samedi 7 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*3)


Chapitre 2
La grande enveloppe...




- Il est dans sa chambre.


Alex remercia madame Lanctôt, flatta le chien couché dans le milieu de la pièce, grimpa les marches à une vitesse incroyable, ouvrit la porte de la chambre sans frapper.

- Je m'excuse, je n'ai pas frappé.
- Tu dis toujours ça, mais tu ne te corriges pas.
- Ton stage?

Patrice se laissa tomber du côté de l'enveloppe, la poussa sous le lit avant de se relever et se diriger vers la fenêtre.

- Quand tu vas déménager, penses-tu l'apporter?
- De quoi parles-tu, Alex?
- De ta fenêtre.
- Drôle!

Alex se jeta sur le lit de son meilleur ami, les bras derrière la tête, jambes croisées et sourire aux lèvres.

- Me voici devant monsieur le psychologue Patrice Lanctôt.
- Pas encore.
- Presque.
- On peut dire.

Patrice examina son ami et vérifia si l'enveloppe n'était pas visible.

- Tu me sembles bizarre aujourd'hui, dit Patrice.
- Imagine-toi que je suis en amour.
- Pour une millième fois!
- Non, une centième, mais cette fois c'est la bonne.
- Je la connais?
- Je devrais faire comme toi et ne rien dire.
- Tu exagères.

Alex se leva tout d'un coup et se plaça devant les photographies japonaises. Il les dévisageait comme si c'était la première fois de sa vie qu'il les remarquait. De son doigt, il pointait des personnes tout en demandant à Patrice des explications.

- Je ne les connais pas, répondit celui qui regardait dehors.
- Pourquoi tu conserves ces photos si tu ne les connais pas?
- Pour la même raison que tu laisses tes blondes quand tu commences à les connaître.
- Oh! monsieur fait son psychologue.
- Pas du tout, Alex. Je me moque.

Les deux amis se chamaillèrent un peu avant de s'asseoir.
Alex a le même âge que Patrice mais pas sérieux pour deux sous. Il a terminé son secondaire 5 de peine et de misère, a été refusé au CEGEP et travaille depuis toujours pour son père dans un petit garage spécialisé en mécanique générale. Ce travail lui convient parfaitement parce qu'il peut y être quand il veut et c'est surtout en soirée qu'il veut. Il aime être dans son garage quand il n'y a plus personne et faire les tâches à son rythme.
Il a toujours été le plus grand ami de Patrice et cela remonte à la maternelle. Ils ont toujours pris l'autobus scolaire ensemble. Ils ont fait leurs devoirs (enfin Patrice les faisait, Alex les retranscrivait) soit chez l'un ou chez l'autre. Ils habitent à cinq minutes à pied. Ils n'ont absolument pas les mêmes goûts mais s'entendent à merveille.
La camionnette blanche de Patrice a toujours été réparée et entretenue par Alex; les lettres d'amour d'Alex à ses multiples blondes écrites par Patrice assis devant sa fenêtre de chambre. Celles du printemps étaient les plus belles, remplies des odeurs du lilas qui grimpait à hauteur de la fenêtre de Patrice.
C'est certainement avec son meilleur ami que Patrice a appris l'écoute des problèmes de coeur mais jamais il ne lui donnait de conseils. Pourtant Alex, il en avait eu des problèmes de coeur.

- J'aurai une semaine chargée mais je songe à partir en vacances après mes examens à l'université.
- Tu ne devais pas attendre en juillet?
- J'ai changé d'idée, répondit Patrice.
- Comment, j'ai changé d'idée? Et moi, j'ai placé mes vacances à la fin de juillet parce qu'on devait partir ensemble.

Patrice se taisait. On ne lisait pas grand chose dans ses yeux, mais il s'y dégageait une envie de partir vers quelque part et Alex n'y était pas.

- Si c'est à cause de ma blonde, ça peut s'arranger.
- Non, Alex. J'ai comme besoin de partir seul.
- Si la camionnette déraille, que feras-tu?
- La réparer, Alex, la réparer.
- Voyons. Tu me caches des affaires.

On entendait de la cuisine les bruits sourds d'une conversation. Les mots ne parvenaient pas jusqu'à la chambre de Patrice mais un bourdonnement continu allait et venait d'une personne à une autre.

- Je ne te cache rien, Alex.
- Un rêve. Ça fait je ne sais plus combien d'années qu'on part en vacances ensemble et là, parce que monsieur est psychologue, eh! bien le mécanicien peut aller se faire voir.
- Ce n'est absolument pas ça. Je ne pars même pas avec Caroline.
- Ça c'est fort. Tu pars en autobus en plus?

Patrice sentait qu'il avait tout dit. Il souhaitait qu'Alex s'en aille afin qu'il puisse se décider à attaquer l'enveloppe qui paraissait vieille de vingt-cinq ans.

- Espèce de bouddha, dit Alex.

Pour la première fois depuis très longtemps, Alex utilisa cette expression. Quand ils étaient jeunes et que Patrice faisait enrager son ami, celui-ci se choquait tellement qu'il voulait le frapper. Au lieu de laisser aller sa violence, il le traitait de bouddha sans trop savoir pourquoi. À cause des toiles dans la chambre de Patrice, sans doute.

- Sais-tu ce que veut dire bouddha, Alex?
- Une tête de mule comme toi.
- Non. Celui qui s'éveille à la connaissance parfaite de la vérité.
- Excusez.

Alex ne réussissait jamais à avoir le dernier mot sur son ami. Cela le rendait furieux mais il ne pouvait pas non plus se résigner à le perdre. Il savait que si Patrice avait décidé que les vacances de cette année seraient différentes de celles des autres années, eh! bien c'est ainsi que ça allait se passer.

- Ça va dans ta tête?
- Parfaitement, répondit Patrice alors qu'Alex le quittait.

Dans la cuisine, les parents Lanctôt discutaient autour d'une tasse de café. Alex les salua, oublia de caresser le chien qui fit un court grognement par dépit et, une fois dehors, jeta un coup d'oeil à la camionnette comme s'il allait y trouver un indice du coup de tête de Patrice.


- Il a toujours été comme ça, tu le sais bien.
- Oui, mais... c'est normal, il me semble, de souhaiter connaître ses parents, je veux dire ses vrais parents. Lui, en vingt-cinq ans, il ne nous en a jamais parlé.
- Tu le sais, Patrice n'aime pas parler de ses affaires. Il est secret. Rappelle-toi, toi sa propre mère adoptive, combien de fois tu as voulu le faire parler et il te disait toujours que tout était correct.

Madame Lanctôt écoutait son mari, les yeux au plafond essayant de lire à travers le plancher dans la chambre de son fils adoptif.
Ils entendirent démarrer l'automobile d'Alex. La porte de Patrice s'ouvrit et il se pointa dans la cuisine, l'enveloppe sous le bras.

- J'ai une entrevue lundi prochain, deux examens la même journée et ensuite je compte prendre quelques jours de congé.
- Alex part avec toi? questionna sa mère.
- Non, ses vacances sont en juillet.
- Où songes-tu aller?
- Ne soyez pas inquiets, je ne crois partir longtemps ni trop loin.

Et il sortit. La comionnette démarra. Le silence revint.

- Je te fais un autre café, mon mari?
- On a oublié de lui demander si Caroline...
- Ce n'est pas de nos affaires, voyons. Il a son enveloppe, maintenant.
- Il ne sera pas déçu, j'espère.

Patrice glissa son vieux cahier dans l'envelope. Il laissait ce vieux cahier à jaquette de cuir noir dans le coffre à gants de la camionnette depuis que son père adoptif la lui avait donnée. Cela remontait à ses débuts au CEGEP. Auparavant, ce vieux cahier, il le rangeait dans sa chambre... mais il est important de signaler qu'il y a eu plusieurs exemplaires. Une fois rempli, les pages toutes barbouillées, il le brûlait pour le remplacer par un autre qu'il revêtait de la même jaquette en cuir. Il ne regrettait pas les autres, il vivait avec celui-ci et cela jusqu'au prochain.
La maison des parents adoptifs de Patrice est située tout près d'une voie de chemin de fer. Une petite route longe les rails s'arrêtant un kilomètre plus loin tout près d'un ruisseau. Souvent Patrice s'y rendait soit pour étudier ou écrire.
Les premières fois, lorsque ce cahier était un journal d'adolescent, il notait ses états d'âme, ses peines d'amour et ses nombreuses réflexions; maintenant ce sont des photos, des dessins, des notes, des adresses, des dates qui y sont contenus. Patrice semblait facilement s'y retrouver.
Après avoir vidé l'enveloppe remise par sa mère, classé papiers et autres documents, il se leva pour examiner le tout silencieusement.

- Partir d'Expo'67, du moins ce qui en reste. Pourquoi ne m'a-t-elle pas appelé Robert? Je suis né pourtant le 8 mai 1968. Est-elle restée ici? L'enveloppe ne contient pas assez d'informations sur elle, sa famille. Pourquoi n'est-elle pas rentrée au Japon pour accoucher? Sa famille ne le voulait pas? C'est ça, il faut que je parte d'Expo'67, ensuite Toronto et me diriger vers Vancouver. Faire le même trajet qu'elle mais à l'inverse. Il y a tellement de trous dans tout cela, tellement de moments vides. Qui pourrait m'aider?

Patrice tenait dans la main un médaillon accroché à une courte chaîne en or. Il devait avoir certainement plusieurs années mais semblait être demeuré intact. Entre ses doigts, Patrice le passait d'une main à l'autre y cherchant des explications, un sens. Que de questions fusaient dans son cerveau à une vitesse inouie!

- L'avait-elle à son cou lorsque je suis né?

Une lettre provenant d'un orphelinat datant de mai 1968 et sur laquelle il pouvait lire: "Né de père inconnu." Pourquoi n'avait-il jamais demandé à sa mère ou à son père d'explications sur son arrivée à Saint-Camille? Ce qu'il savait était tout simple: sa mère, japonaise, l'avait mis au monde dans un hôpital de Montréal et ne pouvant le garder, pour des raisons obscures, l'avait remis à un service d'adoption. Ses parents adoptifs semblaient n'avoir jamais rencontré cette jeune Japonaise, n'ont rien su d'elle et de son histoire. Ils n'avaient qu'un seul mandat: élever cet enfant comme un des leurs.
Sauf le médaillon, cette enveloppe n'apportait pas d'éléments nouveaux à Patrice. Au fond de lui-même, est-ce parce qu'il craignait de ne pas avoir de réponses aux questions qu'il allait poser qu'il n'en posait pas? Serait-ce par crainte de souffrir d'absence, d'abandon qu'il n'a jamais cherché les origines de cette mère et les siennes tout à la fois? Voulait-il être le moins différent possible des autres? Il y avait assez de ce visage qui le distinguait. Il y avait assez de ce caractère renfermé si contrastant avec les enfants Lanctôt enjoués et actifs.
Patrice entendait tout ce qu'on disait de lui, de ce jeune garçon plus petit que les autres: comme il est intelligent, vif d'esprit mais si renfermé. Un professuer de géographie, alors qu'il était en troisième secondaire, disait de lui qu'il possédait un tempérament oriental.
Aujourd'hui, en cette fin avril 1993, à quelques jours de ses vingt-cinq ans, il venait de terminer son cours en psychologie, un dernier stage préparatoire; il ne lui restait que deux examens pour obtenir sa licence de psychologue... mais un psychologue qui commençait à peine à se connaître.
Devant lui, se dressaient trop peu d'indices sur ses origines. Dans le fond, ce qui était en lui depuis toujours et qu'il taisait, ce besoin de savoir qui était cette mère lui laissait dans le corps, le coeur et le cerveau un coktail de différences difficile à comprendre.

- J'ai comme l'impression qu'en voulant la chercher, je me cherche moi-même. Alex se moquerait bien de cela si je lui en parlais.

Il remit tous les papiers et objets dans l'enveloppe avec son vieux cahier à jaquette de cuir noir, monta dans la camionnette blanche: demi-tour et retour à la maison.
En route, il remarqua une vieille voiture stationnée près de sa demeure. Il n'y fit guère attention mais lorsqu'elle démarra promptement, à quelque cent mètres de lui, de petites pierres éclaboussèrent la camionnette.

- La vitesse tue!

En entrant, madame Lanctôt lui dit que le centre d'accueil Jacques-Cartier venait de téléphoner lui demandant de les rejoindre le plus rapidement possible.
Patrice parla à Christian, l'éducateur en fonction dans l'unité de vie où il venait de passer six mois de stage.

- C'est arrivé cet après-midi.
- Pourtant, lorsque je suis parti, Éric semblait calme et suivait le groupe sans rouspéter, continua Patrice.
- C'est après le match de hockey-balle qu'il a fugué.
- Seul?
- Toujours, comme à son habitude.

La nouvelle préoccupait Patrice. Avait-il été correct avec Éric alors que celui-ci tentait de lui parler? Il remettait en question son écoute. Le fugueur s'était-il senti abandonné par quelqu'un qui partait et lui portait si peu attention?
Toutes ces questions voltigeaient dans sa tête.

- Es-tu là, Patrice?
- Oui, oui, j'écoute.
- Je dois mettre la police à ses trousses. En liberté, Éric a très peu de contrôle et pourrait faire des folies inimaginables. Il faut absolument le retrouver vite sinon, on ne sait pas ce qu'il fera. C'est un "tof", je veux dire un dur de dur.
- J'ai vu dans son dossier que les armes à feu ne l'intimident pas.
- Comme ça, Patrice, pas d'éléments de ton côté?
- Je lui ai parlé avant de partir mais rien ne laissait présager un tel acte.
- Merci. Oh! oui, je fais parvenir le rapport de ton stage à l'université dès la semaine prochaine. Tu as été vraiment excellent. À bientôt.
- Merci à vous.

Patrice déposa le téléphone.

- Ce métier est décourageant. Être continuellement présent autant physiquement que moralement.
- Est-ce que tu me parles, Patrice, reprit madame Lanctôt qui achevait la vaisselle.
- Je me disais que le travail d'un éducateur de centre d'accueil, c'est pénible.

Patrice prit siège à la table et appela le chien qui bondit vers lui.

- Veux-tu manger?
- Non merci, répondit-il tout en flattant la bête qui ne demandait pas mieux. J'ai lu les documents dans l'enveloppe.

Madame Lanctôt parut mal à l'aise et se concentra sur son travail. Elle ne voulait pas elle-même lancer la discussion de peur que le tout s'écrasa lamentablement comme Patrice, un spécialiste dans le genre, aurait pu le faire.

- Tu l'as déjà rencontrée? risqua Patrice tout concentré à caresser le chien qui n'avait pas de nom.
- Jamais. Seulement la travailleuse sociale qui est venue te reconduire ici alors que tu avais deux semaines. Elle nous demandait des nouvelles... comment elle s'appelait déjà cette travailleuse sociale?... Ah! oui, madame Beaudoin. Elle commençait à travailler, c'était la première fois qu'elle s'occupait d'un enfant à adopter.
- Ma mère n'a jamais écrit, n'a jamais voulu savoir où j'étais?

Madame Lanctôt s'essyait les mains dans un tablier à carreaux blancs et rouges, du même matériel que les rideaux de la cuisine. Elle s'approcha de son fils adoptif indiquant du même coup au chien qu'il devait retourner dans son coin.

- Tu es arrivé vers la fin du mois de mai... non, plutôt au milieu du mois. Je me souviens que ton père suivait les nouvelles qui venaient de France parce que les étudiants se révoltaient. Il en a parlé avec la travailleuse sociale Beaudoin parce qu'il ne comprenait pas comme il faut pourquoi des étudiants pouvaient faire la grève étant donné qu'ils ne travaillaient même pas, d'après lui.
- Il y a longtemps qu'elle a quitté le dossier cette travailleuse sociale?
- Tu sais Patrice, toutes les lois ont pas mal changé depuis 1968. Quand tu es entré au secondaire, elle n'est plus revenue après. Elle envoyait des lettres que j'ai toutes placées dans l'enveloppe. Je suis certaine que tout y est. Ça parle pas beaucoup ces personnes-là et quand elles parlent, c'est pas sûr qu'on comprend tout.
- Jamais de nouvelles de ma mère?

Madame Lanctôt ne répondit pas, se sécha les yeux avec le linge à vaisselle tout en disant qu'elle aurait tellement aimé posséder un lave-vaisselle mais que maintenant elle s'y était fait, que c'était plus utile.
Patrice se leva, passa une main rapide dans le cou de sa mère adoptive et monta vers son refuge. Le chien soupira dans son coin...

vendredi 6 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*2)



Chapitre 1
Les études...terminées!





- Hé! le Jap.
- Tu connais mon nom Éric, alors utilise-le.
- Fais pas ton petit éducateur ici, t'es rien qu'en stage.
- Ce n'est pas une raison pour ne pas m'appeler par mon nom, reprit Patrice, fixant le garçon de seize ans droit dans les yeux.

Patrice avait un regard coupant, celui qui tranche et arrête les discussions inutiles. Ses yeux bridés, bleus comme le firmament, avaient la froideur de l'acier. Lorsqu'il scrutait quelqu'un, ce dernier ne pouvait le dévisager longtemps sans ressentir ce côté glacial et distant qui l'habitait.
- Je termine mon stage aujourd'hui, Éric. J'aimerais garder un bon souvenir de toi.
- Tu retournes à l'université?
- Le temps de deux ou trois examens, ensuite j'ai complètement fini.
- T'es bien courageux!
- Pourquoi dis-tu cela? demanda Patrice en ramassant ses livres et ses notes restés sur la table.

Le local où se trouvait l'adolescent puait la cigarette. C'est un peu une des caractéristiques des centres d'accueil; à croire que les jeunes pensionnaires n'ont pas autre chose à faire que de fumer et d'attendre.

- Jamais je ne ferai de longues études, reprit l'adolescent en tentant de chiper un cahier que Patrice venait de placer dans son sac.
- Tu ne touches pas à cela.
- C'est si précieux?

Patrice regardait Éric avec un air à la fois compréhensif et déterminé.

- Qu'est-ce qui t'empêche de faire de longues études et de vouloir réussir dans la vie?
- Réussir dans la vie, réussir dans la vie, vous n'avez que cela dans la tête, vous autres, les adultes.
Et pourtant Patrice n'avait pas que cela dans la tête. Que non!

- C'est ce que tu penses, Éric. Un jour tu verras bien que les études peuvent te libérer de bien des emprises.
- Veux-tu que je pleure avec ça?

Patrice le regardait et avait une certaine difficulté à se reconnaître en lui. Pourtant, une dizaine d'années tout au plus les séparaient.

- Moi, ma vie est comme déjà toute tracée.

Patrice l'écoutait mais semblait avoir la tête ailleurs. Est-ce possible qu'à seize ans la vie nous soit toute tracée? Et lui, sa vie n'était-elle pas déjà dessinée depuis ce mois de mai 1968, un an après l'Exposition internationale de Montréal de 1967?

- Que veux-tu dire? reprit Patrice, revenant de sa courte rêverie.
- De toute manière, personne ne s'intéresse vraiment à qui je suis.
- Tu dis cela pour que je ne parte pas tout de suite.
- T'es pas pareil aux autres, Patrice. Je te trouve différent des autres.
- On est tous différents, à notre manière.

Éric essayait de voir à l'intérieur du sac de Patrice ce cahier qui semblait aussi âgé que son propriétaire.

- C'est quoi ton cahier que tu caches?
- Je ne cache rien, Éric.
- Alors, montre-moi ton vieux cachier, le Jap.
- Je t'ai dit de m'appeler par mon nom, sinon...
- Tu vas m'envoyer au trou?
- ...je pars tout de suite.

L'atmosphère devint tendue. Éric réussissait toujours, en frappant au bon endroit, à faire grimper les éducateurs ou les stagiaires. Et avec une précision remarquable!

- C'est un vieux cahier que je traîne toujours avec moi, reprit Patrice avec une espèce de nostalgie dans les yeux.
- Des souvenirs?
- Tu as le don de ne pas te mêler de tes affaires?
- Quand t'as pas d'affaires à toi, tu t'occupes des affaires des autres. Ça remplit le temps.
- Tu devrais peut-être, justement, t'occuper de tes affaires.
- Chaque fois que j'en parle, le psychologue vomit.

Patrice se sentait pris. Allait-il continuer cette conversation même si son quart était terminé? Il avait la vague impression que s'il creusait avec Éric c'est un peu en lui-même qu'il piocherait.
Devant ses yeux couraient une foule d'images, à la fois réelles et irréelles. Il se revoyait dans sa chambre, cette pièce fermée à tout le monde et cela depuis sa tendre enfance. La seule pièce où il pouvait ouvrir ce vieux cahier. Où il poyvait regarder par la fenêtre en cherchant le Pacifique.

- Est-ce que tu désires me parler ou me faire vomir aussi? demanda Patrice en essayant de voir dans les yeux de ce jeune garçon sans famille et sans avenir, une lueur de vérité et non ces continuelles luttes de pouvoir.
- Je trouve ça triste que tu partes. Je commençais à m'habituer à toi.
- C'est un peu le temps. Ça fait six mois que je suis en stage ici.
- Je dis pas ça pour faire téteux, dit Éric qui s'allumait une cigarette.

Ce stage, le dernier dans sa vie d'étudiant en psychologie, avait été le plus difficile pour Patrice et, à la fois, le meilleur. Les autres l'avaient un peu ennuyé: que ce soit celui auprès des personnes âgées dans un centre ultra spécialisé; que ce soit celui auprès des déficients mentaux où parfois certaines personnes, pour rire, lui demandaient s'il était un trisomique 21, à cause de ses yeux.

- Alors, tu le dis pourquoi?

Patrice regardait Éric droit dans les yeux avec toute la sincérité dont il sentait capable.

- Je te trouve différent des autres.

Combien de fois avait-il entendu cela, d'aussi loin que ses souvenirs pouvaient retourner? Même son meilleur ami, Alex, revenait là-dessus parfois. Il ne voulait pas tout revoir dans sa tête alors qu'Éric semblait sur le point de lui faire une confidence, mais il ne pouvait s'empêcher de se remémorer son temps à l'école primaire.

- C'est pas juste dans ta face, je veux dire différent dans ta manière de penser.

Éric parlait lentement, entrecoupant ses paroles d'une bouffée de cigarette. Et Patrice se retrouvait à l'école secondaire, où il avait réussi facilement jusqu'en secondaire 5, où il avait rencontré des filles qui l'avaient aimé, d'autres qui s'étaient moquées de lui. Dans cette polyvalente, où il devint l'un des meilleurs joueurs de hockey sauf en deuxième secondaire alors qu'il sortait avec Valérie. D'ailleurs, cette fille l'avait plutôt éloigné de tout cette année-là...

- M'écoutes-tu, Patrice?
- Excuse-moi, j'étais parti.
- Où?
- Je ne sais pas trop.
- Dans ton vieux cahier?

Pendant qu'Éric vidait son sac - certains traînent des sacs d'autres des cahiers - Patrice se retrouvait au bal des sortants, dernier été avant le CEGEP. Cette soirée un peu spéciale au cours de laquelle Alex lui avait présenté Jennifer. Il s'était surtout demandé comment il se faisait qu'un prénom puisse avoir autant de charme et d'autres en être totalement privé. Cette Jennifer fut pour lui la révélation de son été. Il ne cessait de lui dire à quel point il était amoureux de son prénom.

- C'est comme ça que tout a commencé...

Éric venait-il de finir son histoire? Patrice brassait-il ses pensées depuis longtemps? Voyait-il cette ferme immense devant ses yeux comme une bouée de sauvetage ou une prison?
Pourtant, il n'avait rien à reprocher à ses parents adoptifs. Ils avaient toujours été corrects avec lui. C'est vrai que, de son côté, jamais il n'avait refusé de faire les travaux agricoles que monsieur et madame Lanctôt lui demandaient de faire.

- Pourtant ce n'est pas de ma faute si ma mère a toujours...
- Qu'est-ce que tu dis au sujet de ta mère? coupa Patrice ramené à la réalité par les dernières paroles d'Éric.
- Je n'ai rien dit encore. On dirait que tu m'écoutes par petits bouts.

Physiquement, Patrice est fort et toutes les heures passées aux travaux extérieurs l'on rendu encore plus solide. À son entrée à l'université, ses parents adoptifs lui dire qu'il pouvait donner du temps sur la ferme mais sur une base volontaire. Ses frères, ayant moins de talent que lui et aucun intérêt pour les études, prendraient la relève.

- Ça n'a jamais bien marché entre mon père et ma mère. D'ailleurs, je ne me souviens plus de lui.
- Tu lui en veux pour cela? demanda Patrice instantanément.

Il lui était facile de suivre une conversation et penser à autre chose. Il avait développé cette habileté très jeune. Un ancien professeur disait de lui qu'il méditait tout en faisant ses travaux.

- Je ne leur en veux pas mais...
- Mais quoi?
- Ce n'est pas de mes parents que jeu veux parler, dit Éric, c'estde moi.
- Parfois en parlant d'eux, on parle de soi.
- Que veux-tu dire?
- Rien. Continue.
- Ça t'intéresse vraiment?

Un éducateur, entrant dans la pièce, annonça que l'activité hockey-balle commencerait dans quelques minutes. Son regard se dirigea vers le stagiaire et le pensionnaire:
- Éric, vas-tu jouer?

Celui-ci ne répondit pas, se leva et se dirigea vers la sortie en saluant Patrice.

- Difficile ce gars-là, dit Christian, un éducateur nouvellement embauché par le Centre Jacques-Cartier, un centre sécuritaire, en fait le plus sécuritaire qui puisse exister à Montréal.

- Je ramasse mes affaires et je salue tout le monde avant de partir.

Patrice quitta le centre d'accueil pour retrouver sa camionnette blanche dans le stationnement. Jetant un dernier regard derrière lui, il croisa Éric qui courait vers la patinoire. Le soleil chaud du mois d'avril avait rendu la patinoire impraticable pour le hockey sur glace mais la terre assez sèche pour y jouer avec une balle.

- Salut Patrice! Oublie pas ton vieux cahier!
- Vite les gars, dit Christian au groupe tout en saluant Patrice de loin.

Il monta dans sa camionnette. La journée était belle et sentait le printemps.

- Je me demande comment c'était la journée d'ouverture d'Expo'67? Et il démarra.

Sur le pont Jacques-Cartier, il vit les îles. Ses yeux ne poiuvaient les quitter. Son regard cherchait quelque chose qu'il y aurait perdu. À chaque fois qu'il y passait, et cela maintenant depuis près de cinq ans, Patrice ne cessait de scruter du côté des pavillons encore existants d'Expo'67, de la Ronde et du fleuve qui longe cet emplacement où des millions de personnes y découvrirent les diverses cultures du monde. L'ambiance y était vivace pour ne pas dire unique. Les gens semblaient oublier la guerre, les problèmes sociaux et envisageaient les années '70 avec optimisme.

Patrice arriva chez lui. Madame Lanctôt, sa mère adoptive, regardait au loin, droite sur son balcon.

- Qu'est-ce que tu cherches? lui demanda Patrice, son sac à l'épaule.
- Ça y est? C'est fini le stage?
- Encore deux examens et je pourrai dire que c'est complètement fini.
- Il me semble te voir partir pour la maternelle. Près de la route, tu attendais l'autobus. Si petit mais décidé, rien ne te faisait peur. Et là je te vois revenir, les études finies. Psychologue!
- Pas encore, mère.
- Mais c'est tout comme, voyons.
- Sont-ils aux champs?

Patrice jeta lui aussi les yeux dans la même direction, au loin vers le bois.

- Depuis le matin. Ils ne sont pas montés dîner. Tu as reçu un coup de téléphone.
- Alex?
- Non, quelqu'un que je ne connais pas. Le numéro est sur ta porte de chambre.

Montant l'escalier quatre à quatre, Patrice arriva tout de suite en haut. Sa chambre, à l'étage, ressemblait à un grenier. Une fenêtre donnait sur le soleil levant. En hiver, c'était blanc et immobile. En été, vert et seule la forêt à l'horizon lui cachait le bout du monde.

- Je ne connais pas ce numéro.

Dans cette chambre, son petit monde comme le disait sa mère adoptive, c'était beaucoup le Japon reconstitué. Du moins tout ce qu'il en savait par ses lectures et ses recherches.
En y entrant, un tatami sur une grande partie de la surface du plancher jusqu'à une petite table en rotin près de son lit où reposait un livre de Mishima s'intitulant "Le marin rejeté par la mer". Au mur, un immense drapeau blanc au cercle rouge en plein centre. Les autres étaient remplis de photographies et de toiles représentant ce pays qui lui paraissait tatoué dans la figure.

- Ici Patrice Lanctôt, je retourne votre appel.

À l'autre bout de la ligne, le directeur d'une école spécialisée pour enfants présentant des troubles de la conduite et du comportement lui annonçait que sa candidature avait été retenue et que s'il désirait passer une entrevue pour le poste de psychologue, on l'attendait. Qu'il pourrait même commencer au début du mois de mai si tout allait bien.

- Merci monsieur. Je vais me rendre à l'entrevue mais j'aime autant vous dire tout de suite que je ne compte pas travailler avant le mois de septembre. Vous savez, après toutes ces études, je souhaite prendre un peu de congé durant l'été
- Comme vous le voulez, mais nous vous attendons pour l'entrevue au début de la semaine prochaine. Lundi, treize heures pour être plus précis.
- Merci. Comptez sur moi, je serai présent.

Au moment où il déposait l'appareil, on frappa à la porte. Sa mère adoptive entra, une grande enveloppe à la main, enveloppe qui semblait avoir été tenue cachée depuis fort longtemps.

- Patrice, ça fait longtemps que j'attends ce moment.

Comme il lui arrivait souvent, Patrice écoutait alors que sa pensée partait, il ne savait trop où. Sa mère, nerveuse, la lui tendit.

- Je me demande Patrice pourquoi tu ne nous a jamais posé de questions sur tes origines?

Il était droit debout, face à la fenêtre. La vitre lui reflétait son image alors qu'il poussait son regard le plus loin vers l'horizon.

- J'étais inquiète lorsque tu nous es arrivé. Je me demandais ce que serait la vie avec un enfant adopté. Ce que serait ta vie. Mais tout s'est bien passé. Tu ne nous as jamais donné de troubles. Tu as toujours bien réussi à l'école, dans les meilleures classes. Tu es devenu pour nous un garçon modèle. Bien adapté dans notre famille qui est devenue la tienne. Tes frères et tes soeurs, tu les as toujours aimés et eux aussi...

Les paroles de madame Lanctôt s'éloignaient de lui bien qu'elles fussent gentilles. Malgré le fait que ses parents adoptifs l'aient toujours trouvé distant et un peu froid, ils avaient agi avec lui comme s'il était leur fils. En aucune occasion quelqu'un de la famille n'avait fait mention de la différence, celle qui se voyait de plus en plus en vieillissant. Il n'avait rien des Lanctôt.

- ...tu as fait de belles études, tu nous as toujours aidé sur la ferme même si cela n'était pas nécessairement...

Patrice était à deux places à la fois: dans sa chambre, à écouter cette femme, qui, toute sa vie, avait agi en mère suppléante et au bout de son regard, là où des idées défilaient sans qu'il ne les comprenne. Ne les saisirait-il peut-être jamais?

- ...souvent je me suis demandé si tes études en psychologie ce n'était pas une manière d'essayer de comprendre...

Patrice se tourna vers sa mère adoptive et lui dit:
- J'ai reçu une proposition d'emploi dans une école spécialisée. L'entrevue est la semaine prochaine et si tout va bien, je pourrais commencer à travailler au mois de mai.
- Je suis fière de toi.
- Mais je pense prendre un peu de vacances.
- Excellente idée! Ton père va certainement te dire la même chose. Tes frères semblent décidés à s'installer, comme ça tu ne te sentiras plus obligé de donner un coup de main.
- S'installer!
- Je veux dire prendre la relève.

Patrice reprit place à la fenêtre. À ses pieds, il voyait la camionnette blanche avec laquelle il avait si souvent voyagé.

- C'est pour toi.
- Pourquoi me remettre cette enveloppe aujourd'hui?
- Parce que tu ne l'as jamais demandée.
- Qu'est-ce qu'il y a dedans?
- Tu verras par toi-même.

Madame Lanctôt quitta la chambre. Elle a toujours eu beaucoup de difficulté à discuter avec son fils adoptif. La différence entre lui et ses propres enfants était trop grande pour qu'elle réussisse à bien saisir ce garçon si doux, si calme et si intérieur. Combien de fois l'a-t-elle imaginé malheureux parce qu'il ne disait pas tout haut ce qui se passait tout bas.
Son mari aimait Patrice car il était costaud et que le travail ne lui répugnait pas. Jamais il ne critiquait, était toujours le premier à répondre à ce qu'on demandait. Ce n'était pas évident de se lever tôt le matin, d'aller à l'étable et répéter le même scénario au retour de l'école.
Ses frères et soeurs avaient pour Patrice ce respect que l'on porte à une personne de passage, celle qui pourrait nous quitter du jour au lendemain. Petits, il n'y avait aucune différence entre eux mais une fois l'école entreprise, les questions des autres avaient rendu frères et soeurs plus distants face à cet étranger venu on ne savait d'où.

- J'oubliais, dit madame Lanctôt avant de sortir, Alex est passé sur l'heure du dîner. Il reviendra cet après-midi.
- Merci.

La porte se referma. Patrice, l'enveloppe à la main, restait debout, immobile, le regard vers la fin du monde. Il se mit à repenser à Éric et se dit qu'il n'avait pas été de la meilleure écoute.

- C'est beau pour un psychologue! Ne pas écouter quelqu'un qui se confie à lui.

Il s'étendit sur le lit. L'enveloppe tomba par terre.

mercredi 4 avril 2007

Le cent soixante-deuxième saut de crapaud (*1)

En 1994, enseignant dans une école secondaire de la rive sud de Montréal, j'ai publié, avec un groupe d'élèves, un roman jeunesse qui porte le titre de UN DOUBLE EXIL. Je remarque qu'il ne m'en reste qu'un seul exemplaire et pour ne pas le perdre, je vous le propose aujourd'hui à raison d'un chapitre par jour. L'histoire débutera demain. Pour aujourd'hui, vous aurez droit à la présentation de même qu'au résumé de l'histoire.


PRÉSENTATION


Vous avez entre les mains un roman collectif: l'oeuvre d'une vingtaine d'élèves du groupe 31, achevant en juin 1994 leur dernière année dans un groupe à cheminement particulier.
Entre octobre 1993 et la fin de l'année, ils ont relevé le défi d'écrire un roman d'aventures avec leur enseignant. Et ce fut toute une aventure... Je ne veux pas expliquer ici notre démarche, ressasser nos problèmes, répéter nos hésitations, remâcher nos arguments faisant qu'un jour on avançait, le lendemain, on s'immobilisait et qu'une semaine après, on partait pour la gloire.
Seulement vous dire qu'UN DOUBLE EXIL, c'est le résultat de l'élaboration d'idées divergentes en route, bon gré mal gré, vers la cohérence. Aussi, une image de ce groupe qui partagea durant trois années - fort longues selon certains - les hauts et les bas de sa vie scolaire.
Tout comme Patrice et Alex, personnages du roman, les élèves du groupe 31 risquent de demeurer unis par des liens indéfectibles dont j'espère ce roman sera un symbole tangible.
À la lecture de ce récit, vous verrez que le pont, l'exil et la volonté inébranlable d'arriver à l'autre bout du pays sont des symboles gravés entre les lignes. Ils s'apparentent bien aux élèves: le pont, cet ouvrage qui relie des obstacles; l'exil, cette impression de bannissement ressentie par les élèves à l'intérieur de l'école et finalement cette volonté arrimée profondément au fond du coeur qu'ils pouvaient franchir les difficultés et accoster au port de la réussite.
UN DOUBLE EXIL, roman de l'identité; celle d'individus qui auront su, à leur rythme et à leur manière, dire et écrire le cheminement entre la pensée et le mot.
S'il fallait saisir un message de cette expérience et chercher à le partager, permettez-moi de suggérer qu'au-delà des quatre cents pages qui furent écrites par les élèves, les heures à discuter sur un chapitre ou une péripétie, la quasi certitude parfois que tout allait nulle part, l'important restera toujours qu'à partir d'une idée, ils auront fait vivre des personnages et les auront placés dans des situations vraisemblables.
Et que d'une certaine façon, les élèves seront peut-être revenus de leur propre exil.



RÉSUMÉ

Patrice Lanctôt aurait pu, aurait dû s,appeler Gansou. Sa mère, une mystérieuse Japonaise, est arrivée au Canada en 1967 afin de visiter l'Exposition universelle de Montréal. Elle ne se doutait jamais que son périple de Vancouver à la rue Hochelaga, en passant par Toronto, allait devenir le chemin de croix de son fils... vingt-cinq ans plus tard.

En effet, ce fils en exil, achève des études en psychologie. Le roman débute alors qu'il vient tout juste d'achever son dernier stage. Celui-ci aura des répercussions significatives sur lui-même et sur les recherches qu'il décide d'entreprendre afin de retrouver cette inconnue. Le samouraï de Saint-Camille part en cavale...

Sa route sera remplie d'embûches, tout comme celle de cette mère énigmatique, doublement exilée. Il partagera périodiquement son temps entre un jeune fugueur, qu'il connaîtra de mieux en mieux, une histoire abracadabrante devant éclater à Toronto, et les nombreuses enquêtes le menant à celle qui le laissa dans une famille d'adoption dès sa naissance.

Cette quête, car il s'agit de cela, le poussera au bout de lui-même... et du pays. Que trouvera-t-il? Qu'apprendra-t-il? Que saurons-nous?

Un roman d'aventures où se mêlent à l'exil, à la fois l'identité et la solidarité. Et vous aurez le choix de voyager en camionnette ou en Shelby 1984.

Et voilà, nous sommes maintenant prêts pour cette histoire que vous pourrez suivre chapitre par chapitre au cours des prochains jours.


Bonne lecture.

samedi 31 mars 2007

Le cent soixante et unième saut de crapaud


Je tiens parole. D'autres citations de Réjean Ducharme devaient venir, eh! bien les voici. Les premières furent principalement tirées de L'AVALÉÉE DES AVALÉS, celles d'aujourd'hui de LE NEZ QUI VOQUE.


" Quel est celui de ces deux pronoms démonstratifs qui est le meilleur: cela, ça? Si c'est "ça", ne n'est pas "cela" et si c'est "cela" ce n'est pas "ça". "


" J'ai besoin des hommes. Je rédige cette chronique pour les hommes comme ils écrivent des lettres à leur fiancée. Je leur écris parce que je ne peux pas leur parler, parce que j'ai peur de m'approcher d'eux pour leur parler. Près d'eux je suffoque, j'ai le vertige des gouffres. Si j'ai peur de leur adresser directement la parole, ce n'est pas parce que je suis timide, mais parce que je ne veux pas rester embourbé dans leurs glaisières profondes, dans leurs abîmes marécageux. J'écris mal et je suis assez vulgaire.Je m'en réjouis. Mes paroles mal tournées et outrageantes éloigneront de cette table, où des personnes imaginaires sont réunies pour entendre, les amateurs et les amatrices de fleurs de rhétorique."


" Le mépris de soi-même justifié est une maladie dont personne ne se relève."


" Mais, hier, avant de m'endormir, j'ai eu de graves pensées sur les idées, ou (au choix) de graves idées sur les pensées. Les voici! L'idée n'est aussi immobile, impuissante et docile qu'on le croit; elle agit, engendre et ordonne; elle travaille et comporte son propre dynamisme; elle marche et marche toute seule. De plus, à l'instant de sa conception, l'idée se dédouble; c'est-à-dire qu'aussitôt née, elle s'emploie à sa matérialisation et à la matérialisation de l'idée opposée. Elle tend à la fois vers les deux pôles; et si nous ne la jugeons pas, ne la freinons pas, elle nous emporte avec elle dans les deux sens. Mais, chez la plupart des civilisés, il s'opère automatiquement, à la prise de conscience de l'idée, un choix, une violente révolte contre l'une ou l'autre des deux impulsions qu'elle provoque; ils pensent qu'il est fou de se donner à la fois au nord et au sud, à la droite et à la gauche, à la lenteur et à la rapidité. Chez les autres, d'esprit plus jeune, plus pur, moins sclérosé, la possibilité d'une double action en sens contraire est parfaitement claire, saisissable, logique et comprise. Pourquoi, en plus de se mouvoir et d'émouvoir dans son sens, l'idée se meut-elle et émeut-elle aussi dans le sens contraire? Parce qu'il est de la nature de l'âme, volonté créatrice avide, de se représenter spontanément sous forme d'idées toutes les possibilités qu'offre un objet à son action et de les vouloir toutes réaliser par le fait même. L'âme ne peut pas ne pas vouloir ce qu'elle se représente: il n'y a pas d'involonté. Quand on ne veut pas, on ne fait que ne pas faire ce qu'on veut faire. Cette explication n'élucide rien. Par exemple, j'éprouve à la fois le besoin de voir Chateaugué et celui de lui dire d'aller se faire pendre ailleurs. Mais, ce sont choses subtiles pour des civilisés. Mais, on comprendra peut-être se je dis qu'on éprouve, sous l'effet de deux impulsions simultanées nées d'une même idée, le besoin de faire le bien et le besoin de faire le mal. Mes pensées sont tellement graves et subtiles! Il a tellement peur de n'être pas compris et apprécié! Suffit!"


" Il croit qu'aimer est un verbe d'action: il ne sait pas que c'est un verbe d'état."


" Il n'y a pas d'injustice sur terre. Tout ce que s'attire un un être bon et innocent, c'est le dégoût et, conséquemment, le désespoir. Tout ce qu'elle s'attire, ce sont des tentations de corruption et des tentations."


" La plupart de ceux qui lisent ont entre neuf et seize ans. Les autres, ceux qui lisent entre vingt et soixante ans, lisent parce qu'ils n'ont pas pu franchir le mur de la maturité; ils sont assis à l'ombre du mur de la maturité avec un livre sur les genoux et ils lisent."


" Connaît-on l'histoire des pommes pourries dans le panier des pommes pures? Les pommes pourries finirent par pourrifier toutes les pommes pures. Il n'y a que les maladies qui soient contagieuses. Les pommes pures ne purifissent jamais les pommes pourries. Bientôt, vous serez tous pourris. Allez dire aux architectes de bâtir moins de places des arts et plus d'hôpitaux pour pourris mentaux."


" Mais attendre n'est pas vivre."


" Quand on est sorti de l'enfance, il n'y a pas moyen d'aller quelque part sans s'écoeurer."


" Est-ce que tu as vu les oignons dans "additionnions"? As-tu vu les lions dans "appelions"? As-tu vu la pomme dans "appelons"?"


" L'amour, ce n'est pas quelque chose, c'est quelque part..."


" C'est ça, être adulte. Tout ce qui était plat se met à creuser des abîmes sous tes pas. Tout ce qui était léger se met à t'écraser. De l'ère des rires et des chagrins, tu passes à l'ère des délires et des désespoirs. Ta vie devient vaste comme toute la vie. C'est tout. C'est ça."


" Les larmes des uns sont sans effet sur les larmes des autres."


" On tend l'oreille et on entend les astres marcher. Ils ne font pas plus de bruit que les plus petits poissons du monde en nageant. C'est la joie."


" Je ne comprends rien. Ne rien comprendre, c'est décourageant, exaspérant, très exaspérant. Il n'y a rien de plus infranchissable que la confusion qui règne dans ma tête. C'est comme ne rien comprednre à l'école. C'est comme lire un poème hermétique."


" Souvent, on sent qu'on comprendrait, qu'on frôle, mais que la lumière qu'il y a en nous n'est pas tout à fait assez forte pour bien éclairer tout. On n'est pas tout à fait assez fort pour comprendre, et on le sent."


" Pour comprendre tout à fait une seule chose, il faut tout comprendre."


" Tout est pris ensemble dans la vie."


 


Comment ne pas aimer ce Ducharme, dont le silence inquiète...


À bientôt.

mercredi 28 mars 2007

Le cent soixantième saut de crapaud



Au surlendemain des élections, voici que le crapaud reçoit les résultats qui méritent, avouons-le, un instant d'attention.
J'avais demandé de voter majoritairement pour un gouvernement minoritaire. C'est fait.

J'avais prévu un gouvernement minoritaire dirigé par le parti libéral. C'est également fait.

Je prévoyais une opposition dirigée par le parti québécois et la balance du pouvoir entre les mains de l'action démocratique du Québec, ici c'est l'inverse qui arrive.

Mes deux/trois chefs qui formaient le centre gauche de mon indécision hésitante ne sont pas dans le décor: tout va.

Et maintenant? Une fois le peuple refermant sa bouche, se frottant les mains comme après une besogne bien faite, le diésel des autobus/autocars transformé en gaz à effet de serre, les bureaux de votation redevenus des écoles ou des salles de bingo, les gagnants ayant achevé leurs mercis, les perdants de décortiquer ce qui n'a pas fonctionné, les journalistes se préparant pour la prochaine - fédérale cette fois-ci - , ne reste qu'une seule question: et maintenant?

Le crapaud ne peut pas ne pas se la poser. Et dans mon langage, la meilleure façon d'y répondre est ce poème. Caché, recroquevillé dans le fond d'un cahier, il attendait l'instant propice pour apparaître. Peut-être est-ce le moment!


Le voici.




serons-nous encore?


- des -

constructeurs de déconstructions
transformateurs d’inachevé
finisseurs de commencements
écouteurs de silences
lanceurs de vides


ou encore?

-des-
sons écrits de la même manière
écoutés de la même façon
des âmes débusquées par le hurlement d’immenses cris muets


ou encore?


-ces-

oiseaux-cerfs-volants accrochés aux glissements d’une corde à linge
notes de musique sur une portée chantant roque comme des poulies
oiseaux en volée fonçant à travers les moutons de la mer


ou encore?

-les-

mères
sachant lire entre les mots
que des chiffres ressassés
qu’elles répètent à ces enfants qui les firent mamans
n’exprimant plus la qualité que la quantité



ou encore?

-une-

maison fraîche

que le vent emplit d’ombres dessinées sur les feuilles fouinant aux fenêtres


… nous ne serons peut-être

ou encore
que des espaces disconvenus
incompatibles
pliés sous vide


… l’amour n’est que de la nostalgie remise à jour…


À bientôt.

mercredi 21 mars 2007

Le cent cinquante-neuvième saut de crapaud




Il m'est arrivé souvent, au cours de mes lectures, de noter une idée, une phrase, parfois même un paragraphe de quelqu'un qui m'était illustrement inconnu. Dans ma paresse de crapaud, je ne suis pas allé plus loin que le nom et pas recherché qui se cachait derrière la citation. Ce matin, je vous en offre une petite quantité. Faites-moi savoir si vous connaissez ces personnages et je vous serai fort reconnaissant.

" Celui qui ne sait pas se fâcher est un sot, mais celui qui ne veut pas se fâcher est un sage." William Scarborough

" Qui n'a pas le contrôle de lui-même n'a pas la sagesse et qui n'a pas le contrôle de lui-même n'a pas le pouvoir de se concentrer; et s'il ne peut se concentrer il n'aura pas la paix. Et celui qui n'a pas la paix, comment parviendra-t-il au bonheur?" Bhagawadgita

" Les grandes découvertes sont dues à la réflexion personnelle s'exerçant sur un fonds de connaissances." Armand Danjoy

" Si vous ne savez pas où aller, vous arriverez probablement ailleurs." R.F. Mager

" Il est plus facile d'acheter un livre que de le lire, et plus facile de le lire que de le comprendre." William Osler

" Lorsque tout va bien dans ta vie, ne crains pas de dire: ... grâce à moi... Mais n'hésite pas à dire: ...mea culpa... lorsque tout va mal." Jean-Paul Carle

" L'Homme ne peut pas vivre sans feu, et l'on ne fait pas de feu sans brûler quelque chose." René Daumal

" Tant que nous n'avons pris conscience de ce qui est véritablement notre réalité, nos idéaux et nos finalités ne sont que la projection de nos insuffisances et de nos incapacités. On ne peut avancer qu'en ramenant l'idéal sur terre, qu'en remettant sur ses pieds le système des rapports humains: réalité d'abord, l'idéal ensuite." Michel Crozier

" Après le non final vient un oui. Et de ce oui dépend l'avenir du monde." Wallace Stevens

" Si on traite un individu comme il est, il restera comme il est. Mais si on le traite comme s'il était déjà ce qu'il devrait être ou pourrait être, alors il a des chances de le devenir." Mildred Newman / Bernard Berkowitz

" Les personnes humaines ne sont pas comme des fruits dont on jette le coeur après s'en être nourri." Guy Durand

" La nature nous a donné deux oreilles et seulement une langue afin de pouvoir écouter davantage et parler moins." Zénon d'Élie

" Le doute est le remède qu'enseigne la sagesse." Publiluis Syrus

" Si tu rencontres Dieu, tue-le. Ce n'est pas lui." Boddhidharma



Et cette dernière d'un certain Eric Hoffer pourrait s'avérer intéressante en période électorale:

" Quand les gens ont la possibilité d'agir à leur guise, ils choisissent généralement d'imiter les autres."

Bonne lecture

lundi 19 mars 2007

Un saut inhabituel!

Le crapaud saute rarement dans la mare politique. Puisque le Québec se retrouve à une semaine du rendez-vous électoral, que chaque citoyen est convié à exercer son droit de vote suite à une longue et profonde réflexion sur les enjeux en présence, le crapaud s'y aventure...
Je suis un indécis hésitant. Indécis car il reste encore deux formations qui se disputent mon suffrage; hésitant car il reste encore deux formations qui pourraient recevoir ledit vote et qu'un jour je penche pour un, le lendemain l'autre...
Le Parti Vert et Québec Solidaire. Je peux donc me définir comme étant un vert solidaire...
Deux jours après la Saint-Patrick, journée verte par excellence et en cette journée de la Saint-Joseph, exista-t-il un homme plus solidaire que lui dans toute l'histoire des personnages célèbres qui vécurent sur cette terre? nous voici donc à une semaine de l'ouverture des bureaux de votation. Déjà, certains de nos concitoyens se sont prévalus de la possibilité d'anticiper ce jour et de voter, soit hier ou aujourd'hui.
Parlons d'abord de la campagne électorale. Avouons qu'elle fut longue à démarrer, les autocars/autobus roulant sans doute au diésel ont pris le chemin qui allait les mener aux quatre coins du Québec. Certains coins se voyant davantage favorisés par rapport à d'autres, sans doute que c'est par là que des choses peuvent arriver. Je pense ici à la grande région de Québec, la Captiale Nationale, là où à la dernière élection fédérale, le bât blessa. On n'allait pas se faire prendre deux fois! D'un commun accord des trois chefs officiels (mes deux/trois chefs qui forment mon indécision hésitante n'étant pas invités) le grand débat s'y déroula...
Avant celui-ci, je dois avouer que nous nagions dans des eaux connues où les attaques mutuelles avaient une odeur de déjà vu. Avant celui-ci, les sondages ne nous surprenaient pas outre mesure. Il est normal que chez le bon peuple on veuille faire sentir aux forces en présence qu'une forme de mécontentement règne et que ces forces doivent s'aiguiller sur ce qui intéresse vraiment les gens, sinon... les urnes parleraient, et fortement d'ailleurs. Sans doute ce qui explique le montée de l'ADQ, la stagnation du PQ et une espèce de dégringolade du PLQ.
Au Québec, il est presque de tradition de donner la chance au coureur, c'est-à-dire un deuxième mandat au gouvernement. Voilà que l'on risque de s'éloigner de cette coutume. Ce qui m'amène à regarder les partis en présence. Le Parti Libéral du Québec qui formait le gouvernement sortant a à sa tête Jean Charest, un ex-chef du Parti Conservateur du Canada. Il est Premier Ministre du Québec depuis avril 2003 et solicite le fameux deuxième mandat. Davantage conservateur que libéral, il a réussi à mener son gouvernement au plus profond taux de mécontentement de l'histoire moderne du Québec. Ses législations ont soulevé des tollés - comme tout tollé, une fois soulevé il retombe aussi vite - parmi plusieurs couches sociales de la population, au point qu'il est difficile de cibler ceux qui n'ont pas été atteints par sa gestion néo-libérale (c'est de l'ancien conservatisme revu et corrigé) des finances publiques.
Mario Dumont, chef de l'Action Démocratique du Québec - un autre parti issu d'un schisme à l'intérieur du Parti Libéral du Québec, l'autre étant le Parti Québécois - malgré son jeune âge, est celui des trois chefs (on peut ajouter les autres, ça fonctionne tout de même) qui a le plus d'expérience à l'Assemblée Nationale. Dumont démontre parfaitement bien que jeunesse ne rime pas avec avant-garde. Populiste, de droite, réactionnaire, Mario Dumont survole les dossiers en leur apportant des réponses ou des solutions qui défient l'intelligence. Il nous prouve que pour diriger les affaires publiques, ça prend tout ce qu'il ne possède pas, c'est-à-dire de la perspective. Ce qui le caractérise, en fait c'est plus simple: j'écoute le mécontentement et je le répète, en brandissant des solutions réductrices tout en affirmant être le digne représentant de la classe moyenne. Pas beaucoup d'avenir, mais de fortes chances de mêler les cartes.
André Boisclair, le chef du Parti Québécois, se voulait le porte-drapeau de la jeunesse, d'idées jeunes et modernes. En fait, nous découvrons une coquille vide qui, lorsque ça va moins bien, retrouve un discours, avouons-le plutôt ambigu, passéiste auquel peu de gens semblent encore attachés. On attendait au PQ du renouveau en élisant Boisclair. Ils ont récolté une image qui malheureusement n'aura pas tenue la route. Un programme de plus en plus emmêlé qui a comme seul mérite de se situer moins à droite que les deux autres.
Ne restent que mes deux/trois chefs. D'entrée de jeu, j'avoue qu'ici ce ne sont pas les chefs qui intéressent, ce sont les horizons qu'ils exploitent. D'un côté, la voie de l'environnement; de l'autre, la voie citoyenne. Comme une élection a pour objectif ultime l'élection d'un gouvernement qui saura nous organiser durant les quatre prochaines années, mes deux/trois chefs et leur Parti Vert et/ou Québec Solidaire, d'autre part, n'ont aucune chance (les sondages le démontrent également) d'aller aussi loin que leurs amibitions le souhaitent.

Voilà pourquoi, aujourd'hui, le crapaud qui s'amuse dans cette mare politico-électorale lance une grande invitation à tous les Québécois et à toutes les Québécoises qui n'ont pas encore voté: d'abord, de le faire... et ensuite de voter de manière à ce qu'un gouvernement minoritaire en ressorte.



VOTONS MAJORITAIREMENT POUR UN GOUVERNEMENT MINORITAIRE.



Comment fait-on cela, me demandera-t-on? Très simple. Voici la recette:
1) vous devez vous rendre voter;
2) vous devez bien connaître tous les candidats en présence;
3) vous devez savoir lequel est l'ancien député de la circonscription;
4) vous devez savoir lequel des candidats a le plus de chance d'être élu;
5) vous devez NE PAS VOTER POUR LUI/ELLE;
6) vous devez ne pas voter pour celui qui risque de passer si vous ne votez pas pour celui qui a le plus de chance d'être élu;
7) vous devez alors voter pour le troisième.
Voici un exemple plus ou moins concret.
Dans mon comté de Hochelaga-Maisonneuve, celui où actuellement madame Louise Harel en est la députée sortante (elle entre et sort depuis 25 ans, faut le faire...). Elle a bien des chances d'être réélue. Donc, si nous appliquons le modèle du "VOTONS MAJORITAIREMENT POUR UN GOUVERNEMENT MINORITAIRE" vous ne devez pas voter pour elle. Ni pour le candidat de l'ADQ (désolé, je ne connais pas son nom, mais c'est un disciple de Mario Dumont...) car il serait celui qui a le plus de chance d'être élu si ce n'était pas madame Harel. Donc, votre vote devrait s'acheminer vers le troisième candidat, à savoir le Libéral (désolé, je ne connais pas son nom, mais c'est un monsieur qui se tient le menton - Mentons!, le solgan libéral - ).
Ainsi, si ma méthode est bonne, nous élirions dans Hochelaga-Maisonneuve un député libéral et dans les autres comtés du Québec, ça basculerait tellement que nous en arriverions à un gouvernement minoritaire.
Ici, je vous entends me dire que moi-même j'aurais de la difficulté à bien respecter la démarche. En effet. Étant un indécis hésitant vert solidaire, ne connaissant pas parfaitement bien le nom de tous les candidats de mon comté, je suis bien mal placé pour élaborer ma théorie et l'appliquer. Ceci n'est pas grave, seuls les résultats comptent.
Je termine donc en me lançant dans des prédictions:
1) Le Québec élira un gouvernement minoritaire;
2) ce gouvernement minoritaire sera libéral;
3) l'opposition sera dirigée par le PQ;
4) l'ADQ se verra confier la balance du pouvoir;
et 5) mes deux/trois chefs ne seront pas de la partie...
Mais je dois avouer que j'hésite encore dans mon indécision...
Bon vote!

mardi 13 mars 2007

Le cent cinquante-huitième saut de crapaud



Je vous offre aujourd’hui quelques proverbes/adages… voyez les définitions qu’en donne le cher Robert... qu’avec le temps j’ai recueillis à gauche et à droite. Il est des temps dans la vie où ils sonnent davantage. Peut-être qu’en cette journée de débat des chefs (c’est campagne électorale au Québec jusqu’au 26 prochain) certains énoncés vous ou leur parleront-ils?


Adage : Maxime pratique ou juridique, ancienne et populaire.

Maxime : Règle de conduite, règle de morale.

Proverbe : Formule présentant des caractères formels stables, souvent métaphorique ou figurée et exprimant une vérité d’expérience ou un conseil de sagesse pratique et populaire, commun à tout un groupe social.

Se retrouvent dans la même catégorie sémantique, les mots suivants : aphorisme, apophtegme, dicton, formule, parémiologie, pensée, précepte, sentence…


Lorsque deux personnes font la même chose, en fin de compte, ce n’est pas la même chose.
Adage romain

Il est difficile à un homme rassasié de croire qu’un autre a faim.
Proverbe africain

Le mouvement est naturel, il s’élève spontanément. Aussi la transformation de l’ancien devient simple. L’ancien est abandonné et le nouveau introduit. Ces deux mesures interviennent en accord avec l’époque; ainsi, il n’en résulte pas de mal.
le Yi Ching chinois (ou) Livre des changements

Ne limitez pas vos enfants à ce que vous avez appris, car ils sont nés à une autre époque.
Proverbe hébreu

En parlant peu, tu entends davantage.
Proverbe russe

On apprend peu par la victoire, mais beaucoup par la défaite.
Proverbe japonais

Nous marchons trop vite sans voir les paysages de notre vie et sans regarder sur la route des hommes qui nous tendent la main.
Auteur inconnu

Il y a deux sortes d’hommes, ceux qui subissent le destin, et ceux qui choisissent de le subir.
Le Coran

L’obscurité s’attache à ce qui est lumineux et en parachève ainsi la clarté.
Yi-King

Si tu n’es pas capable de purger ta peine, ne commets pas le crime.
Dicton de la pègre

… les sages ne s’apitoient ni sur les morts ni sur les vivants.
Krishna

Un jour j’ai rêvé que j’étais un papillon, et à présent je ne sais plus si je suis Tchouang-tseu qui a rêvé qu’il était un papillon ou bien si je suis un papillon qui rêve que je suis Tchouang-tseu.
Tchouang-tseu (350 ans av.J.-C.)

Je me sens parfois comme une feuille sur un torrent. Elle peut tournoyer, tourbillonner et se retourner, mais, elle va toujours vers l’avant.
Daniel Boone

À bientôt

vendredi 9 mars 2007

Le cent cinquante-septième saut de crapaud


L'automne dernier, à Paris, je me suis offert le plaisir d'aller prendre un café au Deux Magots. À quelques mètres d'où nous étions assis, mon frère et moi, tout au fond en dessous du miroir, la table de Sartre et de Beauvoir. Je les imaginais, cigarette au bec, discutant sans trop se regarder, côte à côte et peut-être, la même tasse dans laquelle le garçon venait de nous servir le nôtre... quelques années plus tard. À ce moment, un texte de La Nausée me trottait en tête. Que j'ai retrouvé et qui fera le cent cinquante-septième saut du crapaud.



- " Monsieur Achille est heureux comme il n'a pas dû l'être depuis longtemps. Il bée d'admiration; il boit son Kyrr à petites gorgées en gonflant ses joues. Eh bien! Le docteur a su le prendre! Ce n'est pas le docteur qui se laisserait fasciner par un vieux toqué sur le point d'avoir sa crise; une bonne bourrade, quelques mots brusques et qui fouettent, voilà ce qu'il leur faut. Le docteur a de l'expérience. C'est un professionnel de l'expérience: les médecins, les prêtres, les magistrats et les officiers connaissent l'homme comme s'ils l'avaient fait.


J'ai honte pour M. Achille. Nous sommes du même bord, nous devrions faire bloc contre eux. Mais il m'a lâché, il est passé de leur côté: il y croit honnêtement, lui, à l'Expérience. Pas à la sienne, ni à la mienne. À celle du docteur Rogé. Tout à l'heure M. Achille se sentait drôle, il avait l'impression d'être tout seul; à présent, il sait qu'il y en a d'autres dans son genre, beaucoup d'autres: le docteur Rogé les a rencontrés, il pourrait raconter à M. Achille l'histoire de chacun d'eux et lui dire comment elle a fini. M. Achille est un cas, tout simplement, et qui se laisse aisément ramener à quelques notions communes.


Comme je voudrais lui dire qu'on le trompe, qu'il fait le jeu des importants. Des professionnels de l'Expérience? Ils ont traîné leur vie dans l'engourdissement et dans le demi-sommeil, ils se sont mariés précipitamment, par impatience, et ils ont fait des enfants au hasard. Ils ont rencontré les autres hommes dans les cafés, aux mariages, aux enterrements. De temps en temps, pris dans un remous, ils se sont débattus sans comprendre ce qui leur arrivait. Tout ce qui s'est passé autour d'eux a commencé et s'est achevé hors de leur vue; de longues formes obscures, des événements qui venaient de loin les ont frôlés rapidement et, quand ils ont voulu regarder, tout était déjà fini. Et puis, vers les quarante ans, ils baptisent leurs petites obstinations et quelques proverbes du nom d'expérience, ils commencent à faire les distributeurs automatiques: deux sous dans la fente de gauche et voilà des anecdotes enveloppées de papier d'argent; deux sous dans la fente de droite et l'on reçoit de précieux conseils qui collent aux dents comme des caramels mous. Moi aussi, à ce compte, je pourrais me faire inviter chez les gens et ils se diraient entre eux que je suis un grand voyageur devant l'Éternel.


...


Seulement voilà, on m'a trop embêté avec ça dans ma jeunesse. Je n'étais pourtant pas d'une famille de professionnels. Mais il y a aussi des amateurs. Ce sont les secrétaires, les employés, les commerçants, ceux qui écoutent les autres au café: ils se sentent gonflés, aux approches de la quarantaine, d'une expérience qu'ils ne peuvent pas écouler au dehors. Heureusement ils ont fait des enfants et ils les obligent à la consommer sur place. Ils voudraient nous faire croire que leur passé n'est pas perdu, que leurs souvenirs se sont condensés, moelleusement convertis en Sagesse. Commode passé! Passé de poche, petit livre doré plein de belles maximes. "Croyez-moi, je vous parle d'expérience, tout ce que je sais, je le tiens de la vie." Est-ce-que la Vie se serait chargée de penser pour eux? Ils expliquent le neuf par l'ancien - et l'ancien, ils l'ont expliqué par des événements plus anciens encore...: au bout du compte, ils n'ont jamais rien compris du tout... Derrière leur importance, on devine une paresse morose: ils voient défiler des apparences, ils baîllent, ils pensent qu'il n'y a rien de nouveau sous les cieux. "Un vieux toqué" - et le docteur Rogé songeait vaguement à d'autres vieux toqués dont il ne se rappelle aucun en particulier. À présent, rien de ce que fera M. Achille ne saurait nous surprendre: puisque c'est un vieux toqué!


Ce n'est pas un vieux toqué: il a peur. De quoi a-t-il peur? Quand on veut comprendre une chose, on se place en face d'elle, tout seul, sans secours; tout le passé du monde ne pourrait servir de rien. Et puis elle disparaît et ce qu'on a compris disparaît avec elle.


Les idées générales, c'est plus flatteur. Et puis les professionnels et même lesa amateurs finissent toujours par avoir raison. Leur sagesse recommande de faire le moins de bruit possible, de vivre le moins possible, de se laisser oublier. Leurs meilleures histoires sont celles d'imprudents, d'originaux qui ont été châtiés. Eh bien oui: c'est ainsi que ça se passe et personne ne dira le contraire. Peut-être M. Achille n'a-t-il pas la conscience très tranquille. Il se dit peut-être qu'il n'en serait pas là s'il avait écouté les conseils de son père, de sa soeur aînée. Le docteur a le droit de parler: il n'a pas manqué sa vie: il a su se rendre utile. Il se dresse, calme et puissant, au-dessus de cette petite épave; c'est un roc.


Le docteur Rogé a bu son calvados. Son grand corps se tasse et ses paupières tombent lourdement. Pour la première fois, je vois son visage sans les yeux: on dirait un masque de carton, comme ceux qu'on vend aujourd'hui dans les boutiques. Ses joues ont une affreuse couleur rose... La vérité m'apparaît brusquement: cet homme va bientôt mourir. Il le sait sûrement; il suffit qu'il se soit regardé dans une glace: il ressemble chaque jour un peu plus au cadavre qu'il sera. Voilà ce que c'est que leur expérience, voilà pourquoi je me suis dit, si souvent, qu'elle sent la mort: c'est leur dernière défense. Le docteur voudrait bien y croire, il voudrait se masquer l'insoutenable réalité: qu'il est seul, sans acquis, sans passé, avec une intelligence qui s'empâte, un corps qui se défait. Alors il a bien construit, bien aménagé, bien capitonné son petit délire de compensation: il se dit qu'il progresse. Il a des trous de pensée, des moments où ça tourne à vide dans sa tête? C'est que son jugement n'a plus la précipitation de la jeunesse. Il ne comprend plus ce qu'il lit dans les livres? C'est qu'il est si loin des livres à présent. Il ne peut plus faire l'amour? Mais il l'a fait. Avoir fait l'amour, c'est beaucoup mieux que de le faire encore: avec le recul on juge, on compare et réfléchit. Et ce terrible visage de cadavre, pour en pouvoir supporter la vue dans les miroirs, il s'efforce de croire que les leçons de l'expérience s'y sont gravés."



À bientôt

mardi 27 février 2007

Le cent cinquante-sixième saut de crapaud



Voici trois poèmes qui n'ont que très peu de lien entre eux. Pour ceux et celles qui viennent sur le Crapaud assez régulièrement et qui ont pu lire quelques poèmes, ceux-ci pourraient me dire que l'on retrouve souvent des fantômes, des marionnettes et des silences épinglés dans chacun des poèmes. Vous avez raison. Et bientôt, du moins je me le souhaite, je pourrai vous faire lire un texte (texte-rassembleur) une sorte de synthèse de cette idée multipliée sur je ne sais trop combien d'images, celle que la réalité a beaucoup de difficultés à se détacher de l'irréel et qu'entre les deux, dans une espèce de grande immobilité mouvante, se situe l'entre-réel...







une main ouverte



sanglante de mille taches blanches
d’un million de sillons bleus
se détache une marionnette-fantôme noire
,un petit reliquaire enchâssé sous les ongles

tout se meut
au bout d’une main blanche
ouverte

de l’ouverte main blanche
deux jonquilles se referment



puis s’effritent
quatre
bagues
en jonc













encorbellement



la grande porte se referme
emmurant huit cancers en phase terminale
qui s’attristent à mourir
et guettent la dernière pelletée de terre

la grande porte refermée
devant derrière emmêlés
ne restent plus que les bruits
des grands airbus décollés
grafignant le ciel
y semant des traces diaphanes
que mangent les oiseaux

devant cette porte qui s’est refermée
debout et vivantes se tiennent
les images que le temps a figées
pattes d’oie et ridules
sous des mains croches
telles des ondes doucement exposées

derrière la porte que l’on a refermée
le nord en sud se change
bouleverse le vent sur les feuilles
puis recule
dans une grande poussée en avant

la porte-fantôme
qu’un mur a fait s’éclater
n’a de visible
que cette poignée de terre en cendres
au cimetière des feuilles mortes








la mémoire des choses à venir



oublier



avoir déjà oublié
ce qui s’est passé
il y a une minute
une heure
une journée

cela arrive



découper mieux ce qui vient que ce qui s’en va
avec davantage les pieds sur terre
la tête vers le ciel

cela se fait

tous les sept heures ne sont pas les mêmes
comme les putains de la rue Ontario
qui trottent sous la chaleur
ventilateur essoufflé à la fenêtre d’un alcôve chaud

et
cela défait le lit

une langue noire tatoue
sur le froid du trottoir

un
je t’aime
rouge aux lèvres
noir aux yeux
bleus aux bras
vert espéré

un trou dans la mémoire
cela s’emplit

la mémoire des choses à venir
cela résiste au temps
tout comme le ciment de la rue, aux cœurs



Bonne fin de février...








jeudi 22 février 2007

Le cent cinquante-cinquième saut de crapaud

Il y a de cela plusieurs années, je découvrais cet écrivain belge né le 9 octobre 1939, Pierre Mertens. Sans doute que l'influence de Kafka sur lui fut l'élément déclencheur m'amenant à son oeuvre. Il reçoit en 1987 le Prix Médicis pour Les Éblouissements. Déjà il est un juriste très attentif aux droits de l'homme. En 1989, il entre à l'Académie royale de langue et littérature de Belgique et sera nommé Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres de France.

Reconnu et engagé, Mertens a réfléchi sur la fonction sociale de l'écrivain. Pour lui, vie privée, fiction et Histoire sont indissociables. C'est ainsi qu'il accorde une place centrale à la mémoire: le romancier trouve la matière de son œuvre dans un passé personnel et historique. Lui-même est particulièrement marqué par les activités de ses parents (un père journaliste et mélomane, une mère biologiste et pianiste), par l'occupation allemande, l'exécution des Rosenberg ou encore la tragédie des mineurs de Marcinelle en 1959. Plus tard, l'observateur du droit international dénoncera le génocide au Biafra, la torture en Irlande et les prisons de Pinochet.


Sur fond d'histoire, les personnages de Mertens se reconstruisent après une cassure, une rupture, une tragédie. L'écriture fait entendre ce déchirement par la structure et le style : monologues délirants avec ellipses temporelles pour dire les contradictions de l'individu dans le monde.


Le message de Mertens demeure cependant positif : le doute est fécond, il ne doit jamais être source de résignation et il faut préférer l'homme de terrain aux cyniques.


Quant à la littérature, il perçoit son rôle comme primordial dans la lutte contre l'obscurantisme: « Je m'en remets à la culture pour nous sauver. Le droit à la littérature est un droit de l'homme ». P. Mertens


Voici quelques citations tirées principalement de PERDRE qui commence par ce magnifique extrait: Donne-moi des nouvelles de ta fatigue. (Ainsi disent, paraît-il, les Peuls lorsqu'ils échangent leurs salutations.)


" J'ai peur des hommes, j'ai peur qu'ils me fassent quelque chose à la vie."


" Le drame des natures anxieuses, c'est qu'elles n'accèdent pas à la sérénité pour les meilleures raisons du monde. On est malheureux aussi parce qu'on se trompe de bonheur."


" Peut-être ne passons-nous quelque temps sur terre que pour en apprendre un peu sur la mythologie de ceux que nous aimons. Et pour la partager avec eux. En dehors de cela, pas de salut : rêver avec quelqu'un ou mourir seul, telle est l'alternative."


" Concevrait-on quelqu'un qui connaîtrait tous les tourments de la création sans devenir réellement un artiste mais, à cause du risque qu'il prend, vaudrait mieux que beaucoup qui se prétendent artistes et peut-être même le sont?
Imaginerait-on quelqu'un qui aurait éprouvé toutes les difficultés d'être un homme et ne serait jamais tout à fait parvenu à en devenir un, mais aurait, ce faisant, montré plus d'humanité que la plupart des hommes?
Si l'on pouvait imaginer ceci, concevoir cela, on aura une petite idée de ce que je suis occupé de devenir, de ce que je serai désormais - le temps que cela durera."


" ... il faut surtout que je me rappelle qu'il n'y a plus, aujourd'hui, que deux ou trois choses dont je puisse dire que j'aimerais réellement les penser, et m'en souvenir!"


" En un sens, on ne regagne jamais qui l'on a commencé à perdre. Mais on peut rencontrer l'autre qui se cache derrière."


" La dictature n'est rien d'autre qu'une machine à fabriquer du passé avec de l'avenir."


" Je ne suis assurément pas ce qu’on pourrait appeler « un croyant ». Mais, à proprement parler, je ne suis pas davantage agnostique. Depuis ma plus tendre enfance, et en des circonstances très diverses, exceptionnelles ou indifférentes, à toute heure du jour et de la nuit, au faîte de la joie comme au tréfonds de la misère, quand ce n’est pas au coeur d’un profond ennui, je me surprends quelquefois à balbutier ce mot ineffable : « Seigneur… »."




À bientôt


Entre nostalgie et fantaisie ... (54)

Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, u...