jeudi 18 juin 2009

Saut: 286


Chacun a sa propre histoire à raconter. Étrangement, ou pas, certains préfèrent leur propre récit à l’écoute de l’histoire de l’autre… quand ce ne sont pas les histoires.


Depuis que le crapaud déambule à l’aide de béquilles, à de nombreuses occasions et non pas seulement lors de la semaine nationale des handicapés – elle s’est tenue la semaine dernière – mais en fait voilà environ un mois, il remarque qu’on le remarque… Certains se permettent des gentillesses : «mais allez-y monsieur», «je vous en prie, prenez votre temps». Des banalités. Des clichés. D’autres, et c’est plus intéressant, vous suivent, à votre rythme, et tout à coup… on lance : «C’est arrivé comment?» On croit que nous sommes partis pour la plus intime des conversations alors que l’on vient tout simplement d’ouvrir une porte derrière laquelle se camoufle… leur histoire. Une histoire de blessure.


Il y eut cette dame que j’identifierais comme étant « la dame au verglas», celle qui a trois sœurs plus petites qu’elle, donc moins fortes physiquement, incapables de monter au troisième palier où elle demeure pour l’aider à redescendre, celle dont la cheville se brisa alors qu’elle s’aventurait sur une couche de verglas et fit une malencontreuse chute qui la conduisit à l’hôpital puis dans un foyer pour vieillards où elle passa toute la période des Fêtes à s’ennuyer et partager son ennui avec des personnes âgées sans famille… Elle me racontait tout cela et brusquement me laissa pantois au coin de la rue parce qu’elle arrivait à destination, en criant bonne chance avant de risquer perdre pied sur la marche qui la menait au restaurant où elle travaille. Je n’ai pas eu le temps de raconter mon historiette!


Il y eut ce monsieur qui dit au crapaud que je marchais très bien la dernière fois qu’il m’a vu, il y a un mois de cela. Comme ça doit être pénible pour quelqu’un d’actif que de se retrouver ralenti de cette manière. Je ne le connaissais pas, ne me souvenais pas l’avoir croisé lors d’une de mes nombreuses et longues marches, mais lui, fin observateur, m’avait remarqué. Il n’avait pas d’histoire à me raconter, seulement et avec une précision d’horloger que je marchais convenablement il y a un mois. Si j’avais étiré la conversation, je suis certain qu’il m’aurait dit où c’était, dans quelle direction j’allais, comment j’étais vêtu. Lui, son histoire, c’est de tout observer…


Il y eut cette vieille dame, celle du centre d’achat, qui m’arrête, m’interpelle presque cavalièrement, me demandant si j’avais été soigné pour une orteil-marteau. Stupéfait, je lui demande ce qu’est une orteil-marteau et pourquoi elle établissait un lien entre mon état d’handicapé sur béquilles canadiennes et ladite orteil. Lorsque deux orteils se chevauchent, l’orthopédiste doit briser les os de chacune puis installer une orthèse en forme de botte. Comme il y avait similitude entre les deux bottes, la mienne et celle de sa compagne à la résidence où elle demeure, la vieille dame aux cheveux bleutés et à la parole rapide croyait que moi aussi je vivais le même martyre que son amie. Parce qu’elle a souffert cette dame. Vous auriez dû l’entendre me raconter l’histoire de cette pauvre dame à l’orteil-marteau… Moi, deux mots à peine sur Achille!


Les gens aiment bien raconter leurs histoires à des personnes qu’elles ne connaissent pas. Par pudeur ou parce que cela n’a aucune incidence sur l’avenir immédiat. Ou parce que cela permet d’exorciser quelque chose, je ne sais trop. Ou encore parce qu’elles n’eurent jamais une occasion précise d’en parler sans l’effet boomerang… Dans les relations humaines, l’effet boomerang pourrait correspondre au retour de l’ascenseur, non, pas exactement, plutôt à cette crainte qu’en se disant un peu, beaucoup ou passionnément, on se place dans cette situation étrange de devoir écouter l’autre, de se trouver des points communs qui feront que la relation risque de s’ancrer dans du plus ou moins solide. Quelque chose du genre!


Et moi, cette histoire d’Achille? Au début, je ne souhaitais pas en parler, un peu comme si je voulais l’oublier, l’obnubiler, l’obscurcir. On n’en parle pas, ça n’existe pas. Sauf que dans le cas d’une blessure (du corps, de l’âme ou de l’esprit) pendant un bon moment, il y a toujours quelqu’un qui y pénètre. Cette personne ne souhaite pas nécessairement entendre votre épisode mais en même temps elle en arrive assez rapidement à compatir; compatir dans le sens de… «ouf! Ce n’est pas moi qui béquille, c’est l’autre… Et ça me rappelle telle affaire!» Complexe plus que compliqué.


Mais moi je sais une chose. À chaque fois que quelqu’un de gentil et de charmant m’arrête pour prendre des nouvelles de ma belle botte noire ou ouvrir les vannes de son histoire, moi, je trouve qu’Achille m’aura permis de me rapprocher de tous ces êtres dont le tendon d’Achille ne les dérange absolument pas…


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»

A F F É T E R I E ou A F F È T E R I E (nom féminin)

. abus du gracieux, du maniéré dans l’attitude ou le langage
- (affectation, mièvrerie, minauderie, préciosité)


A M É N I T É (nom féminin)

. agrément d’un lieu
. amabilité pleine de charme (affabilité)
. (au pluriel) paroles blessantes ou injurieuses

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vendredi 12 juin 2009

Saut: 285


Il y a de ces jours… Combien de fois n’avons-nous pas entendu ces paroles ou lu ces mots? Il y a de ces jours où tout semble s’éterniser, rien n’aboutit et l’ensemble des événements qui nous surviennent sont exactement ceux que l’on ne souhaitait pas.


On regarde autour. «Périphériquement», on se dit : et pourtant tout est là… le soleil brille, la lune ne semble pas trop se plaindre, la pluie cesse et laisse place à un vent léger qui charrie deux ou trois nuages dans un ciel digne et d’un bleu ozone.


Alors on retourne le regard sur soi. On se dit : et pourtant tout est possible… je me déplace plus aisément, la cheville pivote doucement mais elle bouge et occasionne de moins en moins de douleur, mais ça manque de mouvement, la position assise nous conduit à la déprime.


Voilà. C’est dit. Le crapaud ne saute pas bien haut. Essayez avec une paire de béquilles (sous les aisselles ou les canadiennes) de vous amuser à faire un seul petit saut. Vous me direz, il n’y a pas que sauter dans la vie. Et vous auriez tout à fait raison. Mais pour un crapaud marcheur, l’obligatoire ralentissement l’amène à la déprime…


Je ne veux pas vous embêter avec mes élans de l’âme mais seulement vous inviter à lire ce poème – un autre qui naquit avant Achille et peaufiné pendant la convalescence – qui, bizarrement, rejoint mon état d’esprit du jour. Soyez sans crainte, le crapaud n’est pas encore aux soins psychologiques… un passage à vide… une nécessaire étape… une humeur!


Ce poème s’intitule : il n’y a rien


au bout du sentier vide,

il n’y a rien,

à peine une ombre,

un peu de poussière peut-être

soulevée par deux scorpions rampant près des cactus violets


il n’y a pas de traces de pas sur le sentier

dans le brouillard, camouflés

des squelettes faméliques et troublés

déchiquètent quelques papiers noircis


en route vers les pôles ensoleillés,

un vent d’est,

bouche ouverte

dévore les carcasses des poètes maudits


suivant une ligne droite au bout de laquelle il n’y aura rien

une chevelure perdue dans la pénombre

dépose des morceaux de silence brûlés

sur chaque possible pas

et rien d’autre

que rien


J’ose espérer qu’il servira d’étalingure (un terme maritime qui signifie : fixation d’un câble sur une ancre) quel mot magnifique, il aurait mérité de se retrouver dans mon «carnet d’ivoire…».

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dimanche 7 juin 2009

Saut: 284



Je ne sais trop, peut-être en raison du fait que je farfouillais dans ce cahier de lecture où Hermann Hesse et son PETER CAMENZIND reposent et duquel j'ai tiré le texte du saut 283 (les nuages)… ou encore, tout simplement parce que le vin m’enchante… mais j’ai retrouvé ce bijou. Il sera suivi d’un poème de Baudelaire sur le même thème, mais abordé fort différemment.

Bonne lecture.

« Ce à quoi mon père, en son temps, n’avait pas réussi, cette détresse amoureuse y parvint : elle fit de moi un buveur.

Ce fut là, pour ma vie et mon caractère, chose plus importante que tout ce que j’ai raconté jusqu’ici. Le dieu fort et doux devint pour moi un ami fidèle et l’est resté. Qui donc est aussi puissant que lui? Qui est aussi beau, aussi fantasque, aussi enthousiaste, joyeux et mélancolique? C’est un héros et un magicien. C’est un séducteur, frère d’Éros. L’impossible est en son pouvoir. Il emplit de pauvres cœurs humains de beaux et merveilleux poèmes. Du paysan, du solitaire que j’étais, il a fait un roi, un poète, un sage. Il charge de nouveaux destins des barques qui se sont vidées sur le fleuve de la vie et ramène les naufragés dans des courants qui les emportent, à toute vitesse, à travers l’existence.

C’est tout cela, le vin. Mais il en est de lui comme de tout ce qui a du prix, dons et arts : il veut être aimé, recherché, compris et conquis à grand effort. Bien peu en sont capables, et c’est par milliers qu’il mène les hommes à leur perte. Il en fait des vieillards, il les tue et éteint en eux la flamme de l’esprit. Mais ses favoris, il les invite à ses fêtes et leur construit des arcs-en-ciel, des ponts qui mènent aux îles fortunées. Il glisse des coussins sous leurs têtes, quand ils sont las et les enserre, quand ils sont en proie à la tristesse, de ses bras doux et bons, comme un ami et comme une mère qui console. Il transforme les embarras de la vie en mythe sublimes et joue sur sa harpe puissante le chant de la création.

Et puis, c’est aussi un enfant aux longues boucles soyeuses, aux épaules étroites, aux membres frêles. Il se serre sur votre cœur, levant son pâle visage vers le vôtre, vous regardant de ses bons grands yeux naïfs et rêveurs au fond desquels ruissellent, au sein de la primitive innocence, les souvenirs enfantins du Paradis du Bon Dieu, dans toute leur fraîcheur et tout leur éclat, comme une eau qui vient de sourdre au fond des bois.

Et il ressemble aussi, ce dieu délicieux, à un fleuve qui s’écoule profond et tumultueux à travers la nuit de printemps. Et il ressemble à une mer qui berce sur la fraîcheur de ses vagues le soleil et la tempête.

Quand il s’entretient avec ses favoris, alors déferle en eux, parmi les frissons, la mer en furie du mystère, du souvenir, de la poésie, des pressentiments, dominant tous les autres bruits. Le monde connu devient minuscule et perd sa réalité et l’âme se précipite, tremblante de joie et d’angoisse, dans les espaces vierges de l’inconnu où tout est étranger et pourtant familier et dont la langue est celle de la musique, celle des poètes et du rêve.»


L’ÂME DU VIN (Charles Baudelaire)

Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles :

« Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,

Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,

Un chant plein de lumière et de fraternité!

« Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,

De peine, de sueur et de soleil cuisant

Pour engendrer ma vie et pour me donner l’âme;

Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,

« Car j’éprouve une joie immense quand je tombe

Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,

Et sa chaude poitrine est une douce tombe

Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

« Entends-tu retentir les refrains des dimanches

Et l’espoir qui gazouille en mon sein palpitant?

Les coudes sur la table et retroussant tes manches,

Tu me glorifieras et tu seras content;

« J’allumerai les yeux de ta femme ravie;

À ton fils je rendrai sa force et ses couleurs

Et serai pour ce frêle athlète de la vie

L’huile qui raffermit les muscles des lutteurs.

« En toi je tomberai, végétale ambroisie,

Grain précieux jeté par l’éternel Semeur,

Pour que de notre amour naisse la poésie

Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur!»


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lundi 1 juin 2009

Saut: 283

En ce premier juin, le crapaud jette un bref regard derrière lui. Il y a un mois, c’était la chirurgie mais surtout le début d’une période de nuages, de pluie, de vents, de froid… et d’un peu de soleil. Un mois de mai qui aurait dû se déplacer pour s’installer quelque part en automne…

Je vous offre ce texte magnifique de Hermann Hesse, tiré de «PETER CAMENZIND», on y parle des nuages. Je reviens après, vous laissant le temps de le lire.

« Les montagnes et le lac, la tempête et le soleil étaient pour moi des amis, me racontaient des histoires, faisaient mon éducation, et me furent pendant longtemps plus chers et plus familiers que n’importe qui parmi les humains, que n’importe quelle destinée humaine. Mais c’est encore aux nuages qu’allait ma prédilection; je les préférais au lac étincelant, aux pins mélancoliques et aux rochers ensoleillés.

Qu’on me montre dans le vaste monde un homme qui connaisse mieux les nuages et qui les aime mieux que moi! Ou bien qu’on me montre dans la nature quelque chose qui soit plus beau que les nuages! Ils sont un jouet, une consolation pour nos yeux, ils sont une bénédiction, un présent de Dieu, ils sont sa colère et sa puissance dévastatrice. Ils sont tendres, doux et paisibles comme les âmes des nouveau-nés; ils sont beaux, riches et généreux comme de bons anges; ils sont sobres, inéluctables et sans pitié comme les messagers de la mort. Ils planent en minces traînées d’argent, ils voguent en souriant, blancs avec une bordure d’or, ils s’arrêtent et se reposent, jaunes, rouges et bleuâtres. Ils se faufilent, sinistres et lents comme des meurtriers, ils filent en trombe et piquent vers le sol comme des cavaliers en furie, ils restent suspendus, tristes et rêveurs, dans la pâle lumière des hauteurs, comme de mélancoliques solitaires. Ils ont la forme d’îles bienheureuses et d’anges apportant des bénédictions; ils ressemblent à des mains menaçantes, à des voiles qui flottent, à des grues émigrantes. Ils planent entre le ciel de Dieu et la pauvre terre comme de beaux symboles de toutes les aspirations humaines, participant de l’un et de l’autre – rêves de la terre dans lesquels elle serre contre le ciel immaculé son âme souillée, éternel symbole de tout cheminement, de toute quête, de tout désir, de toute nostalgie. Et comme ils sont suspendus entre ciel et terre, incertains, chargés de désir ou de violence, entre le temps et l’éternité.

Oh! les nuages, les beaux nuages! qui planent sans trêve! Je n’étais qu’un enfant ingénu et je les aimais, je les contemplais sans savoir que je devais, moi aussi, m’en aller à travers la vie comme un nuage – de-ci de-là, partout étranger, planant entre le temps et l’éternité. Depuis mon enfance ils sont pour moi de chers amis et des frères. Je ne saurais traverser la rue sans que nous échangions des signes d’amitié, sans que nous nous adressions un salut et restions un moment à nous regarder les yeux dans les yeux. Je n’ai pas oublié non plus ce que j’ai appris d’eux alors, leurs formes, leurs couleurs, leurs trajets, leurs jeux, leurs rondes, leurs danses, et leurs repos et leurs étranges histoires terrestres et célestes tout ensemble.»

Et j’ajouterai cet autre extrait du même roman :

« Tout de même l’observation des nuages et des vagues m’avait donné plus de satisfaction que l’étude des hommes. À ma grande surprise je m’aperçus que l’homme se distingue avant tout du reste de la nature par une cosse glissante et gélatineuse de mensonge qui l’enveloppe et le protège. En peu de temps j’observai chez toutes mes connaissances ce même phénomène – résultant du fait que chaque individu est contraint de figurer une personnalité bien définie alors que personne ne connaît le fond de son être.»

Je ne suis pas certain que cela vous fasse mieux digérer la température de mai, mais regarder un nuage autrement, parfois, permet ces petits instants qui nous décrochent du quotidien…

«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»

C É R U L É E N – E N N E (adjectif)

. d’une couleur bleu ciel.

F L O C H E (adjectif / nom féminin)

. dont la torsion est faible (en parlant d’un fil);

. amas floconneux.

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mardi 26 mai 2009

Saut: 282



Des clowns pour amuser les personnes âgées? Cette idée qui a fait la manchette la semaine dernière m’a rappelé Howard Buten. Je me suis lancé, tout lentement soyez-en assurés, dans un vieux cahier de lecture et j’ai découvert ce que je cherchais : Monsieur Butterfly…


Buten est né à Détroit, dans le Michigan. Il abandonne ses études pour suivre une école de clowns. Pendant deux ans, il parcourt l’Amérique avec le cirque Bartok. Je ne sais pas s’il se produit toujours mais à l’époque de cette lecture, il jouait de douze instruments, chantait, faisait du mime, de la danse classique et aussi un numéro de ventriloque sous le nom de Buffo.


Il a été membre du personnel soignant du Children Orthogenic Center de Détroit et se consacre au traitement des enfants autistiques. Maintenant il travaille en banlieue de Paris.


Il est l’auteur de QUAND J’AVAIS CINQ ANS, JE M’AI TUÉ, dont il a écrit la suite avec LE CŒUR SOUS LE ROULEAU COMPRESSEUR.


Voici quelques citations de celui qui croit profondément aux vertus thérapeutiques du clown.


. Ça fait un certain temps maintenant que je me connais, peut-être depuis la naissance et en tout cas depuis l’enfance, cette période où les hommes se connaissent le mieux, et j’ai survécu avec aplomb à cette autre période, celle qui suit l’enfance, et où la plupart des gens s’oublient complètement – la période qui commence plus ou moins à la fac et se poursuit dans l’âge adulte, culminant avec la vieillesse pour se terminer progressivement à l’approche de la mort, quand on se rend compte qu’on avait raison quand on était petit et qu’il ne reste plus que quelques mois, bien courts, pour refaire connaissance avec soi-même avant de mourir. C’est pour ça que personne ne prend les vieux au sérieux. C’est pour ça que personne ne prend les enfants au sérieux, mais je prends les enfants au sérieux. J’en ai été un. C’est une des raisons pour lesquelles certains me croient fou.


. Et la peur ça me connaît, et le pire ennemi c’est l’ennemi de l’intérieur parce qu’on ne le voit pas alors qu’il est tout près tout le temps tout le temps.


. J’ai perdu bien des lunettes de soleil dans ma vie et je suis devenu aveugle et puis j’ai cessé d’être aveugle bien des fois dans ma vie et tout cela m’arrivera forcément de nouveau parce que la progression de toute chose est circulaire.


. C’est rieux!


. Lorsqu’on lui demande Qu’est-ce qu’un clown?, voici ce qu’il répond :


C’est un personnage d’aspect physique excentrique qui n’a ni passé ni futur. On ne sait pas d’où il vient, on ne sait pas où il va. Il n’existe que le temps d’un spectacle. Et il n’a qu’un seul but : faire rire. Au début, mon clown faisait énormément pleurer. C’était pour moi une sorte de psychothérapie, j’évoquais mes amours ratées, sans que le public le sache. Maintenant, ça va mieux merci. Et je veux que l’on rie tout le long de mon spectacle. Quand on rit, c’est qu’on se sent bien, non? Plus je fais rire, plus je suis fier de moi.


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


A L A C R I T É (nom féminin)

. enjouement, entrain

A P O R I E (nom féminin)

. difficulté d’ordre rationnel paraissant sans issue

- (antinomie, paradoxe)

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jeudi 21 mai 2009

Saut: 281


Le mois de mai s’achève. Celles et ceux qui suivent assidûment le crapaud auront remarqué que le mois de Marie prendra fin avec une moyenne de sauts pas du tout comparable à celle d’avril… à celle de mars… et on peut rejoindre ainsi le début de 2009. Le crapaud sautait entre six et sept fois… on parle de trois ou quatre pour celui-ci.


Il y a des explications, vous les connaissez. J’aimerais tout de même leur donner un peu plus de coffre (en plâtre, évidemment…) afin de ne pas vous perdre et aussi me permettre de mieux comprendre la vie d’un handicapé semi-autonome déambulant en fauteuil roulant, puis en béquilles.


J’ai mis la musique de Béla Bartok pour me suivre dans ce regard sur les traces du … tendon d’Achille. Pourquoi Bartok? Hongrois, donc tout près de la République Tchèque – il a certainement marché les rues de Prague -, il a quitté son pays alors que l’on pactisait avec Hitler mais principalement à cause de cette musique à la fois folklorique et moderne sur laquelle coulent des coloris d’une intense vivacité, une violence sauvage et une sereine douceur tout à fait propice au rêve poétique.


Mais je ne voulais pas parler de Bartok, plutôt de rupture (ruptures) que cette ténotomie (section d’un tendon) m’inflige (nt). Dans le fait de s’immobiliser en raison d’une blessure de ce genre ou tout autre j’imagine, se produit un point de rupture plus ou moins important.


D’abord, une rupture avec son quotidien. Mon ami Jean-Luc, philosophe à ses heures, me rappelait «qu’on n’apprécie vraiment ce que l’on a que lorsqu’il nous échappe». Il a parfaitement raison. Pour mieux le démontrer, j’avoue que depuis plus de trois semaines je vis une fixation : les personnes qui marchent me hantent… Je les vois aller et venir sans jamais se soucier un seul petit instant microscopique de leur… tendon d’Achille. Ils marchent, c’est naturel; c’est tout. Alors que l’handicapé semi-autonome temporaire, celui qui, aussi insouciant, marchait naturellement un point c’est tout, et qui maintenant doit obligatoirement se fier à son fauteuil, à ses béquilles et à de l’aide extérieure, ce handicapé vit une rupture fondamentale.


Elle est physique, corporelle. Une rupture qui permet de découvrir un corps qui ne fonctionne pas efficacement. Un corps qui rappelle à tout instant ce quelque chose de fracturé. Le contact devient plus lent, plus intime. Le simple fait de prendre une douche (ça dure quoi? moins de dix minutes?) alors que là il faut y aller à la débarbouillette et y consacrer une demi-heure… ça permet des réflexions… je me demande si Bartok, lorsqu’il composait, prenait ce temps d’introspection…


Et l’exemple précédent, un parmi tant d’autres, illustre bien à quel point au-delà du tendon d’Achille, lorsque tout fonctionne normalement nous devenons inconscients de la mécanique, de la rythmique mais aussi de la non-rupture. Il ne peut pas y avoir de rupture sans son contraire.


Cela me mène à vous placer dans le contexte du poème suivant, qui s’intitule derrière. Vous le savez maintenant, achever un poème pour le crapaud, c’est y venir, y revenir, corriger, reprendre, redire, une tâche itérative.


Celui-ci fut entrepris avant la blessure et sans qu’il ne le veuille nécessairement s’en est retrouvé enveloppé. Bonne lecture et si le cœur vous en dit, lisez-le sur un fond musical; je vous suggère «Le second quatuor, op.17, Sz.67, Moderato)» de Béla Bartok.

derrière

se tenant par la main, les inconnus marchent

inconscients de la route à venir

à leurs insouciantes semelles l’innocence collée

derrière leurs yeux couleur de thé

le voile blanc de l’introspection

les inconnus figés et ne se tenant plus la main

ont perdu l’innocence d’hier

en quittant leurs souliers calcinés

derrière leurs images couleur d’été

la passage a le goût de la rétrospection

sans mains et sans pieds, les inconnus égarés

traversant les routes comme des âmes gelées

promènent des odeurs de café

le geste oublié

sous de folles allures introjectées

derrière l’intersection trace une croix

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lundi 11 mai 2009

Saut: 280



Je ne crois pas tellement me tromper en disant que la poésie est encore le meilleur remède pour l’âme… et le tendon d’Achille!

Le crapaud achève (certainement le verbe qui colle le mieux à ma façon de travailler : un continuel «acheveur»…) deux poèmes qui pourraient se retrouver sur le blogue dans quelques jours. D’ici là, voici deux magnifiques Saint-Denys-Garneau :

À PROPOS DE CET ENFANT

À propos de cet enfant qui n’a pas voulu mourir

Et dont on a voulu choyer au moins l’image

comme un portrait dans un cadre dans un salon

Il se peut que nous nous soyons trompés

exagérément sur son compte.

Il n’était peut-être pas fait pour le haut sacerdoce qu’on a cru

Il n’était peut-être qu’un enfant comme les autres

Et haut seulement pour notre bassesse

Et lumineux seulement pour notre grande ombre sans rien du tout

(Enterrons-le, le cadre avec et tout)

Il nous a menés ici comme un écureuil qui nous perd

à sa suite dans la forêt

Et notre attention et notre ruse s’est toute gâchée

à chercher obstinément dans les broussailles

Nos yeux se sont tout énervés à chercher son saut

ici et là dans les broussailles à sa poursuite.

Toute notre âme s’est perdue à l’affût

de son passage (qui nous a) perdus

Nous croyions découvrir le monde nouveau

à la lumière de ses yeux

Nous avons cru qu’il allait nous ramener au paradis perdu.

Mais maintenant enterrons-le, au moins le cadre avec l’image

Et toutes les tentatives de routes

que nous avons battues à sa poursuite

Et tous les pièges attrayants que nous avons tendus

pour le prendre.

MONDE IRRÉMÉDIABLE DÉSERT

Dans ma main

Le bout cassé de tous les chemins

Quand est-ce qu’on a laissé tomber les amarres

Comment est-ce qu’on a perdu tous les chemins

La distance infranchissable

Points rompus

Chemins perdus

Dans le bas du ciel, cent visages

Impossibles à voir

La lumière interrompue d’ici là

Un grand couteau d’ombre

Passe au milieu de mes regards

De ce lieu délié

Quel appel de bras tendus

Se perd dans l’air infranchissable

La mémoire qu’on interroge

A de lourds rideaux aux fenêtres

Pourquoi lui demander rien?

L’ombre des absents est sans voix

Et se confond maintenant avec les murs

De la chambre vide.

Où sont les ponts les chemins les portes

Les paroles ne portent pas

La voix ne porte pas

Vais-je m’élancer sur ce fil incertain

Sur un fil imaginaire tendu sur l’ombre

Trouver peut-être les visages tournés

Et me heurter d’un grand coup sourd

Contre l’absence

Les ponts rompus

Chemins coupés

Le commencement de toutes présences

Le premier pas de toute compagnie

Gît cassé dans ma main.

«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»

A L T É R I T É (nom féminin)

. (Philos.) fait d’être un autre, caractère de ce qui est autre.

C A N T I L È N E (nom féminin)

. chant profane d’un genre simple;

- chanson

. chant monotone, mélancolique;

. texte lyrique et épique relativement bref.

- complainte

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mercredi 6 mai 2009

Saut: 279




Je ne savais trop si je devais écrire sur le tendon d'Achille. Écrire sur l'événement, ou la douleur, ou la dépendance... ou ne pas écrire du tout? Une semaine après la blessure, je me dis qu'il faut bien en dire au moins deux mots. Si ce n'était que pour conserver le ryhtme du geste de l'écriture. Un tendon comme l'écriture ça exige de l'exercice. On n'y pense pas. Combien de fois dans votre vie vous êtes-vous demandé comme se comportait votre tendon d'Achille? Personnellement, jamais. Maintenant, il hante mes jours et mes nuits. Surtout, et principalement du fait qu'il ait stoppé la marche, cette passion qui m'anime autant qu'écrire ou lire.


Je ne sais trop quoi dire sur le tendon d'Achille, sinon que je sais maintenant à quoi il sert et que sans lui, c'est le fauteuil roulant ou les béquilles, les deux parfois. Qu'une blessure ne se localise jamais à un endroit indifférent. Je me serais brisé le poignet en replaçant le volant de badminton dans sa bonne direction, cela aurait été douloureux, plâtrable et dérangeant, mais ça ne m'aurait pas coupé de mes souliers de marche... des mille et une réflexions qu'entraînent deux ou trois heures de promenade dans ce Montréal essentiel et ses ruelles jasantes et si inspirantes.


Rien n'arrive pour rien! C'est sans doute un signe! Fallait peut-être que tu ralentisses! Que tu t'assagisses! Que tu acceptes le fait qu'il n'y a pas que donner dans la vie et qu'il faut savoir aussi recevoir! Ces affirmations sont sans doute puisées à une sagesse qui m'échappait. Maintenant, ici et maintenant, je me rends compte à quel point je roulais et surtout que j'étais en mesure de suivre le tempo que je m'imposais. C'est privé de quelque chose qui fait qu'on en ressent davantage le besoin.


Et ce tendon d'Achille - signe ou quelque chose d'autre - au debut me mettait en colère. Maintenant que la chirurgie a eu lieu, que dans une semaine la réadaptation débutera, il me permet de mieux réaliser que le retraité-crapaud que je suis mène une belle et (bonne) vie.


Qui était donc ce Achille qui donna son nom à ce célèbre talon?


«Héros homérique, roi des Myrmidons, dépeint comme le plus brave et le plus puissant guerrier pendant le siège de Troie. Fils de Thétis et de Pélée, il est élevé par le centaure Chiron. Pour le rendre immortel, sa mère le plonge dans les eaux du Styx le tenant par le talon qui reste le seul point vulnérable de son corps. À la suite d'une prédiction, selon laquelle il tomberait devant Troie, sa mère l'envoie dans l'île de Skyros chez le roi Lycomède, où il séjourne déguisé en femme sous le nom de Pyrrha. Découvert par Ulysse, il se laisse conduire au siège de Troie où il se montre invincible. Mais, furieux contre Agamemnon qui lui avait ravi sa captive Briséis, il se retire du combat. Cette colère d'Achille, qui faillit coûter la victoire aux Grecs, est l'épisode central de l'Iliade. Achille ne reprend les armes qu'après la mort de son ami Patrocle qu'il venge en tuant Hector mais il est lui-même atteint par une flèche décochée par Pâris, fils de Priam, et frère d'Hector, qui le blesse mortellement au talon. Après la mort d'Achille, Ulysse et Ajax se disputent ses armes.»


Au prochain saut

mardi 28 avril 2009

Saut: 278


( Depuis trois ou quatre sauts, le crapaud tente des choses.... des choses techniques, là où il n'excelle pas du tout...

Je ne pouvais plus déposer des photos; je ne pouvais plus retrouver la bonne police... J'ai changé, et le saut que vous lirez, il contient trois poèmes fabuleux, a été déposé sur le blogue à partir d'un autre fureteur... Voyons ensemble les résultats de l'expérience!

Bonne lecture. )


Chanson (Jacques Prévert)

 

Le malheur avait mis

les habits du mensonge

Ils étaient d’un beau rouge

Couleur du sang du cœur

Mais son cœur à lui était gris

 

Penché sur la margelle

il me chantait l’amour

Sa voix grinçait comme la poulie

Et moi

dans mon costume de vérité

je me taisais et je riais

et je dansais

au fond du puits

Et sur l’eau qui riait aussi

la lune brillait contre le malheur

la lune se moquait de lui

 

 

La Lorelei (Henrich Heine)

 

Ich weiss nicht, was soll es bedeuten

Dass icht so trauring bin;

Fin Märchen aus alten Zeiten,

Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

 

« Je ne sais pas pourquoi

Mon Coeur est si triste;

Un conte des vieux âges

Toujours me revient à l’esprit.

La brise fraîchit, le soir tombe

Et le Rhin coule silencieux;

La cime du mont flamboie

Aux feux du soleil couchant.

 

La plus belle des jeunes filles

Là-haut assise, merveilleuse,

Ses joyaux d’or étincellent.

Elle peigne ses cheveux d’or.

 

Elle les peigne avec un peigne en or,

En chantant une romance,

Son chant a un pouvoir

Étrange et prestigieux.

 

Le batelier dans sa petite barque

Est saisi d’une folle douleur;

Il ne voit plus les récifs, les rochers,

Le regard perdu là-haut.

 

Je crois que les vagues ont finalement englouti

Le batelier et sa barque;

Et c’est la Lorelei, avec son chant fatal,

Qui aura fait tout le mal.»

 

 

C’en fut une de passage (St-Denys-Garneau)

 

C’en fut une de passage dans notre monde

Une fin de semaine     une heure

                                 quelle importance a le temps

Pour visiter notre monde

                           notre ville notre espèce de monde

 

À vrai dire c’est une reine qui a le droit de vivre

Cette visite nous a fait plaisir

                                  malgré notre crainte des vivants

Quand elle est venue cela a bien fait

                                          un peu mal à nos yeux

Mais cela a fait à nos yeux du bien

 

 

Elle nous a dit faites-moi visiter

Elle ne nous a pas connus tels que nous étions

Étant tout à son désir et sa curiosité

 

 

Elle nous a dit faites-moi visiter le monde

Nous l’avons prise par la main alors

Un peu mal à l’aise parce qu’elle n’était pas

                                       une compagnie familière

Et que son pas n’avait pas la même allure que le nôtre

Nous sommes un peu trop habitués à l’allure

                                       de notre propre pas

Les reines nous déconcertent quelque peu


Au prochain saut 

 

 

 

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

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