vendredi 21 novembre 2025
Projet entre nostalgie et fantaisie... (33)
jeudi 20 novembre 2025
Si Nathan avait su... (Partie 2) - 21 - revu et corrigé
La mort du père de Herman Delage, conjugué au retour de Monsieur Champigny, marqua de façon différente ce mois de mai, bousculant le village des Saints-Innocents. Le médecin qui suivait régulièrement le propriétaire du Steinberg, ne put qu’associer son décès à l’accumulation d’effets secondaires résultant des nombreuses commotions cérébrales dont il fut victime lors de la sauvage agression qui, deux ans auparavant, l’avait fortement ralenti dans ses activités.
Comme il se doit, les babillages tournaient autour de la présence ou non aux funérailles, de son agresseur trop facilement exonéré, selon ce qu’on entendait, n’ayant eu pour conséquence qu’un court séjour dans un centre pour adolescents présentant des troubles du comportement sans avoir été juridiquement déclarés délinquants.
La cérémonie funéraire a lieu ce samedi 15 mai, présidée par le nouveau curé de la paroisse, un jeune abbé que la nature n’a pas gâté physiquement. De petite taille, obèse, bègue fonctionnel, Monsieur le curé Langevin a énormément de difficultés à s’intégrer aux paroissiens qui lui reprochent d’être originaire de la grande ville. Ses sermons, en plus d’être interminables en raison de son défaut d’élocution, leur semblent incompréhensibles à cause du choix d'exemples plutôt obscurs dont ils sont farcis. Aucun marguillier n’a accepté jusqu’à maintenant la fastidieuse tâche de lui en faire la remarque.
La tristesse règne dans l’église ensevelie sous un silence glaçant les lieux. La famille a choisi de ne pas avoir recours à la chorale paroissiale, lui préférant le glas des cloches qui débuta une heure avant la cérémonie pour s’arrêter une heure après l’enterrement, le dernier gong mettant fin aux obsèques. Herman avait convaincu le nouveau curé de lui laisser la parole évitant ainsi qu’il ne s’enfarge dans des lieux communs n’ayant aucun rapport avec la vie de son père.
Devant un auditoire soigneux remplissant l’église, le fils rend hommage à son père. Il sera concis.
« Père, voici terminées les souffrances qui vous ont accompagné, nuit et jour, depuis de trop longs mois. Vous nous quittez. Nous vous regrettons déjà. Nous, votre famille, ainsi que tous ceux et toutes celles qui vous ont croisé durant ces quarante années, ensemble et d'une même voix, vous saluent tout comme chacun le faisait dans les locaux du premier supermarché, puis dans l'établissement actuel, la réalisation d’un projet cher à vos ambitions et qui aura permis à notre village de faire un pas vers la modernité. Du matin très tôt à tard le soir, vous arpentiez les allées de ce Steinberg, veillant à ce que rien ne déroge à la qualité du service, des produits et la propreté dont vous étiez le fier défenseur. Vous êtes un homme de service et, avec maman, je vous promets que nous verrons à ce que cette œuvre se poursuive selon les principes sur lesquels vous vous êtes appuyé. »
Ce fut court.
Certains saisirent dans les propos du fils qu'il allait peut-être abandonner ses études universitaires pour se consacrer à la relève.
D’autres notèrent l’absence de musique tout au long de la cérémonie.
On taisait l’absence de la famille Saint-Gelais, tout comme on jalousait, en catimini, le teint bronzé de Monsieur Champigny et celui de son épouse qui, à la surprise générale, était présente aujourd’hui, elle qui ne revient de ses appartements floridiens qu’une semaine ou deux, quelque part en juillet.
Que les familles habitant les deux rangs sans nom soient là, au complet, deux couples assis l’un près de l’autre dans un lieu qui leur est inhabituel et quatre enfants demeurés silencieux tout au long de la liturgie ; personne ne releva les faits, mais tous constatèrent le civisme dont ils firent preuve.
Au cimetière, Abigaelle, absente à l’intérieur de l’église, fut la première à offrir ses condoléances à la famille Delage. Herman lui demanda de bien vouloir se placer à côté de sa mère lors de la descente en terre du cercueil paternel. Ce qui, on s’en doute bien, relança les rumeurs circulant autour d’elle et du grand étudiant en géographie de l’Université de Montréal.
Mais là où toute la paroisse fut choquée, quasi scandalisée, réside dans le fait que personne n’a lancé la traditionnelle invitation au buffet suivant les funérailles.
Un affront impardonnable à la tradition ! Un manque de savoir-vivre évident ! Comme cette famille est chiche !
Ça s’ajoute au fait que le salon mortuaire n’aura été ouvert qu’une seule journée, non trois comme le veut l'usage. On en parlait, mais personne n'exigea d’explications. C’est la bonne vieille Madame Brodeur, soutenue par la vigoureuse postière Angelina, qui mit fin aux commérages, déclarant : « Pas assez c’est comme trop et trop c’est comme pas assez. Personne n’est jamais content. »
* * *
Les Delage vivent dans l’immense appartement situé au-dessus du supermarché. Plusieurs pièces le composent. Le style ne ressemble en rien à ce qui s’est répandu dans le village, depuis les tout débuts de son existence.
À l'origine, quelques maisons éparpillées ça et là autour de champs propices à l’agriculture, puis une bourgade qui devint officiellement un village, une fois érigée l’église ayant reçu le patronyme des Saints-Innocents. Village devenu lieu de retraite pour ces hommes et ces femmes qui consacrèrent leur vie à véritablement défricher la terre, éclaircir la forêt composée surtout d’érables et installer des fermes laitières que les générations suivantes ont reprises en main pour les accroître de manière systématique.
Village composé, au tout début, de quelques familles provenant d’un peu partout dans la province. Elles s'y installèrent de manière à éprouver un sentiment d'appartenance assez fort, constater la fertilité des sols avant d'inviter d’autres clans de leur parenté à les rejoindre ainsi que des amis qui pouvaient eux aussi profiter d'un lopin de terre gratuit offert par le gouvernement du Québec qui mettait tous ses œufs dans le panier de la colonisation.
Et grandit le village. Et rapetissait la forêt. La rivière Croche, on n’y touchait pas, l’eau étant une sorte de symbole de la vie qu’il fallait préserver.
Plus tard, le village prit de l’ampleur, habité surtout par les retraités qui avaient laissé la ferme familiale entre les mains des fils qui assureraient la postérité de la terre.
Graduellement des rangs aboutiront vers le village ; la grande majorité d’entre eux déboucheraient sur d’autres rangs, plus loin, au-delà de la forêt qui dut souffrir de l’abattage de milliers d’érables et de sapins. Deux seuls résistent encore, c’est-à-dire qu’ils aboutissent, en cul-de-sac, du village à la forêt et ne sont toujours pas nommés.
Lorsque René Lévesque établit le courant électrique partout dans la province, le village des Saints-Innocents, déjà alimenté, s'épanouit. Les rangs en bénéficièrent aussi, sauf les deux que l’on connaît. Celui qui abrite la famille autochtone fut branché quelques années plus tard, une fois signée l’entente avec le ministère fédéral régissant la loi des Indiens et ratifiée par la province de Québec, alors la municipalité des Saints-Innocents, imposant ses conditions, reçut l’autorisation d’y construire une maison.
L’autre rang, celui où vit Daniel et sa famille, aura été… disons... hybride, dans le sens que le terrain partant du village vers la forêt, appartenant à une famille anoblie par le seigneur français propriétaire de cet espace, n'était qu'un immense champ. À l’époque, ni cadastre, ni topographie, ni planimétrie, ce lieu sans fantaisie fut concédé à la famille Rousseau qui jamais ne s’y présenta, le remettant finalement entre les mains du notaire du village des Saints-Innocents pour qu’il en dispose de façon honorable. De notaire en notaire, l’espace tomba entre les mains d’un type provenant de la grande ville qui proposa de l’acheter en même temps qu'un autre situé tout au bout de la seule rue du village, maintenant nommée Rue Principale. Il faut dire que la route menant vers la grande ville n'était pas encore dans les plans du ministère des transports du Québec. C’est d’abord là qu’il érigea sa demeure avant de défricher le champ, le mot a tout son sens, permettant une avenue entre le village et le lopin de terre qu’il venait de se procurer pour très peu cher. Quelques mois plus tard, une maison surgit au village et une autre, à l’identique, au bout du rang que le propriétaire achevait, à lui seul, d’aménager pour se rendre à ce qu’il appelait son camp de chasse.
L’architecture de l’époque n’allait pas dans la dentelle, qu’à l’essentiel et encore. C’est un peu pour cette raison que Abigaelle fut surprise lorsqu’elle entre dans cet immense appartement situé au-dessus du marché Steinberg.
dimanche 16 novembre 2025
Lettre codée d'un prisonnier
Cher piéton inconnu,
Je prends tout mon courage pour t'écrire du fond de ma cellule surchauffée de la prison commune de Saïgon, section de ceuzes qui ont chié sur les lois communisses.
Fa ben chô!
Je manque d'air conditionné et ma condition à l'air pas mal conditionnée au bon vouloir de mes bourreaux qui s'amusent à me crier des noms... J'm'en kriss, je comprends pas…
La fouille à laquelle j'ai dû "librement" me soumettre lors de mon arrivée n'a pas été de tout repos... Une chance, mes bobettes étaient propettes... pas question d'avoir honte icitte ! Faut surtout demeurer digne en toute circonstance.
Ma cellule, la 00-88-0-8 - non non cé pas le numéro de ma carte de crédit avec pas de points au boutte d'la ligne - doit certainement faire 2 mètres carrés, je l'arpente cé pas trop long, n'ayant rien d'autre à souhaiter que le prochain repas sera différent de ce riz guelluant servi dans une espèce de mangeoire qui a dû servir avant à kekun d'autre. Hop! Une swouigne de braoule pis mange mon cochon. Sans oublier de dire merci à c't'espèce de gardien avec même pas de bananes sué épaules... Y doué être nouveau dans la baraque.
J'ai immédiatement choisi de vivre de nuite... comme ça les journées seront moins longues…
Personne ne viendra me voir dimanche prochain, m'apportant de bien belles oranges vartes. Mais j'm'en kriss, j'aillis les oranges vartes. Seulement de savoir que les autres prisonniers, mes braillards de ouèzins, sortiront de leur cage à poule avec des plumes sans doute aussi reluisantes que celle de ToToTe pour se rendre, boulets aux pieds et face de beu, vers la salle des visites, ça me câlisse un ti cafard... Cafards qui, d'ailleurs, sont mes seuls compagnons solidaires de solitude. Mieux que des rats antéka.
Je passe mes nuites à chercher l'air que j’me mettrai dans face quand j'aurai à affronter le juge saisi de ma côse - si jamais elle réussit à franchir le dédale des délais délirants des détectives disciplinés, délétères et diaboliques.
Ça remplit mes pensées, mais y'm reste assez de temps pour souffrir dans un silence exemplaire et me remémorer les doux moments de liberté chèrement acquise au fil du temps.
Parlant de temps... Combien de semaines, de mois, d'années ajouteront-ils à l'affront que je subis maintenant ? Pôvre petit moa qui voulait juste dire toute mon affection au peuple vietnamien.
Lors de mon premier interrogatoire, craignant la menace de la torture, j'ai déballé mon sac dans un anglais châtié. Je voyais dans le regard du type qui suait à grosses gouttes derrière le bureau - mais pas autant que moa - que tout ça lui passait par-dessus son casse vert kaki. Il écrivait - j'sais pas trop quoi - sur une feuille tirée d'une grande liasse de feuilles 8 et 1 /2 par 14, des mots qui devraient servir, sans doute, à prouver ma culpabilité et réclamer comme un genre de peine capitale avec exécution immédiate.
J'te parle de cet interrogatoire, mais il y en a eu ben d'autres... plus corsés, si cela puisse être possible.
Nous sommes dimanche.. Je suis ici depuis il y a deux vendredis... donc plus de 15 jours que je végète comme un fruit défendu ne sachant pas mûrir... Sais pas encore quand on m'ordonnera de porter le costume de prisonnier dont j'aillis la couleur, une sorte de vert élimé tirant sur le lime verdâtre qui sera certainement beaucoup trop petit puisqu'il fit parfa pour le vietnamien criminel moyen.
3 interrogatoires par jour que je résumerais de cette manière : 1iere catégorie, me rappeler mon arrivée dans un ben bô camion à salade qui laissa pantois mes ouèzins immédiats, et reprise en notes de mes identifiants - on veut sans doute vérifier si je suis toujours le même homme ; 2ième catégorie, celles du matin, l'épreuve de la langue, ça veut dire qu'un habit vert kaki avec ou pas de bananes me pose, en vietnamien, des questions que je commence pas mal à reconnaître sans en comprendre toujours le sens et comme je ne réponds pas ou simplement répète ne pas m'exprimer dans sa langue, mon attitude non collaboratrice doit certainement être vue comme un affront à l'autorité, un manque évident d'intelligence pratique ou encore une défiance au système pénitenciaire ; la 3ième catégorie, la plus pénible, celle qui me joue sur les nerfs comme s'il s'agissait du supplice de la goutte d'eau s'effouèrant en plein milieu du front à chaque 10 secondes, me laisser poireauter à la porte du bureau d'interrogatoire, debout au bout d'un couloir où la température bat tous les records de chaleur au monde... Je
Ça s'arrête là. J'ai beau consulter le journal officiel de Saïgon, rien ne relate ce cas. J'en déduis qu'il s'agit d'une lettre jetée par la fenêtre de la prison commune cherchant à rejoindre la mer.
vendredi 14 novembre 2025
Si Nathan avait su... (Partie 2) -20- revu et corrigé
Daniel croyait pouvoir s’en sortir seul, mais en raison de sa décision de varier davantage ses cultures, il s’est vu obligé d’avoir recours à une aide intermittente. C’est vers Don qu’il se retourna, tout comme le garde-forestier, débordé lors de la saison des entailles de ses érables le fit, en mars dernier.
Les deux hommes devenus d’inséparables comparses développent une complicité qui, on l’imagine bien, offre aux villageois l’occasion d’y aller de quelques commentaires disgracieux. À titre d’exemple, lorsqu’ils se présentèrent à l’hôtel de ville pour enregistrer la naissance de leurs nouveaux-nés au registre civil, sans la mère des enfants, toutes les deux retenues à la maison, mais accompagnés par Benjamin d’un côté et Chelle de l’autre, afin qu’ils agissent à titre de répondants - pas question de leur octroyer le pseudonyme de parrain et marraine - les deux bébés demeurèrent silencieux alors que déjà, à l’extérieur, on se moquait du prénom Nathanaël, ne l’ayant jamais entendu avant ce jour ; on commentait l’absence des femmes comme une façon de les isoler encore plus ; deux enfants de 6 ans, un parrain et l’autre marraine, eh bien c’était on ne peut plus ridicule.
L’amitié liant ces deux bonshommes leur permettait d’abord de beaucoup apprendre sur les occupations de chacun, ainsi que sur leur nouvelle manière de vivre. À un certain moment donné, ils laissèrent tomber, volontairement pour Daniel, accidentellement pour Don, le style de vie qu’avaient dessiné leurs parents.
Il est sans doute possible pour des exclus d’une société - qu’elle soit nombreuse ou petite - d’avoir à choisir entre se ranger auprès d’elle et ses valeurs, ou davantage s’imprégner de ce qu’ils croient les définir et, sans définitivement s’exiler, installer des distances, un peu comme s’ils souhaitaient protéger les anticorps qu’un certain éloignement avait installé en eux.
Chez Daniel, c’est autour de l’immobilisme de son père, sa volonté conservatrice, la qualifiant même de rétrograde, qu’un jour, sans avertissement, il prit son baluchon, se mit en route vers la grande ville, y rencontra Jésabelle qui ne supportait plus de n’être qu’une fille au destin déjà tracé devant elle, et cela, par sa famille à laquelle elle devait religieusement se plier. Réunis, ils vivent de manière désinvolte laissant fermée la porte de la culpabilité.
Don, extirpé en bas âge de sa terre natale, confronté à des parents atypiques, l’un souhaitant reprendre en main sa vie en dehors des influences qui depuis sa toute jeunesse l’assujettissaient, l'obligeant à ne devenir qu’un reproducteur, qu’un pourvoyeur et une mère qui s’était investi d’une mission, celle de salvatrice de la nation ojibwée, puis, avec le temps, devenue une intégriste radicale.
Pour Daniel, ce fut à l’extérieur du noyau familial, loin de son milieu social qu’il a été baptisé aux convictions d’une nouvelle culture, persuadé toutefois qu’une fois imbibé de celle-ci il reviendrait dans son patelin, là où se développent ses racines, et y vivre ses croyances.
Pour Don, c’est dans le pragmatisme qu’il aura développé cette intelligence à bien cerner le présent, à préparer l’avenir autant pour lui que pour cette communauté maintenant réduite autour de sa femme et ses filles. Il croit fermement qu’on peut très bien être soi-même, complètement, tout en participant à une organisation différente.
Leur rencontre se démarque par le fait que tous deux sont des exclus, relégués au fond de rangs parallèles que même le cadastre du village des Saint-Innocents ne reconnaît pas, qu’ils développent un style de paternité semblable en rien à celui en vigueur qui caractérise l’homme des années '70. Leur sensibilité masculine transparaît lorsque, parlant de Jésabelle, de Aanzhanie, de leurs enfants, de la structure familiale, mais surtout du regard qu’ils portent sur le présent à améliorer - ils savent qu’il pourra se modifier si seulement chacun se transforme lui-même - et que les gestes posés aujourd’hui peuvent induire un avenir divergent.
Rapidement, Daniel et Don arrivèrent à la même conclusion, à savoir que leurs deux aînés partageant le même bus scolaire, la même classe du pré-scolaire, évoluent de manière magistrale, soutenus par une enseignante de très grande qualité. Abigaëlle est, et tous les deux se le répètent dans des mots presque identiques, une personne importante pour leur évolution. Tous les exemples qu’ils s'impartissent, vont dans le même sens : cette enseignante marque leur enfant de manière intangible.
Daniel, lui qui a l’oreille sensible aux rumeurs circulant dans le village, et Don, réceptif aux sentiments, intuitif au point de découvrir ce qui se cache dans l’âme des gens, se plaisent à échanger leurs informations sur des sujets qui, de près ou de loin, touchent leur famille.
- Tu sais, Don, ce Benoît Saint-Gelais que tu as rencontré, traîne une mauvaise réputation depuis qu’il est jeune. Qu’il ait inventé cette histoire de dette, lui ressemble beaucoup. Par chance, sa sœur, Mademoiselle la directrice de l’école, a toujours réussi à le couvrir, lui évitant une foule de problèmes.
- Il a le mensonge rapide, la menace facile. Il a également eu Monsieur le curé, décédé cet hiver, comme protecteur.
- J'ignorais ce détail, mais je suis certain que Herman en sait plus que moi. D'ailleurs, j'ai très peu d'intérêt pour les choses d'église. Mais qu’est-ce-que tu me disais au sujet de Abigaelle ?
- C’est le grand Herman qui m’a dit craindre qu’elle pourrait être une victime de ce Benoît.
- Çà c’est du sérieux. Elle n’a pas besoin de cela, les problèmes actuels de sa maison lui suffisent.
- Problèmes ?
- Là où elle demeure, tout juste face à l’école primaire, eh bien cette maison a été bâtie en même temps, ou presque, que celle où je suis. Même propriétaire en tout cas. Je ne sais pas pour quelle raison il l’a construite à l’identique, mais elle lui servait de résidence secondaire et l’habitait durant la saison de la chasse. Pour s’y rendre, il lui a fallu ouvrir un chemin, celui de mon rang. On l'a ainsi nommé, tu vas rire, à l’époque de Maurice Duplessis, le premier ministre de la province de Québec qui traînait une réputation de voleur d’élections. Deux maisons, deux votes, même si elles avaient le même propriétaire.
- Vous avez de drôles de règles.
- Je pourrais t’en énumérer des centaines d’autres. Mais la première maison, celle de Abigaelle maintenant, a été vide depuis que son propriétaire a disparu sans avertissement. La mienne aussi, par la même occasion. Il aura fallu que mon père insiste pour que nous puissions l’acheter à la famille du président de la commission scolaire, la rénover et maintenant l’habiter. Semble-t-il que celle du village, je ne sais trop comment l’exprimer, serait… comme hantée.
- Maison hantée et Abigaelle y vit ?
- Elle n’est pas superstitieuse, mais elle dit que des odeurs pas possibles se dégagent de la cave. Le mari de la secrétaire d’école, tu sais le gros Gérard, s’en serait occupé, mais là il donne sa langue aux chats. Ils attendent le retour de Floride du propriétaire, Monsieur Champigny pour investiguer davantage.
- Quelle affaire !
- C’est loin d’être tout, si tu veux mon avis, dit Daniel d'un air dubitatif.
Pichenottant leurs mégots de cigarette au loin, les deux hommes reviennent aux semailles.
mercredi 12 novembre 2025
Projet entre nostalgie et fantaisie... (32)
mardi 11 novembre 2025
Quelques pages d'un cahier de lecture
Il (Juvenal Urbino) était encore trop jeune pour savoir que la mémoire du cœur efface les mauvais souvenirs et embellit les bons, et que c’est grâce à cet artifice que l’on parvient à accepter le passé.
LES GENS
Ce qu’il y a de plus fondamental chez l’homme, c’est la solitude, mais chacun, en se forgeant des habitudes, ou en se forçant à vivre avec autrui, peut tenter de s’y soustraire.
QUATRE ROMANS NOIRS
LA TRISTESSE DES ANGES
Nous mourons si nous n’écoutons pas ce qu’enseigne l’expérience, mais nous moisissons si nous y prêtons trop d’attention.
L’OMBRE DE CE QUE NOUS AVONS ÉTÉ
Je me bats pour ne pas oublier que je suis un homme libre… La liberté est un état de grâce et on est libre que pendant qu’on lutte pour elle.
UN AMERICAIN BIEN TRANQUILLE
Un homme devient digne de confiance quand on a confiance en lui.
LE PORTAIL
At oy té! * une locution propre à toutes les langues de l’Indochine; l’expression d’une philosophie de la fatalité, une manière d’aider à accepter l’inévitable, de consentir à son destin.
ENFANCE et ADOLESCENCE
L’IMMORALISTE
L’HOMME QUI M’AIMAIT TOUT BAS
lundi 10 novembre 2025
Si Nathan avait su... (Partie 2) -19 - revu et corrigé
Le père de Chelle se donnait encore du temps à la suite de l’arrivée de Gabrielle, sa deuxième fille, pour accompagner Aanzhanie toujours en couches et particulièrement occupée par un bébé qui exigeait beaucoup. Elle aurait souhaité que Jésabelle vienne la visiter, mais comme elle-même se relevait de l’accouchement de Nathanaël, les nouvelles et les informations transitaient par Benjamin et Chelle, que ce soit dans le bus scolaire ou à mi-chemin dans le boisé entre les deux maisons.
- Tu en as mis du temps avant de me revenir ?
- Ce que je fais de mon temps ne te regarde pas.
- Ce qui me regarde, c’est la dette de ton frère. Delage t’en a parlé.
- De bien d’autres choses, aussi, qui m’ont incité à fouiller un peu plus loin que cette histoire d’argent.
- T’as pas affaire à ça, seulement me remettre mon dû. Point final.
Benoît recula de quelques pas, plissa les yeux, ces yeux qui crèvent de méchanceté, aussi dangereux qu’une arme, à l’exception d’un arc tendu. Dans sa tête voyagent mille et une images que le lieu lui rappelle, alors que la présence d’un autre autochtone, plus déterminé que le premier avec lequel il eut affaire, l’obligera à mieux braquer ses coups.
La rivière laissait chuchoter son clapotis, elle qui avait risqué de déborder au tout début du printemps. En ce début de soirée, elle semblait avoir oublié les inquiétants craquements de glace qui la torturèrent pour retrouver son calme. L’atmosphère installait entre deux hommes distants de quelques mètres, une mise en scène surréaliste.
Quel sujet allait aborder Don, sachant très bien que le frère de la directrice de l’école primaire n’avait pour but que de lui faire cracher de l’argent ? Mais ce qu’il allait lui apprendre à l’instant le fustigerait, le placerait, à tout le moins, dans une position inconfortable. L’information ne s'est pas encore ébruitée à l’effet que la compagnie de téléphone Bell avait branché les deux clients des rangs sans entretien toute l’année durant, de sorte que depuis quelques jours la maison de Don, ainsi que celle de Daniel, avait accès à une ligne téléphonique. Privée, en plus.
- J’ai parlé à Gord.
- Il est venu ici ?
- Par téléphone. C’est commode le téléphone.
- Mais…
- Mais oui, les sauvages et les rejets ont maintenant droit à la communication comme tous les villageois des Saints-Innocents.
- Ton frère est un menteur, il t’a certainement dit que…
- Ce qu’il m’a dit demeure entre lui et moi, mais pour ce qui est de toi, je réalise que le menteur n’est pas celui que tu nommes..
- Écoute-moi bien le sauvage…
- Mon nom est Don.
- … tu vas me remettre les 100 piastres qu’il me doit…
- Sinon ?
- … tu verras ce qui va t’arriver.
L’échange s’envenimait. Don avait frappé au bon endroit, au bon moment. Benoît baissait les yeux. Fit deux pas d’un côté, puis de l’autre, à la recherche d’un angle d’attaque lui permettant de prendre le dessus. Il crut bon jouer la comédie, espérant amadouer le garde-forestier, les pieds bien plantés au sol, nullement impressionné par ses menaces.
- C’est pas moi ni ton frère qui avons tué le curé.
- Pourquoi me parles-tu de Monsieur le curé?
- Tu as dit que tu savais d’autres choses.
- Oui, Herman Delage m’a renseigné sur certaines situations dans lesquelles tu pourrais être impliqué. L’agression contre son père, en premier lieu.
- Le père Delage devait m’employer chez Steinberg, mais il a changé d’idée à la dernière minute. Ça m’a choqué.
- Au point de lui servir une raclée.
- Il exagère le vieux. Deux taloches derrière la tête ça fait pas mourir personne.
- Mais une bonne raclée le pourrait. À coups de barre de fer, en plus. Dans son magasin. La caisse vidée de plus de 300$. Il doit être traité pour plusieurs commotions cérébrales. Chanceux qu’il n’ait pas porté plainte, tu as sans aucun doute un bon protecteur quelque part.
- On n’avait pas de preuves contre moi. C’est tout. Mais je peux te dire que mon peut-être protecteur n’est plus de ce monde. Son cœur a lâché dans le cimetière, sans doute de peur lorsqu’il a aperçu l’ours. Le vieux curé… Le vieux curé, c’est vrai qu’il m’a sorti de quelques fâcheuses affaires, mais il a été bien payé pour ça. Delage t’a sans doute raconté toute l’histoire.
- Ne devait-il pas te proposer de partir vers la Manicouagan ? Pas très emballant pour un paresseux tel que toi.
L’étendue des informations que possédait Don ramena Benoît à une réalité qui semblait maintenant le rejoindre, mais Don ne voulait pas que l’histoire du curé racontée par Herman Delage revienne à ses oreilles. Il établissait certains liens entre cet événement et ceux que Gord, son frère, plongé dans le dossier des pensionnats, de ces jeunes enfants autochtones enlevés à leur famille, internés - le mot est juste - dans des institutions majoritairement catholiques, afin, semble-t-il, de les éduquer, dossier qu’il forait accompagné du grand étudiant en géographie de l’Université de Montréal, lui faisant découvrir des horreurs dont personne ne souhaitait entendre parler, encore moins en parler.
Ce qui se passait dans l’église du village des Saints-Innocents, dans la sacristie, devant le maître-autel, dont Gord avait été l’unique témoin oculaire, occasionna chez les deux frères ojis-cris un choc davantage culturel qu’un scandale. Les mœurs, ça s’installe, on ne sait trop comment et d’où cela provient, on ne s’en soucie guère d’ailleurs, mais ça se perpétue pour devenir une pratique liée à la tradition. Il est possible que dans des sociétés peu nombreuses, isolées, là où les rôles sociaux sont à peu près définis et qu’un certain atavisme règne, on en arrive à se dire que la transmission des us et coutumes, eh bien c’est ainsi, on n’a pas à les remettre en doute ou à les modifier.
La relation entre le curé et Benoît ne l’intéressait aucunement, toutefois la violence qu’il dirigea contre le propriétaire du supermarché du village, cela l’incitait à plus d’attention. En usait-il contre les animaux de la forêt ? Contre ses parents ? Sa sœur ? Lui qui a la menace facile, fait-il régner un régime de terreur dans son environnement à tel point qu’il se met à l’abri de toutes les représailles possibles ?
Herman avait ouvert une autre porte devant Don qui le rendit perplexe, l’amenait à tout le moins à demeurer vigilant : Abigaelle pourrait être une cible pour le chauffeur de la camionnette bleue. Pour quelle raison ? Aucune idée.
Don dévisageait un jeune homme dont la vie ne ressemblait en aucun point à tout ce qui se vit dans le village des Saints-Innocents. Rien dans ce visage ne lui permettait de prévoir la suite des choses.
- On n’a pas fini de se croiser, garde-forestier de mes deux.
Benoît déguerpit à la vitesse d’un coyote sentant venir un mouvement inhabituel.
Entre nostalgie et fantaisie ... (54)
Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, u...
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Ce texte date du 23 décembre 2005, au tout début de la création du blogue LE CRAPAUD GÉANT DE FORILLON . Les premiers billets avaient pour ...
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lundi 30 juin 2008 SAUT: 217 Le SAUT :217 est offert à mon frère Pierre qui célèbre aujourd’hui ses 60 ans. Nous avons signalé l’événement l...











