samedi 17 janvier 2026

Entre nostalgie et fantaisie... (40)

 
MONique


Ce poème revêt une importance particulière pour moi. 
Il date du début de l'année 2016, il y a maintenant 10 ans. Dix ans, mais qu'est-ce c'est dix années pour une amitié de 1000 ans ? 
Un grain de sable sur la plage de Vung Tau. 
Une goutte de pluie durant la saison froide à Saïgon. 
Une feuille que le vent de mer de Da Nang pousse dans les corridors de la ville qu'un pont-dragon traverse. 
Un impérissable souvenir. 

Je viens de le revisiter, lui apportant ce vernis poétique qui permet au poème de continuer d'être, de continuer à être. 

À le relire mon coeur bat de cette intensité qui jamais ne s'arrêtera parce que ce coeur bat non par habitude, il bat pour retenir le sens véritable que révèle cette maison, la transcendance qui fixa le temps quelque part au-delà du visible, lieu où seuls se rejoignent ceux dont le destin est celui de se rejoindre, ce quelque part, dans l'âme, là où est gravée l'empreinte rouge de l'éternité.

Y ai ajouté un mot nouveau. 
Un mot d'une beauté transactionnelle que l'ami Jean Choquette a créé, lui ce grand créateur de mots qui embaument sujet ou objet, les rend davantage transparents, leur donnent des ailes.

Ce mot c'est «vieillance». 

Il chasse de notre esprit le mot «vieillesse» qui charrie avec lui l'idée de passives attentes pour y substituer le concept d'action, d'une action à la fois calme, détendue, l'image d'une berçante installée à la fenêtre d'une maison parfois imaginaire, mais, toujours, soutenant le regard autant sur ce qui fut, ce qui est... ce qui sera.

Merci Choquette de m'avoir autorisé à l'utiliser et peut-être ainsi le voir se répandre. 


                                       cette maison…

- pour mon amie de 1000 ans, Monique Racine-Brouillette  -
À lire tout en écoutant 
LES SCÈNES DE LA FORÊT  - Schumann 
 
 
cette maison n’existe pas, n’a jamais existé
ni dans les rêves ni dans les mains d’une vieille dame 
-  à qui longtemps on fit croire que si
 
pourtant, les nuits, cette maison agace ses rêves
sans la reconnaître elle sait qu’il s’agit bien d’elle
-  toujours elle l’a entretenue
 
les rideaux verts, disparus, carreau souillé des fenêtres, 
ça n'est pas chez elle, pourtant ça revient sans cesse
-  comme une obsession ambigüe
 
à l’intérieur, de froides couleurs, irréelles à l'extérieur
des abeilles grafignent la dentelle écrue de sa mémoire 
-  s’activant au-dessus d’une ruche vide
 
les fleurs sur tronc d’arbre cachent aux regards fixes
un chat  que dore le soleil; il avale des mirages
-  visions et cauchemars étendus sur un balcon branlant
 
la vieille dame, celle de la maison pas à elle 
ressuscite des mémentos périmés
-  créateurs de la mesure du temps
 
on aura transporté cette maison près de l’appontement,
lancé madriers, poutres et chevrons loin de ses yeux 
-  ses rêves engourdis, évanouis au matin citron
 
elle a fait comme on le lui a dit, enseigné, répété 
mais tout glissera sur le radeau fragile qu’elle imaginait 
- une maison plus vieille qu’elle, grêle
 
ainsi iront rêves, chimères appâtées, réalités sibyllines,
tout voguera tels des galères ancêtres, un jour
- dans la vase des jours… la vase des jours
  
sans doute ne rêvera-t-elle plus, 
sans doute n’aura-t-elle pu que rêver
- rêve-t-on lorsque nos pieds éloignent tout
 
elle partira par de grands chemins, inconnus
oubliera maison, nuit, rêves, frissons glacés, cauchemars
- accompagnée d’une volée de coquecigrues
 
dans le labyrinthe des forêts,
elle n’entendra plus râler les séismes noctambules
- libérée de cette voix aiguë
 
celle qui sort des rêves trompeurs, captieux et cauteleux
des terres anonymes qui charroient la liberté
-  en blanc et bleu et blond et blanc et bleu
 
la vieille, pied léger, talon ferme et jambe raide
c’est la Bérézina… moins les canons, moins la retenue
- tête haute sous la feuillée
 
ses yeux qui endormaient des rêves éveillés
ses yeux chinés et complices crèveront le vent 
-  alors qu’enfin elle voit
 
elle voit dans un ruisseau aux couleurs arc-en-ciel
ce que les autres voyaient d’elle, qu’elle ne voyait pas
- les yeux des autres sont des orages refoulés
 
la vieille dame marche, des traces la suivent
s’émiettent, se coagulent à vitesse vertigineuse
- personne n’en percera les ombres
 
elle croisera dans ses détours impromptus
des images palpables, au bout de ses doigts tourmentés
- un grand florilège sur papier couleur sépia
 
son cœur, celui qui, à tout rompre, battait la chamade 
que lui arrivera-t-il alors qu'elle se recommence
- renaissance et cri primal
 
la vieille dame, nue d’avant et nue d’après
couverte des rides de la fatigue, de l’imaginaire 
- ne gémira pas, elle ne gémira plus
 
plus jamais ne pleurera, ses larmes d’autrefois
n’auront plus de sens devant l’envers de ce chemin
- elle inverse le monde…
 
peur, crainte, angoisse, son pain quotidien, rassis
elle l’aura mangé, bouche camouflée par sa main
- les dents noires d’Ordalie la ridiculisaient
 
repue tel un enfant nourri la veille d’une mort annoncée
la vieille dame de la vieille maison s’immobilise, fragilisée
- parfois, souvent même, la léthargie est geste premier
 
les mots qu’elle cherche sont inactifs dans sa mémoire
si par mégarde elle les retrouvait, n’auraient aucun sens
- la grammaire du silence ne se devine pas

 
au bout du sentier, 
des feuilles vertes et salies,
une vieille maison, 
vieille de vieillance
somnambule aspirée par de pugnaces odeurs 
 
et
tout au bout de ce sentier
rien
 
 
27 janvier 2016

mercredi 14 janvier 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -31- Revu et corrigé


Ça ne sera qu'une fois revenue au volant de sa Westfalia orange, en route vers la maison Champigny sise sur le terrain Granger, que Abigaelle se remémora la dernière phrase du président de la commission scolaire. Il l’avait saluée, la remerciant d’avoir accepté son invitation — la musique japonaise s’infiltrait toujours un peu partout autour de ce chalet, situé en milieu inconnu, pour elle, sans aucun doute le même scénario pour plusieurs villageois des Saints-Innocents — par ses mots : « Il serait intéressant de contacter Herman Delage afin d’approfondir ce dont je vous ai parlé. »


Ce personnage, à nouveau, revenait à elle, du moins invité à traverser sa route. Elle se rappelait leur première rencontre. C’était avant le décès de son père, propriétaire du supermarché Steinberg ; il pleuvait. Venue chercher des cartes topographiques de la région, c’est à lui que la postière Angelina l’avait recommandé. Tous deux, devant le magasin général, l’un tout à fait à l’aise devant ces retrouvailles impromptues, l’autre, feignant ne pas le reconnaître, mais apprenant tout de même que ce dernier avait modifié son parcours universitaire, quittant la Faculté des Sciences pour poursuivre en géographie. De son côté, Abigaelle achevait une maîtrise en éducation dans la même université. Nous étions en 1970, quelques semaines avant la Crise d’Octobre. Herman lui avait offert une cigarette. Elle avait demandé s’il était possible de lui fournir de la marijuana quelques instants avant qu’une camionnette bleue l’éclabousse en accélérant devant une flaque d’eau de pluie.


Il revenait à elle, lui qui l’avait apostrophée lors du repas des funérailles de monsieur Delage au sujet de sa participation aux activités terroristes du FLQ. Depuis, rien. Silence radio. Il devait être passablement occupé à gérer la suite des affaires familiales qui accablaient sa mère et l’obligeaient à se confronter à des choix déchirants : université ou Steinberg. Et voici que monsieur Granger, après lui avoir tracé les contours de quelques histoires que tout un chacun pourrait classer dans la catégorie des loufoques, lui conseillait de prendre contact avec le grand jeune homme.


La route la ramenant chez elle, manifestement, est le résultat d’un défrichage sélectif. Elle n'y avait porté qu'une attention secondaire, soucieuse de ne pas rater les détails qu'on lui avait notés sur un bout de papier pour arriver à bon port, et surtout ne pas être en retard. Là, alors que le soir doucement obscurcissait le chemin et que Abigaelle s’éloignait du chalet de monsieur Granger, elle découvrait son étroitesse qui ne permettait qu’à une seule voiture d'y circuler, voiture ne pouvant en revenir que profondément égratignée. Elle l’imagina en automne, un long ruban boueux, alors qu’en hiver, il s’avérerait difficilement praticable à moins de le déblayer avec parcimonie.


Le jour tombait. L’appétit gagnait la conductrice, qui se mit à regretter amèrement d’avoir ingurgité quelques bières. En moins de vingt minutes, elle se retrouva devant chez elle. Descendant du véhicule, son attention fut attirée par une voiture à l’arrêt, stationnée devant l’école. Elle jeta un œil surpris, car on pouvait remarquer que la lumière provenait de l’entrée à la porte principale. Hésitant un court instant, elle traversa finalement la rue Principale afin de vérifier qui pouvait bien investir les lieux à cette heure tardive. Elle reconnut monsieur le concierge Saint-Pierre qui s’affairait à fermer la porte à clé.


- Vous travaillez tard, lança-t-elle dans sa direction. 


Le vieil homme lui sourit.


- Mademoiselle Abigaelle, est-ce que vous souhaitez travailler dans votre local ? Je peux vous ouvrir la porte.

- Non, je me demandais seulement qui pouvait bien se retrouver devant l’école à cette heure-ci.

- Depuis quelques jours, le système de chauffage est devenu un vrai mystère que je n'arrive pas à résoudre. La fournaise est pourtant bien en mode hors service et voilà qu’elle s’amuse à repartir sans avertissements. J’en ai glissé un mot à mademoiselle la directrice qui m’a demandé, je devrais plutôt dire... ordonné de trouver ce qui ne fonctionne pas. Le jour, ça va, je suis sur place, mais je viens tous les soirs après souper m’assurer que tout est normal.

- Vous avez trouvé la cause du problème ?

- L’âge.

- Il s’agit d’un équipement qui date…

- … on ne l’a pas changé depuis la construction de l'école. Il faut savoir que c’est une machine, et une machine a une durée de vie limitée. C’est un peu la même chose pour les humains.

- Avez-vous avisé la commission scolaire ?

- Passer par-dessus l’autorité de madame Saint-Gelais, vous n’y pensez pas. Ça serait de signer mon arrêt de mort, à tout le moins mon renvoi immédiat.


Le vieux concierge raconta à Abigaelle quelques anecdotes savoureuses qu'il avait vécues depuis l’arrivée de la nouvelle directrice, précisant que celle qui gérait l’école auparavant agissait différemment. Ce qui ne la surprit absolument pas. Elle l’écoutait avec empathie sans manifester d’opinion, mais récoltait des remarques allant dans le même sens que ses propres observations.


- Monsieur Saint-Pierre, j’aurais un problème à vous exposer.

- Si je peux vous aider, allez-y.

- La maison que j’habite…

- … oui, oui, je sais. On en a parlé dans l’école. Les mauvaises odeurs ?

- Exactement. Ça devient chaque jour de plus en plus intolérable.

- Allons constater ça sur place, si vous le voulez bien.

- Je vous en serais reconnaissante si vous pouviez apporter au moins une explication.


Ils traversèrent la rue. Devant la maison rembrunie, les derniers rayons du soleil fabriquaient des auréoles qu'il déposait ici et là, des linéaments la rendant plus grande, plus énigmatique. Le bleu si caractéristique qui découpe les contours des fenêtres se transformait doucement en de menues teintes noires  leur donnant un aspect légèrement lugubre. Le gazon avait été fauché dans la journée, ça se sentait. Abigaelle souhaitait retrouver à l’intérieur cette même odeur au lieu de ce à quoi elle devait obligatoirement s’adapter.


Ils entrèrent. Deux pas. Monsieur Saint-Pierre déclara:

- Des vapeurs méphitiques.


La surprise que ces mots produisirent du fait qu’ils proviennent de la bouche du concierge de l’école primaire des Saints-Innocents stupéfia Abigaelle qui se demandait comment il avait réussi, en l’espace de deux courtes minutes, à établir ce diagnostic qui lui semblait évident, exigeant tout de même certaines précisions pour la locataire. 


- Elles peuvent être toxiques. Certainement que l’origine se trouve dans la cave. À l’époque de la construction de cette maison, on ne faisait pas d’analyse des sols. Très peu étaient en ciment, alors on ne pouvait penser à la pyrite qui résulte du fer, alors que ces vapeurs se relient plutôt au plomb.

— Je ne connais pas l’histoire de cette maison ni celle du terrain. Une chose que j'ai remarquée, c’est que ces vapeurs, que moi j’appelle des odeurs, disparaissent lorsque le froid s’installe pour resurgir au printemps. Je ne me souviens pas si elles étaient répandues l’automne dernier lorsque je suis arrivée.

- L’automne dernier, on s'en rappelle, a été plutôt froid. Ensuite, entrecoupé d’épisodes de chaleur, ce qui, je pense, expliquerait pourquoi en janvier l’ours noir se serait soudainement réveillé pour repartir à la recherche de nourriture.

- Ça m’apparaît une bonne explication.

- Avec deux amis de longue date, le chauffeur du bus scolaire et l’employé de la municipalité,  je m'amuse à collectionner les événements qui surviennent dans le village. Et à l’âge où nous sommes rendus tous les trois, permettez-moi de vous dire qu’on en a plusieurs, certains datent de longtemps.

-  Vous devriez fonder une société d’histoire afin de répandre vos connaissances.

- Vous me faites rire. Sachez que plusieurs personnes verraient cette idée d’un très mauvais œil. Il y a des histoires qui ont intérêt à demeurer cachées. Lorsque nous ne sommes pas absolument certains des faits, madame Brodeur nous les réaligne. On la croit folle, mais c'est pas du tout le cas.

- Que dois-je faire pour régler ce problème, celui des vapeurs ?

- D’abord, considérez-vous chanceuse qu’elles ne vous aient pas encore détruit les poumons. Ne prenez pas de chance, faites-les vérifier. Laissez-moi deux jours et je serai peut-être en mesure de les éliminer.


Monsieur Saint-Pierre quitta la maison de l’enseignante qui remarqua, le voyant traverser la rue pour rejoindre sa voiture, qu’il semblait plus âgé de dos que de face.



dimanche 11 janvier 2026

DERNIÈRE HEURE



Il m'apparaît tout à fait normal que vous soyez les premiers, autant ceux de la première heure que ceux de la dernière heure, à apprendre la nouvelle de dernière heure :

JE NE SERAI PAS CANDIDAT 

À LA CHEFFERIE 

DU PARTI LIBÉRAL DU QUÉBEC.

À la suite d'une intense réflexion, de nombreuses consultations, d'une analyse exhaustive de mes appuis potentiels autant à l'intérieur qu'à l'extérieur du Parti Libéral du Québec, j'en suis venu, en toute lucidité, à la conclusion de ne pas poser ma candidature à la chefferie du Parti Libéral du Québec.

Permettez-moi de profiter des pages qui me sont offertes sur le blogue du CRAPAUD GÉANT DE FORILLON, pour vous partager les éléments qui ont alimenté mon introspection et le chemin, cahoteux je l'avoue en toute humilité, qui m'a conduit à cette déchirante décision.

En premier lieu, je tiens à remercier les membres de ma famille qui ont su respecter ma méditation, n'intervenant en aucun moment afin de l'orienter d'un côté ou de l'autre.  Soit qu'ils ne saisissaient manifestement pas la démarche ou s'en contrefoutaient-ils complètement. J'en ai déduit que si je briguais l'investiture, si j'étais élu, devenais député de ma circonscription et que le Parti Libéral du Québec soit appelé à former le prochain gouvernement faisant ainsi de moi le Premier ministre du Québec, eh bien je ne pourrais pas user de l'argument suivant pour démissionner ultérieurement : « J'annonce que pour des raisons familiales, je me vois dans l'obligation....   bla bla bla...»

Ce premier lieu étant éclairci, ma pensée s'est concentrée illico sur la revue de mon engagement politique au cours des deux derniers siècles. Mon premier vote remonte à 1968. Aux élections fédérales qui menèrent Pierre Elliot-Trudeau au pouvoir. C'est... malheureusement... ma seule accointance avec un parti libéral; que toute personne n'ayant jamais voté «libéral» me lance le premier bulletin de vote ! Ce qui favorise ma candidature c'est le fait de n'avoir jamais commis d'erreurs politiques pouvant me discréditer auprès de l'électorat. Cela signifie qu'en aucune occasion n'ai-je signé une pétition exigeant la démission d'un quelconque ministre libéral; qu'en aucune autre occasion n'ai-je affirmé sans laisser percevoir mon rire qu'un gouvernement libéral n'était pas à la hauteur de toute controverse; qu'en aucune occasion n'ai-je été convoqué par telle ou telle commission d'enquête; finalement, et sans aucun doute voici l'argument massue, lorsque René Lévesque a quitté le Parti Libéral du Québec, je me suis réjoui pour le parti qui dans un geste stratégique quasiment machiavélique, se débarrassait d'un problème se répandant comme une tache d'huile. Donc, en terme politique je suis aussi vierge que Soeur Marie-Madeleine-de-la-Rédemption, ma directrice en septième année.

Il me fallait, par la suite et avant de monter une équipe susceptible de faire marcher la machine, de bien la huiler, il fallait porter mon attention sur un programme clair, compréhensible et surtout accessible à tous et à toutes. C'est vraiment à partir de cette étape que mon discours s'est raffiné, l'embrayant toujours de «tous et toutes» parfois, et «toutes et tous» un autre parfois. Vous remarquez déjà l'intention derrière le message. Mais je ne devais pas en rester là. Comme le Parti Libéral du Québec est reconnu comme étant le parti de l'économie, il fallait m'y conformer. J'ai donc construit une plate-forme surnommée «L'économie, c'est la vie!» J'y traçais le parcours d'un, d'une Québécois-oise, selon un nouveau paradigme - ce mot attire toujours l'attention de ceux-celles qui n'écoutent pas le discours, mais sont éblouis par la qualité exotique d'un vocable inconnu à leurs oreilles.
 


De la naissance à l'adolescence: école buissonnière supervisée; 
de l'adolescence à l'âge adulte: voyages à travers le monde, puisque les voyages forment la jeunesse qui peut ainsi éparpiller partout sur la planète leurs bêtises loin du territoire national; 
de l'âge adulte jusqu'à 50 ans: formation obligatoire dans les domaines utiles à la nation québécoise; 
de 50 ans jusqu'à ce que mort s'en suive: travail obligatoire, ce qui ne devrait poser aucun problème puisque c'est à cet âge qu'on en saisit toute l'importance et devient le creuset dans lequel verser le bagage accumulé durant sa vie.

Ce plan magistralement réfléchi, lorsqu'on le scrute plus en profondeur, renferme la solution à tout ce que l'ancien paradigme traînait comme problèmes sociétaux, sociaux, personnels et politiques. 

Quand croyez-vous, à la suite de l'application stratégique de cette réorganisation de notre «vie ensemble», quand les individus rassurés par un schéma clair et précis, quand ces individus auront-ils le temps pour vivre l'insécurité, croire que l'avenir n'a pas de sens devant eux, que le voisin pourrait être un ennemi ? 

Quand nos concitoyens auront-ils le temps de souffrir de maladies occasionnées par le stress ? Et si cela devait malencontreusement se produire, une bonne partie d'entre elles seraient soignées à l'extérieur de nos frontières. Notre système de santé s'en trouvera ainsi allégé et beaucoup moins vorace en terme d'investissement.

Nos concitoyens, ayant été des immigrants un peu partout sur la planète durant leur jeune âge, sauront accueillir ceux des autres pays avec le même enthousiasme qu'ils ont reçu et cela sans aucun préjugé. Les préjugés ne sont-ils pas propagés par un système d'éducation biaisé dont les fondements ont des racines refermées sur nous-mêmes ? Les écoles et autres affinités n'étant ouvertes qu'à des hommes et des femmes d'âge mûr, capables de construire ce dont ils ont vraiment besoin.

La question des religions déchire le monde ? Notre nouveau paradigme l'évacura en ne lui donnant aucun privilège privé ou public. 

L'abolition de la retraite entraînera automatiquement de fulgurantes économies au trésor québécois.

L'inutilité des syndicats devient une évidence, ce qui élimine définitivement le fléau des grèves.

Il me fallait aborder l'épineuse question de la constitution d'une équipe. La CAQ (Coalition Avenir Québec) ne cesse de proclamer qu'elle seule réunit des citoyens de toutes les allégeances politiques; le PQ (Parti Québécois) oriente ses objectifs vers la souveraineté du Québec, ce qui me semble mieux réalisable dans le paradigme actuel que dans celui que je propose; le PC (Parti Conservateur du Québec), avec tout le respect que je lui dois, n'est finalement qu'un artefact usé de la vieille pensée politique. Face à ces définitions qui m'ont servi de balises, j'en arrive à la conclusion que le Parti Libéral du Québec ne peut être que mon seul choix, mon unique option. Mais là où le bât blesse et cette évidence aura beaucoup influencé le chemin menant à ma  conclusion, c'est l'équipe.

Au Parti Libéral du Québec, une sorte de leitmotiv survit à des décennies d'existence: ça prend un chef qui a l'air d'un chef, un chef qui a un passé de chef, un chef qui est capable et surtout habile à fermer les yeux quand la situation l'exige, à les rouvrir avec cet air étonné qui jamais ne remet en doute ses qualités de chef en chef. Un certain panache aussi. 

Retournez votre regard vers ceux qui ont occupé la chaise de chef, vous remarquerez un souci de l'évolution avant celui de la révolution. Du premier chef (Henri-Gustave Joly de Lotbinière) jusqu'à Jean Lesage, on parle ici d'environ 100 ans, tous les chefs portaient soit la barbe ou la moustache. C'est l'homme d'Ottawa qui, avant d'annoncer une révolution qu'il souhaitait tranquille, renversait une tendance forte, le port du poil au menton. Plus aucun autre chef en chef n'en a porté depuis. Fallait le faire. Fallait donc un autre type de panache. On l'a trouvé assez rapidement: copier les attributs des chefs libéraux du fédéral. La consigne, fort simple, se résume ainsi: l'élection, ça se gagne avec des dollars, beaucoup de dollars. Les dollars ça se gagne par le concept du retour de l'ascenseur. Des commandites qui ont l'immense privilège d'être drapées dans la pureté du geste généreux. 

Ça s'est su assez rapidement auprès des décideurs du Parti Libéral du Québec qu'un quidam envisageait poser sa candidature à la chefferie et qu'il était à l'étape de constituer une équipe. Ce mot chez les libéraux équivaut au tonnerre. Il n'en fallait pas plus pour que des éclaireurs bien mal intentionnés fassent irruption dans mes courriels afin de sentir ce qui se passait. J'ai joué le jeu. Mon recrutement, je l'admets, n'allait pas nécessairement à un train d'enfer, même qu'il battait de l'aile parlementaire. 

D'illustres personnalités québécoises réfléchissaient à la manière la plus civilisée de répondre négativement à ma sollicitation. En fait, je me suis rapidement retrouvé seul, tout comme au début. Le compendium adressé à d'hypothétiques candidats m'étant retourné avec la mention «Inconnu à cette adresse.» tirée de la nouvelle surprenamment écrite par Kressman Taylor, il n'en fallait guère plus pour que ma pensée dévie.

Un mot a signé l'arrêt immédiat de mon intention de briguer la chefferie du Parti Libéral du Québec, ce mot tel un coup d'épée bien asséné fut : utopie.

J'ai alors réalisé que la politique ne s'adresse qu'à ceux et celles pour qui l'utopie n'est pas la solution à la réalité.



samedi 10 janvier 2026

Projet entre nostalgie et fantaisie... (39)

                           



Entre «elle» et «elle» ? 
Qui est «elle» ? Une ville, Saïgon. 
L'autre «elle» ? L'autre, eh bien il s'agit de toutes les villes qui ne sont pas Saîgon.
Lorsque j'y suis arrivé en 2011, il était presque minuit. 
Je passais de 25 degrés sous 0 à Montréal, 
et lorsque je descends à l'aéroport Tan Son Nhat, il faisait 32 degrés. 
Immédiatement je sais que j'ai vécu ici dans une autre vie. 
Cette ville m'aura émerveillé tous les jours, toutes les nuits. 
Aucun identique à l'autre; même scénario pour la nuit.
Je suis tombé en amour avec elle.
Voici deux hommages qui lui sont rendus.

                                                 



                                        entre elle et elle

 
l'ennui habite mon absence
comme bague rouillée au doigt
une heure différente figée à deux horloges
 
                                        entre elle
 
elle collectionne des consonnes
annone de fluides voyelles
sa voix étourdie par le sens des mots
 
                                        entre elle
 
elle vit en état d’urgence
de nuit raccourcie en jour allongé
la sueur au dos de ses peurs
 
                                        entre elle
 
elle zigzague au milieu de tigres probables
dévisage par la fenêtre inquiète
le vide sur du papier thé vert
 
                                        entre elle
 
à la pêche aux étoiles de l’aube
recueille de fugueuses comètes
au bout de ses rêves faséyés

                                        entre elle
 
un bracelet bleu à son poignet d’airain
un bruit de talon haut sur le sol gris
entre elle et elle, elle rêve d’ailes       
 
 
lundi 14 septembre 2015
469


 


 
                                        I love you Saïgon

 
Toi
ville aux matins chauds, aux midis brûlants
filles aux cheveux d’ébène soyeux
garçons aux gestes mécaniques                                       
enfants qui roulent des ballons
vieilles femmes aux mains crevassées
vieux hommes aux regards atones
 
I love you Saïgon
 
Toi
ville au magasin culbutant l’autre
odeurs changeantes d’heure en heure
soleil inondant, lune fanfaronne
motos comme autant de chevaux fous
trottoirs aux multiples obstacles
                                                                         
I love you Saïgon                                                     
 
Toi
ta noirceur à six heures
tes cireurs de souliers aux portes des cafés
tes vendeurs importuns de billets de loto
tes grands arbres parasols, rieurs de vent
 
I love you Saïgon
 
Toi, tes odeurs de curry, gingembre, citronnelle
tes couleurs chatoyantes
tes échoppes aux fleurs endormies 
 
I love you Saïgon
 
Toi, tes balayeurs de rues tout de jaune vêtus
tes promeneurs sans nom, sans but
                                                              
I love you Saïgon                                                               
 
Toi, tes marchés où tout se bouscule
 
I love you Saïgon
 
ville-fille folle et fière lovée au fleuve
 
I love you Saïgon
 
 
samedi 28 novembre 2015




jeudi 8 janvier 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -30- Revu et corrigé



L’ours ? Cette histoire qui date de l’hiver dernier, ne fait plus partie des jasettes qu’alimentent les villageois des Saints-Innocents ; encore moins celle du coyote gardée secrète par le peu de gens qui en furent informés. Quelle raison poussait monsieur Granger à revenir sur cet événement ? Abigaelle en fut-elle, sans  expressément le savoir, partie prenante de ce qui causa indirectement le décès de l’ancien curé retrouvé mort dans le cimetière ?

 

- Je tiens à vous entretenir de cette tragédie, car elle pourrait s'avérer un élément significatif de la personnalité du village. Ce qui ne serait, ailleurs, qu’un banal incident, ici on s'est senti obligé de réunir tous les citoyens dans l'église pour les informer d'une menace qui, soyons réalistes, se classerait partout comme un fait divers.  Il y a, je crois, un gène transmis avec le temps parmi notre population, celui de la crainte, en fait de la peur, celle qui modifie les événements, leur donne parfois un sens ésotérique, les tronque pour en éliminer les mauvais présages. Réduire les choses au niveau du simple bavardage, identifier rapidement non pas un responsable, mais plutôt un coupable du malheur qu’aucun n’aurait pu prévoir, chercher à ne pas y être associé, ce sont des traits humains qui sont exacerbés ici. L’atmosphère qui régnait dans le village à l’occasion de la mort de l’ours m’a fait penser à une rencontre fort intéressante que j’ai eue à Québec avec l’anthropologue Gilles Bibeau,
Gilles Bibeau, anthropologue
un homme aux multiples qualités tout autant que ses intérêts et ses activités. Nous étions jeunes tous les deux, je parlais d’engagement ; il évoquait plutôt l’anthropologie, la médecine et l’Afrique. Il travaille actuellement sur un bouquin qui traitera d’un groupe marginal, « Les bérêts blancs », association d'extrême-droite fanatiquement liée à l'Église catholique. Lors de cette rencontre, il me disait que le territoire sur lequel est situé le village des Saints-Innocents ne serait pas aussi innocent que son nom l’indique, en plus d'avoir été un lieu que les ours noirs privilégiaient, presque une réserve pour eux.
- Vous m’intriguez, monsieur Granger.
- Notre canton aurait, j’insiste sur ce conditionnel, car rien n’a été prouvé, encore moins exploré, aurait été le lieu d'établissement d'une secte.
- Une secte, dites-vous?
- Bibeau s’intéresse aux religions, leur histoire et leur influence. Sans jamais avoir parlé ou publié sur ce sujet, il croit qu’à chaque religion se greffe un mutant pouvant s’avérer plus conservateur ou plus libéral que la religion dont il serait issu, parfois pernicieux.
- Et le canton des Saints-Innocents en aurait hébergé un ?
- Chère Abigaelle, vous n’avez pas encore ratissé tout le secteur, bien qu'aujourd'hui un espace inconnu se soit ouvert à vos yeux, alors que, tout comme mon père à la recherche de terrains à vendre, je l’ai parcouru tous azimuts. Ce que j'ai d'abord constaté, eh bien, c’est la structure des terres avant qu'elles ne fussent sélectionnées pour ensuite être distribuées auprès d’agriculteurs en provenance de partout dans la province et d'ailleurs, désireux de les exploiter. Ce programme, je vous en ai parlé, c'est celui dont mon père a bénéficié lorsque la famille est rentrée au Canada. Une structure difforme, si je peux m’exprimer ainsi. Un terrain situé à l’est du village actuel pouvait très bien avoir des liens avec un autre situé à l’opposé ou plus au nord. Tout l’ensemble couvrait un périmètre global représentant la zone du village des Saints-Innocents, ses alentours limitrophes, ainsi que la grande forêt qui couvrait un territoire gigantesque et inexploité. Je dis « périmètre », alors qu’il faudrait plutôt parler de « circonférence ». Tout était méthodiquement organisé de manière circulaire. Pour donner un exemple, le terrain sur lequel se trouve la maison que vous habitez et qui appartenait à mon père était à l’origine uni à celui d’en face, sur lequel se trouve maintenant l’école. Ce grand terrain circulaire avait été amputé d'un rayon permettant la construction de la route nationale menant à Montréal, l'autre servant à délimiter l'espace nécessaire pour la municipalité naissante, cela en y traçant une rue principale. Il possédait des appointements situés à l’extrémité des deux allées sans nom. Plus tard une de celles-là a été réquisitionnée par la municipalité afin de permettre aux autochtones venus d'Ontario de s'y installer. Je n’ai donc plus aucun droit sur ce secteur tandis que la seconde aire d’hébergement, sur un rang parallèle à celui où vit la famille ojibwée, est maintenant le lieu de résidence de la famille Cloutier. Le père m'ayant demandé l'autorisation d'y construire une maison pour son fils, j'ai accepté pour des raisons, disons, des raisons altruistes avec pour condition que le terrain demeure ma propriété. Le résultat final est que je suis propriétaire du terrain sur lequel la maison où vous vivez est construite, ainsi que celui de la famille Cloutier. Je ne vous fais pas la nomenclature de toutes les bizarreries reliées aux terres de notre canton, j’en aurai pour plusieurs heures.
- Je vois, mais quel lien y a-t-il à faire entre la structure des terrains et une possible secte ayant eu pied à terre par ici ?
- Lorsque le gouvernement a accaparé les lieux, aucun acte notarié n’a été formellement homologué, alors que certaines parcelles de terrain ont été titularisées. C’est par cette porte que je suis entré. Par testament, j'ai hérité des titulariats que mon père, au fil de ses achats de terrains à gauche et à droite, m'a légués. Sans pouvoir le vérifier, je me doute que certains lots, ceux situés principalement dans l’immense forêt, n’ont jamais eu de propriétaires légaux, qu’ils n’ont pas été ajoutés au programme de donation des terres en vue d’exploitation et qu’ils ne sont pas titularisés. C'est un peu comme si un cachet les avait protégés d'une intangible  action.
- Cela date quand même d’un certain temps.
- Tout à fait. Nous sommes au milieu du siècle dernier. Beaucoup de lois depuis ont été modifiées, beaucoup de papiers égarés ou perdus. Alors je résume pour que vous saisissiez bien cette obscure problématique. Le canton appartenait en grande partie de manière apocryphe à des tenants aux identifiants fictifs ou virtuels. Ces gens n’avaient aucune responsabilité fiscale, puisque la région était considérée comme inoccupée, « terre du gouvernement » serait le terme exact à employer. Si on s'amusait à déchiffrer le cadastre de la municipalité des Saints-Innocents, ce chapitre s'avérerait intéressant. D'autres aussi.
- Parce que, dans les faits, la région aurait été occupée.
- Pas seulement par des familles d'ours noirs, soyez-en certaine. L'ami Bibeau est anthropologue, il ne pouvait que mettre la puce à mon oreille avec son hypothèse de secte. Partant de ce constat, je me suis mis à fouiller la région, seul. Quelqu'un s'est ajouté à moi, mais plus tard. Ce que j’ai découvert m’a surpris d'autant plus que personne ne semblait s'intéresser à l'explorer, sans doute cette cause n'en valait pas la peine. Un peu partout dans le canton, mes yeux renvoyaient des images à mon cerveau que celui-ci ne pouvait pas décrypter efficacement.
- Vous avez trouvé des éléments pouvant valider ce que monsieur Bibeau avait énoncé ?
- La forêt que vous connaissez bien est devenue aujourd’hui presque aussi insignifiante qu’un boisé. À l’époque, le territoire que maintenant nous franchissons aisément était une très vaste étendue densément serrée, sauf en son centre dont la circonférence pouvait certainement s'étendre sur un kilomètre. C’est là que j'ai pu deviner, en raison de l'aménagement particulier des lieux, que des restes d’une certaine exploitation pourraient être enfouis. Je ne suis pas archéologue, mais je crois que le temps a fait que ce secteur de la forêt rasée de près a pu un jour être autre chose. Un œil non averti, y passant, ne remarquerait absolument rien.
- Votre extrapolation ?
- Si, je dis bien si, car rien n’est ni démontré ni prouvé, l’hypothèse de la secte peut un jour être validée, c’est à partir de cette zone que les recherches doivent être entreprises. Quant à moi, je crois que quelque chose s'y cache.
- Tout ça a un lien avec l’ours de cet hiver ?
- Le garde-chasse, l’autochtone vivant au bout d’un des deux rangs sans nom, a déclaré n’avoir jamais rencontré d’ours noir dans l’exercice de ses fonctions. Il dit vrai, mais ici devant la rivière, et cela depuis quelques années, une famille d’ours noir y est installée. L’automne dernier, j’ai encore vu le mâle se promener. La dernière fois qu’il est passé devant mon chalet, c’était quelques jours avant la tragédie. Pourquoi n'était-il pas en état d'hibernation ? Je n’en ai aucune idée, mais cela m'a tout de même étonné. Monsieur Don ne peut savoir qu'à une certaine époque, disons au siècle dernier, ces espaces boisés étaient l'habitat naturel de l'ours noir, du même type que celui au cœur de cette histoire.
- Vous avez tout comme moi entendu dire que le garde-chasse pouvait être le responsable de sa mort, puisqu’il a été abattu par une flèche.
- Non pas responsable, mais bien coupable, surtout à cause de cette icône autochtone que personne n’a réussi à retrouver.
- Exactement. Il y a quand même une bonne distance entre le cimetière et votre chalet. 
- Il l’a franchie, puisqu’on l’a retrouvé là et certains l'ont même aperçu tout près de la rivière presque à l'entrée du village.
- Un ours noir vivant assez loin du lieu du drame se retrouve, un jour, dans le cimetière, surprend le curé qui en meurt, la flèche l’ayant tué demeurant toujours disparue.
- Vous savez, chère Abigaelle, à quel point les gens aiment les légendes. Cette mort en deviendra une, mais non pas pour vous. Elle sera plutôt un signe révélant que, dans ce village et tout autour, des choses étranges se sont déroulées. Imaginez un seul instant que des rumeurs se répandent indiquant qu'une secte aurait séjourné dans la région il y a un certain temps, je ne vous dis pas l'effet que cela aurait.
- Êtes-vous à la recherche d’indices entourant cette affaire ?
- Je n’aime pas jouer au détective, ce n’est plus de mon âge. Toutefois, si on réussissait, à partir de l’hypothèse de Bibeau, à démontrer, preuves à l'appui, qu’une secte ait possiblement installé ses pénates par ici, si on clarifiait l’affaire, je suis convaincu que d’autres histoires jailliraient. Certaines plus macabres que d'autres.
- Comme les odeurs qui pullulent dans la maison que j’habite.
- Retenez bien la géographie particulière qui régnait il y a environ une centaine d’années. Le temps ne règle pas tout, trop affairé à fixer le passé et se fermer les yeux sur l'avenir. Il agit parfois sur la mémoire dans le but de la dérégler ou il se cache un peu comme l’ours noir qui a quitté la proximité de mon chalet pour s’aventurer en plein cœur du village et y laisser sa vie.

 

Abigaelle avait le souffle coupé.



vendredi 2 janvier 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -29- Revu et corrigé

 

Abigaelle ne pouvait que s’interroger sur les véritables intentions du président de la commission scolaire. Ce dernier, qui, de manière quelque peu échevelée, lui déballait tous les points qu’il avait inscrits intentionnellement à son ordre du jour virtuel : bilan de l’année, accrochages avec madame Saint-Gelais, musique japonaise, les activités terroristes du FLQ lors de la crise d’Octobre `70, pour achever par cette question, étonnante, au sujet de son père. Cherchait-il à l’abasourdir ? La préparer à un projet particulier ?

- Vous savez certainement que mon père est retourné en Australie il y a déjà plus de cinq ans, lança-t-elle, souhaitant que sa réponse puisse satisfaire cet homme de plus en plus curieux et fort bien informé.
- Lorsque j’ai fait le lien entre vous et lui, je me suis permis un courrier afin d’obtenir un avis sur l’accouchement qui a mené ma femme à la mort ainsi que ma fille nouvellement née.
- Il vous a certainement répondu.
- Tout à fait. J'avoue que mon objectif n’était pas de recueillir des informations sur de possibles erreurs médicales afin d’entreprendre des procédures contre l’hôpital, ce que d’ailleurs mon avocat de l’époque me conseillait, non, je voulais en savoir un peu plus sur vous.
- Vous lui avez parlé de moi ?
- Non, pas du tout, mais lire ses commentaires m’aura permis de mieux comprendre la structure de sa pensée, ce qui pourrait m’en apprendre davantage sur la vôtre. Comme le dit l’expression « Le fruit ne tombe jamais bien loin de l’arbre. »
- Cela vous a aidé ?
- Beaucoup.

Certaines conversations alimentent un sujet précis qui se développe graduellement au fur et à mesure qu’évoluent les échanges. Le leur dépassait les deux heures, gravitant autour d’une foule de sujets, mais là, finalement, Abigaelle se permit d’avancer un plus loin.

 - Qu'attendez-vous de moi, monsieur Granger.

- Que votre intelligence soit mise au service de l’éducation.
- Je travaille actuellement dans une classe du préscolaire dont les élèves risquent d’être éloignés de leur milieu naturel, ce qui doit habituellement être seulement le lot de ceux qui entrent à l’école secondaire. Parallèlement, j’avance dans mes recherches et un point central de ce doctorat, je l’expérimente auprès des huit enfants qui composent mon groupe actuel. Qu’ils quittent pour une école située dans un autre village, c’est un pan fort important, pour ne pas dire essentiel, qui m'échappera. Voici pourquoi j’ai proposé à madame Saint-Gelais de former ce groupe mixte préscolaire et première année à l’intérieur des murs de l’école primaire des Saints-Innocents.
- Ce point est parfaitement clair à mes yeux. Sachez que ce ne sera pas une virgule administrative posée sur un document que personne ne lit qui barrera une démarche pédagogique fort pertinente.
- M’annoncez-vous que cette classe sera créée en septembre prochain ?
- Soyez-en certaine. Je vais convoquer les parents des huit élèves de cette année ainsi que ceux des enfants qui entreront au préscolaire en septembre. Je vais vous demander d’assister à cette rencontre afin de leur expliquer le fonctionnement de la classe, les avantages d’un tel mixte ainsi que le modèle de collaboration que vous souhaitez obtenir de chacun des parents.
— C’est avec grand plaisir que j’accepte, mais… il y a toujours un « mais »… disiez-vous…
- Germaine y sera à titre de directrice de l’école, c’est tout à fait évident. Je ne crains pas ses interventions, sachant qu’elle agit rarement à visage découvert.

Monsieur Granger se leva pour tendre la main à son enseignante, qui décela comme une certaine retenue, comme si sceller un engagement par une poignée de main n’était pas péremptoire.

Rassis, le président de la commission scolaire respecta un instant de réflexion qui l’amena à reprendre la parole.

 - Il y a autre chose dont je veux absolument vous parler.

- Je vous écoute, monsieur Granger.
Lorsque vous êtes venue signer le contrat qui officialisait votre engagement, je vous ai proposé de rencontrer M. Champigny pour voir avec lui s’il lui serait possible de vous louer la maison en face de l’école primaire où vous travaillerez.
- Tout à fait. La visite n'a duré que quelques minutes à peine, tout correspondait à ce dont j’avais besoin.
- Il souhaitait la garder inhabitée mais, comme elle est bâtie sur un terrain qui m’appartient, que j’insistais, il n’avait d’autre choix que de vous la rendre disponible.
- Vous connaissez donc cette résidence ?
- Quand on vit dans un village comme les Saints-Innocents depuis plusieurs années, rien ne nous échappe.
- Vous pourriez donc m’expliquer pourquoi, durant plusieurs mois de l’année, des odeurs intolérables s’en dégagent.
- Champigny n’a pas à me rendre des comptes sur sa maison, mais c’est moi qui dois voir à l’entretien extérieur. Lui et moi sommes entendus pour confier cette tâche au père de Germaine, monsieur Saint-Gelais qui déjà s’occupait de l’intérieur. On ne m’a jamais parlé d’odeurs désagréables. Le connaissant bien, je crois qu’il ne voit pas à corriger la situation pour qu’un jour il puisse mettre la cause du problème sur le terrain. Il ne digère vraiment pas cette disposition. Imaginez un insatnt, vous êtes propriétaire d’une maison construite sur un terrain qui ne vous appartient pas.
- Un ennui plutôt embarrassant, en effet. Toutefois, cela ne règle pas le problème qu'encore il se soit engagé à installer un déshumidificateur dans la cave, lieu d’où proviennent les odeurs.
- Vous dites bien de la cave ?
— Monsieur Gérard, le mari d’Henriette, la secrétaire d’école, a cherché à trouver la cause ou les causes, mais il m’a dit « je donne ma langue au chat ».
— C’est un bon monsieur, ce Gérard. En avez-vous parlé à d’autres personnes ?
- Autour de moi, oui.
- Au concierge de l’école ?
- Il en a sans doute entendu parler dans les corridors de l’école.
- Monsieur Saint-Pierre forme un trio inséparable dans le village avec Clotaire, le chauffeur du bus scolaire et l’employé de la ville, monsieur Cloutier. Ils détiennent à eux trois une bonne partie de la mémoire collective, sans oublier madame Brodeur, cette chère dame dont tout le monde se moque en raison de son talent manifeste à se plaindre sur tout.
- Vous me conseillez de les rencontrer ?
- Le plus fiable, c’est le concierge. Voyez avec lui. Je suis certain qu’il aura une solution à vous proposer.
- Merci monsieur Granger. Sans plus vous ennuyer, je vais vous quitter.
- Il me reste un dernier point.
- Lequel ?
- L’affaire de l’ours qui a secoué le village.




SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

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