jeudi 21 mai 2009

Saut: 281


Le mois de mai s’achève. Celles et ceux qui suivent assidûment le crapaud auront remarqué que le mois de Marie prendra fin avec une moyenne de sauts pas du tout comparable à celle d’avril… à celle de mars… et on peut rejoindre ainsi le début de 2009. Le crapaud sautait entre six et sept fois… on parle de trois ou quatre pour celui-ci.


Il y a des explications, vous les connaissez. J’aimerais tout de même leur donner un peu plus de coffre (en plâtre, évidemment…) afin de ne pas vous perdre et aussi me permettre de mieux comprendre la vie d’un handicapé semi-autonome déambulant en fauteuil roulant, puis en béquilles.


J’ai mis la musique de Béla Bartok pour me suivre dans ce regard sur les traces du … tendon d’Achille. Pourquoi Bartok? Hongrois, donc tout près de la République Tchèque – il a certainement marché les rues de Prague -, il a quitté son pays alors que l’on pactisait avec Hitler mais principalement à cause de cette musique à la fois folklorique et moderne sur laquelle coulent des coloris d’une intense vivacité, une violence sauvage et une sereine douceur tout à fait propice au rêve poétique.


Mais je ne voulais pas parler de Bartok, plutôt de rupture (ruptures) que cette ténotomie (section d’un tendon) m’inflige (nt). Dans le fait de s’immobiliser en raison d’une blessure de ce genre ou tout autre j’imagine, se produit un point de rupture plus ou moins important.


D’abord, une rupture avec son quotidien. Mon ami Jean-Luc, philosophe à ses heures, me rappelait «qu’on n’apprécie vraiment ce que l’on a que lorsqu’il nous échappe». Il a parfaitement raison. Pour mieux le démontrer, j’avoue que depuis plus de trois semaines je vis une fixation : les personnes qui marchent me hantent… Je les vois aller et venir sans jamais se soucier un seul petit instant microscopique de leur… tendon d’Achille. Ils marchent, c’est naturel; c’est tout. Alors que l’handicapé semi-autonome temporaire, celui qui, aussi insouciant, marchait naturellement un point c’est tout, et qui maintenant doit obligatoirement se fier à son fauteuil, à ses béquilles et à de l’aide extérieure, ce handicapé vit une rupture fondamentale.


Elle est physique, corporelle. Une rupture qui permet de découvrir un corps qui ne fonctionne pas efficacement. Un corps qui rappelle à tout instant ce quelque chose de fracturé. Le contact devient plus lent, plus intime. Le simple fait de prendre une douche (ça dure quoi? moins de dix minutes?) alors que là il faut y aller à la débarbouillette et y consacrer une demi-heure… ça permet des réflexions… je me demande si Bartok, lorsqu’il composait, prenait ce temps d’introspection…


Et l’exemple précédent, un parmi tant d’autres, illustre bien à quel point au-delà du tendon d’Achille, lorsque tout fonctionne normalement nous devenons inconscients de la mécanique, de la rythmique mais aussi de la non-rupture. Il ne peut pas y avoir de rupture sans son contraire.


Cela me mène à vous placer dans le contexte du poème suivant, qui s’intitule derrière. Vous le savez maintenant, achever un poème pour le crapaud, c’est y venir, y revenir, corriger, reprendre, redire, une tâche itérative.


Celui-ci fut entrepris avant la blessure et sans qu’il ne le veuille nécessairement s’en est retrouvé enveloppé. Bonne lecture et si le cœur vous en dit, lisez-le sur un fond musical; je vous suggère «Le second quatuor, op.17, Sz.67, Moderato)» de Béla Bartok.

derrière

se tenant par la main, les inconnus marchent

inconscients de la route à venir

à leurs insouciantes semelles l’innocence collée

derrière leurs yeux couleur de thé

le voile blanc de l’introspection

les inconnus figés et ne se tenant plus la main

ont perdu l’innocence d’hier

en quittant leurs souliers calcinés

derrière leurs images couleur d’été

la passage a le goût de la rétrospection

sans mains et sans pieds, les inconnus égarés

traversant les routes comme des âmes gelées

promènent des odeurs de café

le geste oublié

sous de folles allures introjectées

derrière l’intersection trace une croix

Au prochain saut

lundi 11 mai 2009

Saut: 280



Je ne crois pas tellement me tromper en disant que la poésie est encore le meilleur remède pour l’âme… et le tendon d’Achille!

Le crapaud achève (certainement le verbe qui colle le mieux à ma façon de travailler : un continuel «acheveur»…) deux poèmes qui pourraient se retrouver sur le blogue dans quelques jours. D’ici là, voici deux magnifiques Saint-Denys-Garneau :

À PROPOS DE CET ENFANT

À propos de cet enfant qui n’a pas voulu mourir

Et dont on a voulu choyer au moins l’image

comme un portrait dans un cadre dans un salon

Il se peut que nous nous soyons trompés

exagérément sur son compte.

Il n’était peut-être pas fait pour le haut sacerdoce qu’on a cru

Il n’était peut-être qu’un enfant comme les autres

Et haut seulement pour notre bassesse

Et lumineux seulement pour notre grande ombre sans rien du tout

(Enterrons-le, le cadre avec et tout)

Il nous a menés ici comme un écureuil qui nous perd

à sa suite dans la forêt

Et notre attention et notre ruse s’est toute gâchée

à chercher obstinément dans les broussailles

Nos yeux se sont tout énervés à chercher son saut

ici et là dans les broussailles à sa poursuite.

Toute notre âme s’est perdue à l’affût

de son passage (qui nous a) perdus

Nous croyions découvrir le monde nouveau

à la lumière de ses yeux

Nous avons cru qu’il allait nous ramener au paradis perdu.

Mais maintenant enterrons-le, au moins le cadre avec l’image

Et toutes les tentatives de routes

que nous avons battues à sa poursuite

Et tous les pièges attrayants que nous avons tendus

pour le prendre.

MONDE IRRÉMÉDIABLE DÉSERT

Dans ma main

Le bout cassé de tous les chemins

Quand est-ce qu’on a laissé tomber les amarres

Comment est-ce qu’on a perdu tous les chemins

La distance infranchissable

Points rompus

Chemins perdus

Dans le bas du ciel, cent visages

Impossibles à voir

La lumière interrompue d’ici là

Un grand couteau d’ombre

Passe au milieu de mes regards

De ce lieu délié

Quel appel de bras tendus

Se perd dans l’air infranchissable

La mémoire qu’on interroge

A de lourds rideaux aux fenêtres

Pourquoi lui demander rien?

L’ombre des absents est sans voix

Et se confond maintenant avec les murs

De la chambre vide.

Où sont les ponts les chemins les portes

Les paroles ne portent pas

La voix ne porte pas

Vais-je m’élancer sur ce fil incertain

Sur un fil imaginaire tendu sur l’ombre

Trouver peut-être les visages tournés

Et me heurter d’un grand coup sourd

Contre l’absence

Les ponts rompus

Chemins coupés

Le commencement de toutes présences

Le premier pas de toute compagnie

Gît cassé dans ma main.

«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»

A L T É R I T É (nom féminin)

. (Philos.) fait d’être un autre, caractère de ce qui est autre.

C A N T I L È N E (nom féminin)

. chant profane d’un genre simple;

- chanson

. chant monotone, mélancolique;

. texte lyrique et épique relativement bref.

- complainte

Au prochain saut

mercredi 6 mai 2009

Saut: 279




Je ne savais trop si je devais écrire sur le tendon d'Achille. Écrire sur l'événement, ou la douleur, ou la dépendance... ou ne pas écrire du tout? Une semaine après la blessure, je me dis qu'il faut bien en dire au moins deux mots. Si ce n'était que pour conserver le ryhtme du geste de l'écriture. Un tendon comme l'écriture ça exige de l'exercice. On n'y pense pas. Combien de fois dans votre vie vous êtes-vous demandé comme se comportait votre tendon d'Achille? Personnellement, jamais. Maintenant, il hante mes jours et mes nuits. Surtout, et principalement du fait qu'il ait stoppé la marche, cette passion qui m'anime autant qu'écrire ou lire.


Je ne sais trop quoi dire sur le tendon d'Achille, sinon que je sais maintenant à quoi il sert et que sans lui, c'est le fauteuil roulant ou les béquilles, les deux parfois. Qu'une blessure ne se localise jamais à un endroit indifférent. Je me serais brisé le poignet en replaçant le volant de badminton dans sa bonne direction, cela aurait été douloureux, plâtrable et dérangeant, mais ça ne m'aurait pas coupé de mes souliers de marche... des mille et une réflexions qu'entraînent deux ou trois heures de promenade dans ce Montréal essentiel et ses ruelles jasantes et si inspirantes.


Rien n'arrive pour rien! C'est sans doute un signe! Fallait peut-être que tu ralentisses! Que tu t'assagisses! Que tu acceptes le fait qu'il n'y a pas que donner dans la vie et qu'il faut savoir aussi recevoir! Ces affirmations sont sans doute puisées à une sagesse qui m'échappait. Maintenant, ici et maintenant, je me rends compte à quel point je roulais et surtout que j'étais en mesure de suivre le tempo que je m'imposais. C'est privé de quelque chose qui fait qu'on en ressent davantage le besoin.


Et ce tendon d'Achille - signe ou quelque chose d'autre - au debut me mettait en colère. Maintenant que la chirurgie a eu lieu, que dans une semaine la réadaptation débutera, il me permet de mieux réaliser que le retraité-crapaud que je suis mène une belle et (bonne) vie.


Qui était donc ce Achille qui donna son nom à ce célèbre talon?


«Héros homérique, roi des Myrmidons, dépeint comme le plus brave et le plus puissant guerrier pendant le siège de Troie. Fils de Thétis et de Pélée, il est élevé par le centaure Chiron. Pour le rendre immortel, sa mère le plonge dans les eaux du Styx le tenant par le talon qui reste le seul point vulnérable de son corps. À la suite d'une prédiction, selon laquelle il tomberait devant Troie, sa mère l'envoie dans l'île de Skyros chez le roi Lycomède, où il séjourne déguisé en femme sous le nom de Pyrrha. Découvert par Ulysse, il se laisse conduire au siège de Troie où il se montre invincible. Mais, furieux contre Agamemnon qui lui avait ravi sa captive Briséis, il se retire du combat. Cette colère d'Achille, qui faillit coûter la victoire aux Grecs, est l'épisode central de l'Iliade. Achille ne reprend les armes qu'après la mort de son ami Patrocle qu'il venge en tuant Hector mais il est lui-même atteint par une flèche décochée par Pâris, fils de Priam, et frère d'Hector, qui le blesse mortellement au talon. Après la mort d'Achille, Ulysse et Ajax se disputent ses armes.»


Au prochain saut

mardi 28 avril 2009

Saut: 278


( Depuis trois ou quatre sauts, le crapaud tente des choses.... des choses techniques, là où il n'excelle pas du tout...

Je ne pouvais plus déposer des photos; je ne pouvais plus retrouver la bonne police... J'ai changé, et le saut que vous lirez, il contient trois poèmes fabuleux, a été déposé sur le blogue à partir d'un autre fureteur... Voyons ensemble les résultats de l'expérience!

Bonne lecture. )


Chanson (Jacques Prévert)

 

Le malheur avait mis

les habits du mensonge

Ils étaient d’un beau rouge

Couleur du sang du cœur

Mais son cœur à lui était gris

 

Penché sur la margelle

il me chantait l’amour

Sa voix grinçait comme la poulie

Et moi

dans mon costume de vérité

je me taisais et je riais

et je dansais

au fond du puits

Et sur l’eau qui riait aussi

la lune brillait contre le malheur

la lune se moquait de lui

 

 

La Lorelei (Henrich Heine)

 

Ich weiss nicht, was soll es bedeuten

Dass icht so trauring bin;

Fin Märchen aus alten Zeiten,

Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

 

« Je ne sais pas pourquoi

Mon Coeur est si triste;

Un conte des vieux âges

Toujours me revient à l’esprit.

La brise fraîchit, le soir tombe

Et le Rhin coule silencieux;

La cime du mont flamboie

Aux feux du soleil couchant.

 

La plus belle des jeunes filles

Là-haut assise, merveilleuse,

Ses joyaux d’or étincellent.

Elle peigne ses cheveux d’or.

 

Elle les peigne avec un peigne en or,

En chantant une romance,

Son chant a un pouvoir

Étrange et prestigieux.

 

Le batelier dans sa petite barque

Est saisi d’une folle douleur;

Il ne voit plus les récifs, les rochers,

Le regard perdu là-haut.

 

Je crois que les vagues ont finalement englouti

Le batelier et sa barque;

Et c’est la Lorelei, avec son chant fatal,

Qui aura fait tout le mal.»

 

 

C’en fut une de passage (St-Denys-Garneau)

 

C’en fut une de passage dans notre monde

Une fin de semaine     une heure

                                 quelle importance a le temps

Pour visiter notre monde

                           notre ville notre espèce de monde

 

À vrai dire c’est une reine qui a le droit de vivre

Cette visite nous a fait plaisir

                                  malgré notre crainte des vivants

Quand elle est venue cela a bien fait

                                          un peu mal à nos yeux

Mais cela a fait à nos yeux du bien

 

 

Elle nous a dit faites-moi visiter

Elle ne nous a pas connus tels que nous étions

Étant tout à son désir et sa curiosité

 

 

Elle nous a dit faites-moi visiter le monde

Nous l’avons prise par la main alors

Un peu mal à l’aise parce qu’elle n’était pas

                                       une compagnie familière

Et que son pas n’avait pas la même allure que le nôtre

Nous sommes un peu trop habitués à l’allure

                                       de notre propre pas

Les reines nous déconcertent quelque peu


Au prochain saut 

 

 

 

mardi 21 avril 2009

Saut: 277



Vous finirez bien par découvrir mes plus profonds inspirateurs…

Autant de femmes
(Pierre Trottier)

Autant de femmes dans ma vie,
Autant de formes pour mon âme.
À chacune sa robe,
À chacune son poème.

La mode change
Tourne la terre
Tournent les corps
Dans leur sommeil

Autant de femmes dans ma vie,
Autant de souvenirs sur les rayons
De ma bibliothèque-cimetière,
Où je me cherche sans relâche
Entre ma fille qui vient de naître
Et ma mère qui vient de mourir.

Entre la robe de baptême
Et le linceul de la défunte,
Mon livre ouvert au berceau
Se referme au cercueil.
«Achevé d’imprimer le 19 mai»

La mode change
Tourne la terre
Tournent les corps
Dans leur sommeil.
Brûlons cette bibliothèque
Et déchirons robes et poésies

Dors ma femme nue
Dors ma fille innocente
Dors ma mère morte
Dors mon âme perdue
À la seule beauté
Qui ne se vêt d’étoffes ni de mots.

La mode change
Tourne la terre
Tournent les morts
Dans leur sommeil

Tourne la tête encor
Vers ta femme et ta fille
Vers ta mère et ta mort
Qui sont les formes de ton âme.


Mes mains
(André-Pierre Boucher)

À quoi est-ce qu’elles sont bonnes mes mains
à présent qu’elles n’ont plus de visages à aimer
l’une toute recroquevillée en guise de porte-plume
l’autre brûlée de tabac

je suis jeune pourtant
puisque je compte mon âge de deux fois mes dix doigts
plus une année
mais une si drôle d’année
de vieillissement prématuré
d’attente…

convulsions irritantes de mes mains
cheminements des veines haletantes
à la capture de chair en beauté-bronze
d’un été magnifique et rare

Soleil au torse nu
haleine multiple contre les promenades
solitude aiguë des cigales à la hauteur des midis
des chevelures blondes
des sandales d’été
des dents toujours prêtes à rire aux éclats

Je suis seul
Viendra-t-il quelqu’un de la route
quelqu’un que je connais : que j’aime
et me parlerait de la ville : ceux que j’aime
ou des inconnus porteurs d’espoir

Mais si donc moi j’ignore pourquoi je suis seul
qui donc le saura


Des navires bercés
St-Denys-Garneau

Des navires bercés dans un port
Doux bercement avec des souvenirs de voyages

Puis on trouve seuls les souvenirs errants
qui reviennent et ne trouvent pas de port
souvenirs sans port d’attache
Trouvent le port déserté
Un grand lieu vide sans vaisseaux.


«un carnet d'ivoire avec des mots pâles»

A NA C H O R È T E (nom masculin)
. religieux contemplatif qui se retire dans la solitude

- (ermite)

B R O C A R D E R (verbe transitif)
. railler avec des brocards (petits traits moqueurs, railleries)

Au prochain saut

samedi 18 avril 2009

Saut: 276



Robert Lalonde vient de publier UN COEUR ROUGE DANS LA GLACE, trois nouvelles dont le thème central est le ou les fantômes. Des fantômes réels ou irrréels. « On dit, là-bas, pour désigner l'attraction dangereuse: «un coeur rouge dans la glace» ou encore «le mauvais soleil». Il s'agit de cette berlue qui vous prend, dans le jour qui ne finit pas, comme si le soleil avait chaviré. Ce n'est que son reflet dans la glace, bien sûr. Mais ça peut vous rendre fou, vous égarer, vous perdre...»

Voici quelques citations de Robert Lalonde, tirées d'ailleurs:

. J’ai dû vivre longtemps sous l’eau, dans un autrefois inouï, dont j’ai mémoire toujours, renseigné à tout moment sur les moindres ondulations de nageoires, reptations d’esturgeons dans le chenal, traversées scintillantes des bancs de laquêches, bonds de truites, balancements hypnotiques des longues algues jaspées d’argent, mouchetées de colimaçons. Je vois tout ça quand je trace les mots, suis emporté dans la mouvance lente, les yeux ouverts dans cette transparence glauque où je suis étrangement habitué à me bouger, à remuer avec les flux, l’ondoiement tranquille ou les turbulences écumeuses. Je sais que nous fûmes poissons, au commencement. J’ai des souvenirs étonnants, sûrs, des grandes profondeurs, éblouissants et précis, parfois, comme ces rêves plus vrais que la vie et qui nous reviennent souvent.

. Il n’y a pas de sens, il n’y a qu’un déroulement, alternativement terne et scintillant, hivernal, printanier, une passion qui cherche à mettre au moins la moitié du monde entre notre cœur et sa honte.

. Celui qui parle ne sait pas. Celui qui sait ne parle pas!

. Ces errements épouvantables et passionnés qui nous font battre le cœur et nous meurtrissent, ces incartades en zones superbement terrifiantes, abîmes où le désir nous jette, flancs de montagne abrupts où s’accrochent amoureusement les grimpeurs, fusées où s’entassent, avec un effrayant bonheur de curiosité, les astronautes fous, terrains vagues où vont s’aimer jusqu’au martyre les grands solitaires obsédés. Notre passion est celle du monarque dans la moustiquaire : on y perd des bouts d’ailes, des bouts de pattes, mais – abîme promis, abîme donné -, on y retourne, comme des drogués.

. Chacun est cet oiseau perché, qui peut détaler par en haut ou par en bas, animé par un instinct, ou plutôt par un désir qu’il ne comprend pas toujours. Toutes les chances et toutes les malchances sont de notre côté, et si nous agissons aveuglément, à quoi sommes-nous donc aveugles? Au passé, à nos traces, à nos certitudes. Nous sommes pour ainsi dire «programmés» pour chercher et trouver. Nous mourons dès que cessent nos fouilles harassantes, dès que la passion de voir, plus haut, plus loin, nous déserte.

. Nous devenons différents parce qu’il est périlleux d’être semblables!

. Comme le cœur est difficile à apaiser. Nous luttons sans cesse, même au repos. Mille batailles secrètes sont gagnées, perdues, parties nulles, tour à tour, dans le mystère du corps, celui du cœur, le mystère entier de l’être entier.

. … l’amour et son contraire – la grande frousse de sortir de soi –

. L’humain est sauvage, indomptable et déchaîné quand il est assailli de désirs sans espérance. Ce n’est qu’à force de bien regarder, qu’à force de voir, qu’on apaise, qu’on appartient à nouveau au monde, qu’on comprend, qu’on trouve un peu sa place, étrange et précise, dans l’univers enchamaillé.

À ces bijoux de Robert Lalonde, j’ajoute ce fort beau poème de Gatien Lapointe :

Corps accordés


Les yeux sont un songe reflétant l’univers


Je dis que nous vivrons

Nous prendrons demeure à jamais

Dire est ouvrir une fenêtre sur la terre

Et nous voyons tout l’avenir


Nous porterons la lumière du monde


J’ai fermé toutes les portes de la cité

J’ai remis aux champs nos animaux familiers

Aucun secret n’existe

Nous habitons la matière nue

Le paysage est dans nos mains


Quel travail reprendrons-nous à l’instant


Un signe bouge dans la pierre intacte

Et le printemps éparpille ses cendres

Ta hanche garde un feu contre les vagues

Toute forme vient fleurir sur tes lèvres


Notre espoir s’étend comme une rivière


Nous avançons dans la nuit vulnérable

Et nous prenons chaleur dans notre chair

J’imagine un lieu où vivre est aimer

Et grandir un soleil port vers tous


Ô année qui fleurit sur ses épis


Tes yeux voyagent dans les quatre vents

Notre sang est le battement du temps

Et ton souffle anime tout horizon

Le chant su sol est sans rupture

On nous conduit au cœur du monde


Nous prendrons demeure à jamais


Un homme veille à la clarté du pain

Et la femme chanta dans le bois solitaire

Nous formerons l’accord fondamental

Ô miel d’été qui me remplit la bouche


Quelle blessure dira la beauté du monde

La mort nous rattrappera-t-elle en pleine route?



«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


A F F A B U L E R (verbe)

. transitif : composer les épisodes de (une œuvre de fiction);

. intransitif : fabuler

- (rêver)

B E S T I A I R E (nom masculin)

. celui qui devait combattre contre les bêtes féroces, ou leur était livré au cours des jeux de cirque;

- belluaire; gladiateur.

. recueil de fables, de moralités sur les bêtes.

Au prochain saut

mercredi 15 avril 2009

Saut: 275





New York, New York!

Comme la chanson de Frank Sinatra!

C'est une tradition, pour certains du moins, de se retrouver à New York, pour Pâques. Au coeur de Manhattan, au pied de l'Empire State Building, à deux pas de Times Square, en plein milieu d'une foule bigarrrée qui cherche la Fitfth Ave. (à gauche ou à droite de Brodway?), sous un parapluie de gratte-ciel aussi différents que magnifiques... c'est la magie new-yorkaise!

Il y a longtemps que le crapaud y était allé, près de trente ans... Comme les choses peuvent changer tout en demeurant fondamentalement les mêmes. La propreté et la sécurité, voilà il me semble les deux aspects qui étonnent celui qui a laissé cette tradition aux autres. Le rythme est toujours aussi fou, les lumières de nuit aussi flamboyantes, les klaxons aussi présents, les couleurs entièrement éblouissantes et les gens, aussi aux-mêmes, c'est-à-dire perdus ou noyés dans des foules innombrables.



Nous ( Mathilde et moi) avons tout fait, du «touristing» au «magasining» au «sightseeing» mais une chose essentielle nous intéressait: WTC. Après une marche dans Central Park et la descente - parade oblige - de la 5ième Avenue, nous nous sommes dirigé, à pied, vers le World Trade Center, Ground Zero. Sans doute pour mille et une raisons mais certainement parce qu'en ce jour de Pâques (nous étions dimanche) nous retrouver là où se sont déroulé les événements du 11 septembre, faire le tour de cet endroit offert à nos yeux par tous les médias, nous retrouver à le marcher, monter dans une tour qui a su se tenir debout et apercevoir, un instant seulement, l'étendue de ce périmètre alors dévasté aujourd'hui en reconstruction, l'effet est tout à fait émouvant. Il y a comme une espèce de silence, comme si les immeubles protégeaient les restes de ces géants abattus, comme s'ils installaient une forme de recueillement.

Nous nous sentions loin du 11 septembre lui-même mais tellement proche d'une catastrophe inimaginable à moins que l'on lève les yeux vers le ciel, que l'on puisse imaginer plus de cent étages, deux fois, s'écrouler. Sur place c'est quasi impossible de s'en faire une image tellement c'est irréel.

Le bruit d'un avion passant au-dessus de nous devient terreur en ce jour de Pâques ensoleillé et froid. Des autos circulent, sans doute un visage se retourne vers les palissades bleues. «C'est là que ça s'est passé!» Ses paroles sans écho combien de fois et en combien de langues furent-elles prononcées?

New York, New York! À Pâques.

Lorsque nous avons quitté WTC en route vers Wall Street, Mathilde et moi ne pouvions que garder un profond silence. Nous nous retournions, pour s'assurer
sans doute que ce que l'on venait de voir était bien les restes de ce qui s'y est déroulé et même là, comment se faire une image précise de l'irrationnel?

Le ciel est haut au-dessus de Ground Zero. Et nous nous sentions minuscules...




Au prochain saut



Entre nostalgie et fantaisie ... (54)

Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, u...