jeudi 8 janvier 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -30- Revu et corrigé



L’ours ? Cette histoire qui date de l’hiver dernier, ne fait plus partie des jasettes qu’alimentent les villageois des Saints-Innocents ; encore moins celle du coyote gardée secrète par le peu de gens qui en furent informés. Quelle raison poussait monsieur Granger à revenir sur cet événement ? Abigaelle en fut-elle, sans  expressément le savoir, partie prenante de ce qui causa indirectement le décès de l’ancien curé retrouvé mort dans le cimetière ?

 

- Je tiens à vous entretenir de cette tragédie, car elle pourrait s'avérer un élément significatif de la personnalité du village. Ce qui ne serait, ailleurs, qu’un banal incident, ici on s'est senti obligé de réunir tous les citoyens dans l'église pour les informer d'une menace qui, soyons réalistes, se classerait partout comme un fait divers.  Il y a, je crois, un gène transmis avec le temps parmi notre population, celui de la crainte, en fait de la peur, celle qui modifie les événements, leur donne parfois un sens ésotérique, les tronque pour en éliminer les mauvais présages. Réduire les choses au niveau du simple bavardage, identifier rapidement non pas un responsable, mais plutôt un coupable du malheur qu’aucun n’aurait pu prévoir, chercher à ne pas y être associé, ce sont des traits humains qui sont exacerbés ici. L’atmosphère qui régnait dans le village à l’occasion de la mort de l’ours m’a fait penser à une rencontre fort intéressante que j’ai eue à Québec avec l’anthropologue Gilles Bibeau,
Gilles Bibeau, anthropologue
un homme aux multiples qualités tout autant que ses intérêts et ses activités. Nous étions jeunes tous les deux, je parlais d’engagement ; il évoquait plutôt l’anthropologie, la médecine et l’Afrique. Il travaille actuellement sur un bouquin qui traitera d’un groupe marginal, « Les bérêts blancs », association d'extrême-droite fanatiquement liée à l'Église catholique. Lors de cette rencontre, il me disait que le territoire sur lequel est situé le village des Saints-Innocents ne serait pas aussi innocent que son nom l’indique, en plus d'avoir été un lieu que les ours noirs privilégiaient, presque une réserve pour eux.
- Vous m’intriguez, monsieur Granger.
- Notre canton aurait, j’insiste sur ce conditionnel, car rien n’a été prouvé, encore moins exploré, aurait été le lieu d'établissement d'une secte.
- Une secte, dites-vous?
- Bibeau s’intéresse aux religions, leur histoire et leur influence. Sans jamais avoir parlé ou publié sur ce sujet, il croit qu’à chaque religion se greffe un mutant pouvant s’avérer plus conservateur ou plus libéral que la religion dont il serait issu, parfois pernicieux.
- Et le canton des Saints-Innocents en aurait hébergé un ?
- Chère Abigaelle, vous n’avez pas encore ratissé tout le secteur, bien qu'aujourd'hui un espace inconnu se soit ouvert à vos yeux, alors que, tout comme mon père à la recherche de terrains à vendre, je l’ai parcouru tous azimuts. Ce que j'ai d'abord constaté, eh bien, c’est la structure des terres avant qu'elles ne fussent sélectionnées pour ensuite être distribuées auprès d’agriculteurs en provenance de partout dans la province et d'ailleurs, désireux de les exploiter. Ce programme, je vous en ai parlé, c'est celui dont mon père a bénéficié lorsque la famille est rentrée au Canada. Une structure difforme, si je peux m’exprimer ainsi. Un terrain situé à l’est du village actuel pouvait très bien avoir des liens avec un autre situé à l’opposé ou plus au nord. Tout l’ensemble couvrait un périmètre global représentant la zone du village des Saints-Innocents, ses alentours limitrophes, ainsi que la grande forêt qui couvrait un territoire gigantesque et inexploité. Je dis « périmètre », alors qu’il faudrait plutôt parler de « circonférence ». Tout était méthodiquement organisé de manière circulaire. Pour donner un exemple, le terrain sur lequel se trouve la maison que vous habitez et qui appartenait à mon père était à l’origine uni à celui d’en face, sur lequel se trouve maintenant l’école. Ce grand terrain circulaire avait été amputé d'un rayon permettant la construction de la route nationale menant à Montréal, l'autre servant à délimiter l'espace nécessaire pour la municipalité naissante, cela en y traçant une rue principale. Il possédait des appointements situés à l’extrémité des deux allées sans nom. Plus tard une de celles-là a été réquisitionnée par la municipalité afin de permettre aux autochtones venus d'Ontario de s'y installer. Je n’ai donc plus aucun droit sur ce secteur tandis que la seconde aire d’hébergement, sur un rang parallèle à celui où vit la famille ojibwée, est maintenant le lieu de résidence de la famille Cloutier. Le père m'ayant demandé l'autorisation d'y construire une maison pour son fils, j'ai accepté pour des raisons, disons, des raisons altruistes avec pour condition que le terrain demeure ma propriété. Le résultat final est que je suis propriétaire du terrain sur lequel la maison où vous vivez est construite, ainsi que celui de la famille Cloutier. Je ne vous fais pas la nomenclature de toutes les bizarreries reliées aux terres de notre canton, j’en aurai pour plusieurs heures.
- Je vois, mais quel lien y a-t-il à faire entre la structure des terrains et une possible secte ayant eu pied à terre par ici ?
- Lorsque le gouvernement a accaparé les lieux, aucun acte notarié n’a été formellement homologué, alors que certaines parcelles de terrain ont été titularisées. C’est par cette porte que je suis entré. Par testament, j'ai hérité des titulariats que mon père, au fil de ses achats de terrains à gauche et à droite, m'a légués. Sans pouvoir le vérifier, je me doute que certains lots, ceux situés principalement dans l’immense forêt, n’ont jamais eu de propriétaires légaux, qu’ils n’ont pas été ajoutés au programme de donation des terres en vue d’exploitation et qu’ils ne sont pas titularisés. C'est un peu comme si un cachet les avait protégés d'une intangible  action.
- Cela date quand même d’un certain temps.
- Tout à fait. Nous sommes au milieu du siècle dernier. Beaucoup de lois depuis ont été modifiées, beaucoup de papiers égarés ou perdus. Alors je résume pour que vous saisissiez bien cette obscure problématique. Le canton appartenait en grande partie de manière apocryphe à des tenants aux identifiants fictifs ou virtuels. Ces gens n’avaient aucune responsabilité fiscale, puisque la région était considérée comme inoccupée, « terre du gouvernement » serait le terme exact à employer. Si on s'amusait à déchiffrer le cadastre de la municipalité des Saints-Innocents, ce chapitre s'avérerait intéressant. D'autres aussi.
- Parce que, dans les faits, la région aurait été occupée.
- Pas seulement par des familles d'ours noirs, soyez-en certaine. L'ami Bibeau est anthropologue, il ne pouvait que mettre la puce à mon oreille avec son hypothèse de secte. Partant de ce constat, je me suis mis à fouiller la région, seul. Quelqu'un s'est ajouté à moi, mais plus tard. Ce que j’ai découvert m’a surpris d'autant plus que personne ne semblait s'intéresser à l'explorer, sans doute cette cause n'en valait pas la peine. Un peu partout dans le canton, mes yeux renvoyaient des images à mon cerveau que celui-ci ne pouvait pas décrypter efficacement.
- Vous avez trouvé des éléments pouvant valider ce que monsieur Bibeau avait énoncé ?
- La forêt que vous connaissez bien est devenue aujourd’hui presque aussi insignifiante qu’un boisé. À l’époque, le territoire que maintenant nous franchissons aisément était une très vaste étendue densément serrée, sauf en son centre dont la circonférence pouvait certainement s'étendre sur un kilomètre. C’est là que j'ai pu deviner, en raison de l'aménagement particulier des lieux, que des restes d’une certaine exploitation pourraient être enfouis. Je ne suis pas archéologue, mais je crois que le temps a fait que ce secteur de la forêt rasée de près a pu un jour être autre chose. Un œil non averti, y passant, ne remarquerait absolument rien.
- Votre extrapolation ?
- Si, je dis bien si, car rien n’est ni démontré ni prouvé, l’hypothèse de la secte peut un jour être validée, c’est à partir de cette zone que les recherches doivent être entreprises. Quant à moi, je crois que quelque chose s'y cache.
- Tout ça a un lien avec l’ours de cet hiver ?
- Le garde-chasse, l’autochtone vivant au bout d’un des deux rangs sans nom, a déclaré n’avoir jamais rencontré d’ours noir dans l’exercice de ses fonctions. Il dit vrai, mais ici devant la rivière, et cela depuis quelques années, une famille d’ours noir y est installée. L’automne dernier, j’ai encore vu le mâle se promener. La dernière fois qu’il est passé devant mon chalet, c’était quelques jours avant la tragédie. Pourquoi n'était-il pas en état d'hibernation ? Je n’en ai aucune idée, mais cela m'a tout de même étonné. Monsieur Don ne peut savoir qu'à une certaine époque, disons au siècle dernier, ces espaces boisés étaient l'habitat naturel de l'ours noir, du même type que celui au cœur de cette histoire.
- Vous avez tout comme moi entendu dire que le garde-chasse pouvait être le responsable de sa mort, puisqu’il a été abattu par une flèche.
- Non pas responsable, mais bien coupable, surtout à cause de cette icône autochtone que personne n’a réussi à retrouver.
- Exactement. Il y a quand même une bonne distance entre le cimetière et votre chalet. 
- Il l’a franchie, puisqu’on l’a retrouvé là et certains l'ont même aperçu tout près de la rivière presque à l'entrée du village.
- Un ours noir vivant assez loin du lieu du drame se retrouve, un jour, dans le cimetière, surprend le curé qui en meurt, la flèche l’ayant tué demeurant toujours disparue.
- Vous savez, chère Abigaelle, à quel point les gens aiment les légendes. Cette mort en deviendra une, mais non pas pour vous. Elle sera plutôt un signe révélant que, dans ce village et tout autour, des choses étranges se sont déroulées. Imaginez un seul instant que des rumeurs se répandent indiquant qu'une secte aurait séjourné dans la région il y a un certain temps, je ne vous dis pas l'effet que cela aurait.
- Êtes-vous à la recherche d’indices entourant cette affaire ?
- Je n’aime pas jouer au détective, ce n’est plus de mon âge. Toutefois, si on réussissait, à partir de l’hypothèse de Bibeau, à démontrer, preuves à l'appui, qu’une secte ait possiblement installé ses pénates par ici, si on clarifiait l’affaire, je suis convaincu que d’autres histoires jailliraient. Certaines plus macabres que d'autres.
- Comme les odeurs qui pullulent dans la maison que j’habite.
- Retenez bien la géographie particulière qui régnait il y a environ une centaine d’années. Le temps ne règle pas tout, trop affairé à fixer le passé et se fermer les yeux sur l'avenir. Il agit parfois sur la mémoire dans le but de la dérégler ou il se cache un peu comme l’ours noir qui a quitté la proximité de mon chalet pour s’aventurer en plein cœur du village et y laisser sa vie.

 

Abigaelle avait le souffle coupé.



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