vendredi 3 juillet 2026

Entre nostalgie et fantaisie... (50)



Je me suis longtemps demandé s'il est acceptable pour un poète de créer des mots ? 

Qu'est-ce qu'un mot ? 
Un élément du lexique en tant que signe

Alors, qu'est-ce qu'un signe ? 
Un élément du langage associant un signifiant à un signifié.

L'unique réponse à laquelle je suis parvenu ressemble à ceci : la poésie cherche à dire ce qui, souvent, se cache derrière des réalités imaginaires, fictives, métaphoriques... Déguiser le mode lexical pour découvrir un mode symbolique.

J'aurai vécu plus de dix années au Vietnam sans jamais réussir à m'approprier la langue qu'un enfant de trois ans pratiquait avec une facilité étonnante. Cet enfant pénètre le monde lexical vietnamien qui lui est proposé, car le signifiant s'imbrique au signifié.

Ce qui me permet d'avancer que la poésie serait à l'image de l'apprentissage d'une langue, s'autorisant toutefois une licence inouïe, celle d'attribuer au signifiant le sens qu'elle veut bien, sans tenir compte du signifié.

Tout cela introduit ce poème qui se permet de dénaturer un nom, le convertissant en verbe. À son tour, cet adjectif effronté travesti en un signifié complètement insignifiant.


                                        la cuisine rouge


un long couteau  
t   r   a   n   s   v   e   r   s   a   l   e          la table
sa lame, empreinte digitale ensanglantée
comme une alarme criarde dans un matin sec
goutte par terre


huit capillaires de sang accrochés
à la   q   u    e    u    e     l    e    u     l    e   u
dégoulinent
formant un imparfait losange
au milieu de la cuisine


une après l’autre, au goulot d’une invisible pipette,
les cellules oppressées  s’étirent  s’écrasent
f    l    a    q    u    e    m    e    n    t
noyées dans un bruit d’étang rouge
marais asséché sur le sol astiqué de la cuisine

                    ( objects in mirror are closer than they appear )

trois cheminées par la fenêtre entrevues
injectent au ventre du ciel des brumes grises
que  c   h   a   r   b   o   n   n   e   n   t    les nuages
fleurs séchées fanent dans l’amphore craquée
tristes souvenirs de leurs rêves acidulés


au cendrier des bouteilles renversées
fume un tabac autochtone 
on fermera le portail aux clôtures muettes

là, bêtement immobilisé dans sa course folle
l’infini aveugle se retrouvra

les entaches de sang s’embrouillent de moments lucides
le couteau aura transpercé les nucléaires retombées
retenus, les jaillissements régurgitent des miettes de pain

des échappées d’anges aux paroles noircies
se    p   é   n   i   t   e   n   c   e   r   o   n   t   le cœur


mille graillons verglacés, égratignés jusqu’à la moelle,
plaquent dans leur inerte envergure 
ces horreurs sacrifiées sur des autels de marbre
les veines bleuies   r   o   s   a   c   e   n   t   
inégalement mêlées à d’écarlates débris
chahutant derrière des enterrements de soleil


                    ( objects in mirror are closer than they appear )

un verre d’acide  b  o   u   s   s   o   l   e   
l’humidité rouge
de la table-cuisine-couteau 
remplie des morceaux du casse-tête 3d


les trous de pluie avalent l’eau des icebergs
les bateaux naufragés  traversent la cuisine inondée
et des heures inquiètes rongent la mer

on enjambe le couteau 
qui pue la viande tranchée
on la servira froide 
dans des assiettes plombées
par la fenêtre complice
la circonstancielle douleur se ronge les sangs


                    ( objects in mirror are closer than they appear )

une cuisine devenue couteau
une fenêtre rougie de sang
à mille lieux du centre périphérique
où l’essentiel se joue 
sur des objets dans le miroir devenus des apparences


6 juin 2007




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