lundi 3 avril 2006

VARADERO




Le crapaud s'en va-t-en vacances pour quelques jours!


Du mardi 4 avril jusqu'à la journée d'anniversaire d'Odile (mon bijou d'avril) soit le 11, le crapaud part pour Varadero, sur l'île de Cuba.


Des vacances qui lui permettront de prendre un congé du "blogue" jusqu'au lundi 17 avril.

Je lui souhaite du beau temps et du soleil ainsi qu'à Mathilde.

Qui sait, trouvera-t-il là-bas, de quoi "étang"-dre son imagination.



À bientôt.

dimanche 2 avril 2006

Le cent quinzième saut de crapaud

… la suite …


… en temps décousu…

L’Anse-au-Griffon, sous l’impulsion donnée par le père de Joseph Lacasse devint graduellement ce qu’il est maintenant. Un petit village sur la côte gaspésienne où l’on s’installa progressivement, progressa. Agréable à vivre. La mer et la montagne, à la porte de cette étendue boisée qui deviendra plus tard le parc Forillon, belles et porteuses d’espérances.

Joseph, libéré de la présence tyrannique de cette cousine, la boiteuse Suzanne – dont on apprendra quelques années plus tard qu’elle quitta la Gaspésie pour la grande ville de Montréal où elle fut employée par une riche famille afin de s’occuper de l’éducation des enfants – se maria à Élisabeth Gendron. La femme parfaite pour lui. Peu sensible aux élans de l’âme, pratique en tout, soucieuse de l’organisation de la maison afin que toujours on puisse s’y trouver bien, d’une propreté maladive et, de manière presque compulsive donnait au temps une logique froide et indiscutée.

Ils eurent huit enfants : quatre garçons et quatre filles. Herménégilde, l’aîné de la famille, le seul à demeurer à l’Anse-au-Griffon, s’intéressera aux travaux de la ferme. Les autres quittèrent rapidement, n’y revenant qu’à Noël, à Pâques et parfois, un jour ou deux, au cours de l’été. Ce fut d’ailleurs le drame de la vie de celle qui deviendra grand-mère Lacasse, ne plus revoir ses enfants. Elle jettera son dévolu sur la douzaine d’ Herménégilde et Jeanne.

Dire qu’à la suite de la boiteuse, Joseph fut un être intéressant, quelqu’un dont on recherchait la compagnie, serait mentir. Certains avancèrent qu’il vivait dans sa tête. Lui parler c’était le déranger. Comme si on allait le chercher dans une dimension qui n’était pas celle de tout le monde.

Sa peur des chiens, légendaire. Au fond de lui-même, était-ce celle des chiens ou la hantise qu’une bête aux yeux jaunes et aux crocs noircis ayant un jour pris le chemin de la forêt, ne revienne ? En coyote peut-être ? De sa fenêtre à laquelle il s’assoyait si souvent, dans l’inconfortable insécurité que ses yeux gris acier laissaient transparaître, Joseph Lacasse fixait la forêt. Dans des silences entretenus qu’avec les années on interpréta comme de la sagesse. Ses paroles d’énigmatiques qu’elles étaient, devinrent mystérieuses, sibyllines.

On le savait tout le contraire de la méchanceté. Docile, grand-mère Lacasse le menait par le bout du nez, parlant pour lui, décidant pour lui, agençant la vie familiale comme s’il s’agissait de la vie tout court.

Il aura vécu une existence disloquée. La maison paternelle devint la sienne puis deviendrait celle d’Herménégilde. On transforma périodiquement l’étage selon les nécessaires commodités que l’arrivée d’un enfant supplémentaire nécessitait.

Jamais, plus jamais, Joseph Lacasse n’était retourné au grenier. La porte fut close. Personne ne remarqua les soubresauts qu’il eut lorsqu’on parla de le réaménager pour l’arrivée des douze enfants. Il n’allait pas donner un coup de main. La chambre dans laquelle, à la noirceur la plus complète, il avait passé ses nuits d’homme marié deviendrait celle de son fils. Il emménagerait dans la chambre froide, l’ancien petit salon, en bas.

Les amours avec Élisabeth Gendron furent des amours industrielles. Jamais il ne ressentit pour cette femme qui l’accompagnera toute sa vie durant, autre chose qu’une forme différente mais semblable à de l’attendrissement. Tranché de ses émotions, ne pouvant leur faire confiance, il accompagnait cette femme sans la connaître entièrement. Il ne l’avait jamais regardée, nue. Ne l’avait touchée intimement. Il ne lui avait jamais dit l’aimer. Elle était là près de lui, comme une odeur sortant du bois, comme la couleur des nuages, comme la suite de la suite des choses. Il ne lui parla jamais. Elle le savait secret. Il était obéissant et surtout, il n’était pas méchant. Le reste rejoignait le superflu.

Joseph Lacasse, une fois la famille de son fils installée, sut où était le couteau. Il refaisait le chemin de la berceuse à l’atelier, au couteau, mille fois par jour dans sa tête fêlée. Mesurait la longueur de chaîne retenant les chiens, au millième de pouce. Savait quand les restes de table leur étaient lancés. Et s’installait dans l’attente. Essayait de modifier la peur de la mort en la calquant sur ses références passées. Regardait, souvent, grand-mère Lacasse.

Joseph avait choisi le mois de mars. Certain que dans son imagination, l’île nouvelle, celle que depuis tant d’années il reconstruisait après l’avoir ensevelie puis remontée et encore défaite, saurait supporter son pas lourd. Le gris acier serait la couleur du drapeau qui y flotterait.

Il palpait sa jugulaire comme celui qui a mal et qu’aucun médicament ne peut soulager.

Il partit. On ne s’en rendit pas compte. Aucun ange ne sonna de cloches. Prit le couteau alors que les chiens grugeaient les os. En route, il ne jeta aucun œil derrière lui. La neige grisonnait. La lame du couteau à l’intérieur de son manteau. Froide et invitante.

Le village traversé, l’église devant lui, il regarda la mer. Se coupa la jugulaire. Mourut.

Au loin, encore plus loin que l’espace d’une vie, comme un cri gigantesque de coyote qu’une chaîne piégée aurait étouffé, sur une île invisible que le soleil timide mordillait, entre jaune et noir, puis gris, acier, quelqu’un, les yeux crevés de s’être trop agrafé au même paysage, à petits pas, dans la plus apeurante nudité… pleurait.

Une femme vêtue de tweed jaune assista aux funérailles.

…Fin…


jeudi 30 mars 2006

Le cent quatorzième saut de crapaud

… la suite …


… quelques années auparavant…
… à la même époque…

Le bonheur et la souffrance logent en nous. Ils choisissent judicieusement l’endroit, différent pour l’un et pour l’autre. Ils ne font pas bon ménage. En duel permanent, ils se disputent âprement un recoin du corps, un recoin de l’âme qu’ils investiront. Le bonheur vient seul, il est singulier. La souffrance est plurielle.

Chez Joseph, les souffrances se manifestèrent par des crampes à la jugulaire qu’une bride attachée, qu'un licou en feu, qu'un foulard de crin étranglant le contraignaient à porter comme une ceinture entre sa tête et son corps.

Il rougissait de honte ou pâlissait de peur lorsqu’il quittait son île, le seul endroit où il puisse se délester un peu du carcan enroulé à l'invisible pilori paralysant sa voix lorsque d’aventure, elle osait traverser sa gorge éteinte.

Juin, ce mois-passeport vers l’été, celui de la Fête-Dieu, sans doute l’occasion de la plus grande manifestation paradée qu’organisait le curé de la paroisse, ce juin disloqua entièrement Joseph.

La famille Lacasse partait vers le village, père en tête, gorgé à l’avance de l’admiration qui rejaillirait sur lui alors que tous verraient son fils aîné, porte-drapeau de la banderole de satin offerte au vent, aux cieux et aux yeux des habitants de l’Anse-au-Griffon, lancerait la marche.

- Joseph ne sortira pas, dit Suzanne. Il n’est pas question qu’il aille à la procession quand il n’est pas même capable de faire le petit peu que je lui demande de faire.
- Tu te punis aussi, répondit le père anxieux de quitter la ferme.
- Il a besoin de discipline.

L’enfant disparut vers la grange. Il avait bien entendu tomber le châtiment sur lui et dans la poussière qui se levait sur la route, s’évanouirent ces quelques moments d’espoir de quitter ce lieu dans lequel l’enfer avait fait son nid.

Les hirondelles faisaient des clins d’œil en passant au travers le rayon de soleil qui, du plafond de la grange traçait une ligne oblique jusqu’aux pieds de l’enfant grelottant. Il savait sentir la menace. En reconnaître l’annonce par ses silences tambourinant dans l’espace.

L’attente inquiète fut d’une si longue brièveté que, fondue dans le cliquetis d’une chaîne qu’activaient des mains expertes dans le maniement de la torture, la silhouette de la cousine apparut à la porte. Elle avait détaché le chien qui, avec une force dévastatrice, la tirait tant et tant qu’elle en oublia de boiter.

Cloué sur place, Joseph ne put s’éclipser du regard grimaçant de Suzanne. Sidéré par la présence du chien qui venait tout juste de renifler sa présence, l’enfant appela la mort, qui seule pourrait l’exempter des morsures que le cruel animal s’apprêtait à lui infliger.

- Espèce de petit morveux, tu pensais bien que je n’allais pas te trouver.

Les yeux jaunes du chien, dans une fixité surprise, lui brûlaient la peau.

- Connais-tu le châtiment à qui tue sa mère ?

Les crocs cherchaient l’endroit exact où trancher la chair.

- Tu vas arrêter de me provoquer tous les jours avec ton air de morveux.

L’haleine fétide du chien lançait vers Joseph des odeurs de coyote déchiqueté.

Suzanne n’en pouvait plus, à bout de force, de retenir les ardeurs herculéennes du chien qui bondit vers l’enfant mouillé de sueurs. Le cri qui s’échappa de lui résonnera dans ses tempes jusqu’à la fin de ses jours. Il l’entendra perforer les silences muets que devinrent, à partir de ce jour de la Fête-Dieu, d’innombrables appels à la pitié qu’il logera à la vie. Devant cette proie inerte et abandonnée, surpris par son cri lugubre, le chien stoppa son élan et s’attaqua à la chaîne. Il la prit dans sa gueule spumeuse et rebroussa chemin, bousculant au passage la cousine stupéfaite.

Le chien se précipita hors de la grange et prit le chemin des coyotes. Il laissait derrière lui, dans le sillage que la chaîne rouillée avait tracé, une femme défaite dans sa guerre et un vaincu, englouti dans la peur qui venait, une autre fois, de le mordre à la jugulaire.

Suzanne tourna un talon haut et un autre hésitant, sortit de l’île imaginée par Joseph, évanoui, halluciné… divaguant dans une réalité à construire. Son île ne lui était plus un refuge sécuritaire. Il allait devoir créer un autre lieu quelque part entre le visible et l’invisible, où il pourrait s’établir sans courir de risques.

Il le trouva. Aussitôt revenu de cette mort momentanée, il le bâtit en lui, dans son imagination.

Suzanne quitta la ferme avant le retour du père.

…à suivre…

mardi 28 mars 2006

Le cent treizième saut de crapaud

… la suite …


… quelques années auparavant…
…de celles qui perdureront…


Joseph Lacasse avait mal au sang. Il n’arrivait pas à établir une ligne de démarcation entre le sien et celui que Suzanne fit éclabousser dans son âme. Était-il bien à lui ou à sa mère, ce sang que la cousine arbora diaboliquement devant ses yeux ? Son cœur boitait. Son île s’asséchait.

Joseph Lacasse avait mal au corps. Il ne parvenait pas à balayer de son esprit les reflets de cette personne, plus infirme qu’il ne la voyait en plein jour. Les artifices de la nuit… La boiteuse nue bousculait des images auxquelles, jamais auparavant, il ne s’était arrêté. Était-ce lui qui l’avait ainsi mutilée ? Ou le résultat charnel de ce qui accompagne la méchanceté ? Le corps parle, plus menaçant encore quand il se lève la nuit, du feu à la main, du feu dans les yeux, du feu sur le sang. Joseph ne pouvait plus regarder son propre corps. Son corps sali. Il se mit à craindre ce spectre se faufilant près des hanches de Suzanne. Allait-il l’attaquer, l’estropier s’il se touchait ainsi qu’elle le fit devant lui ? Son corps se froissa.

Joseph Lacasse avait mal au sexe. Il n’avait jamais porté attention au sien avant cette nuit fantomatique. Pourquoi était-il différent de celui de la boiteuse ? En serait-il amputé un jour comme punition pour la mort de sa mère ? Deviendra-t-il à ce moment-là, infirme ? Comme elle. Et méchant ? Comme elle. Y avait-il les bons, les sans-sexe, et les mauvais, les avec-sexe ?

Joseph Lacasse avait mal au monde. Il n’avait jamais remarqué que la guerre isole. Qu’elle bat son plein sur des ailleurs que les belligérants n’ont pas choisis, mais que leur impose la cruauté. Qu’on ne choisit pas ses adversaires. Ils nous arrivent tout droit de l’éclatement perfide de l’égoïsme. Un acte d’orgueil gigantesque armé jusqu’aux dents. Un forage d’instincts meurtriers. Un choix entre la fatalité de vivre ou de mourir. Le monde devenait à ses yeux une caserne assise sur de la poudre à canon.

Joseph Lacasse avait mal à la lumière. Il apprit dans un fulgurant éclat de phosphore tout l’artificiel des rayons du soleil et ceux de la lune. Il ne pouvait plus nommer leurs dissemblances. Le jour, il cherchait la nuit. La nuit, s’apeurait du lacté dans lequel les ombres s’empoussiéraient. Il colora son île imaginaire en noir et blanc. Avec les pourtours gris, comme ses yeux. Sur tout ce que son regard s’arrêtait, les couleurs dégoulinaient, se rapetissaient dans une mare délavée.

Joseph Lacasse avait mal à lui. Il reçut la métamorphose nocturne comme une nouvelle naissance. Il enfantait d’un autre qu’il n’avait pas désiré. Un être couvert d’abjections qu’il nourrirait de stériles pourritures, de restes de table où il ne sera jamais convié. Comme si au lieu de les jeter au chien, on les engouffrait furieusement dans la gueule avide d’un fou. Il côtoierait un Joseph Lacasse non baptisé, en retard sur la route des limbes. Un lui à côté de lui. Leurs ombres superposées projetant encore plus d’ombre.

Joseph Lacasse avait mal à l’avenir. Il n’arrivait plus à départager hier et demain. Il n’y avait que la nuit dernière. Que la peur de la nuit prochaine. Que la nuit. Que la peur. Celles qui s’approchent, nuit et peur confondues. L’éternité de la nuit. Il lui donna des noms comme s’il devait les démarquer sur l’ardoise du temps. « Celle-là », puis « l’autre après », et « encore une autre »… Il se mit à les indéfinir afin de mieux estamper la mémoire de l’horreur. Plus de place ne restait en lui pour autre chose que cette chose qui charpenta sa marche à l’aveugle dans les brouillards remplissant ses yeux.

Joseph Lacasse avait mal à la mort. Il la voyait maintenant. Collée à ses reins, cherchant à lui consumer l’intérieur. Un brasier d’os, de chair et de sang qu’alimentait sadiquement une main habile à lui charogner les derniers vestiges d’une vie offerte au bourreau, comme un sacrifice inévitable. L’espace entre la vie et la mort était aspiré, capté et emprisonné dans un grand filet à papillons. Étourdi, Joseph Lacasse voltigeait au coeur des grands huit articulés par un chorège païen, centrifugé aux mailles du piège. La danse macabre commençait.

Joseph Lacasse avait mal à la vie. Il ne la voyait plus maintenant. Le linceul noir dans lequel elle s’était drapée, l’en empêchait. Rejoindre sa mère. Revenir en elle. Ne plus bouger afin qu’elle ne meure plus. À rebours, comment faire ? S’accrocher à l’aile blessée de la mouette qui plonge dans la mer ? Ramper sous la paille de son île ? Arracher l’acier de son œil ? Ou tout simplement se laisser envahir par l’insensibilité des mots, des gestes ? Se donner en pâture à la haine et à la rancune ? Traverser comme un marcheur épuisé les jours et les nuits, la tête haute à ses pieds, les sentiers sans ruisseaux ? Mordre ? Comme un chien dévorant des coyotes…

Joseph Lacasse n’était plus Joseph Lacasse. Il ne souvenait plus de lui. On avait déformé le peu, si peu de lui avec lequel il pouvait composer. Un sans-nom sans abri perdu dans un pays inconnu.

Joseph Lacasse, égaré parmi les siens, ne put, jamais plus sourire. Les réflexes innocents de l’enfant en lui furent stigmatisés. Une vague asséchée.

Joseph Lacasse n’avait plus d’identité. On avait croqué dedans. À grands coups de ruissellements de sang. Une jambe boitant l’avait frappé si fort que les ecchymoses inapparentes à ceux qui ne le regardaient plus, se logèrent en locataires éternels dans l’exigüité de son être. Le seul endroit où il pouvait être petit.

Il changea de nom. Joseph Lacasse était devenu Joseph… Le cassé.


… à suivre …











lundi 27 mars 2006

Le cent douzième saut de crapaud

… la suite …


… quelques années auparavant…

Son île imaginaire, établie dans la grange, là où jambes à son cou il trouvait refuge quand la boiteuse cousine Suzanne le prenait en chasse, s’installa en lui. En fait, elle y est toujours demeurée. Des années après les événements, marié à Élisabeth Gendron, il devait fréquemment y retourner. Comme un abri que le temps instilla dans son sang. Une réponse sommaire à la réalité des autres. Sans être un rêveur, la vie de Joseph tenant plutôt du naufrage. À un oubli de naufragé… Une longue tige d’acier, grise comme ses yeux, le reliant encore à la berge qui s’éloignait dans des bruits devenus rumeurs… Il lui semblait vivre à côté de la vie.

Les membres de la famille Lacasse, et Suzanne, revenaient des prières du mois de Marie en compagnie des Gendron. Les hommes discutaient. La boiteuse écoutait la mère. Les enfants s’entremêlaient. Joseph fermait la marche. Le jour tombait. Le chien les attendait.

Un soir de ce mai aux odeurs de lilas, ce fut avant les concerts de criquets et de cigales, ces annonceurs de beau temps, restera imprégné dans l’âme et le corps de Joseph. La boiteuse ne s’était pas intéressée à lui de la journée. Avec le temps, une victime finit par se sécuriser des attaques de son bourreau. Elles le maintiennent en vie. L’empêchent de mourir de lui-même. Il n’allait jamais se douter que maintenant on piétinerait ses nuits.

Le grenier, d’où il appelait le sommeil qu’accompagnerait une sentinelle vigilante, transformé en chambre inconfortable, froid en hiver, suant en été, les entre-saisons voguant entre le deux, ce grenier possédait une porte donnant sur l’étage de la maison. Les frères et les sœurs de Joseph dormaient dans cette grande pièce où quatre lits s’entassaient. La chambre de son père. Puis la dernière, adjacente à l’ancienne nuptiale, l’antre de Suzanne. Le périmètre de sécurité était délimité par une rampe qui, lorsqu’on s’y accrochait, menait à la cuisine d’hiver au rez-de-chaussée et à l’entrée du grenier.

Grand-père Lacasse voyait bien sous le pas de la porte, la lueur scintillante d’une lampe à l'huile. Elle restait là, à plat ventre sur le plancher, nuançant des teintes de jaune avant de s’évanouir dans un noir le plus obscur. Cette raie de lumière ne possédait qu’une seule vie. Sans doute l’espace compris entre se dévêtir et se mettre au lit. Parfois, l’humidité des doigts de Suzanne égrenant les aves de son chapelet traversait les murs dans une fragilité graduée.

Ses frères et ses sœurs dormaient. Les enfants rejoignent vite le pays des songes. Ils ont tellement accumulé d’images au cours de la journée que leurs yeux grattent. Ils sont tellement occupés à suivre les fées qui emplissent leur nuit que rien ne les distrait. Ils se retrouvent dans cet ailleurs que le mélange des sons, des couleurs et des odeurs a mis en bouquet et qu’ils respirent comme un oxygène concentré.

Cette nuit-là.

Cette nuit-là, Suzanne n’éteignit pas le fanal. Elle se leva, et telle une louve silencieuse mariée à un chien sanguinaire, l’ogresse somnambule se dirigea vers le grenier. Boitait-elle ? Joseph ne put le dire. Il entendit le gond de la porte tourné sur lui-même. Apparaître à ses yeux. Rêvait-il ? Les cheveux de la cousine se perdaient derrière son cou. Nue. Blafarde. Même en nageant dans les sueurs qui l’inondaient, son ’île était trop loin. La noyade ne venait pas. Le squelette des mots lui barrait la gorge. L’asphyxie respirait pour lui. Paralysé dans des gestes urgents, sa mâchoire pleurait. Son cœur vomissait.

- Vois ce que tu m’as fait, espèce de petit morveux.

Une coulée de sang filamenteux, rouge et noir selon les reflets de cette lumière qui insistait à la main de la cousine, cheminait vers sa cheville difforme. L’autre main, ouverte et maculée, tendue vers Joseph, l’accusait. Le condamnait. Une cible s’avançant.

- Espèce de petit morveux.

Elle martelait plaintivement ses paroles, toujours le fixant. C’est l’âme qu’elle visait. Inépuisablement, comme si d’avoir entrepris ce pèlerinage diabolique la rendait plus humaine à ses yeux. Plus vivante de la mort qui s’écoulait d’elle.

Joseph, comme un fœtus pourri, recroquevillé en lui-même, paralysé de peur et de honte, reçut le pubis de la cousine en pleine figure. À la senteur du sang, à l’heure où le chien guettait les coyotes et hurla sa rage, il perdit connaissance.

À l’aube, quand naissent les couleurs du jour, Joseph ouvrit un œil. La porte de sa chambre refermée ressemblait à un catafalque. On bougeait sous le plancher. Il lui sembla entendre le « bonjour » de son père qui partait. La chaîne cliqueter. Des chuchotements au-dessous parvenant à ses oreilles évanouies, il ne repérait qu’une seule voix. Visqueuse.

Son île l’appelait.

- Penses-tu que je fais faire deux déjeuners, Joseph Lacasse ? Tu viens de passer tout droit.

Il y avait dans le voisement de Suzanne, en plus de la haine habituelle, le signal que le champ de bataille où déjà coulait le sang, avait été déplacé.

… à suivre …






samedi 25 mars 2006

Le cent onzième saut de crapaud

… la suite …


... quelques années auparavant…

Les enfants, ça ne regarde jamais plus loin que très proche. En fait, leurs yeux ne sont pas encore devenus des radars, ils sont géodésiques. Ils voient ce qu’ils dévisagent, c’est tout. Premier degré. Par la suite, dans les empreintes de la mémoire, là où tout s’est concentré sans nuances de teintes et de significations, comme installées quelque part bien au chaud dans un grand ensemble vierge de possibles, s’organisent les remous. Les bousculades fusionnent. Ils n’arrivent pas encore à discriminer le nécessaire de l’important ou de l’essentiel. L’œuvre du temps prend la relève. Les années codifient ces flashs stroboscopiques, les structurant comme si elle y mettait de l’ordre. Un grand ménage du printemps.

Le chien sans nom léchait ses pattes. Les premières fontes de neige l’obligeaient à cette hygiène, une tâche à laquelle il s’appliquait avec une patience carnassière. Il y était, suite à la demande de la cousine Suzanne, depuis la fin de l’été. Les foins étaient coupés. Entassés dans la grange. Les odeurs mêlées. Celle de la luzerne, surtout. À moins que ce ne fut du sarrasin.

À l’automne, Joseph Lacasse remarqua le poil de la bête devenir épineux, les yeux d’un jaune progestatif et les crocs, comminatoires. Il se souvint de ce matin, une fois son père parti vers le village, où le monstrueux animal, babines rouges et corps luisant, ayant sans doute attaqué un coyote audacieux puis s’étouffant au bout de sa chaîne, l’air bouffi d’orgueil qu’il ne partagerait avec personne, manifestant une rage contenue. Les frères et les sœurs de Joseph jugèrent plus prudent de ne pas le nourrir. Le chien savourait une victoire, les pattes ensanglantées.

L’hiver fut rigoureux. Le chien hurla quelques nuits sans attendre pour le faire que la lune fût pleine. Il guettait des proies, tapi dans l’ombre, enveloppé dans un silence complet. Arracheur de vies.

Les attaques de Suzanne vis-à-vis Joseph, depuis l’installation de la bête, prirent une nouvelle direction. Comme un scientifique rigoureux, elle colligeait des données sur la routine et les habitudes de ce jeune orphelin de mère qui n’osa pas s’enquérir du portrait disparu de la crédence. Même la dentelle tressée sur laquelle reposait le cadre n’y était plus. Un coup de chiffon effaça les derniers signes de la seule présence ayant pu le rassurer.

Elle tenta quelques initiatives belliqueuses dont le seul objectif visait à gauger la défensive de l’autre. Celui-ci ne pouvait rivaliser en stratégies. Une seule : il quittait précipitamment pour aller se blottir à la même place, dans la grange. Entrée. À droite. Une porte. Le foin. L’attente que tout fut redevenu calme.

Le printemps passa ainsi. Qu’elle ne le prenne pas en défaut sur quoi que ce soit, cela représentait une journée de répit. Qu’elle réussisse à lui lancer un objet ou une volée de coups, cela représentait une journée normale. Qu’elle progresse dans l’élimination de la distance qui la séparait de lui et parvienne à lui retenir un bras, y enfonçant des ongles acérés, cela lui rappelait les failles de sa défensive.

Combien de fois espéra-t-il qu’elle parte ? Que le père lui signifie que sa présence n’était plus requise ? Il invoquait l’intervention de sa mère. Cela n’advint jamais. Traqué, s’épuisant rapidement à tenter de croire que ce supplice ne pouvait être que temporaire, inconscient du fait que sa cachette était brûlée, Joseph se construisit un château-faible au beau milieu d’une île imaginaire. Le foin était l’eau. La porte, le continent, loin à ses yeux, tel un mirage. Et cette ardente certitude que jamais ne viendront les secours. Il s’effilochait de jour en jour, de nuit en nuit, de cachette en cachette. Seuls les grognements rauques du chien le ramenaient à une réalité qui progressivement l’expulsait du temps.

Suzanne n’avait plus besoin maintenant d’accélérer les sautillements que ses pas marquaient inégalement sur le plancher de la cuisine ou dans les marches de l’escalier. L’enfant répondait continuellement de la même manière, mécaniquement, à ses charges. Elle avait renoncé à crier, sauf l’abject « espèce de petit morveux » préfaçant le début des hostilités. Elle goûtait déjà au miel de la victoire. En redemandait.

En mai, le mois consacré à Marie, en fin de journée, tous les habitants du village se réunissaient sous l’imposant calvaire jouxtant le cimetière. Le curé de l’époque y invitait les paroissiens pour des prières, les premières depuis les grandes cérémonies de Pâques. Cela permettait aux gens de se rencontrer, d’échanger sur la saison présente et celle à venir.

Le père de Joseph tenait absolument à ce que ses enfants participent, se targuait devant son fils aîné, officiant près du curé. Il ne tarissait pas d’éloges pour celui qui, avec une facilité incroyable, s’était mis au latin et semblait même le comprendre.

- Pas mal moins fainéant que Joseph, celui-là.

Le père reçut les paroles de Suzanne comme un compliment envers celui dont il espérait secrètement le voir partir pour le séminaire.

Joseph Lacasse n’aimait pas y être. À ses oreilles, ce qu’il entendait, prenait des airs de bien inutiles lamentations.

… à suivre …









jeudi 23 mars 2006

Le cent dixième saut de crapaud

… la suite …


... quelques années auparavant…


L’enfance de Joseph Lacasse se résumerait en un grand jeu de cache-cache. Entre Suzanne, la cousine de son père, et lui. La boiteuse. Celle dont il était le souffre-douleur. Qui, le jour, l’épiait afin de le prendre en défaut sur tout ou rien. Qui, dans ses rêves la nuit, l’obnubilait en se transformant en une castratrice féroce et sanguinaire. Les vilénies qu’elle utilisait, s’écrivirent comme de profondes douleurs dans l’âme du jeune garçon de l’époque, du jeune homme qu’il devint et de l’homme qui s’ensuivit, alimentant une inépuisable source de fiel à laquelle il s’abreuvait bien malgré lui.

Elle mit un cadenas sur son âme. Des couches de culpabilité superposées à celles de la honte, de la peur et de l’inquiétude étendues avec un pinceau rudimentaire ! Sans attendre qu’elles ne sèchent, une autre y était appliquée avec encore plus de force mue par une énergie destructrice.

Cette femme allait devenir son ennemie. Sa fatalité aussi. Ne pouvant espérer du père un quelconque appui, il partait pour la guerre, vaincu à l’avance, armé d’une sensibilité que la moindre épreuve affaiblissait. Ne pouvant souhaiter de ses frères et de ses sœurs une quelconque déférence, on l’enrégimentait dans une troupe solitaire.

Cette femme lui imposait un terrain de bataille sur lequel, sans expérience, ne sachant pas d’où les coups pouvaient survenir, il errait sur des chemins minés. Il vécut pour la première fois de sa vie, l’antipersonnel. Les coups de canon sans nombre éclataient à ses oreilles, éparpillant dans son espace de plus en plus restreint des morceaux charnus de son innocence, l’assourdissant chaque jour davantage. La surdité guettait son cœur.

Cette femme devint à ses yeux le premier modèle que l’existence lui fournissait ; le premier modèle féminin. Et ça boitait… Des bruits incessamment répétés de sabots le pourchassant. Même sa retraite la plus intime, la grange, fut assiégée. La pugnacité de Suzanne allait lui être crachée au visage de manière atroce.

La belligérante, tout à fait consciente des limites que lui imposait son infirmité, devint encore plus rusée. Maniant fort habilement les artifices de la gentillesse et de la cruauté, elle lui tendait des pièges dans lesquels tombait grand-père Lacasse, croyant que l’opiniâtreté de la cousine s’adoucissait quand dans ses yeux pointait une supposée accalmie. Il paya chèrement cette ingénuité.

Suzanne insistait depuis quelques semaines auprès du père de Joseph afin qu’il se procure un chien. Les coyotes, nombreux dans la région, s’attaquaient aux poules de la ferme. Chaque matin, une nouvelle victime s’ajoutait à celle de la veille. Cela donna des munitions à la cousine au point qu’un bon jour, un clébard aux yeux jaunes, aux crocs aiguisés et à l’allure patibulaire fut attaché tout près du poulailler.

Le père de Joseph fut strict en interdisant que pour aucune raison on ne le détache. La férocité sanguinaire de la bête nécessitait que l’on s’en tienne éloigné. Les enfants eurent la tâche de le nourrir, mais en lui lançant d’une distance mesurée, deux longueurs de chaîne, les restants solides de la table. D’ailleurs, ce chien n’intéressait ni grand-père Lacasse ni ses frères et sœurs. Ses allures lycanthropes n’avaient rien de rassurant.

Ce chien, sans nom, ne jappait que la nuit. Sans doute au passage des coyotes. Puis se taisait dans un grognement sourd. Les cliquetis de sa chaîne résonnèrent longtemps dans la mémoire apeurée de Joseph.

Suzanne mit un certain temps à l’apprivoiser. En fait, se l’approprier serait plus juste. Elle cachait dans son tablier des morceaux de sucre. Sans être vue par personne, un pas claudicant après l’autre, de jour en jour, s’approchait de lui. Les monstres se reconnaissent et savent se domestiquer.

Un mois plus tard, sans pour autant pouvoir lui toucher, elle avait su se faire accepter de lui. Du moins, permettait-il qu’elle harponne la chaîne, la tienne de plus en plus longtemps dans sa main et en échange, lui jetait un carré de sucre. La bête s’y projetait puis, docilement à la fin, s’en retournait au bout de la chaîne que Suzanne lâchait.

Le manège fonctionna à l’insu de tous. Bientôt, elle pouvait exiger de lui qu’il sache attendre le moment précis de la tombée de la récompense. Pour un service à rendre. Celui qu’elle mijotait en elle avec avidité.

Ce chien allait s’ajouter à l’arsenal de la cousine. Déjà, elle s’en délectait. Son infirmité se transcendait dans la bête continuellement assujettie à une chaîne de la même couleur que le cadenas qui emprisonnait Joseph.

La stratégie militaire de la cousine était maintenant prête. Ne restait plus qu’à identifier le moment idéal pour l’exécuter. Les armes fourbies, elle allait les camoufler sous une période de tranquillité présageant l’explosion d’une indescriptible fureur.

Joseph ne vit pas que le chien aux yeux jaunes, aux crocs menaçants, terré tout le jour au bout de sa chaîne, frétillait à la vue de Suzanne.


… à suivre …









mardi 21 mars 2006

Le cent neuvième saut de crapaud

… la suite …


... quelques années auparavant…


Joseph Lacasse naquit en 1886, année du Chien dans l’horoscope chinois. Étrangement, on le retrouva derrière l’église en 1950, année placée sous l’influence du même signe astrologique. Il ne savait pas que la Chine existait. Ne se doutait pas que les chiens allèrent gruger sa vie…

Jamais il ne fut un être parfait, comme toute sa vie cette femme qui devint son épouse, et que l’on surnomma grand-mère Lacasse, Élisabeth Gendron, s’employa à tenter de le rendre. Il y a de ces gens qui l’on reconnaît sur le tard. Elle en était une. Dans le village de l’Anse-au-Griffon, Élisabeth passait pour être une mère, puis une grand-mère, jamais une jeune fille ou une femme. Dire pourquoi exigerait que l’on prenne le temps de raconter sa vie… bientôt, sans doute.

Il se maria à cette demoiselle qui eut une emprise sur lui du début de leurs fréquentations jusqu’à quelques heures avant sa mort tragique. Étrangement, les noces eurent lieu en plein hiver. Un samedi où sévissait un temps de chien. Pour Joseph, ça ne le changea pas beaucoup des événements qui empestèrent sa vie…

Son père fut un personnage important dans la modernisation de la paroisse. Une sorte de visionnaire pour qui la côte gaspésienne devait prendre un virage important afin de sortir de l’isolement dans lequel il s’embourbait. Anse-au-Griffon ne devait plus, selon lui, n’être qu’un lieu de passage mais un endroit où l’on pourrait faire du commerce et voir des familles s’y installer à demeure. On ne se rappelle pas s’il fut élu à des responsabilités civiles mais le père de Joseph croyait en l’expansion de son coin de pays.

Le fils Joseph reçut ce prénom en hommage à Saint-Joseph, dont la paroisse porte le nom : Saint-Joseph-de-l’Anse-au-Griffon. À sa naissance, dernier fils d’une famille qui comptera huit enfants, sa mère mourut. Toute sa vie durant, il aura été à sa recherche. Une seule photographie, celle qui s’empoussiérait sur la crédence de la cuisine, que plus personne ne remarquait. À part lui. Dans son âme, cet inconfortable sentiment d’être la cause de la mort de sa mère. L’inconnue cachée derrière ce voile de mariée, cette tulle légère qu’il aurait tant aimé lui arracher de la figure afin de la vraiment voir, face à face.

Il se souvient des heures passées devant l’image jaunissant. Du profond vide, de l’horrible ennui que l’absence de sa mère entassait dans son cœur et son âme, il se souvient ne jamais avoir soufflé un mot. De cette culpabilité refroidissant ses relations avec cet homme courant-d’air qui multipliait les allers-retours dans la maison que tenait une autre femme, une cousine boiteuse dont les qualités de cuisinière passèrent à l’histoire dans le village.
Cette femme haïssait Joseph. C’était viscéral. Elle le traquait. Le ralentissement dû à son infirmité l’empêchait de le rejoindre alors qu’elle le menaçait en hurlant des sarcasmes sordides. Joseph pouvait la devancer alors qu’elle le poursuivait, jamais éviter ses regards le fusillant.

Il avait peur de cette marâtre dont les gestes hypocrites lui permirent de croire qu’une trêve avait été signée, alors qu’ils cachaient plus de méchanceté encore. Se réfugier dans la grange derrière la maison devint son réflexe qui freinait momentanément les élans de vengeurs de la cousine Suzanne.


Il y restait caché des heures. Il se souvient de cette journée entière, en position foetale dans la paille revêche, alors que claudiquant derrière lui, la cuisinière au regard agressif tentait une autre infructueuse offensive.

- Je t’avais demandé de ne pas rester dans la maison à perdre ton temps devant ce vieux portrait. Elle est morte ta mère. Tu y es pour quelque chose, espèce de petit morveux.

Elle tenait à la main un long couteau. Joseph avait remarqué la lame grise acier bleuissant les veines des mains de Suzanne qui s’approchait de lui, plus terrifiante que jamais. Il s’échappa. La grange chaude du foin coupé par l’employé de son père, où il retraita, devint sa prison. Dans sa tête d’enfant, la punition s’installait à demeure. Il se sentit méchant, coupable d’un crime involontaire à épier éternellement.

La peur, physique et refroidissant ses os, jamais il ne put mieux l’avoir en face de lui qu’en cette occasion. Il entendait dehors qu’on l’appelait. Sortir équivaudrait à un arrêt de mort. L’arme était choisie. Le bourreau nommé. Ne restait plus que le moment. Lui ne le connaissait pas, mais dans sa conscience savait qu’il était tombé, ne restant plus que la proie se fasse intercepter pour que cela s’accomplisse.

Ce n’est qu’à la nuit tombée, sous un ciel chargé d’une tempête à venir, que subrepticement, feutrant ses pas comme l’aurait fait une boiteuse, Joseph regagna sa chambre dans le grenier où les souris couineraient jusqu’au matin. Elles se transformeraient en des monstres à tête de cousine. En des images de dentelle qu’émietterait le temps. En une porte s’ouvrant puis se refermant, laissant passer un homme que ses yeux d’enfant percevaient comme un géant, pour aussitôt ressortir. En des visages de frères et de sœurs gambadant dans les champs, ne voyant pas cette camisole de force qui l’enserrait. En des cauchemars ahurissants desquels il s'extirpait péniblement, retenant ses cris, de peur que la peur l’étouffe.

Tout cela se passait… avant les chiens…

… à suivre …








dimanche 19 mars 2006

Le cent huitième saut de crapaud

… la suite …


... quelques mois auparavant…


« Quelques » signifiant toujours « plusieurs »…

Un autre événement s’était entassé au travers ceux vécus par Joseph, suite à l’arrivée de la famille d’Herménégilde. Jeanne, après en avoir discuté avec grand-mère Lacasse, exigea que son beau-père cesse de fumer à l’intérieur de sa maison. Elle avait bien remarqué l’homme sortant de moins en moins pour donner un coup de main à son mari, s’engourdissant de plus en plus dans sa berceuse avant d’aller geler dans la chambre froide. L’oisiveté la répugnait. Perdre son temps en plus d’enfumer la maison, elle n’allait plus le supporter.

Ce fut d’ailleurs la première fois qu’elle utilisa le possessif « sa » afin de désigner la demeure où maintenant elle vivait et comptait bien, diplomatiquement mais fermement, y faire régner sa présence.

Joseph avait toujours fumé. Depuis très jeune. Les travaux de la ferme le gardant dehors pour une bonne partie de la journée, c’est évidemment là que s’éparpillait la boucane de son tabac. Ajoutons que ce fameux tabac, il le récoltait lui-même dans un petit potager adjacent à celui que grand-mère Lacasse entretenait soigneusement. Elle l’avait convaincu, cela n’avait pas été trop difficile, ses arguments ne visant pas à lui faire changer d’idée mais plutôt lui indiquer ce qu’il devait faire. Et il écoutait si parfaitement bien…

En très peu de temps, puisqu’il ne sortait plus à cause des chiens, Joseph arrêta de consommer la cigarette. Le sevrage fut pénible autant physiquement que moralement. Mais cela n’impressionna guère Jeanne pour qui grand-père Lacasse lui était toujours apparu comme un homme soumis, faible et que l’on pouvait dompter facilement. Puisque de toute façon il ne lui adressait jamais la parole, encore moins un regard, cela n’allait rien changer à leurs froides relations. Jour après jour, elle s’astreignit à le considérer comme une espèce de bibelot, une parure à la fenêtre comme ce rideau jauni qu’on aurait bien hâte de changer.

Pendant quelques mois, plusieurs en fait, il conserva les réflexes du fumeur et ses doigts ambrés stoppaient les toussotements qui heurtaient la suzeraine. Grand-mère s’efforçait d’enterrer les quintes de son mari, repoussant Jeanne vers une autre pièce ou l’interrogeant sur des questions exigeant d’elle que son esprit se concentre sur autre chose.

- On saura jamais s’il tousse de maladie ou de tabac, disait Jeanne.

Grand-mère Lacasse bifurquait la question, percevant bien dans ce combat inégal - un des belligérants ne semblant pas ouvert à la lutte – que progressivement s’installait une répulsion que sa bru ne parvenait plus à dissimuler.

L’arrivée du téléphone, on n’en dira que deux mots puisqu’elle se situe à la même époque, fut une autre victoire pour Jeanne. En plus de la sortir de son isolement, elle savait pertinemment que cela indisposait le vieil homme. Crispé dans sa chaise, à l’affût des sons de l’appareil, Joseph, tendu comme une corde violon, retenait ses accès de toux afin de ne pas surmultiplier les bruits dans la grande cuisine.

Tout doucement, les poumons se calmèrent, les doigts s’humidifiant afin de tourner une après l’autre les pages de l’almanach prirent une couleur s’apparentant davantage au gris. Comme ses yeux.

Puisqu’elle ne l’entendait plus râler, tousser, cracher ; puisqu’elle ne l’entendait que se lever, marcher vers la table de cuisine puis la chambre froide ; puisque les doigts du vieil homme ne lui servaient plus qu’à feuilleter des pages de papier froissé, au rythme chaque jour plus ralenti ; puisque le regard de Joseph ne faisait que se poser en travers d’une fenêtre donnant sur la forêt ; qu’il ne tressautait plus qu’aux aboiements des chiens et les drelins-drelins du téléphone, Jeanne l’installa encore plus loin dans sa vie. Elle refusait même d’aborder les inquiétudes de son mari lorsque celui-ci manifestait du souci pour son père.

- Il est très âgé, disait-elle, puis s’occupait ailleurs.

Herménégilde, pour sa part, insista auprès de son père afin qu’il l’assiste dans les travaux. Grand-mère Lacasse lui brisa les ailes en l’enjoignant de ne pas le forcer, que de toute façon s’il souhaitait sortir, il était bien libre de le faire. Ne le faisant pas, c’est que l’intérêt n’y était plus. Qu’il ne le dise pas, mais voir son fils devenir le maître de céans avait été son plus cher et plus profond souhait. Cela lui permettait, enfin, de se reposer et de profiter des dernières années de sa vie.

- On ne connaît pas la fatigue des vieux. Elle est plus importante qu’on peut l’imaginer.
- Vous le connaissez plus que moi, répondit Herménégilde.
- Ça, tu peux le dire. Comme si je l’avais tricoté.

Le débat fut clos. Le modèle parfait d’une famille gaspésienne (où d’ailleurs, il n’y a pas beaucoup de différence), nombreuse, travaillante et qui, en plus, avait la charité de prendre en charge leurs vieux parents. En des temps si difficiles.

Mais un cancer se logeait dans l’âme de Joseph Lacasse. Un cancer qui n’avait absolument rien à voir avec le tabac.

… à suivre …









vendredi 17 mars 2006

Le cent septième saut de crapaud

… la suite …


... quelques mois auparavant…

« Quelques » signifiant « plusieurs »…

Ce qui suivra, remonte à ce matin où Herménégilde, fils aîné de Joseph Lacasse, devant une famille alourdie par la naissance d’un douzième enfant, arriva plus à la tôt maison familiale afin de discuter avec son père. Il savait que la conversation qu’il aurait avec lui serait attentivement suivie par grand-mère Lacasse et que la décision finale à sa proposition d’emménager son clan ici viendrait d’elle. Déjà ce fils, le seul à s’être intéressé à la terre, travaillait pour son père et demeurait à quelques bornes de chez lui, là où il était évident que ça ne pouvait plus s’étirer davantage. Il y a tout de même une limite physique à ce qu’un endroit puisse accepter. On ne parlait plus d’étroitesse, c’était de l’exiguïté.

Après en avoir jasé avec sa femme Jeanne, Herménégilde allait offrir à ses parents d’installer sa troupe dans la maison à l’est du village, celle qui avait quatre grandes chambres à l’étage et un grenier facilement transformable en trois autres pièces. Au rez-de-chaussée, on pourrait réorganiser le petit salon pour eux, celui de l’entrée d’en avant qui ne servait que lors de la visite annuelle du curé. Son plan était clair, il ne manquait que l’acceptation de grand-mère et Joseph Lacasse. De toute façon, se disait-il, je suis toujours ici pour travailler aux champs, cela ne changera pas grand-chose à part l’arrivée de la ribambelle d’enfants et de ma femme.

Grand-mère Lacasse fut enchantée par l’offre. Ça se voyait dans l’enthousiasme qu’elle mettait à fixer une date pour leur arrivée. Surtout qu’elle s’entendait parfaitement bien avec Jeanne. Le mot « parfait » est sans doute celui qui convient le mieux à cette vieille dame, petite de taille, grande de cœur et d’esprit. Toujours, et cela depuis qu’elle a épousé Joseph, grand-mère Lacasse utilisait ce vocable, l’appliquant à tout et à rien.

- Ça serait parfait. Nous serions moins seuls. Ça mettra de la vie dans la maison qui de toute façon est devenue beaucoup trop grande juste pour nous deux. Parfait. Qu’en penses-tu Joseph ?

Joseph, on ne saurait dire s’il a vraiment répondu quoi que ce soit, s’il avait réagi ou s’il avait même suivi la conversation. Il savait que ce que sa femme décidait, eh ! bien c’est exactement ce qui allait se produire. Elle s’arrangerait pour que tout soit parfait.

Herménégilde travailla toute la journée avec une ardeur renouvelée, ne remarquant absolument pas que son père venait de ralentir le rythme. Ils ne se parlaient jamais. L’essentiel. Afin que la besogne se fasse. Parfaitement…

Grand-père Lacasse a toujours entretenu une sainte peur des chiens. Lorsqu’il les entendait aboyer, gronder ou simplement émettre de courts halètements étouffés, des frissons s’emparaient de lui, l’enveloppaient, l’étourdissaient. Ce fut la première chose à laquelle il pensa, lorsque la décision fut prise : Herménégilde allait-il faire suivre les chiens avec lui et sa famille ? Grand-mère Lacasse le rassura en lui promettant que tout allait être parfait.

Les chiens furent parqués derrière la maison. Il y en avait trois, dont un ressemblait à s’y méprendre à un coyote. Les deux autres connaissaient leur maître. Ils braillaient sur commande lorsque Berzingue, le nom que les enfants avaient donné au chef, les incitait à le faire. Autrement, ils s’affairaient à tourner en rond autour du pieu auquel ils étaient attachés. Avaient-ils un nom ? Personne ne s’en souvient. Mais Berzingue, lui, pouvait faire reculer qui que ce soit, tellement la férocité était inscrite dans ses yeux jaunes.

L’arrivée et l’installation de quatorze nouvelles personnes dans la maison Lacasse se firent rapidement, tout aussi vite que l’aménagement de cette pièce qui deviendrait la chambre froide, celle des aïeuls. Cela marqua aussi le temps où grand-père Lacasse diminua ses activités à la ferme et, bientôt, cessa de sortir. Il prit la route de la berceuse, l’almanach Beauchemin à la main et les yeux perdus à travers la fenêtre de cette immense cuisine où les deux femmes, parfaitement au diapason, allaient et venaient du matin au soir.

Le cérémonial de la chambre froide débuta. Sieste le matin et l’après-midi. Repas avant tout le monde et oups ! au lit. Sans que personne ne puisse vraiment établir la chronologie exacte des événements, ils devinrent le lot du vieil homme en marche vers le vieillard qu’il fut lorsqu’on le retrouva, quelques mois, plusieurs pour être plus précis, derrière l’église de la paroisse de l’Anse-au-Griffon, la jugulaire ensanglantée

Toujours ces aboiements de chiens. Ses frissons. Il les voyait dans ses rêves et lorsqu’en sursaut il s’éveillait, des yeux jaunes, des crocs noircis lui faisaient face, le menaçant. Ses nuits devinrent asthmatiques. Ses jours, un qui-vive continuel. Les enfants, malgré qu’on leur ait demandé d’éviter le bruit, chahutaient et cela le rendait nerveux et à leurs yeux, un bien bizarre de grand-père.

Joseph Lacasse ne pleurait que dans ses rêves. Des pleurs silencieux qui ne dérangeaient pas sa femme, petite et recroquevillée auprès de celui dégageant dans la chambre froide qu’une liquide tiédeur jaillissant de ses songes.

Il allait devoir continuer à vivre ainsi. Résigné comme si on venait de lui entourer la jugulaire d’un collier de chien.


… à suivre …








mercredi 15 mars 2006

Le cent sixième saut de crapaud

… la suite …


... quelques semaines auparavant…


Quelqu’un qui ne parle presque jamais, se coupe-t-il volontairement de tout système de communication ? Écoute-il pour autant ? Est-ce que grand-père Joseph aurait entendu ce que Jeanne disait à grand-mère Lacasse, un froid matin de février ?

- Herménégilde me rapportait hier que dans le village la rumeur court à l’effet que vous et grand-père Joseph deveniez un fardeau.
- Un fardeau ?
- Oui. Une espèce de boulet dans le sens que deux bouches de plus à nourrir alors que c’est déjà difficile d’arriver à le faire, eh! bien c’est de plus en plus malaisé.
- Et qu’en pense Herménégilde, avait répondu grand-mère Lacasse qui venait de laisser son torchon fixant son regard sur la fenêtre où son mari aurait pu suivre la conversation. Celui-ci, perdu quelque part dans son almanach, en semblait bien loin.
- Il trouve cela épouvantable que de telles choses puissent être colportées. Surtout que jamais il n’a envisagé que vous puissiez nous quitter.

Mais Joseph avait tout entendu. Plus fort que les aboiements des chiens. En plein cœur. Pour éviter d’en apprendre davantage, il s’était levé, pris le chemin de la chambre froide. S’étendit sur le lit. Les yeux ouverts sur le plafond, dans sa tête de vieillard impuissant, revit passer devant lui les dernières années, celles depuis que sa femme et lui, toujours dans la même maison, n’en étaient plus les propriétaires. Jamais, avant ces quelques mots encore accrochés à ses oreilles, il n’avait vraiment ressenti autant que là, le poids de la vieillesse. Son inutilité.

Il demeura plus longtemps qu’à l’habitude dans son espèce de prison dorée. Ruminant. Lorsque grand-mère Lacasse ouvrit la porte afin de le reconduire vers la fenêtre, vers sa chaise berceuse, un homme différent se leva. Les douces mains de son épouse, celles qu’il connaissait si bien, lui apparurent distantes et lointaines. Les sentaient utiles encore. Elles besognaient, donnaient le coup de pouce nécessaire qui empêchait qu’on puisse la voir vieillir. Trotteuse, elle savait ce dont sa bru avait besoin et aussitôt c’était fait. Il faut dire qu’avec douze enfants, un mari et deux personnes dorées dans les pattes, une paire de bras n’était pas de trop pour Jeanne. Tandis que lui, continuellement assis, calfeutré à la fenêtre donnant sur la forêt, refusant de sortir avec son fils, sacrant intérieurement contre les bruits des enfants et des chiens, était totalement stérile. Ce vide et ce creux lui emplissant l’intérieur, il en prit conscience par toutes ses fibres, comme un coup dans le cou.

Est-ce à ce moment-là que s’infiltra en lui ce que l’on pourrait appeler une déprime ? Une goutte faisant déborder le vase ? La clef du cadenas lancée au bout du silence ? Impossible d’ajouter plus de mutisme à celui dans lequel il s’enfermait.

Grand-père Joseph était un homme sans racines. Jamais de sa vie il n’a su dire si la mer l’intéressait, si la terre était sa vocation. Ambivalent, ce fils de défricheur de la côte gaspésienne, encore maintenant il en subissait les incontournables contrariétés. Il aimait tout et son contraire. Il ne parvenait à peu près jamais à bien préciser sa pensée. Ne voulait déplaire à personne même si dans son for intérieur il aurait crié à pleins poumons sa haine envers certains ? On lui reprochait de ne pas toujours dire ce qu’il pensait et lorsque d’aventure il le faisait, on émettait des doutes et des réserves sur ses propos.

Tout cela circulait en lui alors que les neiges de février s’amoncelaient jusqu’au milieu de son trou sur l’extérieur. Ses yeux devinrent vitreux, sans vie et craintifs ; on le dit après son départ comme on dit n’importe quoi après le départ de quelqu’un, surtout pour le dernier voyage. Aurait-il voulu que les rumeurs se concrétisent et que son fils l’invite à quitter ce lieu qui l’avait vu naître, l’avait abrité toute sa vie ? À Gaspé, on connaissait bien ce petit manoir situé juste en face de la baie, tenu par une vieille fille du nom de Magella et qui recevait les personnes seules, principalement les vieillards incapables de tenir maison. Y avait-on songé pour lui et grand-mère Lacasse ?

Les dernières semaines de grand-père Joseph creusèrent un fossé le séparant du monde, principalement de sa femme. Rien ne semblait pouvoir les aboucher. Une lutte de trop longue date les avait éloignés l’un de l’autre. La distance démarquée par plus de cinquante ans de vie commune s’était accentuée depuis que la maison grouillait de tant d’enfants, de tant de vies. Tout ce qu’aimait grand-mère Lacasse s’opposait à tout ce qu’on ignorait des goûts de Joseph. Ils avaient organisé avec le temps, en fait grand-mère l’avait fait pour les deux, une manière de vivre qui se voulait peu dérangeante et surtout avait rendu la vieille femme indispensable et le vieil homme invisible. L’ombre de l’homme invisible étant elle-même invisible !

Avait-il, dans sa tête, souhaité qu’une seule fois dans sa vie, alors qu’elle ne faisait que vivoter, boiter sans faire de bruit, prendre deux instants pour parler à cette femme qui l’accompagna sans jamais le connaître ? Que pouvait-il dire de lui à part son malheur ? Le malheur de ne pas savoir qui il était ?

Les quelques semaines qui s’écoulèrent avant qu’il ne laisse sa berceuse, son almanach et affronte sa terreur des chiens, Joseph Lacasse remonta tout doucement, retenant son souffle, vers sa vie.

Une vie de chien…

… à suivre …









Entre nostalgie et fantaisie ... (54)

Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, u...