jeudi 5 février 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -36- revu et corrigé

 

Les hommes ne se mesurent ni en taille, ni en poids, ni en âge, les hommes se mesurent par leur façon de lire le réel sans chercher à l'abîmer, de s’y insérer sans l'envahir, ne bousculant personne, d'être capable de tendre le regard à la main tendue, d'user de son oreille absolue pour dénicher la note qui rend la partition sublime, de reconnaître le canard qui heurte l’harmonie.

Dans la cuisine où une lumière feutrée imprègne l’ambiance de cette teinte sans nom, celle qui se respire plus qu’elle ne se voit, dans cette cuisine, un homme grand assis face à un petit homme se regardent. Ils s’aiment, ça se voit.

 

- Dis-moi ce qui t’incite à croire que Jésabelle soit malade ?
— Moi, lorsque je suis malade ou que je ne me sens pas bien, c’est à cause de la fièvre ou bien parce que je tousse sans arrêt, mais ce n’est pas le cas de Jésabelle. On dirait que… on dirait qu’elle ne vit plus avec nous.
- Tu trouves qu’elle consacre trop de son temps à Nathanaël ?
- Non, ce n’est pas ça. Ses yeux quand elle me regarde, je ne suis pas certain qu’elle me regarde.
- Je vois ce que tu veux dire, elle est comme absente.
- Oui, tu as trouvé le bon mot. Elle est absente même si elle est là.

Daniel ne pouvait qu’approuver les paroles de son fils, ressentant lui-même la même chose. Un peu comme si une bulle de brouillard l’enveloppait sans qu’elle en soit consciente. Hors du temps, pourrait-on dire. Figée, épinglée hors du temps.

Le père suit le mouvement des yeux de Benjamin, ses doigts qui s’entrecroisent. Ce fils, malgré ses six ans, sait parfaitement reconnaître les auras autour de lui. Il peut les percevoir à travers les poèmes qu’il dévore ou encore chez les gens, même ceux qu’il ne connaît pas.

- Je sais, maman m’a souvent dit de ne pas me culpabiliser pour des choses dont je ne suis pas responsable, celles qu’on m’attribue ou encore celles que je m’attribue moi-même, mais parfois je me demande si c’est moi l’auteur de ce qui la rend si distante. Des fois, j’en parle à mon frère lorsque je suis seul avec lui. Je ne sais pas s’il me comprend, mais j’aimerais bien qu’il me réponde.  
- Tu en as parlé à Jésabelle ?
— Oui, elle a répété sa réponse plusieurs fois, mais elle dit toujours « ça va passer », et, malgré cela, ça ne passe toujours pas.
- L’été s’en vient, je serai très occupé aux champs, alors c’est toi qui seras le plus souvent auprès d’elle et ton frère. Vous travaillerez au jardin et peut-être le goût d’aller marcher dans le boisé lui reviendra, que vous pourrez tous les trois vous y remettre.
- J’aimerais tellement qu’elle accepte mon idée de vivre quelques nuits  dans la véranda comme je le faisais avant d’entrer à l’école.
- N’insiste pas pour le moment, je pense qu’elle a besoin de se retrouver elle-même. Tu sais, quand les enfants sont nés, il reste des traces à l’intérieur de leur maman. Ces traces y demeurent pour toujours. C’est souvent à cause de cela que les mamans s’inquiètent toute leur vie pour leurs enfants. Ton frère et toi, vous y êtes encore. On ne sait pas ce qui se passe à l’intérieur de Jésabelle ; peut-être qu’elle fait le ménage en ce moment, rangeant ces vestiges pour y revenir quand elle en ressentira le besoin.
- Tu dis que même dans le monde où l’on vit, il y a encore un peu de nous dans le ventre de Jésabelle.
- Oui, c’est ce que je dis.
- Penses-tu qu’elle le sait ?
- Peut-être que, pour le moment, elle est trop occupée pour essayer de comprendre ce qui se passe autour d’elle. Mais une chose est certaine : elle nous aime, nous, ses trois gars.
- Merci, papa, je retourne me coucher.
- Bonne nuit, Benjamin.
- Toi aussi, tu dois aller te coucher.
 

Le jeune garçon se lova dans les bras tendus de son père avant d’obliger la veilleuse au bas des marches de l'escalier menant à l'étage à lui faire un autre clin d’œil lorsqu'il passe devant.


                                                *****

 Don demeura installé dans sa camionnette le temps d’achever une autre cigarette, celle qui suivait la dernière qu’il avait jetée par la fenêtre du véhicule. 

La lune joue à cache-cache avec les érables qui ont refait le plein de feuilles qu’un léger vent agite.

Aanzhanie sortit sur le balcon à l’arrière de la maison, scrutant les alentours avant d’envoyer la main à son mari, l’invitant à rentrer.

 
- Il fait si beau. Je profite un peu de l’air. C’est la réponse que Don a donnée. Il se dirige maintenant vers elle. Vers elle qui sourit de bonheur. Depuis la naissance de Gabrielle elle se fait plus démonstrative. Depuis près de deux mois, ses traits, jadis tendus et inquiets, sont devenus d’une belle sérénité qui rassure Don. Allait-il la troubler en lui parlant de ce que Abigaelle lui avait annoncé ? Devait-il le faire là, maintenant ?
- Viens, il se fait tard et je suis fatiguée.
- À cause des enfants ?
- Non, Chelle m’aide tellement. À deux, c’est fou tout ce qu’on peut faire.
- Gabrielle ?
- Je crois qu’elle est en amour par-dessus la tête avec sa sœur. Elle lui sourit lorsqu’elle la voit. On dirait qu’elle a besoin de voir pour sourire. Elle est bien jeune encore.
- C’est vrai, elle est encore bien jeune et je suis certain qu’avec nous trois, elle se sentira bien.
- Je pense cela aussi. Tu devrais rentrer maintenant, autrement tu vas te plaindre de manque de sommeil demain matin. Pendant que tu seras parti, moi, je pourrai m’allonger pour une sieste avec Gabrielle. Les vacances scolaires approchent et le jardin commence à me prendre beaucoup plus de temps.
- J’arrive.
- Oh! J’oublie. Ton patron au ministère a téléphoné ce soir, un peu après que tu sois parti pour la réunion. J’ai hâte que tu m’en parles de cette réunion.
- Oui, oui. Je vais le rappeler demain avant-midi, il est à son bureau autour de 9 heures. Demain aussi, pour la réunion, ne t’en fais pas. Tout ira bien.

Les deux autochtones entrent sans faire de bruit.





dimanche 1 février 2026

CITATIONS


 
Le temps. Quel concept difficile à circonscrire ! À définir. Selon certains, il n'existerait pas. Pour d'autres, ça ressemble à la vitesse que chacun met à parcourir une seconde, une vie. 

Un bon scientifique nous dira que le temps, eh bien on doit le fractionner pour mieux l'appréhender. Que ce soit à petite échelle ou cosmique. Il faut des tranches. Ça va mieux pour entrer dans un laboratoire, là où se dissèque à peu près n'importe quoi. Mais les outils ont changé, leur efficacité s'est améliorée, mais demeure encore la question. Alors, poussons-la dans le territoire de la philosophie ou celui de la poésie. 

Là où la science ne cherche que la bonne réponse, celle qui fera concensus jusqu'à nouvel ordre, si les conditions normales de température et de pression ne changent pas, la philosophie et la poésie, deux soeurs à parenté variable, font éclater la question, un sourire en coin, en mille et mille crépitements de mots, autant sinon plus de variations, d'éclats intenses qui, à la fin, nous font espérer qu'aucune définition ne puisse l'encadrer.

Le temps. Quelle idée concrètement abstraite ! 

*


… la sagesse vient à nous lorsqu’elle ne sert plus à rien.

L’AMOUR AUX TEMPS DU CHOLÉRA 
Gabriel Garcia Marquez 
 
Les années passent et nous prétendons rester les mêmes.

LES GRANDES PERSONNES 
Bruno Tessarech 
  
Heureux l’homme dont le sommeil n’est troublé par rien et coule comme un ruisseau paisible !

MOBY DICK 
Herman Melville 
 
… le temps c’est nous, ce n’est pas le cadran de la montre, non, c’est toi qui fais le temps, tu fermes les yeux et tu es dans le passé, tu les fermes encore et tu te projettes dans le futur, quand tu décides de les ouvrir, pas de mystère, tu es dans le présent, celui qui est aussi mince qu’une feuille de cigarette, tu vois ce que je veux dire?

AU PAYS 
Tahar Ben Jelloun 
 
L’illusion est une des grandes causes de la souffrance humaine.

JADE 
Michel Tauriac 

On fait l’idiot pour plaire aux idiots; ensuite, on devient idiot sans s’en apercevoir.
Montherlant
 
Quelque chose de profondément caché doit se trouver derrière les choses cachées.
Einstein
 
L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant.
René Char
 
Ce qui rend les fautes de la vieillesse si tristes, c’est qu’elles sont irréparables.
Talleyrand
 
Tout change, tout change totalement, une terrible beauté est en train de naître.
W.B. Yeats
 
Seuls les imbéciles se contentent de ce qui va bien.

LES GENS 
Philippe Labro 

La plupart des traditions ne sont que les maladies d’une société.

LE PALAIS DE MINUIT 
Carlos Ruiz Zafon 

Nous mourons si nous n’écoutons pas ce qu’enseigne l’expérience, mais nous moisissons si nous y prêtons trop d’attention.

LA TRISTESSE DES ANGES  
Jon Kalman Stefanson 

 

samedi 31 janvier 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -35- revu et corrigé

                                                    


La camionnette de Don roule lentement sur la rue Principale. Le soir, délicieusement doux. Fenêtres ouvertes, deux hommes vivant chacun à l’extrémité d’un rang sans nom reviennent de la réunion de parents, rassurés par l’annonce que Benjamin et Chelle n’allaient pas devoir étirer leur trajet en bus scolaire, qu’ils se retrouveraient dans la même classe, possiblement celle de Abigaelle.

 

- Bravo Don.
- Pourquoi dis-tu cela ? 
- Tu t’es carrément foutu de certains parents qui auraient pu réagir lorsque tu as posé ta question.
- C’est plus un père qui a parlé que le « sauvage » comme plusieurs ne se gênent pas pour le dire.
- Des applaudissements pour Abigaelle il devait certainement en avoir quelques-uns pour souligner ton courage. C’était audacieux, en plus, de la part d’un étranger différent de tout le monde. Je te lève mon chapeau.
 

Don alluma une cigarette en gardant les yeux fixés sur la route. Il semblait à Daniel que son ami avait autre chose à partager ; il attendait. Les champs des deux côtés de la route poussiéreuse menant chez Jésabelle et Daniel défilaient, une odeur aromale leur emplissait les poumons. Don reprit la parole après avoir piqué son mégot à l’extérieur du véhicule.


- Quand tu jasais avec un des parents, Abigaelle m’a demandé de la rejoindre à l’extérieur, elle avait quelque chose d’important à me dire. Je l’ai suivie. Je ne savais pas qu’elle fumait, en fait, c’est elle qui m’a demandé une cigarette. Après deux bouffées, elle m’a parlé de Gabrielle, me demandant si tout allait bien, sa santé pis tout ça. Je lui ai dit oui, c'est correct. C’est là qu’elle a annoncé que notre fille est née avec un problème. Peut-être que je répète le mot de la mauvaise façon, mais ça veut dire qu’elle n’est pas normale. Ce que je me rappelle, c’est que ma fille pourrait ressembler à une mongolienne. Tu sais, les yeux  bridés, de gros doigts.
- Es-tu sérieux ? Avais-tu remarqué quelque chose avant qu’elle t’en parle ?
- Je me rappelle avoir dit à Aanzhenie que notre deuxième ne ressemble pas à sœur ni à elle ni à moi.
- Que vas-tu faire avec cette information ?
- Une chose certaine, je n’en parlerai pas à ma mère, je sais déjà ce qu’elle va dire, que c’est la faute de ma femme, que je n’ai pas écouté tout ce qu’elle me disait pendant que Aanzhenie était enceinte. Tu vois l’affaire…
- Je comprends. Alors ?
- D’abord … D’abord, je ne le sais tout simplement pas.
- Pas évident, en effet. Si je peux t’aider, n’hésite pas.

 La camionnette s’arrête dans la cour chez Daniel alors que le chien Walden s’en approche. Don descend pour caresser la bête, tendre la main à Daniel.

- J’ai pensé à ta proposition. Pas de problème. Si tu as besoin de moi pour un coup de main dans tes champs, je suis là.

- Merci. Veux-tu entrer prendre un café ?
- Non, je préfère ne pas laisser la famille seule. À bientôt.

 

L’intérieur de la maison est calme lorsque Daniel et Walden entrent. Le soir, tout y est différent, un peu comme si un ange y serait venu faire son tour, frôler les meubles, leur donner cette allure de fin de journée lorsque tout s’est bien passé, que tout peut maintenant couler dans une sérénité que plus rien ne dérange.

Walden, comme à son habitude, se couche derrière le poêle alors que Daniel, assis à la table de cuisine, repense à cette soirée qui aurait très bien pu être fort différente. Il ne pouvait imaginer Chelle, la fille de Don, passer plusieurs kilomètres de plus dans le bus scolaire, se retrouver dans un nouveau milieu qui pourrait bien lui faire revivre les semaines difficiles qu’elle a connues à son arrivée à l’école primaire des Saints-Innocents. 

Il ne pouvait imaginer Benjamin, son fils, être séparé de Abigaelle qui le comprend si bien et va dans le même sens que Jésabelle au niveau de l'éducation. Jésabelle qui, depuis la naissance de Nathanaël, change. Beaucoup même. Sans être complètement méconnaissable, il la sent plus à fleur de peau, moins présente dans leur couple. Il se rappelle que la sage-femme l'avait prévenu qu’à la suite d’une naissance, la mère peut entrer dans une forme de dépression qui, l’avait-elle rassuré, ne peut qu’être passagère. Jésabelle n’a pas connu une telle situation à la naissance de leur premier fils, mais cette fois, ça semble présent et surtout, près de deux mois après l’arrivée du deuxième, ne pas vouloir s’estomper. Il lui en a glissé quelques mots. Elle n’avait pas répondu. Ou elle pleurait. Des larmes de fatigue sans doute, mais des larmes qui ne lui ressemblent pas du tout. Aussi, elle manifeste comme un certain désintéressement envers Benjamin toujours aussi fusionnel, mais encaissant à l'occasion des paroles qui l’éloignaient de sa mère. Ils ne marchent plus dans le boisé. Elle ne lui demande plus de réciter le dernier poème qu'il vient d'apprendre. Un éloignement tiède, extérieur, que cherche à comprendre cet enfant, qui vit davantage de l’intérieur, là où personne ne possède la clef. Un fugace souvenir revient à sa mémoire. Benjamin questionnant sa mère sur la possibilité qu'il puisse retourner passer ses nuits dans la véranda durant les vacances d'été, retrouver sa lune. Jésabelle n'avait rien dit. 

Walden se leva, s’écrasa aux pieds de son maître. Ce chien sait parfaitement détecter les sentiments qui planent autour de lui. Il les renifle avec précision, manifestant son intuition par de petits soupirs n’ayant rien à voir avec son apparence de gros chien dont la stature peut apeurer quiconque.

Daniel le caressa, ce qui rassura la bête qui émit un léger son - rien à voir avec un aboiement - que Daniel interpréta comme une consolation, un message de fraternité. Jamais Walden n’avait été élevé comme un chien, non, il est un membre de la famille.

Une veilleuse installée au bas de l’escalier menant à l’étage, aux chambres à coucher, cligne de l’œil. Benjamin, pieds nus, vient de passer devant. Il se dirige vers la table où son père, songeur, le reçoit.

 

- Tu ne dors pas, papa ?
- Je viens tout juste de rentrer de la réunion à l’école.
- Abigaelle y était ? 
- Oui, plusieurs parents, ainsi que des personnes importantes de la commission scolaire, sont venus.
- Don ?
- J’y suis allé en camionnette avec lui.
- Est-ce que je peux te poser une question ?
— Vas-y, Benjamin, je t’écoute.
- Jésabelle, je pense qu’elle est malade.
- Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
- Depuis l’arrivée de Nathanaël, elle n’est plus la même.
- Que veux-tu dire exactement ?

Benjamin prend un pas de recul semblant retourner vers sa chambre à coucher, puis revient face à son père, tire une chaise comme s’il s’attendait à une conversation assez longue, ou du moins, très sérieuse. 

Walden renifla, les yeux ouverts, la face en direction des deux… hommes.




mercredi 28 janvier 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -34- Revu et corrigé

 


Madame Saint-Gelais, précipitamment, ferma la porte du local où s’achevait la réunion de parents. Elle prit la parole:

- Je vous demande de bien vouloir excuser cet incident bien involontaire de notre part. Comme vient de le dire le président de la commission scolaire, une réorganisation s’impose en raison des éléments fournis. Après avoir bien réfléchi et consulté les spécialistes, nous avons choisi d’ouvrir une classe mixte qui regroupera les huit élèves actuellement en classe maternelle et ceux qui y seront inscrits l’année prochaine. Ça sera tout nouveau pour nous, en fait, c’est la première fois que j'aurai à gérer du multiniveau. Ça doit sans doute rappeler des souvenirs à quelques-uns d’entre vous pour qui les parents ont fréquenté l’ancienne école, celle que nous appelions « l’école de rang » alors qu’une enseignante voyait à l’éducation de tous les enfants présents devant elle, sans tenir compte de leur âge et de leur cheminement scolaire.


Le silence était revenu dans le local, les esprits remis de cette intrusion pour le moins inattendue. C’est alors qu’un parent, Don le père de Chelle, leva la main, signifiant qu’il souhaitait poser une question. Madame Saint-Gelais l’ignora, continuant de palabrer autour du sujet, mais, à l’évidence, cette main levée que tous avaient bel et bien remarquée allait demeurer pointée vers le plafond. Monsieur le président de la commission scolaire, alors que la directrice s'était dirigée vers la porte, en avait profité pour se lever et maintenant, il s'approchait du parent qui se maintenait toujours dans la position signifiant qu'il avait une question en attente.


- Monsieur, je vous donne la parole.

- Merci monsieur Granger. Ma question est simple et je doute qu’on ne saura pas me répondre immédiatement.

- Si nous détenons la réponse, soyez assuré que nous vous la fournirons, rétorqua l’homme debout devant lui, un homme à l’allure décidée, ne craignant aucunement ce qui risquait, peut-être, pouvait mettre le feu aux poudres.

— Je trouve très approprié de réunir les enfants du préscolaire et ceux de première année. Cela semble une excellente réponse au problème que vous avez soulevé. Je ne peux imaginer ma fille obligée d’allonger son temps en bus scolaire. Il ne faut pas oublier qu’un enfant de cinq ans qui voyage matin et soir entre son école et sa maison pendant dix mois par année, eh bien, c’est aussi éreintant qu’une journée complète à l’école. Si, en plus, on devait ajouter un trajet supplémentaire, je crois que ça irait pour les premières semaines, mais pas plus. La fatigue pourrait se transformer en dégoût, ce que mon épouse et moi ne souhaitons surtout pas. Cette année a été difficile parce que c’était la première fois qu’elle se retrouvait dans un groupe d’enfants. Heureusement, et je tiens à remercier la commission scolaire pour cela, ma fille a eu la chance d’avoir une enseignante-éducatrice hors pair dans sa classe.


À ce moment précis de son discours, les parents dont l’enfant fréquentait la classe de Abigaelle se levèrent et, se tournant vers elle, commencèrent à l’applaudir.


- … oui, nous avons une profonde gratitude à lui exprimer. Ma fille ne parlait pas français en septembre dernier. Aujourd’hui, elle se débrouille mieux que mon épouse et moi. C’est mademoiselle Abigaelle qui en est responsable. Ma question est la suivante : qui se chargera du groupe mixte dont vous venez de nous annoncer la création ?


Interpréter l’attitude de madame Saint-Gelais serait une tâche impossible. Muette, stoïque et enfermée dans une posture roide, elle fixait le président de la commission scolaire qui prit aussitôt la question au vol et y répondit:

- Monsieur, je vous remercie de poser cette question. Sachez que, pour nous également, elle s’est imposée et a fait partie de la réflexion qui a mené à la décision dont je vous ai fait part. Cette fonction, nouvelle ici dans notre commission scolaire, est bien documentée autant au ministère que dans plusieurs écoles de la province de Québec où cette organisation a dû être adoptée. Vous pensez bien que je me suis informé auprès de confrères ayant vécu l’expérience et les réponses que j’ai reçues vont toutes dans le même sens. Certains enfants tirent profit de ces activités en ayant l’opportunité de renforcer ou d’approfondir certaines connaissances, tandis que d’autres découvrent précocement l’autonomie. Je dois admettre que, pour l’expérience préscolaire et première année, eh bien, nous serons des pionniers. Pour remplir cette responsabilité avec le maximum de chances de réussite, je m’assurerai que la personne qui occupera ce poste sera compétente et, surtout, consentante. Est-ce que je réponds à votre question, monsieur ?


Don acquiesça d'un hochement affirmatif de la tête. Un échange de sourire, puis monsieur le président de la commission scolaire invita tout le monde à s’approcher de la table sur laquelle on leur proposait quelques biscuits et du café.


La porte de la classe demeurait fermée et, sans le dire, on percevait dans l'atmosphère que tout le monde s’interrogeait sur la situation engendrée par l’irruption de madame Brodeur et la crise qui avait étonné les participants.


Madame Saint-Gelais se déplaça vers le corridor sans négliger de refermer derrière elle la porte du local de Abigaelle. Monsieur le maire et le concierge soutenaient la vieille dame dont l’esclandre semblait avoir épuisée.


- Madame Brodeur, qu’est-ce qui vous a pris de surgir dans l’école en hurlant comme une perdue ? demanda la directrice d'un air outré.

- Je voulais savoir pourquoi on ne m’a pas invitée, répondit celle qui, sans appui des deux hommes, allait certainement s’effondrer.

- C’est une réunion pour les parents des élèves de l’école, reprit la directrice, qui fusillait des yeux l'intruse.    Madame Brodeur, votre fils Antoine est mort depuis longtemps, il ne vient pas à l’école.

- Antoine…

- Oui, votre fils Antoine, il est mort dans l’incendie de votre maison, celle que vous habitiez tout près de l’étang.

- Antoine est mort dans un incendie…

- Il y a plus de quarante ans de cela, madame Brodeur


La vieille dame, défigurée par la brutalité des propos que venait de lui servir la directrice de l’école, regardait monsieur, le maire qui la soutenait à sa droite et monsieur Saint-Pierre, le concierge qui réussissait à la maintenir dans un certain équilibre. Le regard de plus en plus fuyant, elle avalait ses mots comme s’il s’agissait d’un mauvais remède. Reconnaître les gens qui l’entouraient actuellement semblait une tâche inaccessible à son entendement.


- Non, mon Antoine n’est pas mort. Je dois savoir dans quelle classe il sera si je veux bien le préparer, lui acheter les bons cahiers, des crayons on en a en masse à la maison, il n’aura qu’à prendre ceux-là. Il n’est pas mort, mon Antoine, puisque je viens pour connaître le nom de son enseignante. Sa classe. Vous le savez, vous, avec qui il sera, mon Antoine. C’est un bon garçon. Il n’est pas… mais c’est un bon garçon. L’école commence quand ? Je vous promets qu’il sera habillé comme il faut. Il est beau, mon Antoine dans des habits neufs. C’est qui sa maîtresse ?


Délicatement, comme on le fait en transportant un colis fragile, les deux hommes la dirigent vers la sortie.


- Je vais vous ramener à la maison, madame Brodeur, annonça le concierge.

- Vous allez arrêter au bureau de poste en passant devant.

- Oui, je vais vous arrêter au bureau de poste. Je vais vous attendre, puis vous ramènerai chez vous.


Monsieur le maire et la directrice revinrent sur les lieux de la réunion.




lundi 26 janvier 2026

Un peu de politique à saveur batracienne…

 

Ça remonte à longtemps, ce qui n’a pas empêché LE CRAPAUD de regarder les ébats politiques, d'écouter les débats idéologiques et observer les rabats civilisationnels que notre planète vit actuellement. 

En voici quelques-uns, en vrac et dans le désordre, liste à laquelle vous y ajouterez la vôtre:
 

Bientôt 4 ans que la guerre en Ukraine perdure…

Le renforcement de l’autoritarisme chez plusieurs gouvernements…

Plus d’un an que le «p»étatsunien tient le haut du pavé des actualités…

Un nouveau pape…

Une crise climatique qui s’accentue alors que de +en+ on s’en balance…

La tripolarité USA/RUSSIE/CHINE…

L’ONU de +en+ reléguée sur une voie secondaire…

Le $ américain chute, les Brics ont le vent dans les voiles…

Tout s’achète et se paie en Bitcoin…

L’or se transige à des prix vertigineux…

La démocratie, un concept élastique…

Le droit international se cherche une cour…

Les médias, de 4e pouvoir devenus des agences de change…

La langue espagnole surpasse l’anglais aux USA…

Les immigrants sont des bandits de grands chemins…

La loi du plus fort de +en+ forte…

Choisir entre se nourrir ou se loger, mais un impossible combo…

La politique, une affaire de marketing…

La théorie du complot, la nouvelle bible…

La doctrine Monroe devenue la doctrine Donroe…

Droite et gauche, maintenant extrême gauche extrême droite…

La littérature s’appelle «l’égorature»…

La poésie fout le camp…

On ira sur Mars si on réussit à traverser l’espace rempli de satellites…

L’IA implantée à la naissance dans le cerveau des enfants…

Israël ne peut s’empêcher de gazer Gaza…

Salaire horaire d’un milliardaire = salaire annuel d’un travailleur…

Il neige à Calcuta…

Les pôles se dépolarisent…

Aucun numéro de série disponible aux espèces en voie d'extinction…


                        Et j’allais oublier :


François Legault tire sa révérence…

Paul Saint-Pierre-Plamondon, enfin son nom est connu…

Bernard Drain-vide, prochain premier-ministre…

Le journal LE DEVOIR, encore sous format papier…

Les Canadiens de Montréal engagent des joueurs parlant français…

Les Alouettes de Montréal sous l’empire Péladeau…

Le Centre Bell serait hanté par des fantômes autochtones…

Les taux hypothécaires sont devenus des étaux…

Le travail n’a plus la cote, selon Emploi Canada…

On se sait plus comment dire «Bonjour» dans les rues de Montréal…

Le REM peine à tenir la route : trop de bouchons peut-être…

Les élus municipaux traqués par des trolls…

Les sans-abris poursuivis par les policiers…

Le droit de parole se nomme maintenant «ta yeule»…

La famille éclatée se raboute tant bien que mal…

Les personnes handicapées le sont plus que jamais…

La loto est diseuse de bonne aventure…

Plus il y a de séries télévisées, moins il y a d’assemblées populaires…
 

Et j’allais oublier le fondamental, le déclencheur, le faire-valoir, celui qui sans lui tout devient futilité, à l’image des aphorismes précédents.


Il est de Ghandi.


 

SOYEZ VOUS-MÊME LE CHANGEMENT 

QUE VOUS VOUDRIEZ VOIR DANS LE MONDE.

 



dimanche 25 janvier 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -33- revu et corrigé

                                       

Lundi 7 juin 1976. 
7 heures du soir.

La réunion de parents des enfants qui achèvent leur année préscolaire ainsi que ceux inscrits pour l’an prochain allait débuter. Plusieurs se connaissent, ils sont assis les uns près des autres. Un peu à part, Daniel Cloutier et Don.
 
Monsieur le maire discute avec le président de la commission scolaire; ça semble être en lien avec la situation politique actuelle. Le Parti libéral du Québec qui forme le gouvernement depuis 1973 est confronté avec des problèmes éthiques alors que la tension causée par la Loi 22 sur la question linguistique ne cesse de faire la manchette des journaux de la province.  
 
Abigaelle se tient à la porte d’entrée de l’école afin de diriger les parents vers son local que Monsieur Saint-Pierre a aménagé pour y recevoir tous ceux et celles qui ont été convoqués. Lorsque la camionnette bleue s'approche dans la cour, s’arrête, que Benoît Saint-Gelais en descend et sert d'appui à sa soeur, la directrice de l'école, l’installe sur son fauteuil roulant pour la déplacer vers la rampe menant aux portes que l’éducatrice a laissé ouvertes afin de permettre à l’air du soir de s’engouffrer dans l’école, Abigaelle quitte son poste, entre dans un local rempli de fumée de cigarette : « Je n'échappe vraiment pas à toutes sortes d'odeurs nauséabondes.»  Elle s’installe au fond de la classe. 
 
Monsieur Granger, le président de la commission scolaire, interrompt sa conversation avec Monsieur le maire pour prendre place près de la directrice qui vient d’entrer. Tous remarquent son air patibulaire. Elle ne salue personne sauf Monsieur le maire.
 
- Permettez-moi de vous remercier, chers parents, de vous être déplacés afin de recevoir l'information au sujet de la situation de nos élèves qui grimperont en première année l’an prochain ainsi que pour ceux qui en seront à leurs premiers pas dans notre système scolaire.
 
En bon diplomate, l’orateur s’avance dans les explications qu’il veut le plus claire possible et, surtout, cherche à éviter de trébucher sur le sujet sensible que représente l’autrice de l’idée qu’il énoncera en termes plus administratifs qu’autre chose. Il se permet, comme à son habitude, de mettre en avant-plan l’importance des relations qu’il entretient au ministère et sa connaissance rigoureuse des intentions ainsi que des retombées inévitables que le rapport Parent sur l’état de l’éducation au Québec projette pour l’avenir.
 
- L’étape que nous venons de vivre avec la création du ministère de l’Éducation, qu’on soit d’accord ou non avec les principes qui le sous-tendent, cette étape exigera de nous, administrateurs scolaires, directions d’écoles et enseignants, d'envisager l’enseignement et son organisation, d'une façon nouvelle. Mes contacts à Québec m’informent que d’ici un an ou deux, le gouvernement devrait adopter une loi visant à protéger la jeunesse. Sans aucun doute, nous, commissions scolaires, aurons à travailler en étroite collaboration avec de nouveaux intervenants et partenaires qui, comme nous, auront pour objectif ultime la protection de notre jeunesse. Nous n’en sommes pas encore là, mais nous devons tout de même garder cela en tête alors que nous avons, maintenant, à prendre des décisions qui auront des impacts sur l'avenir de nos jeunes.
 
Les parents ne semblent pas trop se questionner sur le sujet, davantage soucieux d'en apprendre un peu plus sur ce qui arrivera à leur propre enfant lors de l’ouverture de l’année scolaire 1976-1977. Toutefois, autant Abigaelle que Madame Saint-Gelais, leur attention se porte à décoder ce que le président de la commission scolaire est en train d’exposer.
 
- Comme vous le savez, notre village connaît depuis quelques mois une recrudescence au niveau démographique, mais elle ne se manifestera que l'an prochain, ce qui nous oblige à une réorganisation scolaire importante. En fait, nous impose de régler une problématique à la fois nouvelle mais heureusement temporaire. Nous n’avons pas le nombre requis d’élèves pour être en mesure de conserver une classe de première année en septembre prochain. Deux hypothèses se sont offertes à nous. Envisager une autre école où il sera possible d’y déplacer nos élèves de première année, nous obligeant ainsi à devoir les voyager par le transport scolaire. L'autre hypothèse comprend deux axes tournant autour de la même idée, soit la création d’un groupe mixte. Une classe accueillant les enfants de première et deuxième année ou une autre composée de nos élèves de première année réunis à  ceux de la prochaine clientèle du préscolaire. Dans les deux cas la classe ne dépassera pas 20 élèves.
 
Lorsque Monsieur Granger prononce le mot «préscolaire», Madame Saint-Gelais frissonne sur son fauteuil roulant, les mains crispées aux deux accoudoirs en aluminium. Mais il semble que peu de parents s’en soient aperçus. Abigaelle, oui. Elle ne réagit pas, concentrant son attention sur les paroles du président de la commission scolaire qui venait de réussir un coup de maître. 

Allait-il maintenant demander l’opinion des parents ? Passera-t-il la parole à la directrice de l’école ? Abigaelle jaugeait la stratégie de celui qui l’avait invitée à son chalet afin de l'informer sur ce qui adviendra. Toutefois, un groupe mixte première et deuxième année, nouvel élément dans la proposition, n'allait pas, pour sûr, plaire aux parents, facilitant ainsi l’adoption de la fusion préscolaire première année, d'autant plus que l'idée de voyager les enfants vers un autre village, dont le fils de Monsieur le maire, n'attirerait que très peu d'adhérents.
 
- Je pourrais demander votre avis, mais sachez qu’à cette période cruciale de l’organisation scolaire, la démarche ne modifierait en rien la décision que la commission scolaire a déjà prise.  Je demande à Madame Saint-Gelais de nous la dévoiler.
 
Avant que la directrice prenne la parole, les parents, entre eux, semblaient s’interroger à mi-mots. Dans ce genre de rencontre, l’intérêt général prime rarement, c’est davantage ce qui arrivera à son propre enfant qui anime les intentions. On se retournait les uns vers les autres, faisant fi de l'impolitesse que cela manifestait envers Madame Saint-Gelais. Elle toussota dans le but de reprendre le contrôle de l’assemblée, sans résultat. 

C’est alors que Monsieur Saint-Pierre se présenta à la porte de la classe réclamant sur le champ la présence de Monsieur le maire qui laissa la discussion pour rejoindre le concierge.
 
- Qui a-t-il ?
 
Le concierge ne répondit pas, tournant la tête en direction de l’entrée de l’école où se tenait, droite et rigide, Madame Brodeur.
 
- Pourquoi je n’ai pas été invitée à la réunion, hurla la vieille dame, à tel point qu'un inconfortable silence enveloppa tout d’un coup ce qui, un instant auparavant, émettait son, bruit ou parole.
 
Monsieur le maire, complètement ahuri, se dirigea vers elle qui ne semblait pas du tout intéressée à bouger.
 
- Pourquoi je n’ai pas été invitée à la réunion, répéta-t-elle, furieuse.







mardi 20 janvier 2026

Entre nostalgie et fantaisie... (41)

 



                                tout brûle dans sa tête

tout brûle dans sa tête folle  
nul ruisseau n'éteindra les espoirs 
que le temps pesamment y déposa
 
l'effroi de la nuit, les nuits froides
fondent au matin montagneux
un soleil rouge s'approprie les lieux
 
les champs bourrés de caféiers,
debout, droits dans l'aurore,
poussent le vent sec de l'inquiétude
 
sa tête, on dirait un paon fier,
prend la mesure du sang ancêtre
coagulé dans les mémoires
 
sur une route longue, bordée de cactus,
la courte poussière condensée suit
vacillante comme des rêves trébuchés
 
sa marche devenue course ne l'arrêtera pas,
à l'encontre des nuages gris qu'encore hier, 
la veille, puis demain, elle se renforcera
 
jamais - ce mot vulgaire truffé d'inconnus 
aura disparu de ses yeux nostalgiques,
de son cœur, de son trop-plein de vie
 
tout brûle dans sa tête
les rideaux oscillant de l'incertitude
glissent à ses pieds calleux
 
le froid des nuits, les champs broutés,
le soleil, par habitude disparu
le sable d'une route automate
 
et, comme on arrive d'un inespéré trajet
qu'infiniment les pas multiplient,
des lueurs esquissent un fond café
 
au grand bruit fauché par mille silences,
à ces mille et un silences, chaque jour
ajouteront des paroles embobinées à l'espoir
 
celles qui portent, supportent le martyre,
les sacrifices relégués à la grammaire de survie
dont les pages furent radicalement brûlées
 
toujours il y aura des lueurs pâles
zébrées entre ronces et fleurs,
entre veines de vie et rides de mort
 
toujours, sans en saisir le sens profond,
les routes ouvertes devant soi
garderont chaude ta tête qui brûle
 
marcher, 
encore et encore, 
mû par le moteur du vent
 
rouler son destin café
sur les coulisses des grands boulevards
jusqu'à la vie, jusqu'où tout brûle dans la tête

26 février 2016
 


    Ce portrait de février 2016 résume, à mon point de vue, ce qui peut se cacher dans la tête de plusieurs jeunes vietnamiens, ceux et celles qui rêvent d'ailleurs, «d'un ailleurs meilleur» comme le dit l'expression, incertains de s'épanouir dans un Vietnam superficiellement cicatrisé suite aux douleurs que trop de conflits lui ont infligées, aux séquelles dont leurs parents encore aveuglés par les éclats des bombes, l'odeur du napalm, les affreusités de l'agent orange ne cessent de leur rapporter. 

    Ces jeunes vietnamiens qui reçoivent la modernité comme une rescousse, les terres éloignées vues comme l'Eldorado sans mesurer le déséquilibre profond entre leur ici grégaire et un ailleurs idéal, ces jeunes vietnamiens dont tout brûle dans la tête, sans le savoir, peut-être, sont le reflet des lendemains d'une révolution. Il y a toujours des lendemains aux révolutions, qu'elles soient humaine, politique ou de tout autre nature ; ces lendemains représentent la conclusion du rêve de ceux qui l'auront provoquée, rarement l'aspiration de ceux, de celles qui suivent. 

    Les jeunes vietnamiens sont à l'étape de la vision de leur avenir : ou partir ou rester. Partir ? Rester ? Choisir alors que tout brûle dans la tête.


 
  

                                          tache rouge sur la multicolore Saïgon
 
une tache rouge se déplace
entre les chaises rouges du trottoir
bruits étouffés par celui de la rue
Saïgon 
 
un chien jaune aux yeux jaunes
fixe le stand où pendouillent des saucisses
il n’a pas appris à japper 
    sur Saïgon 
 
un bus vert s’arrête dans un fracas de fumée
trois femmes descendent, l’une excitée, 
l’autre farouche, somnolente la troisième
            tout comme Saïgon 
 
sur un tapis gris de nuages effondrés
la pluie hésitante tarde à venir  
elle craint trop les caniveaux 
                de Saïgon 
 
la tache rouge, bougainvilliers aux fleurs de papier,
se cache derrière l'oreille percée d’une bague noire
comme un phare arrimé au cœur de la ville-fille
                    Saïgon
 
elle porte le rouge comme on porte un enfant
à bout de cœur, à bout d’âme
collé à son sein 
                        Saïgon
 
un tissu au sol, taché de rouge
le vent ne l'arrache plus
il s'y colle, brunit, s'évapore
                            dans une Saïgon multicolore

7 avril 2016



Saïgon ne se définit pas. 

Elle, cette ville-fille, est le reflet épanoui des couleurs. Toutes semblent nourries par le soleil omniprésent, transfigurées par les heures qui passent, complaisantes à elles-mêmes, fières, tellement fières. 

Le rouge est sans doute, aussi, cette musique qui ressemble le plus à Mendelsshon, celui qu'on préfère ici, parce qu'il éblouie, oui, mais principalement parce qu'il écarte toute violence dans sa musique. 

Le rouge accroché partout, au sourire de la vendeuse de fleurs, à celle qui propose un pho à saveur de Hanoï, sur son drapeau, emblême immuable. 

Partout dans Saîgon, le rouge se déplace avec cette majesté sûre d'elle-même que personne ne remet en doute.












SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...