vendredi 9 mai 2025

Si Nathan avait su... (28) Revu et corrigé

 

          



À peine un clin d’oeil... une baisse rapide de voltage... l’interruption momentanée de toute activité à l’intérieur du supermarché… L’espace infinitésimal entre se reconnaître ou faire semblant que ce qui nous arrive est de l’ordre de l’impossible, du hasard peut-être… L’échange soudain de deux regards replaçant sur une ligne continue des réminiscences que chacun tente de recadrer afin de trouver les bons mots, l’une pour répondre à la salutation, l’autre, fils des propriétaires du Steinberg, rue Principale, municipalité des Saints-Innocents, pour  confirmer l’apparition qu’il vient d’avoir.
 
- Bonjour… Nous nous connaissons ? demande Abigaelle s’autorisant à dévisager le grand jeune homme debout devant elle.
- Je suis Herman Delage. C’est bien toi Abigaelle Thompson ?
- Tout à fait, mais je suis désolée de ne pas bien te replacer.
- Prends le temps de faire tes courses et nous pourrons jaser à l’extérieur, même s’il pleut un peu.
- En fait, c’est sur recommandation de la maîtresse de poste que je me présente ici. Elle m’a conseillé de m’adresser à un certain grand jeune homme travaillant au supermarché car il pourrait me fournir une carte topographique de la région. Je compte m’en servir pour un peu défricher la forêt.
- Défricher ?
-Je m’exprime mal, ça serait plutôt pour apprivoiser la forêt puisque je suis nouvellement arrivée et ne connais pas la toponymie des bois environnants. On vient tout juste de délivrer mon permis de chasse et j'ai besoin d'une carte récente pour bien m'orienter.
 
La conversation semblait permettre à Herman de recadrer des situations communes alors que chez l’éducatrice ça ne semblait pas aussi évident.  Il lui dit qu’elle avait été bien renseignée, qu’effectivement il peut répondre à sa demande.
 
- Attends-moi dehors, je reviens tout de suite avec ce dont tu as besoin, et dans un mouvement de talons aussi rapides que sa façon de parler, il laissa Abigaelle pantelante devant le comptoir devenu libre. La caissière s’adressa à elle d’une voix chevrotante :      Vous vous connaissez à ce que je vois, sans doute des collègues de l’université. Notre fils achève une maîtrise en géographie. Ce n’est pas parce qu’il est mon garçon, mais tout le monde le reconnaît, il est doué. D’ailleurs, Madame Saint-Gelais l’avait remarqué  lorsqu’elle est devenue la directrice de l’école primaire, elle l’a toujours poussé à travailler fort et une fois accepté à l’université je crois qu’elle était aussi heureuse que nous, ses parents.
 
Dans l'esprit de la jeune éducatrice, lentement, une hypothèse prenait forme : ils s’étaient sans doute croisés dans les corridors de l’université de Montréal, peut-être avaient-ils participé à des conférences, d'essentiels complémentaires à leur formation. Pourquoi souhaite-t-il que leur conversation se déroule à l’extérieur ? Sous la pluie en plus. Écoutant d’une oreille distraite les propos de cette maman dont la fierté ne faisait aucun doute à son esprit, elle portait son regard vers les allées du supermarché attendant le retour du grand jeune homme porteur d’une carte topographique.
 
Angelina, la postière, a raison lorsqu’elle étiquette le fils des propriétaires du Steinberg de «grand jeune homme», il dépasse par quelques pouces les six pieds. Sa longue chevelure d’un noir d’encre encadre un visage aussi blême que le brouillard ; le contraste est frappant. La jeune éducatrice n'arrive toujours pas à lui trouver une place dans sa mémoire. Une tête comme celle-là, impossible à oublier, il me semble, se dit-elle alors que d’un pas vigoureux, Herman, une carte à la main, lui désigne la porte menant sur l’extérieur.
 
Il pleut timidement dans cette fin d'avant-midi où la grisaille s'étend de plus en plus. 
 
Herman prit la parole.
 
 - Je comprends très bien pourquoi tu ne me replaces pas. En 1969, j’avais les cheveux ras sur la tête et peut-être encore quelques boutons d’acné au visage. Arrivé à l’université, seul de mon patelin, dans une grande ville en pleine ébullition, je me suis mis à la recherche d'occasions de socialiser un peu. C’est là que j’ai infiltré un groupe qui défendait les idées du FLQ*, moi qui n’avait aucune idée comment marche la politique. Tu t’en souviens ? Nous étions divisés en cellules, tout comme le FLQ. Toi, parmi les plus engagés, les mieux informés et je dirais les plus radicaux ; moi, dans une cellule qui ne comptait que des nouveaux venus, des non-initiés ayant tout à apprendre sur le mouvement. Inscrit à la faculté des Sciences, toi tu étais à celle de l’Éducation, à la dernière année de ta maîtrise. J’épiais tous tes mouvements, surtout les livres que tu transportais dans tes bras. C’est à ce moment-là que je me suis mis à lire la revue Parti-Pris dont je t’avoue les articles dépassaient souvent ma compréhension. Les influences qui me parvenaient de nos réunions, de nos échanges m'incitèrent à laisser les sciences au profit de la géographie, mais toujours je m’interrogeais sur les activités de votre cellule, la mienne étant, si je peux dire, réservée aux amateurs. On nous donnait des textes à lire puis on avait des examens. Ça m’ennuyait souverainement. Par contre, j’adorais m’informer sur les actions menées par le mouvement avant que les groupes Lanctôt et Rose entrent en scène. On peut dire que j’étais, à cette époque, un grand adolescent épris d’aventures, que les bombes, les vols de banque, le camp militaire de La Macaza, Vallières et Gagnon faisant le pied de grue devant le siège social de l’ONU à New York, et j’en passe, tout ça m’excitait beaucoup. Mais ce que je retiens, c’est ta disparition de l’université, pas quand tu as décidé de partir pour l’université Laval à Québec, non, celle qui coïncidait avec les enlèvements de Cross et Laporte, en 1970. La Crise d’Octobre, je la vivais à l’université et toi, Mademoiselle Thompson, tu étais disparue. La règle numéro 1 pour chacune des cellules, comme un serment sur l’honneur, a toujours été de garder le silence sur ce que l’on sait ou avons su. Voilà pourquoi je ne me suis pas informé sur ce qui t’arrivait.
- Tu as parfaitement raison, règle ultime, garder silence. Ce que je continue à respecter.
- Le temps a quand même passé. Je ne peux te cacher qu’au début du mois de mai, au lendemain de la libération de Saïgon, tu étais présente à la manifestation soulignant la fin de la guerre du Vietnam.
- En effet, j’y ai participé, répondit Abigaelle qui cherchait une porte de sortie à cette discussion paraissant l’embêter.

Herman lui offrit une cigarette qu’elle refusa, remarquant que cette marque, Celtique, avait été sa préférée lorsqu’elle fumait. L’odeur particulière du tabac brun résistait à ce vent d’automne accompagnant une pluie douce et persistante. Le grand jeune homme fumait, se taisait, comme s’il laissait mijoter les paroles lancées vers Abigaelle, attendant, peut-être, qu’elle brisera la règle du silence. Un intervalle de quelques instants, plus long que celui qui présida à son arrivée au supermarché. Puis…
 
- Mon père a toujours été amateur de boxe, un fanatique de Cassius Clay. En 1964, lorsque le boxeur change son nom pour devenir Mohamed Ali, cela eut l’effet d’une bombe aussi retentissante que celle qu’il fit éclater en 1967 alors qu’il refusa d’être enrôlé dans l’armée américaine pour se voir affecté au conflit vietnamien. Cela a déclenché un véritable débat aux États-Unis et l'implication de plusieurs jeunes à manifester contre ce conflit qui faisait de sérieux dégâts dans la population civile vietnamienne. Cette implication multiplia les manifestations d'abord dans les universités, puis dans la population en général. À l’époque, en fait entre 1968 et 1970, je présidais un comité de soutien auprès d'étudiants américains en fuite de leur pays pour éviter de participer à la guerre du Vietnam. En collaboration avec l’université de Sherbrooke, Bishop's University et Laval, nous accueillions des étudiants des États-Unis imitant le geste du boxeur, quittant leur pays pour rejoindre principalement le Québec de plus en plus ouvert à les recevoir. Mais mon père abandonna son intérêt pour ce sport, ne cessant de critiquer celui qui fut son idole.
- C’était avant la Crise d’octobre ?
- Je l’ai dit, entre 1968 et 1970. Ce mouvement, très vite, a fait l’objet d’une surveillance rapprochée de la part de la GRC** et tous les membres ont été fichés sauf les quelques prosélytes de l’université McGill faisant bande à part et cela sans trop qu’on sache pourquoi.
 
On dirait que les conversations qui survolent un sujet épineux deviennent rapidement évasives, n’effleurant que la surface des choses même si les participants cherchent, par on ne sait quels subterfuges, à creuser plus profondément. Frôler afin de se frayer un chemin... ouvrir une porte permettant l'entrée d’une éclaircie qui balaierait l’inconfort, les craintes de se retrouver là où on cherche à oublier, à taire... à se taire, à s'oublier.
 
- Finalement, la fichée de la GRC va accepter une cigarette.

 

*         FLQ (Front de Libération du Québec)
**      Gendarmerie Royale du Canada




mercredi 7 mai 2025

Un peu de politique batracienne... (24)

 LE CRAPAUD et les résultats des élections fédérales 2025




LE CRAPAUD s'est donné quelques jours avant de commenter les résultats des élections fédérales canadiennes tenues le 28 avril 2025. 

L'étendue du pays, de l'Atlantique au Pacifique, ses différents fuseaux horaires, tout cela fait que nous recevons les noms des élus à la traîne, d'abord ceux en provenance des Maritimes alors que tous les autres nous parviendrons à la queue leu leu au fil de la soirée qui, ainsi, s'allonge... s'éternise. Ceci provoque un anachronisme. Certains électeurs s'étant déjà prévalu de leur droit de vote connaissent leur député, d'autres peuvent encore se rendre déposer leur bulletin dans les urnes du centre et de l'ouest du Canada.

Si LE CRAPAUD n'avait pas voté par anticipation, il aurait pu connaître les scores des différents partis politiques avant de se rendre au bureau de vote et, à la lumière de ce qui se dessine dans les provinces de l'est, ajuster son choix. Je ne crois pas que cela aurait pu l'influencer et que cette situation puisse avoir un certain effet autre que chez quelques indécis.

Lors du déclenchement de l'élection, LE CRAPAUD prévoyait l'élection d'un gouvernement minoritaire dirigé par le Parti libéral du Canada, puis à quelques jours du vote, il modifiait son pronostic en un gouvernement majoritaire dirigé par le même parti. Une fois encore, il n'a pas bien anticipé le dénouement, on ne peut vraiment pas le classer parmi les oracles omniscients, 

Un gouvernement minoritaire est certainement le meilleur que les citoyens peuvent souhaiter. Vulnérable, sujet à tomber à tout moment, ce type d'administration est invité - parfois obligé - à une certaine flexibilité, à devoir s'ouvrir à des compromis pour survivre. Aussi, et c'est sans doute le plus intéressant, ça oblige chacun des partis représentés à la Chambre des Communes d'Ottawa - ils ne seront que trois (3) à la suite du scrutin - à puiser dans l'essentiel de leur projet politique et le mettre sur la table. C'est ce qui s'est produit avec le dernier gouvernement, celui dirigé par Justin Trudeau, qui transforma en projets de loi certaines idées provenant surtout du NPD qui, semble-t-il, l'aura payé cher le 28 avril dernier, ayant quasi disparu de la scène politique canadienne.

Le Parti libéral et le Parti conservateur, au coude à coude dans les pourcentages du vote 43,76% / 41,31, voient leur nombre d'élus 169 / 143 les priver de la majorité, ce qui, techniquement du moins, remet entre les mains du Bloc québécois avec ses 23 députés, une arme qui pourrait s'avérer dangereuse et à l'occasion, décisive. Il ne faut pas oublier que la durée de vie d'un gouvernement minoritaire dépasse rarement les dix-huit (18) mois.

Si on regarde du côté des surprises issues de ces élections, LE CRAPAUD en note trois (3) : un) la défaite de Pierre Poilièvre dans son comté, laissant le Parti conservateur sans chef ; deux) la défaite du chef du Parti NPD Jagmeet Singh, suivie de sa démission ; trois) la redoutable efficacité des sondages qui ont presque obtenus une note parfaite.

La question de l'urne ? Certains ironistes la nomme autrement : question pour les cruches... Elle aurait été, cette fois-ci, la suivante : lequel parmi les chefs politiques en lice sera le plus apte à affronter le «p»étasunien ? Il semble que la réponse soit plutôt ambigüe si on examine les pourcentages obtenus par les deux favoris ainsi que résultat final. Dans les faits, on ne pouvait s'attendre à ce que le NPD, le Bloc québécois et le Parti Vert se retrouvent dans la course, ne restait alors que les chefs des deux partis qui depuis des siècles survivent à l'histoire, soit monsieur Carney et monsieur Poilièvre. Minoritairement, la population a jeté son dévolu sur l'ancien directeur de la Banque du Canada puis de la Banque d'Angleterre qui revient tout juste de Washington, d'une rencontre à la Maison Blanche avec le «p»étatsunien qui, contrairement à son habitude, a encensé le nouveau Premier Ministre canadien sans presque jamais lui laisser le droit de parole, roucoulant à son oreille des mots gentils et pour éviter de l'affubler du titre de «gouverneur du futur 51e état étatsunien» l'appelait par son prénom. C'est sans doute là que monsieur Carney aura «mark»é des points.

La suite des choses ? Difficile à prévoir mais il semble bien que les affaires partisanes boufferont une grande partie du temps des libéraux - apprendre à diriger un nouveau gouvernement minoritaire sous la direction d'un néophyte ; des conservateurs également, devant régler la situation d'un parti sans chef de l'opposition officielle et gérer le fait que plusieurs langues se délient à la suite des résultats ne les ayant pas favorisés malgré que depuis plus d'un an ils semblaient assurés de la victoire trônant dans les sondages de façon non équivoque.

Pour le NPD, c'est l'heure d'ouvrir la discussion sur les grandes questions fondamentales autant pour le parti que leur manière de reprendre du poil de la bête.

Le Bloc québécois reçoit une patae chaude et ça ne sera pas du bonbon tous les jours, surtout s'il se retrouve plus d'une fois devant le dilemme : devoir sauver le gouvernement ou le laisser s'écraser, provoquant un retour aux urnes, une activité pas très populaire auprès de la population. Il ne faut pas oublier que s'installe une certaine froideur dans ses relations avec le Parti Québécois, son grand frère.

Le Parti Vert n'a qu'une seule représentante au Parlement, son co-chef que LE CRAPAUD a découvert lors de ses entrevues, lui aussi vient de quitter la direction.

Ce qui s'en vient m'apparaît intéressant et je ne serais absolument pas surpris de voir disparaître de l'écran politique fédéral le parti de Maxime Bernier qui ne fait plus du sur-place mais se pulvérise faute de combattants. Une autre surprise et celle-ci me semble de taille : la résurgence du Parti 51 qui revendiquera l'annexion du Canada aux USA tout comme il le fit lors des élections québécoises de 1989, 2018 et 2022 sans résultats notables.

Si tout va comme prévu, le prochain billet portant sur la politique vue à travers la lunette du CRAPAUD, eh bien sera en octobre 2026...




dimanche 4 mai 2025

Hữu Ngọc R.I.P.


Hữu Ngọc    
 R.I.P.


 


2 jours après la commémoration du 50ième anniversaire de la Réunification du Vietnam et fin de la guerre, le 30 avril 1975, au lendemain de la Fête des travailleurs, le 1er mai, s’ajoute dans le grand livre de l’histoire vietnamienne, le 2 mai 2025, le nom qui désormais demeurera gravé dans la mémoire collective, celui de monsieur Hữu Ngọc , décédé à l’âge de 107 ans.
 
Considéré comme un des plus grands chercheurs spécialisé dans la culture vietnamienne, lui que l’on surnomme et que l’on surnommera toujours «le passeur de cultures», auteur de À LA DÉCOUVERTE DE LA CULTURE VIETNAMIENNE (publié aux éditions The Gioi), une œuvre gigantesque, autant que lui, indispensable à qui cherche véritablement à connaître et comprendre ce peuple dont il aura servi la cause de liberté et d’indépendance comme traducteur, enseignant, journaliste.
 
Raconter une vie qu’il a consacrée à la culture exigerait des pages et des pages, qu’il me soit permis plutôt de lui rendre hommage à partir de mon expérience personnelle auprès de lui. À chacun de mes voyages à Hanoï, il acceptait de me recevoir une fois que mon très grand ami Pham Tran Long m’est introduit à lui. Parfois s’ajoutait à nos rencontres l’ami Romain Kim (Benoît) qui aura été les yeux de Hữu Ngọc pendant plusieurs mois. Merci à vous deux de m’avoir périodiquement informé sur son état de santé.
 
Nos échanges se sont toujours tenues en français, une langue qu’il maîtrisait à la perfection, qu’il affectionnait particulièrement. D’ailleurs, je ne peux oublier qu’il me demandait souvent la raison pour laquelle j’avais choisi un titre vietnamien à mon roman écrit en français (DEP) et qu'il trouvait ma réponse pour le moins cocasse.
 
Monsieur Hữu Ngọc possédait une mémoire fantastique, y puisant à l’occasion des faits inédits qu’un historien aurait trouvés savoureux. Jamais la langue de bois entre nous, mais continuellement teintées de nuances qu’il expliquait par la culture de chaque époque. Rarement - moi si curieux - il n’abordait la personnalité de son ami Ho Chi Minh à qui il servit d’interprète (en allemand surtout), déjà conscient, je crois, de l’essentielle importance de cet homme dans le destin du pays dont il n’arrivait pas à concevoir qu’il puisse demeurer coupé en deux.


 


J’ai en mémoire cette journée complète avec lui et sa famille réunie, alors qu’il m’invita à partager le repas à ses côtés, racontant avec une délicatesse qui le caractérisait si bien l’importance du partage de la nourriture, mais surtout l’origine de cette habitude toujours présente chez les Vietnamiens, celle de s’informer auprès de leurs invités s'ils ont mangé. Mon ami photographe qui m’accompagnait à cette occasion, installé tout juste face à lui, le regardait - je ne peux oublier cette image - avec tellement de respect, un peu comme si toute l’histoire de son pays y était imprégnée. Ceci transparaît parfaitement bien dans la photo de famille qu’il prit à cette occasion.
 
De ces rencontres, à la fois uniques et si profondément humaines, je retiens la douceur de sa voix, cette façon si délicate de me prendre la main, me rappelant de lui parler tout près de l'oreille gauche, la meilleure disait-il, répétant «vous savez petit frère, les hommes ne peuvent vivre que s’ils ancrent leur avenir dans les chemins de leurs ancêtres…».
 
Une autre, celle-là particulièrement émouvante. Sa très chère épouse venait de le quitter. Il m’invita dans une pièce où se trouve l’autel des ancêtres, leurs photos dont celle de madame. Silencieux tous les deux devant cette image d’une femme au regard profond, il me prit par la main. La serra. Il venait de dire tout son amour avec cette retenue caractéristique du Vietnamien.


 


Monsieur Hữu Ngọc, vous auriez eu 107 ans le 22 décembre prochain, maintenant vous être immortel.


Madame Hữu Ngọc






samedi 3 mai 2025

1151e billet

 



La pluie dépose sa fatigue



 Il y a la pluie qui vient
                                            on la sent, ne la voit pas bien
 
Ici, on l’attend tant et tant
                                            là, on la craint à tout crin
 
La pluie barbouille les décors
                                            les sentiments, elle les décolore
 
Au bras d’un homme sans parapluie  
                                             languit  une femme issue de la nuit

Ils marchent comme on se promène
                                             sous la pluie, un silence humide les traîne
 
Et si la pluie déesse se posait
                                             du moins à se poser elle cherchait

 

 

 

Qu’adviendrait-il de ceux qui l’attendaient
De tous ceux qui, épeurés, l’appréhendaient
Cette pluie qui n’a que sa fatigue à poser
Indistinctement, sur mille lieux étrangers

 

 

 

Elle alimentait nos continuels rêves
                                        nos cauchemars harcelants qui sans trêve
 
Plaquaient aux nuits courtes et liquides
                                        d’insistantes, d’hallucinantes peurs translucides
 
Celles que certains tant et tant attendent
                                        d’autres, nombreux dans une inquiète sarabande
 
S’en éloignent dans d’interminables allers-retours
                                        sachant s’arrêter puis repartir à rebours
 
La pluie a-t-elle nettoyé nos nuits ?
                                        que laisse-t-elle une fois enfuie ?

 

Cette pluie imperméable
Arrose les rêves impénétrables
Envahira les cauchemars insupportables ...
... Lorsqu’elle aura déposé sa fatigue




mercredi 30 avril 2025

50 ans



Deux chars d’assaut fracassent les grilles protégeant l’entrée du Palais de Norodom. Ils se nomment T59 390 et T54B 843 ; nous sommes le 30 avril 1975, 12 h 30. 

Ils sont maintenant devenus des icônes nationales.
 
50 ans plus tard...

Depuis la fin de l’Opération Ho-Chi-Minh dont l’objectif était la chute de Saïgon et la réunification du pays, ce Vietnam qui, enfin, 6 ans après le décès de son libérateur changeait de drapeau, expulsait par les airs et par les eaux les envahisseurs américains, leurs marionnettes qui écrasaient sous leurs bottes une population prise en otage et vivant dans la désinformation malgré un support international formidable. 

Les exploiteurs du pays cherchent désespérément à fuir tels de lâches collaborateurs. Aujourd’hui encore on glorifie ces déserteurs, ces «boat people» qui ont tant et tant souffert... Le mérite-t-il vraiment ces fuyards aux mains ensanglantées, aux poches remplies de ce qui aura une valeur marchande, ailleurs, leur permettant de couler des jours heureux ? Le mérite-t-il vraiment ?
 
Le 30 avril 1975 le Vietnam devient un pays indépendant et libre comme l’a toujours proclamé Oncle Ho.
 
Tout est à reconstruire - les infrastructures administratives - la politisation de gens nouvellement habitués à la disparition d’un régime corrompu laissant place à un nouveau centré sur le peuple, sa dignité à retrouver, à reconquérir, à rebâtir.
 
Les blessures sont nombreuses, on a tant et tant violé durant ces interminables années de guerre : - la terre acidifiée par l’agent Orange, - les maisons brûlées, - les habitants civils et militaires ; surtout, on aura violé les espoirs d’une vie libre, empêché de briser le licou esclavagiste qui étouffait leurs âmes.  

Il aura fallu qu’un homme, infatigable, dont la foi en son pays, en sa réunification, transporte les Vietnamiens, les amenant à croire en eux et en elles, car il ne faut pas  oublier ces femmes qui menèrent des combats essentiellement importants pour la sauvegarde d’une nation porteuse d’avenir.
 
50 ans plus tard...

Le Vietnam est devenu une nation qui se ressemble, celle qu’elle a toujours été au plus profond d’elle-même, de ses ancêtres, une nation qui a éclos lorsque rassemblée malgré la trop longue césure qui tranchait son territoire en deux solitudes, C’était ne pas connaître l’âme vietnamienne. Cette volonté que certains puissants ont voulu broyer, à savoir que les gens du nord et les gens du sud seront, à jamais, incapables de s’unir, de se retrouver. Eh bien, cette volonté s’est transformée en  ardeur, peu commune, à s’approprier autant les souffrances cruellement ressenties au cœur des familles, que ce vouloir profondément ancré dans la force du travail et de la collaboration, l’assurance que l’indépendance et la liberté, maintenant acquises, durement, plus jamais, plus personne jamais ne pourra les en départir.
 



J’aurai été là, présent, fébrile, face au Palais de la Réunification - l’ancien Palais de Norodom - pour chaque 30 avril depuis 2012, coude à coude avec une innombrable foule rassemblée à 12h30 sous un soleil de plomb et plus tard en soirée alors que le temps devient tiède, participant aux réjouissances que les feux d’artifice éclairaient, feux qui, sans doute,  rappelaient à certains les détonations des kalachnikovs de 1975.
 
Aujourd’hui...

30 avril 2025, 50 ans après, jour de la Réunification du Vietnam, je lève mon chapeau et salue bien bas ce grand peuple !



dimanche 27 avril 2025

Puisque vous me le demandez !


Parfois, et encore maintenant, je demeure surpris par certains commentaires reçus qui m'indiquent que je devrais publier davantage ce type de billets par rapport à d'autres.

Les nouveaux arrivés sur le blogue, à mon grand plaisir, prennent le temps de crapahuter selon des itinéraires différents. On me parle encore du «grand-père» des premières heures, des récits de voyages, des clins d'oeil familiaux, ce qui démontre le côté éclectique du CRAPAUD.

Ce qui revient souvent et surtout régulièrement, c'est l'intérêt que l'on porte à mes carnets de lecture desquels je soutire des citations de mes auteurs préférés. On en redemande. Ce à quoi je réponds qu'il serait intéressant pour tous de composer son propre florilège. Ainsi, je m'amuse quelques fois à organiser une dialogue entre deux auteurs à partir d'un thème précis. J'avoue que cet exercice périlleux exige beaucoup de temps. Mais, c'est passionnant.

Puisque vous me le demandez... si gentiment, voici quelques citations ayant pour thème...  Allez ! Allez ! Trouvez-le.

                                    **********

Dans cette vision brève et ramassée, toutes les fantasmagories de l’horreur que j’avais cru déchiffrer dans le nazisme me revenaient : l’enfer, la bête, l’adoration de la mort, la destruction. Encore une fois j’avais la conviction que le nazisme n’était pas un événement ponctuel mais l’achèvement d’un Mal qui sinuait depuis l’origine dans le cœur de l’homme et qui se signalait aussi bien par ses ravages historiques que par ses manifestations esthétiques.
                         . Fabrice HUMBERT
 
 
L’absence répétée ne finit-elle pas toujours par creuser son trou?
                       . Michel TAURIAC
 
 
La vérité des gens ne se jauge que dans l’échec ou la crise.
                        . Philippe LABRO

 
La plupart des traditions ne sont que les maladies d’une société.
                        . Carlos RUIZ-ZAFON

 
… il est bon d’avoir des gens fragiles autour de soi, ils nous aident à comprendre ce monde, même si je ne sais toujours que faire de ce que cela m’apprend.
                        . Jon KALMAN STEFANSON
 
En racontant des histoires, vous rendez objective votre propre expérience. Vous la séparez de vous-même. Vous cernez certaines vérités. Vous en inventez d’autres. Vous commencez parfois par un incident qui est réellement arrivé … et vous le projetez en avant en inventant d’autres incidents qui ne se sont pas réellement produits mais qui cependant aident à l’éclaircir et l’expliquer.
                        . Tim O’Brien

Tout finit comme tout a commencé, ou presque.
                        . Éric FOTTORINO

On se fatigue de la pitié quand la pitié est inutile.
                        . Albert CAMUS

Tout ce dont nous avons peur est en nous, dans ce que nous imaginons, dans ce qu’on appréhende de trouver si on scrute un peu trop longtemps l’obscurité.
                        . R.J ELLORY


                                             

vendredi 25 avril 2025

Si Nathan avait su... (27) Revu et corrigé

                                                                                                                              

                         

Une odeur de lavande mêlée à l’eucalyptus embaume la maison, de la cuisine à l’étage. Abigaelle, d’origine australienne, a vécu quelques années à peine au sud de Perth, région où poussent les eucalyptus, ces arbres aux feuilles d’or.  Arbre emblématique de l’Australie, il aura toujours accompagné la jeune fille qui, plus jeune déjà, en collectionnait les images pour garnir les murs de sa chambre d’adolescente. Une seule pause, lorsqu’elle fit un transit de quelques semaines à Londres dans le quartier South Kessington, demeurant chez Madame Davidson, dame d’une grande noblesse qui perfectionna sa manière de s’exprimer en anglais et lui enseigna le français qu’elle jugeait indispensable chez une jeune fille bien et surtout qui s’installerait au Québec, dans la grande ville de Montréal où déjà ses parents habitaient.

Un jour viendrait, se disait-elle souvent, où elle retournera goûter directement cette odeur qui, littéralement, ne cesse de la transporter.     
 
                                                                              
 
Munie de son permis de chasse, l’éducatrice a prévu une randonnée en forêt, un peu pour s’évader, y explorer les lieux et tenter sa chance ; peut-être reviendrait-elle avec un cerf de Virginie sur le toit de sa Westfalia. Ne sachant trop s’il était prudent de s’aventurer seule dans les bois, un arrêt au bureau de poste afin d’en parler à Angelina s’imposait. Elle profiterait de l’occasion pour faire plastifier son permis de chasse, valide pour les deux prochaines années, l’autorisant à chasser tous les types de gibier. 
 
La maîtresse de poste avait réussi à convaincre ses patrons d’adapter l’horaire selon les différentes saisons. Elle songeait surtout à la période plus obscure, celle qui s’étend de novembre au mois de mars alors que la noirceur vient plus rapidement : elle proposa d’ouvrir le bureau postal plus tard le matin pour le fermer vers 4 heures de l’après-midi, sauf le samedi alors qu’une pancarte affichera FERMÉ dès midi. Rapidement accepté, tous s’y adaptèrent sauf madame Brodeur qui n’allait pas manquer de se plaindre que tous ces changements la perturbaient.
 
- De bonne heure pour un samedi matin, c’est ainsi que Angelina salua l’éducatrice tout à fait resplendissante dans son costume à l’allure militaire fort peu adapté pour une balade dans la forêt à ce temps de l’année.
- C’est à croire que toutes nos rencontres ont lieu seulement quand j’ai besoin d’un renseignement ou d’un conseil. Cette fois j’ai un service à vous demander : plastifier mon permis de chasse.
- Vous avez donc rencontré Don.
- Ainsi que sa famille, enfin je crois. Chelle et sa mère m’ont tenu compagnie avant l’arrivée du garde-forestier, mais il m’a semblé toutefois qu’une personne se tenait à l’intérieur de la maison, je ne sais trop pourquoi elle ne s’est pas mêlée à nous.
 
La maîtresse de poste, retenant sa langue, déplaçait quelques enveloppes traînant sur le comptoir. Cette femme en sait beaucoup, c’est évident se disait Abigaelle qui crut nécessaire d’éviter le sujet pour ne pas bousculer celle qu’elle jugeait indispensable à son intégration dans le village des Saints-Innocents.
- Je me prépare pour aller en forêt.
- Tout de même pas vous promener ainsi vêtue. La chasse est commencée et il est plus prudent de se vêtir d’une couleur éclatante.
- Oui, oui, je sais. J’ai tout ce qu’il faut dans ma mini-van. La seule chose qui me manque c’est une carte topographique de la région. Vous savez à quel endroit il serait possible de m’en procurer une ?
- Difficile pour moi de vous informer là-dessus, mais je crois que le grand garçon qui travaille à l’épicerie le pourrait peut-être. C’est le fils des propriétaires. Il revient de l’université à l’occasion pour donner un coup de main à ses parents.
- Merci Angelina, sans vous je serais bien mal prise. Oups ! J’allais oublier mon permis.
- Soyez prudente, la forêt renferme bien des surprises, répondit la dame tout en lui remettant le document plastifié.
- Entre autres.
 
L'aura de ce samedi du début novembre hésitait entre l’éclatement des lourds nuages qui déverseraient une pluie froide et la dolente nostalgie qui vient après Halloween, fête que tous les enfants du village ainsi que ceux des rangs environnants adorent sans trop en comprendre le sens profond.
 
Une habitude particulièrement bizarre s’est installée au cours des années dans le village des Saints-Innocents. Le vieux curé nommé chanoine sans doute pour récompenser ses années de services auprès des paroissiens, avait instauré une coutume, celle de célébrer à 5 heures de l’après-midi une messe en hommage aux paroissiens décédés au cours de l’année, suivie d’une visite au cimetière qui jouxte l’église. Certains y virent une réponse religieuse à une activité païenne, celle de Halloween. Pour inciter les paroissiens à y assister, la célébration était gratuite. Toutes les messes célébrées à cette époque, exception faite pour celles du dimanche, devaient être à la charge des fidèles qui les commandaient. D’autres avancèrent l’idée qu’il s’agissait d’un pied de nez aux familles qui, selon le curé chanoine, oubliaient volontairement ou non de se rendre au cimetière nettoyer les monuments ou tout bêtement ne s’y présentaient tout simplement pas. La tradition survit encore maintenant.
 
L’automne assombrissant les jours et les nuits ainsi que l’humeur de bien des gens retrouvait un peu d’énergie dans la forêt où la chasse régnait en maîtresse souveraine. 

On se rappelle que les dates sont aléatoires puisqu'elles relèvent directement du comité qui les régit, ainsi que les types de gibier à pister. Était confiée à Don, le garde-forestier, la tâche parfois ardue de contrôler les prises ainsi que de combattre le braconnage. L’extension de l’agenda qu’il présenta comme moyen de diminuer certaines irrégularités ainsi que des abus, unanimement adoptée, donna des résultats immédiats. 

Ledit comité, lors de son bilan annuel, signale le nombre d’individus abattus pour chacune des catégories de gibier, collige les informations recueillies pour chaque cheptel, partage les inquiétudes des chasseurs quant à la dégradation du territoire, mais jamais ne mentionne l’excellent travail que l’autochtone effectue durant la saison de chasse ainsi que celui réalisé durant le temps où il est permis de pêcher. La liste exhaustive remise aux membres du comité sur laquelle la nomenclature des délinquants se retrouve, ne fut jamais publiée, encore moins annoncée lors de la réunion annuelle. Don s’en est rapidement aperçu et ne soulève pas cette question qu’il considère comme une partie importante de son travail, voire essentielle. Craignant que l’on mette en doute ses capacités à écrire correctement, il choisit de se taire.
 
Se taire... tout comme sa famille avait appris à le faire depuis leur départ de Sault-Sainte-Marie et leur arrivée ici, dans ce village qui lui fut si longtemps hostile, aujourd’hui indifférent à ce qui pouvait bien se vivre au bout du rang sans numéro, sans nom, sans asphalte. Les papiers officiels sur lesquels la donation du terrain en échange de son entretien contiennent aussi le droit d’y construire une seule maison, de voir à ce qu’elle réponde aux règlements d’hygiène, papiers officiels signés et officialisés par le Ministère fédéral des Affaires indiennes et du Développement du Nord à la fin des années 1950. 

Deux clauses cachées s’y trouvent :  interdiction d’y accueillir d’autres familles que celle inscrite au registre et défense de vendre ou louer ladite maison ainsi que le terrain sans l’autorisation unanime du conseil municipal du village des Saints-Innocents. 

Au début, les autorités municipales, par crainte de représailles provenant des familles ojibwées ontariennes qui suivaient de près cette affaire, reportaient de mois en mois les visites d’inspection des lieux tel que prescrit dans le document et mandatèrent le notaire en fonction dans le village de voir à ce que toutes les clauses soient dûment respectées… surtout par la famille autochtone.
 
La docilité de Don repose principalement sur le fait que s’en prendre à ceux qui ne cessent de se définir comme des «habitants de souche» lui apparaît contre-productif, ce qui lui importe surtout étant d’assurer un avenir sécuritaire aux siens. Misant sur l’usure du temps, des conflits et de la rancune sans fondement, il s’attarde du mieux qu’il le peut à s’intégrer à la vie du village.
 
Sa fille, Chelle, née dans un hôpital blanc, va maintenant à l’école des blancs, parle leur langue et se confronte à leurs us et coutumes, ce qui lui permettra d’envisager l’avenir avec un certain optimisme. 

Bien sûr, sa mère ne respire que l’oxygène du traditionalisme ojibwé qu’elle n’hésite pas à proposer à Chelle, convaincue que l’épouse de Don, la femme sans nom, enceinte de son deuxième enfant qui s’avérerait, selon les prévisions, être une fille, un peu par fragilité ou encore la difficulté à imposer ses vues, probablement en raison des ennuis subis en Ontario - sa famille ayant mauvaise réputation - tente, péniblement il faut le dire, à contrebalancer l’influence de l’ancêtre imbue par elle-même du pouvoir de son mari décédé, enterré sous un bouleau blanc dans le boisé de l’autre côté du chemin.

 

*****

 
                             

Abigaelle, laissant la Westfalia stationnée en face du bureau de poste, se dirigea à pied vers le supermarché Steinberg, rue Principale. 

Chacun des maires de la municipalité des Saints-Innocents, sans doute par désir d’entrer dans la postérité, s’était donné un mandat qui allait perpétuer son nom et celui de sa famille. Que ce soit le magistrat qui œuvra à la construction de l’école primaire, lui qui occupait au même moment la présidence de la commission scolaire ; que ce soit l’illustre personnage tenant absolument à se faire appeler «Monsieur le Maire» qui consacra ses deux mandats à l’ouvrage complexe de voir à ce que tous les rangs menant vers le village soient pavés, à l’exception bien sûr de ceux, parallèles, qui ne possédaient chacun qu’une seule résidence ; que ce soit le successeur de ce dernier qui, dans un élan patriotique inattendu, fit ouvrir le bureau de poste et l’ultime projet que fut la construction d’un édifice municipal qui abriterait la salle des réunions et le service des pompiers ; enfin, et non le moindre, ce personnage politique qui croyait de son devoir de faciliter la vie de ses citoyens qui se plaignaient d’avoir à se rendre dans une autre municipalité pour faire leurs courses ou contraint de faire affaire avec l'épicier ambulant, envisagea la création d'un petit centre commercial qui, en fin de compte, se résumera au supermarché Steinberg. L’actuel premier magistrat, moins exubérant, plus pragmatique, consacre ses énergies à rénover les infrastructures et, son dada, payer la dette que ses prédécesseurs lui ont léguée.
 
L’éducatrice entra chez Steinberg en ce samedi matin incertain, se dirigea vers la caissière qui achevait de répondre à une cliente, lorsque derrière elle un éclat de voix la surprit : Mademoiselle Thompson, est-ce bien vous ?
 
Se retournant, elle fit face à un grand jeune homme qui venait tout juste de l'interpeller…

vendredi 18 avril 2025

Si Nathan avait su... (26) Revu et corrigé

 


- Hein ! T’as pas la télévision ? Ça se peut pas.
- Benjamin n’est pas le seul, chez moi aussi on n’a pas la télévision, répondit Chelle au jeune garçon frondeur cherchant à se moquer ou du moins à déprécier le plus jeune de l’école..
- Toi la sauvageonne je comprends, mais un gars normal comme nous autres peut pas vivre sans télévision, reprit le plaisantin.
 
La scène se déroule dans la cour de récréation à l’arrière de l’école des Saints-Innocents lessivée par une pluie d’automne arracheuse de feuilles qui, décolorées, s’imprègnent sur l’asphalte de cet espace donnant sur des terres à perte de vue.
 
Madame Saint-Gelais, la directrice, avait soigneusement réparti le temps de récréation en deux groupes distincts devant s’approprier l’espace, (à la suite de quoi les élèves de maternelle pourraient se rendre dans la cour) : d’abord les petits, puis les grands. Ceci provoqua un nouvel accrochage avec Abigaelle, celle-ci tenant à ce que son groupe puisse sortir à l’extérieur selon l’horaire des «petits» - l'éducatrice utilisait plutôt les «plus jeunes» - car elle ne souhaitait pas que ses élèves fussent marginalisés dès leur entrée à l’école primaire.     Ce n’est pas dans les habitudes de mon école avait insinué la dame en fauteuil roulant, mais je vais examiner cela de près.     Ce à quoi l’éducatrice répondit qu’elle n’aurait pas à consacrer de temps à la question puisque sa décision était prise, les élèves du pré-scolaire iront dehors en même temps que ceux des 1ière, 2e, 3e et 4e année. Pour contrer une réplique, elle ajouta qu’elle-même les accompagnerait autant l’avant-midi que l’après-midi.
 
Les enfants manifestent parfois une forme de méchanceté qui n'est souvent que l’écho de ce qu’ils entendent autour d’eux, soit à la maison, soit à l’école. Malgré les interventions des éducateurs, certains de leurs propos malveillants deviennent balivernes qui se répandent sans qu’eux-mêmes sachent précisément l’intention qui pourrait y être dissimulée. D’autres s’incrustent, deviennent avec le temps des vérités même si elles n’ont jamais été vérifiées.
 
C’est un peu ce qui arrive à Chelle dans la cour de l’école des Saints-Innocents. Ne pouvant cacher ses longues tresses noires, ses originaux habits colorés, sa manière de parler tout à fait personnelle souvent imprécise, elle est devenue la cible de quolibets, de moqueries. Le fait qu’elle soit cette autochtone vivant au bout d’un rang sans nom, sans numéro et sans asphalte attise les railleries principalement menées par ce Patrick dont le physique imposant semble créer une aura auprès des autres enfants, l'autorisant même à semer un climat de crainte sur une bonne partie des élèves. Son statut de plus grand, plus costaud parmi les petits lui confère une notoriété que plusieurs autres souhaiteraient posséder sans doute pour mieux se défendre des fanfaronnades du fils de Monsieur le maire du village. Benjamin n’y échappe pas. Ses longs cheveux ébouriffés, son allure laissant croire qu’il vit continuellement dans la lune, son désintérêt pour les jeux et les activités des autres garçons - rappelons qu’ils sont majoritaires dans le groupe pré-scolaire ainsi que dans l’ensemble de l’école - mais surtout, le fait de continuellement s’isoler avec Chelle dans cette cour de récréation sans limites autres que les immenses terres courant vers l’horizon sans aucun obstacle les en empêchant dès le mois de septembre, alors dégarnies de leurs longs corridors de maïs, ceux des champs de Daniel.
 
Située au bout du village à quelques arpents de l’église paroissiale, longtemps cette école aura servi de modèle architectural pour les villages environnants. Les responsables de l’époque avaient tenu absolument à ce qu’elle fût l’orgueil du patelin, et pour se faire ils invitaient les membres de la communauté à perpétuer cette réputation en participant activement à son entretien lors des changements de saisons : nettoyer, installer les bandes ceinturant la patinoire en hiver, arroser les deux glaces, l’une servant aux joueurs de hockey l’autre pour le patinage libre. Au printemps, on adaptait l'abri des patineurs pour en faire un espace de rangement, et on l'utilisait comme «cabane» pour les sports d’été qui approchait. Plusieurs parents se partageaient les heures de surveillance, veillant à éteindre les lumières extérieures une fois les activités terminées.
 
Le président de la commission scolaire s’enorgueillissait de l’engagement communautaire de la population y voyant là une motivation à conserver l’excellente réputation du village des Saints-Innocents.
 
Depuis son ouverture, la cour de l’école aura toujours été le point de chute, le point de ralliement de la jeunesse, ancêtre des maisons de jeunes qui allaient bientôt voir le jour. La sirène du village annonçait le couvre-feu. À 9 heures sonnées, il fallait rentrer à la maison.
 
Une autre dispute s’infiltra dans la relation déjà tendue entre la directrice de l’école et Abigaelle. Elle concernait aussi la cour de récréation. L’éducatrice travaille actuellement à sa thèse de doctorat en enseignement pré-scolaire, pour cela elle s’appuie sur les travaux de deux grandes pédagogues : Pauline Kergomard, considérée comme la véritable fondatrice de l’enseignement pré-scolaire en France - à la fin du XIXe siècle - malgré le fait qu’on utilisait toujours le vocable «école maternelle» ; la deuxième et non la moindre, Maria Montessori qui fut médecin et pédagogue. Une française et une italienne qui, à elles deux, ont installé l’idée fondamentalement importante de l’enseignement adaptée chez les enfants en âge de fréquenter le circuit scolaire.
 
L'éducatrice avait annoncé à la directrice qu'une cour d'école ne doit pas strictement être un endroit de pause, de changement d'air, mais plutôt s'inscrire dans la démarche éducative. Réorganiser le lieu, l'adapter et en faire un outil pédagogique cela fait partie de sa réflexion et bientôt elle aura des suggestions à présenter au personnel enseignant.
 
Abigaelle en avait sérieusement discuté avec le président de la commission scolaire quelques jours suivant l’appel du ministre qui la lui recommandait. L’enseignement pré-scolaire devait absolument subir une cure non pas de rajeunissement, mais de cohérence s’inspirant des courants pédagogiques actuels, ceux des méthodes nouvelles qui, se répandant en Europe, remportaient de vifs succès.
 
La pédagogie n'est pas strictement une affaire de manuels scolaires, de règles de discipline, elle doit participer à tous les gestes, décisions et actions au centre desquels l'idée que l'enfant, notre raison d'être, a droit au meilleur des connaissances modernes, autant en pédagogie qu'en psychologie. Elle appuyait ses arguments sur le fait que, inscrite au doctorat, cela lui ouvrait de nombreuses portes autant au pays que dans une foule d’universités étrangères, ce qui lui permettait de documenter les actions à privilégier.
 
Le président en fut ébloui, cet homme qui consacrait sa vie à une forme d’auto-congratulation dans le but avoué d'éblouir les yeux des villageois par son côté hyper moderne, bien qu’il lui eut été difficile de présenter les idées nouvelles à travers un discours cohérent. Il s’aperçut rapidement qu'un couloir de communication avec sa nouvelle enseignante pouvait être porteur de bonnes choses et, de facto, lui permette de fragiliser une directrice d’école qu’il jugeait pour le moins vieux jeu.
 
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Si on suit le chemin devant l’école, d’un côté on retourne vers le centre du village, de l’autre cela nous mène à la route, direction la grande ville. L’urbanisme du village ayant toujours été laissé à la discrétion des propriétaires eux-mêmes, c’est sur l’artère principale que les locaux abritant les services essentiels s’installèrent : le bureau de poste, la caisse populaire, les cabinets du notaire et du médecin, le marché général qui, un jour, s’associa à une bannière alimentaire fort connue en ville.
 
Avec les années, les agriculteurs ayant laissé la terre à leurs descendants s’installèrent au village, y construisant des maisons plus petites que celles qui champignonnent dans les rangs, ce qui créait des embranchements qu’ils nommèrent chacun de leur patronyme, le tout donnant sur la rue principale. Pour éviter des «chicanes de clocher» le conseil municipal imposa, par décret, un nom, le même que la majorité des rues principales à travers le pays : rue Principale. Encore aujourd’hui, la géométrie du patelin n’a pas beaucoup changé. 


Rue Principale
                                         
 
L’école jouxtant l’église paroissiale est le dernier bâtiment qu’on croise avant de traverser, sur une courte distance, un boisé mal entretenu, éclairci à un point tel que les arbres ayant survécu aux salages de calcium des hivers ressemblent davantage à de maigres squelettes desséchés, figés dans les derniers remparts menant à la route provinciale qui fuit vers la grande ville.
 
La  tranquillité des lieux qu'allait apprécier les personnes âgées n'étant pas dérangées par les inévitables bruits entourant une école, profitant ainsi d'une calme retraite fut un argument majeur quant au choix de l'emplacement de la future école. S'ajoutèrent, inévitablement, les ragots des mauvaises langues qui alimentaient les discussions préalables à la décision d’y construire l'école primaire. Que le choix de cet emplacement ait résulté d’un délit d’initié mit un certain temps à se dissiper, la promesse que cette école serait unique au point de vue architectural l'enterra définitivement.
 
Le président de la commission scolaire de l’époque, propriétaire du fameux terrain que tous appelaient celui «du bout de la rue» ainsi que l’autre situé en face, sur lequel une maison avait été construite quelques années auparavant, proposa d'en réduire sensiblement le coût ; tous comprirent qu'il s'agissait peut-être là d'une tentative pour étouffer les papotages. Il faut dire que ses différents appuis facilitèrent la transaction à laquelle certaines conditions furent attachées et que Monsieur le notaire Grandmaison colligea officiellement.
 
Abigaelle, ayant loué - dès son contrat signé avec la commission scolaire - la maison face à l’école, bénéficie de l’éloignement du centre névralgique de la paroisse, mais surtout du fait qu’elle n’a aucun voisin autre que... son lieu de travail. 

Cette maison baptisée fort peu originalement celle du «bout du village» possède une longue histoire… La locataire l’apprendra au fur et à mesure que son intégration dans la communauté déliera certaines langues. Il y a de ces secrets enracinés dans le temps, transformés en légendes, mais chose certaine, cette maison d’un bleu dont il est difficile de ne pas apprécier l’unicité, longtemps inhabitée à la suite du départ expéditif de ses derniers occupants n’aura cessé d’attiser les jacasseries. On n’a qu’à rappeler le fait que les parents continuent aujourd’hui encore d’interdire à leurs enfants de s’y intéresser malgré une attirance certaine pour les aventuriers. Toutefois, lorsque les gens apprirent que la nouvelle éducatrice en était maintenant la locataire, les racontars reprirent de plus belle…





SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...