mardi 26 août 2025

Si Nathan avait su... (Partie 2) - 5 - Revu et corrigé

                                              

Il aura fallu trois ou quatre longues minutes, des sanglots saccadés suivis de quelques soupirs avant qu’éclate le silence, celui qui s’impose, qui laisse en suspens ce qui précède, n'apportant aucune réponse adéquate aux interrogations qui l’auront suscité. 
 
La nuit avançait calmement. 
Dehors, une neige ouateuse recouvre une partie de la réserve ojie-crie. On se croirait au début de tout, comme si quelqu’un, quelque part, eut minutieusement tissé de l’atmosphère pour y déposer des morceaux de tranquillité, une pincée à la fois.
 
Gord, revenu s’asseoir près de la fenêtre, plongea son regard dans celui de son frère dont le mutisme respectait la cérémonie venant tout juste d’avoir lieu et à laquelle, de loin, il avait assisté comme s’il se fut agi d’une liturgie.
 
- Je ne comprends pas ce qui arrive sur Mae. Elle me dit qu’à l’arrivée de Taïma sur la réserve, des maux de ventre l’ont assaillie. Ils vont, disparaissent puis reviennent.
- Un peu comme s’il s’agissait d’un stress ?
- Tu connais sa famille. Tous, ainsi que Mae, croient fermement que les signes nous interpellent, qu’on doit s’y arrêter pour bien les décoder. Rien ne vient pour rien. Parfois, souvent même, c’est dans le corps qu’ils se déploient parce que l’esprit n’est pas encore en mesure de les déchiffrer.
- Semblable, j’imagine, au coyote qui traversait la cour de la maison au bout du rang des Saints-Innocents.
- Je ne sais pas, mais le coyote a toujours été présent dans la vie de notre père. Il en a fait notre totem.
 
Gord retourna décapsuler deux bières avant de reprendre son récit.
 
- J’en étais…
- Dans l’église de la paroisse des Saints-Innocents.
- Oui, oui, je me retrouve. Je te disais que c’était là ma cachette jusqu’à la fin de tes cours. En aucune occasion, des cérémonies se sont tenues quand j’étais assis ou confortablement étendu sur un banc. Parfois, Monsieur le curé venait, mais jamais il ne s’est aperçu de ma présence. Ses pas le menaient de la sacristie à l’autel principal. Ces mots en français, je les ai ajoutés aux autres dont je me servais au supermarché. « Sacristie », « autel » sont associés aux pas du curé de même qu'à une voix qui, aussi, les répétait, enveloppés dans d’autres mots que je ne comprenais pas. Deux mêmes mots, deux voix différentes. La deuxième, beaucoup plus jeune, il m’aura fallu quelques incursions dans l’église avant de pouvoir mettre un visage dessus. Une erreur de ma part aura occasionné la rencontre avec ce jeune homme que je croisais régulièrement au supermarché quand j’y faisais les courses. Là, dans la sacristie ou devant l’autel, Monsieur le curé l’enculait. Plusieurs fois. De très nombreuses fois. J’entendais « dans la sacristie » ou « au pied de l’autel ». Le prêtre soulevait sa soutane, baissait le pantalon du jeune homme et l’un des deux ou peut-être les deux râlaient comme un animal en rut. Durant nos étés, ici à la réserve de Sault-Sainte-Marie, j’ai été témoin d’actes sexuels semblables, mais pas entre deux hommes. C’était toujours un gars et une fille. Des fois, une fille et plusieurs gars. Mais c’est seulement la fille qui râlait.
- Pourquoi dis-tu avoir commis une erreur ?
- C’est arrivé en hiver. Assis dans l’église, alors que les deux partenaires étaient en action, j’ai violemment éternué, assez pour que le banc craque. Le jeune homme s’est précipité vers moi alors que le curé se sauvait vers la sacristie, il m’a pris au collet et a dit des mots dans sa langue que je ne connais pas. Il a vite compris qui j’étais, m’a souri de manière glaciale et a placé son index sur mes lèvres. J’ai vite saisi qu’il me demandait de me taire. Il n’a pas été menaçant, mais ses yeux gris comme de l’acier me fixaient avec une telle intensité qu'il me fit vraiment peur. J’aurais facilement pu le coucher par terre puisqu’il est plus jeune que moi, moins solide physiquement, j’en suis certain. À la place, j’ai quitté l’église et n’y suis retourné qu’une fois par la suite.
- Tu as assisté au même spectacle ?
- Non. J’avais élaboré un plan et ce jeune homme en faisait partie. Lui, mais principalement sa camionnette bleue. Il me fallait seulement être en mesure de le lui présenter dans sa langue.
- Comment as-tu résolu le problème ?
- Chaque fois que je me rendais au supermarché, le fils des propriétaires, Herman Delage, me saluait toujours, en anglais, langue qu’il maîtrise bien. Sans trop savoir pourquoi il m’inspirait confiance. Un jour, je lui ai demandé de me rendre un service : Benoît Saint-Gelais pouvait-il nous reconduire à Sault-Sainte-Marie, dans la réserve de l’Île Whiteship ?
- Et il a accepté.
- Les deux ont accepté. Herman d’en parler à Benoît, lui, du moins je le pense, a eu peur que je raconte l’affaire de l’église et certainement heureux de m’éloigner du village des Saints-Innocents, a dit oui. L’intermédiaire entre lui et nous est un personnage à qui Mae et moi devons beaucoup. Il me disait être en furie contre les gens du village qui nous traitaient d'intrus, des moins-que-rien, ne souhaitant qu’une chose, nous voir partir. Deux de moins, cela s’avérerait un peu comme une victoire.
- Tout ça s’est fait tellement vite et si secrètement que j’en suis resté surpris pendant longtemps. Je comprends maintenant, mais ça n’explique pas la mort de l’ours et du coyote.
- Ici encore Herman Delage nous aura été d’une aide essentielle.
- C’est lui qui…
- Non, non, absolument pas. Il n’est coupable de rien sauf d’être ambassadeur entre Benoît et moi.
- J’avoue que là, tu me perds complètement.
 
Gord se leva, retourna quérir deux bières et reprit sa place à côté de son frère.


- Je dois te dire que l’histoire dans l’église entre Monsieur le curé et Benoît, je l’ai racontée à Herman. Ce que j’ai apprécié dans son attitude, c’est le fait qu’il n’a pas commenté l’événement. Il a reçu mon récit sans poser de questions, m’a cru après l’avoir répétée pour s’assurer qu’il avait bien compris ce que je venais de lui déclamer. Je lui ai dit qu’au retour de l’Île Whiteship, Benoît lui remettrait une enveloppe dans laquelle mes coordonnées se retrouveront et que si jamais le besoin se faisait sentir pour moi de communiquer avec le village que ce soit avec toi, avec Benoît ou lui, le canal de communication serait établi, ce qui était impossible avec la maison du rang qui n’a pas d’adresse civique, pas de téléphone non plus.

 

 Les heures passaient délestant la fatigue se manifestant autant chez l’un que chez l’autre. Ils en restèrent là, Don s’assurant qu’on reprendrait le tout dans le courant de la journée.
 
- Bon restant de nuit, mon frère, dit Gord indiquant un sofa placé à l’autre bout de la maison.
- Dernière chose avant de dormir. Qu’est-ce que tu fais comme travail dans la réserve ?
- Tu n’es pas encore arrivé au bout de tes surprises, mon frère... 

Le poêle à bois crépitait toujours.

 
 

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