samedi 11 juillet 2026

Entre nostalgie et fantaisie ... (52)

 

Vous me dites : le télescope spatial Hubble date des années '90, et vous avez raison ; vous me dites : il fonctionnera jusqu'en 2030, et vous avez raison; vous me dites : depuis, on ne parle que du télescope James-Webb, et vous avez raison.

Mais de mon côté, du côté de celui qui, trop souvent, a le nez dans les nuages, les yeux dans les étoiles, le télescope Hubble aura été - en l'année de grâce 2008 - une source d'inspiration.

Les deux poèmes - Hubble / « morceaux d'homme » - se rejoignent d'une certaine manière et d'une autre façon. Amusez-vous à les lire un peu comme si vous me disiez... on croirait voler dans une bulle de bavardage.


* *


Hubble

Hubble est sa demeure
à demeure

catapulté
martien sur du sable rouge et glacé,
ses longs yeux planétaires 
dessinent des soleils noirs et frisés


enfermé par la Nasa dans des bouteilles de granit
expédié par courriels sur des galaxies consentantes
il verse en catimini les arrhes
afin de visiter des télescopes nains
rêvant de planètes enceintes

Hubble est son habitacle
habitable à mille degrés sous zéro

il l’avait demandé, exigé puis supplié
debout devant la porte des étoiles 
qui s’ouvrit sur un laissez-passer, aller seulement
avec promesse de retour dans un milliard d’années
le jour où la lumière 
rapportera des morceaux de l’homme galactique


Hubble perdu entre les feuilles commentées par CNN
englouti dans le sable de la planète Mars
étouffé par la poussière des eaux asséchées
vomit au bout de son bras
un homme à la recherche de soi
assourdi de silence
un homme seul
cruellement morcelé

24 octobre 2008

 

« morceaux d'homme ».
À lire avec « Hubble » en tête...


très loin
à tout juste un pas de l’horizon
derrière son ombre
un homme
marche à pas feutrés,
en fait, il se suit
criant de se taire aux échos sordides 
puis se dépose sur les couleurs du soleil
étonnante pirouette entre air et chair


- arracheuse de corps
émondeuse d’âmes -
une main ronde
balaie l’envers courbe des rayons
puis se regarde placidement
tel un puits de lumière
une rotonde
et rampe dans ses propres traces
originel serpent
posant entre hier et demain le geste perdu d’aujourd’hui

un pied bot
imprime sur les arbres
des cartes difformes
comme des entorses
des contrefaçons imperturbables
il repère la carte des chemins
guide universel perdu entre les interstices des trottoirs
hésitant, l’intervalle d’un hiatus
d’un frémissement
puis claudiquant va à cloche-pied

un cœur essoufflé
métronome les rêves tel un héraut têtu
un coureur empêtré
un marcheur égaré
il mesure les étoiles annonciatrices de vents
de pistes rabougries par un temps tueur
rafistole de sutures les battements muets
ceux qui écartèlent les morceaux rapetissés
syncopant vie et mort

des yeux d’âme
rets éclatés
chercheurs d’éternités plus éternelles que les éternités
celles qui recommencent
alors que se rejoignent les fragments
analectes enfouis entre chaud et froid
sous l’immensité d’un inutile rien
au fond du long tunnel de sang
bariolant l’étroit corridor neuronique

les morceaux d’homme
ne se rejoignent qu’à travers le temps
celui des lauriers-roses qui fleurissent blancs
celui des doigts gercés coupant les fleurs

les morceaux d’homme
s’incorporent aux météores satellites
ceux qui, jadis, moururent
pulvérisés d’avoir trop chercher

les morceaux d’homme
gisent dans les mains du néant
celui qui meuble les regards biaisés
où s’amoncelle au cœur d’un cerveau impénétrable
une nourriture transparente

 

5 novembre 2008

jeudi 9 juillet 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 14 -

 


La conversation entre Abigaelle et Herman est interrompue par l’arrivée de Henriette et son mari Gérard, fidèles au rendez-vous. Zoé allait pouvoir partir de la maison pour être hébergée chez la secrétaire de l’école primaire des Saints-Innocents.

- Comme à son habitude, Zoé est confortablement installée à la fenêtre d’en avant, lance Henriette.
- Bonjour vous deux. Merci de prendre en charge ma chatte. Ça sera la première fois qu’elle quitte la maison, dit Abigaelle un peu gênée de ne pas avoir de chaises à leur offrir.
- Je suis certaine que tout se passera bien. D’ailleurs, tu ne la fais pas sortir ? s’enquit Henriette.
- J’hésite… une vraie mère poule.
- En campagne, les chats adorent être dehors, ajoute Gérard échangeant une poignée de main avec Herman. Faut pas trop les gâter.
- Sans doute, mais c’est une première pour moi d’être en contact avec un animal domestique.
- Moi qui croyais que tu avais ton petit kangourou lorsque tu vivais en Australie, dit Herman qui offrit sa chaise à Gérard.
- Notre bouteille de rosé est vide, mais je prépare de la tisane. J’en ai pour deux minutes. Assieds-toi, Henriette, je reviens avec des tasses.

Aussitôt dit, aussitôt disparue à l’intérieur, Abigaelle laisse ses invités pour qui l’occasion de discuter est plutôt rare. C’est Gérard qui, allumant sa pipe, interroge le grand jeune homme blême au sujet du supermarché et de sa nouvelle expérience.

Herman se racle la gorge:
- Tout s’est produit si rapidement, je n’étais absolument pas préparé à prendre la relève. Mon père vivait au supermarché, vivait pour le supermarché. Les employés sont exemplaires, sans eux, je n’y arriverais pas. Ma mère n’a jamais fait autre chose que recevoir les clients à la caisse et placoter avec eux. Il faudra que je m’y habitue si on souhaite que tout roule comme avant.
- Mon dieu Herman, est-ce que ça veut dire que tu laisses l’université ? demanda Henriette.
- Oui, effectivement. La vie oblige parfois à s'adapter aux circonstances qui se présentent à nous. Il n’est d’ailleurs pas question que j’abandonne ma mère dans la situation actuelle.
- Tu es tellement un bon garçon, Herman. Je suis certaine que tu mettras tout ton cœur à poursuivre l’œuvre de ton père.  La famille, c’est si important. Tu me fais réaliser une chose que je n’avais jamais remarquée. Beaucoup de familles vivant aux Saints-Innocents, n’ont qu’un enfant ou deux. La génération qui nous a précédés fondait des familles plus nombreuses. C’est vraiment particulier. Nous, Gérard et moi, une seule fille. Toi, seul garçon. Les Cloutier n’ont que Daniel. Monsieur Granger a perdu sa seule fille à la naissance. Monsieur le maire, un fils unique. C’est différent chez les Saint-Gelais, deux enfants avec un certain écart d’âge.
- Il y a peut-être quelque chose dans l’eau qui en est la cause, tout comme ç’a été le cas avec le plomb pour la maison Champigny, continua Gérard. D’ailleurs, tout comme moi, avez-vous été étonnés de voir madame Champigny assister aux funérailles de ton père ? D’habitude, elle est en Floride à ce temps-ci.
- Je ne veux pas faire ma commère, avança Henriette, mais toutes les fausses-couches qu’elle a eues l’ont certainement poussée à disparaître des Saints-Innocents. Je ne sais pas, je dis cela comme ça vient à mon esprit.

C’est Abigaelle qui coupa court à la jasette, tenant un cabaret dans lequel reposait une théière et des tasses.

- Que de la tisane à la verveine. Vous m’excuserez d’être si mauvaise hôtesse, mais je ne réussis pas à trouver tout ce dont j’ai besoin au supermarché Steinberg, dit-elle avec un air moqueur dirigé vers Herman.  
- Tu peux compter sur moi pour que les choses changent très bientôt.

Abigalle sert tout le monde, puis s’installe à califourchon près du mur. Herman la rejoint alors que Henriette déclare qu’au moment de quitter l’école, monsieur le maire s'y présentait. Madame Saint-Gelais, absente, le père de Patrick lui a remis un document à déposer sur son bureau.

L’enseignante, dans un scénario idéal, n’aurait pas envisagé que l’autorisation dûment signée par le parent de Patrick parvienne à l’école aussi rapidement. Elle fit semblant que cela ne la regardait pas, mais le clin d’œil de Henriette confirma sa présomption.  

Une tasse de tisane plus tard, Henriette se lève afin de récupérer Zoé, insistant auprès de Abigaelle pour qu’elle ne vienne pas la saluer, sinon, dit-elle, la séparation sera trop difficile.

- C’est la même chose pour les animaux que chez les humains. Couper le cordon, même pour quelques heures seulement, ce n’est pas facile, renifla-t-elle.
— Bon séjour à Québec, mademoiselle. Saluez le premier ministre si vous le rencontrez. Il en a plein les bras avec les questions de la langue. D’autres problèmes aussi.
— Toi pis ta politique, Gérard, allez, viens-t’en, une pensionnaire nous attend.
- J’ai préparé tout ce dont elle aura besoin, c’est dans le sac à l’entrée de la porte d’en avant, dit Abigaelle qui ramasse les tasses vides.
- C’est à mon tour de suivre, annonce Herman. Merci, Abigaelle pour l’apéro. On se revoit lundi ?
- On se voit lundi.

                                             * *

Abigaelle ne pouvait qu’observer le fait qu’elle est encore sous la domination inconsciente de l’urbanité, la ruralité ne l’ayant toujours pas entièrement enveloppée de son caractère insouciant, comme laisser courir les chats à l’extérieur, ne pas verrouiller les portes de sa maison lorsqu’on quitte ; de son caractère social, comme saluer tout un chacun lorsqu’on se croise ici ou là, participer à des corvées lorsque le besoin se fait sentir, connaître son voisin et leurs voisins. Effectivement, elle n’a pas verrouillé les portes, a laissé son parasol et ses deux chaises sur le petit espace qu’elle leur a réservé derrière la maison ; il lui est toutefois difficile de se détacher de l’idée que Henriette et Gérard pourraient profiter de leur gardiennage pour initier Zoé aux joies de courir dans l’herbe.

Comme à son habitude, elle a installé dans son lecteur de cassettes, indispensable compagnon de sa Westfalia orange, la musique classique australienne de son compositeur favori, Arthur Benjamin. Ajouté aussi un rare enregistrement de la fabuleuse Mirrie Hill que sa mère, directement de Paris, lui avait envoyé, certaine que sa fille ne la connaissait pas et assurée qu’elle ne pourrait trouver des enregistrements de la compositrice australienne dans sa lointaine contrée canadienne. Elle avait ajouté un petit mot à l’envoi : « Les femmes australiennes savent écrire de la musique aussi rigoureusement que les hommes. »  Aucune formule d’affection à part ce message. Abigaelle ne compte pas analyser plus en profondeur cette attention, n’en conservant, pour le moment, que l’intention.

La nuit s’annonce belle, fraîche et étoilée. Sur la route en ce début de juillet, la conductrice de la Westfalia orange consacrera son temps à l’écoute de la musique et au sens qu'elle doit attribuer à la présence de Herman Delage auprès d'elle, lui qui, depuis le décès de son père, se manifeste avec toute la timidité d’un jeune homme pour qui une femme semble inaccessible. L’est-elle vraiment ? Il vit actuellement des moments bouleversant sa vie personnelle, lui a ouvert les portes sur sa situation, manifestant sa déception face au choix qu'il s’est imposé, soit de quitter l’université pour prendre la direction du supermarché, en assumant toutes les responsabilités. Elle ne peut que constater son sens de l’engagement, sa rapidité à analyser une question pour ensuite prendre une décision. Changer de bannière, de Steinberg à Métro-Richlieu, sachant que le commerce pouvait crouler sous les dettes si des conditions inscrites dans le contrat liant les Saints-Innocents au géant Steinberg allaient dans le sens qu’il faille payer certains frais. Ce qu’elle apprécie chez le jeune homme blême, c’est la faculté de passer d’un sujet à un autre sans laisser planer de sous-entendus. Jusqu’où ira-t-il dans la confiance qu’il lui a manifestée en dévoilant des intimités personnelles ainsi que celles du commerce ? Deviendra-t-elle confidente ou conseillère ? Leur relation, qui s’étendra bientôt, lundi prochain en fait, au projet de la « zone » de monsieur Granger, demeurera-t-elle strictement au niveau de la collaboration ? Se modifiera-t-elle ? Le souhaite-t-elle ?

Il y a beaucoup de kilomètres à avaler pour la Westfalia orange avant d'arriver à Québec, beaucoup de temps pour clarifier bien des choses.

                                         

dimanche 5 juillet 2026

Entre nostalgie et fantaisie ... (51)


Les deux poèmes qui suivent, l'un date de 2007 et le deuxième de 2008, prolongent le billet Entre nostalgie et fantaisie ... (50)  ; comme une jonglerie entre signifiant et signifié ; une imbrication des temps de verbes afin de mener vers le futur ce présent composé de passé.

                               

                     une longue ligne blanche


une longue ligne blanche assombrit l’horizon
animera mille et une nuits
( puis )
l    a    m    e    n    t    a    b    l    e    m    e    n    t   
le catafalque de bronze pourri jusqu’à la moelle
s’étend


une longue ligne blanche noircit les étoiles
ces centriguges satellites éphémères 
( puis )
i    n    e    x    t    i    r    p    a    b    l    e    m    e    n    t
glisseront sur le dos des aurores boréales
cueillant au matin les géants désenchantés

une oblongue ligne blanche effiloche l’oued
empêtré de toutes ses ancres rouillées
( puis )
l   a    m     e    n    t    a    b    l    e    m    e    n    t
d’un souffle éteint, empoussiéré, reprendra surface
laissant le vent fouetter les vagues marines

une oblongue ligne blanche confond la neige
choreute enrayé dans ses notes blanches, 
                                                                   rondes, 
                                                                   noires 
                                                                   et croches
( puis )
s    y    m    p    h    o    n    i    q    u    e    m    e    n    t
catapultera tous les sons pondérés
qu'enserrent des gorges cadenassées

mince, distendue au bout de la couche d’ozone
encore bleue, effilée d’un pôle à l’autre
l’italique ligne blanche, tel un cilice d’espoir
s    y    s    t    é    m    a    t    i    q    u     e    m    e    n    t
immobilisera de son coup de pied démesuré
un ballon couleur d’hélium

21 septembre 2007



                                                           *

                          


                            herman delage*, l’anatife**


un oiseau griffe la neige
l’autre, la bécote

                                                (herman delage,
                                                du fond de son cadre,
                                                ne bouge pas
                                                comme s’il existait réellement)


s’envolent les oiseaux du boulevard, 
s’incrustent les autres


                                                (herman delage
                                                raconte le froid du bureau vert
                                                tel qu’il le connait vraiment)


des nuages d’oiseaux sont en feu, d’autres pleuvent


                                                (herman delage
                                                divague sur un divan en cuir froid
                                                comme s'il se parlait)

les choses connues s’éloignent, ne se reconnaissent plus

                                                (herman delage
                                                est plus vivant
                                                une fois mort)

d’immobiles marionnettes cherchent dans la neige 
des personnages au regard pérenne

                                                (herman delage
                                                recherche encore celui
                                                qui le nommait aux jadis
                                                il le retrouvera dans                                                                                l’immobile passé ? )

                                                
                                                (herman delage
                                                attachera au cou du temps
                                                un collier tintinnabulant 
                                                de ses mille coups)


des oiseaux-marionnettes sur des nuages en feu !

                                                
                                                (herman delage
                                                soufflera sur la feuille morte
                                                pour en extraire le vent)

des silences condamnés à être fusillés !


                                                (herman delage
                                                bouchera les trous de la clôture
                                                avec des fœtus desséchés)

la main tend une lettre de laquelle tombent des mots !


                                                (herman delage
                                                se peindra une couche de folklore 
                                                sur ses initiales)

à l'horloge, les aiguilles escroquent les chiffres 


                                                (herman delage
                                                nommera les bruits éclaboussés
                                                sur les murs de nos hontes)

cordes à linge silencieuses dans le froid des glaçons !

oiseaux, tête enfourchée sous leur aile !

feuilles mortes courant derrière des sacs en papier !

                                                herman delage
                                                l'anatife accroché au cadre 
                                                dans un bureau vert 
                                                froid comme sur un fauteuil en cuir

* *

* herman delage, le pseudonyme que j'ai adopté à l'âge de 12 ans pour signer mes premiers poèmes.


** anatife : crustacé qui se fixe aux objets flottant en mer.

17 mars 2008




samedi 4 juillet 2026

Il est mort, Louis.

 

Louis, de Narbonne, 17 ans.


Les râlements de ce jeune homme de 17 ans qui, dans la nuit du 19 au 20 juin dernier, sont captés par un téléphone portable, le même qui, quelques instants auparavant, aura filmé l'agression sont insoutenables. On assiste à l'agonie d'un être humain qui souffrira, seul, abandonné sur un chantier de construction, toute la nuit avant qu'on le découvre au matin, qu'on l'amène à l'hôpital où il mourra quatre jours plus tard : 24 juin.

Il est mort, Louis.

Jamais LE CRAPAUD ne commente de tels faits qui ne sont pas des faits divers, que certains cherchent à nommer des faits de société, jamais je ne commente. 

C'est loin d'être le cas pour les médias de tout acabit, les politiciens de toute tendance, les autorités désireuses de voir tomber le morceau dans un autre service que le leur. 

Il est mort, Louis.

Il avait jusqu'au 24 juin dernier, 17 ans. On a diagnostiqué chez lui un trouble de l’attention et de l’hyperactivité (TDAH), qui devient de plus en plus fréquent chez les jeunes, sans trop qu’on sache pourquoi, et sur lequel combien d’hypothèses sont émises. Il existe davantage de médications à ce trouble que de thérapies pouvant l'alléger ; alléger, puisqu'un trouble est dans la majeure partie des cas permanent.

La tragédie s'est déroulée à Narbonne, en France. J'entends déjà dire que cela se produit un peu partout à un point tel qu'il faille parler d'un phénomène universel s'attaquant à la jeunesse du XXIe siècle. Tout comme moi, vous vous tournez vers l'éducation, la justice, l'oisiveté liée aux jeux vidéo, les réseaux sociaux qui sont devenus une épidémie, et bien d’autres choses encore. Une fois cela compris et accepté, nous reprenons nos activités quotidiennes en espérant qu’un nouveau Louis ne surgisse pas dans notre esprit à l’improviste. Mais...

... il est mort, Louis.

Dans quel état de conscience se trouvait le groupe ( ils étaient cinq 5 ) alors qu'ils attendaient que leur objet d'attaque se présente devant eux, répondant innocemment à un guet-apens ! Désarmé. Eux, ils ont leurs poings, un couteau, semble-t-il. Y a-t-il une forme de conscience qui prédispose à commettre un meurtre prémédité ? Ou, tout simplement, l’absence de conscience due au fait que l’abus de psychotropes ou d’énergisants si répandus chez les jeunes de cet âge l’ait fait dérailler. Il m'apparaît complètement inutile d'enquêter sur ce qui aura pu faire d'une rencontre entre juvéniles, d'une rixe peut-être, une scène de crime. La nuit de Louis, râlant, souffrant, incapable de bouger, voilà ce qui s'incruste dans le cerveau du CRAPAUD.

Il est mort, Louis.

Et avec lui, avec ce qu'il emporte secrètement dans sa mort, nous ne pouvons envisager que demain et les autres demain qui suivront, envisager un changement dans la conscience de ceux et celles qui, aujourd'hui, sont touchés par cette catastrophe qu'aucun adjectif ne peut qualifier. Même l'espoir n'est pas envisageable. 

Tu es mort, Louis... dans des souffrances que volontairement, intentionnellement t'ont infligées cinq autres êtres humains. On entend hurler « Justice pour Louis ! », mais on comprend que cela signifie vengeance, incarcération à vie, peine de mort à la limite. Répond-on à la mort par la mort ? Je me permets seulement d’imaginer ces jeunes gens enfermés pour une longue période, qui à tout moment du jour et de la nuit, entendent les râles d’agonie de Louis.

Il ne faut pas, du moins, c'est ce que LE CRAPAUD pense, transformer Louis en victime martyrisée, cela risque de placer sa mort sur un piédestal sur lequel seule la poussière s'incrusterait. Permettre à Louis de nous habiter le plus souvent possible afin de nous rappeler ce que disait Thomas Hobbes, « L'homme est un loup pour l'homme. »


vendredi 3 juillet 2026

Entre nostalgie et fantaisie... (50)



Je me suis longtemps demandé s'il est acceptable pour un poète de créer des mots ? 

Qu'est-ce qu'un mot ? 
Un élément du lexique en tant que signe

Alors, qu'est-ce qu'un signe ? 
Un élément du langage associant un signifiant à un signifié.

L'unique réponse à laquelle je suis parvenu ressemble à ceci : la poésie cherche à dire ce qui, souvent, se cache derrière des réalités imaginaires, fictives, métaphoriques... Déguiser le mode lexical pour découvrir un mode symbolique.

J'aurai vécu plus de dix années au Vietnam sans jamais réussir à m'approprier la langue qu'un enfant de trois ans pratiquait avec une facilité étonnante. Cet enfant pénètre le monde lexical vietnamien qui lui est proposé, car le signifiant s'imbrique au signifié.

Ce qui me permet d'avancer que la poésie serait à l'image de l'apprentissage d'une langue, s'autorisant toutefois une licence inouïe, celle d'attribuer au signifiant le sens qu'elle veut bien, sans tenir compte du signifié.

Tout cela introduit ce poème qui se permet de dénaturer un nom, le convertissant en verbe. À son tour, cet adjectif effronté travesti en un signifié complètement insignifiant.


                                        la cuisine rouge


un long couteau  
t   r   a   n   s   v   e   r   s   a   l   e          la table
sa lame, empreinte digitale ensanglantée
comme une alarme criarde dans un matin sec
goutte par terre


huit capillaires de sang accrochés
à la   q   u    e    u    e     l    e    u     l    e   u
dégoulinent
formant un imparfait losange
au milieu de la cuisine


une après l’autre, au goulot d’une invisible pipette,
les cellules oppressées  s’étirent  s’écrasent
f    l    a    q    u    e    m    e    n    t
noyées dans un bruit d’étang rouge
marais asséché sur le sol astiqué de la cuisine

                    ( objects in mirror are closer than they appear )

trois cheminées par la fenêtre entrevues
injectent au ventre du ciel des brumes grises
que  c   h   a   r   b   o   n   n   e   n   t    les nuages
fleurs séchées fanent dans l’amphore craquée
tristes souvenirs de leurs rêves acidulés


au cendrier des bouteilles renversées
fume un tabac autochtone 
on fermera le portail aux clôtures muettes

là, bêtement immobilisé dans sa course folle
l’infini aveugle se retrouvra

les entaches de sang s’embrouillent de moments lucides
le couteau aura transpercé les nucléaires retombées
retenus, les jaillissements régurgitent des miettes de pain

des échappées d’anges aux paroles noircies
se    p   é   n   i   t   e   n   c   e   r   o   n   t   le cœur


mille graillons verglacés, égratignés jusqu’à la moelle,
plaquent dans leur inerte envergure 
ces horreurs sacrifiées sur des autels de marbre
les veines bleuies   r   o   s   a   c   e   n   t   
inégalement mêlées à d’écarlates débris
chahutant derrière des enterrements de soleil


                    ( objects in mirror are closer than they appear )

un verre d’acide  b  o   u   s   s   o   l   e   
l’humidité rouge
de la table-cuisine-couteau 
remplie des morceaux du casse-tête 3d


les trous de pluie avalent l’eau des icebergs
les bateaux naufragés  traversent la cuisine inondée
et des heures inquiètes rongent la mer

on enjambe le couteau 
qui pue la viande tranchée
on la servira froide 
dans des assiettes plombées
par la fenêtre complice
la circonstancielle douleur se ronge les sangs


                    ( objects in mirror are closer than they appear )

une cuisine devenue couteau
une fenêtre rougie de sang
à mille lieux du centre périphérique
où l’essentiel se joue 
sur des objets dans le miroir devenus des apparences


6 juin 2007




mercredi 1 juillet 2026

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3) - 13 -

 


- Santé !
- Bonnes vacances, Abigaelle.
 
Le sentiment de n’être en retard sur rien, d’avoir à peu près tout fait ce qui devait l’être et se permettre de savourer un verre de vin rosé bien frais, protégés des rayons du soleil qui délicatement se prépare à se déposer à l’ouest, derrière la maison de Abigaelle, dans une retenue que la musique impose, celle de Pauline Julien à la parole vibrante, à la voix réconfortante, ce sentiment se partage les deux amis s’en délectent avec plaisir.
 
- Par où commencer, Abigaelle ? D’abord, te dire que monsieur Granger sera disponible lundi pour nous recevoir à son chalet.
- Ça me va, puisque je serai de retour dimanche soir de ma formation à Québec.
- Et Zoé ?
- Chez Henriette qui viendra la chercher en fin d’après-midi.
- Tu voyages de nuit ?
- J’adore.
- C’est quoi exactement cette session de formation ?
- Le cheminement vers le doctorat exige que les étudiants suivent au minimum trois sessions sur des sujets précis, en lien avec leur thèse. Ça ressemble, si tu veux, à un stage. Comme il m’est difficile d’ajouter ces journées à mon horaire dans l'année scolaire, je les incorpore à mes vacances d’été. La première, celle qui commence demain, sera dirigée par madame Lapointe, ma directrice de thèse. On y abordera toute la question de la forme de la thèse. C’est technique, mais essentiel pour bien la présenter et la défendre.
- Je t’envie, comme j’aurais aimé ne pas avoir eu à choisir entre mes études universitaires et le supermarché.
- Le choix est fait ?
 
Herman se leva pour servir le vin dans les verres devenus vides. Il prenait son temps, ralentissait le geste, un peu comme s’il cherchait les bons mots pour répondre à l’interrogation de Abigaelle.
 
- Oui. Il y avait tant de considérations à analyser. La première, tu t’en doutes bien, touche ma mère. Autant mon père aura été absent dans mon éducation, je veux dire qu’il n’a pas vraiment pris le temps de m’expliquer ce qu’était le métier de propriétaire d’un supermarché, ça été le même scénario pour elle. À son décès, nous nous sommes retrouvés, l’un et l’autre, impuissants à diriger une entreprise qui prenait du volume d’année en année. L’inquiétude de ma mère a influencé ma décision, celle de laisser les études pour demeurer auprès d’elle et prendre la relève au Steinberg qui deviendra un Métro-Richelieu à la fin de l’été.
- Je me doute que le sort de ta maman n’est pas le seul élément qui t’a conduit à ce changement d’orientation plutôt brutal ?
- Tu as raison. Autre chose m’a bousculé.
- Je ne veux pas être indiscrète, mais...
- Non, ça va. Mettant à jour la comptabilité du supermarché, je me suis rendu compte qu’une colonne avait été ajoutée, identifiée par un simple sigle : un signe de piastre barré.
- Y a-t-il une explication ?
— Ma mère, en larmes et plus nerveuse que jamais, m’a révélé que mon père avait des dettes… des dettes très sérieuses.
- Tu as contacté la banque ?
- Ce ne fut pas nécessaire, puisque les sommes d’argent dues le sont à des personnes civiles.
- De la région ?
- Monsieur Champigny.
- Mon propriétaire ?
- Exactement. Lui et monsieur Saint-Gelais, le père de la directrice de l’école et de Benoît.
 
Il y eut comme un moment d'arrêt dans le temps, suspendu plus long que chacun des deux personnages présents sur la petite terrasse l’aurait souhaité.
 
Abigaelle ne savait trop si elle devait faire dévier la conversation ou laisser Herman continuer dans ce qui lui semblait difficile à gérer. Pour le moment, elle concentrait son regard vers l’horizon, le plus loin possible. S’y cachait-il une réponse, un conseil peut-être, qu’elle pourrait cueillir au passage afin de l’incorporer à la discussion devenue rigidement silencieuse.
 
- Tu sais que mon père est décédé des suites de traumatismes crâniens causés par une agression barbare et violente, œuvre de Benoît Saint-Gelais.
- Daniel et Jésabelle m’en ont vaguement glissé un mot afin d’expliquer que leur marijuana le soulageait de ses insupportables maux de tête.
- Aujourd’hui, je peux émettre l’hypothèse que cette sauvagerie fut un avertissement adressé par ses débiteurs.
- Sans suites judiciaires ?
- Aucune.
- T’ont-ils contacté pour discuter de modalités ou d’arrangements ?
- L’épouse de monsieur Champigny n’a pas assisté aux funérailles de mon père sans raison. Jamais, depuis qu’elle séjourne en Floride, elle ne revient ici à cette période de l’année. C’est complètement inhabituel. J’ai assez rapidement compris qu’on lui avait confié la tâche de mettre à jour le dossier liant son mari, son associé et moi, devenu l’héritier du supermarché et de tout ce qui tourne autour, donc redevable aux bailleurs de fonds. Depuis, tout évolue à un rythme auquel je ne suis pas habitué.
- En effet, ce n’est pas évident. Personne ne s’y habituerait spontanément.
- Si je suis parvenu à décoder correctement ce qu’elle a déblatéré sur un ton que je ne qualifierais pas d’amical, il y aurait plus qu'une question d’argent.
- Est-ce que ta mère a assisté à la rencontre avec madame Champigny ?
- Je la tiens éloignée de cette affaire, surtout qu’elle a idée que cette histoire n'est qu'une question financière. La porte-parole des créanciers m’a bien expliqué que l'entente n'a pas été officialisée par contrat, mais que mon père aurait exigé que cette transaction demeure secrète. Il ne voulait pas que ma mère et moi soyons au courant, en échange il acceptait de mettre le commerce en garantie. C’est formellement écrit sur un document que je n’ai pas encore retrouvé, mais qu’elle avait en sa possession. À la lecture du contenu de cette espèce d’accord, je me suis principalement attardé à la date de sa signature, mai 1966 et vérifié s’il s’agissait bien de l'écriture de mon père. Le montant est assez important, de l’ordre de dix mille dollars. Je comprends qu’à cette époque, le paternel avait entrepris les démarches pour agrandir le local afin qu’il respecte les normes de la compagnie Steinberg avec qui il avait une entente de partenariat. Jusqu’ici, tout concorde avec les faits. Tu comprends que plusieurs interrogations me trottent dans la tête. La première question : pourquoi n’a-t-il pas fait affaire avec une banque ? La seconde, Champigny et Saint-Gelais avaient-ils les fonds nécessaires pour lui octroyer le prêt dont il avait besoin ? Personne ne peut m’éclairer sur ce sujet ; tout a été conclu en catimini. Même si je cherchais dans tous les recoins des Saints-Innocents, personne ne saurait qu’une telle transaction a eu lieu. D’ailleurs, cela je m’en souviens très bien, ce qui se répandit dans le village voulait qu’il s’agisse d’un investissement de la compagnie Steinberg qui, par la suite, nommerait mon père gérant du supermarché. L'agrandissement du marché, le seul présent dans le village, devenait une priorité et avait reçu l'aval du maire de l'époque. Tu le sais comme moi, ici, les nouvelles vraies ou fausses démarrent sur des chapeaux de roues et, si on ne les nourrit pas en chemin, elles s’arrêtent brusquement.
- Je ne veux pas tourner le fer dans la plaie, mais comment la visite de madame Champigny…
- … elle m’a fait venir chez elle…
- ... s’est conclue ?
— Aucune menace, pas de remboursement immédiat ni d’échéance pour se faire. Seulement une mise à jour des intérêts impayés depuis six mois. Ça tourne autour de mille dollars. Qu’on n’a évidemment pas. L’autre question qui me taraude l’esprit, c’est pourquoi elle a quitté son chalet en Floride pour les funérailles de mon père ? Ce n'est assurément pas l'explication. 
- As-tu consulté un avocat ?
- L'embêtant, c’est le fait qu’il ne s’agit pas seulement d’argent, comme elle me l’a précisé, accentuant la voix sur cette partie du discours. Aucune idée de ce que cela signifie, mais assurément quelque chose d'assez important pour justifier la présence de madame Champigny dans le décor.
- Si tu as l’intention d’avoir recours à un juriste, dans mon ancienne vie, j’ai eu à côtoyer deux Robert, chacun œuvrant dans son camp respectif, Lemieux et Demers. Je peux m’organiser pour te les faire rencontrer.
- Ciel ! On revient au temps du FLQ.


Deux magnifiques photos offertes au CRAPAUD par Dominique PERRON.

Entre nostalgie et fantaisie ... (54)

Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, u...