jeudi 23 octobre 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 16 - revu et corrigé

L’anniversaire de naissance de Benjamin et la date prévue pour l’arrivée de Nathanaël sont distantes d’un mois : 16 mars, 16 avril. On s’en approche sensiblement.
 
Celui de Chelle et l’arrivée de Gabrielle, un mois également : 10 mars, 10 avril. Dans ce cas, c’est maintenant chose faite.
 
Comme pour le premier accouchement, Don et Aanzhanie quittèrent l’hôpital dès le lendemain, revinrent à la maison après un court arrêt chez les parents de Benjamin afin de leur présenter le nouveau-née, récupérant Chelle par la même occasion. Ce moment fut rempli d’émotion, même Walden participa à l’explosion des sentiments qui animaient tout le monde.
 

- Elle s’appelle Gabrielle, dit Don qui la gardait précieusement dans ses bras.
- Trop beau comme nom, enchaîna Jésabelle dont les yeux roulaient de la maman à Chelle, scrutant la réaction de chacune.                 Tu as choisi un nom dont la finale en « elle » rejoint sa sœur. 

La naissance d’un enfant survenue après qu’un autre soit déjà arrivé, bouscule les événements de la vie quotidienne, amenant principalement celui ou celle à qui on attribue maintenant le titre d’aîné, l’amène à revoir sa place dans la famille, à mesurer le temps qu’on lui accorde par rapport au nouveau-né, à se poser mille et une questions ; chez certains, on note certaines régressions un peu comme une croyance qu’en revenant à un stade antérieur, on allait davantage s’occuper de lui ou tout simplement rappeler qu’il est toujours là.
 
Jésabelle avait prévu, et cela, dès le jour où elle fut certaine que son corps se mettait à l’oeuvre pour faire un nouvel enfant, d’y impliquer Benjamin le plus possible et, comme le lui avait signalé Angelle - la sage-femme - préparer Daniel au rôle qui viendra plus tard, une fois l’enfant mis au monde.
 
Elle ne s’inquiétait donc pas des répercussions sur son premier fils, mais l’était davantage pour Chelle, sachant que Aanzhanie vivait une grossesse difficile, voire pénible. Les deux femmes en gésine vécurent leur temps de gestation de manière fort différente : dans le calme pour Jésabelle, dans le trouble pour Aanzhanie. Aucun doute dans l’esprit de la mère de Benjamin, les situations s’opposaient, raison pour laquelle elle avait suggéré de tracer un couloir dans ce boisé jouxtant les deux maisons. Ceci permettrait à la femme de Don d’apprendre à mieux se débrouiller dans la langue de son nouvel environnement, tout en s’éloignant quelques heures de Taïma qui ne cessait de la fustiger sans relâche par ses propos inadéquats.
Aanzhanie devint rapidement une élève remarquable. Évitant d'alimenter des conflits, elle s’adressait à son mari et à sa fille dans la langue qui prévalait toujours à la maison, situation qui se modifia à la suite du départ définitif de Taïma, favorisant l’apprentissage de la langue française chez la mère et sa fille.
 
Les moments passés dans le boisé avec Jésabelle alimentèrent la hargne de sa belle-mère qui l’accusait de mal se préparer à l’accouchement. Il fallut l’intervention catégorique de Don, rappelant que la décision était immuable, la naissance se fera à l’hôpital des Blancs.
 
Dans l’apprentissage d’une nouvelle langue, parfois difficile à y établir des liens avec celle qui nous est naturelle, le meilleur chemin à emprunter s’avère, un peu comme les parents le font avec leurs enfants, d'installer des expressions applicables au quotidien, éviter de se lancer dans l’inutile étude de la grammaire ou encore la mémorisation de mots sans rapport avec la réalité. La base demeurant toujours la communication. Avec Aanzhanie, Jésabelle ne franchissait pas pour le moment le niveau supérieur du langage, celui des sentiments, celui qui aborde les émotions. Cela viendra plus tard.
 
Pour le moment, au lendemain de la naissance de Gabrielle, alors que les deux élèves de la classe pré-scolaire, revenus de l’école, attendaient l’arrivée des parents de Chelle, tout sera centré, c’était la volonté de Jésabelle, sur les enfants, les trois enfants. De son œil observateur, elle ne cessait de dévisager son invitée de la veille, cherchant à y découvrir ce qui pouvait bien se passer dans son cerveau.
 
Un détail attira son attention. Les yeux du nouveau-née lui semblaient fixes et … bridés.
 
                                                        *       *
                                                             *

Abigaelle, accompagnée par Henriette, la secrétaire de l’école, salua le concierge qui lui rendit la pareille avec un sourire épanoui. Il faut dire qu’ayant croisé le président de la commission scolaire au bureau de poste, celui-ci le félicita pour la propreté de l’école primaire, une situation dont il était particulièrement fier.
 
Monsieur le concierge, depuis des lunes, tout le monde le surnommait ainsi, au point que son patronyme s’était comme évaporé, précisa les raisons de ce surplus de netteté des locaux sans que cela n’augmente sa charge de travail, précisant que l’idée provenait de la nouvelle enseignante.
 
- Un véritable don du ciel pour nous, commenta le président de la commission scolaire.
- Vous avez parfaitement raison, elle aime tellement son travail et cela rejaillit sur ses élèves. Je ne peux en dire autant pour notre directrice. Excusez-moi de médire, mais elle m’a apostrophé lorsque les enfants ont commencé à nettoyer leur bureau, leur classe, leur casier, me rappelant que ce n’était pas l’affaire des enfants de récurer l’école, mais ma tâche.
- Vous vous rappelez sans aucun doute les conflits entre l’ancienne directrice et Mademoiselle Saint-Gelais. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’elle souhaite gérer l’école comme une caporale de l’armée.
- Vous dites l’école, mais pour elle, c’est son école.
- En effet. Je vois que vous avez retrouvé le sourire et le goût de travailler, alors continuez ainsi, vous avez mon appui complet.

 

Les deux femmes sortaient de l’école au moment où la camionnette bleue, celle de Benoît, le frère de la directrice, prenait place devant l’entrée. Le chauffeur rejoignait Mademoiselle Saint-Gelais pour la ramener chez elle. Le jeune homme aux yeux gris métallique les toisa sans les saluer.
 
- Quel être arrogant, avança Henriette.
- Tu le connais depuis longtemps ?
- Depuis toujours…Tout le village a eu maille à partir avec lui à un moment ou un autre. Moi, comme secrétaire de l’école, je ne peux te dire combien de fois ses institutrices l’ont envoyé à mon bureau parce qu’il était insupportable en classe. La seule chose que je pouvais faire, c’était d’aviser sa sœur. Mademoiselle Germaine enseignait la septième année à ce moment-là. Il tremblait de peur devant elle. Si douce, si gentille, si belle, lorsqu’elle entrait dans mon bureau, le gamin se calmait immédiatement, baissait la tête sans ajouter un autre mot. Je ne te dis pas ceux empruntés à la sacristie qui s’imprimaient sur ses lèvres qu’il mordait rageusement.
- Lui a-t-on offert des services pour l’accompagner ?
- Pas du tout. Il aura fallu l’affaire Delage pour que la justice s’en mêle et le condamne à quelques mois en centre. Ça s’appelait à l’époque « maison de réforme », un peu comme une prison pour jeunes délinquants. Une chose quand même étrange s’est alors produite. Monsieur le curé de la paroisse s’occupait de Benoît depuis toujours, l'ayant adopté comme son enfant de chœur pour toutes les messes qu’il célébrait. On dit que le prêtre aurait fait des représentations pour que le frère de Mademoiselle Germaine soit libéré avant la fin de sa peine, un peu comme s’il acceptait de le prendre en charge. Mais je n’en sais pas plus.
- Le gouvernement du Québec étudie présentement la possibilité d’adopter une loi qui protégerait les jeunes de moins de 18 ans. Dans mes cours à l’université Laval à Québec, certains enseignants croient que cela pourrait même être déposé l’an prochain, en 1977. D’ici là, on engage de plus en plus de spécialistes, recrutés afin de mieux comprendre les troubles du comportement et de faire des recommandations au ministre. Bientôt, ça sera la même chose pour le pré-scolaire. Du moins, je le souhaite.
- Et tu travailles si fort pour que les choses changent.
 
Elles se turent lorsque le duo émergea de l’école : le jeune homme soutenant sa sœur qui, péniblement, montait dans la camionnette bleue, adaptée pour favoriser le transport d’une personne handicapée.
 
Benoît fixa Abigaelle de ses yeux perçants, vers Henriette, il renifla des mots inintelligibles.

dimanche 19 octobre 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 15 - revu et corrigé

Docteur Frédérick LEBOYER

                                              

Les infirmières dirigèrent la parturiente vers la salle d’accouchement. Aanzhanie reconnaissait le plafond du corridor qui y mène, les murs fraîchement repeints et le clic-clic de la civière que poussait Don, les yeux rivés à ceux de son épouse. Elle devenait de plus en plus calme, un sourire enjolivait sa figure ovale sur laquelle perlait quelques gouttes de sueur.
 
- Madame, nous ne trouvons pas votre dossier, pourriez-vous nous indiquer votre nom, votre prénom ? Comment souhaitez-vous que nous nous adressions à vous ?
- Aanzhanie, répondit Don. Ma femme ne parle pas encore votre langue.
- Quel joli nom ! Nous nous adresserons à vous monsieur pour la traduction, cela facilitera la tâche.
- Sans souci, merci pour votre gentillesse.
- Comme elle n’a pas de médecin traitant, celui qui est de garde en gynécologie s’occupera d’elle. Vous verrez qu’il est efficace. Il sort à peine de l’université. Il vous expliquera en détail toutes les étapes. Vous pouvez lui faire confiance.
- Il s’agit de notre deuxième accouchement à cet hôpital. Notre première fille, Chelle, est née ici, il y a cinq ans. Un détail important, dans notre tradition ojie-crie la maman choisit son nom à la suite d'une deuxième naissance. Alors le dossier...
- Je comprends. Votre nom, celui de votre fille et l’année tout ça suffira pour le retracer.
 
Ils entrèrent dans la salle d’accouchement enveloppée d’une reposante tiédeur. Les lumières tamisées propageaient une ambiance de quiétude. Deux infirmières les reçurent, s’adressant à eux à mi-voix. Puis l’accoucheur entra, se dirigea immédiatement vers Aanzhanie, lui serra la main avant de s’adresser doucement à Don.               
 

- Nous pratiquons la naissance sans violence qu’a développée le Docteur Leboyer. C’est tout nouveau et combien respectueux de l’enfant à naître ainsi que des parents. Cet accouchement sera mon deuxième, mais soyez sans crainte, tout se fera merveilleusement bien. Je vous demande d’être tout près de Aanzhanie, lui soutenir la tête, ce qui l’aidera à suivre mes indications. Une fois le bébé arrivé de ce côté-ci du monde, je le déposerai délicatement sur le ventre de sa maman, sans le déplier, sans claque sur les fesses, puis dans une quinzaine de minutes, vous, Don, couperez le cordon ombilical. On le baignera dans le bassin derrière vous ; la température de l’eau est exactement la même que celle qu’il a connue dans le nid construit par sa maman depuis sa conception. C’est vous qui le masserez, lui souhaiterez la bienvenue parmi nous. Si jamais une complication se présentait, mais les infirmières m’ont assuré que tout se passe normalement pour l’instant, alors on vous demandera de nous laisser agir selon les règles de l’art. Tout va pour vous ? Je vous laisse le temps d’expliquer à Aanzhanie la suite des choses, puis nous nous mettrons en situation d’accueil. 

 

Depuis le moment charnière de sa vie, celui choisi par son père Gordon, à savoir de tout faire, dès maintenant, pour établir des ponts entre sa famille et les villageois des Saints-Innocents, cette volonté paternelle a amené Don à apprendre la langue, s’inscrire à l’école des adultes, se spécialiser pour devenir garde-forestier. Il accumule des expériences qu’il n’aurait pu imaginer envisageables quelques mois auparavant. Gordon avait toutefois insisté sur le fait de ne jamais renier ses origines, sa langue et sa culture, que toujours, lui et ses descendants seront des ojis-cris, mais la réalité de leur situation devra toujours guider ses actions. De minoritaire dans le village que son paternel avait choisi, il devint minoritaire dans sa famille. Il le ressentit rapidement par l’attitude de Taïma, sa mère, qui, sans le répudier totalement, avait décidé de semer son intégrisme ojibwé dans l'âme de Gord, le fils plus âgé.

 
Le premier accouchement, celui qui allait donner naissance à Chelle, fut un drame que sa mère avait orchestré en réponse au fait qu’il aurait lieu à l’hôpital des Blancs, une haute trahison à ses yeux. Elle refusa systématiquement de venir en aide à sa bru et ne jeta un œil sur sa petite-fille que des années plus tard.
 
Jamais Don n’informa qui que ce soit de la réception qu’ils reçurent, eux les primipares autochtones et étrangers, dans cet hôpital qui aurait souhaité ne jamais avoir à leur ouvrir ses portes. L’attitude qu’il manifesta, teintée d’une dignité sans soumission, la facilité avec laquelle sa femme accoucha sans jamais se plaindre, n’exigeant aucun surplus d’attention de la part du personnel soignant, et le fait que dès le lendemain de la naissance de Chelle, ils quittèrent les lieux remerciant tout le monde pour leurs bons services, cette contenance provoqua une vague de sympathie à leur égard, ainsi qu'une sérieuse réflexion chez les administrateurs de l’institution.
 
Les derniers mots qu’Aanzhanie prononça avant que ne débute ce qui serait une cérémonie furent :  « Gabrielle, je veux que nous l’appelions Gabrielle. »
 
                                         *       *
                                              *
 


Ce jour d’avril déclinait. Les soirées demeuraient toutefois légèrement fraîches permettant quand même à la famille de Benjamin et leurs deux invitées de s’installer dans le solarium qui avait été, au cours des cinq dernières années, le gîte sacré de l’amoureux de la lune, sa perle fabuleuse.
 
- Jésa, quand mon petit frère arrivera, l’installeras-tu ici comme tu l’as fait pour moi ?
- Benjamin, quand tu es né, c’était la pleine lune. Celle d’avril, la lune rose. Tout de suite, nous nous doutions que cet astre allait être présent dans ta vie. Il n’y a qu’une lune même si elle change souvent de nom, même si elle ne se fait pas voir en entier tout le temps qu’elle joue à cache-cache avec les nuages pour nous envoyer des clins d'oeil, c’est exactement la même chose pour les enfants. Ton frère, tout comme toi, Chelle et ta petite sœur, vous êtes uniques. Une seule copie dans tout le monde entier. Il se peut que Nathanaël…

                                                       
- C’est le nom de mon frère ?
- Oui, ça sera son nom. Il se peut que le solarium ne réponde pas à ses besoins, tout comme il y a de fortes chances que, plus vieux, on taille une partie de son prénom et qu’il ne lui reste que Nathan.                   
- J’aime les deux.
- Nous t’expliquerons un jour ce choix que l’on a fait. Nommer son enfant est un privilège qui appartient aux parents, mais ça ne doit pas seulement être lié à la mode, mais plutôt à ce qu’il représente pour eux maintenant et plus tard pour lui.









- Lorsque je me suis aperçu que j’étais enceinte, ton père était certain que ça serait un bébé garçon. Nous nous sommes alors mis à la recherche d’un prénom qui nous parlait. Sachant qu’on allait le répéter souvent et que bébé allait vivre toute sa vie en sa compagnie, nous avons pris cet exercice très au sérieux. Le premier prénom qui est venu à notre esprit, tu te doutes pourquoi, fut Henry-David. Nous l'avons oublié parce qu’il était important que tu détiennes le nom de famille Proulx-Cloutier. Alors, pour ne pas t'obliger à traîner quatre appellations, Benjamin est apparu. Nous le trouvions calme et réfléchi, pas du tout à la mode, nous avons pris le temps d’observer avant d’agir, laissant Benjamin s’imposer. Un prénom passionné, exactement à l'image de son papa et de sa maman dans tout ce qu'ils entreprennent . Voilà.
 
Chelle écoutait la discussion avec beaucoup d'intérêt. Dans la lueur perçante de ses yeux, il apparut clairement à l’esprit de Jésabelle que ce type de conversation n’était pas courant dans sa famille.
 
- Je ne sais pas pourquoi je m’appelle Chelle et ne connais pas le nom de ma sœur.       
                                                                               







- Ta maman améliore son apprentissage de la langue française. Beaucoup même. Elle m’a dit vouloir de plus en plus s’adresser à toi et à ta sœur dans la langue qui fait maintenant partie de votre environnement. Bientôt, tu auras toutes les réponses à ces questions.


     








jeudi 16 octobre 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 14 - Revu et corrigé

 




Don se sent davantage en confiance à l’arrivée de ce deuxième accouchement dans l’hôpital des Blancs. Il y a cinq ans, la situation était différente. La maison au bout du rang sans entretien en toute saison comptait plus de résidents. Depuis, son père est décédé, sa mère Taïma, retournée en Ontario sur la réserve ojie-crie qui recevait, trois ans auparavant, son frère aîné Gord et son épouse Mae. 

Aujourd’hui, revenant de chez ses amis Daniel et Jésabelle après leur avoir demandé d'accueillir Chelle à son retour de l’école puisqu’il partait pour l’hôpital, Aanzheni étant prête à accoucher.

L’assurance-maladie du Québec avait conclu une entente avec les autorités canadiennes responsables de la loi sur les Indiens, ce qui permit à la famille de Don de bénéficier des services de santé pour toute sa famille, entente à laquelle Taïma refusa d’adhérer interdisant qu’on y ajoute le nom de son mari.

En route vers la grande ville, au milieu de l’après-midi, il s’arrêta à l’école afin d’aviser Abigaelle du changement dans l’horaire du transport, ce qui lui valut un regard torve de la part de la directrice, trop lente pour intercepter le papa de Chelle qui rejoignait son épouse confortablement installée dans la camionnette, sans jamais manifester sa présence auprès de Madame Saint-Gelais.

Avril est beau, la route resplendissante de soleil, la future maman, tenant son ventre à deux mains, prend de longues inspirations à la manière des mères ojies-cries de sa réserve. Moins d’une heure plus tard, elle sera reçue à l’étage d’obstétrique.


                                                           *     *

                                                *

Tous les bus ayant quitté la cour d’école, Abigaelle, après avoir avisé le chauffeur transportant Chelle et Benjamin qu’il devra les laisser chez les parents du garçon, rangeait ses effets personnels, jetant à l’occasion un coup d’oeil vers sa maison de l’autre côté de la rue Principale. Sans que cela ne inquiète outre mesure, elle ne pouvait s’enlever de l’esprit que certaines choses l’indisposaient, faisant référence à des odeurs parfois nauséabondes provenant de la cave, odeurs que Monsieur Gérard n’arrivait pas encore réussi à en déceler l’origine, incapable d’émettre quelqu’hypothèse que ce soit pour en établir la ou les causes. Le propriétaire, Monsieur Champigny, semblait éviter de répondre aux doléances de sa locataire, remettant continuellement à plus tard le moment pour s'en occuper.

Sa rencontre avec la directrice la ramena à la réalité. Elle frappa à la porte du bureau devant l’entrée principale de l’école. 

- Entrez Abigaelle, marmonna une Madame Saint-Gelais surprise dans son action la retenant penchée devant un tiroir de son bureau.
- Je vous prends quelques minutes seulement.
- Je vous écoute, dit-elle sans lui proposer un siège.
- La problématique ne se présente pas pour le moment, mais on la soulèvera bientôt, quand viendra le temps d'organiser la composition des groupes d’élèves pour la prochaine année scolaire.
- Soyez plus précise, mademoiselle.
- Le pré-scolaire devient de plus en plus une préoccupation majeure au ministère de l’Éducation. Le ministre surveille personnellement l'évolution de ce dossier. Notre école pourrait représenter une situation unique dans la province. Les huit enfants avec lesquels nous travaillons actuellement passeront en première année à la prochaine rentrée scolaire. Sans savoir à combien s’établira la clientèle pour l’an prochain, je me questionne sur les services à mettre en place afin de répondre au nombre si peu élevé d’élèves.
- Vous avez raison, nous discutons actuellement avec les responsables de l’organisation scolaire. Ce que je détiens comme information indique que les prévisions tournent autour de dix élèves pour la classe de maternelle.
- Cette classe du préscolaire, je parle de la présente, pourrait donc fournir un nombre d'élèves en dessous de ce qui est exigé pour ouvrir un groupe de première année. N’est-ce pas ?
- Vous comprenez que huit élèves, eh bien ce n’est pas suffisant. À moins qu'il s'en ajoute d'ici l'été, ce qui me surprendrait au plus haut point, il faudra alors envisager autre chose.
- Comme un déménagement d’école ?
- C’est une hypothèse.
- Une éventualité ?
- Je ne saurais préciser cela pour le moment.
- Alors, dans vos réflexions, je souhaite proposer une avenue. Les huit élèves de cette année auxquels on ajouterait la probable dizaine de l’an prochain, cela pourrait constituer une classe multi-âge. Nous aurions ainsi 18 élèves dans un groupe préscolaire et première année. J’accepterais de les prendre en charge. 

Madame Saint-Gelais recula son fauteuil roulant de quelques centimètres, scrutant le regard de l’éducatrice qui la dévisageait sans baisser les yeux.

- C’est une solution peu conventionnelle, dit-elle.
- En effet, mais pédagogiquement acceptable. 

Les rencontres entre ces deux femmes tournaient rapidement à l’affrontement. Leurs arguments ne reposant jamais sur les mêmes principes, voire les mêmes valeurs. Dans ces courts instants de silence passager, devenant d’une lourdeur étouffante, chacune cherchait un nouveau souffle, un nouvel angle d’attaque. Rien ne peut concilier leurs points de vue. La directrice, pour une ixième fois, comme si elle n'avait pas autre chose à dire, lui répète les bases sur lesquelles son principe de réalité s’appuie, ce à quoi Abigaelle, dans une riposte cinglante, lui lance que cela n’est qu’entrave à l’initiative et à l’action. Ce qui mettait souvent fin à l’entretien.

- Avant que vous ne sortiez de mon bureau, j’apprécierais que vous signifiiez au père de Chelle que mon école n’est pas un endroit où on entre sans vergogne. J’ai trouvé son attitude un peu sauvage cet après-midi lorsqu’il s’est dirigé vers votre local sans s’arrêter à mon bureau.

- Bonne fin de journée madame.


                                                        *       *

                                               *

Le bus scolaire s’arrête devant l’abri, chez Benjamin. Le chauffeur, Monsieur Clotaire, pipe au bec, annonce à Chelle qu’elle doit descendre ici. Les deux enfants se regardent, surpris et heureux.

- Tu restes à souper avec nous. Bravo !

La fillette n’a guère le temps de répondre que Jésabelle, ralentie par sa démarche de canard et suivie par Walden, s’approche pour les accompagner à la maison.

- Ta maman est partie à l’hôpital avec papa. Il y a de fortes chances que ta petite sœur se présente le bout de nez d’ici quelques heures.

Les larmes aux yeux, Chelle serre les mains offertes par Benjamin et sa mère. 

Elle entre fièrement chez sa deuxième famille.





mardi 14 octobre 2025

Un bijou...

 


Mon ami Daniel Cyr vient de publier sur son site Facebook un texte sur la grammaire. Je le classe dans la catégorie des bijoux et tiens absolument à vous le partager.

                                           La grammaire, cette reine capricieuse


La grammaire n’est pas toujours facile à suivre. C’est une reine exigeante qui se coiffe d’accents graves quand elle est de mauvaise humeur, se parfume de circonflexes pour paraître savante et s’habille de majuscules pour impressionner la cour. Elle règne d’une main ferme sur ses sujets — voyelles et consonnes, verbes et adjectifs, noms et pronoms, participes rêveurs, subjonctifs insoumis. Elle commande avec la rigueur d’un général et l’élégance d’un poète.

Je suis formé de consonnes et de voyelles. Petits soldats rangés en bataillons, nous formons des mots. Les mots, bout à bout, deviennent des phrases. Les phrases, unies comme une armée en marche, avancent dans le grand champ de la langue. Mais attention : dans ce champ, les batailles sont plus redoutables que celles de Waterloo. Bataille de l’accord du participe, duel sanglant entre « é » et « er », siège interminable du subjonctif. On croit sourire, mais la guerre est sérieuse.
 
                                           Le charivari des temps


Puis je découvre le temps. Le présent parade en place publique : « je suis, tu es, il est », tel un coq qui chante trop fort. Le futur, ce grandiose menteur, promet toujours : « je serai »… mais souvent ne tient pas parole. Et le passé, ah le passé ! Simple ? Composé ? Plus-que-parfait ? À force de se diviser, il finit par n’être plus qu’un puzzle.

Moi, pauvre verbe, j’essaie tant bien que mal d’être parfait. On me réclame l’imparfait, on m’exige le plus-que-parfait. Mais ce vœu pieux me laisse souvent dans le brouillard. Je compose un passé de toutes sortes de mots, je navigue à contre-courant dans un fleuve d’accords et me retrouve condamné à écrire au conditionnel passé plutôt qu’au présent.

Même la nuit, quand je voudrais me reposer, on m’assaille d’interrogations indirectes : comment dormir tranquille quand le doute grammatical cogne à la porte ?
 
                                        Quand les mots s’égarent
 

La grammaire englobe tout : la morphologie, cette science qui taille les mots comme un sculpteur taille la pierre ; la syntaxe, fragile charpente qui donne ordre et équilibre ; la phonologie, musique des sons qui résonne comme un orchestre.

Mais qu’un lecteur mal intentionné s’en mêle, et tout chavire. Il suffit d’une virgule déplacée pour faire chuter la pensée, d’un mot mal accordé pour transformer la paix en querelle. On voulait une déclaration d’amour, on obtient une déclaration de guerre.
La langue est une maison. Mais certains vandales déplacent les murs, ouvrent des fenêtres où il n’y a pas de lumière, changent les clefs des portes. Alors, ce qui devait éclairer devient poison. Les accords se changent en désaccords, la phrase devient arsenal et l’idée se fait boulet. Voilà la guerre des mots.

                                        La leçon

Ô lecteurs, souvenez-vous : la grammaire est une règle, oui, mais plus qu’une règle, elle est une morale. Elle enseigne l’ordre, l’harmonie, la vérité.

Qu’on rie des caprices de l’orthographe, qu’on s’amuse du passé simple qui jalouse le passé composé, qu’on ironise sur l’accent circonflexe qui se prend pour un général en chapeau pointu — soit ! Le rire est permis. Mais qu’on ne trahisse jamais le mot pour travestir l’idée.

Car une langue déformée devient une pensée enchaînée. Une syntaxe manipulée à des fins tordues n’est plus une architecture : c’est un piège.

La grammaire, malgré ses pièges et ses fantaisies, est un chemin. Suivie honnêtement, elle mène à la clarté.

Déformée sciemment, elle précipite dans le marécage du mensonge. Et alors, ce n’est plus la faute de la grammaire… mais bien celle de l’homme.
 

 

lundi 13 octobre 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (31)

 




                         en haute altitude

en altitude, bizarrement, tout se joue par oreille
entre tympan et tambour ou plus creux encore
rien à voir avec le service de la jeune hôtesse 
soliste qui va qui vient puis revient encore,
colombe égarée titubant dans l’allée étroite
 
l’altitude         cause en musique synchronisée,
impulsions input output, simultanément,
à plusieurs milliers de kilomètres 
au-dessus des nuages coagulés,
on croirait des volcans

à cent-quatre-vingts degrés d’el conda pasa,
un bout de terre en déséquilibre,
étendue noire, artificielle, entre viduité et néant, 
au milieu de rien,
où le rien pique son vol stérile
vers de profonds reliefs abyssaux 

l’altitude         gobe les distances,
au sol elles pourraient se déplier 
sur un, deux trois continents
et
vogue électriquement la galère aérienne
personne ne semble pouvoir s'arracher
à ce zéro absolu parfaitement pur 
d'un avion en mal d'omnipotence
alors que
la jeune fille empile des verres plastique vert 
à vitesse tgv
étouffant les chocs supersoniques
 
à bout de bras, l’altitude, capitaine au long cours,
galvanise ses harmonieuses éclaboussures 
jusqu’aux confins de l’espace,
au creux d'un trou noir, 
ellipse du temps remplie de navettes égarées, 
port altier au cœur du noyau nébuleux,
s'y resserre frénétiquement un soleil constricteur
catapulté par-delà la porte de l’éternité
sans fin,     sans début,     sans cible 
en son centre désorienté
 
le sarrau bourgogne de l’hôtesse 
se confond à l’obscurité de la cabine 
où tout dort encore,
immobilité stagnante, 
soumise à la vitesse effrénée de l’appareil
que les vifs soubresauts agitent

l’ombre en état d’apesanteur, fugitif fantôme,
traînasse ici et là, lèche les hublots,
glisse son vif reflet telle une masse terrifiante
et broie les dos ligotés aux camisoles factices
 
statue noctiluque, 
la jeune fille aux doigts graciles 
colorés du même rouge bourgogne
depuis mille heures au moins, 
entre de longs sifflements saccadés,
des lamentations énergiques,
s'enferre autour du petit rai de lumière 
que des étoiles fugaces ont déposé à ses pieds, 
les ayant chargé de frissons involontaires
d’autres frissons encore, irréguliers,
convulsifs pour celle qui vertige en altitude
 
elle a peur
                     en altitude                  
si peur
                     en haute altitude         
         
elle a si peur en haute altitude
 
 12 novembre 2014

 
 
                       
 
                           au café

 
assise au fond du café
sous l’éventail qui tournoie
elle attend
 
le flot des paroles
fait tohu-bohu
autour d’elle
 
la fumée des Marlboro
emplit l’espace
de légères arabesques
 
elle songe à écrire
le menu cartonné
l’y invite
 
elle griffonne :
tu ne peux partir
tu es déjà en allé
 
de la page des apéritifs
elle fit
une boule de papier
 
dans la rue
les gens passent leur chemin
 
12 février 2015







samedi 11 octobre 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 13 - revu et corrigé

 


Benjamin préfère lire à parler. Écouter également. Lorsque Chelle, accompagnée de sa mère, en janvier dernier, alors que Don partit pour l’Ontario avec Taïma, traversa le boisé pour passer quelques heures chez Daniel et Jésabelle, ce fut surtout des occasions pour la fillette de perfectionner son apprentissage de la langue française. Elle l’avait mentionné durant le cercle, remerciant Abigaelle pour son aide, mais elle aurait pu également ajouter les parents de Benjamin qui, de son côté, écoutait.
 
Depuis son entrée en classe pré-scolaire, c’est devenu une obsession, il n'attend que le moment où il apprendra l'écriture. Sa mère lui rappelle, à l’occasion, qu’écrire lui permettra d’adresser à la lune des paroles perpétuelles, qu’il pourra au fil des ans relire et ainsi apprécier les progrès enregistrés. Mais là, maintenant, c’est prendre la parole qu’il doit faire, s’exprimer sur le printemps, étant le dernier à avoir levé le doigt. L’éducatrice conjugue différents apprentissages dans une même activité : une approche ouverte et holistique. Par l’exercice du cercle, c’est la notion du temps qu’elle aborde parallèlement : début de la journée appelé avant-midi, durée de vingt minutes sans limite prescrite pour chacun des locuteurs lors de cet exercice.
 
- Merci Abigaelle de me donner la parole et à vous tous, les amis, de m’écouter. Je veux d’abord vous dire que parler n’est pas ce que j’aime le plus. Chelle a dit que sa maman va donner naissance à une petite sœur ce printemps, eh bien ça sera aussi la même chose pour moi, sauf que ça sera un frère. Et le plus extraordinaire, c’est que je vais assister à sa naissance.       Un murmure  se répandit autour du cercle, des regards surpris s’échangeaient. Abigaelle ramena l’attention à Benjamin en disant qu’elle commentera ce passage une fois l’intervention terminée.     Oui, je sais que c’est à l’hôpital que vous êtes nés, Chelle aussi, mais moi ça été à la maison comme ça le sera pour mon frère. Peut-être qu’au prochain cercle, si Abigaelle le veut, je pourrai raconter comment ça s’est passé.          À nouveau, les enfants réagirent, mais le regard de l’éducatrice leur rappela qu’on se devait d’écouter.       On m’a dit que le printemps, c’est souvent le moment des naissances. Mon chien, il s’appelle Walden, c’est un garçon, eh bien, il ne donnera pas naissance à des chiots.      Une autre réaction parmi le groupe et Patrick, le fils de Monsieur le maire se permit de dire : voyons, les garçons ne font pas ça, juste les filles. Abigaelle ferma les yeux, un signe que sa patience s'épuisait.     Donc le printemps pour moi sera mon petit frère, également la lune rose. Au mois d’avril, la lune est rose quand elle est pleine, parfois, on ne peut pas la voir parce que notre vue en est empêchée par les nuages, mais j’espère de tout mon cœur être capable de la voir. Merci de m’avoir écouté.
 
L’éducatrice demanda aux enfants de fermer les yeux quelques instants avant de retourner chacun à leur place. En avril, il était temps, selon elle, d'exécuter deux consignes en même. Ce qu’ils firent.
 
Une fois chacun installé, Abigaelle, dans sa conclusion des échanges qui venaient de se dérouler, prit la parole :
- Je vais nous faire écouter une merveilleuse chanson de l'ami Félix Leclerc ; elle s’intitule « L’hymne au printemps ». Par la suite, j’aurai deux mots à dire pour fermer la boucle de notre cercle d’aujourd’hui. 
 
Elle lança la chanson sur un tourne-disque qui devait certainement dater de quelques années. Le son n’était pas génial, mais tous écoutaient silencieusement.
 
La musique grattée sur la guitare de Félix se promenait partout dans le local, quelques enfants portaient leur regard vers l’extérieur, par les fenêtres que Monsieur le concierge avait nettoyées maintenant qu’il gagnait du temps depuis la participation au ménage de plusieurs locaux.
 
Abigaelle pouvait voir sa maison de l’autre côté de la rue, maison qui lui donnait du fil à retordre depuis les neiges et encore maintenant. Elle allait, pour une fois, devoir faire venir Monsieur Gérard, le mari de la secrétaire Henriette, pour tenter de résoudre le mystère qu'elle nommait plaisamment  « celui de sa maison hantée ».

- Les amis, dans sa présentation, Benjamin a mentionné tout comme l’a également fait Chelle, qu’ils auront tous les deux, un frère et une sœur. Par la plupart d’entre nous, je m’inclus dans le groupe, nos mamans ont accouché, ce qui veut dire mettre au monde un bébé, dans un hôpital, accompagnées par un médecin et des infirmières. Vous savez, mon papa est gynécologue, ce qui veut dire un médecin qui assiste les mamans lorsqu'elles sont prêtes à donner naissance à leur enfant. Ça ne veut pas dire que c’est la seule façon pour un nouveau-né de venir nous rejoindre. Je connais plusieurs mamans qui mettent au monde à la maison, chez elles, avec l’aide d’une sage-femme. Une sage-femme est une personne dont le métier est d’aider les mamans à accoucher, comme le médecin à l’hôpital. Les deux façons sont aussi bonnes l’une que l’autre, c’est le choix de la maman qui doit être respecté. Benjamin a aussi dit qu’il assistera à la naissance de son petit frère. Moi, je suis tellement heureuse qu’il puisse vivre cette expérience avec ses parents. Avant, même les papas ne pouvaient pas être présents dans la salle d’accouchement, maintenant, ils le peuvent et c’est tant mieux. Parce que le papa a participé à la venue de son enfant, de manière différente parce qu’il n’a pas tout ce qu’il faut dans son corps pour aider l’enfant à grandir. La maman, elle, a tout ce qu’il faut. C’est pour ça que le chien Walden ne peut pas avoir de petits chiots.
 
Patrick, le fils de Monsieur le maire, leva son doigt pour intervenir.
 
- Mes grands-parents ont plusieurs vaches. Certaines vont vêler ce printemps, mais je ne serais pas capable de voir cela. C’est plein de sang et la vache crie très fort.
- Tu sais Patrick, on ne peut pas comparer le vêlage à un accouchement. Il s’agit d’un animal, non d’un être humain. Nous, les humains, sommes différents, une naissance n’a pas le même sens que le vêlage. Pour tes grands-parents, leurs vaches, ça fait partie de leur travail, ils doivent bien les protéger, faire attention à elles, car si les vaches n’ont pas de veaux, eh bien elles n’auront pas de lait à donner. Pour les humains, un enfant qui vient au monde n’est pas une partie de notre travail, il est le résultat de l’amour d’un papa et d’une maman, d’un homme et d’une femme.
- Je comprends mieux maintenant, dit Chelle dont les yeux s’éclaircirent à la suite de cette explication. Ma chienne Ojibwée est une fille, mais comme elle ne connaît pas de chien garçon, elle ne peut pas devenir une maman.
- Oui Chelle, c'est vrai ce que tu dis. Mais un chien garçon et une chienne fille, ça porte un nom : un mâle pour le chien, une femelle pour la chienne.
 
Les élèves suivaient avec attention les propos de leur éducatrice qui, pour éviter de dépasser une ligne qu’elle jugeait infranchissable, compte tenu de leur développement psycho-sexuel, s’arrêta sur ces mots.
 
Elle proposa la nouvelle activité ce qui ne l’empêchait pas de réfléchir à cette question qu’inévitablement elle devra aborder dans le cadre de sa thèse doctorale.

 

                *    *
         *
Et, en cette fin d'après-midi, la pluie se déchaîna alors que Abigaelle frappait à la porte de Madame Saint-Gelais qui eut à peine le temps de refermer un tiroir de son bureau.

    
 
                                  


mercredi 8 octobre 2025

Citations

    


Il existe mille et un sites sur Internet qui proposent des citations, certaines afin de nous remonter le moral, favoriser le lâcher-prise, équilibrer le yin et le yang, nous permettre de voir la vie de manière positive, etc.

Rarement je m'y arrête, toutefois ils amènent à me poser une question, toujours la même : 

«Toi qui présentes à l'occasion quelques citations, quelle est ton intention ? »

Ma réponse, spontanément : 

« Cela permet un retour à mes cahiers de lecture, retrouver des auteurs qui, à un certain moment de ma vie, ont interrompu ma lecture, m'obligeant à recourir au stylo pour y noter deux phrases, une pensée, cet aphorisme afin d'y réfléchir davantage. »

C'est un peu comme relire un livre en abrégé, retrouver l'émotion mise en exergue à une certaine époque pour la confronter à maintenant. Aussi, plongeant dans ce florilège d'énoncés, tenter de relier des auteurs à d'autres, de toutes cultures, de diverses opinions et de syles disparates.

Il y a, cramponné à cet exercice, un facteur culpabilisant qui ne cesse de me tourmenter, à savoir qu'il existe tellement d'écrivains que je n'ai pas lus et que, peut-être, le temps me manquera pour y accéder.

Voilà sans doute la raison pour laquelle les citations d'aujourd'hui partagent, en filigrane, un lien, celui de la vieillesse.




                                            Citations
 
… lorsqu’un homme commence à ressembler à son père c’est qu’il commence à vieillir.
Entre vieux, les vieux sont moins vieux.
Gabriel Garcia Marquez 
 
Ce qui rend les fautes de la vieillesse si tristes, c’est qu’elles sont irréparables.
Talleyrand
 
Si les générations se renouvelaient comme le feuillage des forêts, si elles s’éteignaient l’une après l’autre comme le chant des oiseaux dans les bois, traversaient le monde, comme le navire, l’océan, ou le vent, le désert, acte aveugle et stérile; si l’éternel oubli toujours affamé ne trouvait pas de puissance assez forte pour lui arracher la proie qu’il épie, quelle vanité et quelle désolation serait la vie !
Kierkegaard
 
Vieillir n’est au fond pas autre chose que n’avoir plus peur de son passé.
Stefan Zweig
 
Comme c’est long d’arriver à ce que l’on doit devenir ! D’ailleurs, lorsqu’on y est, c’est déjà le temps d’aller plus loin.
Gabrielle Roy
 
On dirait bien qu'il faille toujours devenir quelqu'un d'autre pour obtenir ce que l'on désire. Et quand on l'a, on ne sait plus très bien ce que ça vaut puisqu'on n'est plus la personne qui le voulait tant.
Dominique Scali
 
Je suis content d’être resté. Il faut partager les périls de ceux avec qui on a passé sa vie.
Pearl Buck
 
Seulement, pour continuer à vivre, je n’ai pas le choix : il y a toujours un moment où, comme mon bon chien, il faut que je prenne à gauche plutôt qu'à droite.
Jean-François Beauchemin
 
Je n’avais pas fait autre chose dans la vie que de mesurer l’élasticité du monde, son inépuisable propension au paradoxe et à la contradiction.
Giuliano Da Empoli
 
… dans la vie et au milieu des autres hommes, la vie que l’on s’invente tous les jours, les hommes auxquels on se lie en se déliant, car j’aime bien me moquer de moi-même et j’ai décidé, me foutre dedans tout le contraire de ce que j’ai décidé, et j’aime perdre mon temps. Aujourd’hui, c’est la seule façon d’être libre.
Blaise Cendras
 
Le vase peut se fendre, vieillir ou se casser, mais il ne changera plus de forme.
Dương Thu Hương
 
Avant de mourir, il me reste encore un peu de temps pour comprendre pourquoi j’ai vécu…
Henning Mankel
 
On ne mesure le vide du temps passé que le jour où l’on existe véritablement. La vie, non les jours qui passent, se résume parfois à un instant, une journée, une semaine ou un mois. On sait qu’on vit parce qu’on souffre, parce que soudain tout compte et parce que ce moment se terminant, le reste de l’existence devient un souvenir qu’on essaie vainement de revivre jusqu’au dernier souffle.
Carlos Ruiz  Zafon
 
À un certain degré d’épuisement, me rappelai-je, la réalité cesse d’être choses et devient parole. À un certain degré de souffrance, la douleur nous laisse voir pleinement la beauté immédiate de chaque instant…
Andreï Makine

 





dimanche 5 octobre 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 12 - Revu et corrigé





La promesse faite à Benjamin, celle d’assister à la venue au monde de son frère, il en parla dès le lendemain dans le bus scolaire le menant, ainsi que Chelle, vers l’école.
 
- Toi, sais-tu quand ta maman doit mettre au monde ta sœur ?
- Papa m’a dit que ça serait à la nouvelle lune.
- Elle en fait des choses ma perle fabuleuse.
- Oh ! oui. Quand elle sera apparue dix fois, toute pleine, ça voudra dire que maman videra son ventre. Mais moi, je n’y serai pas. Elle ira à l’hôpital des Blancs comme le disait ma grand-mère qui est maintenant partie chez ses frères et sœurs en Ontario.
- Une grand-mère ! Chanceuse, la mienne, celle qui est la maman de Daniel est morte et la deuxième, celle de Jésabelle, je ne la connais pas. Ne l’aie jamais vue.
- Peut-être que les traditions qui nous viennent des ancêtres, c’est plus important pour nous que pour vous.
- Peut-être, répondit le garçon, les yeux balayant le vague qui défilait devant lui.
- Tu sais comment les bébés entrent dans le ventre des mamans, demanda Chelle qui interrompit la rêverie de Benjamin.
- Je ne sais pas comment ils entrent mais je vais voir comment ils sortent.
- Si moi, je suis chanceuse d’avoir une grand-mère, toi tu es chanceux de pouvoir être là quand ton frère arrivera.
- Je vais demander à Jésabelle comment elle a fait pour qu’un bébé pousse en elle.
- Tu me diras ?
- Promis.
 
La cour d’école, de plus en plus, enlevait ses habits d’hiver. Les bandes qui servaient pour les activités sportives seront ôtées puis repeintes bientôt, quand Monsieur le maire et le président de la commission scolaire auront assez de bras pour soutenir le travail de Nicéphore Cloutier, l’unique employé des services municipaux.
 
Le bus retardataire déposa les deux enfants des rangs éloignés, ceux qui sont, on le sait, sans entretien en toute saison. La surveillante les accueillit avec un sourire de circonstance ; difficile à dire s’il provenait d’elle ou des attributs de sa charge de travail.

- Allez, allez, Abigaelle vous attend. N’oubliez pas de nettoyer vos pieds avant d’entrer, Madame la directrice ne veut pas que son école se salisse.
 
À ces mots, le fauteuil roulant de Madame Saint-Gelais s’avance vers l’entrée. Elle les dévisage sans sourire et sans saluer :
- Encore en retard ce matin, dit-elle d’une voix plus nasale qu’à l’habitude.   
Chelle lui répondit du tac au tac :
- Ce n’est pas nous qui sommes au volant du bus. Parlez plutôt à Monsieur Clotaire.
- La petite sauvageonne devient arrogante et impolie, en plus.
 
Au même moment, Abigaelle sortait de son local et leur lança :
- Venez les amis, j’attendais que vous soyez avec nous pour lancer la journée.     Puis s’adressant à sa supérieure, elle l’avertit qu’elle aurait à s’entretenir avec elle en fin de journée. N’écoutant pas la réplique, elle se dirigea, encadrée par les deux enfants, près de leur casier dans lequel ils déposèrent leurs effets.
 
Benjamin avait un message pour elle. Il lui remit le bout de papier qui le contenait. Après l’avoir lu, elle le remercia et dit qu’elle y donnerait suite.
 
L’enseignante avait pour habitude, à chaque début de journée, de rassembler ses élèves en cercle autour d’elle qui, de plus en plus au fil des mois, se resserrait, afin de discuter d’un sujet différent à chacune des occasions. Ce matin, le groupe allait jaser du printemps, de ce qu’il représentait pour chacun d’eux. Elle savait qu’en définissant un peu trop le thème cela risquait de leur induire des idées. Elle se plaisait à nommer « philosophie » ce moment matinal lui permettant de mieux saisir ce qui trottait dans la tête de ses protégés.
 
Lorsqu’elle installa l'activité en janvier dernier, Abigaelle savait que ça deviendrait, avec le temps, un espace de bouillonnement d'idées. Disciple de Piaget, le cercle serait une occasion de développer le langage, sachant qu’à cet âge l’enfant peut penser à ses gestes sans avoir besoin de les réaliser dans la réalité et cela, immédiatement. Toujours égocentrique, ayant du mal à comprendre que d’autres puissent ne pas avoir les mêmes pensées que lui, le grand pédagogue croit que l’enfant est en mesure de mettre en place certaines théories de l’esprit.
 
Abigaelle, lors de la première rencontre avec les parents des enfants, à la fin du mois de septembre, n’avait pas jugé bon de leur présenter cet élément d’apprentissage, consciente qu’à ce moment-là, leur intérêt tournait principalement autour de l’adaptation à une nouvelle vie, à leur sécurité et leur bien-être. Janvier lui apparût comme le moment idéal surtout que le premier cercle avait pour thématique les vacances de Noël et le Jour de l’An. Et ce fut un succès. Tout comme les petits changements apportés à la routine quotidienne, le fait de diminuer sensiblement le temps prescrit pour la sieste d’après-midi, les habituer à laisser leur local d’une propreté impeccable afin de donner un coup de main à Monsieur le concierge. Celui-ci, d’ailleurs, entra dans le jeu et lança une compétition à travers l’ensemble des classes de l’école, récompensant d’un trophée, le « balai d’or » remis au groupe qui laisserait à leur départ un local irréprochable. Ce qui lui valut de la part de Madame Saint-Gelais une réprimande :   C’est votre tâche, non pas celle des élèves.    Elle eut un mouvement de recul lorsqu’il répondit que l’idée lui avait été suggérée par l’enseignante du pré-scolaire. 
 
- Je vous rappelle les règles du jeu. Si tu parles, c’est que tu veux qu’on t’écoute, alors tu écoutes quand un ami parle. Tu lèves ton doigt et je te dirai quand viendra ton tour de prendre la parole. Aujourd’hui, c’est le printemps.
Elle leur demanda de fermer les yeux quelques courts instants, puis l’activité démarra.
 
- Patrick, c’est à toi de parler.
- Moi le printemps…
- Excuse mon garçon, tu as oublié de me remercier pour t’avoir donné la parole et invité les amis à t’écouter. Reprends.
- Merci Abigaelle et je vous invite à écouter ce que j'ai à dire. Le printemps, pour moi, c’est…
 
Et le fils de Monsieur le maire s’élança à la manière d’un candidat à un poste électoral, présentant sa perception de la nouvelle saison comme une occasion de se réunir pour rendre le village plus propre que jamais.
 
- Merci Patrick, ton propos était vraiment intéressant, n’est-ce pas les amis ?         Tous hochèrent de la tête, attendant que la parole soit attribuée à quelqu’un d’autre ayant manifesté son intérêt, en levant le doigt.     Chelle, c’est à toi de nous présenter ta vision sur la nouvelle saison.
- Merci Abigaelle et les amis, je suis heureuse de savoir que vous allez m’écouter. Le printemps, c’est deux choses pour moi. La première, c’est que bientôt, peut-être même cette semaine, je vais recevoir un beau cadeau de ma mère. Oui, une petite sœur à qui on n’a pas encore trouvé de nom. Je ne la connais pas, mais souvent, le soir avant d’aller dans ma chambre pour dormir, je lui parle en collant ma bouche sur le ventre gonflé de maman. Parfois, mon bébé donne de petits coups à l’intérieur, je crois qu’elle veut me dire « allô ». La deuxième, c’est mon père qui m’a dit que maintenant je suis capable de mieux parler une nouvelle langue, celle de Abigaelle. Il m'a dit que c'est comme une nouvelle saison. Merci Abigaelle, tu m’as beaucoup aidée à apprendre ta langue et celle de mes amis ici dans la classe pré-scolaire. Vous avez été gentils, pas tous, pas tout le temps, de ne pas trop rire de mes erreurs, maintenant, comme le dit papa, je parle comme si je sortais de l'hiver pour entrer dans le printemps, mais que je dois aussi garder ma langue ojibwée bien présente en moi.
 
Pour une rare fois depuis le début de l’année scolaire, les autres élèves de la classe de Chelle l’applaudirent.
 
- Maintenant à toi Benjamin.



SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...