vendredi 18 décembre 2009

Le trois cent vingt-et-unième saut / Le trois-cent-vingt-et-unième saut



L’an dernier, à l’annonce du début d’une crise économique sans précédent depuis 1929, tous les gouvernements du monde, y compris le Canada… après quelques tergiversations… mirent l’épaule à la roue afin de sauver l’économie mondiale du désastre.

Pourquoi ne fait-on pas la même chose avec le problème du réchauffement de la planète?

Sans doute parce que ce n’est pas vraiment un désastre! Peut-être en raison des « parce que » tellement difficiles à expliquer emballés dans des notions scientifiques relevant d’un certificat d’études secondaires et plus! Ou tout simplement qu’on a le temps. 2050, c’est tellement loin!

Vous savez, dans un abribus de la STM (Société de Transport de Montréal) alors qu’il fait moins 15 degrés Celcius à l’extérieur, parler du réchauffement de la planète n’est pas tout à fait évident! Mais le crapaud l’a fait.

Je posais, à une dame qui elle aussi attendait le 139 (le bus Pie-IX), la question plus haut énoncée. Dans sa sagesse de grand-maman (elle me disait avoir aussi trois arrière-petits-enfants), me regardant droit dans les yeux, elle m’affirma avoir entendu à la télévision un très grand spécialiste de la météo (ou quelque chose du genre a-t-elle précisé) que ce n’était pas si pire que cela. Elle réalisa, alors que j’ajoutais m’inquiéter pour la suite du monde, songeant surtout à mes petits-enfants, d’abord que le bus arrivait et que les réponses définitives ne sont peut-être pas celles qui répondent définitivement aux questions posées.

Nous sommes montés dans le bus, descendus à la station de métro Pie-IX puis séparés car nous empruntions deux directions différentes. Cette image m’a beaucoup frappé. Même abribus… même bus… même station de métro, puis deux directions opposées. Sans doute qu’à Copenhague – certains l’ont rebaptisée Hopenhague – retrouve-t-on ces deux directions opposées. Sans doute, peut-être ou tout simplement faut-il que les grandes questions humaines, cruciales ou pas, se ramènent à deux directions opposées!

Je n’en ai aucune idée mais ce que je sais c’est que samedi dernier alors que LE DEVOIR (qui aura 100 ans, comme les Canadiens, en janvier prochain) publiait un grand dossier sur la conférence de Copenhague et que je lisais attentivement les diverses argumentations, je me suis inquiété… au point de cesser de lire, au point d’avoir honte d’être encore Canadien.

Monsieur Harper a des enfants. Pas de petits-enfants (comme moi) et d’arrière-petits-enfants (comme la dame de l’abribus)… Voilà sans doute, peut-être ou tout simplement une explication nous permettant de comprendre sa position sur la question du réchauffement de la planète, position qui n’a rien à voir avec celle de la Chambre des Communes à Ottawa, d’une assez forte majorité de Canadiens et, semble-t-il, d’une très forte majorité de Québécois.

Je ne sais pas ce que ses enfants en pensent! Sont-ils un peu malheureux, en classe, d’avoir à dessiner une planète telle que la leur prépare leur papa-premier-ministre-du-Canada alors que les autres, désespérément, tentent de mettre un peu de bleu autour de leur croquis?

Éthan, mon dernier petit-fils, a onze mois aujourd’hui. En 2020, il aura onze ans. A-t-on le droit, le droit moral, de lui préparer une planète moins bleue que celle d’il y a trente ans alors que ses parents naissaient? A-t-on le droit, le droit éthique, de lui remettre une planète plus atrophiée que celle dont héritèrent ses grands-parents, il y a soixante ans?

Le crapaud, au nom de tous les Éthan présents et à venir, de tous les Émile, Léa, Arthur, de leurs amis d’ici et d’ailleurs, d’un ailleurs proche, d’un ailleurs éloigné, en leur nom, le crapaud qui continuera de fréquenter les abribus de la STM, de prendre le métro et d’user ses espadrilles, le crapaud demande que nos dirigeants nous dirigent vers la vie et non vers la mort. Que nos dirigeants prennent tous les moyens extrêmes comme ils le firent pour la crise économique, afin d’enlever cette épée de Damoclès qui ne tient plus que par un fil au-dessus de nos têtes.

Je crois que ma grand-maman, arrière-grand-maman, malgré qu’elle ait entendu dire que ce ne soit pas si grave, je crois qu’elle serait d’accord elle aussi et souhaiterait qu’à sa sortie du métro, le ciel fut bleu, l’air pur malgré le moins 15 degrés Celcius.



Bon. Voilà pour le côté éditorial de ce saut. J’achève en vous faisant lire un très court poème de William Ernest Henley. Il l’a écrit en 1875 alors qu’on venait de lui amputer une jambe. Nelson Mandela, dans sa cellule sud-africaine, se le récitait tous les jours pour alimenter l’espoir.

Clint Eastwood a intitulé son dernier film, tout à fait intéressant, du nom de ce poème, INVICTUS qui signifie «invincible».

INVICTUS

Dans la nuit qui m'environne,
Dans les ténèbres qui m'enserrent,
Je loue les Dieux qui me donnent
Une âme, à la fois noble et fière.
Prisonnier de ma situation,
Je ne veux pas me rebeller.
Meurtri par les tribulations,
Je suis debout bien que blessé.
En ce lieu d'opprobres et de pleurs,
Je ne vois qu'horreur et ombres
Les années s'annoncent sombres
Mais je ne connaîtrais pas la peur.
Aussi étroit soit le chemin,
Bien qu'on m'accuse et qu'on me blâme
Je suis le maître de mon destin,
Le capitaine de mon âme

William Ernest Henley (1875)


Au prochain saut


mardi 15 décembre 2009

Le trois cent vingtième saut / Le trois-cent-vingtième saut



Dans le dernier saut, j’ai glissé un peu moins de deux mots sur la question de la nouvelle orthographe, vous promettant d’y revenir à l’occasion. Puisque l’occasion fait le larron… saisissons l’occasion et nous l’aurons…

RENOUVO est un réseau qui réunit des associations privées oeuvrant pour diffuser les rectifications orthographiques proposées et recommandées par les instances francophones compétentes parmi lesquelles on retrouve l’Académie française, le Conseil supérieur de la langue française.

J’ai trouvé sur leur site internet cet article qui expose bien la question de la nouvelle orthographe.

«L’Académie française, comme les instances francophones compétentes (notamment en Belgique et au Québec), a approuvé à l’unanimité un certain nombre de rectifications proposées par le Conseil supérieur de la langue française. Celles-ci ont été publiées au Journal officiel de la République française le 6 décembre 1990.

L’orthographe, si on la compare à un vêtement de la langue, doit s’ajuster à l’évolution. Depuis trois siècles, l’Académie française n’a cessé de s’en occuper.

En 1740, par exemple, dans la troisième édition de son Dictionnaire, elle a modifié la graphie d’un mot sur quatre. Un siècle plus tard, en 1835 (6e édition), l’Académie a réintroduit le «t» dans les pluriels «enfans», «contens» et d’autres; «ai» a remplacé «oi» dans «j’avois», « il étoit», qui sont devenus «j’avais» et «il était».

Les rectifications actuelles touchent quelques milliers de mots; or, près d’un tiers d’entre eux avaient déjà en 1990 une forme dite nouvelle dans un ou plusieurs dictionnaires d’usage courant. Les éditions récentes de ceux-ci enregistrent une très large proportion des formes rectifiées. Les outils informatiques, en particulier les vérificateurs d’orthographe, sont également mis à jour.

Ces rectifications tendent à supprimer des anomalies de l’orthographe française, des exceptions ou des irrégularités (les rectifications ne touchent ni les noms propres ni leurs dérivés). Elles touchent en moyenne moins d’un mot par page d’un livre ordinaire et, souvent, il s’agit d’un accent.

. Par exemple, l’accent circonflexe ne se met plus (à quelques exceptions près, justifiées) sur les lettres «i» et «u» : abime, assidument, connaitre, il apparait, couter.

. L’accentuation de mots tels «allègement», «allègrement», «évènement» correspond maintenant à leur prononciation actuelle.

. Des familles désaccordées sont harmonisées : «bonhommie» s’écrit avec deux «m» comme «homme»; «boursouffler» ressemble à «souffler».

. Les numéraux composés, cardinaux ou ordinaux, sont unis par des traits d’union : «vingt-et-un-mille-deux-cent-cinq», «huit-centième».

Les graphies anciennes restent admises. Quant aux graphies nouvelles, elles ne peuvent que rendre service aux usagers d’aujourd’hui et de demain.»

RENOUVO est l’acronyme de Réseau pour la nouvelle orthographe du français.

Des questions récurrentes quant à la pertinence de la nouvelle orthographe - d’ailleurs Denise Bombardier les mentionnait dans un article publié dans LE DEVOIR il y a une ou deux semaines - les deux suivantes viennent en tête de liste : Va-t-on écrire au son? A-t-on nivelé par le bas?

Voici les réponses que nous offre le Groupe québécois pour la modernisation de la norme du français (GQMNF) :
« Non. La nouvelle orthographe n’est pas une écriture phonétique. Les rectifications de l’orthographe n’ont pas été mises en place dans le but de simplifier bêtement l’écriture et de régler le problème de l’échec scolaire en laissant passer des «fautes», mais bien dans le but de RÉGULARISER une partie du système orthographique du français et ainsi d’ÉLIMINER plusieurs incohérences et anomalies. »



Nous allons dès aujourd’hui aborder une première rectification :

(1) LES NUMÉRAUX COMPOSÉS SONT SYSTÉMATIQUEMENT RELIÉS PAR DES TRAITS D’UNION

« vingt et un » en ancienne orthographe devient dans la nouvelle orthographe « vingt-et-un »;
« deux cents » devient « deux-cents »;
« trente et unième » devient « trente-et-unième ».

Observation : on distinguera désormais soixante et un tiers (60 + 1/3) de soixante-et-un-tiers (61/3). Cette nouvelle règle supprime de nombreuses difficultés et évite des pratiques jusque là largement aléatoires.

Allons-y maintenant d’une application pratique : vous venez de lire le trois-cent-vingtième saut de crapaud, le prochain sera donc le trois-cent-vingt-et-unième…

Au prochain saut

samedi 12 décembre 2009

Le trois cent dix-neuvième saut



Dans le poème – r u i s s e a u – il y a un mot qui ne s’avère pas conforme à la nouvelle orthographe. Il s’agit de (nénuphars) que l’on doit maintenant écrire (nénufars).

Les débats autour de ces modifications nous en font entendre de toutes les couleurs et s’ajoutent à ceux qui s’adressent au cours d’éthique et de culture religieuse. Cela me rappelle le début des discussions entourant la réforme scolaire québécoise… Revenons à la nouvelle orthographe. Personnellement je ne m’y suis pas totalement converti, sans trop savoir pourquoi. Pour me bousculer un peu, j’ajouterai - à l'occasion - sur le crapaud, les grandes lignes de cette réforme qui semblent tant bouleverser notre monde de l’écrit.

Pour aujourd’hui, deux poèmes. Le deuxième est un «cadavre exquis» qui respectera les consignes prescrites au saut 316.



r u i s s e a u


les amarres lâchées n’ont pas atteint
- encore -
le fond du ruisseau
que mille têtes-ogives fouineuses les poursuivent

souffle sur l’eau un grand vent
s’y meuvent des vagues dilettantes
alors qu’une trace rouillée se camoufle
au creux du château liquide

l’immobilité pour mouvement
les galets tentaculés bougent sans bouger
tel une fleur-Ophélie noyée, coupée d’elle-même
un narcisse défiguré nage
les bras attachés aux nénuphars décolorés

ruisseau, porteur de naufrages
ta continuelle route brouille les illusions

ruisseau, ancêtre de fleuves
te voilà pris aux racines anhydres
à enterrer des gouttes d’eau
ensevelies au tombeau des cordages




CADAVRE EXQUIS NUMÉRO 2


un laurier mort
comme un fantôme qui passe
cheval blanc sur fond de montagne
le fantôme diaphane

entre plus tard et partir

l’haleine des mots du silence
sitôt refermés ouvrir les yeux
le bleu dans le gris des nuages
une vieille musique en sourdine

automne, saison des attirances


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


B I L L E V E S É E (nom féminin)
. parole vide de sens, idée creuse.
- baliverne; sornette; sottise



C A L I C O T (nom masculin)
. toile de coton assez grossière;
Par ext. : bande de calicot portant une inscription (banderole);
. commis de magasin de nouveautés.


Au prochain saut





mercredi 9 décembre 2009

Le trois cent dix-huitième saut



Je remarque que mes cahiers de lecture qui portent les numéros 3 et 4 commencent de manière significative à être expurgés de leur contenu.

En ce matin de première tempête du presque hiver 2009, voici quelques citations tirées de LE PETIT FRÈRE TOMBÉ DU CIEL (Jostein Gaarder)

. J’ai dû oublier pas mal de choses et en inventer certaines autres. C’est souvent ce qui arrive quand on veut rapporter des événements qui ont eu lieu il y a très, très longtemps.

. Jamais une réponse ne mérite qu’on s’incline devant elle. Même si elle semble intelligente et juste, elle ne mérite toujours pas qu’on s’incline devant elle. Une réponse, c’est forcément le chemin qu’on a déjà parcouru. Seules les questions peuvent montrer le chemin qu’il reste à faire.

. Je crois que certaines des rencontres les plus importantes que nous faisons dans notre vie ont lieu pendant que nous dormons. Pendant notre vie, il y a des rêves qui sont si clairs qu’ils paraissent plus réels que la vie en bas, dans toutes les vallées encaissées.

. Il est presque aussi difficile de se rappeler un rêve que d’attraper un oiseau. Mais parfois, on dirait que l’oiseau vient de lui-même se poser sur notre épaule.


Les suivantes, toujours de Jostein Gaarder, proviennent de VITA BREVIS.

. La vie est brève, bien trop brève. Pourtant nous vivons ici et maintenant, mais peut-être seulement ici et maintenant, hinc et nunc.

. La vie est brève, Aurèle. Nous avons le droit d’espérer une vie après celle-ci, mais nous n’avons pas le droit de nous maltraiter et de nous servir les uns des autres comme si nous n’étions que des instruments pour atteindre une existence dont nous savons au fond si peu de choses.


Les prochaines, en vrac…

. La poésie est un aspect de la pensée
La beauté est un aspect de la vérité.
(Martin Heiddegger)

. Celui qui sait ce qu’est le grand désir, lui seul sait ce que je souffre.
(Goethe)

. Dis ce qui t’est le plus personnel, dis-le, il n’y a que cela qui importe, n’en rougis pas : les généralités se lisent dans les journaux.
(Elias Canetti)

. Elle se passe comme ça, la vie, braves gens : entre des morts auxquels on a coupé la parole et des vivants qui se taisent.
(André Hardellet)

. Tous, nous purgeons une condamnation à vie dans le cachot du moi.
(Cyril Connolly)

. Quand nous oublions, c’est que nous avons perdu moins la mémoire que le désir.
(Juan José Saer)

. Nous devrions nous souvenir de chaque mort comme s’il vivait, de chaque vivant comme s’il était mort.
(Ernst Jünger)

. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
(Voltaire)

. La liberté des autres étend la mienne à l’infini.
(Michel Bakounine)

. Rien à faire, l’homme ne juge pas, il condamne.
(Charles Péguy)

. Sunt lacrimae rerum Il y a des larmes dans les choses.
(Virgile – Énéide)

. Dans l’état d’esprit où l’on observe, on est très au-dessous du niveau où l’on se retrouve quand on crée.
(Marcel Proust)


C’est quand même génial de faire se suivre ces auteurs qui, pour plusieurs, ne se sont ni connus ni lus… La magie des cahiers de lecture!

Au prochain saut

dimanche 6 décembre 2009

Le trois cent dix-septième saut



6 décembre.
Il y a vingt (20) ans.
20 ans, l’âge des possibles, l’âge des plus sérieuses insouciances.

Elles ( Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Barbara Klucznik-Widaieweiz, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie Saint-Arneault, Annie Turcotte) devaient avoir environ 20 ans chacune… l’âge des plus sérieux possibles!

Lui (Marc Lépine – né Gamil Gharbi) venait d’avoir 25 ans.

Un 6 décembre de neige. Un 6 décembre fatal.

Il y a vingt ans aujourd’hui; pour se souvenir, ne pas oublier, mais aussi pour apprécier le chemin parcouru afin d’abolir le droit à l’arme à feu, se demander si la violence envers les femmes, envers nos filles est toujours un passe-droit que s’accorde certains individus recherchant le monopole du contrôle de leur être sur un autre…

Le crapaud a deux poèmes à nous offrir comme une gerbe de mots, car tous et toutes nous sommes (et seront) parties prenantes des gestes que posent (ou poseront) ceux ou celles qui vivent (et vivront) parmi nous… nous devons en assumer les conséquences, s’en responsabiliser.

Le premier est d’Anne Hébert, le second de Michèle Lalonde.



IL Y A CERTAINEMENT QUELQU’UN

Il y a certainement quelqu’un
Qui m’a tuée
Puis s’en est allé
Sur la pointe des pieds
Sans rompre sa danse parfaite.

A oublié de me coucher
M’a laissée debout
Toute liée
Sur le chemin
Le cœur dans son coffret ancien
Les prunelles pareilles
À leur plus pure image d’eau

A oublié d’effacer la beauté du monde
Autour de moi
A oublié de fermer mes yeux avides
Et permis leur passion perdue.

Anne Hébert


LE SILENCE EFFRITÉ

le silence effrité
aux rives de mes veines
douces grèves léchées de sang
où s’allongent les corps désunis de nos songes

ô tiédeur initiale des jours
quand l’ocre et le froment
partageaient une même allégresse
au seuil de nos lèvres

l’égalité miraculeuse de chaque désir

j’ai pitié de nos mains disjointes
nos paumes désenchantées et disperses
comme des coquilles crevées

nos regards impairs

l’oubli va nous dissoudre

Michèle Lalonde


Parmi celles qui sont décédées, il y a des noms qui résonnent davantage dans mon coeur: Bergeron… Daigneault… Pelletier… Turcotte!

Au prochain crapaud

mardi 1 décembre 2009

Le trois cent seizième saut



On entreprend le mois de décembre par un jeu: celui du «cadavre exquis».
Vous connaissez sans doute, cela vient des surréalistes parisiens qui le créèrent autour des années 1925. Il consiste à «faire composer une phrase, ou un dessin, par plusieurs personnes sans qu’aucune d’entre elles puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes.»

Le principe étant que chacun écrit, et cela à tour de rôle, une phrase – la première fut : «Le cadavre exquis boira le vin nouveau.» - en respectant scrupuleusement l’ordre sujet/verbe/complément ou tout autre convenu par les participants. Toutefois, et c’est là que réside l’intérêt de ce jeu, personne ne doit connaître ce que le précédent a écrit.

Je me suis amusé à un peu trafiquer le jeu afin de voir ce que cela pouvait donner en bout de ligne. À partir d’un vers des dix (10) premiers poèmes du crapaud publiés sur le blogue, vers cueilli de façon aléatoire, j’ai reconstitué un nouveau poème…

Voici ce que cela donne. Il portera le titre suivant :

CADAVRE EXQUIS NUMÉRO 1

où? se cache le temps
la mer
sur les vagues d’une symphonie bleue
sous des ailes éloignées

tu coules loin
nous déportant, nous, ne sachant nager,
beaucoup trop
alors
sur la vie
sur les pistes
sur la grève engluée
devant la maison enchâssée
aux déchirantes heures de l’espoir
au bout à bout de la vie arc-boutée
il a plongé
il s’est humecté
le cœur il a plissé
avec des morceaux de vent
d’espoirs d’horizons
m’écoutais-tu?
comme une vague perdue que la mer enveloppe d’épaves vermoulues
comme les sons amplectifs du vent déchiquettent les souvenirs disparus

«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


A L E P H (nom masculin)
. première lettre de l’alphabet hébraïque
. en math : nombre cardinal caractérisant la puissance d’un ensemble infini (transfini)


A N A G O G I Q U E (adjectif)
. se dit d’un sens spirituel de l’Écriture fondé sur un type ou un objet figuratif du ciel et de la vie éternelle


Au prochain saut

vendredi 27 novembre 2009

Le trois cent quinzième saut



Novembre s’achèvera sur ces quelques citations.


. L’univers n’est ni hostile ni amical; il est simplement indifférent.
(J.H. Holmes)

. Dans la quantité de choses qu’on fait ensemble, il y a l’annonce de tout ce qui viendra plus tard – et aussi de tout ce qui ne viendra pas.
(Bernard Schlink)

. Elle s’obstinait à croire, comme tous les mal-aimés, que l’amour que l’on n’a pas reçu existe quelque part, prêt à vous fondre dessus.
(Paule Constant)

. … je vous demande si vous m’aimez de me laisser mourir une nuit très loin dans la mer.
(Monique Wittig)

. … la distance qui, peu importe ce qui la motive, finit bien sûr par se creuser entre ceux qui s’aiment.
(Mario Cyr)

. Il est déraisonnable d’aimer raisonnablement. Il n’est pas passionnant de n’aimer qu’avec passion.
(Jacques Cuerrier, Serge Provost)

. Ceux que nous aimons le plus sont ceux qui ont le plus de pouvoir de nous faire mal.
(John Fletcher)

. La joie, la peur, le désir d’en finir avec son propre poids : toutes nos émotions sont mystérieuses, aux autres comme à nous-mêmes.
(Robert Lalonde)

. Mais moi je vous dis qu’elles (joie et tristesse) sont inséparables. Ensemble elles viennent, et quand l’une vient s’asseoir seule avec vous à votre table, rappelez-vous, que l’autre dort sous votre lit.
(Khalil Gibran)

. Les choses les plus ordinaires ne sont pas toujours aussi ordinaires qu’on pourrait le croire.
(Jostein Gaarder)

. Le corps est un gouffre, tout est nuit noire par en dedans.
(Gaétan Soucy)

. La plus atroce offense que l’on puisse faire à un homme c’est de nier qu’il souffre.
(Cesare Pavese)

. Comment peut-on souffrir de l’absence de celui qui est présent? … on peut souffrir de nostalgie en présence de l’aimé si on entrevoit un avenir où l’aimé n’est plus; si la mort de l’aimé, invisiblement, est déjà présente.
(Milan Kundera)

. Un être humain qui souffre est à peine un être humain, il est amputé de la dimension de la santé, de la dimension du plaisir, il est en cage derrière les barreaux de la souffrance, muré dans sa douleur.
(Rubinstein)

. Demandez-vous si vous êtes heureux et vous cessez de l’être.
(J.S. Mill)

. Nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.
(Pascal)

. La vie de l’homme ne peut être «vécue» par une simple répétition d’actions types propres à l’espèce : chacun doit vivre. L’homme est le seul animal capable de s’ennuyer, d’être insatisfait, de se sentir chassé du paradis.
(Éric Fromm)

. Peu de choses conservent leur charme dans la solitude; et si la solitude est complète et définitive, tout devient inévitablement amer. La belle vie humaine est une belle vie entre êtres humains, sinon, ce serait peut-être une vie, mais qui ne serait ni belle ni humaine.
(Fernando Savater)

. Il faut retenir avec toutes nos dents et nos griffes l’usage des plaisirs de la vie que nos ans nous arrachent des poings les uns après les autres.
(Montaigne)

. On mérite souvent sa place dans la vie à cause de certains mouvements brusques qu’on est capable d’avoir.
(Jean Giono)

. Les évidences abondent pour démontrer que le système cognitif a le pouvoir (qu’il n’utilise pas toujours) de modifier l’intensité de la douleur physique.
(Meg Bogin)

. Le divers, le tiroir qu’en enfant n’a jamais ouvert.
(Victor Segalen)

Au prochain saut

mardi 24 novembre 2009

Le trois cent quatorzième saut



Mardi matin, 24 novembre.

Le Salon du livre de Montréal est terminé depuis hier.

Je me suis abstenu en fin de semaine pour la simple raison qu’un retraité, selon moi, devrait s’astreindre à profiter des heures creuses que ce soit pour se rendre à la banque, faire ses courses au supermarché, aller au cinéma ou… au salon du livre, laissant à ceux qui sont encore actifs (les travailleurs) un meilleur espace pour participer à des événements qui s’étendent sur quelques jours ou tout simplement éviter de rallonger la queue dans les endroits publics afin d’obtenir des services. Les centres de vaccination contre la grippe A(H1N1) ont compris le problème en départageant les clientèles puis en émettant des laissez-passer! Je me souviens trop à quel point je rageais lorsque, devant me rendre à la banque sur l’heure du midi (l’heure du lunch) un gentil retraité, attendant qu’on le serve, ralentissait tout le monde alors qu'il aurait très bien pu s’y présenter une heure avant ou une heure après.

Donc, laissant le vendredi soir et les samedi et dimanche aux autres, j’optai pour lundi. Grand bien m’en fit car je me suis retrouvé à la place Bonaventure avec une ribambelle d’écoliers qui arpentaient à une vitesse vertigineuse les allées du salon à la recherche des stands où la littérature jeunesse se terrait. Il s’en trouvait partout.

J’étais heureux de voir tous ces jeunes s’exclamer devant tel ou tel livre, se surprendre de voir l’auteur en chair et en os, ramasser et déposer dans leur sac plastique tous les signets reçus des maisons d’édition, de crier à un ami ou une amie qu’il fallait venir voir ceci ou cela, interroger un ou une enseignante sur le moment prévu pour le lunch… tout en me disant que ce métier n’était plus pour moi. Ça exige un je-ne-sais-quoi que je n’ai plus… Une façon toute pédagogique de voir dans le hurlement de celui-ci une demande d’aide; dans le regard effaré de celle-là, une interrogation qui tarde à se pointer; dans l’éloignement de ceux-ci un désintéressement; et j’en passe.

Je me promenais donc dans les allées du salon après avoir organisé ma visite selon un sens «périmétrique» : faire le tour pour ensuite quadriller d’est en ouest puis du nord au sud, pour ne rien manquer.

Ce que je fis.

Ce qui me permit de me rendre compte que si j’avais attendu cette visite au salon j’aurais obtenu une réduction sur mon abonnement au journal LE DEVOIR (qui fêtera ses 100 ans le 10 janvier 2010)…

Ce qui me permit de constater à quel point les employés, sans doute de corvée depuis plus de cinq jours, avaient la langue… à terre.

Ce qui me permit de me poser les questions suivantes, cela à partir du point de vue des libraires : est-ce pertinent de tenir un salon du livre à cette époque? Est-ce qu’on ne devrait pas y retrouver, acceptant le fait qu’il persiste à se tenir un mois des Fêtes, que les crus de l'année et une occasion de saluer des auteurs?

Ce qui me permit de faire - comme plusieurs personnes d’ailleurs – le tour des maisons d’édition, carnet en mains et prendre des notes pour des achats chez mon libraire habituel.

Ce qui me permit surtout de constater à quel point les livres sont dispendieux. Je suis revenu du Salon du livre de Montréal, me disant que l’achat d’un livre n’est pas réservé à tout le monde. À moins de se diriger vers les collections de poche, et là encore, il est à peu près impossible de se procurer un livre de 200 pages et plus pour moins de 30 dollars. C’est incroyable, mais vrai. Le livre n’est pas un produit qui s’adresse à tout le monde. Ça prend des sous. Beaucoup de sous. Comme il ne s’adresse pas à tout le monde, c’est qu’il s’adresse à une catégorie de gens en particulier. À ceux qui des sous. Beaucoup de sous. Notez cette merveille de lapalissade!

La culture, celle dont on parle et discute sur toutes les tribunes publiques, ne s’adresse si l’on utilise le coût des livres pour exemple, qu’à une infime partie de la population.

J’ai relu mon cahier de notes en sortant du salon où je n’ai rien acheté. S’y trouvent neuf découvertes qui varient entre 19,95$ et 40$ : au total, si j’achète tout, plus de 200$. Je ne sais pas si mon voisin de quartier (je suis dans Hochelaga-Maisonneuve, quartier ouvrier situé dans l’est de Montréal) ou ma voisine, ou les deux ont budgété autant pour l’achat de livres?

Il y a quelque chose qui cloche ici! Ne devrait-on pas, minimalement, enlever la TPS sur le livre? Ne devrait-on pas chercher des moyens pour rendre accessible l’achat du livre et cela pour tout citoyen quelque soit son revenu?

Sans doute que Yann Martel qui écrit à Stephen Harper aux quinze jours pourrait aborder ce sujet avec lui! Mais ça serait univoque car notre premier ministre, en plus de ne pas lire les suggestions de l’auteur, ne prend même pas le temps de lui répondre autrement que par un accusé de réception rédigé par un adjoint…

Pour en finir avec le Salon du livre qui se voulait orienté vers la famille, je signale que pour une troisième année consécutive le prix du public a été décerné à Michel Tremblay. Je n’élaborerai pas sur cette nouvelle, étant allergique à cet auteur dont je suis incapable de lire les éternelles mêmes histoires. Point final.

Vous aimeriez connaître le contenu de mon cahier de notes?
Voici :

. Le tombeau de Tommy (Alain Blottière);
. Malavita encore (Torino Benacquesta);
. Thérèse pour joie et orchestre (Hélène Monette);
. Montréa Kitsch, 98 lieux hauts en couleur ( Sébastien Diaz);
. cellule esperanza (n’existe pas sans nous) (Danny Plourde)
. Kennedy sait de quoi je parle (Tania Langlais)
. L’édition du centenaire des oeuvres de Gabrielle Roy;
. Paul en Finlande (Yann Martel) publié chez Boréal Compact.

Faites le compte, il y en a pour plus de 200$ avant la TPS… Vous comprenez pourquoi je suis un adepte des bouquineries là où on retrouve des livres de seconds yeux… Mais les droits d’auteur, que leur arrivent-ils lorsque j’achète dans ce type de librairie?

Au prochain saut

mardi 17 novembre 2009

Le trois cent treizième saut



Il y a longtemps. En fait, le dernier poème du crapaud remonte au saut 285, c'est-à-dire en juin dernier. Une certaine panne sèche? Ou, je ne sais trop, une recherche de dire autrement. Je vous laisse le soin de comparer aux autres celui d'aujourd'hui, mais personnellement il me plaît bien. Sans doute parce qu'il aura été difficile de l'achever.
Il porte le titre suivant:
il y eut une invitation et elles furent nombreuses

Le voici.


il y eut une invitation
et
elles furent nombreuses



il y eut une invitation

un deuil serait souligné
sur le seuil des âmes qui la recevraient

et elles furent nombreuses

invitation adressée par courriel sur clavier qwerty
quelques âmes ébranlées s’en étonnèrent

elles furent nombreuses

une invitation plus buffet que banquet
exhortation au centre d’une île où pleurent des nymphéas
un bateau évanescent transporterait les invitées

furent nombreuses

débuta dans la cohue l’incompréhensible palabre
simultanément tenu d’un bout à l’autre de l’île
sur la grève empoussiérée des sirènes serinaient
des hôtesses démaquillées marmonnaient l’invitation

nombreuses

on assécha le feu
qui depuis le matin dévorait les coraux
entrées froides pour invitées surprises

on alluma les eaux salées
qui depuis la nuit bouillonnaient
comme des mains sacrilèges, aveugles et impaludées


- la vie, un fantôme activé par une marionnette à fils


cette redondante mélopée
sortait de la bouche affamée
d’on ne sait trop combien de lamantins voraces
arpentant les berges sur lesquelles les âmes accostaient


- la vie, une marionnette à fils hantée par un fantôme


l’écho chevrotant reprenait en accents torrides
les paroles monocordes, monotones et chantées
lançant la discorde au visage des convives javanaises

un long manteau blanc-fantôme
une jaquette noire-marionnette
cachaient leurs soupirs enfouis dans un bol de chiffres
offert aux convives sulfureusement nourries
afin qu’elles ne cherchent plus
aux creuses paroles, des messages surannés


- un chemin pavé de laideurs mène à la BEAUTÉ


les invitées infidèles et meurtries
endeuillées par leurs regards vaporeux
retenaient de longs soupirs marins
jusqu’à l’heure des condoléances gratuites

inscrivaient avec des os de requins affamés
le nom des âmes éternellement mortes
unanimement reconnues et oubliées

adressaient alors des psaumes desséchés
aux anges noirs, relève de l’atoll,
pris aux fils fantomatiques des marionnettes débranchées


- la vie, un triste silence à la fenêtre fermée -


et elles mangeaient
comme mangent à des noces mortes
des convives inconnus
à qui on aurait greffé à l’aisselle
des palimpsestes indéchiffrables
enrubannés du colophane des violons timorés

et elles écoutaient
mélopées et psaumes
résonnant à leurs pieds

et elles attendaient
impatientes, de cette patience des coquillages,
que le deuil pour lequel

il y eut une invitation
et elles furent nombreuses


se déplaça sous les vagues, sous les marées
entre ressac et mer bleue verte

et elles attendront
comme on attend
lorsqu’en attendant
on croit ne plus attendre

il y eut une invitation
et elles furent nombreuses

à recueillir sur le sable jaune
des marionnettes sans fils
des fantômes dévastés
et un bateau sabordé

Au prochain saut

samedi 14 novembre 2009

Le trois cent douzième saut



Je suis convaincu que vous manquez de poèmes… On ne vivre sans poésie. On risque la sécheresse permanente. Dans ce novembre encore si beau, si illuminé et presqu’en réconciliation avec l’été pas encore indien, voici un coup de pinceau de celle-ci et un autre de ceux-là…

Quand elle retire sa petite robe de nuit
et la pose au nord des ruptures
l’après-midi je sais que ça recommence
dans la transparente averse
de ses hanches
je connais ses mensonges
chacune de ses manies
alors qui osera demain et en quelle langue
me dire qu’elle m’a tué
avec ma déroute pour mobile
et mes chemises comme bestiaire
(Tania Langlais)


j’oublie ta joue parfois
même certains mouvements des draps
si étroits pourtant
dans leur chorégraphie
quand je reste j’alterne les choses
fragiles comme les océans
qu’on verse le matin
au compte-gouttes
pour rincer nos blessures
(Tania Langlais)


personne ne menace
la solitude des autres
mon obstinée verticale
à présent se retrancher pour penser
à autre chose
car la chasse continue
par-dessus nos épaules
malgré le temps qu’il fait
chaque chose à sa place
la mémoire se ramasse tout à fait
(Tania Langlais)

Extraits tirés de DOUZE BÊTES AUX CHEMISES DE L’HOMME


rien de ce que vous dites n’est oublié
si votre parole s’effeuille et tombe
en terre ferme qui recueille
et allume les moindres brindilles
(Roland Giguère)


on a beau dire l’avenir
le présent n’est jamais là quand il le faut
(Roland Giguère)


À l’horizon va bientôt surgir le griffon que l’on attendait pour poursuivre ce voyage insensé dans les failles du visible.
(Roland Giguère)

Extraits tirés de TEMPS ET LIEUX


La folie seule de l’amour
perce le trou par où s’échappe
l’ivresse d’être enfin dans l’azur
ou dans un carnage éclatant.
(André Frénaud)


Où m’atteindre, qui ne sais où je suis?
Pourquoi je n’aime la voix que fêlée?
Des yeux que ne vente plus aucun vent.
Ce n’est pas moi, c’est l’autre.
(André Frénaud)


Si je dois renaître, que ce soit
dans du bois bien mort,
ou dans de la neige
parce qu’elle fond,
ou dans de la pierre
qui jamais ne rêve.
(André Frénaud)


Extraits tirés de LES ROIS MAGES suivi de L’ÉTAPE DANS LA CLAIRIÈRE


Je me fuis chaque jour mais jamais ne m’échappe
Et la vie me rattrape avec ses bras de plomb.
(Sylvain Lelièvre)


Et nous faisons le voyage
Vaincus d’avance et désarmés
Dans la merveille et dans la rage
D’aimer.
(Sylvain Lelièvre)


Extraits tirés de LE CHANTEUR LIBRE


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»

A I G U I È R E (nom féminin)
. vase à eau, le plus souvent en métal précieux ciselé, muni d’une anse et d’un bec


A L A N D I E R (nom masculin)
. foyer placé à la base d’un four servant à la cuisson des céramiques



Au prochain saut

mercredi 11 novembre 2009

Le trois cent onzième saut


Jean Bédard

Voici les dernières citations tirées de Maître Eckhart, roman de Jean Bédard. Nous reviendrons à cet auteur d’ici quelques sauts.

. Aucun cheval, ni mule, ni charrette ne furent mis à notre disposition. Nous devions affronter seuls, le Maître et moi, tous les risques du voyage. Je partis comme on part en pèlerinage, plein de péchés à faire pardonner, d’indulgences à obtenir, en disant adieu à tous mes frères, car le pèlerin ne sait jamais à quelle cathédrale ses pas le conduisent, à celle de la terre ou à celle de l’au-delà. Il sait seulement qu’il marche et qu’il marchera tant qu’il aura péché. Le péché fait la distance et donc fabrique l’espace que le pèlerin tente de défaire en revenant au centre, à la grande Cathédrale, la cathédrale des cathédrales.

. – Père Eckhart, vous avez oublié que le moine Henri de Lausanne fut pourchassé comme hérétique parce qu’il prétendait libérer l’institution matrimoniale de toutes les obligations civiles. C’est ce qu’il prêchait au Mans; il voulait que le mariage soit fondé exclusivement sur le consentement mutuel.

- Oui, mon ami Conrad, et c’était en 1116; depuis ce temps l’Église a été mise en devoir d’aller au-delà des coutumes pour faire face aux esprits plus éclairés de notre temps. On ne peut modifier quelque chose d’aussi sacré que le mariage sur la crainte des femmes. Il est naturel pour l’homme de craindre l’indéterminé, le possible et les puissances créatrices de la nature, de son propre cœur et de la femme. Nous avons peur de l’obscurité parce que l’obscurité cache le réel et suggère le possible. De même, nous craignons l’avenir et non le passé. Le passé est défini et nous savons ce qu’il contient, l’avenir nous apporte un possible que nous ne connaissons pas encore. Parce que nous ne la connaissons pas, dans nos esprits la femme est indéterminée comme le sont l’obscurité et l’avenir. Alors nous la craignons. Voilà pourquoi nous nous comportons si brutalement envers elle. Mais le péril repose bien davantage en nous-mêmes, dans notre cœur et dans notre cruauté. Ne t’ai-je pas déjà dit : En toutes choses, tout particulièrement dans la nature divine, l’égalité, c’est la naissance de l’Un, et cette naissance de l’Un, dans l’Un et avec l’Un, c’est le principe et l’origine de l’amour qui arde et éclôt. Sans égalité il n’y a pas d’amour et sans amour, le mariage n’est qu’outrage et profanation. Mon ami Conrad, je suis triste qu’après avoir fait tant de chemin, tu te retrouves à nouveau coincé dans tes peurs.

. La prière du paysan :

Ma vie sur terre n’a que quatre saisons. Je surgis de l’hiver, me dégourdis en février, au printemps travaille de toutes mes forces à faire produire mon champ et mon jardin. À l’été je reste courbé et me durcis les mains et le dos. À l’automne je flétris peu à peu et mesure les fruits de ma saison. L’hiver me recouvre et m’emporte, je l’espère, dans le jardin de Dieu. Chaque année de ma vie n’a que quatre saisons. Quand avril de ses averses douces a percé la sécheresse de mars jusqu’à la racine, quand Zéphyr, de sa douce haleine, a ranimé les tendres pousses et quand les petits oiseaux font mélodie, c’est le temps de labourer, de bêcher, de déchirer la terre pour y déposer la semence. Tout faire avant Pâques, et puis c’est la fête qu’il faut préparer pour le Seigneur. En mai, quand la verdure est foncée et le ciel blanc, réparer la maison et la grange, les barrières, les haies et les canaux d’écoulement. Sarcler les jardins du seigneur et soigner les terres. S’il nous reste du temps, désherber notre parcelle. L’été, nous arrachons les chardons sur les terres du seigneur pour que le Seigneur des seigneurs nous donne la célérité de le servir. À la Saint-Jean, il faut courir les champs avec des torches pour éloigner les dragons; le lendemain c’est la fenaison. Il fait chaud sur les terres, seigneur, et on moissonne en trempant les champs de nos sueurs. En novembre, nous battons le lin avec de lourds écangs, nous séparons la ligneuse de la filasse. C’est le mois sanglant, nous tuons les bêtes pour que le fourrage ne manque pas. En hiver, quand les étourneaux s’en vont, au temps de la froidure, je n’ai plus qu’une histoire à dire : les cerfs brament, la neige tombe, nous attendons le printemps. Puisse-t-il revenir car la grange est vide et il fait si froid. Chaque journée de vie n’a que quatre saisons. Le matin est printemps, le midi, été, au soir arrive l’automne et l’hiver tombe à la nuit. Nos jours s’en vont comme la balle au vent; il reste parfois des grains qui tombent en terre, prennent racine et font une autre saison. J’ai eu six enfants, quatre pour engraisser la terre, deux pour la faire rendre. C’est ainsi que roule l’écume du paysan sur les prés de son seigneur. Si tu entends rire un enfant, c’est qu’il est au printemps et moi, tu ne m’entends pas parce que j’entrevois déjà l’hiver qui s’approche.


Au prochain saut

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...