jeudi 8 juin 2006

Le cent trente-sixième saut de crapaud

Suzanne Paradis a publié en 1961 aux Éditions du Bien public, un recueil intitulé La Chasse aux autres. J’en tire ce poème :


Femme


Tu lèveras le bras, femme ininterrompue
pour protéger la fleur et l’herbe et le sourire,
pour défendre l’amour du meilleur et du pire
et son langage clair, des langues corrompues.

Tu croiseras les doigts, femme sans cesse femme,
avec des fils de soie ou de lin tisseras
leur jointure charnelle aux étoffes, aux draps
pour former du sommeil la lumineuse trame.

Tu conduiras l’enfant dans tes flancs d’urne blanche
écho doux prolongé d’homme mêlé à toi;
femme incessante toi, rituelle avalanche
que la beauté met nue une première fois.

Tes regards remués de muette musique
enchaîneront le jour de menus mouvements
et tu allaiteras l’étroite faim d’enfant
et le désir jailli, ô fontaine physique!

Tu poseras ta main comme un ruisseau d’eau fraîche
- sur l’aridité blanche des visages faits,
sur les bouches désertes, sombres sûres brèches
taillées à l’ennemi – comme un dernier souhait.

Ta fanfare de bagues et d’anneaux légers
rythmera la levée éclatante des rêves
morcellera la nuit d’étoiles du berger
serties par l’œuvre de mystérieux orfèvres.

Tu briseras les jougs, femme aux mains déliées
comme des chevelures éparses sans poids,
les colliers délicats et les colliers étroits
casseront sous tes doigts aux forces oubliées.

Puis tu reposeras, pensive sur tes hanches,
ces mains à l’ongle aigu griffe paisible encor,
pour clamer lentement aux portes de ton corps
la colère du sang qu’étouffent tes nuits blanches.


Et j’achève par ses vers magnifiques de Marie Uguay, chez Boréal.


Maintenant je marche au-dedans de moi
je suis seule inondée d’une pâle clarté légèrement fauve
tant de paysages s’attellent à mes côtés
des arbres nobles puissants se cabrent
dans la plénitude d’avril ou de juillet
des oiseaux se croisent
découpent l’air de leurs yeux aigus
de leur voix fraternelle et apaisante
il y a la mer ou la ville
la même multitude
la multiplication d’appels
de supplications de visages
de disparitions et d’apparitions
maintenant je suis seule à jamais



Je vous souhaite, chère Élisabeth, un bon repos… de cendres.

mardi 6 juin 2006

Le cent trente-cinquième saut de crapaud

Les poèmes d’aujourd’hui sont d’Anne Hébert. Le premier, parmi ses plus beaux, est tiré de Poèmes, aux Éditions du Seuil (1960).


LA CHAMBRE DE BOIS


Miel du temps
Sur les murs luisants
Plafond d’or
Fleurs des nœuds
cœurs fantasques du bois
Chambre fermée
Coffre clair où s’enroule mon enfance
Comme un collier désenfilé.

Je dors sur des feuilles apprivoisées
L’odeur des pins est une vieille servante aveugle
Le chant de l’eau frappe à ma tempe
Petite veine bleue rompue
Toute la rivière passe la mémoire.

Je me promène
Dans une armoire secrète.
La neige, une poignée à peine,
Fleurit sous un globe de verre
Comme une couronne de mariées.
Deux peines légères
S’étirent
Et rentrent leurs griffes.

Je vais coudre ma robe avec ce fil perdu.
J’ai des souliers bleus
Et des yeux d’enfant
Qui ne sont pas à moi.
Il faut bien vivre ici
En cet espace poli.
J’ai des vivres pour la nuit
Pourvu que je ne me lasse
De ce chant égal de rivière
Pourvu que cette servante tremblante
Ne laisse tomber sa charge d’odeurs
Tout d’un coup
Sans retour.
Il n’y a ni serrure ni clef ici
Je suis cernée de bois ancien.
J’aime un petit bourgeois vert.

Midi brûle aux carreaux d’argent
La place du monde flambe comme une forge
L’angoisse me fait de l’ombre
Je suis nue et toute noire sous un arbre amer.


N’est-ce pas cela que l’on entend en franchissant les portes de la Grande Bibliothèque de Montréal?

Ce deuxième publié chez Boréal date de 1997. Il rejoindrait par le cœur et l’esprit notre chère Élisabeth.


L’ORIGINE DU MONDE


La fin du monde ayant eu lieu
On l’a lâchée dans l’espace nu
Toute vive parmi les astres consumés
La terre encore fumante à l’horizon
Comme une bougie soufflée

Jamais l’air ne fut si pur et dur
Un goût de sel persistait
Tout alentour des lunes pâles

Elle la sorcière aux crins noirs
Chevelure aisselles et pubis ruisselants
L’Ève des paradis terrestres

Son odeur de musc et de sueur
S’égare dans la froideur du vide
Elle a des jupes et des jupons
Échappés des siècles révolus
Sa traîne comme celle des comètes
Flotte entre les planètes déboussolées

Ses basques sont pleines de graines et de semences
Ramenées des fiers amants et des rousses plaines
À tout hasard elle plante des herbes et des arbres
Des hommes et des femmes minuscules grains de framboises vertes

Elle fonde une autre terre dans l’espace infini
L’Origine du Monde se couche parmi l’éther bleu
Jambes ouvertes et souffle court.
Pour ceux et celles qui, comme moi, sont des inconditionnels d'Anne Hébert et de Saint-Denys-Garneau, je rappelle qu'à Sherbrooke, au Musée des beaux-arts, se tient jusqu'au 10 septembre prochain, une exposition intitulée FILIATIONS qui cherche à rapprocher les univers de ces deux illustres cousins. Je dois m'y rendre d'ici l'automne, je vous en parlerai.
"Nous habitions la même campagne. La même campagne et le même été. Nous avons mis nos royaumes en commun. J'étais la plus petite. Il m'apprenait à voir la campagne. La lumière, la couleur, la forme: il les faisait surgir devant moi... Le paysage d'eau et de feuillages avait fait un pacte avec lui. Le paysage a accepté l'offrande consommée sur cette grève de glaise près des sapins noirs..." Ainsi parlait Anne Hébert alors que Saint-Denys-Garneau disait:" Les arbres sont roses dans le soleil couchant."

vendredi 2 juin 2006

Le cent trente-quatrième saut de crapaud

J’ai cherché, parmi mes poétesses d’ici et d’ailleurs, de ce temps et d’avant, les mots pouvant illustrer l’histoire d’Élisabeth, cette femme qui eut mieux vécu maintenant qu’à l’aube du vingtième siècle. Cette Élisabeth, voyante d’une vision dont elle se sentait l’unique portante… Qui n’a pas pu dans sa solitude entourée, achever de coudre à même des étoffes inconnues cet étendard sur lequel les mots ourlés chassant l’inquiétude, l’insécurité et l’oppression des femmes de son époque se liraient. Élisabeth voulait le soulever à bout de bras cet étendard qu’elle brodait avec le fil des misères, des oppressions et des humiliations de celles à qui on ne permettait pas d’être et qui ne savaient pas encore comment être. Qu’il claque au vent, qu’il rassemble de la côte gaspésienne jusqu’à toutes les autres côtes, ces femmes esclavagées afin qu’elles se l’approprient et le lancent d’une génération aux autres!

Aujourd’hui, chez Marie Noël, celle dont je reçus les œuvres complètes d’une très vieille cousine germaine de ma grand-mère maternelle - j’ai déjà parlé d’elle dans un autre saut de crapaud – je vous offre cette

Vision

Quand j’approcherai de la fin du Temps,
Quand plus vite qu’août ne boit les étangs,
J’userai le fond de mes courts instants;

Quand les écoutant se tarir, en vain
J’en voudrai garder pour le lendemain,
Sans que Dieu le sache, un seul dans ma main;

Quand la terre ira se rétrécissant
Et que mon chemin déjà finissant
Courra sous mes pieds au dernier versant;

Quand sans reculer pour gagner un pas,
Quand sans m’arrêter ni quand je suis las,
Ni dans mon sommeil, ni pour mes repas;

Quand le cœur saisi d’épouvantement,
J’étendrai les mains vers un être aimant
Pour me retenir à son vêtement…
…………………………………………………………………………………….

Quand mes doigts de tout se détacheront
Et quand mes pensers hagards sous mon front
Se perdront sans cesse et se chercheront;

Quand sur les chemins, quand sur le plancher,
Mes pieds n’auront plus de joie à marcher;
Quand je n’irai plus en ville, au marché,

Ni dans mon pays toujours plus lointain,
Ni jusqu’à l’église au petit matin,
Ni dans mon quartier, ni dans mon jardin;

Quand je n’irai plus même en ma maison,
Quand je n’aurai plus pour seul horizon
Qu’au fond de mon lit toujours la cloison…
…………………………………………………………………………………..

Quand les voisines sur le pas
De la porte parleront bas,
Parleront et n’entreront pas;

Quand parents, amis, tour à tour,
Laissant leur logis chaque jour
Dans le mien seront de retour;

Quand dès l’aube ils viendront me voir
Et sans rien faire que s’asseoir
Dans ma chambre attendront le soir;

Quand dans l’armoire où j’ai rangé
Mon linge blanc, un étranger
Cherchera de quoi me changer;

Quand pour le lait qu’il faut payer,
Quelqu’un prendra sans m’éveiller
Ma bourse sous mon oreiller;

Quand pour boire de loin en loin,
J’attendrai n’en ayant plus soin
Que quelqu’un songe à mon besoin…
…………………………………………………………………………..

Quand le soleil et l’horizon
S’enfuiront… quand de la maison
Sortiront l’heure et la saison;

Quand la fenêtre sur la cour
S’éteindra… quand après le jour
S’éteindra la lampe à son tour;

Quand sans pouvoir la rallumer
Tous ceux que j’avais pour m’aimer
Laisseront la nuit m’enfermer;

Quand leurs voix, murmure indistinct,
M’abandonnant à mon destin,
S’évanouiront dans le lointain;

Quand cherchant en vain mon salut
Dans un son je n’entendrai plus
Qu’au loin un silence confus;

Quand le froid entre mes draps chauds
Se glissera jusqu’à mes os
Et saisira mes pieds déchaux;

Quand mon souffle contre un poids sourd
Se débattra… restera court
Sans pouvoir soulever l’air lourd;

Quand la Mort comme un assassin
Qui précipite son dessein
S’agenouillera sur mon sein;

Quand ses doigts presseront mon cou,
Quand de mon corps mon esprit fou
Jaillira sans savoir jusqu’où…

Alors, pour traverser la nuit, comme une femme
Emporte son enfant endormie, ô mon Dieu,
Tu me prendras, tu m’emporteras au milieu
Du ciel splendide en ta demeure où peu à peu
Le matin éternel réveillera mon âme.



mardi 30 mai 2006

Le cent trente-troisième saut de crapaud

... la suite ...

En route vers chez elle, Élisabeth se disait que si la mer avait pris une couleur féminine, alors la femme et la mer seraient éternelles. De cette indomptable éternité qui pousse sur les eaux, bouillonne sur elle-même, bifurque toujours vers la même direction comme appelée sur des rivages qui l’éloignent. L’éternité ne serait-elle pas, du moins Élisabeth se le demandait-elle, étirant son pas sur une route boueuse, un fils endormi reposant dans le berceau roulant que Joseph lui avait confectionné, l’éternité ne serait-elle pas deux lointains opposés, en marche l’un vers l’autre? Leur rencontre sur la mer? Un clin d’œil mille fois répété s’ouvrant sur une réalité aléatoire?

Les paroles de la sage-femme ne réussirent pas à soulager l’inquiétude d’Élisabeth. Elle vécut, suite à cette rencontre, dans une attente perpétuelle. Que les choses puissent par usure ou par érosion, se modifier! Que les femmes puissent réaliser que la mer ne porte pas qu’une seule vague! Que sur le temps, ce petit morceau d’éternité, elle puisse y installer un peu d’elle-même!

Pendant longtemps encore, les femmes de la côte déposèrent chez la couturière autant les morceaux de tissu que des morceaux de leur vie. Comme le lui avait suggéré madame Synnott, Élisabeth les écoutait. Mais dans son âme, une grande voix criait, ardente, souhaitant les bousculer, les pousser à démolir leur impuissance à grands coups de cuisines abandonnées, de chambres à coucher profanées, de travaux refusés, de messes du dimanche et de sermons oubliés, de maris divorcés, d’enfants espacés… Cette voix éclatait dans sa tête. Pendant toutes ces années, elle sut l’assourdir, la craignant tout à la fois.

Élisabeth ne rencontrait aucune opposition. Joseph lui obéissait au doigt et à l’œil. Ni critique ni discussion. Elle se sentait comme une guerrière, seule sur un champ de bataille déserté par un ennemi qui ne s’est même pas présenté. Tout pouvait bien être parfait, étant continuellement comme elle le faisait ou le faisait faire, selon ses plans et ses critères. Les femmes l’enviaient mais connaissaient bien son mari. La bataille n’était pas la même. Menait-elle une bataille? Elles en doutaient. De sorte qu’elles arrivaient difficilement à se reconnaître en elle. Et avec le temps, c’est la couturière plus que la confidente que l’on venait voir.

Élisabeth le remarqua très rapidement. On déposait le tissu, on s’entendait sur le patron, on faisait une ou deux séances d’essayage, on réglait et on s’en allait. Parfois en jetant un regard sur cette maison qui resplendissait de propreté. Sur un Joseph assis à la fenêtre lorsqu’il était à l’intérieur ou sur cette berceuse sur le perron extérieur. Les femmes parlaient de moins en moins d’elles, de plus en plus de choses vagues et futiles. Élisabeth accepta la situation avec une forme de résignation qui ne lui ressemblait pas tellement.

Les années passèrent ainsi. À la suite d’Herménégilde, une fille naquit. Elle lui donna le nom de Marie-Ange. Madame Synnott l’accompagna pour les deux premières naissances. Par la suite, ce fut le médecin installé à Rivière-au-Renard qui prit la relève, la sage-femme vieillissante ne sortant à peu près plus, sauf pour certains cas que l’on appelait « les difficiles ». Tout le monde savait qu’il s’agissait là de filles-mères n’ayant pas les moyens de partir pour la grande ville, de femmes qui souhaitaient ne pas se rendre au bout de leur grossesse. Pour ces cas « difficiles », on entourait le travail de la vieille sorcière d’une espèce de solidarité trempée dans le mutisme.

Joseph se retournant de plus en plus sur lui-même, Élisabeth s’occupait de tout, au point que les années passant, la voix qui s’était installée en elle devenait de plus en plus ténue, quasi imperceptible. Elle n’y faisait plus attention mais pour sa fille Marie-Ange, Élisabeth développa une vigilance presque maladive. Ça dépassait le contrôle auquel elle avait habitué la société gravitant autour d’elle. Son insistance à ce qu’elle fréquente l’école, qu’elle ait à choisir parmi les occupations ménagères ou celles reliées à la ferme, qu’elle donne son avis sur tout et sur rien, qu’elle ait droit aux mêmes attentions et aux mêmes regards que les fils de la maison (Marie-Ange fut la deuxième, après elle vinrent quatre autre enfants, trois garçons et une dernière fille, Ange-Aimée), à tout cela Élisabeth tenait sans trop pouvoir le formuler dans les mots qui l’habitaient.

Jamais de toute sa vie elle ne réalisa que devant elle, on pliait, alors que derrière on faisait bien à sa guise. Sauf Joseph. Mais ses enfants apprirent très vite la façon d’être qui correspondrait à ce que leur mère attendait ou du moins espérait d’eux. Marie-Ange, et ce fut la même chose pour sa sœur cadette, une fois les études primaires achevées et qu’afin de poursuivre elles devaient s’exiler loin de la Gaspésie, ce qui fut un objet de dispute entre Élisabeth et le curé Boudreau, nouvellement arrivé à l’Anse-au-Griffon, les deux filles de Joseph et d’Élisabeth ne revinrent jamais sur la côte. Herménégilde fut le seul à s’intéresser à la ferme. Ses frères quittèrent également la maison familiale et s’installèrent, étrangement, les trois aux Etats-Unis qui à cette époque offraient de belles opportunités dans les usines de la Nouvelle-Angleterre.

Élisabeth ne revint plus sur tout ce qui, plus jeune, alimentait cette voix hurlante dans sa tête. Elle regardait vieillir son mari après avoir vu la quitter ses enfants. Lorsque Herménégilde proposa de venir s’installer dans la maison familiale, elle en fut heureuse, chargée d’une nouvelle énergie d’autant plus qu’elle aimait bien cette Jeanne, douze fois mère déjà.

Elisabeth vécut la mort tragique de son Joseph avec dignité, comme si elle voulait qu’on voie dans le geste suicidaire du vieil homme autre chose que la mort : la profonde difficulté d’un être humain à se réaliser.

Le soir du grand incendie, Élisabeth perdit le contrôle de tout et mourut dans sa maison. Tout ce qu’il y avait de Lacasse dans l’Anse-au-Griffon la suivit.


FIN

vendredi 26 mai 2006

Le cent trente-deuxième saut de crapaud

... la suite …

- Tu sais, Élisabeth, cette Marie-Ange n’aura été une femme que l’espace de quelques instants. Le temps de mourir. Dans un bonheur entier. Je l’ai vu dans ses yeux glauques. Dans un total silence appelant le don et l’abandon. Elle réunissait le jour et la nuit, attachés par un solide nœud au sens de la vie et de la mort, en un instant réunis, brûlant dans sa gorge éteinte. Elle comprit ce qui lui arrivait. Tu sais, Élisabeth, le sens des choses c’est ce que l’on voit au bout des ailes de la réalité. Que lui importait de se rebeller contre ce qui s’imposait. Sa fille était là. Elle l’avait déposée à la porte des jours qui s’ouvrait pour aussitôt se refermer sur elles. Les Marie-Ange allaient devoir regarder devant, dans deux directions opposées. Comme il est facile de devenir borgne, de scruter l’horizon à partir du seul angle que l’on imagine être le bon, celui où nos pieds risquent de s'enfouir lamentablement dans d’immuables sables mouvants. À s’enliser on oublie d’admettre, tout emprisonnés que nous sommes à maudire le sol, à chercher des raisons pour nos malheurs, on oublie d’admettre que nous sommes les seuls responsables de nos pas. On cherche désespérément une perche qui ne viendra pas. Alors on abandonne, on laisse aller. On ne croit plus en l’espoir. Espérer, c’est croire en soi, se dire et se savoir plus fort que ce qui nous attire vers la mort. C’est être solidaire à soi-même.

Alors que madame Synnott achevait l'histoire de Marie-Ange, Élisabeth revoyait dans son esprit toutes ces femmes qui lui venaient les bras chargés de coton, incapables de sortir des fossés dans lesquels leur nature les poussait, comme mues par une force supérieure à elles, ne regardant pas ailleurs qu’à leurs pieds. Elles fléchissaient devant une réalité qu’elles n’acceptaient pas mais qui les faisait courber le dos.

- À la suite de cet accouchement, il y en eût d’autres. Des plus heureux, des aussi difficiles mais très peu connurent un tel dénouement. Je n’ai jamais pu m’empêcher de voir dans chacune des femmes qui poussaient, qui respiraient à en perdre le souffle, l’image de cette Marie-Ange. Combien m’a-t-elle appris sans jamais le savoir? Depuis, je crois que les femmes sont les maîtresses esclaves de ce monde. Qu’elles soient reléguées aux travaux forcés par crainte qu’un jour, conscientes de leur véritable puissance, elles en deviennent la boussole, cela m’apparût de manière aussi perceptible qu’une tête d’enfant faisant son chemin vers le soleil! Les plus grandes forces sont si souvent enveloppées de faiblesses. C’est là, dans toute la solennité de ce jour, que j’optai pour la vie. N’y a-t-il pas en toi, chère Élisabeth, le sentiment de ne pas être de la collectivité des femmes que tu rencontres? Ne te reconnaissant pas dans leur discours, ne cherches-tu pas à te l’approprier? Ton mari n’est pas comme les autres. Les autres maris ne sont pas comme le tien. On n’y peut rien. Mais cela te permet de voir d’autres manifestations de la réalité. Espères-tu changer le monde? Nous le souhaitons tous. Mais est-ce que cette volonté n’est pas dans le fond celle de le rendre identique à notre propre vision? Comme si on ne pouvait conserver que le meilleur! Les femmes qui te viennent demandent seulement à être écoutées, comme elles ne me demandent qu’à être délivrées. Il ne faut pas agir comme le curé, en leur disant que ceci est bon, cela méchant. Il ne faut pas tenter d’arracher par la force la soumission qu’il serait si facile de leur reprocher. Elles ont, comme toi, comme Marie-Ange la mère, Marie-Ange, la fille, comme moi, à s’avancer droit devant, repérer les sables mouvants et les éviter. Cela ne fera pas disparaître les embûches mais simplement savoir qu’ils existent. La perfection n’est pas de ce monde. Les êtres parfaits sont des êtres dont la propreté finie par nous agacer. Les êtres parfaits nous regardent parfois avec une telle arrogance qu’il nous arrive de les installer avec ceux qui n’ont pas d’influence. Il n’y a pas une direction à suivre, il y a notre direction dont nous devons reconnaître les sinuosités en acceptant que des courbes inattendues nous guettent. Il faut éviter les conseils, ce sont de mauvais messagers. L’oreille tendue est une main offerte à celle qui s’enlise. Personne ne souhaite vivre malheureux et les malheurs que l’on perçoit chez l’autre sont souvent des mirages que la clarté du soleil débusque. Nous devons donner un sens à notre marche et alors, il y a de fortes chances que notre pas laisse des traces que suivront certains, qu’éviteront d’autres. Chaque jour qui se lève pour moi n’a rien à voir avec hier et encore moins avec demain. C’est un panneau qui indique le chemin et sur lequel j’écris moi-même ce que je veux bien.

Le fond de l'âme d’Élisabeth tremblait. Elle reconnaissait dans les propos de la sage-femme comme une explication aux paroles des autres femmes. Toute sa vie, jusqu’à ce jour, ce furent les hommes qui avaient le droit sacré et égoïste de lui dire le monde et son fonctionnement. Leur point de vue ne la rejoignait pas. Il était stérile. Dans cet après-midi orageux, dans le calme d’une petite maison accoudée à cette route gaspésienne, auprès d’une femme qui côtoyait tant de nouvelles vies, elle sut qu’il est possible de dire autrement le réel. Comme si, tout d’un coup, la mer qu’elle avait toujours regardée à partir de la grave, il lui était permis de la voir du haut d’un cap qu’elle aurait depuis éternellement été éloignée. Non, d’un cap qu'on lui aurait depuis éternellement empêchée de gravir.

Et la mer prenait une couleur féminine.

… à suivre …

mercredi 24 mai 2006

Le cent trente et unième saut de crapaud

... la suite …

La pluie et les orages, un peu comme s’ils partaient de très loin sur la mer, se mettant à courir en route, apportent avec eux pour les jeter férocement sur la côte, accompagnés d’éclairs et de tonnerres rebondissant dans tout l’espace, une profonde noirceur. Des ténèbres électriques sur un pays dépourvu de lumière autre que celle du fanal à huile. Des ténèbres infernales. De celles qui alimentent le repli sur soi et font croire à la lumière. Une lumière à venir.

Madame Synnott prit un long moment de recueillement. Ce qu’elle devait achever de dire se coinçait dans sa gorge. Élisabeth respectait cette retraite.

- Et la jeune femme mourut quelques heures plus tard. Les souffrances d’avant la naissance de sa fille n'eurent rien de comparables à celles qui la firent partir. Elle appelait, implorait même, une force qu’elle ne connaissait pas de venir la prendre et de l’amener ailleurs. Une hémorragie torrentielle l'inondait de sang. Durant les dernières convulsions qui précédèrent sa mort, elle ne demanda pas son mari, que sa fille dont les sursauts inquiétaient. Parfois, avant de partir, il arrive de s’oublier totalement, ne cherchant qu'à remettre dans les mains de la vie le peu qui nous reste d’énergie. Elle acceptait la réalité avec une telle fatalité que j’en fus complètement sidérée. Ce fut la première naissance à la mort à laquelle j’assistais. Je voyageais entre la colère et l’impuissance. J’en voulais à la terre entière. À Dieu surtout qui permettait une aussi grave injustice. Il ne m’avait pas offert le choix entre la mère et l’enfant. Comme si pour qu’une survive, l’âme de l’autre était exigée. Je retenais mon indignation et me permit de juger ce coup du destin avec beaucoup de haine. J’exécrais un Dieu s’en prenant à celle qui au cours de presqu’une année avait consacré tout son corps à un enfant qu’elle ne connaîtrait pas, qu’elle ne nourrirait pas. Je pensai alors à toutes ces femmes qui depuis des lunes se déformaient pour que se forme une autre vie si intimement installée en elles, arrachant lamentablement la leur à grands coups de sang répandu. Et aux hommes, comme ce jeune mari sur le perron aspirant un tabac puant, impuissants à de telles souffrances. Un instant même, je leur en voulais, les accusant d’en être presque les responsables. J’avais besoin d’un coupable. Mon esprit divaguait alors que le sien me quittait. Je protégeais ces moments dans un élan d’égoïsme que je n’arrivais pas à m’expliquer. J’oubliais tout autour. L’enfant qui pleurait de soif. Le mari qui tendait l’oreille au silence de celle qu’il avait entendue crier, se morfondre pendant des heures et qui maintenant dans un silence d’ostensoir prenait la route des nuages. Et il faisait si beau, si chaud, à peine humide. Une journée où mourir est un sacrilège. Un affront à la nature. Les mains, exsangue de la mère, bleue de la fille, se cherchaient sans y arriver. Leur contact aurait-il permis un miracle? Les miracles n’existent pas. Je l’appris cette journée-là. Il n’y a que la réalité, parfois fulgurante, parfois triste, souvent injustifiable. Elle me désarmait. Me déplaçait. Me bousculait tellement loin de ce quoi j’étais habituée que la seule idée qui voltigeait dans ma tête fut de prendre la main de cette jeune femme, mère-morte dont je ne savais même pas le prénom, et lui promettre de prendre soin de sa fille ainsi que toutes les autres femmes que la vie engrosserait. Cette promesse délia ma conscience et je pus, avant de lui fermer les paupières, sa fille sur mon cœur, la lui offrir au dernier regard qu’elle portait sur le monde. Elle portera ton prénom, celui que je ne connais pas, lui dis-je. Je sais qu’elle m’entendit. Sa bouche s’ouvrit. Ce fut tout. Elle venait de basculer vers je ne sais où, mais certainement pas à l’endroit où elle aurait dû se trouver. Une vigueur m’inonda. J’acceptais désormais que la réalité s’avérait plus forte que mes moyens et que de me lever contre elle ou tout juste devant elle exige d’abord de l’accepter. La jeune mère se transformait, devenant un ange tellement différent de ce tout qu’on m’avait enseigné. Dans mes mains, une fille grouillait, remplie de la chaleur du jour. Je sortis rejoindre le père. Un veuf se leva. Il comprit la situation. Nul besoin d’un autre geste que celui de lui tendre une enfant assoupie. Toute la fatigue de sa mère reposait en elle. J’ai dit à sa mère que tu lui donnerais son prénom. L’homme recula. Elle s’appelait Marie-Ange, me dit-il. L’a-t-il prise dans ses bras? L’a-t-il même regardée, je ne peux m’en souvenir. Seulement qu’il faisait si chaud alors qu’un cadavre refroidissait.

Élisabeth ne put s’empêcher de se lever, se diriger promptement vers son fils, le prendre et le serrer contre son cœur. Des larmes coulaient de ses yeux mouillant les langes dans lesquelles Herménégilde était emmailloté.

- La venue à la vie de cette Marie-Ange a changé mon regard sur les humains. Enfantée dans la douleur la plus atroce que l’on puisse imaginer. Je me suis toujours demandé si ces souffrances elle les a en elle maintenant. Si quelque part dans sa conscience, dans les recoins les plus cachés de ses souvenirs, elle a souvenance de cette mère de juillet, morte pour qu’elle vive. Tu sais, Élisabeth, elles sont légion les femmes qui meurent de cette manière. Il serait si facile d’abjurer la réalité, d’y opposer tous nos cris, toutes nos hostilités mais cela ne mène à rien. La réalité est sourde, aveugle, sans cœur, implacable. Telle une tempête comme celle qui prévaut dehors maintenant. Se soulever contre elle, c’est mener un combat difficile.
- Il n’y a donc pas d’espoir?
- Oh! oui il y a de l’espoir. Et cet espoir s’appelle Marie-Ange.

La voix de Madame Synnott se perdit dans un coup de tonnerre.

… à suivre …

dimanche 21 mai 2006

Le cent trentième saut de crapaud

... la suite …

- Ce que je vais raconter, Élisabeth, ne calmera certainement pas ton indignation. Tu resteras longtemps sous cette cape de colère qui recouvre ton esprit. Je vois d’où elle vient. Elle est là, un point c’est tout. Ça ne donne rien de chercher, de perdre ton énergie à tenter de comprendre pourquoi les choses sont ainsi faites. Les rendre plus viables pour toi et les autres, voilà qui le mieux à faire.

Difficile d’établir l’âge exact de Madame Synnott. Tant de mystères l’entouraient. Avait-elle eu un mari? Des enfants? D’où venait-elle? Était-elle originaire de la côte gaspésienne? Dans le village d’Anse-au-Griffon, pour tout le monde, c’était la sage-femme. Celle que le curé surnommait la sorcière. Non pas de façon péjorative mais plutôt à cause du fait que ses potions magiques soignaient autant les humains que les animaux.

- Les horreurs que tu entends attisent ta colère. Le résultat se fera voir par des rides autour de tes yeux. Tu souhaites que tout soit toujours parfait, à la bonne place, au bon moment, de la manière que tu juges être la plus correcte. As-tu remarqué que la poussière que l’on balaie revient toujours? Elle ne le fait pas par vengeance, mais par essence. On se frotte toujours à la réalité.

Élisabeth écoutait l’accoucheuse avec attention. Son discours différait de celui des autres femmes et ne ressemblait pas à celui de son beau-père. Encore moins à celui du curé.

- Un matin de printemps, il y a de cela plusieurs années, je m’en souviens comme le lever de ce jour qui t’a amené ici, on est venu me chercher. Une femme devait accoucher et cela s’annonçait périlleux. Le mari me conduisit auprès de son épouse, à peine plus âgée que toi. Le voyage se fit dans le plus complet des silences. Cet homme ne me dit rien d’autre à part qu’elle souffrait horriblement. Que c’était son premier enfant. Il fouettait le cheval avec tellement d’ardeur que je ne pouvais savoir s’il agissait par rage ou par peur. Les deux se confondent si facilement. Une fois arrivée à sa maison, la première chose que je remarquai fut combien c’était malpropre. Décrire ce que je vis te ferait soulever le cœur. L’épouse était au milieu de la place, étendue sur un lit de fortune, couverte de sueurs. Dans ses yeux je lisais l’égarement, comme si elle ne se possédait plus. Ses mains crispées arrachaient les draps sous elle. Sa tête roulait d’un côté puis de l’autre. Un prêtre l’aurait crue sous l’emprise du démon. Il faisait un soleil magnifique. La nature avait tout gardé pour elle, ne laissant à cette jeune femme que des orages de feu qui lui grugeaient le corps. Lorsque j’entrai, ses cris me glacèrent d’effroi. J’en étais à mes premiers accompagnements auprès des femmes en couches. À l’époque, chaque village ne pouvait s’enorgueillir de la présence d’un médecin. C’était une denrée rare. Je m’approchai d’elle, plaçai mes mains sur son ventre. Elle hurla. Le mari était demeuré sur le perron fumant une pipe bourrée d’un tabac dont l’odeur me reste encore aujourd’hui. Je pressentais que mes paroles seraient inutiles. Elle semblait engourdie par la douleur. Sa résistance n’allait pas tenir longtemps. Il fallait agir rapidement mais d’abord la rassurer. Elle ne m’écoutait pas. Tous ces coups la frappant violemment de l’intérieur la coupaient du monde. Elle n’allait pas donner la vie, elle se battait pour ne pas perdre la sienne. Sur la défensive, rien ne l’atteignait. Je compris combien il s’avère difficile de penser aux autres lorsque toute son énergie est canalisée sur sa propre survie. Un instant j’ai cru qu’elle mourrait, emportant avec elle cette nouvelle vie qui ne demandait qu’à être. Je voyais un nouveau visage de la réalité. C’est alors que je décidai, de toutes mes forces, de ne penser qu’à les sortir de là. Éviter le naufrage. Pour cela, il fallait lui faire accepter le sens de ce qui lui arrivait. Je ne voyais pas d’autre avenue. Son mari ne m’avait pas donné son prénom. Je n’avais devant moi qu’une souffrance à cœur ouvert.

Élisabeth, pétrifiée, écoutait les paroles de madame Synnott.

- Écoute-moi, lui dis-je. Je ne peux pas enfanter à ta place. Cet enfant ne demande qu’une chose, venir se blottir sur ton sein. Il sera pour des années à venir, un regard vers toi. Il faut que tu lui laisses juste un instant la possibilité de se glisser au-dehors. Le soleil l’attend. La chaleur qui brûle tes reins te dit une chose : la vie est maintenant. Ne pense ni à hier ni à demain. Ne pense qu’à ta fille qui s’en vient. Tu es la route qu’elle doit empruntée pour y arriver. Respire un peu pour elle, bientôt elle pourra toute seule. Garde les yeux ouverts. Écoute comme elle est bien quand tu manges de grandes bouffées d’espoir. Ne pense pas à ce qui lui arrivera. Permets-lui juste de s'amener. Ensuite, elle marchera. Respire. Encore une fois. C’est l’air dont elle a besoin que tu jettes dans ses poumons. Respire. Une autre fois. Je vois sa tête. Il y a une étoile sur son front. Respire. Encore. Elle se prépare à ouvrir les yeux. Une autre fois. Voilà. Depuis quelques secondes, la jeune femme ne criait plus. Un râle, à peine. Elle se vrille pour t’arriver. Respire encore une fois. Le sang se diluait au contact de l’eau bouillante. Voilà, elle y est presque. Tu entendras sa voix. Respire. Comme elle est belle. Et l’enfant vint. Fille et belle. Petite mais forte. Rouge et bleue sur des draps pas tout à fait blancs.

Madame Synnott se tût, mais il apparaissait à Élisabeth qu’autre chose suivrait.

… à suivre …


vendredi 19 mai 2006

Le cent vingt-neuvième saut de crapaud

... la suite …

La pluie se transforma en orage. De longs éclairs striant le ciel illuminaient la demeure de madame Synnott. Les deux femmes, assises l’une près de l’autre, protégeaient un silence qui transportait d’écho en écho le tonnerre jusqu’à la mer. L’enfant s’était rendormi.

- Et tu penses quoi du curé ?

La sage-femme relançait la conversation comme s’il lui apparaissait essentiel qu’Élisabeth aille jusqu’au bout de sa pensée.

- Je… Les mots semblaient lui manquer.

Madame Synnott se leva, remplit les tasses de thé, indiquant par là qu’elle avait tout son temps, de toute façon la visiteuse ne pouvait quitter maintenant, l’orage se faisant trop menaçant.

- Ce n’est pas lui directement, mais ce qu’il représente. Je le vois comme un messager porteur des mêmes nouvelles et elles ne sont pas bonnes pour moi, ni pour toutes les femmes qui viennent dans ma maison.

Élisabeth but une gorgée du thé bouillant. Dans sa tête, bougeaient à un rythme effréné mille et une phrases, des siennes et de celles des autres. Elle ne savait trop comment mettre tout cela en ordre.

- Je n’aime pas qu’on vienne s’ingérer dans mes affaires. Qu’on me dise quoi faire sans dire pourquoi. Qu’on m’indique une seule voie, une seule route. Surtout que cette route est déjà tracée et, comme un troupeau de moutons dociles, on doive l’emprunter les yeux fermés.
- C’est un peu cela que les autres femmes te racontent ? questionna madame Synnott.
- Non. Elles parlent de leurs peurs.
- Et que craignent-elles ?

Élisabeth prenait de plus en plus l’habitude des conversations. Jamais avec son mari. Beaucoup avec son beau-père, portant sur l’avenir, sur l’urgence des changements et des transformations. Ces autres avec ses clientes, celles qui lui faisaient le plus mal ; recevoir les appréhensions qui étouffent l’existence de quelqu’un alors que pour soi ça n’a aucune racine dans son quotidien. Un réceptacle dans lequel on déposait des objets qu’Élisabeth ne connaissait pas.

- Elles sont soumises aux paroles du curé. Pas des paroles, mais des obligations à continuellement être au service de leur mari, de leurs enfants et de leur besogne. Elles le font mais ça semble être contre leur nature. Il me semble qu’elles n’ont pas d’armes face à tout ça. Même si elles en avaient, je ne sais pas si elles utiliseraient.
- Tu sais, Élisabeth, les guerres n’engendrent que d’autres guerres.
- Des gagnants et des perdants, aussi.

La jeune femme mesurait tout le poids de ces confidences. Des femmes qui vieillissaient trop rapidement, sans jamais connaître d’autres bonheurs que de petites joies insignifiantes vécues dans le plus total isolement personnel. Elles ne savaient être chose que des porteuses de continuité sur laquelle elles n’avaient que trop peu d’influence.

Élisabeth sentait que leur vie ressemblait à un mensonge dont elles perpétueraient la permanence. Ses fils, Herménégilde et les autres, ses filles à venir, ne verraient-ils en elle qu’une mère, pas la femme ? Était-ce son destin et celui de toutes les autres ? Son âme rageait devant cette éventualité.

- Vous, madame Synnott ?
- Que veux-tu dire ?
- Est-ce que les femmes que vous accouchez parlent des mêmes choses ?

Élisabeth ressentait un besoin de solidarité et souhaitait la retrouver chez cette femme si proche des choses de la vie. Si intimement proche.

- Tu es complètement mêlée, ma belle enfant. J’ai l’impression que tu regardes la situation à partir de la fin, tu remontes vers le début sans t’attarder à ce qui vit entre les deux. La vie, ce n’est pas seulement la naissance et la mort. Entre les deux, c’est long et compliqué.

Élisabeth dirigea son regard vers la fenêtre embuée. La pluie ne semblait pas vouloir s’adoucir. Comme son indignation. Elle se sentait bien à l’intérieur de cette maison, alors qu’à l’intérieur d’elle-même, ça grouillait sens dessus dessous.

- C’est comme si je ne pouvais pas donner du sens à tout cela, dit une Élisabeth songeuse.
- Est-ce que je me trompe en disant que tu souhaites que tout soit parfait, ordonné et claire ?
- C’est dans cela que je suis bien.
- Écoute bien ma fille ce que je vais te raconter…

Un éclair plus long que les autres embrasa la cuisine.

… à suivre …


mercredi 17 mai 2006

Le cent vingt-huitième saut de crapaud

... la suite …

Madame Synnott prit place tout à côté d’Élisabeth. Dans ses yeux d’une si grande douceur, on aurait lu facilement que les paroles à venir, elle les connaissait déjà sans les avoir entendues. Les paroles de femmes vont directement au cœur des choses. Et les choses de femmes sont celles du cœur.

- Je suis heureuse, me semble-t-il, avança une Élisabeth qui se calmait au contact de la sage-femme.

Herménégilde ouvrit les yeux ayant entendu la voix de sa mère.

- Je suis heureuse et en même temps j’ai l’impression de ne pas l’être comme je le souhaiterais.
- Que veux-tu dire exactement ?
- Joseph est tellement secret, tellement distant.

Élisabeth but un peu de son thé, ce qui la remplit d’une rassurante chaleur. Elle sembla se calmer et cessa de pleurer.

- Les hommes n’ont pas l’habitude des femmes, dit madame Synnott qui venait de prendre la main d’Élisabeth, la caressant tout doucement.
- Il ne me parle jamais d’autres choses que des travaux de la ferme, de ce qu’il y a à faire et attend que je lui dise comment je veux que cela soit. Il est incapable de décider par lui-même.
- Tu sais, ils ne sont pas tous ainsi. Plusieurs et je suis conscient que les femmes qui viennent chez toi pour la couture ou autre chose t’en parlent différemment.
- Vous avez raison. Elles sont soumises. Quand ce n’est pas à leur mari ou leur famille, c’est aux affaires du curé.

Rapidement et cela depuis qu’Élisabeth avait quitté la maison paternelle pour s’installer chez son mari et monsieur Lacasse, elle recevait des femmes mariées, ou en voie de l’être, qui lui donnaient à confectionner des vêtements pour la saison ou pour des occasions spéciales, les écoutait et se sentait choyée de ne pas à subir l’autorité parfois intransigeante des hommes. Elle était une exception à la règle en vigueur et tout à la fois, cela la rendait particulière.

Ces femmes vivaient parfois l’enfer. Juste de pouvoir sortir de chez elles, de venir passer quelques minutes chez la couturière, cela exigeait d’elle des permissions longuement négociées. Élisabeth était devenue une sorte de conseillère sur plusieurs aspects de leur existence. Sa manière de voir la vie et beaucoup comment elle l’organisait, lui valait un statut hors du commun. Élisabeth n’usait pas de ce pouvoir qu’on lui octroyait, cherchant davantage à comprendre les malheurs de ces femmes, leur offrant parfois des conseils dont elle savait pertinemment qu’ils devenaient des papillons lancés dans le vent au large de la mer.

- Tu ne dois pas te sentir responsable des autres. Les femmes qui te parlent, Élisabeth, trouvent chez toi un lieu où déposer leurs souffrances. Sache les recevoir et leur faire saisir que tu les accueilles sans les juger.
- Mais monsieur le curé s’inquiète de cela.
- Toi aussi, si je comprends bien.
- Ce n’est pas ce qu’en pense le curé qui m’effraie…

Élisabeth déposa sa tasse de thé sur le coin de la table. Jeta un coup d’œil vers son fils qui bougeait, l’appelant à la tétée. Elle se leva, prit l’enfant et lui offrit le sein. Madame Synnott aimait voir cette communion de la mère et l’enfant.

- … c’est ce que je pense, moi, du curé.

Un vague sourire s’esquissait sur le visage de l’accoucheuse. Un peu comme si cette jeune mère, cette femme si petite de taille, se présentait à elle comme une géante. De celles qui n’existent pas assez. De celles que l’on écrase au berceau. De celles qui devront survenir afin que change le monde. Elle savait, de toutes les fibres de son âme, que c’est par les femmes, une fois debout et bien installées dans leur corps, bien libérées de la soumission qui écrasait leur liberté d’être humain, c’est à partir de ce geste en soit anodin mais tellement difficile à entreprendre que demain pourrait cesser de ressembler à hier.

Elle savait, cette femme sage, cette fomenteuse de vies, que tant et aussi longtemps que ses sœurs demeuraient isolées dans leur cuisine, dans leur lit, incapables de prendre la parole autrement que pour approuver leurs hommes qu’ils soient avec ou sans soutane, elles se condamnaient à subir l’oppression de ces maîtres que servilement, pour faire leurs devoirs, elles s’obligeaient lamentablement au malheur. Est-ce que cette Élisabeth aurait déjà su dans le fond de son cœur et de son intelligence, sans pour autant se charger d’une mission salvatrice, qu’elle pourrait entre deux fils à coudre, entre deux recettes, dire que la vie est transformable ?

Élisabeth venait d’achever de nourrir son fils.

… à suivre …

lundi 15 mai 2006

Crapaud spécial: ...à louer


… à louer

Appartement situé dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, sur la rue La Fontaine (est de Montréal, au Québec), à deux pas du système d’autobus menant directement à la station de métro Pie-IX, pour la période du 11 septembre au 15 octobre 2006.

. Deux chambres comprenant un lit double chacune et garde-robe;
. Très grande salle à dîner avec téléviseur (câble);
. Cuisinette avec frigo, poêle électrique et lave-vaiselle sur roulettes;
. Salle de bain avec douche, laveuse/sécheuse;
. Deux bureaux avec dans chacun installation d’ordinateur (internet extrême haute-vitesse);
. Salle de rangement intérieure (un vélo disponible);
. Cour extérieure avec barbecue.

La location est pour cette période seulement.

Le ménage devra être fait avant le départ par le locateur ou une surcharge de 50$ (environ 40 euros) sera ajoutée au prix de location de la semaine ou de toute la période.

Deux personnes seront continuellement disponibles pour résoudre les problèmes pouvant survenir.

Prix comprenant l’appartement, l’électricité, l’internet et le câble télé :
. à la semaine : 300$ (environ 250 euros)
. pour toute la période : 1000$ (environ 825 euros)

À contacter :

Jean Turcotte
3940 rue La Fontaine
Montréal, Québec
H1W 1W6
Portable : (514) 245-6764
jean.turcotte@videotron.ca

Afin de voir les photos de l'appartement, vous cliquez sur ce lien.

vendredi 12 mai 2006

Le cent vingt-septième saut de crapaud

... la suite …

La naissance d’Herménégilde, son premier fils, transforma Élisabeth. En profondeur. Elle devint davantage une mère qu’une épouse. La grande majorité de ses attentions se tournèrent vers son rejeton et Joseph, le mari ténébreux, devint de plus en plus un accessoire dans sa vie. S’étant rapidement aperçue que celui-ci ne comblerait pas ses besoins affectifs, Élisabeth donna à cet enfant tout ce qu’elle avait. Ne resterait pour Joseph, qui ne s’en plaindra jamais, que les ordres, les commandes et, dans la noirceur de leurs nuits, quelques élans retenus de l’amour.

Elle saigna beaucoup après son accouchement, au point qu’elle jugea utile de se rendre chez madame Synnott, la sage-femme, afin de se faire conseiller. La vieille dame regorgeait de santé et sa jovialité était proverbiale. Rien des choses féminines ne lui échappait. À combien de nouvelles épouses avaient-elles suggéré des méthodes infaillibles pour passer à travers les craintes que leurs mères avaient inscrites dans leur imaginaire ? À celles dont les maternités successives avaient grugé toute leur énergie, elle savait leur offrir un breuvage qu’elle concoctait à partir de certaines plantes dont elle était la seule à en connaître la recette ? Aux femmes plus âgées chez qui les menstruations se faisaient plus abondantes et moins régulières, madame Synnott avait aussi une formule magique.

Élisabeth partit vers l’accoucheuse, Herménégilde bien emmailloté et installé dans un petit traîneau. Ce printemps tardait à réchauffer le jour et ressemblait, le soir, à des fins d’automne. Les nuages gris, immobiles au-dessus de sa tête, se faisaient menaçants. À chaque dix pas, elle se tournait vers son fils pour vérifier si tout était parfait.

Elle arriva complètement essoufflée. Ramassa le poupon, gravit les marches où la vieille dame la reçut avec un regard pénétrant, de ceux qui savent avant même que la parole se délie.

Madame Synnott habitait seule. Sa maison était située près de la route nationale que le père de Joseph, pendant de nombreuses années, s’esquintait à entretenir. Il y voyait une veine centrale infiltrant la région afin de mettre en communication une grande partie de la côte gaspésienne.

- Tu prendras bien une tasse de thé, ma belle Élisabeth ?
- Ce ne sera pas de refus, répondit la jeune mère, les bras remplis d’un Herménégilde endormi.

À l’intérieur ça sentait bon le thé chaud mêlé à l’odeur du feu qui ronflait dans le poêle occupant presque tout l’espace de la cuisine. Un morceau de viande, du gibier, cuisait avec une lenteur étouffée. Rien sur les murs. Pas même un crucifix. De longs rideaux d’une couleur difficile à identifier, à cause de l’âge sans doute, s’écrasaient jusqu'au sol. Une lampe à huile sur la table où une assiette bleue et blanche reposait tout près d’une tasse à moitié vide.

- J’arrive sur votre heure de dîner, s’excusa Élisabeth.
- Tu ne me déranges absolument pas.

Madame Synnott enleva le bébé des bras d’Élisabeth et se mit à le dévisager avec un sérieux inhabituel.

- Tu as un bel enfant.

Élisabeth se défit de son manteau et comme à son habitude, ne passant jamais par quatre chemins, exposa l’objet de sa visite.

- Depuis son arrivée, je ne cesse pas de saigner. Ça commence à beaucoup m’inquiéter.
- J’ai l’impression qu’il n’y a pas que cela qui t’inquiète, ma belle fille.
- Vous avez raison.

Madame Synnott, après avoir déposé l’enfant sur un fauteuil adossé près de la fenêtre, servit le thé.

- Je vais te donner une tisane qui devrait alléger les saignements. Tu sais, les petites personnes sont comme du concentré. Tout est plus compact que chez les autres. Mais dis-moi ce qui te tracasse ?

Élisabeth jeta un coup d’œil vers son fils puis, dévisageant cette femme qui semblait tellement au-dessus de tout, dont rien ne paraissait surprendre, lui ouvrit son cœur.

- J’ai un bon mari. Il est travaillant…

… Madame Synnott lui coupa la parole :
- Toutes les femmes disent cela mais dans le fond de leur cœur elles ne le pensent pas. Elles essaient plutôt de se convaincre. Nous portons toutes un poids si lourd qu’il écrase qui nous sommes vraiment. Tu sais, Élisabeth, nous ne vivons pas dans un temps de femmes.

Élisabeth se mit à pleurer.

… à suivre …

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...