mardi 7 mars 2006

Le cent deuxième saut de crapaud

Le corps gisait là, derrière l’église. Inerte et froid déjà. Depuis combien d’heures, personne n’aurait pu le dire mais ça se comptait ainsi, pas en journées, cela est certain. La flaque de sang dans laquelle il reposait, croûtée. Les yeux ouverts, tristement exorbités, fixant nulle part et le gris de la pierre. Les veines de ses mains gonflées et la jugulaire éclatée.

La neige avait pris le temps de fondre légèrement, traçant autour du cadavre dans laquelle il reposait, un filet aux couleurs diluées. Un soleil capricieux prit la place d’une pleine lune froide et, pour l’occasion, messagère de malheur.

- Finir ainsi, avait dit madame Aldège retenant un mouchoir brodé sur sa bouche.

- J’aurais pu comprendre si ça avait été Constant Jones, il me semble qu’il avait tout pour faire cela, ajouta le père Guillemette. Il était rapidement accouru auprès du macchabée, craignant y trouver un mortel retour de sa fille Clémence disparue depuis cette fameuse saison où le temps fit des siennes.

Émile, le marchand général, s’inquiétait du fait que la mort par suicide nous renvoie tous quelque part en nous, nous poussant presqu’à imaginer que telle ou telle personne puisse en être alors qu’une heure auparavant on n’y songeait même pas. Portons-nous cette prédisposition ainsi qu’une fatalité contre laquelle il n’y aurait rien à faire ? Traverser la ligne du mouvement vers l’immobilité, consciemment, une arme fatidique à la main, serait-il inscrit chez certains comme une hypothèse ou une solution ou l’éclatement d’une crise intolérable ou l’explosion d’un gène hybride ? Se suicider est-ce mourir ou tout simplement s’enlever la vie ? Cela exige-t-il une force surhumaine ou un inconscient laisser-aller dans le désespoir ?

Le curé Boudreau appela immédiatement le secrétaire de l’archevêché afin de s’enquérir des procédures à suivre.

Le maire Léo refusa net de se rendre sur les lieux du drame, n’ayant pas la force pour supporter un tel événement. De plus que la vue du sang le rendait fragile et lui faisait perdre conscience. Il mandata le bedeau Arthur afin qu’il enveloppe la dépouille puis fit venir les enquêteurs de la Police Provinciale qui en portait toujours le nom à l’époque.

Quelques femmes sortirent les rubans noirs qu’elles accrochèrent aux arbres, alors que l’institutrice Gaudreau réfléchissait à comment elle devait aborder le sujet auprès des enfants de l’école.
Dans ces instants où une tragédie brise la suite tranquille des choses ; dans ces moments où trouver les mots justes relèvent de la voltige ; dans ces actuellement où chacun cherche en soi des justifications… l’ordinaire de la vie suspend son cours, inscrit dans l’agenda de tous, en lettres majuscules, la singularité d’un geste.

Étrange comme ce n’est pas tout à fait à la mort que l’on songe quand elle arrive par ce chemin, mais beaucoup plus aux intentions, aux raisons… un roman dont la finale ne serait pas écrite… l’inachevé qui s’arrête sans avoir entièrement tout dit.

Bizarre ce sentiment qui nous habite : doit-il rejoindre celui qui a décidé de partir ou accompagner ceux qui restent ? Où situer la culpabilité ? Le coupable a disparu, se laissant comme seul et unique preuve. Chercher dans l’hier ou l’avant-hier, la parole lancée ou l’autre, retenue, qui aurait pu…

Indéfinissable que cette émotion devant un corps inanimé, que l’on connaissait plus chaud avant. Ces heures durant lesquelles il sera là, froid de plus en plus, ne réagissant à rien, dormeur ensommeillé, expulsant ses rêves noirs dans nos cauchemars.

On faisait la parade devant lui. Plusieurs, dans le seul but inavoué d’inscrire dans leur mémoire les dernières images, sans ombres, d’un quelqu’un qu’ils ne savaient plus comment nommer. D’autres, horrifiés par la brutalité instantanée du départ, vérifiaient pour combien de temps encore leur ticket de vie était valide. Certains, incrédules, ne pouvaient rien dire.

Lorsque le bedeau eut recouvert le corps d’un linceul, la géométrie de la scène changea. Tout se confondait avec la neige. Des traces rosacées s’imprimèrent sur le drap en divers endroits. Près de la tête surtout. L’arête du nez saillait. Les pieds dépassaient. Quelques-uns partirent emportant avec eux, pesamment déposés sur leurs épaules vivantes, le dernier reflet hallucinant de la mort.

Après, tout se déroula rapidement. Comme un scénario préenregistré se déroulant à vive allure. Comme lorsque la vie s’extirpe de quelqu’un alors qu’il a décidé de l’évacuer. Une ligne si mince entre avant et après. La conscience de l’avant et l’inconnu de l’après. Une non-suite.

Les policiers mandèrent l’ambulance après avoir, dans des coups de phosphore instantanés, pris en photos le blanc du drap, l’intérieur du drap et l’autour du drap. Les brancardiers débarrassèrent l’arrière de l’église d’un corps gelé, le déposant dans un patatras mêlé de chair et de métal, ce qui sema l’émoi dans la paroisse de l’Anse-au-Griffon. Ils laissèrent derrière eux, dans une commotion extrême, des êtres pantois chez qui les larmes du deuil ne réussissaient pas à sourdre.

Aucun bruit de sirène ne chercha à faire de l’écho.
...à suivre...


dimanche 5 mars 2006

Le cent unième saut de crapaud



Grand-père fut surpris par la ronde géométrie de cette minuscule pierre encastrée dans une roche, à quelques pas à peine de la grave. Depuis combien de temps s’y trouvait-elle ? L’avait-il vue auparavant sans y porter attention ? Un quelconque fantôme marin l’aurait-il déposée là, signe minéral à décoder !

Quand les signes nous interpellent-ils ? Sans doute au moment précis où l’on est en mesure de les apercevoir, d’y accrocher son esprit puis tenter une rocambolesque explication. Autrement, ils passent sous nos yeux inexorablement distraits par le soleil, par le vent, qui parfois ne distraient personne. Ils doivent nous éclabousser afin qu’on s’y arrête.

Combien de fois, par la suite, revenons-nous à ces petits riens perdus parmi nos millions d’images enregistrées par le cerveau, revoir apparaître, incongrûment, ces coups de chapeau du destin auxquels nous n’avions pas répondu ? N’avions-nous pas su qu’ils cherchaient placidement à vouloir dire quelque chose ?

Il y a les grands signes, ceux dont il est impossible de passer à côté sans être bousculé. Il y a de ces signes, plus irréalistes que d’autres, que l’on ignore, étant trop parlants. Un oiseau s’écrasant à la fenêtre. Mauvais présage. Des oublis qui s’évertuent à faire nous rappeler. Le songe d’une mort annoncée. Craquer des allumettes dans le vent et voir surgir la flamme. Les tessons de verre d’un miroir échappé pour sept ans de malheur…

Mais ces petits signes, innocents, côtoyés quotidiennement et qui ne s’évaporent qu’une fois qu’on n’y a porté attention et cherché à en scruter le sens. Une pierre en forme d’œuf, couvé par une roche en plein cœur d’elle-même, sur ce qui aurait pu devenir une plage s’étendant de loin à plus loin encore.

Cette fois-ci, grand-père s’y arrêta. Figea son regard après avoir cherché dans les eaux du petit étang si le crapaud géant allait coasser. Rien. Que cette pierre dans le ventre de la roche. Derrière, les bruits inlassables de la mer venant s’éteindre sur le sable où le varech s’amoncelait. Et personne. Pas de pêcheurs de maquereaux ni ramasseurs d’agates. Du vert forêt accroché aux arbres. Un bleu effiloché derrière le gris des nuages. Des éternuements stridents de mouettes après un plongeon entre les vagues.

Un de ces silences comme on en souhaite parfois se répandait autour de lui. Comme lorsque l’attente étire le temps. Comme ces moments infinis ne durant que la seconde prise par un couteau sur la table pour tomber par terre. L’imparfait losange des pas perdus imprimé dans le cercle imaginaire des mémoires. Un temps sans temps.

Grand-père s’approcha de ce menhir arraché à un imaginaire cromlech. N’y pas toucher surtout, afin que la pureté du hasard déposée là ne s'entache. Il promena son regard étonné sur cette œuvre rudimentaire, laissant monter en lui les mots qu’il ne dirait pas, les images qu’il ne modifierait pas, les émotions qu’il n’analyserait pas. Que le regard, mille fois fouillant l’extrémité supérieure et son plus intime intérieur.

La sculpture sauvage, dans son immobilité symétrique, se laissait dévisager. Ne répondait rien. Ne renvoyait rien d’autre que sa statique position. Aucune couleur originale : qu’un gris délavé et noirci. Attirante toutefois. Envoûtante d’inutilité. Elle tournait le dos à la mer. Dans la position de l’enfant puni lorsqu’il colle son nez à un mur bloquant l’horizon. Hasardeuse aussi par sa force fragile. Étrange.

Notre grand-père demeura longtemps, il ne s’en souvient pas mais cela eut l’effet de raccourcir sa journée, prostré devant cet objet façonné par un sculpteur inconnu qui n’avait pas pris le temps de le signer. Faut-il toujours marquer ce que l’on crée ?

C’est à ce moment que l’idée de chercher à découvrir le « signe » que portait cette pierre envahit son esprit. Un message lui était-il adressé ? À d’autres qui s’y arrêtèrent auparavant ? Il ne pouvait le dire, mais dans un profond recueillement, laissant son esprit s’imprégner au maximum de la présence de cette pierre, il la fixa tout en faisant disparaître autour de lui les bruits et les odeurs maritimes. L’ambiance devint rapidement magique, comme si un ailleurs intemporel s’installait. La sculpture, tel un mantra visuel, emplissait ses yeux et son âme. Il lui semblait que timidement elle se mettait à bouger, les pourtours lisses de la pierre cherchant à dépasser leur périmètre fort bien ancré. Une sorte de musique,
violonneuse à souhait, en sortait, langoureusement étirée, rejoignant un grand-père au bord de la transe.

Cette voix inconnue, giratoire, de laquelle quelques mots peinaient à se faire entendre, l’exulta. Il crut entendre : « c’est à l’intérieur que se cachent les secrets de l’extérieur… ne regarde plus ce que tu cherches, cherche ce que tu regardes, … tout est devant toi… cueille ce qui est mûr avant que cela ne devienne autre chose… d’un grain de sable fait ton univers…» .

Grand-père reprit sa route sans trop avoir saisi le message mais conscient, toutefois, qu’une pierre qui parle, se doit d’être écoutée. Au bout de la grave, un caillou dans la main droite, puis dans la gauche, il se retourna vers la sculpture que doucement les couleurs de cinq heures enveloppaient.

Il sourit.


mercredi 1 mars 2006

Le centième saut de crapaud

Louise


Oui, oui, je le sais Louise. Tu n’aimes pas qu’on te dise des choses qui viennent du cœur, préférant les idées, les débats, les échanges musclées desquels émerge l’action.

Tu n’aimes pas recevoir, préférant donner. Même pas prêter, trop simple. Incomplet. Ce qui est à toi appartient aussi aux autres.


Et ce café du matin, essentiel,
celui qui démarre ta journée,
que tu fais dans la quiétude de ton repère
que les papiers et cette odeur du travail emplissent,
Ti-Guidou à côté de toi…


Je sais, Louise, que tu n’aimes pas les entendre tous ces mots que je pourrais utiliser afin de dire combien ta présence est remplissante de spontanéité, de vigueur et d'une si formidable chaleur, alors je te les écris.

Important encore de te les écrire aujourd’hui, 1er mars, journée de ton anniversaire, ces mots qui me viennent avec autant de facilité que de vivre près de toi est une chance que je savoure depuis que j’ai appris à mieux te connaître.

Être ton frère, je le suis depuis un bon moment ; être ton ami, je dois l’avouer, remonte presqu’au début de ma retraite. Nous nous sommes véritablement connus quelques mois après le décès tragique de Monique Wittig, cette admirable auteure pour moi, cette profonde référence pour toi, davantage même.

Tu me l’as offerte par ses bouquins, avec cette pudeur qui te caractérise si bien, je m’en souviens encore, en disant que je devais me faire moi-même une opinion. Tu n’as pas orienté ma lecture, tu l’as plutôt clarifiée et précisée. J’y ai découvert une plume tout simplement admirable, un talent génial et une penseuse hors du commun.

Mais tu sais, Louise, tu réussis à te cacher derrière des textes alors que d’une certaine façon tu en fais partie. Lire Monique Wittig m’aura permis, sans avoir tout saisi - je n’ai pas cette intelligence globalisante que tu possèdes - de découvrir une manière nouvelle d’écrire mais principalement, une autre voie dans la pensée.

Je collectionne dans des cahiers que j’appelle mes « cahiers de lecture » des mots, des phrases, des idées provenant d’auteur(e)s que je croise par le biais du livre. De Monique, je te signale quelques substantifs magnifiques dont je ne connaissais même pas l’existence : « déprécation », « pogrome », « blet/blette », le gigantesque « opoponax », et « buccin».

Cette majestueuse phrase : « On dit à ma soeur, il revient quand, il ne revient pas, mais quand, jamais, alors il est mort, non il n’est pas mort, et où c’est qu’on met les gens qui sont morts, dans un trou, mais ils vont au ciel ?»

Ton engagement total et indéfectible envers son œuvre, comme il ressemble à tout ce que tu entreprends. À mener jusqu’au bout… et un peu plus loin encore.


Et ce vin français,
Beaujolais de nom,
que tu aimes encore plus
lorsqu’il se boit en agréable compagnie,
osera-t-il un jour s’italianiser?


Louise, c’est aujourd’hui le mois de mars, à une semaine de la Journée des femmes que tu te plais à décrier, refusant que l’on enferme la femme dans une boîte à cadeau, qu’on se plaise à lui fermer la gueule au lendemain de ces vingt-quatre heures dont on l’aura artificiellement fardée pour se donner bonne conscience.

Car de la conscience, tu en as. Non pas de celle qui apaise, de celle qui hurle, de celle qui scrute et trouve dans les gestes autant politiques, publics et privés les faussetés et les mensonges. Et tu te lèves, entièrement deboute, le ton haut, vociférant de toutes tes fibres que la vérité est maîtresse et n’a rien à cirer avec la flagornerie.

Tu entraînes avec toi, tu tires et tu déplaces dans le seul but de clarifier. Les choses doivent être claires, assumantes. Les demi-mesures sont des mesures vides. Et le vide est une forme stérile, une absence de la pensée. Exactement là où tu refuses de loger.


Et ces repas,
copieux faut-il le souligner,
comme tu aimes qu’ils soient partagés
dans des circonstances idéales,
celles que tu réussis toujours à rendre...


Louise, ma sœur, mon amie, je veux te remercier d’être près de moi.
J’achèverai par un clin d’œil de Monique :
« Je suis celle qui a le secret de ton nom. Je retiens ses syllabes derrière ma bouche fermée alors même que je voudrais les crier au-dessus de la mer pour qu’elles y tombent s’y engouffrent sombrent. »

Je t’aime… et des poussières,

Jean



lundi 27 février 2006

Le quatre-vingt-dix-neuvième saut de crapaud



Et notre grand-père se mit à vieillir. Prendre de l’âge serait plus précis. À regarder la mer, constamment à la même place, toujours s’élancer sur la grave parfois avec furie, souvent dans des élans si calmes, cela permit au jeune garçon devenant progressivement plus âgé, de constater à quel point la vie dépose ses encrages au-dedans de soi.

Encore maintenant, cet homme est un silencieux solitaire, nostalgique aussi. Comme si le temps et certains moments de la vie l’avaient construit avec une telle férocité qu’il faille revenir sur ses pas afin de mieux percevoir les traces qu’ils ont imprimées en lui.

Il y a de ces instants souvent voilés par les rencontres, les événements ou ces petits riens, à prime abord, passant près de nous sans crier gare, inoffensifs, mais qui meublent notre façon de voir le monde. Parmi ceux-ci, les fenêtres. Cela peut sembler étrange à première vue que ces trous de maisons ou ces ouvertures de l’intérieur puissent influencer quelqu’un. Pourtant cela est véridique.

Grand-père a toujours cru que les humains sont comme des maisons construites par d’autres et qu’ils habitent. Ils s’y sentent quelques fois étrangers. Elles possèdent deux éléments élémentaires : un revêtement extérieur et des mystères intérieurs. Il est facile de remarquer l’architecture des maisons, surtout que pour la très grande majorité, dans quelque coin du monde que ce soit, elle se ressemble. Difficile d’imaginer une construction qui ne tienne pas compte de l’environnement ambiant, des nécessités que la nature impose. On érige selon l’endroit où l’on se situe. Face à la mer, en flanc de montagne, près de la forêt, en plein cœur des tropiques, ces exigences climatiques nous obligent à organiser les plans selon la géographie ou l’urbanisme. Les maisons gaspésiennes le sont parce qu’elles répondent aux besoins particuliers des gens qui l’habitent. Ailleurs aussi.

L’intérieur en va tout autrement. Il révèle un peu plus sur soi. Le nombre de pièces, l’installation, tout devient à notre image. À ce dont nous avons besoin. Parle aussi de comment nous voulons vivre. Et ces odeurs qui l’imprègnent.

Entre les deux, les fenêtres. Elles se voient de l’extérieur. Elles permettent aussi de voir l’extérieur à partir du dedans. Comme des espèces de tableaux accrochés à demeure dans la cuisine, les chambres, au salon. En haut et en bas. C’est magique une fenêtre! Un peu de tulle, la voilà égayée. Une toile, tout se referme. Bloquée en hiver, ouverte pour les autres saisons. Elle crée une distance temporelle et intemporelle.

Grand-père, en son jeune âge, ne fouillait pas les intérieurs des maisons en regardant les fenêtres. Il ne scrutait pas au travers elles. Grand-père les écoutait parler. Lui dire ce qui s’y passait. Lui exposer le rapport que les gens entretenaient entre dedans et dehors. Les pots de fleurs déposés devant la vitre. La lanterne que l’on allumait le soir afin qu’elle illumine cet infime espace séparant froid et chaud, ici et ailleurs, nous et eux. La distance.

Une fenêtre protège de la distance nécessaire entre les gens. Elle reflète le mélange des lueurs qui s’en vont à la recherche de l’incompréhensible.


Les humains sont des bêtes complexes. Affairés tout au long de leur vie à se protéger, à protéger les leurs, à protéger leurs mystères. Un faisceau de lumière directement orienté sur une personne ne fait que l’éclairer, lui donner du relief, mais ne dit rien de ce qu’il cache. Si l’homme possédait une fenêtre, accrochée à lui, entre ses yeux et son cerveau, entre ses mains et son cœur, verrait-on plus qui il est?

Grand-père imaginait souvent les personnes qui gravitaient près de lui comme autant d’énigmes. Longtemps il crut qu’il devait en devenir une afin de leur parvenir. Écouter parler, pleurer, rire et mentir, parfois. Explorer les autres cherchant à se retrancher sous de pesantes masses qui rendent les épaules courbes. Soucis et joies mêlés. Un vocabulaire puisé à un abécédaire à la fois local et universel. Attendre, longtemps parfois, une fois qu’on a bien saisi toute l’étendue de ses expériences, afin de s’inscrire auprès des autres comme un être de sang et d’eau en marche vers le bout de ses rêves.

L’homme ne serait-il pas finalement qu’un voyageur qui attend, valises à bout de bras, se demandant continuellement si dans ses bagages, l’essentiel pour la route s’y retrouve? Un voyageur en partance vers une destination fixe mais que de nombreux bouleversements d’horaires amènent ailleurs? Là où il ne croyait pas se rendre? Assis près d’un hublot.

Dans les fenêtres de son enfance, de son adolescence et d’après, notre grand-père y a vu tant de choses et leurs opposées, qu’il en est arrivé aujourd’hui, plus loin et à la même place, à cet endroit où la fenêtre cherche péniblement à réunir l’intérieur et l’extérieur.

Et si des fleurs annuelles servaient de rideaux?



samedi 25 février 2006

Le quatre-vingt-dix-huitième saut de crapaud

Claire




Douce Claire… par un janvier si froid!


Ma première rencontre avec toi fut déterminante. Elle se produisit au début d’un janvier qui fut très froid, en Estrie, près de ce Magog aux grandes plaines enneigées. Ce jour-là, Pierre et toi, vous recherchiez une maison, un chalet, en fait un lieu où déposer un amour naissant. Au retour, cette nouvelle. Foudroyante. Parvenant de si loin. Entre France et Afrique. La mort de Patricia dans des circonstances accidentelles d’une terrassante rapidité.

Je vis ton réflexe. Instantané. Automatique. Tourné vers l’autre dont la souffrance était indicible. Empathique, tu souffrais avec lui.

Cette main sur l’épaule, prolongement de ton coeur, réconfortait malgré ce si froid janvier. Tu savais ne rien dire, de ces silences qui disent tout. En contact avec ce que l’autre vivait. Au plus profond de lui.

Je te revois, tout à côté. Dans une immobilité défiant l’espace. De tes yeux, des larmes chaudes comme l’Afrique tombaient sur ce si froid janvier. Tu savais être là-bas pour comprendre, ici pour consoler.

J’avais devant moi, à côté de moi, une âme grande et belle.
Illuminante. De celle que la vie, donneuse et arracheuse tout à la fois, nous permet de rencontrer. Rien à voir avec le hasard. Nous côtoyons de ces personnes sachant, au bon moment, trouver les mots justes, nommer le sentiment précis qui se vit, dire l’émotion exacte permettant d’aller plus loin que ce court instant de souffrance ou de bonheur. Tu es de celles, rarissimes, qui font cela. Mais plus. Tu inscris tout dans la permanence. Voilà, je crois, ta plus grande, ta plus humaine qualité.

Saisir chez l’autre la pesanteur des événements qui se déposent dans ses mains. La mesurer à partir de ce qu’il ressent, non pas cette si facile imagination permettant d’être précis, non, tu es de celles qui découvrent toute l’ampleur de ce qu’il vit.

Et je te revois près de mon frère, ton futur mari, devenu si fragilement vulnérable devant cette atrocité que la vie lui percutait en plein visage… Je ressentis chez toi non seulement une fulgurante force d’ouverture, mais une présence si entièrement accompagnatrice, exactement ce dont il avait besoin. Comme tu sais bien être là. Comme tu as si bien su être là.

Claire, douce Claire, je suis de ces gens qui à ta rencontre, à ton contact, découvrent à quel point la chaleur du cœur a toujours préséance. Sachant, en toute chose et en toute occasion, te retourner d’abord vers l’autre, jauger l’exact degré d’ébullition de joie ou de misère qu’il éprouve. Tu donnes à cet instant une si intense authenticité, que la vie en devient plus forte, prime sur la mort.

Les plaines enneigées de Magog le sont toujours. Les hivers se sont accumulés. Tu les as traversés, grandement, armée de tes qualités d’écoute, d’altruisme et de franchise. Tu as fouillé en toi. Plus, tu as foré ton intérieur, là où se joue véritablement notre passage en ce monde, pour encore mieux te découvrir et en faire bénéficier ceux et celles qui gravitent dans ton univers, dont moi je te l’avoue fièrement.

Tu ne sais pas ne pas aimer. Tes réflexes inflexiblement orientés vers l’autre, comme tu sais l’accepter tel que la vie l’a forgé, lui insuffler cet élan vers un meilleur devenir! Devenir, combien magique devient ce mot lorsqu’on le colle à la douce Claire. Remuer le passé, le prendre dans ses bras et le consoler, oui, mais devenir, toujours devenir ce marcheur infatigable en route vers soi.

En ce moment de la cinquantaine, nous sommes plusieurs à remercier ce morceau du destin arrêté un instant à nos portes, nous envahissant bellement. Et j’en suis.

Les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées…
Avec ma plus profonde affection.

Jean


les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées…
des envers de sable
des ailleurs sans hiver…


les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées…
marchent
les âmes infatigables
vers un carrefour où se cache la rencontre…


les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées…
des balises de forêts
et de ruisseaux gelés
comme des veines durcies
sur l’atlas des amants…


les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées…
des poings qui s’ouvrent
des mains jointes
et rouges encore
de la glace accrochée aux clôtures barbelées


les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées…
quand sifflent les flèches au-dessus de leur tête
penchées, les deux
dans une même direction…


les si froids janviers de la vie sont des chemins dans les plaines enneigées…
atteignent la cible
en plein centre des engelures
que guériront les printemps à venir


en plein cœur
des si froids janviers
de la vie
des chemins
dans les plaines enneigées…
où la lavande rejaillira…



jeudi 23 février 2006

Le quatre-vingt-dix-septième saut de crapaud

Je vous offre aujourd’hui trois poèmes de deux poétesses québécoises, Marie-Claire Blais et Cécile Cloutier. Ils sont aussi en lien avec l’histoire de la famille mik’maw.


L’ENFANT QUE J’ÉTAIS, de Marie-Claire Blais

Il ne reste de l’incendie de l’enfance
Qu’une pierre brûlée
Et cette chose qui me regarde parfois de ses
yeux nocturnes,
Petite ombre
Dans le paysage suppliant,
L’enfant là-bas, l’enfant que j’étais, peut-être…


IMAGE D’ATTENTE, de Marie-Claire Blais

D’où viens-tu avec cette abeille dans les cils
Et ce sel rose dans tes cheveux?
Quel est ce collier de sable à ta cheville?

Les enfants qui grandissent près de la mer,
pieds nus,
Épaules brûlées
Au soleil de l’après-midi, ont des maisons
pauvres comme des algues
Maisons de mirages dont on ne voit que la
lanterne plaintive
Entre deux volets…

Les enfants de mon pays qui grandissent près de la mer
Ont des dents assoiffées comme les sables des grèves dures,
Ils grandissent dans l’abandon des sortilèges

Les enfants consumés de grandes eaux
Ils courent en riant sur la plage tranquille…
Ils mangeront ce soir les feuilles sûres de l’océan,
Ils mangeront demain l’or et le corail de la méduse,

Les mères distraites d’être mères par une trop frêle jeunesse
Font la lessive debout comme de squelettiques esclaves
Penchées à la fenêtre de l’infini…


ÊTRE, de Cécile Cloutier

Aller jusqu’au bout de sa pesanteur
Dans le puits de la nuit
N’avoir jamais été un enfant
Ne plus sentir l’arrêt de l’île
Sous son pied
Se convaincre une bonne
De son ombre À l’opposé du soleil
Chercher la sincérité
De l’autre côté de la goutte d’eau
Là où l’on ne peut passer le doigt
Trouver une étoile
Sans distance
Au bout de l’index
Avoir envie de jouer avec le monde
De nouveau



mercredi 22 février 2006

Le quatre-vingt-seizième saut de crapaud

J’ai retrouvé deux poèmes de Paul Éluard qui s’insèrent bien à la suite de cette histoire de la famille Épelgiag.

Le premier s’intitule POUR VIVRE ICI :


Je fis un feu, l’azur m’ayant abandonné,
Un feu pour être son ami,
Un feu pour m’introduire dans la nuit d’hiver,
Un feu pour vivre mieux.

Je lui donnai ce que le jour m’avait donné :
Les forêts, les buissons, les champs de blé, les vignes,
Les nids et leurs oiseaux, les maisons et leurs clés,
Les insectes, les fleurs, les fourrures, les fêtes.

Je vécus au seul bruit des flammes crépitantes,
Au seul parfum de leur chaleur ;
J’étais comme un bateau coulant dans l’eau fermée,
Comme un mort je n’avais qu’un unique élément.


Et ce deuxième, SUITE :


Dormir la lune dans l’œil et le soleil dans l’autre
Un amour dans la bouche un bel oiseau dans les cheveux
Parée comme les champs les bois les routes et la mer
Belle et parée comme le tour du monde.

Fuis à travers le paysage
Parmi les branches de fumée et tous les fruits du vent
Jambes de pierre aux bas de sable
Prise à la taille à tous les muscles de rivière
Et le dernier souci sur un visage transformé.



Le dernier poème pour aujourd’hui est de Pierre Reverdy. Mort en 1960, il fut considéré comme l’un des précurseurs de la poésie nouvelle. Remarquons le drame qui se joue dans CHEMIN TOURNANT :



Il y a un terrible gris de poussière dans le temps
Un vent du sud avec de fortes ailes
Les échos sourds de l’eau dans le soir chavirant
Et dans la nuit mouillée qui jaillit au tournant
des voix rugueuses qui se plaignent
Un goût de cendre sur la langue
Un bruit d’orgue dans les sentiers
La navire du cœur qui tangue
Tous les désastres du métier

Quand les feux du désert s’éteignent un à un
Quand les yeux sont mouillés comme des brins d’herbe
Quand la rosée descend les pieds nus sur les feuilles
Le matin à peine levé
Il y a quelqu’un qui cherche
Une adresse perdue dans le chemin caché
Les astres dérouillés et les fleurs dégringolent
À travers les branches cassées
Et le ruisseau obscur essuie ses lèvres molles à peine
décollées
Quand le pas du marcheur sur le cadran qui compte
règle le mouvement et pousse l’horizon
Tous les cris sont passés tous les temps se rencontrent
Et moi je marche au ciel les yeux dans les rayons
Il y a du bruit pour rien et des noms dans ma tête
Des visages vivants
Tout ce qui s’est passé au monde
Et cette fête
Où j’ai perdu mon temps.

Grand-père aurait certainement aimé les faire lire à son ami Paq’sima. Simplement pour qu’il ne fut pas seul dans sa nuit initiatique. Simplement pour ne plus jamais être seul.

mardi 21 février 2006

Le quatre-vingt-quinzième saut de crapaud

Vous me faites parvenir à l’occasion des commentaires sur les sauts de crapaud. Parmi ceux reçus, un très beau poème de Gracia Cabot que je veux partager avec vous.

Je suis de cette mer qui va et vient sans cesse.
Celle qui prend son essor on ne sait où
pour revenir vers nous.
Je suis une fille de mer
d’une mère qui est aussi d’un ailleurs
que de son chez soi récemment choisi.
Celui-là même qu’elle aussi n’a fait que remiser pour mieux s’en souvenir et nous en parler.

Je suis fière et fière d’être mère et grand-mère.
Ce petit être à odeur inoubliable qui m’a tenu le doigt la toute première fois qu’il était là, tout contre moi.
Et dire qu’il compte déjà du bout du doigt !
Il me ramène aux vraies odeurs et aux vrais airs.

Merci Gracia pour ces mots que vous lancez au large, accrochant avec eux les générations fières de la Gaspésie. Vous savez, lors de mon trop bref séjour là-bas, j’ai rencontré des gens qui quittèrent la région suite à ce que j’appellerais « le génocide » délibérément orchestré par des fonctionnaires et des administrateurs lors de l’expropriation de 1970 des terres et des Gaspésiens afin de permettre l’érection du parc Forillon.

Ces actes barbares sont passés sans que personne, sauf bien sûr Lionel Bernier, ne s’en préoccupe. Il y a de ces gestes qui tuent, celui-ci en est un. On a déraciné des hommes et des femmes de leur terre gaspésienne, les obligeant à s’exiler tout près ou trop loin. Certains y reviennent aujourd’hui. Ils retrouvent les résistants de la première heure qui vécurent dans une impuissance qu’on se plaisait à davantage écraser, des instants d’humiliation qu’un jour, au nom de la plus élémentaire justice, il faudra bien réparer. Mais peut-on rafistoler des brisures que les cicatrices du temps n’ont pas encore ramanchées ?

Les coassements d’un crapaud, bien qu’ils fussent ceux d’un géant, lancés à partir d’un étang à l’entrée du parc Forillon, ne sont rien à comparer aux échos des cris accrochés à tous les arbres de la forêt de la côte gaspésienne qu’ont lancés ces propriétaires déchus. Dépossédés suite à un vol légitimé par une loi inique.

Il faut, comme ces Gaspésiens déboutés mais toujours debout, continuellement, ainsi que les marées, les grandes marées, dire et redire, assourdissant même par nos incessantes plaintes, que justice doit être rendue. Cela, à la face du pays, au nom des disparus, les éternels et les momentanés, hurler malgré l’indifférence qui a caractérisé les décideurs, que cette terre est gaspésienne et doit la redevenir entièrement.

On y revient, par petites grappes, comme des convalescents qui savent qu’ils ne guériront jamais. Le virus inoculé semble encore bien vorace. Latent.

Les Émile, Aldège, Léo, Clémence, Philip, Arthur… les Épelgiag aussi, tout comme les autres, ne sont que des personnages fictifs issus de l’imagination d’un grand-père se promenant sur la grave qui s’allonge de l’Anse-au-Griffon à Cap-des-Rosiers, et plus loin encore, mais ils savent être de la côte. De la Gaspésie. En eux s’est installé un si profond, un si intense enracinement que rien ne saurait, une autre fois, les y arracher. Ils ont la foi, pas de celle qui transporte les montagnes, de celle qui les incrustent là où elles sont.

La mer sera, qu’on le veuille ou non, la fille de cette éternité circulant dans le sang des hommes et des femmes qui croient encore et le disent à d’autres, que la vie y prend sa source jaillissant sur ceux qui poussent et que l’on attend.

Les histoires, les légendes, les contes et la poésie en sont les fiers porte-paroles.

Gracia, cette fierté que vous portez au bout de plume vous honore.



lundi 20 février 2006

Le quatre-vingt-quatorzième saut de crapaud

Voilà que la famille Épelgiag a quitté l’Anse-au-Griffon. La surprise ne fut pas si grande, chacun sachant que les racines des nomades s’implantent partout… Mademoiselle Ève, l’institutrice, comprit le chagrin de notre grand-père suite au départ de son ami Paq’sima. Ce que nous laissent les partants ne les remplace pas. Grand-père l’apprit à ce moment-là et conserva toute sa vie, parfois dans la main gauche puis dans la droite, le talisman que le jeune mik’maw lui avait donné.

Patrice de la Tour du Pin touche de très près l’expérience vécue par notre grand-père à l’époque de la famille Épelgiag dans un splendide poème que voici ; il s’intitule ENFANTS DE SEPTEMBRE.

Les bois étaient tout recouverts de brumes basses,
Déserts, gonflés de pluie et silencieux ;
Longtemps avait soufflé ce vent du nord où passent
Les Enfants Sauvages, fuyant vers d’autres cieux,
Par grands voiliers, le soir, et très haut dans l’espace

J’avais senti siffler leurs ailes dans la nuit,
Lorsqu’ils avaient baissé pour chercher les ravines
Où tout le jour, peut-être, ils resteront enfouis ;
Et cet appel inconsolé de sauvagine
Triste, sur les marais que les oiseaux ont fuis.

Après avoir surpris le dégel de ma chambre,
À l’aube, je gagnai la lisière des bois ;
Par une bonne lune de brouillard et d’ambre,
Je relevai la trace, incertaine parfois,
Sur le bord d’un layon, d’un enfant de septembre.

Les pas étaient légers et tendres, mais brouillés,
Ils se croisaient d’abord au milieu des ornières
Où dans l’ombre, tranquille, il avait essayé
De boire, pour reprendre ses jeux solitaires
Très tard, après le long crépuscule mouillé.

Et puis, ils se perdaient plus loin parmi les hêtres
Où son pied ne marquait qu’à peine le sol ;
Je me suis dit : il va s’en retourner peut-être
À l’aube, pour chercher ses compagnons de vol
En tremblant de la peur qu’ils aient pu disparaître.

Il va certainement venir dans ces parages
À la demi-clarté qui monte à l’orient,
Avec les grandes bandes d’oiseaux de passage,
Et les cerfs inquiets qui cherchent dans le vent
L’heure d’abandonner le calme des gagnages.

Le jour glacial s’était levé sur les marais ;
Je restais accroupi dans l’attente illusoire
Regardant défiler la faune qui entrait
Dans l’ombre, les chevreuils peureux qui venaient boire
Et les corbeaux criards aux cimes des forêts.

Et je me dis : je suis un enfant de Septembre,
Moi-même, par le cœur, la fièvre et l’esprit,
Et la brûlante volupté de tous mes membres,
Et le désir que j’ai de courir dans la nuit
Sauvage, ayant quitté l’étouffement des chambres.

Il va certainement me traiter comme un frère,
Peut-être me donner un nom parmi les siens ;
Mes yeux le combleraient d’amicales lumières
S’il ne prenait pas peur, en me voyant soudain
Les bras ouverts, courir vers lui dans la clairière.

Farouche, il s’enfuira comme un oiseau blessé,
Je le suivrai jusqu’à ce qu’il demande grâce,
Jusqu’à ce qu’il s’arrête en plein ciel, épuisé,
Traqué jusqu’à la mort, vaincu, les ailes basses,
Et les yeux résignés à mourir, abaissés.

Alors, je le prendrai dans mes bras, endormi,
Je le caresserai sur la pente des ailes,
Et je ramènerai son petit corps, parmi
Les roseaux, rêvant à des choses irréelles,
Réchauffé tout le temps par mon sourire ami…

Mais les bois étaient recouverts de brumes basses
Et le vent commençait à remonter au nord,
Abandonnant tous ceux dont les ailes sont lasses,
Tous ceux qui sont perdus et tous ceux qui sont morts,
Qui vont par d’autres voies en de mêmes espaces !

Et je me suis dit : Ce n’est pas dans ces pauvres landes
Que les Enfants de Septembre vont s’arrêter ;
Un seul qui se serait écarté de sa bande
Aurait-il, en un soir, compris l’atrocité
De ces marais déserts et privés de légende ?


Les nomades ne seraient-ils que des oiseaux de passage, des traces sillonnées dans le ciel d’automne ou celui du printemps ?


samedi 18 février 2006

Le quatre-vingt-treizième saut de crapaud

…la suite… …siawa’si…

Monsieur Épelgiag fut précieux lors des travaux de reconstruction du village de l’Anse-au-Griffon. Entreprise à la fin de février, elle dura tout l’hiver 1955 pour s’achever tard à l’automne de la même année. Un chantier surnommé «
le griffonnage » beaucoup à cause des plans dessinés sur du papier blanc, à l’œil et surtout parce que celui-ci passait à l’autre les premiers jets qu’il corrigeait selon ses talents les remettant par la suite à un troisième qui ajoutait ou retranchait ceci ou cela. Ce qui tarda le plus, on s’en doute bien, furent les grands travaux de la voirie dont l’aqueduc de même que les branchements électriques. Personne ne s’en formalisait, tous étant habitués à des lenteurs et à des ralentissements dans les lenteurs à répondre aux besoins de cette population. On ne se doutait pas encore que les autorités allaient être si proactives alors que le projet du parc Forillon naîtrait, charriant avec lui toutes les souffrances, toutes les humiliations de l’expropriation.

Émile n’eut aucune difficulté à faire accepter l’idée de prioriser la construction de son magasin général, ce qui faciliterait les approvisionnements évitant ainsi les voyagements entre le village et Rivière-au-Renard. D’aucun ne porta attention à la localisation des maisons : depuis cette époque, les chicanes de piquets de clôture n’existent plus dans ce petit village de la côte gaspésienne. Tous avaient dépassé ces tracasseries inutiles.

Le père mik’maw, on en parle encore quelques générations plus tard, possédait une énergie incroyable. Très tôt le matin à la besogne, il ne s’arrêtait que tard le soir. Sans parler. Il travaillait. Son acharnement stimulait l’enthousiasme. Ses coups portaient : aucune perte, sachant utiliser ce qui restait de bois, de clous pour mieux fignoler à gauche ou à droite. Dire à quel point c’était solide, c’est dire l’étendue de sa participation.

Son fils Paq’sima lui servait d’apprenti. Le jeune garçon ne souhaitait pas fréquenter la classe de mademoiselle Ève, les travaux manuels répondaient à son besoin d’apprentissage. N’eut été de la résistance de madame Aldège, les deux jumelles A’selik et Lestel seraient entrées plus tôt à l’école. La paroisse fit comprendre à la dame de Sainte-Anne la stérilité de sa résistance et son obstination inutile.

Le chantier allait bon train. Le froid de cette année-là, tout doucement recula après avoir piétiné quelques semaines. Puis vint le printemps. Les vents d’avril permirent de vérifier la solidité des travaux. Mai, dans une douceur que l’on se souhaitait, répondit aux attentes et permit même d’espérer qu’au milieu de l’été, certaines gens puissent entrer dans leur nouvelle demeure. Pour la grande majorité toutefois, cela se produisit autour du mois de novembre. Certains quittèrent leur lieu d’accueil qui, de provisoire au début, devint pour toute cette période un lieu d’attache. Des liens solides comme des cordages de bateau, noués et tressés à même la solidarité humaine, restèrent imprimer dans le cœur de ces gens. Combien de fois vit-on des enfants se tromper de maison et revenir là où ils s’installèrent au lendemain de l’incendie! Il n’est pas exagéré de croire que depuis ce malheur, la fraternité et l’accueil sont imprimés dans l’âme de ce village gaspésien. On se mêle encore aujourd’hui entre « chez-vous » et « chez-nous »; pour plusieurs ce ne sont que des mots différents signifiant une même réalité.

Ce fut grand-père, le premier, qui fut témoin du départ de la famille mik’maw. Fin novembre. Quelques jours après la fin de la chasse. L’habitation avait disparu. Aucune trace ne persistait du passage de la famille Épelgiag à l’orée de la forêt. Il y avait bien encore les pierres du bivouac. Un baril de chêne abandonné. Autrement, le vide.

Il ne savait pas quels mots, de sa langue ou de celle de Paq’sima, pouvaient mieux dire ce qu’il ressentait. Ça se situait quelque part entre le concret et l’abstrait. Là où c’est tellement difficile d’entrer.

Grand-père, immobile dans ce lieu, sa deuxième école, s’attardait en cueillant des lambeaux de temps qu’il transformerait en souvenirs déposés dans sa mémoire.

- Atiu (Adieu).

Il retourna au village.

Ta’n tujiw plamu getu’ siga’lat amujpas tmg toqjua’t sipug.
-Pour frayer un saumon doit d’abord remonter la rivière.-


Fin… Gaqa’lati…


mercredi 15 février 2006

Le quatre-vingt-douzième saut de crapaud

…la suite… …siawa’si… du 90ième

La nuit suivant le rite d’initiation du jeune mik’maw plongea notre grand-père dans d’interminables songes. Il lui semblait que Paq’sima l’invitait à l’accompagner dans la forêt. Les grands froids du mitan de février ajoutaient aux troubles du rêveur. Les murs de sa chambre, située à l’étage de la maison paternelle, craquaient comme si les clous voulaient s’en détacher. La fenêtre (un jour on reviendra sur l’importance qu’auront les fenêtres dans la vie de grand-père) en droite ligne vers la forêt, devenait un écran sur lequel se mouvaient des images au rythme du vent. Plusieurs fois au cours de cette nuit inachevable, le jeune garçon se leva, colla son nez à sa vitre, tentant d’apercevoir ou d’entendre son ami qu’il croyait l’appeler, l’invitant à le rejoindre.

Comment supporterait-il le froid? La peur le glacerait-il davantage? Réussirait-il à dormir un peu? Les coyotes flaireraient-ils sa présence? À quoi pouvait-il bien penser? Rêver? Y aurait-il d’autres épreuves à subir avant de revenir au wikuom? Son père irait-il le retrouver? Sa mère allait-elle lui porter à manger? Et les filles, devraient-elles aussi subir un tel rite? Serait-il le même au sortir de cette expérience?

Toutes ces questions hantaient grand-père. Il savait qu’à leur prochaine rencontre, il ne pourrait entièrement comprendre les explications de Paq’sima, la langue étant encore un obstacle du moins pour ce qui est des émotions et des sentiments.

Paq’sima était seul. Un quartier de lune illuminait faiblement l’immense forêt. L’habitation, le jeune mik’maw ne pouvait y revenir que le lendemain, comme elle lui paraissait loin! Il avait marché durant quelques heures. Peut-être tournait-il en rond? Marquant quelques arbres afin de retrouver sa route pour le retour. Le froid le glaçait. Il monta rapidement un igloo de neige au pied d’un chêne et s’y réfugia. Il lui semblait que les coyotes rôdaient. Avaient senti sa présence. Ses paupières résistaient aux appels du sommeil. Il savait ce que représentait cette nuit pour la famille Épelgiag. Son père, souvent de fois, lui avait raconté la sienne, celle de son père et des autres hommes mik’maw. Mais l’essentiel de ce qu’il retint, se résumait en peu de mots : « le passage entre le jour et la nuit pour le petit homme sera à l’image de sa vie ». Il comprit que cet isolement du groupe lui permettrait de mieux se connaître. On n’exigeait pas qu’il fasse acte de bravoure, seulement un acte de présence à lui-même.

Paq’sima eut une pensée pour son ami blanc qui avait assisté bien malgré lui à cette cérémonie. Cela ne faisait partie des mœurs gaspésiennes. Il n’allait pas exiger de lui autre chose que de respecter une des règles caractéristiques de son peuple. Il savait que plus tard, si un fils lui était donné, il perpétuerait la tradition. Cela le réconforta.

Grand-père vit le jour se lever. La journée allait être belle. Et froide, encore. Descendu pour le déjeuner, il demanda à sa mère :
- Les traditions, est-ce important?
Sa mère le regarda fixement sans trop saisir le but de sa question.
- Très important. C’est comme si un flambeau passait d’une main à une autre.

Il partit vers l’école, regardant continuellement vers la forêt. Y aurait-il pour lui, un jour, un moment initiatique, une épreuve à surmonter de laquelle surgirat un message à découvrir. Les plus percutants étant ceux que l’on décode soi-même à travers des mots, des paroles, des gestes ou des regards devenus porteurs d’un sens nouveau.

Paq’sima ne serait plus jamais le même. Grand-père s’en doutait. Et lui? Quand lui viendra ce temps du temps des changements?

…à suivre… …nmu’ltes…


SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

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