se prend une pelle à la main et une double paire de cache-oreilles...

Le temps de se retourner... et on se reparle!

J'oubliais, vous verrez que j'étais accompagné à Varadero de la plus belle femme qui se promenait sur l'île à ce moment-là: ma fille Catherine.

À bientôt et bonne neige!!!







lundi 3 décembre 2007

Le cent quatre-vingt-huitième saut de crapaud


Il neige ce matin. Si le dicton s'avère exact, celui qui dit que le «3» fait le mois... eh! bien il faut s'attendre à un décembre enneigé...

La porte d'entrée de la maison, sous déjà quelques centimètres de flocons accumulés, devra être déblayée. J'y verrai cet après-mdi, alors que l'on prévoit une accalmie. Je suis davantage attiré par ce programme installé sur le bureau de mon ordinateur et qui indique, en temps réel, le temps qu'il fait à... Varadero. Oui. Varadero, Cuba. Catherine et son papa qui répond parfois au patronyme de grand-père ou celui du crapaud, tous les deux partent vers le soleil et la mer, dans deux dodos et demi... Il fait, pour votre information, 22 degrés Celsius et le ciel est traversé de quelques nuages.

J'espère, enfin je me souhaite, qu'au retour de cette semaine de vacances, l'inspiration reviendra. En effet, depuis quelques mois, on peut vraiment dire que tout est à plat. Je travaille actuellement - je crois en avoir parlé déjà - sur un texte qui me donne du fil à retordre; en fait, c'est un peu comme si à chacune des fois que je m'y rends, je le complexifiais... Déjà qu'il n'est pas évident. De plus, j'ai découvert sur la magique grande toile un site où la poésie règne en absolue maîtresse. L'intéressant c'est qu'il s'agit là d'un lieu de rencontre pour poètes et poétesses, en fait pour des gens qui s'amusent à écrire des poèmes et se plaisent à recevoir une fois ceux-ci lus, des commentaires en provenance des autres membres. C'est tout à fait éclectique et de belles découvertes sont possibles. Il est préférable d'écrire des poèmes que de brandir des armes. Je me rends compte que j'y suis régulièrement - au point de laisser un peu ce blogue - et encore plus le site... Peut-être une transition menant vers on ne sait quoi!

Je vous laisse donc ce petit saut et vous promets qu'au retour de Varadero, nous devrions nous rencontrer plus souvent. Oh! oui, le fameux texte qui me donne à suer et dont je vous parlais, il finira bien par s'achever un jour et atterrir ici.

Bonne tempête de neige et à bientôt.

mercredi 21 novembre 2007

Le cent quatre-vingt-septième saut de crapaud



Lors de sa visite au Salon du Livre de Montréal, lundi dernier, s'arrêtant au stand d'une maison d'édition dont il a oublié le nom, son attention fut attirée par un livre au titre spécial: Les 1001 livres que chacun devrait avoir lus...

Est-il possible de lire 1001 livres? Le crapaud s'est posé la question et, avant d'y répondre, il est retourné à ses cahiers de lecture qui datent... de l'autre siècle... des années 1960... L'écriture a bien changé depuis! Bon. Mettons un livre par semaine (semaine régulière), cela donne environ cinquante-deux livres. Multiplions cela par... heum!!!! quarante-sept.... Nous voilà à deux mille et des poussières... C'est donc possible d'avoir lu plus de 1000 livres. Mais voilà que ça se complique, à cause du conditionnel passé. Il faudrait avoir absolument lu lesdits 1001 livres. Malheureusement, après feuilleté le livre, jeté un coup d'oeil sur ce qu'on proposait... le crapaud doit avouer, bien humblement, plusieurs me sont toujours inconnus.

Voilà pourquoi, vite vite de retour aux cahiers, j'y ai déniché des citations des «incontournables»... À vous maintenant de faire l'expérience!


. Personne ne me promettait que la grille s'ouvrirait si je devenais comme eux; on ne promet rien en échange de réalisations qui semblent impossibles; mais, les réalisations opérées, les promesses apparaissent après coup juste là où on les avait cherchées en vain. Kafka

. Toute vérité crée un scandale. Marguerite Yourcenar

. Préparer l'avenir n'est que fonder le présent. Il n'est jamais que du présent à mettre en ordre. À quoi bon discuter cet héritage! L'avenir, tu n'as pas à le prévoir mais à le permettre. Saint-Exupéry

. Ceux qui luttent, ceux dont les jours sont pleins, ceux-là vivent, les autres je les plains. Victor Hugo

. L'ordre est le plaisir de la raison; mais, le désordre est le délire de l'imagination. Paul Claudel

. Le plus beau discours est celui qu'on ne prononce pas. Élie Weisel

. Comment pensera-t-il si vous pensez pour lui? Jean-Jacques Rousseau

. Aimer un être c'est accepter de vieillir avec lui. Albert Camus

. J'étais ainsi en ce temps: toujours tourmenté avec une force égale par les choses graves et celles qui ne l'étaient pas, incapable de juger différemment les dangers réels de ceux nés en mon esprit. Alain Asbire

. Mais personne ne vint, parce que personne ne vient jamais... Thomas Hardy

.Étrange comme nos passions nous entraînent, nous poursuivent et nous fouaillent, nous imposent des rêves indésirables, des destinées contraires. Truman Capote

. Aimer qui change quand changement rencontre n'est pas amour. Shakespeare

. ... il n'est pas d'horreur perpétrée dans le monde réel que l'on ne connaisse déjà à travers ses rêves. Anthony Burgess

. En ce temps-là, le ciel était si bas qu'aucun homme n'osait se dresser de toute sa taille. Cependant, il y avait la vie, il y avait des désirs et des fêtes. Et si l'on n'entendait jamais le meilleur en ce monde, on espérait chaque jour échapper au pire. Amin Maalouf

. Nous n'allons pas; on nous emporte, comme les choses qui flottent, ores doucement, ores avec violence, selon que l'eau est rieuse ou bonasse... Et puis, y ayant tant de soudains changements aux choses humaines, il est malaisé à juger à quel point nous sommes justement au bout de notre espérance. Montaigne

. Vivre, c'est être condamné à avoir la tête bourrée. Jacques Prévert

. Ce que nous n'avons pas eu à déchiffrer, à éclairer par notre effort personnel, et qui était clair avant nous, n'est pas nous. Proust

. La tristesse se résout dans un bar, jamais dans la littérature. Hemingway

. Des mensonges jailliront de ma bouche, auxquels il se peut qu'un atome de vérité soit mêlé. Virginia Woolf

.Le seul courage qui nous est demandé est de faire face à l'étrange, au merveilleux, à l'inexplicable que nous rencontrons. Rilke

. Écrire, c'est vivre deux fois. Léautaud

. La supersition, c'est une manière d'espérer. Balzac

. Si l'on veut retrouver sa jeunesse, il suffit d'en répéter les erreurs. Oscar Wilde

mercredi 14 novembre 2007

Le cent quatre-vingt-sixième saut de crapaud



Francis Carco, né le 3 juillet 1886, décédé le 26 mai 1958, le crapaud le redécouvre actuellement. Par BRUMES, entre autres, aussi L'HOMME TRAQUÉ et L'HOMME DE MINUIT de même que RUE. Mais c'est par ce poème qu'il m'est venu, ce poète de la bohème, des rues, de la nuit et des personnages à la fois immenses et fragiles.
Bonne lecture.


L'Ombre


Quand je t'attendais, dans ce bar,
La nuit, parmi des buveurs ivres
Qui ricanaient pour avoir l'air de rire,
Il me semblait que tu arrivais tard
Et que quelqu'un te suivait dans la rue.
Je te voyais te retourner avant d'entrer.
Tu avais peur. Tu refermais la porte.
Et ton ombre restait dehors:
C'était elle qui te suivait.

Ton ombre est toujours dans la rue
Près du bar où je t'ai si souvent attendue,
Mais tu es morte
Et ton ombre, depuis, est toujours à la porte.
Quand je m'en vais, c'est à présent moi qu'elle suit
Craintivement, comme une bête.
Si je m'arrête, elle s'arrête.
Si je lui parle, elle s'enfuit.

Ton ombre est couleur de la pluie,
De mes regrets, du temps qui passe.
Elle disparaît et s'efface
Mais envahit tout, à la nuit.

Sous le métro de la Chapelle
Dans ce quartier pauvre et bruyant,
Elle m'attend, derrière les piliers noirs,
Où d'autres ombres fraternelles,
Font aux passants, qu'elles appellent,
De grands gestes de désespoir.

Mais les passants ne se retournent pas.
Aucun n'a jamais su pourquoi,
Dans le vent qui fait clignoter les réverbères,
Dans le vent froid, tant de mystère
Soudain se ferme sur ses pas...

Et moi qui cherche où tu peux être,
Moi qui sais que tu m'attends là,
Je passe sans te reconnaître.
Je vais et je viens, toute la nuit,
Je marche seul, comme autrefois,
Et ton ombre, couleur de pluie,
Que le vent chasse à chaque pas,
Ton ombre se perd dans la nuit
Mais je la sens tout près de moi...

Cependant tu n'étais qu'une fille des rues,
Qu'une innocente prostituée,
Comme celle qui apparut,
Dans le quartier de Whitechapel,
Un soir, à Thomas de Quincy
Et qu'il chercha, plus tard, sans jamais la trouver,
De porche en porche et d'hôtel en hôtel...

Il le raconte dans un livre.

C'est là, que pour la première fois, que je t'ai rencontrée.
Tu étais lasse et triste, comme les filles de Londres,
Tes cheveux conservaient une odeur de brouillard
Et, lorsqu'ils te voyaient à la porte des bars,
Les dockers ivres t'insultaient
Ou t'escortaient dans la rue sombre.

Je n'ai pas oublié l'effet que tu me fis
Dans ce livre désespéré,
Ni le vent, ni la pluie, ni le pavé qui luit,
Ni les assassins dans la nuit,
Ni les feux des estaminets,
Ni les remous de la Tamise
Entre ses mornes parapets...
Mais c'est après bien des années
Qu'une autre qui te ressemblait
Devait, le long des maisons grises,
Me faire signe et m'accoster.

Ce n'est pas toi. C'est tout ce que tu me rappelles:
Comme j'étais triste, avant de te connaître,
Comme je m'enfonçais, avec délices, dans ma tristesse.
En marchant dans les rues, en entrant dans les bars,
En suppliant la nuit les ombres de parler,
Sans cesser d'errer et d'aller...

Mais partout il était trop tard.

Un air d'accordéon s'achevait en hoquet.
On décrochait, l'une après l'autre, les lumières
Et le passant, à qui je demandais du feu,
Me tendait un cigare éteint.
Où me portaient mes pas, c'était la même histoire.
J'allais toujours vers les sifflets des trains,
Sur un grand boulevard trouble et peuplé de fantômes.
Mais les trains passaient en hurlant,
Et cette attente avait l'air d'un départ.

Tu es venue pour t'en aller.
Je t'ai pourtant conduite en ces lieux désolés
Et tu m'as dit: « Quoi que tu fasses,
C'est moi, dorénavant, que tu verras parmi tous ces fantômes.
Tu me sentiras près de toi,
Tu penseras que je suis morte
Et jamais tu ne m'oublieras.»

Je t'écoutais, je te suivais sous les lumières.
Il n'y avait que nous de vivants en ces lieux,
Nous seuls mais je savais que des deux, la première,
Ce serait toi qui me dirais adieu.
Et j'avais beau ne pas vouloir,
Te retenir par ta petite main,
Le cri, le roulement et la fumée des trains,
Les rails et leurs feux en veilleuse,
Le pont noir tout retentissant
Du bruit des lourds wagons entre-choqués,
Par un présage obscur déjà nous séparaient.

Une autre fois, dans ce quartier sinistre,
Nous nous sommes assis sur un banc, à la nuit,
Et le vent qui chassait la pluie,
Les globes des hôtels meublés,
Les marlous aux chandails humides,
Les filles qui nous regardaient
Accumulaient, autour de nous, les maléfices
Dont le cercle se rapprochait.
Alors tu t'es mise à pleurer.

À m'expliquer, sans élever la voix,
Qu'un jour tu me délivrerais
De ces larves qui sont en moi...
Tu parlais et la pluie tombait.
C'était la pluie qui te faisait pleurer,
Comme un chagrin que rien n'apaise,
Comme une peine inconsolée.

Et la ronde des ombres et des feux des maisons
Tournait infatigablement
Avec ses voyous et ses filles,
Ses bars, où les phonos grinçaient,
En nous jetant quelquefois, par la porte,
Comme l'appel d'une voix morte...

La ronde que rien ne lassait,
Tournait et m'emportait, avec toi qui es morte,
Tourne et m'emporte encore, avec tout mon passé,
Hors du temps, hors du monde, hors de tout ce qui est
Ou qui n'est pas, mais que toi, dans l'ombre, tu sais...

mercredi 7 novembre 2007

Le cent quatre-vingt-cinquième saut de crapaud



Le crapaud est né en 1947… sans doute cela explique-t-il bien des choses… un 24, celui de juin. En fait, 3 ans et 4 mois après le décès de Hector de Saint-Denys-Garneau, le 24 octobre 1943. Vous connaissez mon attirance pour la numérologie!

Ce poète arriva drôlement dans la vie du crapaud. Je vous raconte en deux mots alors que l’essentiel de ce saut tourne principalement autour du spectacle qui se déroulera (le deuxième en deux soirs) à la Grande Bibliothèque et présentera des œuvres du poète.

C’est en fait par Anne Hébert (sa cousine) que le crapaud l’a découvert. REGARDS ET JEUX DANS L’ESPACE est devenu, une fois que le crapaud se le fut procurer (il n’avait pas 15 ans), son livre de présence. Il achevait de lire quelques poèmes d’Anne Hébert (LE TOMBEAU DES ROIS) et une allusion, toute petite, toute frêle, à ce cousin piqua la curiosité de celui qui, à l’époque, lisait Marie Noël, Charles Gill, Émile Nelligan et surtout des anthologies de poésie française.

Ce fut le coup de foudre! Il n’eut, pour on ne sait trop combien de temps, que Saint-Denys-Garneau en tête et un certain agacement à découvrir qu’on le «critiquait» principalement à partir d’une grille dite spirituelle. Dans sa tête de crapaud, c’était comme si on le lui présentait comme un être en permanente crise religieuse. Comme si son génie littéraire qui faisait basculer tout ce qu’il y avait avant lui ne pouvait pas, tout simplement pas, n’être que le génie de la modernité.

Saint-Denys-Garneau est toujours demeuré le poète préféré du crapaud et quel ne fût pas son bonheur lorsque le groupe Villeray mit en musique quelques-uns de ses poèmes. S’il est encore disponible, il vous suggère fortement de vous le procurer.

D’ici là, ce soir, 19 h 30 à la Grande Bibliothèque, c’est un rendez-vous.



À souligner
Hector de Saint-Denys Garneau ou Le portage miraculeux



En collaboration avec le Théâtre Barbare, BAnQ présente le spectacle littéraire Hector de Saint-Denys Garneau ou Le portage miraculeux, mis en scène par Christian Vézina et interprété par Maude Guérin, Jean Maheux et Christian Vézina. La vie de l’écrivain, étonnant alliage de grâce et de culpabilité, sera mise en lumière par cette lecture-spectacle réunissant certains passages de son journal intime ainsi que les lumineuses révélations de sa poésie.



Mardi 6 et mercredi 7 novembre, 19 h 30 à l’Auditorium de la Grande Bibliothèque. Entrée libre





Communiqué de BAnQ


Lecture-spectacle sur Hector de Saint-Denys Garneau Trois comédiens pour un poète




Montréal, le 31 octobre 2007– Les 6 et 7 novembre à 19 h 30, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), en collaboration avec le Théâtre Barbare, invite le public à assister à la présentation de Hector de Saint-Denys Garneau ou Le portage miraculeux dans l'auditorium de la Grande Bibliothèque. Cette fascinante lecture-spectacle fera revivre l'œuvre de ce grand poète québécois, souvent considéré comme notre premier poète moderne.



Ce spectacle porte la signature de Christian Vézina, directeur artistique et concepteur. Celui-ci incarne le poète tourmenté, mort dans la fleur de l'âge. Deux autres comédiens, Jean Maheux et Maude Guérin, viendront assister le metteur en scène dans l'interprétation complexe de Saint-Denys Garneau. Chacun révélera une facette de cette personnalité étonnamment créatrice et originale.



Le portage miraculeux explore d'abord la prose brillante du journal intime de Saint-Denys Garneau pour se consacrer ensuite à ses plus beaux poèmes. Ce spectacle célèbre ainsi de belle façon l'œuvre magistrale du poète et permet de mesurer le lourd tribut que celui-ci dut verser pour exprimer l'inexprimable : un véritable « portage ».



Le portage miraculeux nous offre aussi la découverte d'un personnage plus grand que nature : un jeune homme sensible, volontaire et rigoureux qui, contraint d'abandonner ses études en raison de problèmes de santé, décida à 19 ans de se consacrer entièrement à la peinture et à la littérature. Il décédera à 31 ans, le 24 octobre 1943, lors d'une excursion de canot en solitaire. Le jeune poète aura passé les dernières années de sa vie au manoir familial de Sainte-Catherine de Fossambault, près de Québec. Fait à noter, son unique recueil de poèmes et seul ouvrage diffusé de son vivant, Regards et jeux dans l'espace, a été publié à compte d'auteur en 1937. Heureusement, amis et admirateurs assureront ultérieurement la parution de certaines de ses œuvres inédites. Dès 1944, Hector de Saint-Denys Garneau recevra de vibrants hommages et sera dès lors reconnu comme l'un des plus importants écrivains québécois.




En résumé



Lecture-spectacle Hector de Saint-Denys Garneau ou Le portage miraculeux


Les 6 et 7 novembre 2007 à 19 h 30
À l'Auditorium de la Grande Bibliothèque de BAnQ 475, boulevard De Maisonneuve Est, Montréal Métro Berri-UQAM


SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 26 -

Monsieur Saint-Pierre s’interrogeait : s'arrêter au presbytère ou rejoindre son ami Cloutier. L'employé de la ville, en service comm...