mardi 28 avril 2009

Saut: 278


( Depuis trois ou quatre sauts, le crapaud tente des choses.... des choses techniques, là où il n'excelle pas du tout...

Je ne pouvais plus déposer des photos; je ne pouvais plus retrouver la bonne police... J'ai changé, et le saut que vous lirez, il contient trois poèmes fabuleux, a été déposé sur le blogue à partir d'un autre fureteur... Voyons ensemble les résultats de l'expérience!

Bonne lecture. )


Chanson (Jacques Prévert)

 

Le malheur avait mis

les habits du mensonge

Ils étaient d’un beau rouge

Couleur du sang du cœur

Mais son cœur à lui était gris

 

Penché sur la margelle

il me chantait l’amour

Sa voix grinçait comme la poulie

Et moi

dans mon costume de vérité

je me taisais et je riais

et je dansais

au fond du puits

Et sur l’eau qui riait aussi

la lune brillait contre le malheur

la lune se moquait de lui

 

 

La Lorelei (Henrich Heine)

 

Ich weiss nicht, was soll es bedeuten

Dass icht so trauring bin;

Fin Märchen aus alten Zeiten,

Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

 

« Je ne sais pas pourquoi

Mon Coeur est si triste;

Un conte des vieux âges

Toujours me revient à l’esprit.

La brise fraîchit, le soir tombe

Et le Rhin coule silencieux;

La cime du mont flamboie

Aux feux du soleil couchant.

 

La plus belle des jeunes filles

Là-haut assise, merveilleuse,

Ses joyaux d’or étincellent.

Elle peigne ses cheveux d’or.

 

Elle les peigne avec un peigne en or,

En chantant une romance,

Son chant a un pouvoir

Étrange et prestigieux.

 

Le batelier dans sa petite barque

Est saisi d’une folle douleur;

Il ne voit plus les récifs, les rochers,

Le regard perdu là-haut.

 

Je crois que les vagues ont finalement englouti

Le batelier et sa barque;

Et c’est la Lorelei, avec son chant fatal,

Qui aura fait tout le mal.»

 

 

C’en fut une de passage (St-Denys-Garneau)

 

C’en fut une de passage dans notre monde

Une fin de semaine     une heure

                                 quelle importance a le temps

Pour visiter notre monde

                           notre ville notre espèce de monde

 

À vrai dire c’est une reine qui a le droit de vivre

Cette visite nous a fait plaisir

                                  malgré notre crainte des vivants

Quand elle est venue cela a bien fait

                                          un peu mal à nos yeux

Mais cela a fait à nos yeux du bien

 

 

Elle nous a dit faites-moi visiter

Elle ne nous a pas connus tels que nous étions

Étant tout à son désir et sa curiosité

 

 

Elle nous a dit faites-moi visiter le monde

Nous l’avons prise par la main alors

Un peu mal à l’aise parce qu’elle n’était pas

                                       une compagnie familière

Et que son pas n’avait pas la même allure que le nôtre

Nous sommes un peu trop habitués à l’allure

                                       de notre propre pas

Les reines nous déconcertent quelque peu


Au prochain saut 

 

 

 

mardi 21 avril 2009

Saut: 277



Vous finirez bien par découvrir mes plus profonds inspirateurs…

Autant de femmes
(Pierre Trottier)

Autant de femmes dans ma vie,
Autant de formes pour mon âme.
À chacune sa robe,
À chacune son poème.

La mode change
Tourne la terre
Tournent les corps
Dans leur sommeil

Autant de femmes dans ma vie,
Autant de souvenirs sur les rayons
De ma bibliothèque-cimetière,
Où je me cherche sans relâche
Entre ma fille qui vient de naître
Et ma mère qui vient de mourir.

Entre la robe de baptême
Et le linceul de la défunte,
Mon livre ouvert au berceau
Se referme au cercueil.
«Achevé d’imprimer le 19 mai»

La mode change
Tourne la terre
Tournent les corps
Dans leur sommeil.
Brûlons cette bibliothèque
Et déchirons robes et poésies

Dors ma femme nue
Dors ma fille innocente
Dors ma mère morte
Dors mon âme perdue
À la seule beauté
Qui ne se vêt d’étoffes ni de mots.

La mode change
Tourne la terre
Tournent les morts
Dans leur sommeil

Tourne la tête encor
Vers ta femme et ta fille
Vers ta mère et ta mort
Qui sont les formes de ton âme.


Mes mains
(André-Pierre Boucher)

À quoi est-ce qu’elles sont bonnes mes mains
à présent qu’elles n’ont plus de visages à aimer
l’une toute recroquevillée en guise de porte-plume
l’autre brûlée de tabac

je suis jeune pourtant
puisque je compte mon âge de deux fois mes dix doigts
plus une année
mais une si drôle d’année
de vieillissement prématuré
d’attente…

convulsions irritantes de mes mains
cheminements des veines haletantes
à la capture de chair en beauté-bronze
d’un été magnifique et rare

Soleil au torse nu
haleine multiple contre les promenades
solitude aiguë des cigales à la hauteur des midis
des chevelures blondes
des sandales d’été
des dents toujours prêtes à rire aux éclats

Je suis seul
Viendra-t-il quelqu’un de la route
quelqu’un que je connais : que j’aime
et me parlerait de la ville : ceux que j’aime
ou des inconnus porteurs d’espoir

Mais si donc moi j’ignore pourquoi je suis seul
qui donc le saura


Des navires bercés
St-Denys-Garneau

Des navires bercés dans un port
Doux bercement avec des souvenirs de voyages

Puis on trouve seuls les souvenirs errants
qui reviennent et ne trouvent pas de port
souvenirs sans port d’attache
Trouvent le port déserté
Un grand lieu vide sans vaisseaux.


«un carnet d'ivoire avec des mots pâles»

A NA C H O R È T E (nom masculin)
. religieux contemplatif qui se retire dans la solitude

- (ermite)

B R O C A R D E R (verbe transitif)
. railler avec des brocards (petits traits moqueurs, railleries)

Au prochain saut

samedi 18 avril 2009

Saut: 276



Robert Lalonde vient de publier UN COEUR ROUGE DANS LA GLACE, trois nouvelles dont le thème central est le ou les fantômes. Des fantômes réels ou irrréels. « On dit, là-bas, pour désigner l'attraction dangereuse: «un coeur rouge dans la glace» ou encore «le mauvais soleil». Il s'agit de cette berlue qui vous prend, dans le jour qui ne finit pas, comme si le soleil avait chaviré. Ce n'est que son reflet dans la glace, bien sûr. Mais ça peut vous rendre fou, vous égarer, vous perdre...»

Voici quelques citations de Robert Lalonde, tirées d'ailleurs:

. J’ai dû vivre longtemps sous l’eau, dans un autrefois inouï, dont j’ai mémoire toujours, renseigné à tout moment sur les moindres ondulations de nageoires, reptations d’esturgeons dans le chenal, traversées scintillantes des bancs de laquêches, bonds de truites, balancements hypnotiques des longues algues jaspées d’argent, mouchetées de colimaçons. Je vois tout ça quand je trace les mots, suis emporté dans la mouvance lente, les yeux ouverts dans cette transparence glauque où je suis étrangement habitué à me bouger, à remuer avec les flux, l’ondoiement tranquille ou les turbulences écumeuses. Je sais que nous fûmes poissons, au commencement. J’ai des souvenirs étonnants, sûrs, des grandes profondeurs, éblouissants et précis, parfois, comme ces rêves plus vrais que la vie et qui nous reviennent souvent.

. Il n’y a pas de sens, il n’y a qu’un déroulement, alternativement terne et scintillant, hivernal, printanier, une passion qui cherche à mettre au moins la moitié du monde entre notre cœur et sa honte.

. Celui qui parle ne sait pas. Celui qui sait ne parle pas!

. Ces errements épouvantables et passionnés qui nous font battre le cœur et nous meurtrissent, ces incartades en zones superbement terrifiantes, abîmes où le désir nous jette, flancs de montagne abrupts où s’accrochent amoureusement les grimpeurs, fusées où s’entassent, avec un effrayant bonheur de curiosité, les astronautes fous, terrains vagues où vont s’aimer jusqu’au martyre les grands solitaires obsédés. Notre passion est celle du monarque dans la moustiquaire : on y perd des bouts d’ailes, des bouts de pattes, mais – abîme promis, abîme donné -, on y retourne, comme des drogués.

. Chacun est cet oiseau perché, qui peut détaler par en haut ou par en bas, animé par un instinct, ou plutôt par un désir qu’il ne comprend pas toujours. Toutes les chances et toutes les malchances sont de notre côté, et si nous agissons aveuglément, à quoi sommes-nous donc aveugles? Au passé, à nos traces, à nos certitudes. Nous sommes pour ainsi dire «programmés» pour chercher et trouver. Nous mourons dès que cessent nos fouilles harassantes, dès que la passion de voir, plus haut, plus loin, nous déserte.

. Nous devenons différents parce qu’il est périlleux d’être semblables!

. Comme le cœur est difficile à apaiser. Nous luttons sans cesse, même au repos. Mille batailles secrètes sont gagnées, perdues, parties nulles, tour à tour, dans le mystère du corps, celui du cœur, le mystère entier de l’être entier.

. … l’amour et son contraire – la grande frousse de sortir de soi –

. L’humain est sauvage, indomptable et déchaîné quand il est assailli de désirs sans espérance. Ce n’est qu’à force de bien regarder, qu’à force de voir, qu’on apaise, qu’on appartient à nouveau au monde, qu’on comprend, qu’on trouve un peu sa place, étrange et précise, dans l’univers enchamaillé.

À ces bijoux de Robert Lalonde, j’ajoute ce fort beau poème de Gatien Lapointe :

Corps accordés


Les yeux sont un songe reflétant l’univers


Je dis que nous vivrons

Nous prendrons demeure à jamais

Dire est ouvrir une fenêtre sur la terre

Et nous voyons tout l’avenir


Nous porterons la lumière du monde


J’ai fermé toutes les portes de la cité

J’ai remis aux champs nos animaux familiers

Aucun secret n’existe

Nous habitons la matière nue

Le paysage est dans nos mains


Quel travail reprendrons-nous à l’instant


Un signe bouge dans la pierre intacte

Et le printemps éparpille ses cendres

Ta hanche garde un feu contre les vagues

Toute forme vient fleurir sur tes lèvres


Notre espoir s’étend comme une rivière


Nous avançons dans la nuit vulnérable

Et nous prenons chaleur dans notre chair

J’imagine un lieu où vivre est aimer

Et grandir un soleil port vers tous


Ô année qui fleurit sur ses épis


Tes yeux voyagent dans les quatre vents

Notre sang est le battement du temps

Et ton souffle anime tout horizon

Le chant su sol est sans rupture

On nous conduit au cœur du monde


Nous prendrons demeure à jamais


Un homme veille à la clarté du pain

Et la femme chanta dans le bois solitaire

Nous formerons l’accord fondamental

Ô miel d’été qui me remplit la bouche


Quelle blessure dira la beauté du monde

La mort nous rattrappera-t-elle en pleine route?



«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


A F F A B U L E R (verbe)

. transitif : composer les épisodes de (une œuvre de fiction);

. intransitif : fabuler

- (rêver)

B E S T I A I R E (nom masculin)

. celui qui devait combattre contre les bêtes féroces, ou leur était livré au cours des jeux de cirque;

- belluaire; gladiateur.

. recueil de fables, de moralités sur les bêtes.

Au prochain saut

mercredi 15 avril 2009

Saut: 275





New York, New York!

Comme la chanson de Frank Sinatra!

C'est une tradition, pour certains du moins, de se retrouver à New York, pour Pâques. Au coeur de Manhattan, au pied de l'Empire State Building, à deux pas de Times Square, en plein milieu d'une foule bigarrrée qui cherche la Fitfth Ave. (à gauche ou à droite de Brodway?), sous un parapluie de gratte-ciel aussi différents que magnifiques... c'est la magie new-yorkaise!

Il y a longtemps que le crapaud y était allé, près de trente ans... Comme les choses peuvent changer tout en demeurant fondamentalement les mêmes. La propreté et la sécurité, voilà il me semble les deux aspects qui étonnent celui qui a laissé cette tradition aux autres. Le rythme est toujours aussi fou, les lumières de nuit aussi flamboyantes, les klaxons aussi présents, les couleurs entièrement éblouissantes et les gens, aussi aux-mêmes, c'est-à-dire perdus ou noyés dans des foules innombrables.



Nous ( Mathilde et moi) avons tout fait, du «touristing» au «magasining» au «sightseeing» mais une chose essentielle nous intéressait: WTC. Après une marche dans Central Park et la descente - parade oblige - de la 5ième Avenue, nous nous sommes dirigé, à pied, vers le World Trade Center, Ground Zero. Sans doute pour mille et une raisons mais certainement parce qu'en ce jour de Pâques (nous étions dimanche) nous retrouver là où se sont déroulé les événements du 11 septembre, faire le tour de cet endroit offert à nos yeux par tous les médias, nous retrouver à le marcher, monter dans une tour qui a su se tenir debout et apercevoir, un instant seulement, l'étendue de ce périmètre alors dévasté aujourd'hui en reconstruction, l'effet est tout à fait émouvant. Il y a comme une espèce de silence, comme si les immeubles protégeaient les restes de ces géants abattus, comme s'ils installaient une forme de recueillement.

Nous nous sentions loin du 11 septembre lui-même mais tellement proche d'une catastrophe inimaginable à moins que l'on lève les yeux vers le ciel, que l'on puisse imaginer plus de cent étages, deux fois, s'écrouler. Sur place c'est quasi impossible de s'en faire une image tellement c'est irréel.

Le bruit d'un avion passant au-dessus de nous devient terreur en ce jour de Pâques ensoleillé et froid. Des autos circulent, sans doute un visage se retourne vers les palissades bleues. «C'est là que ça s'est passé!» Ses paroles sans écho combien de fois et en combien de langues furent-elles prononcées?

New York, New York! À Pâques.

Lorsque nous avons quitté WTC en route vers Wall Street, Mathilde et moi ne pouvions que garder un profond silence. Nous nous retournions, pour s'assurer
sans doute que ce que l'on venait de voir était bien les restes de ce qui s'y est déroulé et même là, comment se faire une image précise de l'irrationnel?

Le ciel est haut au-dessus de Ground Zero. Et nous nous sentions minuscules...




Au prochain saut



mercredi 8 avril 2009

Saut: 274



Il me semble que la neige qui nous revient depuis hier, elle me semble … inadéquate!

C’est incroyable à quel point le printemps, comme tout autre saison d’ailleurs, une fois qu’il cherche à s’installer, y réussit un peu et enfin, doucement mais cette assurance qui fait qu’on l’apprécie, nous apparaît comme acquis. Il n’a plus ni le droit ni le privilège de revenir sur ses pas.

Il me semble que la neige de ce matin est inadéquate.

Je vous offre un poème – il fera tout petit, tout rien derrière les deux Baudelaire du dernier saut – mais le voici quand même.

Nous nous retrouverons dans quelques jours puisque le crapaud sera à New York en fin de semaine, celle de Pâques.

matin retors

se referma la porte

dans le bruit matinal

et ronronna la voiture taxi


la pluie appelle le verglas

trois chats au bout de la ruelle

se font face


la fumée en nuages, sous la voiture taxi

s’éfaufila, s’effrangea, s’effilocha

puis erra comme un fantôme


un souvenir démarre, emmêlé à la pluie,

laissant quelques traces dans la gadoue

la ruelle aura repris ses couleurs de l’aube


alors que la voiture taxi, ayant cligné de l’œil,

oubliera ce pâle ruban que le matin dénoue…

… quelque chose de présent dans l’absence


la nocturne noirceur se brisa

à l’heure où glissait la voiture taxi

sur des parapets abstraits


que le temps a plantés autour de la ville

celle qui s’installera dans la ruelle

y prenant toute la place


l’espace est mince

entre césure et coupure

l’on vit dans des déchirures de fumée…

… quelque chose d’absent dans la présence


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


D É C A T I (adjectif)

. éprouvé par l’âge; qui a perdu sa fraîcheur, sa beauté;

- (flétri).

E C T O P L A S M E (nom masculin)

. couche superficielle de la cellule animale, surtout visible chez certains protozoaires (amibes);

. émanation visible du corps du médium; personne inconsistante qui ne se manifeste pas

- (zombie).

Au prochain saut

vendredi 3 avril 2009

Saut: 273



Il est vrai que le crapaud a négligé la poésie et cela depuis quelques sauts. Mis à part les poèmes du crapaud lui-même, il faut remonter assez loin derrière avant de retrouver un poème.
Je corrige la situation en vous offrant deux Baudelaire qu’il est très fascinant de lire l’un avec l’autre, l’un après l’autre puis l’un avant l’autre.
Faites cette expérience entre l’irrémédiable et l’irréparable…


L’Irrémédiable


Une idée, une Forme, un Être
Parti de l’azur et tombé
Dans un Styx bourbeux et plombé
Où nul œil du Ciel ne pénètre;

Un ange, imprudent voyageur
Qu’a tenté l’amour du difforme,
Au fond d’un cauchemar énorme
Se débattant comme un nageur,

Et luttant, angoisses funèbres!
Contre un gigantesque remous
Qui va chantant comme les fous
Et pirouettant dans les ténèbres;

Un malheureux ensorcelé
Dans ses tâtonnements futiles,
Pour fuir d’un lieu plein de reptiles,
Cherchant la lumière et la clé;

Un damné descendant sans lampe,
Au bord d’un gouffre dont l’odeur
Trahit l’humide profondeur,
D’éternels escaliers sans rampe,

Où veillent des monstres visqueux
Dont les larges yeux de phosphore
Font une nuit plus noire encore
Et ne rendent visibles qu’eux;

Un navire pris dans le pôle,
Comme en piège de cristal,
Cherchant par quel détroit fatal
Il est tombé dans cette geôle;

- Emblèmes muets, tableau parfait
D’une fortune irrémédiable,
Qui donne à penser que le Diable
Fait toujours bien ce qu’il fait!

II

Tête-à-tête sombre et limpide
Qu’un cœur devenu son miroir!
Puits de Vérité, clair et noir,
Où tremble une étoile livide,

Un phare ironique, infernal,
Flambeau des grâces sataniques,
Soulagement et gloire uniques,
- La conscience dans le Mal!
-
(Charles Baudelaire)



L’irréparable


Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,
Qui vit, s’agite et se tortille,
Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
Comme du chêne la chenille?
Pouvons-nous étouffer l’implacable Remords?

Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane,
Noierons-nous ce vieil ennemi,
Destructeur et gourmand comme la courtisane,
Patient comme la fourmi?
Dans quel philtre? dans quel vin? dans quelle tisane?

Dis-le, belle sorcière, oh! Dis, si tu le sais,
À cet esprit comblé d’angoisse
Et pareil au mourant qu’écrasent les blessés,
Que le sabot du cheval froisse,
Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais.

À cet agonisant que déjà le loup flaire
Et que surveille le corbeau,
À ce soldat brisé! s’il faut qu’il désespère
D’avoir sa croix et son tombeau;
Ce pauvre agonisant que déjà le loup flaire!

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?
Peut-on déchirer des ténèbres
Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,
Sans astres, sans éclairs funèbres?
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?

L’Espérance qui brille aux carreaux de l’Auberge
Est soufflée, est morte à jamais!
Sans lune et sans rayons, trouver où l’on héberge
Les martyrs d’un chemin mauvais!
Le Diable a tout éteint aux carreaux de l’Auberge!

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés?
Dis, connais-tu l’irrémissible?
Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,
À qui notre cœur sert de cible?
Adorable sorcière, aimes-tu les damnés?

L’Irréparable ronge avec sa dent maudite
Notre âme, piteux monument,
Et souvent il attaque, ainsi que le termite,
Par la base le bâtiment.
L’irréparable ronge avec sa dent maudite!

- J’ai vu parfois, au fond d’un théâtre banal
Qu’enflammait l’orchestre sonore,
Une fée allumer dans un ciel infernal
Une miraculeuse aurore;
J’ai vu parfois au fond d’un théâtre banal

Un être, qui n’était que lumière, or et gaze,
Terrasser l’énorme Satan;
Mais mon cœur, que jamais ne visite l’extase,
Est un théâtre où l’on attend
Toujours, toujours en vain, l’Être aux ailes de gaze!

(Charles Baudelaire)


Étrangement, ces deux poèmes tirés de LES FLEURS DU MAL, se retrouvent sous «Spleen et Idéal), le premier au numéro LXXXIV et le second au LIV; je me suis permis de les déplacer strictement pour le plaisir de la lecture et, d’une certaine manière, la façon qu’ils possèdent dans le génie baudelairien… de s’interpeler!


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


C H T O N I E N (adjectif)
. qui a trait aux divinités infernales.


C O R Y P H É E (nom masculin)
. chef du chœur dans les pièces de théâtre antique;
. personne qui tient le premier rang dans un parti, une secte, une société;
- chef; guide.
. deuxième des cinq échelons dans le corps de ballet de l’Opéra de Paris.


Au prochain saut

lundi 30 mars 2009

Saut: 272



Le crapaud arrive – déjà! – à la fin de la transcription de son deuxième cahier de lecture qui ira, maintenant, sagement dormir dans la bibliothèque se coller au dos du premier…
Dans ce cahier, où je retrouve de fort belles choses, la fort mauvaise habitude de ne pas y inscrire les dates ainsi que des souvenirs uniques; je vous les envoie en vrac…

Bonne lecture.

. Ma vie n’est pas derrière moi
ni avant
ni maintenant
Elle est dedans
(Jacques Prévert)

. Ne devrions-nous pas rechercher, chez l’enfant déjà, les premières traces de l’activité poétique? L’occupation préférée et la plus intensive de l’enfant est le jeu. Peut-être sommes-nous en droit de dire que tout enfant qui joue se comporte en poète, en tant qu’il se crée un monde à lui, ou, plus exactement, qu’il transpose les choses du monde où il vit dans un ordre nouveau tout à sa convenance. Il serait alors injuste de dire qu’il ne prend pas ce monde au sérieux; tout au contraire, il prend très au sérieux son jeu, il y emploie de grandes quantités d’affect. (Freud)

. L’homme, dans sa maison, n’habite pas l’escalier, mais il s’en sert pour monter et pénétrer partout; ainsi l’esprit humain ne séjourne pas dans les nombres, mais il arrive par eux à la science et à tous les arts. (Rivarol)

. La vie n’est qu’une ombre qui passe,
Un pauvre acteur qui s’agite et parade une heure, sur la scène,
Puis on ne l’entend plus; c’est un récit
Plein de bruit, de fureur qu’un idiot raconte
Et qui n’a pas de sens.
(Shakespeare)

. Toutes mes difficultés de ces temps derniers m’ont appris que le secret du bonheur serait de se tenir toujours à la hauteur de ses propres exigences dans tous les ordres, physique, intellectuel et moral, grâce à une discipline de travail et de sacrements. (Saint-Denys-Garneau)

. Je pris conscience de ce qu’il y a de divin et de ce qu’il y a de ridicule dans toute existence humaine : l’énigme de nos cœurs déchirés et révoltés, la profondeur de l’histoire universelle et l’immense miracle de la pensée qui transfigure notre courte existence et qui, par l’effet de la connaissance, élève notre petite destinée dans la sphère de la nécessité et de l’éternel. (Herman Hesse)

. Ce que les vieux contemplent, quand ils rêvent au bord d’un cours d’eau, c’est leur propre mort; je suis maintenant assez vieux pour le savoir. Et moi, je m’approche d’eux parce qu’au fond de moi, il y a une ou deux questions que je voudrais leur poser. Des questions que je me pose depuis longtemps. Je voudrais qu’ils me disent ce qu’ils aperçoivent de l’autre côté et s’ils ont trouvé comment on fait pour traverser. Voilà, c’est tout.
(Jacques Poulin)

. Tant de souvenirs du passé surgissent lorsqu’on essaie de ressusciter en imagination les traits d’un être aimé qu’on voit ceux-ci confusément à travers ces souvenirs comme à travers des larmes. Ce sont les larmes de l’imagination.
(Léon Tolstoï)

. … parfois la mémoire superpose les souvenirs…
(Jean Rouaud)

. … les souvenirs s’éloignent chaque jour davantage de ce qui les a fait naître…
(Jostein Gaarder)

. Tout a un endroit et un envers. En général d’égale valeur.
(Peter Hoeg)

. Car il est de certains moments et de certains cas où la vie imite l’art, où les deux créations s’entremêlent tellement inextricablement qu’elles se reflètent elles-mêmes.
(Howard Buten)

. Il est tellement plus facile de condamner une âme à la perdition ou de dire des prières pour son salut que d’endosser la faute de l’avoir laissé croître dans l’abandon et courir à sa perte. La loi anglaise n’a commencé qu’à la fin du XVIIIième siècle à concevoir l’idée que le crime n’est pas nécessairement un péché. Les limites de la responsabilité humaine n’ont jamais été convenablement étudiées.
(Olivier Wendell Holmes)

. Un seul être vous manque
Et tout est dépeuplé…
(Léo-Paul Fargue)

. L’homme cherche sans passion
le cœur de la vie
ou passionnément
cherche sa surface
mais cœur et surface
sont essentiellement identiques,
les mots ne les opposent
que pour exprimer l’apparence.
Si un nom est requis, la surprise les nomme tous les deux :
l’existence s’ouvre…
(Tao tö King)

. Pour qu’une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps.
(Gustave Flaubert)

. Si la douleur est violente, elle est courte; si elle est longue, elle est légère. Tu ne la sentiras guère longtemps, si tu la sens trop; elle mettra fin à soi, ou à toi : l’un et l’autre revient à un. Si tu ne la portes, elle t’emportera…
(Montaigne)


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


D A M A S Q U I N E R (verbe transitif)
. incruster (dans une surface métallique) un filet d’or, d’argent, de cuivre formant un dessin.


É C O B U E R (verbe transitif)
. peler (la terre) en arrachant les mottes, avec les herbes et les racines, que l’on brûle ensuite pour fertiliser le sol avec les cendres.


Au prochain saut

jeudi 26 mars 2009

Saut: 271

Le crapaud achève aujourd’hui le survol autour de Jan Trefulka.

Son HOMMAGE AUX FOUS raconte l’histoire de Cyril Dusa alors qu’il sort de l’hôpital où il a fait un assez long séjour. Comme le médecin l’a autorisé à vivre à sa guise, naturellement il se croit condamné. Que signifie, d’ailleurs, vivre à sa guise, pour un paysan thèque marié avec une femme acariâtre, et dont le seul plaisir consiste à cultiver son bout de vigne et à surveiller ses fûts?

Quelque chose a changé, cependant : Cyril Dusa ne se reconnaît pas. Son nom lui apparaît lié à un destin qui n’est pas vraiment le sien. Rentré chez lui, il s’enferme dans le grenier. Raconte sa vie dans un cahier, pour lui tout seul. Envoie promener son fils qui lui fait des remontrances. Va se saouler au village. C’est là qu’il rencontre Éva, une jeune fille qui se donne mais qu’aucun homme ne garde. À soixante ans, Cyril découvre l’amour.

Le reste de l’histoire montrera comment, peu à peu, les choses rentrent dans l’ordre.

La simplicité du ton et la vivacité des portraits ne sont pas le seul charme de ce roman. On y trouve aussi une foule de détails sur la vie dans un petit village des Sudètes (région naguère rattachée par Hitler à l’Allemagne), depuis l’avant-guerre jusqu’à nos jours.




Jan Trefulka


Voici quelques phrases tirées de ce roman.

. Car tout homme est évidemment libre, absolument libre comme Dieu tant qu’il ne commence pas à tenir compte des personnes qui l’entourent. C’est en elles que réside son esclavage et plus elles sont proches, plus elles l’enchaînent. Ainsi peut-on ressentir une haine cruelle envers ceux qui vous sont le plus chers, une haine douloureuse envers ceux avec qui on marche main dans la main, une haine désespérée à l’égard de celui dont on a besoin pour vivre.

. Dans ce grumeau réduit à quelques simples cellules sont stockées dès ses premières secondes toutes les connaissances nécessaires à la vie. À croire que l’apparition du cerveau sert à l’homme seulement à ignorer comment vivre, à pouvoir venir au monde sans expérience et presque sans instincts, à devoir, encore et encore, apprendre tout ce que nos ancêtres ont déjà appris à chaque génération, à être contraint de répéter toutes les erreurs, de passer par toutes les souffrances, de se préparer des pièges pour y tomber soi-même, d’entrer dans le malheur en connaissance de cause et de vaciller, désemparé, chaque fois que l’ombre d’une grande main étrangère obscurcit notre vie.

. Notre aptitude à penser nous vaut la perte de notre mémoire collective; notre capacité de réflexion, la rupture du fil des générations si bien que nous ne cessons pas de redécouvrir ce qui est déjà découvert, de résoudre à nouveau, dans les affres qui accompagnent toute décision, ce qui a déjà été résolu.

. Lorsqu’on boit, le temps passe trois fois plus vite car les mots coulent trois fois plus lentement, reviennent, se répètent, roulent, passent d’une bouche à l’autre.

. … il avait l’impression qu’un animal inconnu se mouvait au milieu de la clairière. Un animal maladroit, qui paraissait devoir à tout moment retomber à quatre pattes, tant sa station debout semblait précaire. Un être mi-oiseau, mi-quadrupède, inadapté à la vie au milieu des herbes et des arbres, une bête fauve prise d’un désir de voler et qui était restée à mi-chemin, dressée pour prendre son essor, mais incapable de s’arracher au sol. Ainsi survit en chacun de nous une insatisfaction permanente, l’aspiration à devenir différent, plus grand, plus léger, plus rapace, à se transformer, à se dégager, à être plus qu’homme. S’élever comme l’oiseau, plonger dans les profondeurs comme le poisson, s’enfoncer dans le sol comme le ver. Si rien de tout cela ne nous est accordé, nous essayons au moins tantôt d’emprunter une autre rue, tantôt de changer de vêtements ou de rêver à ce que nous serions si nous n’étions pas ce que nous sommes.

. Comme toujours, la chose commençait par une toile d’araignée ténue, imperceptible, dont les fils à peine visibles se transformeraient avec le temps en des cordes solides et celles-ci à leur tour en barreaux que même la meilleure volonté ne pourrait abattre.

. On n’a aucun devoir envers ce qu’on reçoit, mais seulement envers ce dont on est soi-même l’auteur.

. Mais qu’est-ce que le bonheur, si ce n’est le coup le plus raffiné d’un destin tragique?

. N’es-tu qu’une écuelle trop plate dont le grain s’envole au moindre souffle du vent?


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»


B E N O Î T (E) (adjectif)
. bon et doux;
. qui prend un air doucereux.


C A L L I P Y G E (adjectif)
. aux belles fesses;
. la Vénus callipyge : nom d’une statue du musée de Naples;
. adjectif et nom féminin : qui a des fesses exagérément développées.

Au prochain saut

lundi 23 mars 2009

Saut: 270

Jan Trefulka


Vous connaissez, un peu du moins, mon intérêt pour les auteurs tchèques: Franz Kafka, Bohumil Hrabal, Milan Kundera. J’attire, aujourd’hui, votre attention sur un autre. Je le cite parfois. Il s’agit de Jan Trefulka, un très bon ami de Kundera qu’il ne suivra toutefois pas en exil. Il est Morave et veut le demeurer. Il est né en 1929 à Brno, même ville que Bohumil Hrabal, a étudié en philosophie et, bizarrement, à deux reprises Trefulka fut exclu du Parti communiste. Tout comme son concitoyen Hrabal, il fait mille et un métiers, connait mille et une misères. Plusieurs de ses ouvrages, dont les tout derniers, furent publiés à Prague en édition clandestine.

J’ai découvert sur le web une nouvelle inédite qu’il aurait publiée en 1998 dans le supplément littéraire du journal Pravo. Ce n’est pas ce que je voulais vous présenter, ayant plutôt prévu piger dans mes cahiers de lecture et vous offrir quelques citations de son roman HOMMAGE AUX FOUS. Mais j’ai reviendrai.

Alors voici, par bribes, cette nouvelle intitulée «Comment une fable prit naissance» :

Alice et Robin, protagonistes de la nouvelle, forment un couple insolite. Ils vivent dans une institution pour handicapés physiques. Elle a perdu ses jambes dans un accident, il est bossu. L’auteur nous présente Alice le jour de son 25ième anniversaire. Elle se trouve encore au lit et attend Robin, son mari, qui devrait venir, comme chaque matin l’assister dans sa toilette. Elle entend Robin rire avec des femmes quelque part au rez-de-chaussée, elle s’impatiente, elle est prise d’angoisse, de doute et de jalousie, elle a peur de perdre cet homme, le lien principal qui l’attache au monde. Elle crie, elle l’appelle pour qu’il vienne la chercher. Voici comment Trefulka décrit les habitudes matinales de ce couple insolite, lui qui écrivait : «Peut-être un homme n’agit-il qu’en suivant la pente de ses habitudes.»

« Par-delà neuf montagnes, par-delà neuf rivières, il entendait Alice qui s’impatientait. Ce n’est pas qu’elle fût incapable de se débrouiller toute seule pour les deux étages qui la séparaient de son bureau, mais ils avaient tout un rituel matinal, et il aurait été par trop bizarre que Robin l’oublie justement en ce jour, qui était celui des vingt-cinq ans d’Alice. Bien entendu, il n’en avait nullement l’intention, il se faisait déjà une fête de tous ces gestes, de tous ces mots accoutumés, il ne pouvait imaginer sa vie sans eux

Et dans la mémoire éreintée d’Alice resurgit son passé. Elle se voit telle qu’elle était avant l’accident et elle se dit qu’elle devait être «sacrément détestable avec son assurance de belle fille de la campagne, intelligente, un tantinet trop futée peut-être, derrière qui les garçons et les hommes faits se retournaient au passage…»

Finalement Robin arrive, avec un énorme bouquet de roses. Il regarde la tête d’Alice sur l’oreiller et surtout sa bouche curieuse qui a toujours l’air de sourire avec un peu d’ironie. L’auteur en profite pour faire un portrait d’Alice. «Avec les grands yeux bleu-gris et le nez un peu frivole, cela composait un visage aspirant à la joie et au rire, où planait cependant une ombre d’incertitude et qui était à l’affût du moindre mot déplacé, voire du moindre geste suggérant quelque chose qui la ferait tiquer. Robin savait que ce que Alice supportait le moins c’était les paroles et les gestes de compassion

Alice accueille Robin, elle fait semblant de le gronder pour son retard, mais elle laisse échapper aussi quelques mots qui trahissent son bonheur. Elle se fait porter par Robin dans la salle de bain, se laisse dévêtir et asseoir dans la baignoire. Robin coupe le ruban du bouquet et répand les fleurs sur la mousse, dans laquelle s’enfoncent les moignons, tout ce qui reste des jambes d’Alice. Il n’arrive pas à se rassasier du tableau d’Alice dans sa baignoire, «un demi-nu en blanc et écarlate, les seins, les épaules et les bras modelés par le travail et l’exercice, parce qu’ils doivent assumer tout l’effort nécessaire aux déplacements». En pensant à Robin, Alice se souvient parfois de son ancien fiancé, Pavel, «homme qui savait toujours beaucoup mieux qu’elle ce qu’il lui fallait et ce qui lui convenait mais qui lui a envoyé après son accident une lettre lui expliquant pourquoi il ne pouvait pas l’épouser, pourquoi elle ne le reverrait jamais.» Elle le comprend, elle sait que ses jambes sont parties bien que la formule lui semble totalement insensée. Elle se demande : «Comment ce qui vous permet de marcher peut-il partir? Et partir de surcroît en emportant avec soi toute votre vie, emportant tout votre amour…»

Mais le plus grand événement de cette journée exceptionnelle dans la vie du couple ne vient que plus tard. Robin amène Alice, sur son fauteuil roulant, emmaillotée dans un plaid, à la cour de l’institution devant la porte d’un atelier. Alice sait que Robin va lui offrir encore quelque chose d’important et elle est un peu inquiète. Elle craint que ce ne soit pas un cadeau complètement idiot. C’est là, en présence d’autres pensionnaires venus souhaiter à Alice un bon anniversaire, que Robin lui offre un engin étrange qu’Alice n’arrive pas à nommer. C’est un tricycle à moteur avec un large guidon à la place du volant qui ressemble à un scarabée exotique avec les élytres et les antennes. Robin est fier de lui annoncer qu’il n’a acheté que la chaîne et la lampe et que tout le reste était fabriqué par lui à partir de matériel volé ou récupéré à la casse. D’abord hésitante, Alice est prise tout à coup d’un enthousiasme irrésistible, elle se rend compte que l’engin lui donne une liberté inespérée. Désormais elle pourrait aller en ville quand elle voudra. Elle sait que Robin n’a pas de permis, mais elle se laisse pourtant installer dans le siège et s’agrippe au cadre en tube métallique. Et déjà la machine infernale se met en marche et emporte les deux passagers vers la forêt, les champs, et le village et même vers les paysages nouveaux. Ivres par la vitesse, Robin et Alice rêvent déjà d’un voyage jusqu’à la mer. Le souvenir de Pavel, qui est aussi un obsédé de la vitesse, surgit brusquement dans la mémoire d’Alice. Quand elle avait encore les jambes, il l’amenait à moto à la plage et au bal. Soudain l’engin quitte la route et les deux passagers, agrippés l’un à l’autre, sont catapultés vers la ramure d’un chêne. Pendus à une branche, dans une position bien dangereuse, ils ne perdent pas leur sang-froid et ils arrivent même à rigoler. C’est là où ils seront retrouvés par les sauveteurs.

« J’aurais jamais pensé, dira l’un des sauveteurs, que ce Robin, cet avorton bossu, aurait une veine pareille.» Alice, elle, demandera en riant : «Et pourquoi est-ce que je ne pourrais pas avoir de la veine moi aussi, pour une fois?»


«un carnet d’ivoire avec des mots pâles»




A F F I D É (adjectif et nom masculin)
. à qui on peut se fier, se confier
comme nom : confident
. qui se prête en agent sûr à tous les mauvais coups
comme nom : acolyte, complice


B A U G E (nom féminin)
. gîte fangeux (de mammifères, notamment porcins) : lieu très sale;
. mortier fait de terre et de paille.


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