dimanche 24 novembre 2024

Projet entre nostalgie et fantaisie ... (10)

 



il y eut une invitation
et
elles furent nombreuses



il y eut une invitation      un deuil à transcender
invitations adressées par courriel sur clavier qwerty
et elles furent nombreuses

ébranlées, les âmes s’en étonnèrent 
et elles furent nombreuses

invitation plus buffet que banquet au centre de l’île 
où pleurent des nymphéas

un bateau évanescent transporterait les invitées

l’incompréhensible palabre débuta dans la cohue
simultanément tenu d’un bout à l’autre de l’île

sur la grève empoussiérée des sirènes serinaient
les hôtesses démaquillées marmonnaient des appeaux

on assécha le feu depuis le matin il dévorait les coraux
entrées froides pour invitées surprises

on alluma les eaux salées depuis la nuit elles bouillonnaient
dans quelques mains sacrilèges, aveugles et impaludées
 
- la vie,
un fantôme activé
par une marionnette à fils -

                                                     
 
cette redondante mélopée sortie de la bouche affamée
d’on ne sait trop combien de lamantins voraces
arpente les berges d’où les âmes accostèrent
 
la vie,
cette marionnette à fils
hantée par un fantôme -

                                                   

le chevrotant écho bégaie en accents torrides
de monocordes paroles,
de monotones redites
lançant la discorde au visage des convives javanaises

un long manteau blanc-fantôme, 
une jaquette noire-marionnette
enfouis dans un bol de chiffres,
minime espace si vaste à la fois,
les couvrent
offrant aux convives sulfureusement nourries
de creuses paroles, des messages surannés 
pour qu’elles ne cherchent plus

un chemin pavé de laideurs mène à la BEAUTÉ -

les invitées païennes et meurtries
bourrées de regards vaporeux
retiennent de longs soupirs marins
jusqu’à l’heure des condoléances gratuites

elles inscrivent avec des os de requins affamés
le nom des âmes éternellement mortes
unanimement reconnues puis oubliées
adressant aux anges noirs de l’atoll
des psaumes racornis
des fils fantomatiques
aux marionnettes désarticulées

la vie,
du silence devant une fenêtre fermée -

et elles mangent comme mangeraient à des noces mortes
des convives inconnues à qui on aurait greffé à l’aisselle
des palimpsestes indéchiffrables
enrubannés du colophane des violons timorés

elles écoutent antiennes et mélopées résonnant à leurs pieds
elles attendent, impatientes,
un déplacement de vagues      un long répit des marées

elles attendent, de la patience des coquillages,
que le deuil, entre ressac et mer bleue-verte,
pour lequel il y eut invitation 
que des âmes invitées recueillent 
sur le sable jaune
des marionnettes sans fils
des fantômes dévastés
sans vie 
sur un bateau sabordé

elles attendront comme on attend
lorsqu’en attendant on croit ne plus attendre

 
17 novembre 2009
313e saut











mercredi 20 novembre 2024

Si Nathan avait su... (12) Revu et corrigé


Émile NELLIGAN


La grossesse de Jésabelle, débutée en juin, lui permettra bientôt de mieux se centrer sur elle-même. Fin août, Daniel conduira Benjamin à l’école du village, mais auparavant la famille quittera la maison du bout du rang pour se rendre à la grande ville : visite auprès de la sage-femme qui assista la maman lors de son premier accouchement et le fera pour le suivant ; magasinage chez un bouquiniste pour renouveler la bibliothèque familiale y ajoutant quelques livres de nouveaux poètes tel que souhaité par leur fils. Un fils qui se faisait très discret par rapport à la nouvelle situation, s’habituer à l’horaire scolaire ainsi qu’à celle qui lui donnera un frère ou une sœur. La sage-femme le confirmerait tout en dessinant la carte du ciel et indiquant les influences pour une naissance en avril prochain.
 
Lorsque la camionnette de la famille traverse le village, nombreux sont les regards qui suivent sa route, cherchant à apercevoir ce garçon que personne n’avait vu jusqu’à maintenant ; est-il à bord ? La rumeur qu’il fréquenterait l’école primaire des Saints-Innocents en surprit plus d’un, sans pour autant modifier d’un iota la mauvaise opinion entretenue sur cette famille atypique.
 
Daniel avait également prévu un arrêt chez leurs amis ojis-cris, persuadé qu’il était que l’ancêtre vivant avec eux porterait sur son épouse et son fils un regard clairvoyant, peut-être lire ce que le ciel préparait pour le nouveau-né du printemps. Cette très vieille personne au visage à la fois ridé et éblouissant vous transperçait de son regard que sa famille définissait comme celle d’une couleur pénétrante, comme si elle avait trouvé sa coloration unique au coeur d'une forêt. Daniel ne pouvait retenir son nom, trop difficile à prononcer parce qu’incrusté dans la langue ojibwée, langue qu’elle protégeait, lui servant de bouclier contre des attaques qui, avec le temps, se font maintenant plus rares et qu'elle continuerait à enseigner à ses petits-enfants.
 
À bord de la camionnette, le père de Benjamin l’avait invité à observer tout ce qui traversera son champ de vision.
 
- Comment on observe ? lui demanda-t-il avec toute la naïveté d’un enfant de cinq ans.
- Tu dois utiliser tes sens pour imprimer dans ta tête ce qui se déroule devant toi. Tes yeux pour demander ce qu’il y a derrière ou autour des sujets et des objets, qu’ils se meuvent ou pas. Tes oreilles pour entendre, écouter et mieux déceler ce que les sons et les bruits te révèlent. La mémoire est comme le sac à dos que nous t’avons procuré pour ton entrée à l’école, il faut la remplir du plus de choses possibles, que tu les comprennes ou pas. Les odeurs, ça c’est très important. Les images vues peuvent se ressembler, les sons aussi, mais les odeurs sont uniques. La première chose que j’ai faite lorsque tu es né, avant même de couper le cordon qui te reliait à Jésabelle, a été de te sentir. Benjamin devenait unique dans l’univers. Applique-toi à sentir, cela te permettra plus tard de ressentir, pas sentir une autre fois, non, je veux dire sentir ce que ta mémoire a emmagasiné, ce qu’elle a retenu de tout ce qu’elle a déposé à l’intérieur de toi.
- C’est difficile d’observer avec tout ce que tu dis, enchaîna le fils qui ne cessait de fixer son père des yeux.
- Difficile ? Non. Oui, si tu mets trop de filtres à tes sens. Tu dois, si tu veux vraiment observer la réalité, éviter de juger ce que tu examines, laisser les couleurs être ce qu’elles sont, même chose pour les résonances et recevoir les odeurs comme autant de parties uniques de l’univers. Pour observer, il faut éviter les échos qui se sont attardés un instant sur des murs avant de répandre leur propre compréhension des choses. Les échos sont des parasites qui cherchent à obstruer ton observation.
 
Le lunatique garçon retourna son regard à travers la fenêtre de la camionnette qui arrivait dans la grande ville. Une révélation pour Benjamin. Le bruit assourdissant contrastait avec les sons de la forêt et des musiques l’entourant jour et nuit, sans jamais l’effrayer. Il trouvait les couleurs fades et peu parlantes, certaines dégradées entre gris et noir. Plusieurs odeurs répugnaient à son odorat, si différentes des effluves de son environnement, mais pour éviter de porter un jugement trop rapide, il leur donnait des noms afin de mieux les conserver dans sa mémoire. Et le rythme autour de lui, sans l’affoler, n’offrait aucune ressemblance avec quoi que ce soit de connu. Entré chez la sage-femme, il sentit l’atmosphère changer, devenir plus calme, plus à sa ressemblance.
 
- Ce garçon évolue bien, dit Angelle en le voyant, déjà grand pour ses cinq ans, des yeux couleur de l’écorce des arbres, ces cheveux touffus, on croirait reconnaître Émile Nelligan.
- C’est qui celui que tu viens de nommer ?
- Nelligan ? répondit la sage-femme, surprise par la répartie spontanée de Benjamin, un grand poète.
- Crois-tu qu’il connaît Alain Grandbois ?
 
Angelle prit un pas de recul, examinant ce garçon qui, à un si jeune âge, pouvait citer le nom d’un poète qu’elle identifiait difficilement. Il reprit la parole, citant une partie d’un poème déjà lu à sa lune :
 
                    « Parmi tous et toutes ou seul avec soi-même
                      Nous lèverons nos bras dans des appels durs
                                        Comme les astres
                      Ce mortel instant d’une fuyante éternité. »
 
Les adultes furent éblouis par le ton qu’il employa pour réciter ce bout de poème, autant que par l’impression d’une respectueuse affinité se dégageant de sa compréhension de tous les mots qu’il articulait dans un mouvement passionné.
 
- Je ne sais pas si Nelligan a connu cet Alain Grandbois que tu récites avec tant d’affection, mais tu découvriras ce jeune homme tout à fait remarquable à travers le livre que je vais t’offrir.
- Tu me donnes un livre de poésie ?
- Avec plaisir et je souhaite que lors de l’arrivée de ton frère ou ta soeur, tu me lises quelques-uns des poèmes que tu auras aimés.
 
Benjamin regardait la sage-femme, transfiguré par cette offre. Un nouveau poète à découvrir, cela le ravissait. Il s’approcha d’Angelle, le recueil en mains, lui demanda s’il aura un frère ou une sœur.         Nous verrons ça tout de suite après que j’aie examiné ta maman.
 
Les deux femmes se dirigèrent vers une salle au fond de l’appartement empli d’une musique enveloppante, d’une légère odeur d’encens, alors que le père et le fils s’installèrent au salon entièrement décoré de couleurs rappelant à Daniel son époque hippie.
 
                                                        *****





lundi 18 novembre 2024

Des mots pour notre temps




Mots pour notre temps


    Ceux et celles qui suivent LE CRAPAUD depuis assez longtemps savent que pour lui, il est essentiel de lire crayon à la main. Cela ressemble au pêcheur qui, en silence sur la grève ou dans sa barque, devant la beauté des eaux, à la recherche d’une prise qui le rendra heureux et reconnaissant tout à la fois, voit s'agiter devant lui mille et uns grouillements, des coups de vague, des éclaboussures de jets d’eau et puis, tout à coup, se révèle quelque chose comme un miracle, une illumination. LE CRAPAUD lit le plus attentivement possible et lorsque quelque chose comme un miracle, une phrase, une idée, un mot, une phrase, un magnifique jet poétique, il s’arrête pour le transcrire dans son cahier de lecture.
 
En cette époque de bouleversements actuels ou à venir, LE CRAPAUD vous offre ces «mots pour notre temps».
 
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.  … les prétendues bonnes ou grandes causes politiques et religieuses ne sont prétextes à détruire choses et gens : ce qui importe, c’est l’acte de destruction. Les êtres humains sont des boules d’énergie, des blocs d’acétone incarné, et rien n’enflamme mieux l’énergie que de l’exciter à détruire, tant est ardue la création, tant elle réclame d’intelligence et d’imagination. Mais l’homme étant créature d’esprit autant que de nerf et de muscle, il faut fabriquer une cause au nom de quoi justifier la destruction. La destruction, dont, en ces temps où j’écris ceci, la meilleure forme d’expression est le terrorisme, trouve en vérité sa seule raison d’être en elle-même; mais le simulacre du patriotisme religieux ou séculier lui fournit une apparence d’agent créateur.
                                            Anthony BURGESS
 
. L’humanité, comme une armée en campagne, avance à la vitesse du plus lent.
                                            Gabriel GARCIA MARQUEZ
 
. Pour diminuer nos fautes passées, nous nous efforçons de croire qu’elles étaient fatales. Nous nous persuadons que nous avons lutté par scrupule, par générosité et par égoïsme, alors que nous savions dès le premier instant qu’il n’y avait rien à faire, que la tentation était trop forte, et la partie perdue d’avance. Et pourtant, si nous sommes honnêtes, si nous évoquons ces instants, parfois si brefs, hélas! dans leurs détails tragiques, nous nous rappelons que nous étions alors libres, libres de choisir entre le sacrifice d’un plaisir et le sacrifice d’un devoir : et le remords que nous éprouvons aujourd’hui n’est que la certitude d’avoir été libres alors.
                                            Mario SOLDATI
 
. Il existe des centaines de milliers d’univers, les myriades de segments les plus divers d’une société dont le degré de civilisation se mesure au nombre de contradictions qu’elle comporte. Ces univers sont séparés, inconnus les uns des autres, indifférents les uns aux autres. Mais quelque chose les unit, le seul lien commun qui tisse cette carte inimaginable, cette toile arachnéenne aussi bien nationale que mondiale et que domine la peur, comme l’espoir. Tous sont soudés par la puissance de ce qui a révolutionné les mœurs : l’image, et sa transmission immédiate.

Les gens, c’était tout le monde et c’était n’importe qui. Souvent, ils ne savaient plus très bien où ils en étaient, les gens. On leur expliquait que la banquise arctique fondait, que les ours polaires allaient mourir, que des inondations géantes feraient disparaître des îles, puis des villes et peut-être des continents, et que le poumon d’oxygène du monde continuerait d’être déforesté, que l’asphyxie les gagnerait tous un jour, et sinon eux, du moins leurs enfants ou leurs petits-enfants, ou leur arrière-petits-enfants. Et pourtant, ils continuaient d’aimer, construire, inventer, créer, soigner, rechercher, enseigner, lutter.

Les gens, on leur expliquait que l’économie du monde basculait, que les séismes et les tsunamis, les cyclones et les éruptions volcaniques, les marées noires et les fuites des centrales nucléaires, les massacres et les génocides, tout cela n’était rien par rapport à ce qui pouvait encore leur arriver. On leur prédisait des années de privations et de crises, et ils comprenaient qu’ils n’étaient pas à l’abri d’aucune guerre, d’aucun geste fou d’un dictateur fou, à l’abri d’aucune catastrophe mondiale qui remettrait en question la trame même de leur vie quotidienne. Et pourtant, ils ne l’acceptaient pas, et, s’ils ne se révoltaient pas encore, ils opposaient à la noirceur des choses la force de la vie.

Tous enfants de la même algue bleue, tous issus de l’universelle et commune cellule ancestrale, ils suivaient l’évolution, le phénomène dont personne ne connaissait l’ultime bout de course – s’il devait jamais y en avoir un. Ils avaient intégré la notion de l’imminence de l’impossible. Ils vivaient dans l’âge de l’instantanéisme, l’immédiateté universelle, l’accélération des événements réels. Le chaos. Personne ne pouvait plus leur proposer le point fixe dont avait parlé Pascal. Et pourtant, ils se soumettaient à la grande loi de la nature comme à un mouvement perpétuel, ils continuaient. Ils n’avaient pas d’autre choix. Il faudrait bien qu’ils s’adaptent, les gens, ils l’avaient toujours fait.

Les gens de gauche disaient : Les choses sont intolérables.
Les gens de droite disaient : Les choses sont inévitables.
Les sages disaient : Les choses sont ce qu’elles sont.

Churchill disait : L’optimiste est quelqu’un qui voit une chance derrière chaque calamité.
                                            Philippe LABRO
 
. On fait l’idiot pour plaire aux idiots; ensuite, on devient idiot sans s’en apercevoir.
                                            MONTHERLANT
 
L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant.
                                            René CHAR



vendredi 15 novembre 2024

Parfois... mon âme

 


                                                                                                        parfois


Parfois
mon âme se met à écrire sans aide, toute seule et sans appui  
ce qu’elle barbouille sur papier émeri
maladroitement, de sa plume d’aile aux pointes calcinées
chatouille mes pensées fugaces par ses mots corrodés    
 
ce qu’elle écrit, d’abord elle l’a vu
ressenti peut-être au plus proche de ses rêves biscornus
qui s’effilochent plus loin que les espaces inconnus 
puis franchis entre mille silences, quelques chuchotis
et on ne sait trop combien de tohus-bohus        
 
parfois
je décode le tout, ébaubi  
 
mon âme, lorsqu’elle s’écrit
des frissons s’ancrent là d’où surgirent ses mots
j’en écoute la musique aussi étrangère que chaotique
parfois 
si intime
cherchant à la traduire, je m’étourdis comme à regarder l’horizon inaccessible       et m’y perds tout autant       
     
d’un puits profond ce qui en jaillit
fait écho
lamentablement 
parfois
à des ouragans néfastes, assourdissants
que mes oreilles occultes taisent leurs changeantes pirouettes        
  
mon âme lorsqu’elle écrit,
s’écrit,
écrit à encre blanc
évitant qu’étouffe sous de nouveaux élans
la trace de ses vestiges fantômes
 
vers une lumière qui décline
si rapidement 
parfois
que même les mots ne se reconnaissent plus
ne retrouvent plus le lieu primitif
d’où ils jaillirent




mardi 12 novembre 2024

Si Nathan avait su... (11) Revu et corrigé


- Pourquoi Jésa ? Dis-moi pourquoi ?
 
La mère et le fils, quand s’acharne le soleil à troubler les couleurs de la forêt, celle derrière leur maison au bout du rang, s’y aventurent accompagnés de leur fidèle compagnon Walden. Cet espace s’étend si loin aux yeux de Benjamin qui ne cesse de répéter « on va marcher jusqu’au bout du monde ».
 
Au début, alors que son fils se tenait à peine sur deux pieds, Jésabelle le transportait confortablement installé dans un porte-bébé - tikinagan - que Daniel s’était procuré chez une famille ojie-crie installée dans les parages depuis très longtemps. Leurs ancêtres venus d’Ontario eurent beaucoup de difficultés à se faire accepter par les habitants du village des Saints-Innocents. Sa femme, porteuse d’un enfant, lui avait demandé un porte-bébé et c’est chez cette famille autochtone qu’il le trouva ainsi que certaines similitudes. Sans être des intimes, un tissu affectif s’est graduellement tissé entre eux. Jésabelle adorait leur rendre visite et promit d’y revenir une fois le bébé arrivé, installé dans le tikinagan.
 
Lorsque l’enfant fut capable de trottiner, main dans la main, mère et fils parcouraient de surprenantes distances, nouvelles à chacune de leurs randonnées. C’était l’heure des réflexions : elles fusaient à la vitesse de la lumière qui doucement déclinait. Un champignon au sol ou fixé à un arbre devenait un sujet à débattre entre eux. Un bruit, nouveau ou reconnu ? Quelques petits fruits d’été à cueillir, comestibles ou non ? Le friselis des arbres se dépouillant de leurs feuilles. Une nouvelle piste animale sur la neige. Au printemps, le murmure du ruisseau servant de point de repère.
 
- Oui Benjamin, tu devras maintenant changer tes heures de sommeil.
- Qui va me remplacer la nuit auprès de la lune ?     Des larmes coulaient de ses yeux. Une modification aussi importante pour l’enfant devant bientôt adopter une nouvelle routine, celle qui incombe à ceux dont l’âge oblige à fréquenter l’école, métamorphose apparaissant à Benjamin comme une difficile épreuve.
 
Lui, déjà grand de taille pour ses cinq ans, voyageait avec une âme solitaire et lunatique. Toutes ses nuits, depuis la naissance, il les avait passées en compagnie de la lune qu’il surnommait « ma perle fabuleuse » en référence au poème d'Alain Grandbois, L’Étoile pourpre, dans lequel il est écrit :

                                            Qui veut embrasser dans sa joie
                                            Toutes les feuilles de la forêt
                                            Mon cœur était frais
                                            Comme la perle fabuleuse.

Toutes ses nuits appariées de manière fusionnelle.
 
- Nous ferons la pirouette tout doucement, une nuit à la fois.
- Pourquoi l’école ? Ton ami Thoreau dit que ce n’est pas nécessaire.    
   
Le sérieux de Benjamin ravissait sa mère, la plaçant toutefois devant une situation où elle craignait perdre toute cohérence. Il n’était surtout pas question qu’elle dépose le blâme sur les épaules de Daniel et puisque depuis toujours, son fils recevait de ses parents l’absolue vérité, sans détours et sans ambages, Jésabelle le raisonna, imputant la cause au fait qu’à titre de parents ayant choisi de vivre en société, ils se devaient d’en assumer les répercussions.
 
Le fils ne la regardait plus déjà, ses yeux cherchant au-delà des branches touffues des arbres, à travers les nuages d’un juillet torride, il cherchait la lune, rejoindre cette complice de ses nuits avec qui, installé dans le solarium à l’arrière de la maison, il partageait une large partie de sa vie. Devant l'évidence de ne plus l’apercevoir, bientôt qu’une fraction de soirée, il devra élaborer un nouveau langage afin de cultiver leur lien.
 
- Je peux te demander quelque chose Jésa ?
- Vas-y.
- Les poèmes d'Alain Grandbois ne me suffisent plus. Les ai tous lus à ma « perle fabuleuse », il me faut maintenant de nouveaux poètes.
- Je comprends. Tu pourrais aussi écrire des poèmes, ça installerait un pont entre elle et toi. À lire s’ajouterait l’écrire.
 
C’est enfermé dans un profond silence que le retour vers la maison s’effectua. On serait porté à croire que chez l’une et chez l’autre, une rigoureuse réflexion les menait à creuser l’intérieur d’eux-mêmes pour y trouver des pistes permettant de mieux dompter ce que la rentrée scolaire modifierait inévitablement dans leur vie. Jésabelle, serrant la main de son fils, ne pouvait s’empêcher de croire qu’une vie nouvelle se pointerait le nez d’ici quelques semaines alors que son ventre prenait de plus en plus d’ampleur.
 
- C’est à mon tour de t'annoncer quelque chose Benjamin.        Le fiston s’arrêta net craignant ce que sa mère allait rajouter. Il la dévisageait comme rarement il se fit.
 - Oui Jésa, j’écoute.
- Je suis à faire un nouvel enfant.  
 
Leurs sourires se rejoignirent. Cette révélation adoucissait l'autre, celle qui avait installé entre eux un malaise difficile à cacher.

 

                                                                **********






Il existe une norme dans cette maison qui veut qu’en saison torride, alors qu’elle s’emplit de chaleur parfois suffocante et d’une humidité furtivement campée, l’habitude de laisser courir un petit vent sourcilleux traînant avec lui des odeurs provenant du jardin fleuri et du potager sauvage ; coutume devenue un rite quotidien. Les autres périodes de l'année n’y échappent pas non plus, Daniel répétant sans cesse qu'aérer une demeure c’est permettre aux énergies bienfaisantes d’y entrer, celles qui sont du carburant pour nourrir le bonheur et chasser les mauvais. Il copiait, disait-il, les mots appris chez leurs amis ojis-cris. 
 
Une autre, aussi cardinale, celle de se réunir autour de la table de cuisine pour manger ensemble. Déjà Benjamin avait choisi sa place, celle qui donnait sur de larges fenêtres où le solarium était fixé à la maison. Après le repas du soir, la marche dans la forêt, c’est là qu’il nicherait pour la nuit. Sa mère, dès la naissance, l’y plaça pour qu’il puisse respirer l’air pur de ce calme environnement. Elle l’allaitait, le berçait, le massait dans cet espace unique que Daniel avait choisi pour y installer une grande pièce fenestrée, leur permettant d’y demeurer tout le jour et toute la nuit sans qu’aucune intempérie ne puisse les gêner et cela tout au long de l’année. 
 
Né quelques jours avant le début du printemps, leur fils aura passé la majorité des cinq premières années de sa vie dans ce lieu mythique. On entrait pour les repas puis on retournait dehors puis on revenait au solarium. Voici certainement l'explication au fait qu’il n’ait souffert d’aucune maladie, d’aucune complication de santé, que son teint soit toujours aussi bienséant, ce qui se reflétait sur son humeur éthérée et cette quiétude manifestée par ses gestes, ses attitudes et ses paroles.
 
Il adore écouter : la voix de ses parents lui sont un confortable refuge ; la musique choisie par sa mère variant selon les différentes heures du jour et de la nuit, musique qui l’incite à une forme de méditation hospitalière ; les sons diversifiés de l’environnement autant végétal qu’animal ; les caprices du vent, sans oublier la voix des poètes.
 
Benjamin, c’est l’image pastiche de son père Daniel. Mêmes yeux, même chevelure ébouriffée, même démarche oscillant entre indolence et assurance.
 
Benjamin, c’est la copie conforme du caractère de sa mère Jésabelle. Même sensibilité à fleur de peau, même compassion pour tout ce qui l’entoure, même douceur d’âme.
 
Cet enfant est entré dans le monde par une porte grande ouverte, dans un monde aérien et lunaire, un monde débarrassé des croûtes incongrues qui enfermaient ses parents jusqu’au moment où, faisant éclater de vieux concepts, adoptant de nouvelles valeurs, ils décidèrent que la vie valait mieux que tous les oukases, ordres et codes qui leur avaient été martelés dans le cerveau. Benjamin allait vivre librement, respectueux de lui-même ainsi que de tout environnement dans lequel ou lesquels il évoluerait. Et il parlerait, même si c’était en silence. Après tout la lune ne répondait jamais à ses babillages, aux poèmes qu’il lui lisait avec le net sentiment que tout lui parvenait quand même.
 
Daniel, assis sur les marches menant au solarium écoute la musique de Borodin, souriant lorsque franchissent l’arche broussailleux séparant la maison de la forêt deux êtres splendides.


Walden

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...