mardi 25 avril 2006

Le cent vingtième saut de crapaud

... la suite …

- Élisabeth, tu devrais …

- Élisabeth, n’oublie pas de …

- Élisabeth …

Chaque fois qu’elle entendait prononcer son prénom, beaucoup par sa mère, à l’occasion par son père, la petite Élisabeth se convainquait davantage que celui-ci ne lui convenait pas. Une vague impression de non appartenance. De sorte qu’elle s’en tenait aux consignes suivant l’écho de ces quatre syllabes.

- Élisabeth, tu devrais accélérer un peu, les hommes vont revenir des champs et ils auront faim. Alors, ne perds pas ton temps.

Des chambres qu’elle achevait de remettre en ordre, elle descendait à la cuisine pour s’affairer à préparer le dîner. Debout depuis très tôt le matin, après être allée à l’étable donner le coup de main nécessaire à la traite des vaches, avoir nourri les poules qui couraient partout autour de la maison, Élisabeth, la fille aînée de la famille Gendron, celle qui ne prenait jamais le temps de se recoiffer ou encore de jeter un coup d’œil dans la glace afin de vérifier l’état de sa beauté, revenait auprès de sa mère afin de vaquer à l’essentiel. L’essentiel étant continuellement de s’assurer que les hommes aient à manger avant de repartir travailler.

Toute jeune encore, Élisabeth sut que le travail du matin au soir serait son lot. Qu’elle n’aurait d’autre destinée que celle de « donner un coup de main » dans une famille pauvre qui peinait à joindre les deux bouts et dont les assises reposaient sur les garçons, ceux qui verront à la survie des Gendron.

Elle apprit à lire, sans jamais avoir su écrire, en revoyant d’un dimanche à l’autre les mêmes mots en latin inscrits dans un prie-avec-l’église dont les années froissèrent les pages. Ses seules sorties également. À cette époque, celle où la Gaspésie vivait sans électricité, celle des toilettes attenantes aux arrières des maisons, celle où les heures humaines suivaient les levers et les couchers du soleil, à cette époque où l’on vivait imperméabilisé aux changements. Les nouvelles parvenant dans la région avaient déjà un bon bout de chemin de fait et pouvaient être classées parmi les souvenirs.

Élisabeth sut rapidement que son monde était celui des hommes. Sans eux, point de salut ! Ils avaient droit de parole et celle-ci devenait la voie, la vérité et la vie. Ils avaient droit à l’exploitation et celle-ci s’étendait aux espaces, aux habitations puis aux personnes. Les hommes faisaient les chemins, les empruntaient vers des directions qu’eux seuls dessinaient. Ils étaient seuls à pouvoir revendiquer le droit à la propriété qu’ils étendirent du matériel aux animaux puis aux humains. On était le fils de celui-ci, la fille de celui-là. Tout se conjuguait au masculin.

Élisabeth sut rapidement qu’elle servirait, qu’elle serait au service de son père et sous la gouverne de sa mère. Elle l’intégra aussi vite que la routine dans laquelle son utilité se confondrait. En bas âge, à titre d’aînée, elle devint l’assistante de l’assistante de monsieur Gendron, l’agriculteur gaspésien typique. Et plus elle avançait en âge, plus ses journées s’allongeaient, plus sa besogne l’accaparait.

Parfois, dans les yeux de sa mère, elle décelait une fatigue que les nombreuses couches y déposaient. Sa destinée ressemblerait à cela, il n’était pas possible d’envisager autre chose. Autant se résigner tout de suite et calquer ses comportements à ceux-là.

Sa place à table était debout à remplir les assiettes que les hommes de la maison vidaient avant d’aller s’étendre quelques minutes, recroquevillés dans un coin de la maison, un oreiller sous leur tête. Ça allait au temps des saisons chaudes. En hiver, on ne dormait pas à même le sol, il fallait vite repartir vers la forêt, cette donneuse de bois et de gibier.

La femme tenait maison que l’homme avait construite. Dans la répartition des tâches qui s’ensuivait, une hiérarchie s’installa, maintenue par une organisation sociale serrée. C’était ainsi, un point c’est tout.

Voilà comment Élisabeth fut modelée. L’inévitable isolement qui à l’époque allait de soi avec le fait de vivre dans les terres reculées, marqua cette génération au fer rouge. Revenir sur l’importance des gens d’église risquerait de nous plonger dans des clichés souvent rabâchés. Insister sur l’absence d’informations parvenant au compte-goutte apparaît superflu. On vivait au bout de la terre, d’une terre trempée dans la mer et le fait de survivre relevait encore de l’exploit. Pour un enfant vivant deux mouraient. Pour une saison bonne, trois mauvaises.

Élisabeth Gendron, comme toutes les filles et les femmes du début de ce siècle numéro vingt, avançait dans la vie munie d’un plan tracé à l’avance, tatoué sur son corps et son âme comme un testament à exécuter. Telle sa mère et ses sœurs, Élisabeth qui n’aimait pas son prénom, ne connaissait d’elle que les rôles imposés par son sexe.

… à suivre …

vendredi 21 avril 2006

Le cent dix-neuvième saut de crapaud

Élisabeth demanda à Herménégilde de brûler la berceuse. Ce qu’il fit sans poser de questions.

Élisabeth demanda à Jeanne de laver à l’eau de javel tous les draps de la chambre froide. Ce qu’elle fit avec empressement.

Ce fut les deux seules choses que grand-mère Lacasse exigea de son fils et de sa bru. Puis elle se rendit au presbytère afin de discuter des funérailles avec le curé Boudreau. Celui-ci était bien mal pris avec cette mort tragique. À l’évêché de Gaspé, encore plus. Comme dans toute situation qui demande une réponse diplomatique, le principal décideur déposa le dossier sur le bureau de son secrétaire, l’abbé Joachin Archambeau avec pour seule recommandation celle que l’affaire ne fasse pas trop de vagues.

L’option retenue, qui ne plut à personne, alla dans le sens suivant. On soulignerait la mort de Joseph Lacasse un dimanche, à la basse messe, la tombe demeurerait sur le parvis de l’église et il n’y aurait aucune cérémonie particulière au cimetière. Les parents proches se tiendraient à l’arrière de l’église et quitteraient après la communion. La dépouille de Joseph Lacasse serait ensevelie du côté anglican, près du charnier. Elle y est encore malgré les représentations faites auprès de l’évêque par les petits-enfants Lacasse. À sa mort, survenue quelques après celle de son mari lors du fameux incendie qui dévasta une bonne partie de l'Anse-au-Griffon, Élisabeth sera inhumée dans le lot familial.

Pour une des rares fois dans sa vie, ce n’était pas parfait pour grand-mère Lacasse. Mais elle avait toujours été une bonne catholique pratiquante, de sorte qu’Élisabeth ne revint plus jamais sur cette question. C’était d’ailleurs un des traits de sa personnalité : elle faisait tout pour avoir raison, mais lorsqu’elle perdait, la résignation faisait son œuvre.

Aux questions de ses petits-enfants sur le décès du grand-père, Élisabeth feignait ne pas comprendre, simulant une surdité que son grand âge excusait. À force de ne pas recevoir de réponses, ceux-ci oublièrent l’événement qui pendant un certain temps leur fut ramené à la mémoire par les autres enfants du village. Encore une fois, l’institutrice Gaudreau calma les esprits, utilisant cette opportunité pour parler de la mort et son incompréhension, mais surtout de la vie et toute sa fragilité.

Au bout de quelques mois, Joseph Lacasse avait disparu de la mémoire collective, bien qu’on le ressuscita afin d’expliquer la présence d’un certain fantôme dans le clocher de l’église. L’histoire ne tint pas la route bien longtemps.

Herménégilde et Jeanne craignirent pendant un certain temps que grand-mère Lacasse puisse tomber dans une déprime que le deuil lui aurait occasionnée. Ils optèrent pour un silence calculé, évitant toute allusion à la discrète présence du grand-père et à sa fulgurante sortie. Une certaine omerta s’installa autour des couteaux, des chiens et du téléphone.

Dans le village, secoué par cet après-midi spécial, n’eut été d’Émile qui se fit un point d’honneur de faire dévier les conversations sur d’autres sujets moins macabres, on parla de la « chose » une saison ou deux puis on l’oublia. Ainsi va la vie dans les petites localités où très peu de coups d’éclat surgissent, où tout le monde se connait et a une opinion sur tout.

Joseph Lacasse ne passa pas à la légende. Il resta un éternel inconnu ayant peur des chiens…

Les semaines, les mois et les années qui suivirent, pour Élisabeth Gendron, grand-mère Lacasse, ressemblèrent à l’ensemble de sa vie : s’occuper, toujours s’occuper, pour ne pas penser à autre chose. Travailler, toujours travailler, pour rassurer son besoin d’être utile. Rendre tout propre, à sa place, parce que chaque chose a une place et doit y demeurer. La recherche de la perfection en tout. Il lui était impossible d’imaginer que l’on puisse lui faire quelque reproche que ce soit sur ce qu’elle avait à faire. Toute sa vie s’était calquée sur cette croyance que l’équilibre était parente avec l’immobilité.

Dans la maison de Jeanne et d’Herménégilde, grand-mère Lacasse s’employa fébrilement à ne rien laisser paraître des émotions que la mort de son mari avait déposées en elle. La dépouille enterrée, plus rien ayant appartenu au seul homme de sa vie ne subsistait. Ce fut comme si jamais il avait existé, vécu dans cette demeure qui avait été la sienne, la leur. Même les odeurs disparurent graduellement. Elle nettoya la fenêtre avec du papier journal. Jeta l’almanach.

- Si vous avez besoin de quelque chose, vous le dites.

Jeanne aimait beaucoup Élisabeth. Ces paroles furent les seules qu’elle réussit à trouver afin de lui signifier sa compassion.

Élisabeth Gendron entreprenait le dernier droit de sa vie.

… à suivre …

mercredi 19 avril 2006

Le cent dix-huitième saut de crapaud

Dans le même veine… voici des poèmes qui, il me semble, sauront faire tourner la page sur ce Joseph Lacasse. Nous entreprendrons bientôt l’histoire d’Élisabeth Gendron, l’épouse de ce dernier. Elle permettra de mieux cerner une certaine époque où les femmes devaient être ce que l’on attendait d’elles et non pas ce qu’elles étaient vraiment. Longtemps, elles furent les filles de… les femmes de… les grands-mères de… Elles étaient des « appartenances » jusqu’au temps où, se levant, une après l’autre, les femmes devinrent qui elles sont maintenant. On a longtemps dit qu’au Québec nous vivions entre matriarcat et patriarcat, qu’il fallait absolument se situer sous une ou l’autre de ces bannières. C’est poser la situation comme un choix ou, pire encore, comme une prise de position face au pouvoir. Ne serait-il pas possible, plutôt, de regarder des vies de femmes et des vies d’hommes pour ce qu’elles sont véritablement, c’est-à-dire une occasion donnée à chacun et à chacune d’investir le temps et l’espace ?


Le premier poème est de Pierre Reverdy (1889-1960) chez qui nous avons déjà puisé le magnifique CHEMIN TOURNANT. Celui-ci s’intitule :

UN HOMME FINI

Le soir, il promène, à travers la pluie et le danger nocturne, son ombre informe et tout ce qui l’a fait amer.
À la première rencontre, il tremble – où se réfugier contre le désespoir?
Une foule rôde dans le vent qui torture les branches, et le Maître du ciel le suit d’un œil terrible.
Une enseigne grince – la peur. Une porte bouge et le volet d’en haut claque contre le mur; il court et les ailes qui emportaient l’ange noir l’abandonnent.
Et puis, dans les couloirs sans fin, dans les champs désolés de la nuit, dans les limites sombres où se heurte l’esprit, les voix imprévues traversent les cloisons, les idées mal bâties chancellent, les cloches de la mort équivoque résonnent.


Nous nous retournons maintenant vers Paul Éluard.

Au terme d’un long voyage, peut-être n’irai-je plus vers cette porte que nous connaissons tous deux si bien, je n’entrerai plus dans cette chambre où le désespoir et le désir d’en finir avec le désespoir m’ont tant de fois attiré. À force d’être un homme incapable de surmonter son ignorance de lui-même et du destin, je prendrai peut-être parti pour des êtres différents de celui que j’avais inventé. À quoi leur servirai-je?


Le poème FACTION de Hector Saint-Denys Garneau (1912-1943) est parmi les plus beaux de la poésie québécoise. Je vous l’offre.

On a décidé de faire la nuit
Pour une petite étoile problématique
A-t-on le droit de faire la nuit
Nuit sur le monde et sur notre cœur
Pour une étincelle
Luira-t-elle
Dans le ciel immense désert

On a décidé de faire la nuit
pour sa part
De lâcher la nuit sur la terre
Quand on sait ce que c’est
Quelle bête c’est
Quand on a connu quel désert
Elle fait à nos yeux sur son passage

On a décidé de lâcher la nuit sur la terre
Quand on sait ce que c’est
Et de prendre sa faction solitaire
Pour une étoile
encore qui n’est pas sûre
Qui sera peut-être une étoile filante
Ou bien le faux éclair d’une illusion
Dans la caverne que creusent en nous
Nos avides prunelles.


Je vous invite à écouter le merveilleux disque du groupe Villeray, consacré aux poèmes de Saint-Denys Garneau. À ne pas passer à côté. Cet ensemble musical a su découvrir chez ce grand poète une musicalité tout à fait particulière.

mardi 18 avril 2006

Le cent dix-septième saut de crapaud

Il est dans nos bonnes habitudes, suite à une histoire racontée par le crapaud, bien des fois inspirée par le grand-père, de nous offrir quelques poèmes en lien avec celle-ci. En voici donc trois qui tenteront de rejoindre celle de Joseph Lacasse.

Le premier de Hugues de Saint-Maardt vicomte de Blosseville, sans titre, fut écrit autour des années 1470.


C’est grand peine que de vivre,
Et si ne veut-on mourir.

Qui n’est de tous maux délivre,
C’est grand peine que de vivre.

Raison à la Mort nous livre,
Rien ne nous peut secourir :
C’est grand peine que de vivre,
Et si ne veut-on mourir.

*

J’en ai le deuil, et vous la joie,
J’en ai la guerre, et vous la paix,
J’en cours, et vous allez en paix,
J’en ai courroux qui vous resjoie.
Vous en riez, et j’en larmoie,
Vous en parlez, et je m’en tais;
J’en ai le deuil, et vous la joie,
J’en ai la guerre, et vous la paix.

Vous vous baignez, et je me noie,
Vous vous faites, je me défais,
Vous me blâmez, dont ne puis mais,
Vous ne voulez que j’y pourvoie;
J’en ai le deuil, et vous la joie,
J’en ai la guerre, et vous la paix,
J’en cours, et vous allez en paix,
J’en ai courroux, qui vous resjoie.



Celui-ci, de Jean de la Ceppède (1548-1623) est également sans titre.


Que peut une galère ayant perdu la rame,
Le poisson hors de l’eau, la terre sans humeur,
Un roi sans son conseil, un peuple sans seigneur,
La salamandre froide ayant perdu la flamme?

Que pourra faire un corps destitué de l’âme,
Et le faon orphelin par le coup d’un chasseur?
Beaucoup moins peut encor le triste serviteur
Égaré de son cœur, et des yeux de sa dame.

Hélas! que puis-je donc? je ne puis que souffrir
Et la force me nuit m’empêchant de mourir.
Je n’imagine rien qu’un désespoir d’absence.

Je puis chercher le fond de ma fière douleur,
L’essence de tout mal, je puis tout pour malheur
Mais c’est à me guérir qu’on voit mon impuissance.


Et ce dernier, de Oscar Venceslas de Lubiez-Milosz (1877-1939) :



TOUS LES MORTS SONT IVRES…


Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale
Au cimetière étrange de Lofoten.
L’horloge du dégel tictaque lointaine
Au cœur des cercueils pauvres de Lofoten.

Et grâce aux trous creusés par le noir printemps
Les corbeaux sont gras de froide chair humaine;
Et grâce au maigre vent à la voix d’enfant
Le sommeil est doux aux morts de Lofoten.

Je ne verrai très probablement jamais
Ni la mer ni les tombes de Lofoten
Et pourtant c’est en moi comme si j’aimais
Ce lointain coin de terre et toute sa peine.

Vous disparus, vous suicidés, vous lointaines
Au cimetière étranger de Lofoten
- Le nom sonne à mon oreille étrange et doux,
Vraiment, dites-moi, dormez-vous, dormez-vous?

- Tu pourrais me conter des choses plus drôles
Beau claret dont ma coupe d’argent est pleine,
Des histoires plus charmantes ou moins folles;
Laisse-moi tranquille avec ton Lofoten.

Il fait bon. Dans le foyer doucement traîne
La voix du plus mélancolique des mois.
- Ah! les morts, y compris ceux de Lofoten –
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi…

(Si j’ai bonne souvenance, Juliette a mis ce poème en musique.)


La mort, particulièrement celle de Joseph Lacasse, dans des circonstances tragiques, ne peut que nous interpeler, nous amener à une profonde réflexion sur la vie. Sans cela elle n’aurait pas de sens, serait absurde. Il y a dans ce moment entre chaud et froid où l’on se revêt de frissons, cette dernière hésitation du pas vers ailleurs, là où encore on ne sait trop comment c’est, toute la question du pardon. À soi et à l’autre. Y parvient-on lors de cette infinitésimale dernière seconde de lucidité ? Ou n’y parvenons-nous jamais?

lundi 17 avril 2006

Le cent seizième saut de crapaud



Du soleil imprimé sur le corps, le crapaud est de retour de Cuba suite à une semaine « outrageusement » belle. Le soleil y était, dans toute sa chaleur, sa beauté et sa clarté.

Et la mer cubaine, cette jeune fille aux couleurs changeantes, aux allures de princesse caraïbe ; cette mer à la fois bleue, turquoise et verte nous recevait le matin en s’ébrouant des mille moutons plus blancs que les nuages qui se collaient à elle ; cette mer qui ne nous a pas dit si elle connaissait celle de l’Anse-au-Griffon ou de Cap-des-Rosiers mais, narquoise, nous glissait à l’oreille d’espagnoles sérénades. Elle savait, entre chaud et tiède, se mêler au sable blanc s’étendant plus loin que les traces dorées des rayons du soleil au bout de la plage. On s’y avançait, pieds nus, empreintes aussitôt remplies et à jamais perdues, en route vers rien. Une plongée de la berge vers le soleil déjà chaud, en lutte contre cette humidité dont l’odeur est si personnelle.

Une île au loin, dans son écrin brumeux ; un rocher plus noir que les couleurs de la nuit ; des coquillages vomis qui se bousculent à nos pieds ; un marcheur ; une promeneuse ; trois enfants qui pleurent le château de sable délavé ; et ce bruit à la fois léger et lointain mourant dans nos matins engourdis.

Puis, tout doucement, comme sortant d’un cocon diaphane, le jour se levait. Il allait, lui et les autres, être beau. Paresseux. Se cherchant des longueurs infinies. S’enrobant de chaleur, celle qui donne des frissons.

Une semaine en-dehors du temps... Ne penser qu’à ne pas penser... Se laisser aller au rythme des heures insulaires... Ne regarder que là où le regard courbe, au loin, si loin que la distance n’a plus d’espace pour s’imprégner d'instants que l’on souhaiterait éternels.

Goûter au sel marin que les vagues aspergent sur le corps. Laisser le sable dessiner sur nos pieds et nos mains, de naïves toiles éphémères. Arrêter les rythmes fous en les inondant de rhum sucré et froid. Sourire à ces visages inconnus hier, amis aujourd’hui. Ne dire rien d’autre que des hommages intimes au bien-être d’être là, où sans doute, un jour, une main magistrale dans un élan d’une pureté inachevée aura déposé la beauté d’une splendeur sans pareille.

On ne compte pas les heures et les jours de la même manière lorsque c’est les vacances. Ils deviennent des instants de bonheur, de plénitude... une recharge d’énergie !

Cuba est une île qui sait encore le demeurer, qui sait encore se protéger des invasions délétères d’attaques sauvages contre sa beauté. Elle respire bon et permet à son peuple fier et bon-enfant de vivre comme si ailleurs n’existait pas, ne pouvait l’atteindre dans son intrinsèque volonté à demeurer pure. Elle se protège. Elle conserve cette conscience de la mer, du soleil et de la plage. Du vent qui arrache aux palmiers les plus délicates volutes.


Le crapaud revient de Cuba l’âme et le cœur renouvelés, vous conviant à reprendre là où nous avions laissé le flot de ses petites histoires et de sa poésie. Il a su mieux comprendre ce Francis-poète, lorsque celui-ci disait à notre grand-père que l’extérieur est la porte d’entrée vers l’intérieur. Ne pouvant pas s’éloigner de la mer, il lui a ouvert encore davantage son esprit, lui laissant toute la place nécessaire afin que l'imagination continue sa route.
La mer c’est le lointain s’approchant, charriant avec elle, les retenant sur ses vagues complices, mille et une paroles d’un langage qui ne demande qu’à s’éclabousser. Le ressac que l’on retient entre nos doigts ouverts.

Bon retour au crapaud et surtout, bon retour à ses pages de plus en plus indispensables.


lundi 3 avril 2006

VARADERO




Le crapaud s'en va-t-en vacances pour quelques jours!


Du mardi 4 avril jusqu'à la journée d'anniversaire d'Odile (mon bijou d'avril) soit le 11, le crapaud part pour Varadero, sur l'île de Cuba.


Des vacances qui lui permettront de prendre un congé du "blogue" jusqu'au lundi 17 avril.

Je lui souhaite du beau temps et du soleil ainsi qu'à Mathilde.

Qui sait, trouvera-t-il là-bas, de quoi "étang"-dre son imagination.



À bientôt.

dimanche 2 avril 2006

Le cent quinzième saut de crapaud

… la suite …


… en temps décousu…

L’Anse-au-Griffon, sous l’impulsion donnée par le père de Joseph Lacasse devint graduellement ce qu’il est maintenant. Un petit village sur la côte gaspésienne où l’on s’installa progressivement, progressa. Agréable à vivre. La mer et la montagne, à la porte de cette étendue boisée qui deviendra plus tard le parc Forillon, belles et porteuses d’espérances.

Joseph, libéré de la présence tyrannique de cette cousine, la boiteuse Suzanne – dont on apprendra quelques années plus tard qu’elle quitta la Gaspésie pour la grande ville de Montréal où elle fut employée par une riche famille afin de s’occuper de l’éducation des enfants – se maria à Élisabeth Gendron. La femme parfaite pour lui. Peu sensible aux élans de l’âme, pratique en tout, soucieuse de l’organisation de la maison afin que toujours on puisse s’y trouver bien, d’une propreté maladive et, de manière presque compulsive donnait au temps une logique froide et indiscutée.

Ils eurent huit enfants : quatre garçons et quatre filles. Herménégilde, l’aîné de la famille, le seul à demeurer à l’Anse-au-Griffon, s’intéressera aux travaux de la ferme. Les autres quittèrent rapidement, n’y revenant qu’à Noël, à Pâques et parfois, un jour ou deux, au cours de l’été. Ce fut d’ailleurs le drame de la vie de celle qui deviendra grand-mère Lacasse, ne plus revoir ses enfants. Elle jettera son dévolu sur la douzaine d’ Herménégilde et Jeanne.

Dire qu’à la suite de la boiteuse, Joseph fut un être intéressant, quelqu’un dont on recherchait la compagnie, serait mentir. Certains avancèrent qu’il vivait dans sa tête. Lui parler c’était le déranger. Comme si on allait le chercher dans une dimension qui n’était pas celle de tout le monde.

Sa peur des chiens, légendaire. Au fond de lui-même, était-ce celle des chiens ou la hantise qu’une bête aux yeux jaunes et aux crocs noircis ayant un jour pris le chemin de la forêt, ne revienne ? En coyote peut-être ? De sa fenêtre à laquelle il s’assoyait si souvent, dans l’inconfortable insécurité que ses yeux gris acier laissaient transparaître, Joseph Lacasse fixait la forêt. Dans des silences entretenus qu’avec les années on interpréta comme de la sagesse. Ses paroles d’énigmatiques qu’elles étaient, devinrent mystérieuses, sibyllines.

On le savait tout le contraire de la méchanceté. Docile, grand-mère Lacasse le menait par le bout du nez, parlant pour lui, décidant pour lui, agençant la vie familiale comme s’il s’agissait de la vie tout court.

Il aura vécu une existence disloquée. La maison paternelle devint la sienne puis deviendrait celle d’Herménégilde. On transforma périodiquement l’étage selon les nécessaires commodités que l’arrivée d’un enfant supplémentaire nécessitait.

Jamais, plus jamais, Joseph Lacasse n’était retourné au grenier. La porte fut close. Personne ne remarqua les soubresauts qu’il eut lorsqu’on parla de le réaménager pour l’arrivée des douze enfants. Il n’allait pas donner un coup de main. La chambre dans laquelle, à la noirceur la plus complète, il avait passé ses nuits d’homme marié deviendrait celle de son fils. Il emménagerait dans la chambre froide, l’ancien petit salon, en bas.

Les amours avec Élisabeth Gendron furent des amours industrielles. Jamais il ne ressentit pour cette femme qui l’accompagnera toute sa vie durant, autre chose qu’une forme différente mais semblable à de l’attendrissement. Tranché de ses émotions, ne pouvant leur faire confiance, il accompagnait cette femme sans la connaître entièrement. Il ne l’avait jamais regardée, nue. Ne l’avait touchée intimement. Il ne lui avait jamais dit l’aimer. Elle était là près de lui, comme une odeur sortant du bois, comme la couleur des nuages, comme la suite de la suite des choses. Il ne lui parla jamais. Elle le savait secret. Il était obéissant et surtout, il n’était pas méchant. Le reste rejoignait le superflu.

Joseph Lacasse, une fois la famille de son fils installée, sut où était le couteau. Il refaisait le chemin de la berceuse à l’atelier, au couteau, mille fois par jour dans sa tête fêlée. Mesurait la longueur de chaîne retenant les chiens, au millième de pouce. Savait quand les restes de table leur étaient lancés. Et s’installait dans l’attente. Essayait de modifier la peur de la mort en la calquant sur ses références passées. Regardait, souvent, grand-mère Lacasse.

Joseph avait choisi le mois de mars. Certain que dans son imagination, l’île nouvelle, celle que depuis tant d’années il reconstruisait après l’avoir ensevelie puis remontée et encore défaite, saurait supporter son pas lourd. Le gris acier serait la couleur du drapeau qui y flotterait.

Il palpait sa jugulaire comme celui qui a mal et qu’aucun médicament ne peut soulager.

Il partit. On ne s’en rendit pas compte. Aucun ange ne sonna de cloches. Prit le couteau alors que les chiens grugeaient les os. En route, il ne jeta aucun œil derrière lui. La neige grisonnait. La lame du couteau à l’intérieur de son manteau. Froide et invitante.

Le village traversé, l’église devant lui, il regarda la mer. Se coupa la jugulaire. Mourut.

Au loin, encore plus loin que l’espace d’une vie, comme un cri gigantesque de coyote qu’une chaîne piégée aurait étouffé, sur une île invisible que le soleil timide mordillait, entre jaune et noir, puis gris, acier, quelqu’un, les yeux crevés de s’être trop agrafé au même paysage, à petits pas, dans la plus apeurante nudité… pleurait.

Une femme vêtue de tweed jaune assista aux funérailles.

…Fin…


jeudi 30 mars 2006

Le cent quatorzième saut de crapaud

… la suite …


… quelques années auparavant…
… à la même époque…

Le bonheur et la souffrance logent en nous. Ils choisissent judicieusement l’endroit, différent pour l’un et pour l’autre. Ils ne font pas bon ménage. En duel permanent, ils se disputent âprement un recoin du corps, un recoin de l’âme qu’ils investiront. Le bonheur vient seul, il est singulier. La souffrance est plurielle.

Chez Joseph, les souffrances se manifestèrent par des crampes à la jugulaire qu’une bride attachée, qu'un licou en feu, qu'un foulard de crin étranglant le contraignaient à porter comme une ceinture entre sa tête et son corps.

Il rougissait de honte ou pâlissait de peur lorsqu’il quittait son île, le seul endroit où il puisse se délester un peu du carcan enroulé à l'invisible pilori paralysant sa voix lorsque d’aventure, elle osait traverser sa gorge éteinte.

Juin, ce mois-passeport vers l’été, celui de la Fête-Dieu, sans doute l’occasion de la plus grande manifestation paradée qu’organisait le curé de la paroisse, ce juin disloqua entièrement Joseph.

La famille Lacasse partait vers le village, père en tête, gorgé à l’avance de l’admiration qui rejaillirait sur lui alors que tous verraient son fils aîné, porte-drapeau de la banderole de satin offerte au vent, aux cieux et aux yeux des habitants de l’Anse-au-Griffon, lancerait la marche.

- Joseph ne sortira pas, dit Suzanne. Il n’est pas question qu’il aille à la procession quand il n’est pas même capable de faire le petit peu que je lui demande de faire.
- Tu te punis aussi, répondit le père anxieux de quitter la ferme.
- Il a besoin de discipline.

L’enfant disparut vers la grange. Il avait bien entendu tomber le châtiment sur lui et dans la poussière qui se levait sur la route, s’évanouirent ces quelques moments d’espoir de quitter ce lieu dans lequel l’enfer avait fait son nid.

Les hirondelles faisaient des clins d’œil en passant au travers le rayon de soleil qui, du plafond de la grange traçait une ligne oblique jusqu’aux pieds de l’enfant grelottant. Il savait sentir la menace. En reconnaître l’annonce par ses silences tambourinant dans l’espace.

L’attente inquiète fut d’une si longue brièveté que, fondue dans le cliquetis d’une chaîne qu’activaient des mains expertes dans le maniement de la torture, la silhouette de la cousine apparut à la porte. Elle avait détaché le chien qui, avec une force dévastatrice, la tirait tant et tant qu’elle en oublia de boiter.

Cloué sur place, Joseph ne put s’éclipser du regard grimaçant de Suzanne. Sidéré par la présence du chien qui venait tout juste de renifler sa présence, l’enfant appela la mort, qui seule pourrait l’exempter des morsures que le cruel animal s’apprêtait à lui infliger.

- Espèce de petit morveux, tu pensais bien que je n’allais pas te trouver.

Les yeux jaunes du chien, dans une fixité surprise, lui brûlaient la peau.

- Connais-tu le châtiment à qui tue sa mère ?

Les crocs cherchaient l’endroit exact où trancher la chair.

- Tu vas arrêter de me provoquer tous les jours avec ton air de morveux.

L’haleine fétide du chien lançait vers Joseph des odeurs de coyote déchiqueté.

Suzanne n’en pouvait plus, à bout de force, de retenir les ardeurs herculéennes du chien qui bondit vers l’enfant mouillé de sueurs. Le cri qui s’échappa de lui résonnera dans ses tempes jusqu’à la fin de ses jours. Il l’entendra perforer les silences muets que devinrent, à partir de ce jour de la Fête-Dieu, d’innombrables appels à la pitié qu’il logera à la vie. Devant cette proie inerte et abandonnée, surpris par son cri lugubre, le chien stoppa son élan et s’attaqua à la chaîne. Il la prit dans sa gueule spumeuse et rebroussa chemin, bousculant au passage la cousine stupéfaite.

Le chien se précipita hors de la grange et prit le chemin des coyotes. Il laissait derrière lui, dans le sillage que la chaîne rouillée avait tracé, une femme défaite dans sa guerre et un vaincu, englouti dans la peur qui venait, une autre fois, de le mordre à la jugulaire.

Suzanne tourna un talon haut et un autre hésitant, sortit de l’île imaginée par Joseph, évanoui, halluciné… divaguant dans une réalité à construire. Son île ne lui était plus un refuge sécuritaire. Il allait devoir créer un autre lieu quelque part entre le visible et l’invisible, où il pourrait s’établir sans courir de risques.

Il le trouva. Aussitôt revenu de cette mort momentanée, il le bâtit en lui, dans son imagination.

Suzanne quitta la ferme avant le retour du père.

…à suivre…

mardi 28 mars 2006

Le cent treizième saut de crapaud

… la suite …


… quelques années auparavant…
…de celles qui perdureront…


Joseph Lacasse avait mal au sang. Il n’arrivait pas à établir une ligne de démarcation entre le sien et celui que Suzanne fit éclabousser dans son âme. Était-il bien à lui ou à sa mère, ce sang que la cousine arbora diaboliquement devant ses yeux ? Son cœur boitait. Son île s’asséchait.

Joseph Lacasse avait mal au corps. Il ne parvenait pas à balayer de son esprit les reflets de cette personne, plus infirme qu’il ne la voyait en plein jour. Les artifices de la nuit… La boiteuse nue bousculait des images auxquelles, jamais auparavant, il ne s’était arrêté. Était-ce lui qui l’avait ainsi mutilée ? Ou le résultat charnel de ce qui accompagne la méchanceté ? Le corps parle, plus menaçant encore quand il se lève la nuit, du feu à la main, du feu dans les yeux, du feu sur le sang. Joseph ne pouvait plus regarder son propre corps. Son corps sali. Il se mit à craindre ce spectre se faufilant près des hanches de Suzanne. Allait-il l’attaquer, l’estropier s’il se touchait ainsi qu’elle le fit devant lui ? Son corps se froissa.

Joseph Lacasse avait mal au sexe. Il n’avait jamais porté attention au sien avant cette nuit fantomatique. Pourquoi était-il différent de celui de la boiteuse ? En serait-il amputé un jour comme punition pour la mort de sa mère ? Deviendra-t-il à ce moment-là, infirme ? Comme elle. Et méchant ? Comme elle. Y avait-il les bons, les sans-sexe, et les mauvais, les avec-sexe ?

Joseph Lacasse avait mal au monde. Il n’avait jamais remarqué que la guerre isole. Qu’elle bat son plein sur des ailleurs que les belligérants n’ont pas choisis, mais que leur impose la cruauté. Qu’on ne choisit pas ses adversaires. Ils nous arrivent tout droit de l’éclatement perfide de l’égoïsme. Un acte d’orgueil gigantesque armé jusqu’aux dents. Un forage d’instincts meurtriers. Un choix entre la fatalité de vivre ou de mourir. Le monde devenait à ses yeux une caserne assise sur de la poudre à canon.

Joseph Lacasse avait mal à la lumière. Il apprit dans un fulgurant éclat de phosphore tout l’artificiel des rayons du soleil et ceux de la lune. Il ne pouvait plus nommer leurs dissemblances. Le jour, il cherchait la nuit. La nuit, s’apeurait du lacté dans lequel les ombres s’empoussiéraient. Il colora son île imaginaire en noir et blanc. Avec les pourtours gris, comme ses yeux. Sur tout ce que son regard s’arrêtait, les couleurs dégoulinaient, se rapetissaient dans une mare délavée.

Joseph Lacasse avait mal à lui. Il reçut la métamorphose nocturne comme une nouvelle naissance. Il enfantait d’un autre qu’il n’avait pas désiré. Un être couvert d’abjections qu’il nourrirait de stériles pourritures, de restes de table où il ne sera jamais convié. Comme si au lieu de les jeter au chien, on les engouffrait furieusement dans la gueule avide d’un fou. Il côtoierait un Joseph Lacasse non baptisé, en retard sur la route des limbes. Un lui à côté de lui. Leurs ombres superposées projetant encore plus d’ombre.

Joseph Lacasse avait mal à l’avenir. Il n’arrivait plus à départager hier et demain. Il n’y avait que la nuit dernière. Que la peur de la nuit prochaine. Que la nuit. Que la peur. Celles qui s’approchent, nuit et peur confondues. L’éternité de la nuit. Il lui donna des noms comme s’il devait les démarquer sur l’ardoise du temps. « Celle-là », puis « l’autre après », et « encore une autre »… Il se mit à les indéfinir afin de mieux estamper la mémoire de l’horreur. Plus de place ne restait en lui pour autre chose que cette chose qui charpenta sa marche à l’aveugle dans les brouillards remplissant ses yeux.

Joseph Lacasse avait mal à la mort. Il la voyait maintenant. Collée à ses reins, cherchant à lui consumer l’intérieur. Un brasier d’os, de chair et de sang qu’alimentait sadiquement une main habile à lui charogner les derniers vestiges d’une vie offerte au bourreau, comme un sacrifice inévitable. L’espace entre la vie et la mort était aspiré, capté et emprisonné dans un grand filet à papillons. Étourdi, Joseph Lacasse voltigeait au coeur des grands huit articulés par un chorège païen, centrifugé aux mailles du piège. La danse macabre commençait.

Joseph Lacasse avait mal à la vie. Il ne la voyait plus maintenant. Le linceul noir dans lequel elle s’était drapée, l’en empêchait. Rejoindre sa mère. Revenir en elle. Ne plus bouger afin qu’elle ne meure plus. À rebours, comment faire ? S’accrocher à l’aile blessée de la mouette qui plonge dans la mer ? Ramper sous la paille de son île ? Arracher l’acier de son œil ? Ou tout simplement se laisser envahir par l’insensibilité des mots, des gestes ? Se donner en pâture à la haine et à la rancune ? Traverser comme un marcheur épuisé les jours et les nuits, la tête haute à ses pieds, les sentiers sans ruisseaux ? Mordre ? Comme un chien dévorant des coyotes…

Joseph Lacasse n’était plus Joseph Lacasse. Il ne souvenait plus de lui. On avait déformé le peu, si peu de lui avec lequel il pouvait composer. Un sans-nom sans abri perdu dans un pays inconnu.

Joseph Lacasse, égaré parmi les siens, ne put, jamais plus sourire. Les réflexes innocents de l’enfant en lui furent stigmatisés. Une vague asséchée.

Joseph Lacasse n’avait plus d’identité. On avait croqué dedans. À grands coups de ruissellements de sang. Une jambe boitant l’avait frappé si fort que les ecchymoses inapparentes à ceux qui ne le regardaient plus, se logèrent en locataires éternels dans l’exigüité de son être. Le seul endroit où il pouvait être petit.

Il changea de nom. Joseph Lacasse était devenu Joseph… Le cassé.


… à suivre …











lundi 27 mars 2006

Le cent douzième saut de crapaud

… la suite …


… quelques années auparavant…

Son île imaginaire, établie dans la grange, là où jambes à son cou il trouvait refuge quand la boiteuse cousine Suzanne le prenait en chasse, s’installa en lui. En fait, elle y est toujours demeurée. Des années après les événements, marié à Élisabeth Gendron, il devait fréquemment y retourner. Comme un abri que le temps instilla dans son sang. Une réponse sommaire à la réalité des autres. Sans être un rêveur, la vie de Joseph tenant plutôt du naufrage. À un oubli de naufragé… Une longue tige d’acier, grise comme ses yeux, le reliant encore à la berge qui s’éloignait dans des bruits devenus rumeurs… Il lui semblait vivre à côté de la vie.

Les membres de la famille Lacasse, et Suzanne, revenaient des prières du mois de Marie en compagnie des Gendron. Les hommes discutaient. La boiteuse écoutait la mère. Les enfants s’entremêlaient. Joseph fermait la marche. Le jour tombait. Le chien les attendait.

Un soir de ce mai aux odeurs de lilas, ce fut avant les concerts de criquets et de cigales, ces annonceurs de beau temps, restera imprégné dans l’âme et le corps de Joseph. La boiteuse ne s’était pas intéressée à lui de la journée. Avec le temps, une victime finit par se sécuriser des attaques de son bourreau. Elles le maintiennent en vie. L’empêchent de mourir de lui-même. Il n’allait jamais se douter que maintenant on piétinerait ses nuits.

Le grenier, d’où il appelait le sommeil qu’accompagnerait une sentinelle vigilante, transformé en chambre inconfortable, froid en hiver, suant en été, les entre-saisons voguant entre le deux, ce grenier possédait une porte donnant sur l’étage de la maison. Les frères et les sœurs de Joseph dormaient dans cette grande pièce où quatre lits s’entassaient. La chambre de son père. Puis la dernière, adjacente à l’ancienne nuptiale, l’antre de Suzanne. Le périmètre de sécurité était délimité par une rampe qui, lorsqu’on s’y accrochait, menait à la cuisine d’hiver au rez-de-chaussée et à l’entrée du grenier.

Grand-père Lacasse voyait bien sous le pas de la porte, la lueur scintillante d’une lampe à l'huile. Elle restait là, à plat ventre sur le plancher, nuançant des teintes de jaune avant de s’évanouir dans un noir le plus obscur. Cette raie de lumière ne possédait qu’une seule vie. Sans doute l’espace compris entre se dévêtir et se mettre au lit. Parfois, l’humidité des doigts de Suzanne égrenant les aves de son chapelet traversait les murs dans une fragilité graduée.

Ses frères et ses sœurs dormaient. Les enfants rejoignent vite le pays des songes. Ils ont tellement accumulé d’images au cours de la journée que leurs yeux grattent. Ils sont tellement occupés à suivre les fées qui emplissent leur nuit que rien ne les distrait. Ils se retrouvent dans cet ailleurs que le mélange des sons, des couleurs et des odeurs a mis en bouquet et qu’ils respirent comme un oxygène concentré.

Cette nuit-là.

Cette nuit-là, Suzanne n’éteignit pas le fanal. Elle se leva, et telle une louve silencieuse mariée à un chien sanguinaire, l’ogresse somnambule se dirigea vers le grenier. Boitait-elle ? Joseph ne put le dire. Il entendit le gond de la porte tourné sur lui-même. Apparaître à ses yeux. Rêvait-il ? Les cheveux de la cousine se perdaient derrière son cou. Nue. Blafarde. Même en nageant dans les sueurs qui l’inondaient, son ’île était trop loin. La noyade ne venait pas. Le squelette des mots lui barrait la gorge. L’asphyxie respirait pour lui. Paralysé dans des gestes urgents, sa mâchoire pleurait. Son cœur vomissait.

- Vois ce que tu m’as fait, espèce de petit morveux.

Une coulée de sang filamenteux, rouge et noir selon les reflets de cette lumière qui insistait à la main de la cousine, cheminait vers sa cheville difforme. L’autre main, ouverte et maculée, tendue vers Joseph, l’accusait. Le condamnait. Une cible s’avançant.

- Espèce de petit morveux.

Elle martelait plaintivement ses paroles, toujours le fixant. C’est l’âme qu’elle visait. Inépuisablement, comme si d’avoir entrepris ce pèlerinage diabolique la rendait plus humaine à ses yeux. Plus vivante de la mort qui s’écoulait d’elle.

Joseph, comme un fœtus pourri, recroquevillé en lui-même, paralysé de peur et de honte, reçut le pubis de la cousine en pleine figure. À la senteur du sang, à l’heure où le chien guettait les coyotes et hurla sa rage, il perdit connaissance.

À l’aube, quand naissent les couleurs du jour, Joseph ouvrit un œil. La porte de sa chambre refermée ressemblait à un catafalque. On bougeait sous le plancher. Il lui sembla entendre le « bonjour » de son père qui partait. La chaîne cliqueter. Des chuchotements au-dessous parvenant à ses oreilles évanouies, il ne repérait qu’une seule voix. Visqueuse.

Son île l’appelait.

- Penses-tu que je fais faire deux déjeuners, Joseph Lacasse ? Tu viens de passer tout droit.

Il y avait dans le voisement de Suzanne, en plus de la haine habituelle, le signal que le champ de bataille où déjà coulait le sang, avait été déplacé.

… à suivre …






samedi 25 mars 2006

Le cent onzième saut de crapaud

… la suite …


... quelques années auparavant…

Les enfants, ça ne regarde jamais plus loin que très proche. En fait, leurs yeux ne sont pas encore devenus des radars, ils sont géodésiques. Ils voient ce qu’ils dévisagent, c’est tout. Premier degré. Par la suite, dans les empreintes de la mémoire, là où tout s’est concentré sans nuances de teintes et de significations, comme installées quelque part bien au chaud dans un grand ensemble vierge de possibles, s’organisent les remous. Les bousculades fusionnent. Ils n’arrivent pas encore à discriminer le nécessaire de l’important ou de l’essentiel. L’œuvre du temps prend la relève. Les années codifient ces flashs stroboscopiques, les structurant comme si elle y mettait de l’ordre. Un grand ménage du printemps.

Le chien sans nom léchait ses pattes. Les premières fontes de neige l’obligeaient à cette hygiène, une tâche à laquelle il s’appliquait avec une patience carnassière. Il y était, suite à la demande de la cousine Suzanne, depuis la fin de l’été. Les foins étaient coupés. Entassés dans la grange. Les odeurs mêlées. Celle de la luzerne, surtout. À moins que ce ne fut du sarrasin.

À l’automne, Joseph Lacasse remarqua le poil de la bête devenir épineux, les yeux d’un jaune progestatif et les crocs, comminatoires. Il se souvint de ce matin, une fois son père parti vers le village, où le monstrueux animal, babines rouges et corps luisant, ayant sans doute attaqué un coyote audacieux puis s’étouffant au bout de sa chaîne, l’air bouffi d’orgueil qu’il ne partagerait avec personne, manifestant une rage contenue. Les frères et les sœurs de Joseph jugèrent plus prudent de ne pas le nourrir. Le chien savourait une victoire, les pattes ensanglantées.

L’hiver fut rigoureux. Le chien hurla quelques nuits sans attendre pour le faire que la lune fût pleine. Il guettait des proies, tapi dans l’ombre, enveloppé dans un silence complet. Arracheur de vies.

Les attaques de Suzanne vis-à-vis Joseph, depuis l’installation de la bête, prirent une nouvelle direction. Comme un scientifique rigoureux, elle colligeait des données sur la routine et les habitudes de ce jeune orphelin de mère qui n’osa pas s’enquérir du portrait disparu de la crédence. Même la dentelle tressée sur laquelle reposait le cadre n’y était plus. Un coup de chiffon effaça les derniers signes de la seule présence ayant pu le rassurer.

Elle tenta quelques initiatives belliqueuses dont le seul objectif visait à gauger la défensive de l’autre. Celui-ci ne pouvait rivaliser en stratégies. Une seule : il quittait précipitamment pour aller se blottir à la même place, dans la grange. Entrée. À droite. Une porte. Le foin. L’attente que tout fut redevenu calme.

Le printemps passa ainsi. Qu’elle ne le prenne pas en défaut sur quoi que ce soit, cela représentait une journée de répit. Qu’elle réussisse à lui lancer un objet ou une volée de coups, cela représentait une journée normale. Qu’elle progresse dans l’élimination de la distance qui la séparait de lui et parvienne à lui retenir un bras, y enfonçant des ongles acérés, cela lui rappelait les failles de sa défensive.

Combien de fois espéra-t-il qu’elle parte ? Que le père lui signifie que sa présence n’était plus requise ? Il invoquait l’intervention de sa mère. Cela n’advint jamais. Traqué, s’épuisant rapidement à tenter de croire que ce supplice ne pouvait être que temporaire, inconscient du fait que sa cachette était brûlée, Joseph se construisit un château-faible au beau milieu d’une île imaginaire. Le foin était l’eau. La porte, le continent, loin à ses yeux, tel un mirage. Et cette ardente certitude que jamais ne viendront les secours. Il s’effilochait de jour en jour, de nuit en nuit, de cachette en cachette. Seuls les grognements rauques du chien le ramenaient à une réalité qui progressivement l’expulsait du temps.

Suzanne n’avait plus besoin maintenant d’accélérer les sautillements que ses pas marquaient inégalement sur le plancher de la cuisine ou dans les marches de l’escalier. L’enfant répondait continuellement de la même manière, mécaniquement, à ses charges. Elle avait renoncé à crier, sauf l’abject « espèce de petit morveux » préfaçant le début des hostilités. Elle goûtait déjà au miel de la victoire. En redemandait.

En mai, le mois consacré à Marie, en fin de journée, tous les habitants du village se réunissaient sous l’imposant calvaire jouxtant le cimetière. Le curé de l’époque y invitait les paroissiens pour des prières, les premières depuis les grandes cérémonies de Pâques. Cela permettait aux gens de se rencontrer, d’échanger sur la saison présente et celle à venir.

Le père de Joseph tenait absolument à ce que ses enfants participent, se targuait devant son fils aîné, officiant près du curé. Il ne tarissait pas d’éloges pour celui qui, avec une facilité incroyable, s’était mis au latin et semblait même le comprendre.

- Pas mal moins fainéant que Joseph, celui-là.

Le père reçut les paroles de Suzanne comme un compliment envers celui dont il espérait secrètement le voir partir pour le séminaire.

Joseph Lacasse n’aimait pas y être. À ses oreilles, ce qu’il entendait, prenait des airs de bien inutiles lamentations.

… à suivre …









Entre nostalgie et fantaisie ... (54)

Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, u...