dimanche 11 janvier 2026

DERNIÈRE HEURE



Il m'apparaît tout à fait normal que vous soyez les premiers, autant ceux de la première heure que ceux de la dernière heure, à apprendre la nouvelle de dernière heure :

JE NE SERAI PAS CANDIDAT 

À LA CHEFFERIE 

DU PARTI LIBÉRAL DU QUÉBEC.

À la suite d'une intense réflexion, de nombreuses consultations, d'une analyse exhaustive de mes appuis potentiels autant à l'intérieur qu'à l'extérieur du Parti Libéral du Québec, j'en suis venu, en toute lucidité, à la conclusion de ne pas poser ma candidature à la chefferie du Parti Libéral du Québec.

Permettez-moi de profiter des pages qui me sont offertes sur le blogue du CRAPAUD GÉANT DE FORILLON, pour vous partager les éléments qui ont alimenté mon introspection et le chemin, cahoteux je l'avoue en toute humilité, qui m'a conduit à cette déchirante décision.

En premier lieu, je tiens à remercier les membres de ma famille qui ont su respecter ma méditation, n'intervenant en aucun moment afin de l'orienter d'un côté ou de l'autre.  Soit qu'ils ne saisissaient manifestement pas la démarche ou s'en contrefoutaient-ils complètement. J'en ai déduit que si je briguais l'investiture, si j'étais élu, devenais député de ma circonscription et que le Parti Libéral du Québec soit appelé à former le prochain gouvernement faisant ainsi de moi le Premier ministre du Québec, eh bien je ne pourrais pas user de l'argument suivant pour démissionner ultérieurement : « J'annonce que pour des raisons familiales, je me vois dans l'obligation....   bla bla bla...»

Ce premier lieu étant éclairci, ma pensée s'est concentrée illico sur la revue de mon engagement politique au cours des deux derniers siècles. Mon premier vote remonte à 1968. Aux élections fédérales qui menèrent Pierre Elliot-Trudeau au pouvoir. C'est... malheureusement... ma seule accointance avec un parti libéral; que toute personne n'ayant jamais voté «libéral» me lance le premier bulletin de vote ! Ce qui favorise ma candidature c'est le fait de n'avoir jamais commis d'erreurs politiques pouvant me discréditer auprès de l'électorat. Cela signifie qu'en aucune occasion n'ai-je signé une pétition exigeant la démission d'un quelconque ministre libéral; qu'en aucune autre occasion n'ai-je affirmé sans laisser percevoir mon rire qu'un gouvernement libéral n'était pas à la hauteur de toute controverse; qu'en aucune occasion n'ai-je été convoqué par telle ou telle commission d'enquête; finalement, et sans aucun doute voici l'argument massue, lorsque René Lévesque a quitté le Parti Libéral du Québec, je me suis réjoui pour le parti qui dans un geste stratégique quasiment machiavélique, se débarrassait d'un problème se répandant comme une tache d'huile. Donc, en terme politique je suis aussi vierge que Soeur Marie-Madeleine-de-la-Rédemption, ma directrice en septième année.

Il me fallait, par la suite et avant de monter une équipe susceptible de faire marcher la machine, de bien la huiler, il fallait porter mon attention sur un programme clair, compréhensible et surtout accessible à tous et à toutes. C'est vraiment à partir de cette étape que mon discours s'est raffiné, l'embrayant toujours de «tous et toutes» parfois, et «toutes et tous» un autre parfois. Vous remarquez déjà l'intention derrière le message. Mais je ne devais pas en rester là. Comme le Parti Libéral du Québec est reconnu comme étant le parti de l'économie, il fallait m'y conformer. J'ai donc construit une plate-forme surnommée «L'économie, c'est la vie!» J'y traçais le parcours d'un, d'une Québécois-oise, selon un nouveau paradigme - ce mot attire toujours l'attention de ceux-celles qui n'écoutent pas le discours, mais sont éblouis par la qualité exotique d'un vocable inconnu à leurs oreilles.
 


De la naissance à l'adolescence: école buissonnière supervisée; 
de l'adolescence à l'âge adulte: voyages à travers le monde, puisque les voyages forment la jeunesse qui peut ainsi éparpiller partout sur la planète leurs bêtises loin du territoire national; 
de l'âge adulte jusqu'à 50 ans: formation obligatoire dans les domaines utiles à la nation québécoise; 
de 50 ans jusqu'à ce que mort s'en suive: travail obligatoire, ce qui ne devrait poser aucun problème puisque c'est à cet âge qu'on en saisit toute l'importance et devient le creuset dans lequel verser le bagage accumulé durant sa vie.

Ce plan magistralement réfléchi, lorsqu'on le scrute plus en profondeur, renferme la solution à tout ce que l'ancien paradigme traînait comme problèmes sociétaux, sociaux, personnels et politiques. 

Quand croyez-vous, à la suite de l'application stratégique de cette réorganisation de notre «vie ensemble», quand les individus rassurés par un schéma clair et précis, quand ces individus auront-ils le temps pour vivre l'insécurité, croire que l'avenir n'a pas de sens devant eux, que le voisin pourrait être un ennemi ? 

Quand nos concitoyens auront-ils le temps de souffrir de maladies occasionnées par le stress ? Et si cela devait malencontreusement se produire, une bonne partie d'entre elles seraient soignées à l'extérieur de nos frontières. Notre système de santé s'en trouvera ainsi allégé et beaucoup moins vorace en terme d'investissement.

Nos concitoyens, ayant été des immigrants un peu partout sur la planète durant leur jeune âge, sauront accueillir ceux des autres pays avec le même enthousiasme qu'ils ont reçu et cela sans aucun préjugé. Les préjugés ne sont-ils pas propagés par un système d'éducation biaisé dont les fondements ont des racines refermées sur nous-mêmes ? Les écoles et autres affinités n'étant ouvertes qu'à des hommes et des femmes d'âge mûr, capables de construire ce dont ils ont vraiment besoin.

La question des religions déchire le monde ? Notre nouveau paradigme l'évacura en ne lui donnant aucun privilège privé ou public. 

L'abolition de la retraite entraînera automatiquement de fulgurantes économies au trésor québécois.

L'inutilité des syndicats devient une évidence, ce qui élimine définitivement le fléau des grèves.

Il me fallait aborder l'épineuse question de la constitution d'une équipe. La CAQ (Coalition Avenir Québec) ne cesse de proclamer qu'elle seule réunit des citoyens de toutes les allégeances politiques; le PQ (Parti Québécois) oriente ses objectifs vers la souveraineté du Québec, ce qui me semble mieux réalisable dans le paradigme actuel que dans celui que je propose; le PC (Parti Conservateur du Québec), avec tout le respect que je lui dois, n'est finalement qu'un artefact usé de la vieille pensée politique. Face à ces définitions qui m'ont servi de balises, j'en arrive à la conclusion que le Parti Libéral du Québec ne peut être que mon seul choix, mon unique option. Mais là où le bât blesse et cette évidence aura beaucoup influencé le chemin menant à ma  conclusion, c'est l'équipe.

Au Parti Libéral du Québec, une sorte de leitmotiv survit à des décennies d'existence: ça prend un chef qui a l'air d'un chef, un chef qui a un passé de chef, un chef qui est capable et surtout habile à fermer les yeux quand la situation l'exige, à les rouvrir avec cet air étonné qui jamais ne remet en doute ses qualités de chef en chef. Un certain panache aussi. 

Retournez votre regard vers ceux qui ont occupé la chaise de chef, vous remarquerez un souci de l'évolution avant celui de la révolution. Du premier chef (Henri-Gustave Joly de Lotbinière) jusqu'à Jean Lesage, on parle ici d'environ 100 ans, tous les chefs portaient soit la barbe ou la moustache. C'est l'homme d'Ottawa qui, avant d'annoncer une révolution qu'il souhaitait tranquille, renversait une tendance forte, le port du poil au menton. Plus aucun autre chef en chef n'en a porté depuis. Fallait le faire. Fallait donc un autre type de panache. On l'a trouvé assez rapidement: copier les attributs des chefs libéraux du fédéral. La consigne, fort simple, se résume ainsi: l'élection, ça se gagne avec des dollars, beaucoup de dollars. Les dollars ça se gagne par le concept du retour de l'ascenseur. Des commandites qui ont l'immense privilège d'être drapées dans la pureté du geste généreux. 

Ça s'est su assez rapidement auprès des décideurs du Parti Libéral du Québec qu'un quidam envisageait poser sa candidature à la chefferie et qu'il était à l'étape de constituer une équipe. Ce mot chez les libéraux équivaut au tonnerre. Il n'en fallait pas plus pour que des éclaireurs bien mal intentionnés fassent irruption dans mes courriels afin de sentir ce qui se passait. J'ai joué le jeu. Mon recrutement, je l'admets, n'allait pas nécessairement à un train d'enfer, même qu'il battait de l'aile parlementaire. 

D'illustres personnalités québécoises réfléchissaient à la manière la plus civilisée de répondre négativement à ma sollicitation. En fait, je me suis rapidement retrouvé seul, tout comme au début. Le compendium adressé à d'hypothétiques candidats m'étant retourné avec la mention «Inconnu à cette adresse.» tirée de la nouvelle surprenamment écrite par Kressman Taylor, il n'en fallait guère plus pour que ma pensée dévie.

Un mot a signé l'arrêt immédiat de mon intention de briguer la chefferie du Parti Libéral du Québec, ce mot tel un coup d'épée bien asséné fut : utopie.

J'ai alors réalisé que la politique ne s'adresse qu'à ceux et celles pour qui l'utopie n'est pas la solution à la réalité.



samedi 10 janvier 2026

Projet entre nostalgie et fantaisie... (39)

                           



Entre «elle» et «elle» ? 
Qui est «elle» ? Une ville, Saïgon. 
L'autre «elle» ? L'autre, eh bien il s'agit de toutes les villes qui ne sont pas Saîgon.
Lorsque j'y suis arrivé en 2011, il était presque minuit. 
Je passais de 25 degrés sous 0 à Montréal, 
et lorsque je descends à l'aéroport Tan Son Nhat, il faisait 32 degrés. 
Immédiatement je sais que j'ai vécu ici dans une autre vie. 
Cette ville m'aura émerveillé tous les jours, toutes les nuits. 
Aucun identique à l'autre; même scénario pour la nuit.
Je suis tombé en amour avec elle.
Voici deux hommages qui lui sont rendus.

                                                 



                                        entre elle et elle

 
l'ennui habite mon absence
comme bague rouillée au doigt
une heure différente figée à deux horloges
 
                                        entre elle
 
elle collectionne des consonnes
annone de fluides voyelles
sa voix étourdie par le sens des mots
 
                                        entre elle
 
elle vit en état d’urgence
de nuit raccourcie en jour allongé
la sueur au dos de ses peurs
 
                                        entre elle
 
elle zigzague au milieu de tigres probables
dévisage par la fenêtre inquiète
le vide sur du papier thé vert
 
                                        entre elle
 
à la pêche aux étoiles de l’aube
recueille de fugueuses comètes
au bout de ses rêves faséyés

                                        entre elle
 
un bracelet bleu à son poignet d’airain
un bruit de talon haut sur le sol gris
entre elle et elle, elle rêve d’ailes       
 
 
lundi 14 septembre 2015
469


 


 
                                        I love you Saïgon

 
Toi
ville aux matins chauds, aux midis brûlants
filles aux cheveux d’ébène soyeux
garçons aux gestes mécaniques                                       
enfants qui roulent des ballons
vieilles femmes aux mains crevassées
vieux hommes aux regards atones
 
I love you Saïgon
 
Toi
ville au magasin culbutant l’autre
odeurs changeantes d’heure en heure
soleil inondant, lune fanfaronne
motos comme autant de chevaux fous
trottoirs aux multiples obstacles
                                                                         
I love you Saïgon                                                     
 
Toi
ta noirceur à six heures
tes cireurs de souliers aux portes des cafés
tes vendeurs importuns de billets de loto
tes grands arbres parasols, rieurs de vent
 
I love you Saïgon
 
Toi, tes odeurs de curry, gingembre, citronnelle
tes couleurs chatoyantes
tes échoppes aux fleurs endormies 
 
I love you Saïgon
 
Toi, tes balayeurs de rues tout de jaune vêtus
tes promeneurs sans nom, sans but
                                                              
I love you Saïgon                                                               
 
Toi, tes marchés où tout se bouscule
 
I love you Saïgon
 
ville-fille folle et fière lovée au fleuve
 
I love you Saïgon
 
 
samedi 28 novembre 2015




jeudi 8 janvier 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -30- Revu et corrigé



L’ours ? Cette histoire qui date de l’hiver dernier, ne fait plus partie des jasettes qu’alimentent les villageois des Saints-Innocents ; encore moins celle du coyote gardée secrète par le peu de gens qui en furent informés. Quelle raison poussait monsieur Granger à revenir sur cet événement ? Abigaelle en fut-elle, sans  expressément le savoir, partie prenante de ce qui causa indirectement le décès de l’ancien curé retrouvé mort dans le cimetière ?

 

- Je tiens à vous entretenir de cette tragédie, car elle pourrait s'avérer un élément significatif de la personnalité du village. Ce qui ne serait, ailleurs, qu’un banal incident, ici on s'est senti obligé de réunir tous les citoyens dans l'église pour les informer d'une menace qui, soyons réalistes, se classerait partout comme un fait divers.  Il y a, je crois, un gène transmis avec le temps parmi notre population, celui de la crainte, en fait de la peur, celle qui modifie les événements, leur donne parfois un sens ésotérique, les tronque pour en éliminer les mauvais présages. Réduire les choses au niveau du simple bavardage, identifier rapidement non pas un responsable, mais plutôt un coupable du malheur qu’aucun n’aurait pu prévoir, chercher à ne pas y être associé, ce sont des traits humains qui sont exacerbés ici. L’atmosphère qui régnait dans le village à l’occasion de la mort de l’ours m’a fait penser à une rencontre fort intéressante que j’ai eue à Québec avec l’anthropologue Gilles Bibeau,
Gilles Bibeau, anthropologue
un homme aux multiples qualités tout autant que ses intérêts et ses activités. Nous étions jeunes tous les deux, je parlais d’engagement ; il évoquait plutôt l’anthropologie, la médecine et l’Afrique. Il travaille actuellement sur un bouquin qui traitera d’un groupe marginal, « Les bérêts blancs », association d'extrême-droite fanatiquement liée à l'Église catholique. Lors de cette rencontre, il me disait que le territoire sur lequel est situé le village des Saints-Innocents ne serait pas aussi innocent que son nom l’indique, en plus d'avoir été un lieu que les ours noirs privilégiaient, presque une réserve pour eux.
- Vous m’intriguez, monsieur Granger.
- Notre canton aurait, j’insiste sur ce conditionnel, car rien n’a été prouvé, encore moins exploré, aurait été le lieu d'établissement d'une secte.
- Une secte, dites-vous?
- Bibeau s’intéresse aux religions, leur histoire et leur influence. Sans jamais avoir parlé ou publié sur ce sujet, il croit qu’à chaque religion se greffe un mutant pouvant s’avérer plus conservateur ou plus libéral que la religion dont il serait issu, parfois pernicieux.
- Et le canton des Saints-Innocents en aurait hébergé un ?
- Chère Abigaelle, vous n’avez pas encore ratissé tout le secteur, bien qu'aujourd'hui un espace inconnu se soit ouvert à vos yeux, alors que, tout comme mon père à la recherche de terrains à vendre, je l’ai parcouru tous azimuts. Ce que j'ai d'abord constaté, eh bien, c’est la structure des terres avant qu'elles ne fussent sélectionnées pour ensuite être distribuées auprès d’agriculteurs en provenance de partout dans la province et d'ailleurs, désireux de les exploiter. Ce programme, je vous en ai parlé, c'est celui dont mon père a bénéficié lorsque la famille est rentrée au Canada. Une structure difforme, si je peux m’exprimer ainsi. Un terrain situé à l’est du village actuel pouvait très bien avoir des liens avec un autre situé à l’opposé ou plus au nord. Tout l’ensemble couvrait un périmètre global représentant la zone du village des Saints-Innocents, ses alentours limitrophes, ainsi que la grande forêt qui couvrait un territoire gigantesque et inexploité. Je dis « périmètre », alors qu’il faudrait plutôt parler de « circonférence ». Tout était méthodiquement organisé de manière circulaire. Pour donner un exemple, le terrain sur lequel se trouve la maison que vous habitez et qui appartenait à mon père était à l’origine uni à celui d’en face, sur lequel se trouve maintenant l’école. Ce grand terrain circulaire avait été amputé d'un rayon permettant la construction de la route nationale menant à Montréal, l'autre servant à délimiter l'espace nécessaire pour la municipalité naissante, cela en y traçant une rue principale. Il possédait des appointements situés à l’extrémité des deux allées sans nom. Plus tard une de celles-là a été réquisitionnée par la municipalité afin de permettre aux autochtones venus d'Ontario de s'y installer. Je n’ai donc plus aucun droit sur ce secteur tandis que la seconde aire d’hébergement, sur un rang parallèle à celui où vit la famille ojibwée, est maintenant le lieu de résidence de la famille Cloutier. Le père m'ayant demandé l'autorisation d'y construire une maison pour son fils, j'ai accepté pour des raisons, disons, des raisons altruistes avec pour condition que le terrain demeure ma propriété. Le résultat final est que je suis propriétaire du terrain sur lequel la maison où vous vivez est construite, ainsi que celui de la famille Cloutier. Je ne vous fais pas la nomenclature de toutes les bizarreries reliées aux terres de notre canton, j’en aurai pour plusieurs heures.
- Je vois, mais quel lien y a-t-il à faire entre la structure des terrains et une possible secte ayant eu pied à terre par ici ?
- Lorsque le gouvernement a accaparé les lieux, aucun acte notarié n’a été formellement homologué, alors que certaines parcelles de terrain ont été titularisées. C’est par cette porte que je suis entré. Par testament, j'ai hérité des titulariats que mon père, au fil de ses achats de terrains à gauche et à droite, m'a légués. Sans pouvoir le vérifier, je me doute que certains lots, ceux situés principalement dans l’immense forêt, n’ont jamais eu de propriétaires légaux, qu’ils n’ont pas été ajoutés au programme de donation des terres en vue d’exploitation et qu’ils ne sont pas titularisés. C'est un peu comme si un cachet les avait protégés d'une intangible  action.
- Cela date quand même d’un certain temps.
- Tout à fait. Nous sommes au milieu du siècle dernier. Beaucoup de lois depuis ont été modifiées, beaucoup de papiers égarés ou perdus. Alors je résume pour que vous saisissiez bien cette obscure problématique. Le canton appartenait en grande partie de manière apocryphe à des tenants aux identifiants fictifs ou virtuels. Ces gens n’avaient aucune responsabilité fiscale, puisque la région était considérée comme inoccupée, « terre du gouvernement » serait le terme exact à employer. Si on s'amusait à déchiffrer le cadastre de la municipalité des Saints-Innocents, ce chapitre s'avérerait intéressant. D'autres aussi.
- Parce que, dans les faits, la région aurait été occupée.
- Pas seulement par des familles d'ours noirs, soyez-en certaine. L'ami Bibeau est anthropologue, il ne pouvait que mettre la puce à mon oreille avec son hypothèse de secte. Partant de ce constat, je me suis mis à fouiller la région, seul. Quelqu'un s'est ajouté à moi, mais plus tard. Ce que j’ai découvert m’a surpris d'autant plus que personne ne semblait s'intéresser à l'explorer, sans doute cette cause n'en valait pas la peine. Un peu partout dans le canton, mes yeux renvoyaient des images à mon cerveau que celui-ci ne pouvait pas décrypter efficacement.
- Vous avez trouvé des éléments pouvant valider ce que monsieur Bibeau avait énoncé ?
- La forêt que vous connaissez bien est devenue aujourd’hui presque aussi insignifiante qu’un boisé. À l’époque, le territoire que maintenant nous franchissons aisément était une très vaste étendue densément serrée, sauf en son centre dont la circonférence pouvait certainement s'étendre sur un kilomètre. C’est là que j'ai pu deviner, en raison de l'aménagement particulier des lieux, que des restes d’une certaine exploitation pourraient être enfouis. Je ne suis pas archéologue, mais je crois que le temps a fait que ce secteur de la forêt rasée de près a pu un jour être autre chose. Un œil non averti, y passant, ne remarquerait absolument rien.
- Votre extrapolation ?
- Si, je dis bien si, car rien n’est ni démontré ni prouvé, l’hypothèse de la secte peut un jour être validée, c’est à partir de cette zone que les recherches doivent être entreprises. Quant à moi, je crois que quelque chose s'y cache.
- Tout ça a un lien avec l’ours de cet hiver ?
- Le garde-chasse, l’autochtone vivant au bout d’un des deux rangs sans nom, a déclaré n’avoir jamais rencontré d’ours noir dans l’exercice de ses fonctions. Il dit vrai, mais ici devant la rivière, et cela depuis quelques années, une famille d’ours noir y est installée. L’automne dernier, j’ai encore vu le mâle se promener. La dernière fois qu’il est passé devant mon chalet, c’était quelques jours avant la tragédie. Pourquoi n'était-il pas en état d'hibernation ? Je n’en ai aucune idée, mais cela m'a tout de même étonné. Monsieur Don ne peut savoir qu'à une certaine époque, disons au siècle dernier, ces espaces boisés étaient l'habitat naturel de l'ours noir, du même type que celui au cœur de cette histoire.
- Vous avez tout comme moi entendu dire que le garde-chasse pouvait être le responsable de sa mort, puisqu’il a été abattu par une flèche.
- Non pas responsable, mais bien coupable, surtout à cause de cette icône autochtone que personne n’a réussi à retrouver.
- Exactement. Il y a quand même une bonne distance entre le cimetière et votre chalet. 
- Il l’a franchie, puisqu’on l’a retrouvé là et certains l'ont même aperçu tout près de la rivière presque à l'entrée du village.
- Un ours noir vivant assez loin du lieu du drame se retrouve, un jour, dans le cimetière, surprend le curé qui en meurt, la flèche l’ayant tué demeurant toujours disparue.
- Vous savez, chère Abigaelle, à quel point les gens aiment les légendes. Cette mort en deviendra une, mais non pas pour vous. Elle sera plutôt un signe révélant que, dans ce village et tout autour, des choses étranges se sont déroulées. Imaginez un seul instant que des rumeurs se répandent indiquant qu'une secte aurait séjourné dans la région il y a un certain temps, je ne vous dis pas l'effet que cela aurait.
- Êtes-vous à la recherche d’indices entourant cette affaire ?
- Je n’aime pas jouer au détective, ce n’est plus de mon âge. Toutefois, si on réussissait, à partir de l’hypothèse de Bibeau, à démontrer, preuves à l'appui, qu’une secte ait possiblement installé ses pénates par ici, si on clarifiait l’affaire, je suis convaincu que d’autres histoires jailliraient. Certaines plus macabres que d'autres.
- Comme les odeurs qui pullulent dans la maison que j’habite.
- Retenez bien la géographie particulière qui régnait il y a environ une centaine d’années. Le temps ne règle pas tout, trop affairé à fixer le passé et se fermer les yeux sur l'avenir. Il agit parfois sur la mémoire dans le but de la dérégler ou il se cache un peu comme l’ours noir qui a quitté la proximité de mon chalet pour s’aventurer en plein cœur du village et y laisser sa vie.

 

Abigaelle avait le souffle coupé.



vendredi 2 janvier 2026

Si Nathan avait su... (Partie 2) -29- Revu et corrigé

 

Abigaelle ne pouvait que s’interroger sur les véritables intentions du président de la commission scolaire. Ce dernier, qui, de manière quelque peu échevelée, lui déballait tous les points qu’il avait inscrits intentionnellement à son ordre du jour virtuel : bilan de l’année, accrochages avec madame Saint-Gelais, musique japonaise, les activités terroristes du FLQ lors de la crise d’Octobre `70, pour achever par cette question, étonnante, au sujet de son père. Cherchait-il à l’abasourdir ? La préparer à un projet particulier ?

- Vous savez certainement que mon père est retourné en Australie il y a déjà plus de cinq ans, lança-t-elle, souhaitant que sa réponse puisse satisfaire cet homme de plus en plus curieux et fort bien informé.
- Lorsque j’ai fait le lien entre vous et lui, je me suis permis un courrier afin d’obtenir un avis sur l’accouchement qui a mené ma femme à la mort ainsi que ma fille nouvellement née.
- Il vous a certainement répondu.
- Tout à fait. J'avoue que mon objectif n’était pas de recueillir des informations sur de possibles erreurs médicales afin d’entreprendre des procédures contre l’hôpital, ce que d’ailleurs mon avocat de l’époque me conseillait, non, je voulais en savoir un peu plus sur vous.
- Vous lui avez parlé de moi ?
- Non, pas du tout, mais lire ses commentaires m’aura permis de mieux comprendre la structure de sa pensée, ce qui pourrait m’en apprendre davantage sur la vôtre. Comme le dit l’expression « Le fruit ne tombe jamais bien loin de l’arbre. »
- Cela vous a aidé ?
- Beaucoup.

Certaines conversations alimentent un sujet précis qui se développe graduellement au fur et à mesure qu’évoluent les échanges. Le leur dépassait les deux heures, gravitant autour d’une foule de sujets, mais là, finalement, Abigaelle se permit d’avancer un plus loin.

 - Qu'attendez-vous de moi, monsieur Granger.

- Que votre intelligence soit mise au service de l’éducation.
- Je travaille actuellement dans une classe du préscolaire dont les élèves risquent d’être éloignés de leur milieu naturel, ce qui doit habituellement être seulement le lot de ceux qui entrent à l’école secondaire. Parallèlement, j’avance dans mes recherches et un point central de ce doctorat, je l’expérimente auprès des huit enfants qui composent mon groupe actuel. Qu’ils quittent pour une école située dans un autre village, c’est un pan fort important, pour ne pas dire essentiel, qui m'échappera. Voici pourquoi j’ai proposé à madame Saint-Gelais de former ce groupe mixte préscolaire et première année à l’intérieur des murs de l’école primaire des Saints-Innocents.
- Ce point est parfaitement clair à mes yeux. Sachez que ce ne sera pas une virgule administrative posée sur un document que personne ne lit qui barrera une démarche pédagogique fort pertinente.
- M’annoncez-vous que cette classe sera créée en septembre prochain ?
- Soyez-en certaine. Je vais convoquer les parents des huit élèves de cette année ainsi que ceux des enfants qui entreront au préscolaire en septembre. Je vais vous demander d’assister à cette rencontre afin de leur expliquer le fonctionnement de la classe, les avantages d’un tel mixte ainsi que le modèle de collaboration que vous souhaitez obtenir de chacun des parents.
— C’est avec grand plaisir que j’accepte, mais… il y a toujours un « mais »… disiez-vous…
- Germaine y sera à titre de directrice de l’école, c’est tout à fait évident. Je ne crains pas ses interventions, sachant qu’elle agit rarement à visage découvert.

Monsieur Granger se leva pour tendre la main à son enseignante, qui décela comme une certaine retenue, comme si sceller un engagement par une poignée de main n’était pas péremptoire.

Rassis, le président de la commission scolaire respecta un instant de réflexion qui l’amena à reprendre la parole.

 - Il y a autre chose dont je veux absolument vous parler.

- Je vous écoute, monsieur Granger.
Lorsque vous êtes venue signer le contrat qui officialisait votre engagement, je vous ai proposé de rencontrer M. Champigny pour voir avec lui s’il lui serait possible de vous louer la maison en face de l’école primaire où vous travaillerez.
- Tout à fait. La visite n'a duré que quelques minutes à peine, tout correspondait à ce dont j’avais besoin.
- Il souhaitait la garder inhabitée mais, comme elle est bâtie sur un terrain qui m’appartient, que j’insistais, il n’avait d’autre choix que de vous la rendre disponible.
- Vous connaissez donc cette résidence ?
- Quand on vit dans un village comme les Saints-Innocents depuis plusieurs années, rien ne nous échappe.
- Vous pourriez donc m’expliquer pourquoi, durant plusieurs mois de l’année, des odeurs intolérables s’en dégagent.
- Champigny n’a pas à me rendre des comptes sur sa maison, mais c’est moi qui dois voir à l’entretien extérieur. Lui et moi sommes entendus pour confier cette tâche au père de Germaine, monsieur Saint-Gelais qui déjà s’occupait de l’intérieur. On ne m’a jamais parlé d’odeurs désagréables. Le connaissant bien, je crois qu’il ne voit pas à corriger la situation pour qu’un jour il puisse mettre la cause du problème sur le terrain. Il ne digère vraiment pas cette disposition. Imaginez un insatnt, vous êtes propriétaire d’une maison construite sur un terrain qui ne vous appartient pas.
- Un ennui plutôt embarrassant, en effet. Toutefois, cela ne règle pas le problème qu'encore il se soit engagé à installer un déshumidificateur dans la cave, lieu d’où proviennent les odeurs.
- Vous dites bien de la cave ?
— Monsieur Gérard, le mari d’Henriette, la secrétaire d’école, a cherché à trouver la cause ou les causes, mais il m’a dit « je donne ma langue au chat ».
— C’est un bon monsieur, ce Gérard. En avez-vous parlé à d’autres personnes ?
- Autour de moi, oui.
- Au concierge de l’école ?
- Il en a sans doute entendu parler dans les corridors de l’école.
- Monsieur Saint-Pierre forme un trio inséparable dans le village avec Clotaire, le chauffeur du bus scolaire et l’employé de la ville, monsieur Cloutier. Ils détiennent à eux trois une bonne partie de la mémoire collective, sans oublier madame Brodeur, cette chère dame dont tout le monde se moque en raison de son talent manifeste à se plaindre sur tout.
- Vous me conseillez de les rencontrer ?
- Le plus fiable, c’est le concierge. Voyez avec lui. Je suis certain qu’il aura une solution à vous proposer.
- Merci monsieur Granger. Sans plus vous ennuyer, je vais vous quitter.
- Il me reste un dernier point.
- Lequel ?
- L’affaire de l’ours qui a secoué le village.




lundi 29 décembre 2025

LE BONHEUR, poème de Daniel Cyr

 


Lorsque, généreusement, mon Ami Daniel Cyr accède à ma demande de publier un de ses textes, le bonheur m'envahit; il se multiplie à l'idée que d'autres lecteurs, ceux du CRAPAUD entre autres, pourront s'en délecter.

Daniel est plus qu'un poète, je le définis comme étant cet «éclaireur» qui, du haut de sa rotonde, scrute les mouvements du temps extérieur, les décortique avec cette sensibilité flegmatique qui caractérise autant ses mots que ses idées. 

Ses yeux observateurs dénichent dans nos temps intérieurs l'endroit précis où un besoin de «rassurance» cherche quelques issues. De son âme philosophe, une vieille âme, de celles qui ont su capter  l'invisible, Daniel rend le visible plus clair, mieux accessible et... davantage intelligible.

Ce poème qu'en son nom je nous offre, LE BONHEUR, est beaucoup plus qu'un voeu à l'occasion de la nouvelle année, c'est un psaume en ces heures fragiles.


                                           Le Bonheur

    Le bonheur n’a point de trône,
    il ne règne pas.
    Il passe.
    Il est de ces hôtes invisibles
    que la vie envoie sans prévenir,
    comme un rayon d’aube
    qui fend la nuit sans la combattre,
    comme une clarté furtive
    posée sur le front des hommes fatigués.

    Il entre en nous
    à pas d’ange.
    Il ne frappe point aux portes orgueilleuses ;
    il glisse par les fissures du cœur,
    là où la douleur a laissé place au silence,
    là où l’homme a cessé de réclamer
    et commence à comprendre.

    Ô bonheur !
    Tu n’es ni richesse ni victoire,
    ni l’éclat tapageur des heures comblées.
    Tu es l’instant accordé
    où l’âme cesse de se débattre
    et consent enfin à respirer.

    Tu viens apaiser les tempêtes intérieures,
    non en les niant,
    mais en leur donnant un sens.
    Sous ton souffle,
    les larmes deviennent semence,
    la fatigue devient sagesse,
    et les jours les plus sombres
    apprennent à porter leur propre étoile.

    Mais tu es libre,
    farouchement libre.
    Tu refuses la chaîne,
    tu fuis la cage,
    tu te dérobes à la main qui veut te saisir.
    Car demeurer serait te trahir :
    tu deviendrais habitude,
    et l’habitude est une nuit sans mémoire.
    Lorsque tu t’éloignes,
    l’homme te croit perdu.
    Il se trompe.

    Tu ne pars jamais sans laisser
    un frémissement de lumière
    au fond de la conscience,
    comme un rappel secret
    que la joie existe
    et qu’elle a déjà été vécue.

    Tu te caches alors,
    non par indifférence,
    mais par miséricorde.
    Tu laisses l’homme marcher seul,
    chuter, se relever,
    apprendre la gravité du monde,
    afin que ton retour
    ne soit pas banal,
    mais reconnu.

    Et lorsque tu reviens — car tu reviens toujours —
    tu ne reviens pas le même.

    Tu reviens plus profond,
    plus vrai,
    plus humble.

    Tu trouves une âme moins avide,
    une espérance plus lente,
    un regard capable de gratitude.
    Alors, le bonheur cesse d’être désir :
    il devient accord.
    Il n’est plus promesse,
    il est présence.
    Il ne crie pas,
    il éclaire.

    Et l’homme comprend enfin
    que le bonheur n’était pas à atteindre,
    mais à accueillir ;
    non à retenir,
    mais à honorer dans son passage.

    Car le bonheur n’est pas l’éternité,
    mais il en est la preuve.
    Hommes, souvenez-vous !
    Ne maudissez point l’heure où le bonheur s’éloigne,
    car ce n’est pas un abandon,
    c’est une leçon.
    Ne confondez pas l’absence avec le néant,
    ni le silence avec la fin.

    Ce qui fut vrai un instant
    demeure vrai pour toujours
    dans la mémoire de l’âme.
    Respectez le bonheur comme on respecte la lumière :
    on ne la retient pas,
    on s’en éclaire.

    Qui veut le posséder le détruit ;
    qui sait l’attendre le mérite.
    Marchez donc sans amertume,
    car chaque pas porté avec droiture
    prépare son retour.

    Vivez avec assez d’humilité
    pour reconnaître l’instant,
    et assez de courage
    pour le laisser passer.
    Car le bonheur n’est pas une récompense,
    il est un signe.
    Il ne couronne pas les vies parfaites,
    il visite les consciences éveillées.
    Et lorsque, dans la nuit des jours,
    il reviendra frapper à votre cœur,
    ouvrez sans peur.
    Non pour le garder,
    mais pour lui dire merci.

    Car avoir connu le bonheur,
    fût-ce une seule fois,
    c’est déjà ne plus jamais être tout à fait perdu.

    - Daniel Cyr

dimanche 28 décembre 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (38) CONTE D'HIVER


UN PEU DE CHANGE S’IL VOUS PLAIT ! MERCI.

                        (Conte d’hiver)

Ce texte est écrit respectant la nouvelle orthographe. -



    L’enflure à son pied droit le fait souffrir. De plus en plus.
En avant-midi, Lou s’installe tout près de la sortie du métro. Centre ville. Même endroit, toujours. Il déambule tendant la main; parfois, un gobelet de café en carton récupéré dans un panier à ordures lui sert de sébile; il le présente aux passants dans l’espoir de recueillir un peu de monnaie. Du « change » comme il dit.

- Un peu de change s’il vous plait ! Merci.

Aujourd’hui, son pied droit l’empêche de marcher comme d’habitude. Se tenir debout : un supplice. Lou, assis près du trottoir glacé, un peu en retrait pour ne pas casser les pieds des gens, mais surtout éviter d’être interpellé par les policiers qui surveillent le coin regorgeant de revendeurs de drogue. Jambe étendue et main offerte, la main qu’une mitaine verglacée cache à peine des doigts rougis par le froid, jaunis par la nicotine; Lou attend. Il quête.

Hier soir, au refuge - un peu avant le souper offert aux sans-abris qui réussirent à se pointer à l’heure prescrite donnant droit à un lit pour la nuit - le grand Ben, un bénévole de longue date, lui suggérait de se rendre aux urgences pour faire examiner ce pied qui, jour après jour, le ralentit.

- Tu devrais y voir.

Le grand Ben est conscient qu’il parle dans le vide, un grand vide blanc. Il sait toutefois que si Lou ne s’occupe pas de cette enflure, bientôt on l’empêchera de dormir ici, à cause de la difficulté qu’il aura à enlever sa botte : pas de bottes dans le dortoir, ça fait partie du règlement.

Lou, dans la neige, semble assis à l’entrée d’un igloo. Il doit faire bonne impression, tout au moins ne pas paraitre trop répugnant. Le journal offert gratuitement aux usagers du métro lui sert de coussin. De l’autre côté de la rue, dans la vitrine immaculée du magasin de disques, une silhouette apparait, barbouillée de soleil, la sienne, puis disparait dans la neige qui forme un rideau mobile sur l’immense fenêtre.

Il souhaite recueillir un peu de sous. Pour sa dose. Celle qui rendra l’enflure moins douloureuse; celle qui pourrait lui attiédir l’intérieur. Une autre neige, moins froide celle-là. Plus étourdissante. Grisante.

Les gens passent. Eux aussi ont froid. Entièrement préoccupés à se maintenir debout, ils solidifient leurs pas sur un trottoir qui tient plus de la patinoire qu’à un poste de péage pour sans-abris auquel ils sont habitués. Les demandes pour du « change » sont tellement nombreuses de coin de rue en coin de rue, qu’on finit par les prendre pour des bornes identifiant les intersections.

Lou tente de bouger ses orteils. Pour ceux du pied droit, rien à faire.

Sa technique est simple : ne pas importuner les promeneurs; adopter l’air sombre de celui qui semble seul dans la vie, l’abandonné pour qui une pièce de monnaie permettra de se payer un café chaud; les gens qui déambulent occasionnellement ici s'y laissent prendre. Les habitués le savent très bien, eux, les sous lui permettront cette dose après quoi il atterrira à nouveau dans ce monde que la froide réalité héberge. Mais là, tout ressemble davantage à de l’indifférence féroce comme ce blizzard qui siffle derrière lui.

Les tourbillons du vent transportent de grands jets de neige qui se fracassent sur la vitrine du magasin de disques. Ils s’y imprègnent tels des fantômes flous que l’air diluerait sur un écran virtuel projetant des formes diaphanes.

Lou regarde devant lui, spectateur d’une représentation imaginaire dont il serait l'origine.

- Un peu de change s’il vous plait ! Merci, dit-il machinalement.


L’enfant n’a pas plus de quatre ans. Cinq, maximum. Elle ralentit le pas, surprise d’apercevoir sur la frise du trottoir, écroulé sur la neige de plus en plus grise, un grand jeune homme pas du tout habillé pour jouer dehors. L’enfant qui n’a pas plus de quatre ans sait ce que cela signifie « jouer dans la neige ». Ce n’est pas cela qui se déroule devant ses yeux étonnés.

Lou ne l’a pas remarquée, tout occupé à fixer l'écran sur lequel des images timidement se marouflent.

Son pied droit le fait souffrir.

Le « clic » de deux pièces de monnaie qui s’entrechoquent passant d’une mitaine rouge d’enfant à un gobelet de café comprimé par deux mains gelées ne réussit pas à distraire Lou de la fresque qui s’organise délicatement sur la fenêtre de l'autre côté de la rue.


Lou y voit un enfant… 
d’à peine quatre, cinq ans tout au plus… 
plutôt grand pour son âge… 
une expression mélancolique 
ou nostalgique au visage, difficile à dire … 
il donne l’impression ne pas trop saisir 
ce qui lui arrive, 
mais quelque chose arrive, 
de pesant, 
comme impossible à recevoir 
ou à supporter. 
Il fait blanc dans une chambre froide.

Lou plisse les yeux. 

L’enfant sur la vitrine du magasin de disques est seul dans cette chambre. Debout dans la blancheur d'une pièce semblable à l’intérieur d’une tempête de neige. Il grelotte, mais le froid ne semble pas en être la cause. La solitude ? Peut-être. Un store blanc bouche l'unique fenêtre. Les murs sont à l’identique. Un enfant immobile comme une statue de glace auprès d’un lit défait. Une couverture, entre laine et coton, enroulée à son pied droit. Il. Oui, il s’agit bien d’un garçon. Il a. Oui, il est aussi vivant que cloué sur place. Il a mal. On croirait qu’il souffre. Personne ne semble répondre à la quête que sa bouche ouverte ravale.

Des images se déroulent devant les yeux de Lou, ranimant de lointains souvenirs, d’une autre époque; celle d’une chambre, d’un store ébréché, de murs blancs, d’un lit dont la couverture disparue réapparait enroulée autour d'un pied bleui par une quelconque douleur secrète.

Lou cherche, unique spectateur conscient de ce qui se déroule sur la vitrine d’en face, il cherche… mais son pied lui fait mal… aussi mal qu’à un enfant seul, rivé à un pieu au centre d’une chambre blanche.

- Tu ne devrais pas rester là, dit une femme, sans doute la mère de l’enfant de quatre ans, cinq tout au plus, une enfant qui le regarde, impavide, sa mitaine rouge vide de deux pièces de monnaie.         Il fait un temps à écorner les bœufs. Avec ce vent qui souffle, c’est terrible comme on gèle.

- Un peu de change s’il vous plait ! Merci.

Ces quelques paroles l’ont éloigné des images projetées sur l'espèce de paravent invisible aux yeux des passants. L’enfant de quatre, cinq ans tout au plus, ne le quitte pas des yeux; elle ne comprend pas pourquoi ce grand jeune homme aux yeux jaunâtres, aux cheveux calamistrés, aux doigts enflés, pourquoi demeure-t-il là à ne pas jouer dans la neige comme elle sait le faire ? Puis elle va reprendre la main de sa mère qui la conduit vers une autre intersection.

Deux sous blancs se sont retrouvés au fond d'un gobelet en carton.


Aucun son, que les images d’un film qui se déploie contre des bourrasques de vent hurlant dans le dos de Lou. Images en noir et blanc. Blanc surtout. Fantomatique. Les instruments de musique qui décorent la vitrine du magasin de disques se sont tus alors que le « quêteux » replonge dans ce flou cinématographique, cherchant à oublier l’enflure à son pied droit.

Est-ce un songe ? Un rêve ? Le début d’un délire ? La douleur prend-t-elle une autre route pour mieux se faire entendre ? Lou ne le sait pas. Il ne voit qu'un enfant debout au milieu d'une chambre blanche, un infernal silence bavant de sa bouche, tel un cri éteint, un pleur cherchant à le noyer. 

Un coup de vent dans le cou comme une attaque au fouet. L’enfant regarde Lou. Leurs yeux deviennent jumeaux.

Lou, au-delà des couleurs elles-mêmes, reconnait dans les diverses teintes de blanc, les odeurs qui les enveloppent. La plus forte, celle de l’urine qui coule le long de la jambe de l’enfant. Est-il enfermé dans cette chambre depuis un bon moment ? On étoufferait pour moins que cela. Impossible de savoir durant quelle saison ont lieu ces événements. C’est blanc, un blanc aseptisé. Tout autour. Partout. Un blanc de nulle part, d’été ou d’hiver !

Lou concentre son attention sur la vitrine. L’enfant, paralysé dans sa position figée, le regarde à nouveau. L’appelle-t-il ? Impuissant à répondre, Lou se sent attiré par ce regard stupéfait. C'est en eux qu'une froideur inexpliquable se ressent.   

L’enfant a bougé. Sur sa droite. À la main, il tient un objet. Ça semble être… Il s’y accroche. Lou cille des yeux. Une bougie ? Un lumignon ? L’enfant a soulevé l’objet pour le placer devant lui, le tendre du bout de ses doigts vers quelque chose ou quelqu’un.

- Non, crie Lou.

Les passants n’ont rien entendu, n’ont pas interrompu leur marche chancelante sur ce trottoir glacé, seul chemin vers le bout de leur course.

Lou veut se lever, traverser la rue, se projeter dans la vitrine, mais son pied le ramène à la réalité, alors le personnage s’efface, l’enfant soulevant une chandelle à bout de bras disparait.


----


Un cri éternue à l’intérieur du cerveau de Lou. Quelqu’un vient d’écraser son pied endolori:

- Peux-tu t’enlever de mon chemin, espèce de débile !

Lou hésite entre l’écran embrouillé de neige et cet adolescent qui précipite sa marche vers la bouche du métro après lui avoir marché sur le pied droit. Le mal voyage entre le pied, le cœur et le cerveau dans de lancinants allers-retours. L’eau qui remplit ses yeux devient un filet de glace esquissant un sillon translucide sur ses joues. 

Lou cherche à retrouver le film sur la vitrine d’en face. L’enfant n’y est plus. La chambre est fermée. Il voit plutôt, au pied d’une porte, un rai de lumière très pâle que la lueur d’une bougie ou d’un lumignon soulignerait. Au centre de cette porte, un écriteau : DANGER, REPAIRE D’ADOLESCENT.

Mais où se trouve l’enfant ? Que lui est-il arrivé ? Ce blanc qui l’habillait de la tête aux murs, cette couverture enroulée, tachée d’urine, et ce regard hâve dirigé vers l’inconnu, tout aurait fui ?


Lou a la vague impression qu’un bout du scénario lui échappe. La pellicule sur laquelle on l’a plaqué s’est-elle emmêlée ? Il cherche à rabouter le temps entre le plancher de cette chambre qu’un rayon de lumière dessine et l’autre, la chambre blanche de l’enfant éberlué. Un espace, un passage les uniraient-ils ?

Le vent ne se laisse pas intimider. Il tourbillonne sans arrêt de gauche à droite, se moquant des obstacles, pour finalement se plaquer à nouveau sur le grand écran improvisé que les yeux de Lou ne quittent plus. Le froid qui accompagne le blizzard charrie ses bruits striduleux dans tout l’espace, à la fois restreint et contenu, puis deviennent de plus en plus muets pour le grand bonhomme au pied droit souffrant. Vent et froid ne l’atteignent plus. Des images d’un autre temps embabouinent son attention.

Un peu comme si on venait de placer l’œil d’une caméra par le trou de la serrure - celle de la porte derrière laquelle un adolescent, seul aussi, étendu sur un matelas, les oreilles camouflées sous les écouteurs d’un baladeur - on voit une pièce tapissée à la manière de toutes les chambres d’adolescents.

Lou est fasciné par la lumière. Douce. D’un jaune particulier, celui des ampoules électriques dissimulées sous des abat-jours improvisés. Ici, il lui semble qu’on ait utilisé un vêtement, à moins que ce ne soit une couverture, entre laine et coton, difficile à dire, mais l’organisation fait en sorte que la lumière ne permet pas de tout distinguer, de tout préciser. Il faut deviner dans ces reflets bigarrés le peu d’objets meublant la pièce.

Le noir et le blanc, surtout le blanc, ont laissé la place à un jaune hermétique.

Étendu par terre, sur un étroit matelas, un adolescent filiforme - il s’agit bien d’un adolescent - bouge la tête au rythme d’une musique provenant du baladeur. Ses mains battent la mesure deux secondes, puis s’immobilisent. Ses pieds nus se croisent l’un sur l’autre tel un crucifié : le droit sur le gauche. Ses yeux sont fermés. La lumière jaune abricot n’est pas assez puissante pour lancer de l’ombre sur les murs « posterisés ».

Lou, subjugué par la lenteur de la scène trainarde offerte à lui sur la vitrine givrée, sourcille, cherchant à déceler la suite du script sans paroles.

Le jaune tiède prend la place du blanc froid, celui de la chambre de l’enfant tenant un lumignon. Le jaune plaqué au sol ne permet pas de voir autre chose que l'adolescent allongé sur un matelas, que ces murs se cachant derrière des noirs mouchetés. Un silence rempli de mouvements entoure l’adolescent, l’enveloppe alors qu’il écoute sa musique hurlante.

Trois ou quatre personnes défilent derrière la vitre du magasin de disques. Les hologrammes disparaissent instantanément. Lou revient à son pied. Le droit. Il jette un regard autour de lui comme s’il revenait d’un ailleurs l’ayant largué hors du temps. Rien n’a changé; le froid, le vent, la neige solidifient encore les traces gelées des passants. Quelques confettis de neige égaient ce rigoureux matin d’hiver.

Puis réapparait l'adolescent sur cet étrange moniteur à images, la vitrine qui doucement se givre, s’embue. Il se lève l'adolescent, difficilement comme s’il devait s’arracher à l’attraction du plancher. Recule-t-il ? Il risque de tomber en évitant de s’embarrasser dans le matelas. Il enlève les écouteurs plaqués sur ses oreilles. Recule encore un peu. Au pied droit, une seringue plantée. Les ongles des orteils sont rouges.

Lou porte attention aux gestes de l’adolescent alors que la température ambiante, celle de la chambre, lui semble chuter de plus en plus. Bientôt, deux corps entièrement frigorifiés ne répondront plus à leurs commandes.

Un adolescent s’extirpe de la grande vitrine… 
entre par la grande porte invisible 
du magasin de disques… 
évite de s’embarrasser sur les pianos à queue, 
les violoncelles silencieux 
et les feuillets de partition de musique.

Lou enlève ses mitaines trouées. S’avance un peu. Oublie la douleur souquée à son pied droit. Se retrouve derrière l’adolescent qui déambule sur le plancher recouvert d’un amas semi-liquide ne ressemblant en rien à la neige étendue dehors. Lou le suit. Où va-t-il ? Comment peut-on clopiner dans un magasin aussi vaste, une seringue plaquée au pied droit ? Demeurer inaperçu ? 

Lou le talonne. La chaleur blanche passe au jaune. Son pied droit insensibilisé, il marche derrière un spectre se dirigeant vers un endroit précis, de lui seul connu. L’adolescent franchit tous les obstacles qui se dressent devant lui comme s’ils étaient d'invisibles présences. Jamais il ne se retourne. Ne se sent ni épié ni poursuivi. Il marche au-dessus de cette espèce de terreau nival sans laisser ni trace ni piste.

Lou rejoindra l’adolescent dans ce couloir où les présentoirs de disques sont installés. Ne le voit que de dos. Un dos transparent. Et s’il se retournait ? Si l’adolescent aux pieds nus, s’il se retournait, Lou saurait-il le reconnaitre ?

Une musique emplit le magasin de disques. Elle passe des chants de Noël à des airs de guitare électrique. Lou reconnait quelques accords; ils résonnent dans sa tête comme s’il portait des écouteurs aux oreilles. 

La musique enveloppe l’adolescent qui s’immobilise à quelques pas de Lou. Se retourne. À la main, comme une bougie tendue, un lumignon peut-être. L’adolescent, corps plié, tête baissée, lève ce morceau consumé devant les yeux stupéfiés de Lou.

Une fois l’adolescent complètement redressé, 
ce que Lou voit devant lui... 
un être sans âge, 
sans couleur, 
dont la figure a pris la forme d’un écran 
sur lequel se projette… 
une lueur très faible, 
celle de la bougie… 
d’un lumignon.

À l’employé du magasin qui l’interpelle, Lou répond :
- Un peu de change s’il vous plait ! Merci.


4 janvier 2010




SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

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