mardi 9 décembre 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (35)

 


sapin
 
il vivait seul, ce sapin,
au cœur d’une plaine plus étendue encore 
que l’horizon qu’il coupait en son centre,
ombrageant le sol de sa forme 
imparfaitement triangulaire
il piquait le ciel en étendant ses longs doigts d’épines
 
il se voyait à travers son regard résineux
gigantesque pin, baobab colossal
abandonnant, enfouis à ses pieds,
mille éperons aiguisés que charriait le vent rougissant
 
parmi le silence alentour, seul, ses bras écartés, crucifiés,
porteurs de nids d’oiseaux de proie,
le sapin au tronc enceint de ravins sauvages
fixait en permanence les destinés coriaces
 
arbre aux ramures solides, fluides, 
des vagues sur l’écorce du temps
il redoute la solitude, 
celle des attentes rabâchées,
des mots ensevelis dans les trous du vent, 
ce briseur d’immobilité, 
celle qui cravache, qui éteint les espoirs 
funèbres d’un sapin
rêvant du baobab qu’il aurait pu être
du pin qu’il ne sera jamais, peut-être... 
 
28 juin 2015







traînée d’oiseaux migrateurs
 
 
une traînée d’oiseaux migrateurs
longue flèche de cris stridents
fend la rivière de nuages fonçant vers ailleurs
 
-          ce qu’ils voient…
 
des égratignures de glaciers
stigmates à leurs griffes
refroidissent le ciel, éclaircissent vents et pluies
 
-          ce qu’ils voient ne semble pas…
 
une traînée d’oiseaux migrateurs
éternelle signature du temps au-dessus de nous
charrie parcelles par parcelles du soleil vers le soleil
 
-          ce qu’ils voient ne semble pas les arrêter…
 
leurs ventres blanchis pareils aux ours de nos polarités
glissent plus loin encore que l’horizon de nos yeux
autant de points scintillants nord sud au-dessus de nous
 
-          ce qu’ils voient ne semble pas les arrêter 
             malgré tout…
 
une traînée d’oiseaux migrateurs
nomades connus retrouvant les sillons de la lune
signes du passage des odeurs automnales, de printemps
 
-        ce qu’ils voient ne semble pas les arrêter                                    malgré tous les murs…
 
leurs yeux fixes comme des convois en fuite
tracent des chemins, noircissent le bleu du ciel
abattent les frontières
 
       ce qu’ils voient ne semble pas les arrêter
            malgré tous les murs que nous dressons…
 
 
7 octobre 2015
470

lundi 8 décembre 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 24 - Revu et corrigé



Le propriétaire de la maison louée par Abigaelle, située juste en face de l’école primaire des Saints-Innocents, à l’extrémité sud du village, dernière habitation sise sur la rue Principale, à quelques centaines de mètres de la route nationale, celle qui mène vers la grande ville, Monsieur Champigny s’y présenta comme il l’avait signifié à sa locataire dans les minutes qui suivirent l’appel téléphonique de celle-ci, un appel bref et courtois mais qui mettait clairement sur la table le problème - ou les problèmes - que celle-ci rencontrait en-dehors de la saison froide et que Monsieur Gérard n’arrivait pas à résoudre.
 
Il faisait beau en ce dimanche après-midi de mai ; s'avérerait-il gage d'une solution aux désagréments olfactifs submergeant la maison ? 
 
L’incident survenu avec le conducteur de la camionnette bleue avait ravivé le malaise que lui avaient inoculé Daniel et Don lors du déjeuner, au lendemain des funérailles du père de Herman Delage. Des questions mijotaient dans son esprit. 
 
Quel lien unit Benoît Saint-Gelais à son propriétaire ? Pourquoi l’a-t-il menacée si elle continuait à répandre « toutes sortes d’affaires au sujet de cette maison » ? 
Comment expliquer la provenance de ces odeurs fétides, disparaissant à la fin de l’automne pour réapparaître sitôt la chaleur venue ? 
Pour quelle raison tout le monde qu’elle connaît dans le village ne désigne son propriétaire qu’à partir de son nom de famille, jamais Monsieur Champigny ? 
Pourquoi cette maison est-elle demeurée si longtemps inhabitée puis, subitement, en septembre dernier, la lui louer avec ce sourire aux lèvres dont elle a encore mémoire, un sourire sardonique ?
 
À ces questions s’ajoutaient quelques faits précis qu'inconsciemment elle avait glissés sous le tapis : 
« Les informations que vous me donnez, je peux les vérifier auprès de la personne que vous me référez ? » 
« C’est le président de la commission scolaire qui vous recommande à moi. » 
« Attendez mon retour et je verrai ce qu’il faudra faire avec cette situation. »
 
Pour sûr, dans le village des Saints-Innocents, les nouvelles voyagent rapidement, se transforment ou s’étirent devenant de merveilleux sujets à rumeurs. La location de cette maison fut d'abord reçue comme une formidable surprise. La louer à une inconnue provenant de la grande ville, une jeune femme, seule, propriétaire d’une Westfalia orange, symbole mythique des hippies du temps, enseignante, chasseuse, pêcheuse, étudiante à l'université Laval de Québec et qui semble ne pas du tout s'entendre avec Madame Saint-Gelais, la directrice de l'école.
 
À un certain moment, l’entretien de l’extérieur avait été confié à Benoît Saint-Gelais, le fils de celui que tous considèrent comme l’associé de Monsieur Champigny, une tâche qu’il négligera rapidement et que le père dut ajouter aux autres.
 
                                                                *     *
                                                                    *
 
Alors que Monsieur Champigny jetait un coup d’oeil rapide à l’aménagement intérieur de sa locataire, pour ensuite se diriger dans la chambre à coucher, là où à l’intérieur de la garde-robe se trouve l’ouverture menant à la cave, Abigaelle, dans sa cuisine, attendait, perplexe, que celui-ci remonte pour qu’enfin elle sache ce qui en était de ces odeurs fortement présentes dans la maison malgré les fenêtres ouvertes et les bougies à odeur d’eucalyptus.
 
Le propriétaire revint :
- En effet, c’est plutôt insoutenable. Est-ce aussi présent à l’étage ?
- Plus dilué, je pourrais dire.
- Bon. Est-ce que vous utilisez la cave pour entreposer quelque chose ?
- Je n’y suis jamais descendue. Le dernier qui a osé affronter ce barrage d’odeurs, c’est Monsieur Gérard…
- … le mari de Henriette, la secrétaire de l’école…
- … exactement et il a donné sa langue au chat.
- Bon. Il m’apparaît important de vous informer sur certains détails qui ne résoudront sans doute pas le problème, mais qui pourraient nous être utiles. 
- Je vous écoute Monsieur Champigny. Assoyez-vous.
 
Il ne fut pas long à se lancer dans des explications remontant à la date de construction de la maison, son abandon ex abrupto - le terme qu'utilisa le notaire à l'époque - par le premier propriétaire, celui qui en avait tracé les plans et l'a bâtie, la vente en 1960, date à laquelle il l'avait achetée. 
 
La municipalité des Saints-Innocents avait mis en demeure le constructeur de cette maison, ainsi que celle au bout du rang sans nom - les deux immeubles lui étant attitrés - de payer les arriérés des taxes, sinon de se voir contraint de les laisser à la discrétion de la municipalité pour qu'elle voie à les revendre au plus offrant. Il y eut une coquille dans l'acte de reprise, le notaire avait oublié d'y ajouter les terrains sur lesquels elles étaient érigées, ce qui posa un sérieux problème pour celle du village, celle du rang n'étant pas inscrite au cadastre de la municipalité. N’ayant jamais donné suite à cet avis, la maison du rang sans nom fut vendue aux parents de Daniel, alors que Monsieur Champigny s’accaparait de celle-ci. « Une question d’impôts. » insista-t-il. D’année en année, il la faisait rénover et entretenir par Monsieur Saint-Gelais, un habile artisan avec qui il faisait des affaires. Ces affaires - officiellement - se résumaient à louer leurs terres à de grosses compagnies agricoles qui les exploitent - des plantations de maïs.

- J’ai bien tenté d’incorporer ces derniers temps le fils Saint-Gelais, mais comme pour la plupart de ses tentatives à travailler, mon invitation ajoutée à celle de son père n’a rien produit de positif. C’est un sacré garnement ce bonhomme-là.
- Puisque vous soulevez son nom, seriez-vous en mesure d’expliquer l’intervention… disons... pour le moins agressante à mon égard cet après-midi ?
- Agression ?
 
Abigaelle lui raconta l’incident sans mentionner l’intervention indirecte de Don.
 
- La seule chose que je peux dire, tenez-vous loin de cet énergumène. Je crois que tout un chacun du village, à un moment donné, a cru qu'en l’aidant, cela pourrait lui permettre de se prendre en main. Même notre ancien curé a fait des efforts, c'est certainement lui qui aura été le plus constant. Dieu ait son âme !
 
Abigaelle recevait ces paroles avec circonspection, les enregistrant quand même dans sa mémoire. Toutefois, rien encore semblait se diriger vers une solution, à tout le moins une explication de son problème. Elle le lui mentionna.
 
- C’est certain que cette maison, bien que j’aie toujours pris soin de la maintenir en bonne condition, a souffert de l’humidité. Vous savez que je passe la majeure partie de l’hiver en Floride avec ma femme. D’ailleurs, j’ai moi-même été agréablement surpris qu’elle soit venue assister aux funérailles de Monsieur Delage, alors qu’elle a l’habitude d'être ici quelques semaines seulement, en juillet de chaque année. Donc, ce qui m’apparaît comme une évidence dans le problème de cette maison, c’est un surcroît d’humidité accumulée avec les années. Je vais consulter un spécialiste qui me suggérera sans doute d’installer un déshumidificateur dans la cave. Vous ne voyez pas d’objection à ce qu’un fil électrique se promène dans votre chambre à coucher et qu’en conséquence la facture d’électricité soit un peu majorée.
- Pas du tout, ce qui m’importe, c’est que ces odeurs s’estompent le plus rapidement possible.
- Bon. Je m’en occupe. Je vais vérifier auprès de Saint-Gelais au sujet de la fosse septique. Il a parfois des trous de mémoire. Permettez-moi un petit conseil avant de vous quitter.
- J’écoute.
- Ce village peut apparaître tranquille à première vue, mais il possède sa face cachée, ses secrets, certains datent d'il y a très longtemps.
- Votre conseil ?
- Évitez de trop parler. On dit souvent que les murs ont des oreilles, mais ici, les oreilles sont partout, souvent même là où on ne s’y attend pas. Au revoir Mademoiselle Abigaelle.
- Merci pour votre intervention.
- Bon. J’oubliais. Comme vous aurez probablement une augmentation de votre facture d’électricité en raison d’une surconsommation imprévue, le coût du loyer sera le même pour l’an prochain, si vous demeurez ici, bien entendu.
- Je n’ai pas l’intention de quitter. Vos propos ont aiguisé ma curiosité.
 
Il sembla à Abigaelle que les odeurs s’étaient légèrement masquées.

vendredi 5 décembre 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (34)

 


                                 En vrac, mais alors là vraiment en vrac…


Je ne sais pas pour vous, mais personnellement je suis un adepte fini des marchés qui offrent des produits - de tout acabit - en vrac.

Sans être emballé, conditionné ou arrimé... Non bottelé... non trié... non traité... Sans ordre, pêle-mêle... Transporté anonymement... 

Un défi à la logique...
Tout à fait moi. 

Le vrac, c'est la liberté à l'état pur... la liberté pour puriste fini... tout à fait moi.

Jamais je ne saurai précisément d'où mes clous de girofle montèrent à bord d'un vraquier en provenance et en destination de... nul besoin de le savoir ! 

Le vrac, comme un pied de nez au cul de tellement d'intermédiaires  que c'en devient jouissif.

Je vous offre quelques citations... en vrac, avec tout ce que cela peut vouloir dire à vos sens en éveil...


_______________________________________


Alain Claude Sulzer  - Auteur suisse
On ne peut pas avoir peur de gens qui n’ont plus de pouvoir.
 
Fabrice Humbert - Auteur français
Rien de plus difficile pour un homme que l’espoir déçu.
 
Philippe Labro - Auteur français
Seuls les imbéciles se contentent de ce qui va bien.

Montherlant - Auteur français
Ce sont les mots qu’ils n’ont pas dits qui font les morts si lourds dans leur cercueil.

Tonino Benacquista - Auteur français
Tout ce que je dis est vrai mais je ne dis pas tout


Jon Kalman Stefanson - Auteur islandais
Le meilleur moyen de s’assurer une vie aussi paisible qu’engourdie est de ne pas mettre en doute ce qui nous entoure – seul vit celui qui doute.

John Le Carré - Auteur  britannique
L’empathie et l’expérience délimitent deux mondes impénétrables l’un à l’autre, entre lesquels il ne nous est pas donné de choisir.  

Léon Tolstoï - Auteur russe
C'est en tournant la meule qu'on fait la farine.

Boualem Sassal - Auteur  algérien
Pour comprendre l’ennemi, il faut vivre avec lui, comme lui.

Albert Camus - Auteur  algérien
... il arrive qu’on souffre longtemps sans le savoir.

Roland Barthes - Auteur français
L'écriture accomplit un travail dont l'origine est indiscernable.

R.J. Ellory - Auteur anglais
Si tu ne t’aventures pas aux limites du danger tu occupes une place indue

Boa Ninh - Auteur vietnamien
Tout le monde est cruel quand l’occasion se présente.

lundi 1 décembre 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) -23- revu et corrigé


À mi-chemin, entre chez Daniel et le village des Saints-Innocents, Abigaelle cherchait à mettre de l’ordre dans les observations amassées à la suite de ce déjeuner du dimanche, en compagnie des deux familles vivant en périphérie du village, lorsque, subitement, une camionnette frôla la Westfalia orange, s’arrêta et fit demi-tour pour se braquer derrière elle.

Un déclic se fit en elle, reliant l'incidence aux mots qu’on lui avait lancés comme un avertissement à la prudence, paroles adressées simultanément par Daniel et Don, qui d’une bribe à l’autre s'appuyaient sur la crainte qu’ils partageaient au sujet des intentions sournoises de Benoît Saint-Gelais à son égard.

La camionnette bleue roulant derrière elle en devenait la mise en scène. N’hésitant pas, Abigaelle bloqua les freins, descendit de la mini-van et se dirigea d’un pas assuré vers l’importun qui alluma les phares de la camionnette bleue.
 - Tu me veux quoi, cria-t-elle d’une voix expédiente.
 
La porte côté chauffeur ne s’ouvrit pas, la fenêtre, de quelques centimètres.
 
- Que tu te mêles de tes affaires. Arrête de hurler partout toutes sortes d’affaires au sujet de la maison que tu loues à Champigny.

Le regard de l’enseignante fut attiré sur sa droite ; un véhicule s’approchait qu’elle reconnut comme étant celui de Don. Ce bref instant d'inattention permit au chauffeur de la camionnette bleue de déguerpir faisant crisser ses pneus qui projetèrent de la poussière dans l’espace ; quelques cailloux effleurèrent Abigaelle qui rejoint Don. 

- Il t’a agressée ?
- Non. Menacée. Il m’a dit de cesser de répandre de mauvais mots au sujet de la maison où je vis.
- Faut en parler à Daniel. Je m’en occupe et te fais savoir ce qu’il en pense.
- Merci Don.
- Tu as eu peur ?
- Pas du tout, ce genre de personne, c’est un peu comme les chiens qui jappent, mais ne mordent pas.
- Faut quand même faire attention.
- Tu as raison, mais on finira bien par lui passer une laisse au cou, un jour.

Don s'éloigna retrouvant Chelle assise au milieu du siège avant du véhicule, elle envoyait de grands saluts de la main à son éducatrice alors qu’Aanzhanie souriait, son poupon dans les bras.

Adossée à la mini-van, Abigaelle reprit son souffle, regrettant de ne pouvoir fumer une cigarette au tabac noir de Herman. Songeuse, le regard voyageait sur les champs de chaque côté de la route de terre, puis revenait sans n'avoir vu autre chose que des grands champs de chaque côté de la route.

Elle avait bien remarqué le visage de la petite Gabrielle présentant les traits de la trisomie 21. Également, celui d’Aanzhanie ne cessant de tendre vers Jésabelle et les deux inséparables que sont Benjamin et Chelle. Et ce moment de béatitude lorsque Benjamin, debout devant les deux mamans, demanda l’attention, car il souhaitait offrir un poème. Sans aucun doute, ne savait-il pas que DEVANT DEUX PORTRAITS DE MA MÈRE du poète Émile Nelligan, rejoindrait autant son enseignante. 

De sa voix de six ans, il déclama :

Ma mère, que je l’aime en ce portait ancien,
Peint aux jours glorieux qu’elle était jeune fille,
Le front couleur de lys et le regard qui brille
Comme un éblouissant miroir vénitien !
 
Ma mère que voici n’est plus du tout la même ;
Les rides ont creusé le beau marbre frontal ;
Elle a perdu l’éclat du temps sentimental
Où son hymen chanta comme un rose poème.
 
Aujourd’hui je compare, et j’en suis triste aussi,
Ce front nimbé de joie et ce front de souci,
Soleil d’or, brouillard dense au couchant des années.
 
Mais, mystère de cœur qui ne peut s’éclairer !
Comment puis-je sourire à ces lèvres fanées ?
Au portrait qui sourit, comment puis-je pleurer ? 

 

                      


L’enfant de six ans, droit devant sa mère, droit devant la mère de Chelle, savait-il, déjà, que Jésabelle n’allait pas bien depuis l’arrivée de Nathanaël, que la sœur de sa meilleure amie exigerait des soins particuliers sur une longue période de sa vie, que les nouveaux venus modifieraient en profondeur la vie de leur famille ?
 
Abigaelle s’interrogeait sur le développement de ses deux élèves, à l’école, oui, certainement, mais aussi dans leur milieu familial et par répercussion sur leur vie sociale. 
 
Pouvait-elle se douter qu’un jour, dans moins de quinze ans en fait, elle assisterait à la tragédie qui emportera Benjamin qu’elle considérait presque comme un fils ? Tragédie suivie, peu de temps après, du drame qui engloutira Chelle dont elle reconnaissait plusieurs éléments semblables à son propre caractère.

Abigaelle questionnait les transformations qu'apporte la naissance de la vie dont il est impossible d'en prévoir l’étendue. Maintenant, aujourd’hui même, autour d’une table, en compagnie de gens particulièrement unis dans leurs différences, solidaires dans leur exclusion de la part d'une société marquée par un patriarcat omniprésent et un matriarcat subjacent, elle, l'étrangère, réalisait combien rapidement, elle avait saisi l’urgence pour son peuple d'adoption de marcher vers son émancipation sociale, mais politique d’abord. 
 
L'idée de révolution inscrite dans son cœur sert d'oxygène à son cerveau, l’incite à s'inscrire dans toutes les luttes justes, à participer aux actions qui en découlent.
 
Ses parents lui donnèrent l’exemple parfait de la pénible coexistence entre la fixation au passé, le refus même de l'idée du changement et un avenir difficile à installer. Le centre est trop souvent l’empreinte de l’immobilisme, du compromis qui n’est que stérile neutralité. 
 
Dès son arrivée au pays, elle sut que ce nouveau terrain allait la pousser à réagir, à agir tout de go par et dans l’action. Herman Delage, à une certaine distance, en aura été un témoin important. Abigaelle ne pouvait plus chercher à enterrer ce passé si proche, alors qu’un nouvel ennemi venait de dévoiler son visage. La battante, la guerrière, allait-elle remonter au front ?
 
    *        *
      *

Une note manuscrite avait été laissée sur la porte d’entrée de sa maison. Abigaelle, l'ayant lue, ouvrit et se dirigea vers le téléphone pour y composer le numéro de son messager, Monsieur Champigny. Son propriétaire répondit dès le premier coup de sonnerie.

- Je suis là dans quelques minutes. Merci, je ne bois pas de café.



dimanche 23 novembre 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 22 - Revu et corrigé




- Je crois que tu n’as plus à te cacher maintenant.
- Que veux-tu dire Herman ?
 
La famille Delage n’a effectivement pas prévu organiser un buffet ouvert à tous après l’enterrement, ayant plutôt choisi de demeurer au cimetière pour y recevoir les condoléances de ceux et celles qui n’avaient pu encore le faire. Après l’ultime bénédiction de Monsieur le nouveau curé, son départ précipité, la courte parade des gens laissant tomber une poignée de terre sur le cercueil - les commères du village le décrivirent comme étant de la pire qualité - des employés du supermarché s’approchèrent de Herman, l’avisant que leurs invités triés sur le volet commençaient à se diriger vers l’appartement au-dessus du Steinberg, fermé pour l’occasion.
 
Abigaelle fut rejointe par Benjamin et Chelle lui annonçant qu’on leur avait demandé de se rendre, avec leurs parents, à l’appartement de la famille Delage et qu’elle devait y être aussi. Le sourire complice de l’enseignante rejoignit celui de Jésabelle qui, un mois après la naissance de son second fils, paraissait tendue, à tout le moins fatiguée. Elle tenait la main d'une Aanzhanie plus sûre d’elle, nerveuse tout de même à l’idée de vivre un premier bain social depuis son arrivée au village des Saints-Innocents. 
 
Daniel et Don marchaient côte à côte, une certaine gêne teintant leur allure. Tous les deux ont des contacts plus ou moins réguliers avec Herman, mais pas au point, croient-ils, de se retrouver parmi la liste des privilégiés admis au goûter clôturant la manifestation religieuse.
 
À l’intérieur de l’immense appartement, fort bien encadrée par les employés du Steinberg, Madame Delage s'occupe de l'accueil. Avec l’amabilité qui la caractérise, elle présente à chacun des conviés les caissières, le boucher, le livreur, les trois jeunes filles qui se partagent les quarts de travail, tous membres de « notre grande famille » ajoute-t-elle. Herman assigne à chacun un siège dans le grand salon où sont installées des tables placées en cercle. Une douce musique, Mendelsshon, ravive subitement le teint pâle de Jésabelle.
 
Abigaelle se voit assigner la chaise tout à côté de celle de Herman. Alors que le service se met en branle, que les tintements des couverts laissent planer des étincelles sonores qui éclipsent temporairement la musique de Mendelsshon, les conversations s’engagent à gauche et à droite.
 
- Je veux parler de ton départ précipité de l'université lors des événements d’octobre ‘70. Tu sais très bien ce à quoi je fais allusion.
- Le silence…
- … Abigaelle, le silence a été rompu depuis un bon moment, alors ne me sers pas cet argument qui ressemble plus à une excuse qu’autre chose.

L’enseignante fixe le grand étudiant d’un regard tranquille, mais énergique. Tant et tant de souvenirs traversent son esprit, des questions, aussi, encore accrochées avec la ténacité de ce qui n’est pas complètement nettoyé dans le cerveau. Pour quelle raison Herman revient-il sur le sujet qu’elle avait pourtant écarté lors de leur premier entretien ? S’ouvrir à lui comporte-t-il des risques ? Que sait-il exactement de cette période houleuse de sa vie ? A-t-il en sa possession de nouvelles informations risquant de lui nuire ?
 
- Tu comprendras, Herman, que je ne souhaite pas rouvrir un livre contenant des chapitres que je préfère oublier.
- Chapitres personnels, ça, je le saisis parfaitement bien, mais tu ne peux plus faire comme si cette période n’a jamais existé.
- Laisse-moi un peu de temps.
 
Le grand étudiant recula sa chaise maintenue sur deux pattes comme celle d'un écolier qui se bascule avant de poser une question qui l'intrigue ou cherche la position idéale pour tomber dans la lune. Il reprit la parole :
- Avec ma mère, je réfléchis à la suite des choses, principalement en ce qui a trait à la continuité du supermarché. Les autorités de la chaîne Steinberg nous ont fait parvenir leurs sympathies sans déléguer quelqu'un pour les représenter lors des funérailles. Je sais que Monsieur Samuel n’est pas en parfaite santé, mais on aurait pu faire un effort pour manifester une certaine reconnaissance devant l’implication de mon père pour leur compagnie.
- Des projets ?
- Je te confie l'information qui n’est pas encore une décision arrêtée. En 1972, une nouvelle chaîne de supermarchés a vu le jour. Elle nous intéresse particulièrement, ma mère et moi. Il s’agit des Marchés d’Aliments Métro Ltée. Nous avons des contacts avec eux que je considère cordiaux. L’an passé, Métro a fusionné avec Richelieu, que du capital canadien-français, je devrais plutôt dire québécois parce que la majorité des actionnaires sont de la province de Québec.
- Je reconnais là tes principes nationalistes. Comment ta mère vit-elle cela ?
- Elle se fie à moi… qui aura des choix déchirants à faire.
- Universitaires ?
- Je viens d’achever mon baccalauréat, alors la question se pose... certainement la même à laquelle tu as dû répondre lorsque le temps est venu de t’engager au doctorat... je continue ou pas.
- Je te comprends.
 
Les convives furent invités à respecter une minute de silence lorsque Herman et sa mère, debout, un verre de vin à la main, le leur demandèrent. Puis, lentement, les gens quittèrent l’immense appartement après avoir remercié les Delage pour leur hospitalité.
 
Daniel et Don s’arrêtèrent un instant à la hauteur de Abigaelle qui câlinait ses deux élèves.
 
- Que dirais-tu de te joindre à nous demain, on prévoit un petit-déjeuner, la famille de Don et la nôtre ? Tu connais déjà le chemin.
- Avec un immense plaisir.
- Ça sera une rencontre autour de nos quatre enfants. Tu n’as pas eu le temps de connaître Nathanaël et Gabrielle avec tout ce brouhaha des cérémonies, mais demain, nous prendrons notre temps.
 
Les dernières notes de Mendelssohn emplirent l’immense appartement devenu vide.
 
 
                                                              * * * *  
 
Tu sais que le décès de Monsieur Delage pourrait fort bien amener le coroner à ouvrir une enquête sur les causes de sa mort, dit Mademoiselle Saint-Gelais à son frère parfaitement déconnecté de la situation qui régnant dans le village des Saints-Innocents.
 
Le fauteuil roulant de la directrice de l’école primaire avait exigé un important réaménagement de la maison. Les parents Saint-Gelais occupaient depuis toujours la chambre au rez-de-chaussée, ils durent grimper à l’étage. Benoît installa ses pénates dans la seconde chambre, plus petite, celle donnant sur le salon. 
 
Cette maison exhale l’austérité. Rien n'est accroché aux murs, aucune photo, aucun cadre. Un crucifix au-dessus la porte d’entrée, crucifix noir distribué dans les paroisses de la province de Québec à l'occasion de la campagne promouvant la tempérance menée surtout par l’abbé Chiniquy, avant qu’il renie la religion catholique pour devenir protestant.
 
- Puis après ?
- On m’a dit que le médecin n’a pas établi de lien entre l’agression et son décès, établissant toutefois un lien avec les commotions cérébrales. C’est suffisant pour qu’un coroner cherche plus en profondeur, plus en détails, cela pourrait mener à des mises en accusation.
- C’est arrivé, il y a plus de deux ans.
- Je sais, je sais.

Benoît, haussant les épaules, ignorant les propos de sa grande sœur, sortit de la maison.
 
- Il va finir par nous causer des problèmes de plus en plus graves, déclara le père Saint-Gelais. Mais là faut parler à Champigny, il est revenu du Sud.

                                                        

vendredi 21 novembre 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (33)

Parler mousson ici au Québec c'est comme parler blizzard au Vietnam. Difficile d'imaginer des vents bourrés de neige se trémoussant sous plusieurs degrés sous zéro ; tout comme se placer en situation pluvieuse 24 heures sur 24, semaine après semaine durant quelques mois.

La neige s'accumule, façonne des congères atteignant parfois plusieurs mètres. 
Les eaux de pluie, on ne les calcule plus en millimètres mais en centimètres, dévalent les rues, éliminent les obstacles avec cette force aquatique qui lui est propre.

Un blizzard nous arrive occasionnellement durant la saison froide, la mousson ça remplit le temps et l'espace de sa grisaille d'acier à des moments précis de l'année.

Puis... le soleil. L'énergie du soleil replace les choses.

Ces deux poèmes ne se veulent pas descriptifs, plutôt comme le résultat d'observations événementielles ainsi qu'un arrêt obligé sur le temps qui passe.  





                        m o u s s o n

nuages brouillés de grisaille, jour broyé d’humidité
murmures d’anges dans les rues, par ici par là
 
meurt de soif le cactus dans son aquarium en feu
son immobilité de désert clouée à de chaudes racines
 
espace rapetissé, distances contractées 
l’espace épaissi allonge les distances
 
suicide d'une araignée pendue au fil de soie
papillon inquiet gondolant entre mur et toit
 
le temps court vers la pluie, se retient parfois 
le vent étend son parasol gris au-dessus de la ville
 
lentement la rivière frétille, nerveusement
de fines vagues épuisées meurent au quai mâchuré
 
la libellule guerrière s’amuse à signer la paix
aux chauves-souris qui glissent sur la nuit
 
le poème cherche ses mots, les puise au fond de l’âme
relève les bonnes couleurs, celles qui nous embrouillent
     
l’hirondelle dérive au soleil couchant
gosier ouvert, avalant l’espace devant elle
 
mousson, imperméable saxophone, brosse l’atmosphère
y dépose inexorablement ses notes mouillées
 
la symphonie du déluge
hurle sous nos pieds
 
et saigne la mousson du cœur
là, comme un coup d’épée dans l’eau
 
la lucidité des pierres immobiles
halène tout esprit liquide
une communion, un viatique 
dans la sacristie cloîtrée des mois de pluie…
 
19 avril 2015

*****

                  

le soleil tombe derrière eux
 
 
deux hommes
assis l’un près de l’autre devant l’étang, fument
parlent de choses et d’autres sans doute
le bronze du soleil s’écaille derrière eux
 
deux enfants
se lancent une noix de coco dans la cour ensablé
s’amusent l’un et l’autre à ce jeu banal, mais le leur
les ocres du soleil se désagrègent derrière eux
 
deux femmes
installées dans une rue passante, cuisent le riz
échange de regards amusés, de propos culinaires
le soleil marron, derrière elles, se délaie
 
deux jeunes chiens
courent l’un derrière l’autre devant la masure
roulent, se mordent puis s’arrêtent au passage d’un vélo
le soleil fauve tempête derrière eux
 
deux motos
à l’entrée huileuse d’un garage, grondent, immobiles
des outils garnissent le sol, inutiles pour le moment
le soleil flavescent rouille derrière elles
 
deux palmiers
enracinés au trottoir depuis si longtemps
chuchotent entre eux d'anciennes balades 
le soleil marron, derrière le vent, les traverse
 
deux cerfs-volants prisonniers des fils électriques
deux volées d’hirondelles affamées sous les nuages
deux couples de chauves-souris en course éperdue
le soleil safran glisse sur eux
 
 
le soleil est tombé
eux, demain et après-demain
présents
quand se lèvera le soleil
sachant qu’à nouveau il s’affaissera derrière eux
dans son éternel mouvement binaire
 
26 avril 2015



jeudi 20 novembre 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 21 - revu et corrigé




La mort du père de Herman Delage, conjugué au retour de Monsieur Champigny, marqua de façon différente ce mois de mai, bousculant le village des Saints-Innocents. Le médecin qui suivait régulièrement le propriétaire du Steinberg, ne put qu’associer son décès à l’accumulation d’effets secondaires résultant des nombreuses commotions cérébrales dont il fut victime lors de la sauvage agression qui, deux ans auparavant, l’avait fortement ralenti dans ses activités. 

Comme il se doit, les babillages tournaient autour de la présence ou non aux funérailles, de son agresseur trop facilement exonéré, selon ce qu’on entendait, n’ayant eu pour conséquence qu’un court séjour dans un centre pour adolescents présentant des troubles du comportement sans avoir été juridiquement déclarés délinquants.

La cérémonie funéraire a lieu ce samedi 15 mai, présidée par le nouveau curé de la paroisse, un jeune abbé que la nature n’a pas gâté physiquement. De petite taille, obèse, bègue fonctionnel, Monsieur le curé Langevin a énormément de difficultés à s’intégrer aux paroissiens qui lui reprochent d’être originaire de la grande ville. Ses sermons, en plus d’être interminables en raison de son défaut d’élocution, leur semblent incompréhensibles à cause du choix d'exemples plutôt obscurs dont ils sont farcis. Aucun marguillier n’a accepté jusqu’à maintenant la fastidieuse tâche de lui  en faire la remarque.

La tristesse règne dans l’église ensevelie sous un silence glaçant les lieux. La famille a choisi de ne pas avoir recours à la chorale paroissiale, lui préférant le glas des cloches qui débuta une heure avant la cérémonie pour s’arrêter une heure après l’enterrement, le dernier gong mettant fin aux obsèques. Herman avait convaincu le nouveau curé de lui laisser la parole évitant ainsi qu’il ne s’enfarge dans des lieux communs n’ayant aucun rapport avec la vie de son père. 

Devant un auditoire soigneux remplissant l’église, le fils rend hommage à son père. Il sera concis.

« Père, voici terminées les souffrances qui vous ont accompagné, nuit et jour, depuis de trop longs mois. Vous nous quittez. Nous vous regrettons déjà. Nous, votre famille, ainsi que tous ceux et toutes celles qui vous ont croisé durant ces quarante années, ensemble et d'une même voix, vous saluent tout comme chacun le faisait dans les locaux du premier supermarché, puis dans l'établissement actuel, la réalisation d’un projet cher à vos ambitions et qui aura permis à notre village de faire un pas vers la modernité. Du matin très tôt à tard le soir, vous arpentiez les allées de ce Steinberg, veillant à ce que rien ne déroge à la qualité du service, des produits et la propreté dont vous étiez le fier défenseur. Vous êtes un homme de service et, avec maman, je vous promets que nous verrons à ce que cette œuvre se poursuive selon les principes sur lesquels vous vous êtes appuyé. »

Ce fut court. 

Certains saisirent dans les propos du fils qu'il allait peut-être abandonner ses études universitaires pour se consacrer à la relève. 

D’autres notèrent l’absence de musique tout au long de la cérémonie. 

Monsieur le maire, dans un geste inédit, avait demandé que le drapeau flottant devant l’édifice municipal soit mis en berne durant toute la messe, ne cessant par la suite de rappeler le mot « modernité » prononcé par le fils du défunt, un peu comme s’il lui avait lui-même soufflé ces paroles.  

On taisait l’absence de la famille Saint-Gelais, tout comme on jalousait, en catimini, le teint bronzé de Monsieur Champigny et celui de son épouse qui, à la surprise générale, était présente aujourd’hui, elle qui ne revient de ses appartements floridiens qu’une semaine ou deux, quelque part en juillet. 

Que les familles habitant les deux rangs sans nom soient là, au complet, deux couples assis l’un près de l’autre dans un lieu qui leur est inhabituel et quatre enfants demeurés silencieux tout au long de la liturgie ; personne ne releva les faits, mais tous constatèrent le civisme dont ils firent preuve.

Au cimetière, Abigaelle, absente à l’intérieur de l’église, fut la première à offrir ses condoléances à la famille Delage. Herman lui demanda de bien vouloir se placer à côté de sa mère lors de la descente en terre du cercueil paternel. Ce qui, on s’en doute bien, relança les rumeurs circulant autour d’elle et du grand étudiant en géographie de l’Université de Montréal.

Mais là où toute la paroisse fut choquée, quasi scandalisée, réside dans le fait que personne n’a lancé la traditionnelle invitation au buffet suivant les funérailles.

Un affront impardonnable à la tradition ! Un manque de savoir-vivre évident ! Comme cette famille est chiche ! 

Ça s’ajoute au fait que le salon mortuaire n’aura été ouvert qu’une seule journée, non  trois comme le veut l'usage. On en parlait, mais personne n'exigea d’explications. C’est la bonne vieille Madame Brodeur, soutenue par la vigoureuse postière Angelina, qui mit fin aux commérages, déclarant : « Pas assez c’est comme trop et trop c’est comme pas assez. Personne n’est jamais content. »

                

                                                *     *     *

                                                                                                

Les Delage vivent dans l’immense appartement situé au-dessus du supermarché. Plusieurs pièces le composent. Le style ne ressemble en rien à ce qui s’est répandu dans le village, depuis les tout débuts de son existence.

À l'origine, quelques maisons éparpillées ça et là autour de champs propices à l’agriculture, puis une bourgade qui devint officiellement un village, une fois érigée l’église ayant reçu le patronyme des Saints-Innocents. Village devenu lieu de retraite pour ces hommes et ces femmes qui consacrèrent leur vie à véritablement défricher la terre, éclaircir la forêt composée surtout d’érables et installer des fermes laitières que les générations suivantes ont reprises en main pour les accroître de manière systématique. 

Village composé, au tout début, de quelques familles provenant d’un peu partout dans la province. Elles s'y installèrent de manière à éprouver un sentiment d'appartenance assez fort, constater la fertilité des sols avant d'inviter d’autres clans de leur parenté à les rejoindre ainsi que des amis qui pouvaient eux aussi profiter d'un lopin de terre gratuit offert par le gouvernement du Québec qui mettait tous ses œufs dans le panier de la colonisation.

Et grandit le village. Et rapetissait la forêt. La rivière Croche, on n’y touchait pas, l’eau étant une sorte de symbole de la vie qu’il fallait préserver. 

Plus tard, le village prit de l’ampleur, habité surtout par les retraités qui avaient laissé la ferme familiale entre les mains des fils qui assureraient la postérité de la terre. 

Graduellement des rangs aboutiront vers le village ; la grande majorité d’entre eux déboucheraient sur d’autres rangs, plus loin, au-delà de la forêt qui dut souffrir de l’abattage de milliers d’érables et de sapins. Deux seuls résistent encore, c’est-à-dire qu’ils aboutissent, en cul-de-sac, du village à la forêt et ne sont toujours pas nommés.

Lorsque René Lévesque établit le courant électrique partout dans la province, le village des Saints-Innocents, déjà alimenté, s'épanouit. Les rangs en bénéficièrent aussi, sauf les deux que l’on connaît. Celui qui abrite la famille autochtone fut branché quelques années plus tard, une fois signée l’entente avec le ministère fédéral régissant la loi des Indiens et ratifiée par la province de Québec, alors la municipalité des Saints-Innocents, imposant ses conditions, reçut l’autorisation d’y construire une maison. 

L’autre rang, celui où vit Daniel et sa famille, aura été… disons... hybride, dans le sens que le terrain partant du village vers la forêt, appartenant à une famille anoblie par le seigneur français propriétaire de cet espace, n'était qu'un immense champ. À l’époque, ni cadastre, ni topographie, ni planimétrie, ce lieu sans fantaisie fut concédé à la famille Rousseau qui jamais ne s’y présenta, le remettant finalement entre les mains du notaire du village des Saints-Innocents pour qu’il en dispose de façon honorable. De notaire en notaire, l’espace tomba entre les mains d’un type provenant de la grande ville qui proposa de l’acheter en même temps qu'un autre situé tout au bout de la seule rue du village, maintenant nommée Rue Principale. Il faut dire que la route menant vers la grande ville n'était pas encore dans les plans du ministère des transports du Québec. C’est d’abord là qu’il érigea sa demeure avant de défricher le champ, le mot a tout son sens, permettant une avenue entre le village et le lopin de terre qu’il venait de se procurer pour très peu cher. Quelques mois plus tard, une maison surgit au village et une autre, à l’identique, au bout du rang que le propriétaire achevait, à lui seul, d’aménager pour se rendre à ce qu’il appelait son camp de chasse.

L’architecture de l’époque n’allait pas dans la dentelle, qu’à l’essentiel et encore. C’est un peu pour cette raison que Abigaelle fut surprise lorsqu’elle entre dans cet immense appartement situé au-dessus du marché Steinberg.



SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 22 -

  Il est facile de s’imaginer tout le brouhaha agitant le village des Saints-Innocents alors que les spécialistes en incendies de la Police ...