jeudi 18 janvier 2007

Le cent quarante-cinquième saut de crapaud

Les citations que je vous propose aujourd'hui sont d'un tout autre registre. Elles proviennent de l'oeuvre troublante de l'auteur russe Fedor Dostoïevsky. Né à Moscou le 30 octobre 1821, il mourra le 28 janvier 1881. Son père, médecin, était un être autoritaire qui fut assassiné par ses propres paysans. Sa mère mourut lorsqu'il était très jeune. En 1838, il entre à l'école d'ingénieurs de Saint-Petersbourg. Dès 1844, il se consacre à la littérature et écrit son premier roman qui portera le titre de Les Pauvres Gens. En 1847, il apprend qu'il souffre d'épilepsie au moment où il fréquente un cercle révolutionnaire. Emprisonné en 1849 pour ses engagements révolutionnaires, sa peine de mort fut commuée en exil dans un camp de travail en Sibérie. Suite à quatre années de réclusion, il revient à Saint-Petersbourg où, sur surveillance étroite, il abandonne le chemin révolutionnaire pour devenir extrêmement religieux et conservateur. La critique le considère comme un génie de la littérature russe surtout à cause de sa maîtrise incontestable du dialogue ainsi que que sa grande qualité d'analyse psychologique. CRIME ET CHÂTIMENT, L'IDIOT, L'ADOLESCENT, et LES FRÈRES KARAMAZOV figurent certainement parmi ses titres les plus réputés.

"La véritable sécurité se trouve dans la solidarité sociale plutôt que dans les efforts solitaires de l'individu."


"À présent, je prévois la suite, songea-t-il. Je me connais: je suis énervé, je vais discuter, m'échauffer, je m'abaisserai et j'abaisserai l'idée que je représente."


"Ne vous mentez pas à vous-même, voilà l'essentiel. Celui qui se ment à soi-même et qui écoute son propre mensonge en arrive à ne plus distinguer la vérité, ni en soi, ni autour de soi; il perd tout respect de soi-même et des autres. Ne respectant personne, il cesse d'aimer et, n'ayant plus d'amour en soi, pour s'occuper et se distraire il s'adonne aux passions et aux plaisirs grossiers, et dans ses vices devient bestial; tout cela parce qu'il ment sans arrêt, et aux autres et à soi-même. Celui qui se ment à soi-même est toujours le premier à s'offenser. Parce qu'il est doux quelquefois de s'offenser, n'est-ce pas? Voilà un homme qui sait parfaitement que personne ne l'a touché, qu'il s'est forgé lui-même de toutes pièces cette offense pour faire beau, qu'il a lui-même enjolivé pour créer tout un tableau, qu'il s'est à dessein accroché à un mot et d'un petit pois a fait une montagne, voilà un homme qui sait lui-même tout cela, et qui est cependant le premier à s'offenser, au point de jouir de ce sentiment, d'y trouver du plaisir, et ainsi il en arrive à la haine véritable..."


"... ayez moins honte de vous-même, car tout vient de là."


"Ah! si seulement j'étais sûr, en entrant dans une maison, qu'on m'y tient pour le plus charmant et le plus intelligent des hommes... Seigneur! quel brave homme je serais alors!"


"Pourquoi croire à tout prix ce que nous imaginons nous-même et comme nous avons décidé de l'imaginer?"


"Si ma vie avait dû s'arrêter à cet instant, je serais mort avec joie."


"... la douleur n'est pas le lieu de notre désir mais de notre certitude."


"... on ne peut aimer ce qu'on ne connaît pas..."


"Chacun ne peut juger que d'après soi-même. [...] La liberté sera entière quand il sera indifférent de vivre ou de ne pas vivre. Voilà le but de tout."


"Trouver n'est rien, c'est le plan qui est difficile [...]"


"Il y a des choses [...] dont non seulement on ne peut pas parler intelligemment, mais dont il n'est même pas intelligent de commencer à parler."


"Mon ami, la vérité vraie est toujours invraisemblable, le savez-vous ? Pour rendre la vérité plus vraisemblable, il faut absolument y mêler du mensonge."


"La meilleure solution serait de ne jouer aucun rôle, de montrer son propre visage, n'est-ce pas ? Il n'y a rien de plus astucieux que son propre visage parce que personne n'y croit."


"L'homme est malheureux parce qu'il ne sait pas qu'il est heureux ; uniquement à cause de cela."


"[Il] brûlait de se précipiter à l'incendie."


"[...] le vieux proverbe russe qui dit : " Tel qui creuse un fossé pour autrui, y tombe... lui-même."


"Je crois même que la meilleure définition de l'homme serait : créature à deux pieds et ingrate."


"[...] plus la tête d'un homme est vide et moins elle éprouve le besoin de se remplir."


"Oui, parfois la pensée la plus folle, la plus impossible en apparence, s'implante si fortement dans votre esprit qu'on finit par la croire réalisable... Bien plus : si cette idée est liée à un désir violent, passionné, on l'accueille finalement comme quelque chose de fatal, de nécessaire, de prédestiné, comme quelque chose qui ne peut pas ne pas arriver !"

Et l'on pourrait ainsi continuer durant des heures...


À bientôt




mercredi 17 janvier 2007

Le cent quarante-quatrième saut de crapaud

La maison est froide ce matin. Sans doute que la nuit le fut plus encore pour qu'un peu partout, de la cuisinette au bureau, on sente qu'une attaque a eu lieu. Au réveil, j'ai ressenti le besoin d'écrire. Tout de suite après avoir lu LE DEVOIR qui exhibait en première page le nombre impressionnant de morts chez les civils en Irak.

Les enfants emmitouflés du mieux qu'ils le peuvent s'en vont à l'école. Dans mon quartier, Hochelaga-Maisonneuve à Montréal, les enfants se rendent à pied apprendre à devenir des adultes. Les voyant marcher, collés les uns près des autres, dans des habits qui me semblent très peu appropriés pour la saison, je me demandais combien d'entre eux songent aux guerres qui sévissent dans le monde actuellement. Désirent-ils s'engager dans les forces armées? Prendront-ils, plutôt, l'étendard de la paix qu'ils brandiront à bout de bras afin de réclamer que cessent ces inutiles conflits? Sont-ils racistes? Je ne saurais le dire en remarquant que leur bouche servait plutôt à souffler dans leurs mains pour combattre les engelures.

Dans leurs classes au moment où j'écris ces mots, leurs enseignants/enseignantes abordent-ils avec eux les conflits qui empêchent d'autres enfants de leur âge de se rendre à pied à l'école? Nos jeunes sont plus intéressés, dit-on, aux jeux virtuels qui bien souvent consistent à faire la guerre, à tuer d'horribles bestioles ou des ennemis que d'entrée de jeu on identifie tout en leur rappelant que s'ils ne les abattent pas le risque que ce soit eux qui crèvent est très grand?

Leurs cache-oreilles sont des IPod desquels une musique "heavy metal" abrutissanteest crachée, risquant de les assourdir. Quelques fois, des fils les relient entre eux et leurs hanches bougent au même diapason. Comment peuvent-ils entendre autre chose alors qu'ils donnent l'impression d'offrir à leur cerveau toute la place à des mots puisés dans un réservoir où la violence règne en maîtresse absolue? Qu'est le monde pour eux? S'achève-t-il au bout du chemin refait mille fois matin/midi/soir, là où l'école se situe?

Ils ont froid, ce matin. Ne peuvent échapper à ce refroidissement éolien qui, tel un facteur pressé, les pousse dans le dos et allonge leurs pas. C'est par grappes inégales, de garçons et de filles que parfois on ne résussit pas à distinguer qu'ils avancent. Si, les filles me semblent beaucoup plus résistantes aux griffes de l'hiver. Elles sont vêtues plus courtement. Je vois une partie de leurs hanches s'offrant aux regards des gars et à la rougeur du vent. Souffrent-elles ou sont-elles purement insensibles au froid? Je me le demande. Leur poser la question serait une infamie. C'est ainsi semble-t-il et aucune mode ne peut changer la situation.

Et ils fument. Sans doute afin de pouvoir tester plus tard leur aptitude à arrêter. Je ne le sais pas. Les campagnes anti-tabac sont si nombreuses, si bien documentées que c'est à se demander s'il n'y a pas là une forme de bravade. Car il leur est interdit de se procurer des produits du tabac. Faut-il songer à une espèce de complicité parentale? Ils fument en marchant rapidement. Ça prend tout un système respiratoire pour réussir cela et en même temps goûter le picotement de la nicotine dans la gorge. Mais ils sont solides ou veulent le devenir.

Qu'y a-t-il de différent entre ces enfants/adolescents qui passent devant la fenêtre de mon bureau, sans jamais se retourner, et ceux qui en ce moment sont en Irak? En Afghanistan? Au Darfour? En Somalie? Ils ont le même âge? Ont-ils les mêmes rêves, les mêmes espoirs? Moins la froidure. Dans tous ces cas, l'école est-elle au bout de la rue? Du chemin? Ou bien, à la place du bruit cacophonique de la charrue qui pousse la neige afin que des gros camions la récupèrent, certains entendent-ils, les épaules remontées jusqu'au cou, la déflagration d'explosifs qui ne les pas empêchés, malgré tout, de partir vers l'école? Je ne le sais pas, mais je me dis que cela ne peut d'aucune manière les unir ou les souder. Ils sont trop loin et leurs préoccupations, aux antipodes. Je ne devrai pas me surprendre que le monde de demain puisse ressembler encore à celui d'aujourd'hui...

Mais il y a le soleil... Lorsqu'on le regarde sans tenir compte de l'endroit où sont posés nos pieds, les yeux dans les yeux, il est le même, ici et ailleurs. Là-bas où il n'y a pas de neige et de froid. Où je ne sais pas si les écoles sont au bout du chemin. Que des enfants qui vieillissent trop vite et nous rejoignent, nous ces adultes de janvier 2007 qui, maladroitement peut-être, tentons d'espérer que les chemins vers l'école ne soient pas semés de mines antipersonnel...

À bientôt

lundi 15 janvier 2007

Le cent quarante-troisième saut de crapaud

La voici, finalement ou enfin, cette neige qui s'est fait attendre jusqu'à la mi-janvier. Reste à voir si elle demeurera avec nous ou si un redoux ou une pluie viendront nous la reprendre comme si on rapportait un cadeau de Noël au "boxing day".


Avez-vous apprécié les citations du cent quarante-deuxième? En voici une autre pelletée... Elles sont toutes de l'écrivain allemand Hermann Hesse né le 2 juillet 1877 et décédé le 9 août 1962. Il reçoit le Prix Nobel de littérature en 1946. Ses oeuvres principales sont: Peter Camenzind, Rosshalde, Demian, Siddhartha, Le loup des steppes, Le Jeu des perles de verre. Étrangement, il aura influencé un groupe de rock (Steppen Wolf) qui lui emprunta le titre d'un de ses romans pour s'identifier.




" Lorsqu'on a observé un homme avec assez d'attention, l'on en sait sur lui plus que lui-même."

" La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même, l'essai d'un chemin, l'esquisse d'un sentier."

"C'était là une première atteinte à la sainteté du père, un premier coup porté au pilier auquel mon enfance s'était appuyée, pilier que tout homme doit détruire, s'il veut devenir lui-même. C'est d'événements semblalbes, d'événements invisibles qu'est faite la ligne intérieure, la ligne véritable de notre destinée. On se remet d'un tel déchirement; on l'oublie, mais, au plus secret de nous-mêmes, la blessure continue à vivre et à saigner."

"L'adulte, qui a appris à transformer en pensées une partie de ses sentiments, déduit, du manque de ces pensées chez l'enfant, l'absence d'impressions de ce genre."

"Ah! je le sais aujourd'hui, rien ne coûte plus à l'homme que de suivre le chemin qui mène à lui-même."

"Lorsqu'un animal ou un homme tend toute son attention, toute sa volonté sur un but défini, alors il ne peut manquer de l'atteindre."

"Mais il n'est point de hasard. Lorsque un homme trouve une chose qui lui est nécessaire, ce n'est pas au hasard qu'il le doit, mais à lui-même. C'est son propre besoin, son propre désir qui la lui procure."

"Toute l'histoire du monde ne me paraît souvent rien d'autre qu'un livre d'images reflétant le désir le plus violent et le plus aveugle des hommes: le désir d'oublier."

"Si quelque chose de précieux et d'irremplaçable disparaît, nous avons l'impression de nous éveiller d'un rêve."

"C'est la loi de la servitude. Ce qui veut vivre longtemps doit servir. Mais ce qui veut dominer ne vit pas longtemps."

"Peut-être qu'après sa soif d'événements, l'homme n'en a pas de plus violente que d'oublier."

"Vous demandez si je vous connais? Mais, quel homme connaît-il les autres hommes, ou simplement lui-même?"

"Elle est justement cela, la vie, quand elle est belle et heureuse: un jeu. Naturellement, on peut faire d'elle tout autre chose, un devoir, ou une lutte, ou une prison, mais elle n'en devient pas plus belle."

"... les plaintes contre les autres et moi-même sortaient de moi comme l'eau d'une cruche brisée, sans espoir de réponse, par unique besoin de me libérer."

"... le désespoir est le résultat de toute tentative sérieuse pour comprendre et justifier la vie humaine. Le désespoir est le résultat de tout effort sérieux pour mettre sa vie en harmonie avec la vertu, avec la justice, avec la raison, tout en répondant à ses exigences. Les enfants vivent en deça de ce désespoir, les adultes au delà."

Voilà quelques magnifiques phrases de Hermann Hesse qui, à la lecture de Carl Gustav Jung, fit du chemin vers soi-même un de ses thèmes de prédilection.

À bientôt






samedi 13 janvier 2007

Le cent quarante-deuxième saut de crapaud

Puisque nous sommes maintenant dans une nouvelle version de Blogger, il ne m'est pas possible de corriger le dernier saut de crapaud que j'aurais dû numéroter cent quarante et unième et non quarante et unième.


Voilà pour la correction.

Passons maintenant à celui-ci qui détonnera un peu sur les autres car il contiendra - et plusieurs autres à venir lui ressembleront - des citations que je recueille depuis des années au fil de mes lectures. Malheureusement, je ne pourrai pas toujours vous donner l'oeuvre à partir de laquelle je les ai puisées.

Aujourd'hui...

"L'homme moderne ne se conçoit pas lui-même comme partie intégrante de la nature mais comme une force extérieure à dominer et conquérir celle-ci."


"Parler du futur est utile, à la seule condition que cela aboutisse à une action concrète dans le présent."


"La vraie vie est faite des tensions nées de l'incompatibilité des contraires, chacun d'eux étant nécessaire."


"Mais, alors que tout fanatisme trahit une faiblesse intellectuelle, un fanatisme portant sur les moyens à employer pour atteindre des objectifs parfaitement incertains est pure infirmité de l'esprit."


"Si l'on cultive systématiquement les vices humains, comme la cupidité et l'envie, on obtient inévitablement une régression de l'intelligence, pas moins. Quiconque est poussé par la cupidité ou l'envie perd la faculté de voir les choses comme elles sont réellement, de voir les choses dans leur intégrité et leur ensemble. Ses succès mêmes se transforment en échecs."


"Cultiver et multiplier ses besoins est l'antithèse de la sagesse. C'est aussi l'antithèse de la liberté et de la paix. Toute multiplication des besoins tend à augmenter la dépendance à l'égard de forces extérieures qui échappent à notre contrôle, et alimente par conséquent la peur existentielle. Ce n'est qu'en réduisant ses besoins que l'on peut encourager une authentique réduction des tensions fondamentalement responsables des luttes et des guerres."



Ces citations sont de E. F. Schumaker à partir de son livre "SMALL IS BEAUTIFUL" auxquelles j'ajoute celles-ci.




"Pour l'homme de la brousse qui ne sait pas compter au-delà de ses dix doigts, onze est un nombre inaccessible." Bernard Shaw


"L'expression propre et particulière à la pensée consciente est de pouvoir résoudre des problèmes." William James


"Placés devant le choix entre avoir à changer nos conceptions ou prouver qu'il n'est nul besoin de le faire, la plupart d'entre nous s'emploient à fournir des preuves." John Kennett Galbraith


"La meilleure façon de protéger une idée c'est encore d'inviter le monde entier à prouver sans cesse qu'elle n'est pas fondée." John Stuart Mill


"Si vous êtes quelque part à l'avant-garde, vous ne pouvez pas tout expliquer. Si vous saviez tout là-dessus, ce ne serait pas l'avant-garde." Karl Pribram


À très bientôt...

vendredi 1 décembre 2006

Le cent quarante et unième saut de crapaud

Il y a si longtemps que je me demande si les réflexes y seront. Ceux de la mécanique ainsi que ceux de l'imagination. Ça ressemble un peu à celui ou celle qui rouvre son chalet au printemps. Il faut mettre le temps pour retrouver comment on faisait, malgré le côté automatique installé depuis des années.
J'ai laissé le "blog" sur cette histoire de maison de retraite et d'une certaine demoiselle Teasdale, histoire qui n'a pas connu de fin. Je me suis rapidement aperçu que le fait de mener simultanément les recherches afin que le texte puisse s'installer sur des bases crédibles et écrire l'histoire, cela ne peut fonctionner. Mais je vais y revenir, la reprendre et achever de raconter cette amitié entre ces deux femmes autour des années 1930 dans un Gaspé encore très proche des valeurs traditionnellement chrétiennes. Ainsi que leurs deux chattes, Colette et Céline.
D'ici là, je compte reprendre le "blog" et le laisser me guider quelque temps avant de reprendre nos petites histoires...
Bon retour et à bientôt.

vendredi 7 juillet 2006

Le cent quarantième saut de crapaud

… la suite …

Magella Teasdale était la maîtresse de deux chats. En fait… deux chattes qui répondaient, lorsqu’elle les appelait, aux noms de Colette et Céline. Pour dire juste, Magella Teasdale et ses chattes entretenaient une relation prévilégiée.

La Maison de Retraite, bien avant l’arrivée des premiers pensionnaires, vécut au rythme de ces félins. Jamais mesdemoiselles ne sortaient à l’extérieur et leurs manies avaient leurs lieux. Ainsi tous les matins – entendons ici le moment où Magella sommeillait encore – Colette reposait sur le bord de la fenêtre donnant sur l’immense véranda. Pour sa part, Céline, demeurait immobile au pied du grand escalier d’où elle espérait voir apparaître Magella qui aimait dormir. Le matin surtout. Elle fractionnait ses heures de repos entre très tard la nuit jusqu’en fin d’avant-midi, une sieste d’environ une heure avant le souper et un petit « roupillon » vers neuf heures le soir. Au total, Magella laissait au sommeil près de douze heures par jour. On aurait dit un comportement de chat.

Une fois la maîtresse trottant dans la maison, Colette disparaissait vers une des chambres à l’étage, différente à chaque fois comme si elle eut voulu y établir son territoire, son royaume. Sa compagne Céline suivait à la trace une Magella ensommeillée. Moins indépendante que la tigrée, elle pouvait et cela jusqu’à l’heure de la sieste suivre la châtelaine de façon interminable. Céline, chatte noire aux yeux jaunes, ne vivait que pour les séances de nourriture. Magella lui donnait à manger dans un petit bol en verre qu’immédiatement après elle lavait et rangeait. Ce rite se produisait deux fois par jour. Colette, davantage buveuse, pouvait très bien se passer de cet horaire mais devenait tout simplement dérangeante, harcelant les humains qui s’attablaient de ses coups de pattes et miaulements prolongés, exigeant d’eux qu’ils lui donnent à manger. Ce que s’empressait de faire Magella. Ce fut d’ailleurs le point principal au contentieux entre elle et mademoiselle De La Bruère.

Lors de son installation à Gaspé, Magella Teasdale descendit du chemin de fer, royalement accompagnée par ses deux chattes. Tout l’automne, elle le passa sans aucune autre compagnie que Colette et Céline, si ce ne fut de quelques visites de plus en plus rares et toujours à caractère administratif du notaire Wilbrod. Celui-ci détestait les chats, ne leur trouvant aucune utilité à l’intérieur des maisons. Magella n’en fit pas de cas mais pour elle une personne qui n’aime pas les chats lui paraissait équivoque.

Il faut comprendre qu’à l’entrée en scène de mademoiselle De La Bruère, au début du printemps 1930, la Maison de Retraite ronronnait déjà selon les habitudes d’une dame sommeilleuse et de deux chattes au caractère fort différent. Pour mademoiselle De La Bruère, bourgeoise jusqu’aux bouts des ongles, organisée et méthodique jusqu’aux manies, se familiariser à cette vie ne lui fut pas aisée. Son rôle et ses responsabilités, elle dut rapidement se les approprier afin de passer outre aux extravagances des chattes qui relevaient directement de la patronne. Comme elle connaissait cette Magella depuis l’enfance, plus grand-chose ne pouvait encore la surprendre ou l’émouvoir.

La châtelaine dormeuse était aussi une très grande liseuse. Une liseuse de soir et de nuit. Immédiatement achevés les travaux de la maison et avant d’embaucher le personnel, Magella consacra de longues journées et d’interminables nuits à marcher de la cuisine à la salle à manger menant au premier salon, la véranda de long en large, la superbe cuisine d’été, les chambres à coucher à l’étage –six pour les pensionnaires, celle de mademoiselle De La Bruère et la sienne- pour continuellement revenir à ce deuxième salon situé au rez-de-chaussée à gauche de la porte d’entrée. C’est là qu’elle décida d’installer la bibliothèque.

… à suivre …

lundi 3 juillet 2006

Ça suffit le "farniente"...

Voilà, ça y est... l'été est bien installé, la Saint-Jean, passée, de même que la journée nationale du déménagement, le 1er juillet... on peut revenir à nos sauts de crapaud...
Nous avons laissé Magella Teasdale et mademoiselle De La Bruère à la porte de leur Maison de Retraite, en cette fin du mois de mai 1930. Elles ont rodé le personnel et sont fin prêtes à recevoir leurs premiers (ères) pensionnaires.
Je rappelle que les deux derniers sauts (le 138e et le 139e) ont, en quelque sorte, mis la table.... ouvert les fenêtres.
Bon retour.

Inutile de rappeler que les photos de maisons publiées ici n'ont rien à voir avec les textes précédents et suivants, mais c'est agréable quand même d'imaginer que ladite maison pourrait ressemblée à une combinaison de toutes celles-ci.

mardi 20 juin 2006

Le cent trente-neuvième saut de crapaud

… la suite …

Magella n’allait pas perdre son temps. L’automne et l’hiver lui permirent de mettre en place ce « manoir » que dorénavant elle appellera « La Maison de Retraite » afin qu’à l’ouverture des fenêtres de la véranda au printemps 1930, tout soit comme elle le souhaitait. Le personnel qu’elle engagea se composait essentiellement d’une cuisinière, de deux femmes de chambre, d’un homme à tout faire et d’une hôtesse. À part cette dernière, une certaine demoiselle De La Bruère, les employés provenaient de Gaspé, avaient un certain âge et comprirent rapidement lors de l’entrevue avec Magella Teasdale que la discrétion la plus entière était la qualité recherchée par la châtelaine. Ils se présentèrent à la maison au début du mois de mai afin de se familiariser avec les lieux et les exigences des deux patronnes.

Cette maison allait vivre au rythme de deux maîtresses : Magella, la propriétaire des lieux, que bien malgré elle les Gaspésiens surnommèrent « la châtelaine » et mademoiselle De La Bruère, la gouvernante des lieux. Les rapports unissant ces deux femmes remontaient à quelques années auparavant. Elles se connurent à Montréal où les Teasdale, très riche famille d’industriels de père en fils, habitaient l’ouest de la ville et entretenaient d’étroites relations avec la société française de l’époque. Pour leur part, les De La Bruère, famille parisienne dont la noblesse de leurs racines fut consacrée par l’ordonnance du 25 août 1817, s’établirent en Nouvelle-France au début de la colonie qu’ils ne quittèrent jamais, cultivant des liens avec certains vicomtes ou marquises de leur lignage. Magella et mademoiselle De La Bruère étudièrent chez les Ursulines à Québec. Pensionnaires durant l’année scolaire, elles se retrouvaient à Montréal lors des diverses vacances et passaient leurs étés dans une villa à Sainte-Catherine de Fossembault, dans le comté de Potneuf.

Rapidement, les employés s’habituèrent au vouvoiement, à un protocole rigide leur imposant de s’adresser d’abord à la gouvernante pour les requêtes car il leur était totalement interdit de prendre des initiatives sans l’autorisation expresse de mademoiselle De La Bruère. Cette dernière manifestait un souci rigoureux, exigeant que chaque chose fut à sa place, le service d’une qualité que les employés appelèrent « bourgeoise », la propreté surpassant les normes habituelles. Elle ne supportait pas la poussière et entreprit une guerre d’usure contre la saleté. Combien de fois souligna-t-elle à la cuisinière que les plats de service devaient être à telle ou telle température? Que l’escalier menant à l’étage, où se retrouvaient les chambres à coucher, on devait y passer quotidiennement la serpillière légèrement humidifiée d’une cire à odeur de cannelle? Régulièrement elle rappelait à l’ouvrier qu’il lui apparaissait inacceptable que le gazon dépassa la hauteur de son soulier? Tout cela, mademoiselle De La Bruère le répétait avec un sourire goguenard et un bel accent français du dix-neuvième siècle.

Rares les occasions où l’on pouvait surprendre les deux maîtresses de la maison, réunies dans une même pièce. Un peu comme si elles avaient bien organisé leurs déplacements, orchestré leurs interventions auprès de celui-ci ou celle-là, planifié le boulot afin de ne jamais se croiser et encore moins donner un ordre qui fut contredit ou modifié par l’autre. Tout roulait à merveille et le mois de mai 1930, celui de la répétition générale avant l’arrivée des pensionnaires, permit à la maison de prendre son élan. Les fenêtres furent ouvertes, après avoir été nettoyées, re-nettoyées, lavées, re-lavées tant et tant qu’on arrivait à les oublier.

Partout dans Gaspé, l’absence des deux femmes aux offices du mois de Marie fut remarquée, tout comme elles n'étaient davantage présentes à la messe du dimanche. Pâques sans elles mit le point final aux questionnements : elles ne sont pas catholiques, un point c’est tout, affaire classée. D’ailleurs, peu de gens souhaitaient entretenir des liaisons tendues avec les dames du « manoir », l’argent ne leur faisant pas défaut, elles payaient rubis sur l’ongle parfois à l’avance pour tout ce dont la maison requérait. Si cela pouvait causer un problème, l’évêque de Gaspé était proche et devrait y voir. Et il ne fit rien.

Magella fit annoncer par mademoiselle De La Bruère que le samedi suivant un photographe viendrait spécialement de Montréal afin de prendre plusieurs clichés de la maison, de la baie et des environs. Tous les employés, vêtus de l’uniforme noir et blanc, furent conviés. La propriétaire en profita pour leur adresser quelques mots. Elle n’aimait pas les discours et lorsqu’elle prenait la parole, c’était bref, concis et sans détours.

- Nous sommes à quelques jours de l’ouverture. Aujourd’hui, après la séance de photographie, nous ferons une dernière répétition un peu comme si la maison fonctionnait à plein régime. Vous prendrez congé demain et lundi, c’est le départ. Cette habitation, ce manoir, dorénavant s’appellera « La Maison de Retraite ». Je vous invite à toujours la nommer ainsi. Merci.

Magella Teasdale n’offrit pas la parole à mademoiselle De La Bruère, s’installa à côté d’elle sur une chaise en paille tressée aux pieds du grand escalier menant à la porte d’entrée de la maison, invitant les employés à se regrouper autour d’elles. Le photographe fit son travail.

Une fois la séance achevée, Magella se retira laissant à mademoiselle De La Bruère le soin de voir aux derniers petits détails.

En début de soirée, une pluie diluvienne s’écrasa dans la baie de Gaspé, un peu comme si à son tour la nature à grands coups d’éclairs s’évertuait à immortaliser la proche ouverture de la « Maison de Retraite ».

... à suivre ...




vendredi 16 juin 2006

Le cent trente-huitième saut de crapaud

Attendre l’été. Quelques jours encore avant qu’il ne s’installe. Pas pour longtemps, nous le savons tous… mais quand même, attendre l’été c’est comme espérer de la belle visite… rare... partie de loin, qu’on voit si peu souvent, si peu longtemps. Celle qui change d’une année à l’autre. Qui a pris cette douce habitude de nous revenir, apportant les dernières nouvelles de cet autre côté du monde, de cet autre côté de la vie. Comme il aura… comme elle aura changé… Le monde et la vie.

Les feuilles sont d’un vert proche parent du bleu. Elles voltigent bien arrimées aux branches des arbres s’offrant aux oiseaux qui cherchent le sud afin d’orienter leurs nids. Et au loin, la mer. Langoureuse encore. À peine bruyante. Capricieuse. Un peu comme si elle avait eu froid au cours de l’hiver et qu’elle prenait son temps. Cette mer retrouverait bien le chemin vers la baie de Gaspé pour y déposer ces odeurs qui font du bien.

- Nous ouvrirons les fenêtres.

Magella annonçait par quatre mots, en une phrase, l’arrivée de l’été. Les fenêtres, à l’arrière d’un ancien "manoir" devenu maison de retraite, c’est ainsi qu'elle souhaitait qu’on l’identifia, donnaient sur la baie de Gaspé. Une fois ouvertes, plus fiables que les hirondelles, et on sait à quel point elles sont tardives par ici, ça ne pouvait tromper, le beau temps était venu.

Cette grande maison installée au creux d’un Gaspé encore fragile, certains disent qu’elle y vit depuis Jacques Cartier. D’autres, qu’elle fut construite par des Américains l’utilisant comme camp de chasse et pêche. Elle aura porté au fil du temps, le titre de chalet, d’hôtel, de château, de refuge; aura appartenu à d’illustres familles américaines puis gaspésiennes; aura permis des rencontres historiques; aurait été le creuset de retentissantes idées; le lieu de départ de mille et une légendes…

Magella Teasdale, que le titre de « vieille fille » n’offusquait pas, avait acheté cette maison de la Caisse Populaire de Gaspé qui dut la reprendre suite à une fulgurante banqueroute en lien avec la crise financière des années 1920. Seul le notaire de la place connaissait l'identité véritable du propriétaire et ne devait en aucun cas révéler son nom. Il représentait l’inconnu, signa pour lui les documents hypothécaires puis remit les titres à Magella Teasdale, nouvellement arrivée dans la région. On sut quelques mois après qu’elle venait de Montréal où sa famille aurait fait fortune dans l’industrie de la guerre.

La nouvelle propriétaire engagea de très fortes sommes pour la réfection de ce que pour l’instant on appelait « le manoir ». L’arrière, là où elle fit installer d’immenses fenêtres donnant sur la baie, devint une magnifique véranda habitable toute l'année. Fait nouveau pour l’époque, Magella exigea que les fenêtres ne soient pas uniquement de la vitre collée aux murs, mais puissent s’ouvrir de l’intérieur vers l’extérieur.

Elle se chargea elle-même d’enquêter auprès des personnes dorées de Gaspé et ses environs, afin d’en connaître plus sur ce que fut « le manoir », qui l’habita, son architecture ainsi que l’aménagement intérieur. Magella voulait absolument que l’habitation retrouve ses allures d'antan, qu’elle respecte en tout point son histoire. Alors que chacun souhaitait un peu plus de confort et de modernisme, la nouvelle propriétaire donnait l’impression de vouloir retourner à une époque que l’on souhaitait oublier. Surtout, elle ne paraissait pas pressée à divulguer ses projets pour une aussi grande demeure, habitée par elle seule. Et son chat.

Mademoiselle Teasdale, rapidement, se lia au notaire représentant le vendeur inconnu et lui offrit la responsabilité d’administrer ses biens. Soit dit en passant - de toute façon les langues se délièrent assez vite - chacun et chacune eurent bientôt leur opinion sur cette venue de loin. Tant d’argent, d’où venait-il? Toute seule, qu’était devenue sa famille dont jamais elle ne parlait? Vieille fille ou veuve? Catholique ou anglicane? Ce n’est pas du côté du notaire qu’on allait en apprendre davantage. Une tombe que ce maître Wilbrod dont on ne savait trop s’il s’agissait là de son prénom ou de son nom de famille.

Tant et si bien que les travaux avancèrent promptement. Magella possédait cette faculté de deviner les gens au premier coup d’œil et savait utiliser leurs qualités selon ses besoins. Le responsable des travaux visant à redonner au « manoir » son état premier, un certain Chamberlain provenant de la Baie-des-Chaleurs, dirigeait le chantier avec une main de maître. Son sens de l’organisation permit qu’au bout de six mois - il fallait absolument qu’avant l’hiver tout soit achevé – il put annoncer à mademoiselle Teasdale que c’en était terminé. Dont les fameuses fenêtres auxquelles Magella tenait tellement.

La châtelaine put engager quelques femmes de la paroisse les affairant à rendre habitable l’intérieur du « manoir » et conforme à ce qu’elle avait pu recueillir comme renseignements sur les antécédents de cette habitation. Le bleu et le blanc étaient à l’honneur du côté des tentures et des accessoires. Le bois, du pin et du chêne en grande partie, de même qu’un crépi légèrement beige se retrouvaient sur les murs et aux plafonds. Les meubles retapés puis disposés à l’endroit même où, à l’époque, ils vécurent.

Magella ne vivait pas au "manoir" durant les travaux. Elle se retrouva en pension chez une connaissance du notaire Wilbrod et tous les jours, sauf les samedi et dimanche, surveillait le travail de près. Ne laissant rien au hasard, fidèle à un plan aussi précis que rigoureux, mademoiselle Teasdale voyait à ce que tout soit là à temps, que rien ne manque pouvant ralentir ou freiner le rythme. Cela l’obligea de retourner à Montréal à deux occasions. Les voyages d’une semaine chacun la ramenaient aussi en forme, ragaillardie presque et plus déterminée encore à achever son projet.

Magella Teasdale emménagea dans « le manoir » au début d’un mois d’octobre, à la fin des années 1930. Aucune cérémonie officielle, sauf qu’elle invita à un banquet tous ceux et toutes celles qui y travaillèrent. Cela se tint à l’arrière, sur la terrasse de l’habitation donnant sur la baie. Deux mots à peine furent prononcés :

- Merci à tout le monde pour cet effort spectaculaire. Je vous annonce qu’au printemps prochain, lorsque je pourrai ouvrir les fenêtres de la véranda, que l’odeur de la baie emplira la maison, ce « manoir » recevra ses premiers pensionnaires.

Magella n’en dit pas plus. Le notaire Wilbrod la remercia au nom de la population de Gaspé, souhaitant à la châtelaine que puissent se réaliser tous ses projets.

L’automne arriva… puis l’hiver suivit. Magella Teasdale attendait le printemps.


lundi 12 juin 2006

Le cent trente-septième saut de crapaud

Je vous offre trois poèmes écrits il y a de cela quelques années, alors qu’avec un groupe d’élèves je travaillais la poésie. Ils devaient leur servir de modèle. Leurs poèmes ont été publiés dans un recueil qu’ils intitulèrent

REGARDS DE GLACE... REGARDS D’ENCRE...




entre plus tard et partir


entre plus tard et partir
l’image éblouie de la lumière
dressée
se reflète
en couleurs diluées



entre partir et plus tard
la fine fleur de l’ombre
arrachée
s’attarde
à un même sol



plus tard, entre partir et revenir
les pas étouffés d’un silence retenu,
soupiré
s’esseule
à l’écho de la fleur


partir entre plus tard et jamais
les cris comme des bruissements
résonnés
s’assomment
au fond de l’infini


entre plus tard et partir
en d’éteintes sécheresses
l’eau s’écoule
sur un pays asséché






la légende du cheval blanc



cheval blanc
sur fond de montagne



fond



en équilibre
amble et trot



une eau jaillissante
puissante
l’enfourchant
s’enfonce
en perles fuyantes



un cheval blanc
vers les nuages froncés
s’accroche à la selle du vent

encore fou de sa source limpide



et que lentement verdisse la terre!




espiègle siècle espéré


le bleu dans le gris des nuages
s’engloutit
en ce matin de porcelaine

un parfum emplit l’espace
hymne imprimé sur la peau

le silence de vos cris
parle de la vie

à la porte du siècle
les jours s’éclairent d’ombre
éparpillant vos joies



la plus belle parole
la redite des paroles éteintes
le cadenas ouvert aux espoirs
afin qu’éclate le siècle espéré
qui sera ce que tu seras,
nue de ce que tu étais
vêtue de qui tu seras
espiègle absente des nuits blanches
fantôme apprivoisé,
spectre envahissant,
marchant ses pas dans les flaques d’eau
comme l’intarissable source jaillissante
coule par vos plaies refermées



un sourire
sur vos avenirs
sur vos bouts de chemin
prend par la main
de celles et de ceux
qui accueilleront l’espiègle siècle espéré

jeudi 8 juin 2006

Le cent trente-sixième saut de crapaud

Suzanne Paradis a publié en 1961 aux Éditions du Bien public, un recueil intitulé La Chasse aux autres. J’en tire ce poème :


Femme


Tu lèveras le bras, femme ininterrompue
pour protéger la fleur et l’herbe et le sourire,
pour défendre l’amour du meilleur et du pire
et son langage clair, des langues corrompues.

Tu croiseras les doigts, femme sans cesse femme,
avec des fils de soie ou de lin tisseras
leur jointure charnelle aux étoffes, aux draps
pour former du sommeil la lumineuse trame.

Tu conduiras l’enfant dans tes flancs d’urne blanche
écho doux prolongé d’homme mêlé à toi;
femme incessante toi, rituelle avalanche
que la beauté met nue une première fois.

Tes regards remués de muette musique
enchaîneront le jour de menus mouvements
et tu allaiteras l’étroite faim d’enfant
et le désir jailli, ô fontaine physique!

Tu poseras ta main comme un ruisseau d’eau fraîche
- sur l’aridité blanche des visages faits,
sur les bouches désertes, sombres sûres brèches
taillées à l’ennemi – comme un dernier souhait.

Ta fanfare de bagues et d’anneaux légers
rythmera la levée éclatante des rêves
morcellera la nuit d’étoiles du berger
serties par l’œuvre de mystérieux orfèvres.

Tu briseras les jougs, femme aux mains déliées
comme des chevelures éparses sans poids,
les colliers délicats et les colliers étroits
casseront sous tes doigts aux forces oubliées.

Puis tu reposeras, pensive sur tes hanches,
ces mains à l’ongle aigu griffe paisible encor,
pour clamer lentement aux portes de ton corps
la colère du sang qu’étouffent tes nuits blanches.


Et j’achève par ses vers magnifiques de Marie Uguay, chez Boréal.


Maintenant je marche au-dedans de moi
je suis seule inondée d’une pâle clarté légèrement fauve
tant de paysages s’attellent à mes côtés
des arbres nobles puissants se cabrent
dans la plénitude d’avril ou de juillet
des oiseaux se croisent
découpent l’air de leurs yeux aigus
de leur voix fraternelle et apaisante
il y a la mer ou la ville
la même multitude
la multiplication d’appels
de supplications de visages
de disparitions et d’apparitions
maintenant je suis seule à jamais



Je vous souhaite, chère Élisabeth, un bon repos… de cendres.

Entre nostalgie et fantaisie ... (54)

Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, u...