vendredi 5 septembre 2025

Septembre 2005 / Septembre 2025

20 ANS DE crapotinage…

(crapaud  --  frog  -- con cóc)


 

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    En moyenne un crapaud peut vivre de 3 à 7 ans. LE CRAPAUD GÉANT DE FORILLON, lui, en est à sa vingtième année.
 
Le matin du 5 septembre 2005, je vivais à Montréal dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, revenant d’une escapade en Gaspésie, avec au cœur un souvenir immortel, celui d’avoir vécu une fin d’été en compagnie de Fleurette, ma Bergeron de mère, et Odile, ma fille, mon bijou d’avril.
 
On ne revient pas de la Gaspésie sans y avoir laissé une partie de soi-même et sans rapporter dans ses bagages, des images, des odeurs, des couleurs… impossibles de  retrouver  ailleurs. Que dire de tous ces souvenirs qui, encore maintenant, me reviennent lorsqu’un mot, une photo, un son de voix particulier installés quelque part dans cette partie du cerveau qui a pour besogne de les conserver et les raviver au bon moment !
 
C’est vraiment à ce moment-là qu’un nouveau projet déjà inscrit dans le grand cahier ouvert devant moi contenant les agirs qui devaient être agis à l’occasion de ma nouvelle vie, celle de la retraite.
 
J’avais réalisé le premier, celui de m’installer à Montréal afin de marcher les rues et les ruelles de la grande ville. Lors d’un exercice d’écriture à l’école secondaire, je devais être en 10e/11e année, le professeur de français nous avait lancé ce sujet : « Quel est ton plus grand désir même s’il te semble impossible à réaliser ?» Mon texte, dont j’ai toujours souvenance, portait sur l’impossibilité mais l’ardent souhait de me retrouver au centre-ville des plus grandes villes du monde, à l’heure de pointe. Je nommais en tête de lice, Montréal, puis laissai mon imagination pérégriner vers Paris, Londres, New York et j’en passe.
 
C’est bien installé à Montréal, profitant des heures libres, gracieuseté de la retraite, qu’une évidence se présenta à moi : mon cycle de vie bouge à tous les 7 ans… un peu comme la fin de vie, moyenne, chez le crapaud. Aux 7 ans, des choix m'interpellent allant de l’immobilité catatonique à l’aventure débridée. Ce fut le cas pour Montréal.
 
L’autre projet, celui de consacrer plusieurs heures à la lecture et à l’écriture. Avant de lancer le blogue (LE CRAPAUD GÉANT DE FORILLON), je fouillais minutieusement à travers ma foule de cahiers de lecture remplis au cours des années antérieures et consacrais des heures à la recherche de poèmes que depuis longtemps je déposais ici et là avec pour objectif de les remanier un jour.
 
Alors, revenu de  Gaspésie, vivant à Montréal, l’idée de lancer un blogue m’est venue d’elle-même, un 5 septembre 2005. Les détails techniques exigés par Blogger complétés, on demandait de lui conférer un titre. Zéro idée. Zéro idée jusqu’à ce que ce souvenir gaspésien me revienne en tête. À l’entrée du Parc Forillon, y marchant la nuit, un cri, peut-être un sifflement bitonal grave issu d’une mare que j’arrive à peine à localiser. Coassement de grenouille ? Pas exactement. Chant de wawaron ? Je dirais… quelque part entre les deux. Gigantesque. Un crapaud alors ? Un crapaud géant. Voici alors que cette paraphrase LE CRAPAUD GÉANT DE FORILLON  devenait le nom dudit blogue.
 
C’est le 5 septembre 2005 qu'il prenait forme, qu'il naissait.  Je puis dire que le tétard de 2005, 20 ans plus tard, est véritablement devenu crapaud...
 
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Un vieux proverbe québécois dit ceci : On ne juge pas un crapaud à le voir sauter. Sans doute la raison pour laquelle mes premiers billets s’intitulèrent «saut de crapaud». Néophyte dans le domaine du blogue  -  j’ai opté pour cette orthographe et non «blog» qui m’apparaissait trop anglophone - je visitai ce que Blogger offrait aux amateurs de ce type de plate-forme pour finalement appliquer le proverbe tanzanien : « Assis ou debout, le crapaud est toujours le même.»
 
Je me suis lancé dans l’écriture d’une histoire toute gaspésienne dans laquelle je jouais le rôle d’un grand-père (de l’Anse-au-Griffon ou du Cap-Desrosiers, me semble-t-il) au centre de plusieurs intrigues. Avec le temps, je réalise que le goût de créer des personnages s’est emparé de moi à cette époque.
 
Les lecteurs n’étaient pas nombreux.
 
20 ans plus tard, c’est 
+ de 200 000 visites que le Crapaud a attirées avec ses 1200 billets qui ont voyagé par-delà  180 pays. 

Je dois avouer que les statistiques m’intéressaient beaucoup moins que cette crainte qui encore maintenant nourrit mon angoisse, à savoir que Blogger disparaisse d’internet apportant avec lui tout ce que j’aurai écrit.
 
J’aurai écrit, publié et relaté sur LE CRAPAUD GÉANT DE FORILLON de petites histoires (celle du grand-père, entre autres), des citations extraites de mes cahiers de lecture, des poèmes, des contes, des événements familiaux, deux romans (pour la jeunesse) écrits en classe avec des élèves présentant des difficultés d'apprentissage, le roman DEP avant son édition vietnamienne, des chroniques de voyages, des opinions politiques ou sociales et j’en passe. Éclectique serait le moins qu’on puisse qualifier ce blogue.
 
Le proverbe chinois 
«La bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe.» 
auquel Sylvain Tesson répond 
« Dans le marais, la chiure de la blanche colombe n’atteint pas le crapaud souverain.» 
je les réunis afin d’en faire le principe que sous-tend ce blogue à savoir de n’être pas un lieu pour les débats ou la confrontation d’idées. Pour m'en assurer, je filtre les commentaires. 

On arrive ici tout comme la nuit où devant une mare à l’entrée du Parc Forillon en Gaspésie, on entend comme un appel à écouter, dire et écrire.
 
Je termine ce billet vous invitant à cette magnifique lecture, celle du poème de Victor Hugo:

Le crapaud

Que savons-nous ? qui donc connaît le fond des choses ?
Le couchant rayonnait dans les nuages roses ;
C'était la fin d'un jour d'orage, et l'occident
Changeait l'ondée en flamme en son brasier ardent ;

Près d'une ornière, au bord d'une flaque de pluie,
Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie ;
Grave, il songeait ; l'horreur contemplait la splendeur.
(Oh ! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur ?

Hélas ! le bas-empire est couvert d'Augustules,
Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules,
Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils !)
Les feuilles s'empourpraient dans les arbres vermeils ;

L'eau miroitait, mêlée à l'herbe, dans l'ornière ;
Le soir se déployait ainsi qu'une bannière ;
L'oiseau baissait la voix dans le jour affaibli ;
Tout s'apaisait, dans l'air, sur l'onde ; et, plein d'oubli,

Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère,
Doux, regardait la grande auréole solaire ;
Peut-être le maudit se sentait-il béni,
Pas de bête qui n'ait un reflet d'infini ;

Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche
L'éclair d'en haut, parfois tendre et parfois farouche ;
Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux,
Qui n'ait l'immensité des astres dans les yeux.

Un homme qui passait vit la hideuse bête,
Et frémissant lui mit son talon sur la tête
C'était un prêtre ayant un livre qu'il lisait ;
Puis une femme, avec une fleur au corset,

Vint et lui creva l'œil du bout de son ombrelle ;
Et le prêtre était vieux, et la femme était belle.
Vinrent quatre écoliers, sereins comme le ciel.
– J'étais enfant, j'étais petit, j'étais cruel ; –

Tout homme sur la terre, où l'âme erre asservie,
Peut commencer ainsi le récit de sa vie.
On a le jeu, l'ivresse et l'aube dans les yeux,
On a sa mère, on est des écoliers joyeux,

De petits hommes gais, respirant l'atmosphère
À pleins poumons, aimés, libres, contents ; que faire
Sinon de torturer quelque être malheureux ?
Le crapaud se traînait au fond du chemin creux.

C'était l'heure où des champs les profondeurs s'azurent ;
Fauve, il cherchait la nuit ; les enfants l'aperçurent
Et crièrent : « Tuons ce vilain animal,
Et, puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal ! »

Et chacun d'eux, riant, – l'enfant rit quand il tue, –
Se mit à le piquer d'une branche pointue,
Élargissant le trou de l'œil crevé, blessant
Les blessures, ravis, applaudis du passant ;

Car les passants riaient ; et l'ombre sépulcrale
Couvrait ce noir martyr qui n'a pas même un râle,
Et le sang, sang affreux, de toutes parts coulait
Sur ce pauvre être ayant pour crime d'être laid ;

Il fuyait ; il avait une patte arrachée ;
Un enfant le frappait d'une pelle ébréchée ;
Et chaque coup faisait écumer ce proscrit
Qui, même quand le jour sur sa tête sourit,

Même sous le grand ciel, rampe au fond d'une cave ;
Et les enfants disaient : « Est-il méchant ! il bave ! »
Son front saignait ; son œil pendait ; dans le genêt
Et la ronce, effroyable à voir, il cheminait ;

On eût dit qu'il sortait de quelque affreuse serre ;
Oh ! la sombre action, empirer la misère !
Ajouter de l'horreur à la difformité !
Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté,

Il respirait toujours ; sans abri, sans asile,
Il rampait ; on eût dit que la mort, difficile,
Le trouvait si hideux qu'elle le refusait ;
Les enfants le voulaient saisir dans un lacet,

Mais il leur échappa, glissant le long des haies ;
L'ornière était béante, il y traîna ses plaies
Et s'y plongea, sanglant, brisé, le crâne ouvert,
Sentant quelque fraîcheur dans ce cloaque vert,

Lavant la cruauté de l'homme en cette boue ;
Et les enfants, avec le printemps sur la joue,
Blonds, charmants, ne s'étaient jamais tant divertis ;
Tous parlaient à la fois et les grands aux petits

Criaient : «Viens voir! dis donc, Adolphe, dis donc, Pierre,
Allons pour l'achever prendre une grosse pierre ! »
Tous ensemble, sur l'être au hasard exécré,
Ils fixaient leurs regards, et le désespéré

Regardait s'incliner sur lui ces fronts horribles.
– Hélas ! ayons des buts, mais n'ayons pas de cibles ;
Ayons la vie, et non la mort, dans notre main. –
Quand nous visons un point de l'horizon humain,

Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase ;
C'était de la fureur et c'était de l'extase ;
Un des enfants revint, apportant un pavé,
Pesant, mais pour le mal aisément soulevé,

Et dit : « Nous allons voir comment cela va faire. »
Or, en ce même instant, juste à ce point de terre,
Le hasard amenait un chariot très lourd
Traîné par un vieux âne éclopé, maigre et sourd ;

Cet âne harassé, boiteux et lamentable,
Après un jour de marche approchait de l'étable ;
Il roulait la charrette et portait un panier ;
Chaque pas qu'il faisait semblait l'avant-dernier ;

Cette bête marchait, battue, exténuée ;
Les coups l'enveloppaient ainsi qu'une nuée ;
Il avait dans ses yeux voilés d'une vapeur
Cette stupidité qui peut-être est stupeur ;

Et l'ornière était creuse, et si pleine de boue
Et d'un versant si dur que chaque tour de roue
Était comme un lugubre et rauque arrachement ;
Et l'âne allait geignant et l'ânier blasphémant ;

La route descendait et poussait la bourrique ;
L'âne songeait, passif, sous le fouet, sous la trique,
Dans une profondeur où l'homme ne va pas.
Les enfants entendant cette roue et ce pas,

Se tournèrent bruyants et virent la charrette :
« Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête ! »
Crièrent-ils. « Vois-tu, la voiture descend
Et va passer dessus, c'est bien plus amusant. »


Tous regardaient. Soudain, avançant dans l'ornière
Où le monstre attendait sa torture dernière,
L'âne vit le crapaud, et, triste, – hélas ! penché
Sur un plus triste, – lourd, rompu, morne, écorché,

Il sembla le flairer avec sa tête basse ;
Ce forçat, ce damné, ce patient, fit grâce 
Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant
Sa chaîne et son licou sur ses muscles en sang,

Résistant à l'ânier qui lui criait : Avance !
Maîtrisant du fardeau l'affreuse connivence,
Avec sa lassitude acceptant le combat,
Tirant le chariot et soulevant le bât,

Hagard, il détourna la roue inexorable,
Laissant derrière lui vivre ce misérable ;
Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin.
Alors, lâchant la pierre échappée à sa main,

Un des enfants – celui qui conte cette histoire, –
Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire,
Entendit une voix qui lui disait : Sois bon !
Bonté de l'idiot ! diamant du charbon !

Sainte énigme ! lumière auguste des ténèbres !
Les célestes n'ont rien de plus que les funèbres
Si les funèbres, groupe aveugle et châtié,
Songent, et, n'ayant pas la joie, ont la pitié.

Ô spectacle sacré ! l'ombre secourant l'ombre,
L'âme obscure venant en aide à l'âme sombre,
Le stupide, attendri, sur l'affreux se penchant,
Le damné bon faisant rêver l'élu méchant !

L'animal avançant lorsque l'homme recule !
Dans la sérénité du pâle crépuscule,
La brute par moments pense et sent qu'elle est sœur
De la mystérieuse et profonde douceur ;

Il suffit qu'un éclair de grâce brille en elle
Pour qu'elle soit égale à l'étoile éternelle ;
Le baudet qui, rentrant le soir, surchargé, las,
Mourant, sentant saigner ses pauvres sabots plats,

Fait quelques pas de plus, s'écarte et se dérange
Pour ne pas écraser un crapaud dans la fange,
Cet âne abject, souillé, meurtri sous le bâton,
Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon.

Tu cherches, philosophe ? Ô penseur, tu médites ?
Veux-tu trouver le vrai sous nos brumes maudites ?
Crois, pleure, abîme-toi dans l'insondable amour !
Quiconque est bon voit clair dans l'obscur carrefour ;

Quiconque est bon habite un coin du ciel. Ô sage,
La bonté, qui du monde éclaire le visage,
La bonté, ce regard du matin ingénu,
La bonté, pur rayon qui chauffe l'inconnu,

Instinct qui, dans la nuit et dans la souffrance, aime,
Est le trait d'union ineffable et suprême
Qui joint, dans l'ombre, hélas ! si lugubre souvent,
Le grand innocent, l'âne, à Dieu le grand savant.


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Je célèbre ces 20 ans en remerciant ceux et celles qui, depuis septembre 2005 ou après, crapahutent avec moi.
 
«Celui qui place un crapaud en tête d’un groupe ne doit pas se plaindre ensuite de sa manière de sauter.» 
Eulodia Brighton



                                             Statistiques en date du 5 septembre 2025

mercredi 3 septembre 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 7 - Revu et corrigé

 


La maison familiale, celle des parents de Taïma, a vu naître les deux frères ; toute de bois rond, mélange insolite de bouleau blanc et d’érable, elle fut le résultat d’une œuvre coopérative ayant rassemblé une grande partie des membres de la réserve de l’Île Whiteship. 

 

Son père, tel un commis-voyageur pan-canadien, n’a pas beaucoup participé à son érection puisque la plupart du temps, il séjournait ici et là entre deux réserves, entre deux provinces. Certaines mauvaises langues avancèrent qu’il était même absent lors du mariage de sa fille aînée et que celle-ci n’eut pas à lui demander la permission pour s’y installer en compagnie de son époux.
 
Au cours des mois suivant l’arrêt des voyages de son père, il fut réduit à vivre dans une seule pièce, avec sa femme, une chambre exiguë au rez-de-chaussée de la maison, genre d'alcôve donnant sur un boisé touffu leur servant de rideau. Taïma interdisait les visites, seulement sa sœur servait de contact social. Tous virent cela comme un châtiment pour ses éloignements.


Ses propres fils y vécurent - peu de temps, il faut le rappeler - dans ce qui devenait de plus en plus la propriété de l’aînée qui réduisit sa sœur au rôle de femme à tout faire, alors que, de son côté, elle occupait tout son temps à épier les agissements de chacun des membres de la réserve ne se gênant pas pour dénoncer - sans mettre des gants blancs - ceux et celles qui ne respectaient pas scrupuleusement les mœurs et coutumes ojibwés. Ses brus et leur famille deviendront des victimes avant le mariage de Gord et Don.


Au départ de la famille pour le Québec, la sœur de Taïma fut chargée d’habiter la maison et l’entretenir. Malgré la rage et la colère qui l’habitaient à ce moment-là, elle s’assura que le chef de la réserve exerce un droit de regard sur la propriété, allant jusqu’à imposer un veto si jamais on tentait d’en modifier l’état ou le statut. « Nous reviendrons. » vociféra-t-elle, montant à reculons dans la camionnette l’arrachant à sa terre natale.
 
C’est vers cette maison sous un soleil d’hiver s'amusant à faire éclabousser la lumière dans les arbres dénudés que Gord et Don se dirigent après avoir déjeuné.
 
- Mae, tu nous attends ici. Aujourd’hui, c’est autre chose que notre relation avec ta belle-mère qui nous y mène. Demain, ça sera nous deux qui irons régler une situation qui dure depuis trop longtemps.


La frayeur se lisait sur le visage de l’épouse de Gord qui porta ses mains à son ventre, comme un réflexe de défense. Entendre parler de celle qui l’a toujours violentée de ses regards tyranniques, de ses paroles assassines, la tourmentait jusqu’au plus profond de son âme, agitant son corps de femme stérile.
 
Deux minutes de marche, puis les voici sur le balcon de la maison familiale. Très peu de souvenirs secouent l’esprit des deux frères - uniquement ceux des étés - alors que, sans frapper, ils entrent. Dans la cuisine encore chaude des odeurs de la nuit, une tante réjouie se déplace posément vers eux deux, embrasse Don avec affection et serre le bras de Gord comme à son habitude lorsqu’il vient s’informer si tout va bien.


     


- Avez-vous mangé ? demande-t-elle. J’ai encore du thé sur le poêle.
- Oui, Tante on a bien déjeuné, répond Gord alors que Don, dans un élan de curiosité, s’arrête devant un tableau fixé au mur de la cuisine, s’informant sur l’auteur d’une si belle œuvre.
- Voyons Don, tu me gênes. Je barbouille tout simplement. Le plus jeune des frères, hypnotisé par l’aquarelle, recule pour mieux l’apprécier, puis s’approche de cette femme pour qui il manifeste une grande affection, une admiration sans borne, lui prend les deux mains et ajoute : ce paysage est une d’une rare beauté.  
- Ça serait pour ma famille un présent de grande valeur.
 
Alors que la tante décroche le tableau, l’époussette tout en s’affairant à lui trouver un emballage, Taïma sort de la pièce qu’occupaient ses parents, dans laquelle tous les deux, à quelques mois d’intervalle, moururent sans qu’on ne leur ait prodigué les soins que nécessitaient leur santé périclitente. Gordon venait à peine de partir avec sa famille, quittant la réserve de l’île pour s’installer au Québec.
 
- Tu n’auras pas à m’annoncer que je ne retourne pas dans cette maison qui n’aura été que celle de votre père, dans ce fond de pays qui n’a rien à voir avec la terre natale.
 
Dignement, les deux frères se campent face à leur mère, une Taïma apparemment résignée, mais non vaincue. Les regards échangés n’ont rien d’autre à ajouter, mais une parole tranchante s’annonce, présageant le pire.
 
- Lorsque vous avez quitté la réserve avec votre père, seulement le corps de votre mère vous accompagnait. Son âme est demeurée enracinée ici. C'est ici qu'elle mourra. Jamais, vous m’entendez bien, jamais ce corps ojibwé ne sera enterré ailleurs qu’ici. Il souhaite ne pas croiser dans l’autre monde celui dont la lâcheté nous aura conduit à l’exil, à nous dénaturer en embrassant la culture dégradante des Blancs. Jamais il n’y aura eu de réconciliation entre votre froussard de géniteur et moi, tout comme jamais il n’y aura de réconciliation entre nous, premiers habitants des terres d’Amérique et ces colonisateurs, ces violeurs, ces criminels blancs. Jamais. Je mets ma vie d’ojie-crie en jeu afin de venger nos ancêtres. Le feu ne s'éteindra jamais dans mon âme.

Elle prit une courte pause avant de déclarer comme s’il se fut agi de l’imposition d’une sentence dont elle seule pouvait en être l’autrice : « Je sais que le coyote des Saints-Innocents est mort. Je salue, j’honore l’auteur de cet acte libérateur. C’est un héros qui mérite notre révérence à tous. »

- Si tu la veux, je te l’offre, mais le professeur qui m’a enseigné les techniques de l’aquarelle surpasse tout ce que je peux faire, dit-elle avec au fond des yeux comme une immense tristesse.

                             

Son ton de voix faiblissait alors qu’elle s’efforçait de demeurer debout, droite et fière. Elle soutenait le regard de Gord, son visage prudent, sa mâchoire dissimulant des dents serrées. Il  dit :
 - Je ne veux pas discuter de ce dont tu parles. Pour l’instant, une seule chose m’importe. Tu dois obligatoirement présenter des excuses sincères pour le mal que tu as fait à ma femme, un mal aussi vaste que les plaines qui traversent le Canada, aussi hautes que les montagnes Rocheuses.
- Jamais, m’entends-tu. Jamais ! Cette femme n’en est pas une, elle vient d’une famille qui a renié les mœurs des ojis-cris, qui fornique avec les Blancs. Sache que cette famille est aussi stérile que la femme que tu as amenée dans ton lit. Jamais. Depuis trois ans, je n’ai plus à croiser son impuissante présence et tu ne peux imaginer à quel point cela me réconforte.
- Ici, tu n’auras pas à la rencontrer. Et, si voilà tes dernières paroles, tu ne me verras plus. Lorsque je me présenterai ici, ça sera pour notre tante, personne d’autre. Toi, tout comme tu l’as imposé à tes parents, tu t’isoleras dans la chambre du rez-de-chaussée, tout comme tu avais à le faire au Québec.
- Te voici comme ton père, moi qui ai tout fait pour te protéger de son influence néfaste.
- Ne me parle pas de cela alors que j’essaie de tout oublier. J’enlève le bâillon que tu as mis sur ma bouche afin d’étouffer qui je suis.
- Tu es oji-cri, ne cherche pas ailleurs.
- Si être oji-cri c’est ce que tu m’as obligé à être jusqu’à maintenant, ces moments que je vis actuellement m'invitent à m’affranchir. Je ne veux pas être de ce type d'oji-cri qui est dépassé, je veux seulement tenter d’être un homme.
- Traître, toi aussi comme ton père, tu es un traître.
 
Au moment où la tension franchissait un seuil critique, la tante s’approcha de sa sœur et avec toute la délicatesse au monde, lui prit le bras pour la reconduire vers la chambre du rez-de-chaussée. La porte se referma alors que les deux frères quittaient la maison familiale, un grand paquet dans les mains de Don.








vendredi 29 août 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 6 - Revu et corrigé

 



Haletant, frissonnant et en sueur, Gord bondit du lit, se frotta les yeux comme s’il voulait que le cauchemar qui venait de le réveiller en soit véritablement un, non pas un signe le prévenant des risques encourus s’il continuait à dévoiler les vérités que jusqu’à maintenant il n’avait révélées qu’à son frère Don que rien au monde ne semblait perturber le sommeil.  




« De grands oiseaux noirs forment des cercles de feu auxquels un homme nu tente d’échapper.
Lorsqu’il y parvient, c’est pour se retrouver en chute libre dans un puits asséché ; ses mains couvertes de glu, cherchent à le retenir aux murs suintant d’une fétide humidité nauséabonde et infecte.
Une voix de stentor hurle des insanités dans une langue que l’homme ne connaît pas.
L’écho revient, se relance, multipliant le vacarme sens dessus dessous.
De la margelle un visage immobile qu’il ne parvient pas à reconnaître grimace de manière sardonique.
Un coyote rouge zieute un ours triste, les deux portent des vêtements liturgiques couverts d’immondices.
Les grands oiseaux noirs reviennent en plus grand nombre encore, défèquent sur des enfants prisonniers, menottés, une neige acidulée les asperge pour calmer leurs hurlements.
L’homme nu ferme les yeux, mais il ne voit que mieux ce visage qui se multiplie, toujours le même, encore. Encore.
Muet, l’homme grelotte de peur.
Cherche à arracher ses mains des murs du puits qui progressivement s’éloigne de lui.
Le temps ne passe plus,  il s’éloigne, culbutant devant et derrière lui.
Oppressé, il s’étouffe...»




Gord ne cherche plus à s’endormir. Mae est calme dans son sommeil. Au salon, Don est assoupi. Dehors, c’est quelque part entre l’aube et l’aurore, lui semble-t-il. La neige a cessé de tomber alors qu’un jappement de chien s’étrangle aussitôt. La réserve est au point mort. Il n’y a que Gord, l’estomac troublé, la vue imparfaite, debout devant la fenêtre de la chambre à coucher, le corps en nage, poings fermés et les oreilles envahies de stridulations comme s’il marchait dans le bois, en plein été, poursuivi par des insectes avides de sang. D’aveuglants flashes le ramènent à la maison de son père au village des Saints-Innocents. Très courts. Les trajets entre le Québec et Sault-Sainte-Marie. Interminables. Il ne doit plus replonger dans ce maelström nocturne. L’incertitude l’obsède. Oublier ce cauchemar, chercher à en comprendre le sens, son cerveau épuisé chavire entre les deux. 

 
- Tu as mal dormi, lui demande Mae qui, doucement l’enserre, posant la tête sur les épaules de son mari.
- Un cauchemar, répond-il.
- Bon ou mauvais présage ?
 
Gord se retourne vers elle, la prend dans ses bras qui, encore, tremblent vigoureusement. Se taire, il y est tellement habitué. Toute sa vie jusqu’à maintenant aura été parsemée de pauses continues, d’envahissements d'un opaque brouillard au point d’être surpris d’entendre sa voix. Son père lui rappelait souvent qu’il devait s’extérioriser, ne pas retenir sa langue comme lui lorsqu’il eut à choisir entre la mer et leur mère. Capitaine opprimé, nomade marin, devenu sédentaire sur une réserve ojie-crie, acériculteur peu convaincu, mais devant répondre sans relâche aux instructions de sa vindicative épouse, y aurait-il un lien à établir entre mutisme et bonheur ? À ce chapitre, il faut avancer que les hommes sont moins heureux que les femmes.
 
Le chuchotis des deux époux aura finalement raison du sommeil de Don qui s’affaire à remplir le poêle à bois devenu tiède. Il allait sortir de la maison lorsque Mae s’adressa à lui « je prépare du thé. » Les deux ne se sont pas revu depuis le départ inopiné d’il y a trois ans.   
 
- Comment va ton épouse ?
- La deuxième grossesse est plus difficile que la première, autrement, je ne peux pas dire qu’elle se porte mieux en présence de ma mère qu’au moment où tu étais à la maison des Saints-Innocents.
- Tu lui diras que je pense beaucoup à elle, que je m’ennuie. Et Chelle ?
- Début de l’école en septembre dernier. Sans trouver cela facile, elle s’adapte au village. Bien sûr, tu t’en doutes certainement, elle est sujette à bien des désagréments, mais elle est forte.
- Je ne veux pas parler de ma belle-mère, mais j’ai toutefois bien ressenti son arrivée hier. Gord verra à ce que tout se passe correctement si elle demeure sur la réserve, quand tu partiras.
- Demain, je retourne au Québec. Elle ne sera pas du voyage. Mais tu as raison, ton mari saura gérer la situation.
 
Gord arriva dans la cuisine, ragaillardi par une longue douche. De la salle de bain, se dégage une grande bouffée chaude.
 
- On déjeune ?
- Je finis le thé et je vous cuis des œufs dans le sirop d’érable, annonça Mae. Le temps est bon, allez fumer sur le perron.
 
Ce qu’ils firent.
Le matin est doux pour un jour de janvier.
 
- Tu me demandais quel emploi j’ai ici, sur la réserve. Ça sera sans doute du nouveau pour toi. Tu sais à quel point notre grand-père maternel voyageait à la grandeur du Canada. Il avait des amis partout, mais surtout à l’ouest de l’Ontario, car le territoire québécois ne faisait pas partie de ses périples. Ça m’a d’ailleurs étonné de voir notre père choisir le Québec lorsqu’il a décidé de quitter l’île Whiteship, mais c’est autre chose que peut-être nous comprendrons mieux plus tard.
- As-tu choisi de suivre les traces du grand-père ?
- Non, pas du tout.
- Alors ?
- Un contact de celui-ci s’est entretenu avec notre chef de bande, ici sur l’île. L'an dernier, il lui a rapporté certaines choses encore inconnues de plusieurs, en fait de presque tous. Parmi ces choses, une l’a troublé : l’affaire des pensionnats.
- Es-tu au courant de cette affaire ?
- Plus que cela. Le chef m’a chargé de suivre ce dossier autant ici que dans les autres réserves ojies-cries. Ça exige beaucoup de temps et comme je suis analphabète, j’agis avec Mae qui a eu la chance de pouvoir apprendre à lire et à écrire. Ses parents y tenaient beaucoup. Ça leur a valu plusieurs critiques de la part de ceux qui défendent les traditions à tout crin, répandant des craintes face à l’intrusion des Blancs dans nos affaires. Notre mère, une fois réinstallée dans la réserve, trouvera plusieurs alliés.
- Êtes-vous appelés à voyager à travers le Canada pour documenter votre dossier ?
- L’ouest du pays seulement, il n'y a pas d'ojis-cris dans l'est du Canada.


                      

Don se questionnait, à savoir si « l’affaire des pensionnats » n’allait pas noyer le poisson, c’est-à-dire détourner l’attention de « l’affaire de l’ours et du coyote ».

- Le déjeuner est prêt, annonça Mae.

mardi 26 août 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 5 - Revu et corrigé

                                              

Il aura fallu trois ou quatre longues minutes, des sanglots saccadés suivis de quelques soupirs avant qu’éclate le silence, celui qui s’impose, qui laisse en suspens ce qui précède, n'apportant aucune réponse adéquate aux interrogations qui l’auront suscité. 
 
La nuit avançait calmement. 
Dehors, une neige ouateuse recouvre une partie de la réserve ojie-crie. On se croirait au début de tout, comme si quelqu’un, quelque part, eut minutieusement tissé de l’atmosphère pour y déposer des morceaux de tranquillité, une pincée à la fois.
 
Gord, revenu s’asseoir près de la fenêtre, plongea son regard dans celui de son frère dont le mutisme respectait la cérémonie venant tout juste d’avoir lieu et à laquelle, de loin, il avait assisté comme s’il se fut agi d’une liturgie.
 
- Je ne comprends pas ce qui arrive sur Mae. Elle me dit qu’à l’arrivée de Taïma sur la réserve, des maux de ventre l’ont assaillie. Ils vont, disparaissent puis reviennent.
- Un peu comme s’il s’agissait d’un stress ?
- Tu connais sa famille. Tous, ainsi que Mae, croient fermement que les signes nous interpellent, qu’on doit s’y arrêter pour bien les décoder. Rien ne vient pour rien. Parfois, souvent même, c’est dans le corps qu’ils se déploient parce que l’esprit n’est pas encore en mesure de les déchiffrer.
- Semblable, j’imagine, au coyote qui traversait la cour de la maison au bout du rang des Saints-Innocents.
- Je ne sais pas, mais le coyote a toujours été présent dans la vie de notre père. Il en a fait notre totem.
 
Gord retourna décapsuler deux bières avant de reprendre son récit.
 
- J’en étais…
- Dans l’église de la paroisse des Saints-Innocents.
- Oui, oui, je me retrouve. Je te disais que c’était là ma cachette jusqu’à la fin de tes cours. En aucune occasion, des cérémonies se sont tenues quand j’étais assis ou confortablement étendu sur un banc. Parfois, Monsieur le curé venait, mais jamais il ne s’est aperçu de ma présence. Ses pas le menaient de la sacristie à l’autel principal. Ces mots en français, je les ai ajoutés aux autres dont je me servais au supermarché. « Sacristie », « autel » sont associés aux pas du curé de même qu'à une voix qui, aussi, les répétait, enveloppés dans d’autres mots que je ne comprenais pas. Deux mêmes mots, deux voix différentes. La deuxième, beaucoup plus jeune, il m’aura fallu quelques incursions dans l’église avant de pouvoir mettre un visage dessus. Une erreur de ma part aura occasionné la rencontre avec ce jeune homme que je croisais régulièrement au supermarché quand j’y faisais les courses. Là, dans la sacristie ou devant l’autel, Monsieur le curé l’enculait. Plusieurs fois. De très nombreuses fois. J’entendais « dans la sacristie » ou « au pied de l’autel ». Le prêtre soulevait sa soutane, baissait le pantalon du jeune homme et l’un des deux ou peut-être les deux râlaient comme un animal en rut. Durant nos étés, ici à la réserve de Sault-Sainte-Marie, j’ai été témoin d’actes sexuels semblables, mais pas entre deux hommes. C’était toujours un gars et une fille. Des fois, une fille et plusieurs gars. Mais c’est seulement la fille qui râlait.
- Pourquoi dis-tu avoir commis une erreur ?
- C’est arrivé en hiver. Assis dans l’église, alors que les deux partenaires étaient en action, j’ai violemment éternué, assez pour que le banc craque. Le jeune homme s’est précipité vers moi alors que le curé se sauvait vers la sacristie, il m’a pris au collet et a dit des mots dans sa langue que je ne connais pas. Il a vite compris qui j’étais, m’a souri de manière glaciale et a placé son index sur mes lèvres. J’ai vite saisi qu’il me demandait de me taire. Il n’a pas été menaçant, mais ses yeux gris comme de l’acier me fixaient avec une telle intensité qu'il me fit vraiment peur. J’aurais facilement pu le coucher par terre puisqu’il est plus jeune que moi, moins solide physiquement, j’en suis certain. À la place, j’ai quitté l’église et n’y suis retourné qu’une fois par la suite.
- Tu as assisté au même spectacle ?
- Non. J’avais élaboré un plan et ce jeune homme en faisait partie. Lui, mais principalement sa camionnette bleue. Il me fallait seulement être en mesure de le lui présenter dans sa langue.
- Comment as-tu résolu le problème ?
- Chaque fois que je me rendais au supermarché, le fils des propriétaires, Herman Delage, me saluait toujours, en anglais, langue qu’il maîtrise bien. Sans trop savoir pourquoi il m’inspirait confiance. Un jour, je lui ai demandé de me rendre un service : Benoît Saint-Gelais pouvait-il nous reconduire à Sault-Sainte-Marie, dans la réserve de l’Île Whiteship ?
- Et il a accepté.
- Les deux ont accepté. Herman d’en parler à Benoît, lui, du moins je le pense, a eu peur que je raconte l’affaire de l’église et certainement heureux de m’éloigner du village des Saints-Innocents, a dit oui. L’intermédiaire entre lui et nous est un personnage à qui Mae et moi devons beaucoup. Il me disait être en furie contre les gens du village qui nous traitaient d'intrus, des moins-que-rien, ne souhaitant qu’une chose, nous voir partir. Deux de moins, cela s’avérerait un peu comme une victoire.
- Tout ça s’est fait tellement vite et si secrètement que j’en suis resté surpris pendant longtemps. Je comprends maintenant, mais ça n’explique pas la mort de l’ours et du coyote.
- Ici encore Herman Delage nous aura été d’une aide essentielle.
- C’est lui qui…
- Non, non, absolument pas. Il n’est coupable de rien sauf d’être ambassadeur entre Benoît et moi.
- J’avoue que là, tu me perds complètement.
 
Gord se leva, retourna quérir deux bières et reprit sa place à côté de son frère.


- Je dois te dire que l’histoire dans l’église entre Monsieur le curé et Benoît, je l’ai racontée à Herman. Ce que j’ai apprécié dans son attitude, c’est le fait qu’il n’a pas commenté l’événement. Il a reçu mon récit sans poser de questions, m’a cru après l’avoir répétée pour s’assurer qu’il avait bien compris ce que je venais de lui déclamer. Je lui ai dit qu’au retour de l’Île Whiteship, Benoît lui remettrait une enveloppe dans laquelle mes coordonnées se retrouveront et que si jamais le besoin se faisait sentir pour moi de communiquer avec le village que ce soit avec toi, avec Benoît ou lui, le canal de communication serait établi, ce qui était impossible avec la maison du rang qui n’a pas d’adresse civique, pas de téléphone non plus.

 

 Les heures passaient délestant la fatigue se manifestant autant chez l’un que chez l’autre. Ils en restèrent là, Don s’assurant qu’on reprendrait le tout dans le courant de la journée.
 
- Bon restant de nuit, mon frère, dit Gord indiquant un sofa placé à l’autre bout de la maison.
- Dernière chose avant de dormir. Qu’est-ce que tu fais comme travail dans la réserve ?
- Tu n’es pas encore arrivé au bout de tes surprises, mon frère... 

Le poêle à bois crépitait toujours.

 
 

dimanche 24 août 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (29)

Certains poèmes sont intimement rattachés à leur auteur. Rilke disait « La poésie est la musique de l'âme.» Ce poète tchèque tout comme Kafka - se sont-ils croisés dans les rues de Prague ? - a vécu intimement les poèmes qu'il nous offre. 
Celui-ci, écrit deux ans avant le décès de mon frère Jacques, deviendra par la suite, comme s'il savait déjà que les bougainvilliers que je cultivais représenteraient la continuité de sa vie, le symbole de sa présence autour de ma vie.




les bougainvilliers

 
toit de tôle brûlant, toit de tôle rouillé,
rougissent au soleil les bougainvilliers
un soleil écrase l'étouffante journée
 
ce matin, lentement, couraient les enfants
figé au ciel qu'immobilisaient les nuages,
un cerf-volant chromatisé, nacré, blanc
 
les bougainvilliers du toit brûlant
les mêmes qu'hier, les nuages aussi,
demain courront encore les enfants
leurs yeux au ciel sur un cerf-volant havi
 
ces fleurs de papier
ce cerf-volant de carton
ces enfants, les yeux à pied
et ce toit, toit sans maison
sur lequel se mire le ciel
et pleurent des bougainvilliers...
 
 
 28 avril 2014

 
 
 

 C'est à l'intention de Monsieur Huu Ngoc que ce poème fut écrit et offert. La Chine agressait les îles Paracels, éloignait les pêcheurs vietnamiens en les bombardant de leurs canons d'eau et les fracassant avec des navires de guerre. 

 
ils ne pourront oublier tes yeux…
 
... ceux qui maintiennent ta gorge immobile
ils ne pourront oublier tes yeux
tes yeux de mer, tes yeux de soleil
 
... ceux qui violent ta route
ils ne pourront oublier tes yeux
tes yeux de sol, tes yeux de pluie
 
... ceux qui pétrolent tes rives
ils ne pourront oublier tes yeux
tes yeux d’hier, tes yeux de maintenant
 
savent-ils, ceux qui marchent sur tes îles,
que ton sable couleur sang
emplira le gouffre creusé par leur ingérence
 
ils ne savent pas
mais ils ne pourront oublier tes yeux
que tu as plantés au cœur de ton courage
 
sauront-ils, ceux qui enceignent tes rives
que tes yeux ouverts sur les vagues du temps
ne seront dupes des pirates mariés aux sirènes
 
ils ne pourront oublier tes yeux
tes yeux couleur de mer
et s’y embabouineront 

vendredi 22 août 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 4 - Revu et corrigé

Aussi difficile d’apercevoir les nuages circuler dans un ciel de nuit que lire dans les yeux d’un homme, d’un homme tête légèrement fléchie, regardant nulle part, à l’intérieur de lui-même peut-être, là où c'est impossible d’y laisser entrer qui que ce soit sans autorisation, sans clef… il n’y a pas de passe-partout pour cet intérieur qui contient tant de choses campées autant dans le cœur, le cerveau que dans l’âme.

 
L’effort d’être humain se résumerait-il à mettre de l'ordre dans ce désordre initial de la vie et tous les autres qui, par la suite, chavireront l’ensemble par leurs imprévisibles soubresauts ? 

 

Un battement d’aile de papillon - combien de fois l’a-t-on répété - l’effet papillon à la base du chaos ; selon cette théorie, les conditions initiales sont des éléments pertinents, elles pourraient d’une certaine façon être liées au chaos.
 
C’est sans doute ce que vit actuellement Gord, installé près de son frère. Les deux, revenus du pont, et maintenant assis sur le balcon de la maison des parents de l’épouse de Don. Saura-t-il aller plus loin ? Nommer le chaos qui l’habite ?

 

Comment peut-il déchiffrer les batailles intérieures qui se sont résumées à agir les intentions d’une autre, sans responsabilité autre que celle de les agir mécaniquement, entièrement envahi par la volonté de quelqu’un se limitant à lui interdire d’être qui il est ? 

 

Apprendre à s’ouvrir, sans retenue, sans filtre n’est pas donné à tout un chacun. Il faut souvent des années au cours desquelles on retient son souffle, on cherche à expliquer ce qui parfois résiste à la compréhension, inconsciemment à l’affût d’un événement, d’une personne qui nous bousculera. Alors, un nouveau vocabulaire appelle à être déchiffré, apprivoiser une grammaire inédite, deux étrangers jusque-là qui invitent à décoder une conscience subtilement heurtée par des mouvements intérieurs versatiles, suffisamment pour qu'à la fin, nous puissions les laisser s'envoler à l’extérieur.
 
C’est sans doute ce que vit actuellement Gord, inquiet s’il cherche à tromper le chaos. Comment prévoir l’étendue des dégâts, si dégâts, il y aura, une fois projeté les paroles emprisonnées depuis trop longtemps ? Elles accosteront au quai d’un frère dont le calme le fascine et le rassure à la fois. Don, héritier de la sagesse d’un père écrasé sous les lourds fardeaux que transportait à côté de lui une femme dure et aigrie, décidée à les déposer sur ses épaules. 

 

Plusieurs routes différentes permettent d’atteindre le cosmos ;  les deux frères semblent en être des exemples patents.
 
Si Gord avait su. Mais ce n’est qu’après qu’on le sache, une fois les choses incrustées dans le temps et l’espace. Et s’il avait su Gord, comment aurait-il réagi ? C’est dans un cul-de-sac qu’il se retrouvait non pas devant un rond-point. Aucune intersection sur une route à sens unique.
 
Et là, maintenant, dans cette nuit que seuls les échos des aboiements de chiens rassérénèrent, là, maintenant, l’heure approche, celle de la vérité.
 
- Au risque de te décevoir Don, je veux mettre de la lumière autant sur notre disparition du village des Saints-Innocents que sur les attaques contre l’ours et le coyote. Mais auparavant, je veux savoir ce qu’il en est de leur sort.
- L’ours, retrouvé mort près de la rivière Croche après avoir hanté le village pendant quelques jours, une flèche meurtrière plantée à sa cuisse droite ; la flèche a disparu. Ce sont ma fille et ma femme qui ont découvert le coyote affaissé tout près du lieu où notre père est enseveli, une flèche l’ayant abattu. Il m’a été facile, la récupérant, de l’associer à celle de l’ours et… à la famille de Mae.
- Je ne savais pas ce qui en est. Maintenant, je peux te raconter toute l’histoire. Pour cela, j’aimerais le faire chez-moi.
- D’accord.
 
Les chiens cessèrent de hurler, se turent complètement, une fois les deux frères entrés dans la maison.
 
Gord s’affaira autour du poêle à bois, le bourra à ras bord malgré une température idéale à l’intérieur, comme si une très longue nuit s'annonçait. Deux bières à la main, il prit place dans son fauteuil tout à côté de la fenêtre laissant passer une très légère lueur de lune. Un toast puis sa voix retentit.
 
- C’est exact, ma femme Mae est stérile. Je le savais bien avant notre mariage. Tu ne peux imaginer combien de fois notre mère me l’a répété. En fait, plus elle me cassait les oreilles avec ce fait, plus ça raffermissait mon amour pour elle. Nous sommes unis tous les deux et le resterons. Si Taïma choisit de ne pas repartir pour les Saints-Innocents, de demeurer chez notre tante, elle devra accepter de me recevoir accompagné de ma femme à qui elle devra présenter ses excuses et comprendre qu’à partir de maintenant lorsque je viendrai dans la maison familiale que ses parents ont construite, ça sera pour rendre visite à notre tante, alors elle devra s’isoler dans sa chambre comme elle le fait au Québec. Je ne considère pas cela comme une vengeance, plutôt un réajustement de la réalité, un réalignement des astres si je peux dire.
- Je t’appuie dans cette décision.
- Je n’aurai pas de descendance, toi, tu en auras et je t’envie comme tu ne peux l'imaginer.
- Notre deuxième fille naîtra au printemps, en avril.
- Elle sera bien accueillie par ses parents, je n’ai aucun doute là-dessus. Pour ce qui est maintenant de notre départ précipité il y a trois ans, c’est un peu compliqué, mais tu comprendras. Par quel moyen avons-nous pu fuir la maison du bout du rang ? J’avais pour responsabilité, alors que toi, tu fréquentais l’école des adultes, celle de t’y reconduire, de faire les courses au supermarché, recevoir les regards tordus d’à peu près tout le monde du village et te ramener à la maison. J’avais donc quelques heures libres devant moi, à choisir entre retourner chez nous ou attendre paisiblement que tes cours soient terminés. Sans doute, te moqueras-tu de moi, mais plusieurs fois, surtout en hiver ou lorsqu’il pleuvait, je me réfugiais dans l’église de la paroisse. J’entrais par le sous-sol puisque l’entrée principale était barrée. Des femmes y préparaient des activités, un bingo, je pense. Elles me jetaient des regards que je ne saurais expliquer, mais ils ne semblaient pas méchants. Pensaient-elles que monter dans la nef de l’église pour un autochtone était un premier pas vers la conversion ? Je ne le sais pas. De toute façon, comme je ne parle pas leur langue, il m'était difficile de leur expliquer la raison de ma présence. J’aimais la quiétude de cette église, l’odeur d’encens encore présente se mêlant à celle des lampions qui scintillaient un peu partout. J’y demeurais, seul, envahi par un calme reposant. Notre mère ne me harcelait pas, ne me regardait pas avec ses yeux cherchant à me déchirer pour mieux me raccommoder sur le patron qu’elle avait elle-même dessiné.

 

Gord fit une pause alors que Don se laissait distraire par des bruits provenant d’une autre pièce, la chambre à coucher peut-être, où une femme semblait s’être enroulée dans quelques gémissements.



                                

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...