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| Docteur Frédérick LEBOYER |
Les infirmières dirigèrent la parturiente vers la salle d’accouchement. Aanzhanie reconnaissait le plafond du corridor qui y mène, les murs fraîchement repeints et le clic-clic de la civière que poussait Don, les yeux rivés à ceux de son épouse. Elle devenait de plus en plus calme, un sourire enjolivait sa figure ovale sur laquelle perlait quelques gouttes de sueur.
- Madame, nous ne trouvons pas votre dossier, pourriez-vous nous indiquer votre nom, votre prénom ? Comment souhaitez-vous que nous nous adressions à vous ?
- Aanzhanie, répondit Don. Ma femme ne parle pas encore votre langue.
- Quel joli nom ! Nous nous adresserons à vous monsieur pour la traduction, cela facilitera la tâche.
- Sans souci, merci pour votre gentillesse.
- Comme elle n’a pas de médecin traitant, celui qui est de garde en gynécologie s’occupera d’elle. Vous verrez qu’il est efficace. Il sort à peine de l’université. Il vous expliquera en détail toutes les étapes. Vous pouvez lui faire confiance.
- Il s’agit de notre deuxième accouchement à cet hôpital. Notre première fille, Chelle, est née ici, il y a cinq ans. Un détail important, dans notre tradition ojie-crie la maman choisit son nom à la suite d'une deuxième naissance. Alors le dossier...
- Je comprends. Votre nom, celui de votre fille et l’année tout ça suffira pour le retracer.
Ils entrèrent dans la salle d’accouchement enveloppée d’une reposante tiédeur. Les lumières tamisées propageaient une ambiance de quiétude. Deux infirmières les reçurent, s’adressant à eux à mi-voix. Puis l’accoucheur entra, se dirigea immédiatement vers Aanzhanie, lui serra la main avant de s’adresser doucement à Don.
- Nous pratiquons la naissance sans violence qu’a développée le Docteur Leboyer. C’est tout nouveau et combien respectueux de l’enfant à naître ainsi que des parents. Cet accouchement sera mon deuxième, mais soyez sans crainte, tout se fera merveilleusement bien. Je vous demande d’être tout près de Aanzhanie, lui soutenir la tête, ce qui l’aidera à suivre mes indications. Une fois le bébé arrivé de ce côté-ci du monde, je le déposerai délicatement sur le ventre de sa maman, sans le déplier, sans claque sur les fesses, puis dans une quinzaine de minutes, vous, Don, couperez le cordon ombilical. On le baignera dans le bassin derrière vous ; la température de l’eau est exactement la même que celle qu’il a connue dans le nid construit par sa maman depuis sa conception. C’est vous qui le masserez, lui souhaiterez la bienvenue parmi nous. Si jamais une complication se présentait, mais les infirmières m’ont assuré que tout se passe normalement pour l’instant, alors on vous demandera de nous laisser agir selon les règles de l’art. Tout va pour vous ? Je vous laisse le temps d’expliquer à Aanzhanie la suite des choses, puis nous nous mettrons en situation d’accueil.
Depuis le moment charnière de sa vie, celui choisi par son père Gordon, à savoir de tout faire, dès maintenant, pour établir des ponts entre sa famille et les villageois des Saints-Innocents, cette volonté paternelle a amené Don à apprendre la langue, s’inscrire à l’école des adultes, se spécialiser pour devenir garde-forestier. Il accumule des expériences qu’il n’aurait pu imaginer envisageables quelques mois auparavant. Gordon avait toutefois insisté sur le fait de ne jamais renier ses origines, sa langue et sa culture, que toujours, lui et ses descendants seront des ojis-cris, mais la réalité de leur situation devra toujours guider ses actions. De minoritaire dans le village que son paternel avait choisi, il devint minoritaire dans sa famille. Il le ressentit rapidement par l’attitude de Taïma, sa mère, qui, sans le répudier totalement, avait décidé de semer son intégrisme ojibwé dans l'âme de Gord, le fils plus âgé.
Le premier accouchement, celui qui allait donner naissance à Chelle, fut un drame que sa mère avait orchestré en réponse au fait qu’il aurait lieu à l’hôpital des Blancs, une haute trahison à ses yeux. Elle refusa systématiquement de venir en aide à sa bru et ne jeta un œil sur sa petite-fille que des années plus tard.
Jamais Don n’informa qui que ce soit de la réception qu’ils reçurent, eux les primipares autochtones et étrangers, dans cet hôpital qui aurait souhaité ne jamais avoir à leur ouvrir ses portes. L’attitude qu’il manifesta, teintée d’une dignité sans soumission, la facilité avec laquelle sa femme accoucha sans jamais se plaindre, n’exigeant aucun surplus d’attention de la part du personnel soignant, et le fait que dès le lendemain de la naissance de Chelle, ils quittèrent les lieux remerciant tout le monde pour leurs bons services, cette contenance provoqua une vague de sympathie à leur égard, ainsi qu'une sérieuse réflexion chez les administrateurs de l’institution.
Les derniers mots qu’Aanzhanie prononça avant que ne débute ce qui serait une cérémonie furent : « Gabrielle, je veux que nous l’appelions Gabrielle. »
* *
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- Jésa, quand mon petit frère arrivera, l’installeras-tu ici comme tu l’as fait pour moi ?
- Benjamin, quand tu es né, c’était la pleine lune. Celle d’avril, la lune rose. Tout de suite, nous nous doutions que cet astre allait être présent dans ta vie. Il n’y a qu’une lune même si elle change souvent de nom, même si elle ne se fait pas voir en entier tout le temps qu’elle joue à cache-cache avec les nuages pour nous envoyer des clins d'oeil, c’est exactement la même chose pour les enfants. Ton frère, tout comme toi, Chelle et ta petite sœur, vous êtes uniques. Une seule copie dans tout le monde entier. Il se peut que Nathanaël…
- Oui, ça sera son nom. Il se peut que le solarium ne réponde pas à ses besoins, tout comme il y a de fortes chances que, plus vieux, on taille une partie de son prénom et qu’il ne lui reste que Nathan.
- J’aime les deux.
- Nous t’expliquerons un jour ce choix que l’on a fait. Nommer son enfant est un privilège qui appartient aux parents, mais ça ne doit pas seulement être lié à la mode, mais plutôt à ce qu’il représente pour eux maintenant et plus tard pour lui.





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