mardi 14 février 2006

Le quatre-vingt-onzième saut de crapaud


Petit spécial Saint-Valentin

Je vous offre, en ce 14 février, quelques définitions de l’amour tel que :

Vincent van Gogh… le voyait :
. Nous avons eu besoin l’un de l’autre, nous ne sommes plus quittés, nos vies se sont entremêlées, et c’est ainsi que l’amour est né.

Bernard Grasset… en disait :
. Aimer, c’est ne plus comparer.

Thomas Corneille… pour sa part :
. Quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a.

Françoise Dorin… plus pragmatique :
. Aimer, c’est partager avec un être ce qu’on a envie de partager avec aucun autre, c’est se dépouiller de ce qui est enfoui en soi : le bon et le mauvais; c’est donner son âme aussi totalement que son corps. Sinon, si c’est pour vivre en surface comme avec les autres et commenter les nouvelles du jour, je ne vois pas bien l’intérêt.

Albert Camus... y ajoute le temps :
. Aimer un être c’est accepter de vieillir avec lui.

Colette Portelance... amour et relation d’aide :
. L’amour, c’est la clé de la motivation, c’est ce qui donne envie de vivre, de créer, de se propulser et de propulser les autres.

Pierre Mertens… ce grand Belge :
. Peut-être ne passons-nous quelque temps sur terre que pour en apprendre un peu sur la mythologie de ceux que nous aimons. Et pour la partager avec eux. En dehors de cela, pas de salut : rêver avec quelqu’un ou mourir seul, telle est l’alternative.

Ned Field… parlant de Fanny Stevenson :
. Elle était la seule femme au monde pour laquelle je puisse imaginer qu’un homme fût prêt à mourir.

… et Robert Louis Stevenson, comme pour répondre :
. L’essence de l’amour, c’est la gentillesse. Ce pourrait être même sa meilleure définition. Une gentillesse passionnée… La gentillesse devenue frénétique, importune et violente.

Yann Queffélec… plus triste :
. Il ne faut jamais faire de mal aux gens que l’on aime. On le regrette après, quand ils s’en vont. On le regrette toute sa vie.

Shakespeare… bien sûr :
. Amour qui change quand changement rencontre n’est pas amour.

Et ce poème magnifique de Gilles Héneault, intitulé MIROIR TRANSPARENT

L’amour est plus simple qu’on le dit
Le jour est plus clair qu’on le croit
La vie est plus forte que la mer
La poésie coule dans la plaine
où s’abreuvent les peuples

L’absence est un glacier
L’hiver de l’amour nous fait un cœur très sec
Mais que viennent deux ou trois flèches de soleil
Un seul printemps debout sur la montagne de neige
Et refleurira la simplicité des mains sur les tempes
Des doigts entrelacés au-dessus des ruisseaux du cœur.


Et je terminerai ces mots puisés aux cahiers de lecture de notre grand-père par cette phrase de Réjean Ducharme, qui, je le crois, résume bien l’amour.

. Il croit qu’aimer est un verbe d’action : il ne sait pas que c’est un verbe d’état.

Bonne Saint-Valentin!

lundi 13 février 2006

Le quatre-vingt-dixième saut de crapaud

…la suite… …siawa’si…

Février ne cessait pas de draper la côte gaspésienne de neige. Le froid l’immobilisait. Le vent arrivait difficilement à la balayer vers la forêt ou vers la mer. D’énormes congères entassés les uns près des autres cachaient aux yeux encore inquiets de ses habitants, le triste spectacle des ruines de l’incendie. Les nuages, parfois, confondus à ces amoncellements blancs, s’y fondaient comme sur un tableau que la nature, sans autre inspiration, aurait laissé devant elle.

Grand-père reconnut au loin la silhouette de son ami Paq’sima. L’ombre du jeune mik’maw se profilait à côté de lui en cette fin d’après-midi qui depuis quelques jours rallongeait son temps de soleil.

- Me’ tegig gisgug, dit Paq’sima lorsque grand-père fut en mesure de l’entendre. - Cela signifie « C’est encore froid aujourd’hui. » -

Difficile d’expliquer comment une langue parfaitement inconnue, ressemblant à un bête alignement de sons, puisse devenir intelligible alors qu’elle se colle à la réalité. Paq’sima avait dit cela dans un soubresaut grelottant et d’un geste qui emplit une portion de son espace.

Grand-père lui répondit avec les mots de sa langue. L’autre saisit qu’il avait compris. Parler d’immersion serait un peu cruel étant donné les températures qui oscillaient sous le zéro (l’ancien zéro qui est encore plus froid que le nouveau), mais le fait de se retrouver sans autre support linguistique que les gestes, les mouvements de la physionomie et la situation ambiante, favorise cette indispensable connexion entre le réel et la façon de le nommer.

Ils arrivèrent au wikuom. Rien ne changeait à chacune de ses visites. Même organisation, même atmosphère. Sauf que ce jour-là, grand-père se souvient que c’était un vendredi (kweltamultimk), il fut témoin d’une tradition propre à la grande famille Épelgiag à laquelle il assista, spectateur abasourdi et grava dans son cœur et son corps des traces qu’encore aujourd’hui, en plein février d’hivers de moins en moins froids, il se rappelle.

C’était l’anniversaire de son jeune ami. Il aurait neuf (pesqunatek) ans. Son père et sa mère, autour d’un bivouac qui lançait très haut dans les airs une fumée encore plus blanche que la neige, fumaient à une même pipe. L’odeur qui s’en dégageait, n’était pas celle à laquelle grand-père s’était habitué. On eut dit un mélange de tabac et de racines. Âcre et doux à la fois.

Les jumelles et le bébé étaient sous la grande tente. On ne les entendait pas mais leur présence était perceptible.

Une fois arrivés, les deux amis furent séparés l’un de l’autre. À grand-père, on assigna une place derrière un baril de chêne contenant de la viande de gibier. Il demeura debout tout au long du rite qui fut dirigé, un moment par monsieur Épelgiag, puis par la mère de Paq’sima. Celui-ci sortit de la tente quelques minutes plus tard, accompagné par ses sœurs, A’selik portant Sulian dans ses bras.

Monsieur Épelgigiag, appelant l’aîné de ses fils, d'une voix que le tabac enrouait, avait déclaré :
- Ta’n te’sit sqapantiej amujpa gegina’mut.
(Tout débutant doit être enseigné.)

Paq’sima sortit alors de la tente, encadré par les autres membres de la famille. Il était complètement nu. Sur sa tête, trois plumes d’aigle; à sa main droite, quelques branches d’épinette; et ce regard fier, droit vers les yeux de son père, puis dans ceux de sa mère, une infinie tendresse.

Il ne bronchait pas. Feignait-il ne pas tenir compte de cette vive froidure qui fit apparaître sur ses épaules quelques flocons de neige? Quelques pas en direction du feu. À la demande de sa mère, il le franchit d’un bond rapide pour se retrouver devant eux. Madame Épelgiag, recevant de son fils les branches d’épinette dit :
- Ji’nmu’qamigsit.
(Fais un homme de toi.)

C’est alors que Paq’sima, retirant les trois plumes d’aigle de sa chevelure qui luisait plus noire que noire, jeta un regard assuré sur tout le groupe, sourit à grand-père et se dirigea d’un pas lent vers la forêt. Il ne reviendrait que le lendemain matin.

Était-ce le rite d’initiation qui troubla grand-père ou encore, d’être pour la première fois de sa vie en présence de la nudité, autant physique que celle de l’âme?

La route le ramenant chez lui fut bien longue.

…à suivre… …nmu’ltes…

samedi 11 février 2006

Le quatre-vingt-neuvième saut de crapaud

…la suite… …siawa’si…

Madame Épelgiag qui portait le doux prénom de Pilsit (Brigitte dans notre langue) était une femme d’une très grande beauté. Beauté qu’elle avait d’ailleurs partagée avec ses deux filles, les jumelles (tqope,jl) qui ne se ressemblaient pas du tout bien qu’elles eurent reçu de leur mère, les yeux d’une couleur oscillant entre le marine et le noir pour A’selik (Angéline) alors que Lestel (Estelle) avait hérité de cette grâce qu’elle imprégnait à chacun de ses mouvements, à croire qu’elle avait des ailes. Un ange. Des ailes.

Grand-père, avant de retourner chez la famille mi’kmaw, ne possédait des deux sœurs de Paq’sima qu’un vague souvenir. Elles étaient demeurées auprès de mademoiselle Gaudreau, celle-ci ayant réuni les enfants dans la sacristie de l’église, la nuit du grand feu alors que lui, comme un homme, suivait les hommes. Collées l’une à l’autre, elles cherchaient constamment du regard la présence rassurante de leur mère. Les enfants du village n’eurent guère l’occasion de laisser aller leurs commentaires, appris des adultes, l’institutrice s’étant organisée de telle manière qu’elles fassent partie du groupe mais légèrement en retrait.

Le plus souvent, lorsque grand-père se pointait à l’orée de la forêt (kisoqe’k), elles besognaient auprès de leur mère. A’selik, le bel ange, prenant soin du plus jeune des enfants, son jeune frère (gwi’s) Sulian (William), alors que Lestel, continuellement en mouvement, de gauche à droite, plaçait, déplaçait ou replaçait tout ce qui lui tombait sous la main. Aucun moment pour l’inactivité, leurs mains et leur tête continuellement mobiles.

Grand-père remarqua, et cela se produisait presque mécaniquement, qu’à chacune de ses visites tous les membres de la famille Épelgiag occupaient l’espace où le soleil se faisait le plus présent. Ils levaient la tête pour le regarder comme si ce geste projetait une prière. Également, que les parents s’adressaient à leurs enfants d’une manière si attendrissante, un sourire bien installé dans leur figure. Ils vivaient à un rythme différent de celui auquel il était habitué au village, ou même à l’école. On prenait le temps de respirer le soleil, de laisser le vent entrer en soi. Parfois, à tour de rôle, chacun s’arrêtait, se laissant envahir complètement par les odeurs des épinettes ou de la neige. Un moment d’intériorité tellement puissant qu’autour la présence d’autres êtres humains s’éclipsait.

Les enfants mi’kmaw se posaient-ils les mêmes questions que lui? Étaient-ils dans ce continuel état de recherche qui frappait à la porte de sa conscience? Ou, dans ces brefs instants, les réponses venaient-elles d’elles-mêmes, surgissant du plus profond de leur âme? Connaissaient-ils d’instinct, ce que lui-même devait mettre en mots pour en saisir la portée?

Il ne le savait pas encore, mais en leur présence et parfois dans des silences qui se prolongeaient, ne rendant jamais personne mal à l’aise, il cherchait le premier pas, celui qui indique vers où se rendre.

Grand-père devint conscient de l’importance d’entrer dans toute la magie de cette langue aux sons rieurs, afin de saisir la portée de leur science. Quelques mots à peine lui étaient familiers, mais le silence n’en a pas besoin. Et c’est souvent là que se cachent les enseignements les plus profonds.

Que les gens du village ne leur aient jamais fourni l’occasion de se dire par leurs propres paroles, il en ressentit tout l’affront, celui infligé à ceux que l’on n’écoute pas! Il y a ceux que l’on n’écoute pas et, pire encore, ceux que l’on oblige à se taire. La famille Épelgiag était tenue dans le silence, sans jamais on ne devine qu’ils y étaient bien, chez eux, dans ces grands silences qui parlent au dedans de soi.

Ce fut l’un des premiers enseignements que les Mi’maw, sans jamais l’avoir organisé ni structuré, seulement par ce qu’ils furent, authentiquement, lui apportèrent. Humer le soleil. Se laisser pénétrer par la nature jusqu’en ce lieu, intime, rarement visité, où les ténèbres n’ont plus de place.

Les deux jumelles gambadaient devant grand-père, lui adressant au passage, le sourire du marcheur en route depuis un bon moment…

…à suivre… …nmu’ltes…

mardi 7 février 2006

Le quatre-vingt-huitième saut de crapaud

…la suite… …siawa’si…

Le soleil se lève à l’est. Il se couche à l’ouest. Cela depuis la nuit des temps. La pluie sur les arbres, selon les caprices du vent, mouille droit ou de côté. La suite des saisons emprunte les mêmes chemins. La mer, donneuse de marées, porteuse de poissons, s’étend encore plus loin que les yeux, au fond de l’horizon qui se courbe, là-bas, dessinant la rondeur de la terre. Le ciel, le firmament, l’empyrée parlent de la même réalité, celle habitée par les astres, celle que l’homme cherche à percer de ses regards tendus vers l’infini. Les montagnes, ces immobiles bossus plantés au milieu de notre propre espace, seront encore là demain, à l’aube, puis à l’aurore, puis après. Et encore demain.

Les hommes naissent, vivent et meurent. Il n’y a que la vie qui ne suit pas cette trajectoire. Elle était, est et sera. Il n’y a que la manière individuelle de chacun qui change, sur fond identique. Qui avait-il avant? Qui a-t-il maintenant? Qui aura-t-il après?

Grand-père naquit à une époque qui connut, coup sur coup, deux guerres. Deux grandes guerres. Sans les avoir vécues, on les lui raconta par les lettres adressées depuis ces pays du bout de la terre. Là où, sans doute, un autre grand-père naissait, vivait et allait mourir. Là où, certainement, la nature, dans des fringues toutes autres, comme ici suivait le même rythme. La terre tourne portant sur elle des êtres de chair et d’âme, plantés par un hasard incompréhensible en des endroits précis, en des vingt-quatre heures inversées.

Il semblait à ce jeune garçon que partout, une semblable pièce dramatique se jouait, sur décor différent, sous des éclairages orchestrés par la fuite du temps, mécaniquement réglé par l’implacable rigueur du jour et de la nuit. Comment dire s’il est trois heures de la nuit ou trois heures du matin? On ne dit pas qu’il est trois heures du jour! L’imbroglio, c’est la nuit. Celle qui stagne avant de se blanchir au matin.

Les véritables questions, les plus difficiles à formuler devant ce cadre qu’installe devant nous la nature, grand-père s’en approcha de si près, qu’elles se mirent à le hanter, de si près que pour seules réponses, ce qu’on lui en dit, devinrent ses références, puis des incertitudes à cause de leur aspect simplet.
« Arrête de creuser, tu vas te retrouver en Chine! »
« C’est comme ça depuis toujours, ça ne va changer aujourd’hui!»
« Demande-ça à ton père! »
« Ça te donne quoi de savoir tout ça? »
« Penses-tu que j’ai des réponses à tout? »
« Il y a des affaires qu’on n’a pas besoin de savoir comment ça marche! »
« Tu vas devenir bossu à trop penser! »
« Tout ça, c’est le bon Dieu! »
« Ce que tu vois, c’est ce qui existe. Ce que tu ne vois pas, c’est aussi ce qui existe. »
« Il y a des mystères dans la vie, qu’on n’est bien mieux de ne pas comprendre! »
« Arrête de perdre ton temps avec des choses inutiles! »

Il pourrait en ajouter jusqu’à nauseam. Mais, de s’apercevoir qu’on ne pouvait satisfaire son besoin de saisir le fonctionnement de cette horloge implacablement précise, n’alimenta que plus cette soif de comprendre. Il ne voulait pas, du moins pas encore, saisir l’humeur des gens, la tristesse ou la joie, le bonheur ou la souffrance, la perfidie ou la loyauté, tous ces sentiments que rapidement il put décoder par leurs comportements, il souhaitait décoder le métronome régissant les allers-retours de la nature.

L’évidence ne suffisait pas. Ne suffisait plus. Grand-père souhaitait aller plus en profondeur, si possible jusqu’au moteur même de cette machine qui roulait devant lui sur une route éternellement longue. Qui pouvait rassasier son appétit chaque jour plus vorace? Il exigeait du concret. On passe à l’abstrait qu’une fois avoir bien assimilé le palpable, autrement on risque de se perdre ou d’affabuler.

Si la nature, dans sa gigantesque complexité, cache un secret, qui en possède la clé? Qui pourrait lui écarquiller les yeux? Qui saurait trouver les mots justes? Même si ces mots risquaient de lui être nouveaux, incompréhensibles même, il exigeait des réponses satisfaisant une soif ne pouvant plus demeurée stérile.

C’est en chemin vers l’installation des Épelgiag que notre grand-père, ainsi qu’un jongleur échappant continuellement ses bâtons enflammés, tentait de mettre de l’ordre dans ses pensées. Y avait-il une première question, celle qui ferait naître toutes les autres? Quelle était-elle?


…à suivre… …nmu’ltes…

lundi 6 février 2006

Le quatre-vingt-septième saut de crapaud

…la suite… …siawa’si…

Les mesures administratives tardaient à venir. Le maire Léo rentrait de Gaspé plus souvent qu’autrement les bras chargés de promesses, d’annonces de la création d’un nouveau sous-comité devant étudier les demandes d’aide de la municipalité de l’Anse-au-Griffon, soumettant leurs conclusions à une régie chargée de prioriser les demandes, et qui ne siègerait qu’à la fin du printemps.

Monseigneur Granger, évêque de Gaspé à cette époque, avait fait savoir au chanoine Boudreau, curé de la paroisse, qu’il s’arrêterait chez lui lors de sa prochaine visite épiscopale… en juin de la même année. La Fête-Dieu était l’occasion qu’il privilégiait pour sa grande tournée de la côte gaspésienne. Il n’avait toutefois pas manqué de souligner dans sa lettre de condoléances et de sympathies aux paroissiens, lettre adressée au curé, que ses prières personnelles leur étaient consacrées. Dans un post-scriptum incisif, il rappelait au curé que les Mi’kmaw n’étaient pas baptisés et que le salut de leurs âmes le préoccupait beaucoup. Envisageait-il une stratégie particulière afin de remédier à la situation surtout si ces gens manifestaient l’intention de s’installer un peu plus longtemps dans les limites de sa paroisse? Il insistait sur le fait que l’Église ne permet pas encore aux autochtones d’entrer dans les lieux du culte (en fait cela se fera autour de 1970) et l'interdiction de donner à leurs nouveau-nés, des prénoms chrétiens.

On allait devoir se réorganiser avec les moyens du bord. Il y eut bien une rencontre avec les maires des villages avoisinants, Cap-des-Rosiers, Rivière-au-Renard et Cap-aux-Os, afin de coordonner les efforts mais rapidement, les principaux porte-paroles qu’étaient Émile, Aldège, le maire Léo et le curé Boudreau, sentirent chez eux beaucoup plus de la pitié qu’une volonté arrêtée d’entraide. Le mot « charnier » fut même utilisé par un connétable bien en vue de la région. Cela offusqua la population et, d’une certaine manière, la stimula.

- Nous allons retrousser nos manches, dit Émile au cours d’une de ces réunions auxquelles il tenait farouchement afin de souder encore plus leur courage et leur détermination.

Alors que les adultes bougeaient terre et mer pour maintenir ce souffle de vie qui risquait de devenir moribond n’eut été cette volonté inébranlable de refaire ce qu’on leur avait arraché, notre grand-père partageait son temps entre l’école et la famille Épelgiag.

Le février de cette année, rappelons-nous que nous sommes au milieu des années 1950, fut historiquement parmi les plus froids du siècle. D’aussi loin que la mémoire pouvait retourner, les personnes dorées étaient là pour en témoigner, le vent, la neige et le froid n’épargnèrent aucune journée. Le bedeau Arthur dut même faire un appel à tous afin qu’on regarnisse la remise paroissiale où le bois de l’automne était placé. Bientôt, si le temps continuait à frôler les dessous de zéro (on parle ici en Fahrenheit, car Celcius ne s’était pas encore annoncé) on allait devoir cesser de chauffer l’église. Comme il aurait été sage d’emmagasiner la chaleur lors des grands jours d’incendie, mais aucun ingénieur ne fut habile à le faire…

Grand-père avait beaucoup de difficulté à concevoir que les enfants et les parents Épelgiag puissent survivre dans ce wikoum aux couleurs vives. Mais le père avait su l’orienter de façon telle qu’il accumulait le maximum d’énergie des rayons du soleil. À l’intérieur, l’ingéniosité du Mi’kmaw faisait que l’on pouvait s'y déplacer à l’aise et y demeurer au chaud. Tout autour, de petits abris servaient de garde-manger. Mais pourquoi ne pas envisager de construire une maison calquant le modèle gaspésien? Grand-père comprit rapidement que pour eux, le respect des traditions était primordial et que pour rien au monde, ils n’auraient modifié cette façon de vivre qui était leur manière d’être.

Monsieur Épelgiag n’assistait pas aux réunions de la reconstruction. Il savait, depuis le pacte passé avec Émile, que si ses services étaient requis, on saurait où le trouver. Il disait :
- Ta’n tujiw mimajuinu’g teplumtulti’tij aq mesaqan wi’gas’g wi’gatignigtug aq ugwisunmuai ewi’gmi’tij na tujiw newgtejit ma gisi sa’se’wa’tug.

Cela signifie : Lorsque deux personnes s’entendent sur un sujet et signe un pacte, personne ne peut le briser ou ajouter quoi que ce soit à ce pacte.

Ce jour-là, un des plus froids de février, grand-père assista bien malgré lui à une coutume mi’kmaw qui allait ouvrir ses yeux, plus grand encore que jamais auparavant, en implémentant en lui une nouvelle dimension de l’âme humaine.

…à suivre… …nmu’ltes…

dimanche 5 février 2006

Le quatre-vingt-sixième saut de crapaud

…la suite… …siawa’si… du 84ième…

L’institutrice Gaudreau reçut les enfants du village, ce lundi matin de fin janvier, de manière singulière. Elle savait que l’événement vécu par tous, risquait d’avoir troublé leur imagination ou, du moins, les avoir perturbés à des niveaux différents. Reprendre la classe là où ils l’avaient laissée lui paraissait invraisemblable. Puisque toujours elle utilisait les occasions que la vie lui offrait afin de bonifier sa manière d’enseigner, Ève avait décidé que le retour à l’école serait une circonstance idéale lui permettant de fixer dans l’âme et le cœur des enfants, les grandes leçons tirées de ces heures sombres et à la fois illuminées, que l’incendie avait laissées en eux pendant près de deux jours.

Aucun conte, aucune histoire ne pouvaient remplacer à ses yeux la fulgurante authenticité de ces vingt-quatre heures ininterrompues qu’au fond de soi, chacun et chacune endurèrent. Elle connaissait les dégâts que peut produire la peur à l’intérieur d’un enfant. Elle savait à quel point les ravages des émotions retenues dévastent les êtres, beaucoup plus qu’un incendie. Elle craignait chez certains un cantonnement dans le silence qui refluerait la parole, cette porte qui mène aux autres, vers des zones inconscientes; qu’ils y mettent un cadenas que la rouille du temps empêcherait par la suite d’ouvrir.

Son amour pour les enfants, l’infaillible guide qui l’accompagna toute sa vie, lui dicta la marche à suivre.

Elle voulut, d’abord, ne rien changer à l’apparence de la classe. Pour elle, que les enfants retrouvent intacts ce qu’ils avaient laissé avant de la quitter, tombait sur le sens. Ils allaient entrer, aussi timidement qu’en début d’année scolaire. Ils allaient trouver tout à la même place. Au même endroit. Inaltéré. Elle voulait qu’ils sachent ainsi que la vie continuait, plus forte que tout. Ils allaient s’asseoir. Le silence, elle n’aurait pas à l’exiger. Il serait tout à côté d’eux. Un silence silencieux. De la famille de ceux qui environnent les plus solennels moments de la vie. Ceux qu’on n’oublie jamais. Ils allaient, tout doucement, se glisser chacun à leur place. Vérifier si le crayon y est encore. Ressentir les lieux. Jeter un regard autour d’eux. La date écrite au tableau noir, de la si belle écriture en lettres attachées de leur institutrice, indiquerait la bonne journée. Certains toussoteraient. D’autres racleraient la surface de leur pupitre comme pour y détacher quelques vestiges de poussière ou de suie. Toujours en silence. Qu’elle ne briserait pas immédiatement.

Elle, droite comme un arbre effeuillé au beau milieu d’une plaine enneigée, vêtue de blanc, elle voulait être vêtue de blanc, les regarderait, l'un après l’autre, avec ce regard chargé de tendresse et de force. Comme à son habitude, doucement, de ce geste d’une délicatesse cotonneuse, elle passerait sa main dans ses cheveux, avec une profonde sensibilité au bout des doigts.

Quelques mots seulement. Sachant que le meilleur discours est toujours celui que l’on ne fait pas, elle se dirigerait vers ce drap blanc qu’elle aura tendu devant son bureau. Avec la délicatesse des anges, en détacherait les épingles à linge qui le soutient. Puis… Puis, la magie.

Elle aurait préparé et déposé sur son bureau, d’où toute trace de choses scolaires aurait été éliminée, des biscuits au gingembre ainsi que des tasses vides. Personne n’avait perçu l’odeur de cette épice, sauf, vous vous en doutiez bien, notre grand-père qui dès son entrée dans l’école sut qu’Ève Gaudreau, une autre fois, saurait l’émerveiller.

- J’aimerais que vous preniez le temps de sentir. C’est, de nos sens, celui qui ne ment jamais. L’odeur s’installe quelque part dans notre intelligence et, vous verrez, quand elle revient, c’est fou comme cela chatouille nos souvenirs.

Les enfants salivaient. Toutefois, les tasses vides laissaient pantois un groupe d’enfants qu’une certaine fragilité rendait encore nerveux.

- Jean, j’aimerais que tu ailles dans ma cuisine et rapportes avec toi ce que tu trouveras sur la table.

Il ne fallait pas beaucoup de mots de la part de son institutrice pour que notre grand-père s’exécute. Il revint presqu’aussitôt. Rentrant dans la classe, c’est embaumé par les effluves du chocolat, ceux qui se dégageaient d’un grand bol encore chaud et fumant que fièrement il portait dans ses mains.

Une fois la porcelaine devant elle, Ève dit :
- Chacun et chacune, vous allez venir en verser une tasse que vous remettrez à votre voisin ou votre voisine de bureau.

L’institutrice, toujours, ne donnait qu’une consigne à la fois. Celle-ci faite, quelle ne fut pas sa joie de voir les enfants, biscuit au gingembre et tasse de chocolat chaud devant eux, attendre que tous soient servis, Ève aussi, avant de savourer ce goûter qui fut pour eux, au-delà du délice, un moment d’une pure beauté!

Le gingembre et le chocolat réunis installèrent dans l’intelligence de notre grand-père, les premières odeurs, celles qui jamais ne s’évaporent.

…à suivre… …nmu’ltes…

samedi 4 février 2006

Le quatre-vingt-cinquième saut de crapaud

Léa


Aujourd’hui, c’est ton anniversaire: 2 ans. Papi-Jean tient à le souligner, toi ma belle enfant pour qui les papillons sont si importants. Toi pour qui le bleu, la couleur qui te va si bien, te fait plus belle encore… comme si cela pouvait être possible!



Tu sais Léa, ton prénom vient d’un mot latin signifiant « lion ». C’est le signe astrologique de ta mère. Je la vois beaucoup à travers tes yeux.

Ce jour de février où tu naquis, sévissait une formidable tempête de neige. Papi s’en souvient comme si c’était hier. Tu sais Léa, les papas et les mamans ne peuvent oublier la journée de naissance de chacun de leurs enfants. Ça s’inscrit en eux pour toujours. Parfois, comme pour ton frère Émile, c’est la canicule. Celle de juillet. Elle est rare mais combien fut-elle foudroyante? Pour Arthur, ton plus jeune frère, une journée toute calme, toute en douceur. Juillet aussi. Comme quoi, les jours et les enfants peuvent être si différents même s’ils côtoient les mêmes dates.

Nous t’attendions tous pour la fin de janvier: le 28 aurait été particulier car c’est le jour-anniversaire de ton arrière-grand-père Gérard que tu connaîtras seulement par les souvenirs qu’il nous reste de lui, que nous nous ramenons à l’esprit souvent, par pur bonheur.

Mais déjà, tu savais nous dire que toi seule allais décider. Et c’est le 4 que tu as choisi. Le même que ton grand-oncle Jacques. Un 4 comme celui de ta grand-maman Loïse et de ton arrière-grand-mère Aline.

Dans une tempête d’hiver comme il s’en fait presque plus.

Tante Mathilde m’avisa que tu étais en chemin. Alors parti de Saint-Jean-sur-Richelieu en route vers toi, j’ai dû affronter un blizzard incroyable.

Je me souviendrai toujours de mon arrivée à l’hôpital. Ta mère, assise sur son lit, belle et radieuse. De sa longue chevelure noire quelques cheveux blancs déjà, parsemés ici et là se faisaient visibles. Ton père, fier et heureux ou heureux et fier, les deux qualificatifs se lisaient en lettres d’amour dans son regard émerveillé. Tu étais dans les bras de Mathilde. Petite, fragile et noiraude.

Les enfants sont des poèmes que les parents composent. En toi, on avait déposé l’image des clartés pures de l’hiver… la douceur d’un vent violent… la fureur d’automne, celle qui transforme les couleurs en des lumières uniques… l’espoir de ce printemps qu’on attendait, éternel comme l’amour que ton odeur éparpillait.

Il y avait plus encore. Un bleu de firmament, visible dans ton regard si calme, si ouvert que déjà à l’entrée de ce sentier parfois broussailleux qu’est
la vie, ça irradiait autour de toi.

Tu sais Léa, ton papi aime bien les odeurs. Elles parlent vraies, ne prennent pas le temps de se cacher dans les mots. Ça s’imprègne chez quelqu’un et y demeure. C’est en lien direct avec le cœur et la tête. Ça fait son chemin avec une telle rapidité, un peu comme ce blizzard du 4 février 2004. Et voilà, une fois inscrite, l’odeur devient un infaillible repère.

Voilà pourquoi, quand papi t’a pris dans ses bras, la première chose qu’il a faite, fut de te sentir. Te respirer. Maintenant, tu es en lui…

Bon anniversaire mon beau papillon bleu à odeur de chocolat!

Papi Jean qui t’aime.



jeudi 2 février 2006

Le quatre-vingt-quatrième saut de crapaud

…la suite… …siawa’si…

Lorsqu’on a dix ans, le monde est grand. Plus grand que soi. Rapidement, trop peut-être, on cherche à vouloir l’affronter, le changer. Mais, à dix ans, on ne fait qu’y entrer. Du moins, vouloir y entrer.

Grand-père, du haut de ses dix ans, le découvrit à ce moment-là. Il retiendra toute sa vie les paroles de l’institutrice Gaudreau qui lui dit, lors de l’incendie, qu’il avait changé, qu’il devenait un homme. Il y a de ces paroles installées en nous, confortables, parfois dérangeantes, qui orientent les yeux vers un regard différent du monde, sur le monde.

Lorsque Paqsi’ma lui disait : « najiwsgeieg », grand-père comprenait qu’ils allaient tous les deux à la pêche. En toute saison. N’existait pas chez ce jeune mi’kmaw de temps précis pour ceci ou pour cela. Il n’y avait chez lui que des choses à faire quand le goût venait. Sa structure du temps et de l’espace était au service de ce qu’il voulait faire et non une obligation d’agir parce que c’était le temps ou parce que c’était le lieu. Il était d’une totale liberté. De la liberté qui nous développe.

Combien de fois grand-père s’engouffra sur la route qui frôlait l’orée de la forêt, le menant chez les Épelgiag? Il ne saurait le dire, mais ce dont il se rappelle avec beaucoup d’émotion, c’est qu’il en revenait émerveillé, plus proche de la nature, en contact avec ce qu’il souhaitait continuer de devenir : un homme libre.

Les classes reprirent quelques jours après l’incendie. L’école, un peu en retrait de l’Anse-à-Griffon, aux portes de Cap-des-Rosiers, ne fut aucunement dérangée par l’attaque furieuse des flammes. Ève Gaudreau y était retournée le surlendemain de ce milieu de janvier, après avoir assisté à la réunion du village. C’est là qu’elle osa, pour une deuxième fois, l’idée de scolariser les jumelles et l’aîné mi’kmaw. Non qu’elle fut déçue du silence que sa proposition reçut, mais admira une autre fois la sagesse d’Émile lorsqu’il dit :

- Voilà une généreuse suggestion mademoiselle Gaudreau, mais ne croyez-vous pas que ça serait à leurs parents d’y répondre?

Émile avait bien senti l’hésitation de l’assemblée. Il ne voulait surtout pas décourager l’institutrice ni provoquer la population qui, selon lui, n’était pas encore prête à cela et souhaitait maintenir ce début de cohésion parmi les villageois.

Ève retourna donc à l’école. Elle avait annoncé, toujours à cette même rencontre, qu’elle envisageait rouvrir la classe le plus rapidement possible. On s’entendit sur le lundi suivant.

Tout le monde aimait cette institutrice, sans doute pas autant que notre grand-père qui se languissait de revenir à ses responsabilités scolaires et surtout à celle qui lui permettait de rallonger un peu, une fois les classes terminées, ses heures de présence. Mais l’arrivée de son ami Paqsi’ma risquait de modifier, et beaucoup, son emploi du temps. Leurs promenades sur la grave, leurs courses dans la forêt chaussés des raquettes que le jeune mi’kmaw proposa de lui enseigner à fabriquer, la pêche sous la glace, à l’endroit exact où se trouverait le poisson, le projet de monter un wikuom sous les épinettes, leur façon de construire alors qu’on s’apprêtait à reconstruire, leurs feux, ces bivouacs qui lanceraient vers le ciel des étoiles de feu, tout cela allait rendre grand-père fort occupé. Il ne voulait pas laisser l’école, encore moins cesser ces activités qui lui procureraient tellement de joie.

Ève Gaudreau le remarqua. Le comprit si bien, que le premier vendredi après le retour en classe, elle lui dit :

- Tu sais, Jean, je vois très bien que de nouvelles choses s’offrent à toi. Ton ami mi’kmaw deviendra très important. Ce qu’il t’apportera, il faut absolument l'accepter car cela t’enrichira. La classe, c’est bien mais il n’y a pas que cela. La vie y est un peu abstraite, elle te parle à-travers ses livres alors qu’avec lui, ce sera la vie concrète qui t’abordera. Ne te sens pas obligé de choisir. Organise ton temps afin de pouvoir profiter des deux.

Jean regardait la belle institutrice. Son admiration pour elle en fut décuplée. Il sut, par ses paroles, qu'une seule chose ne peut jamais combler entièrement la soif d’apprendre. Il y a mille sensations sillonnant ce qui nous entoure et elle l’invitait à en explorer le maximum.

C’est à ce moment-là que notre grand-père, à la fin de sa journée d’école, prit l'habitude du chemin vers la famille Épelgiag. C’est à ce moment-là aussi, que grand-père sut qu’un cœur d’homme peut être immense, apte à recevoir, au-delà des mille sensations, au-delà de tout, la capacité de s’émerveiller.

…à suivre… …nmu’ltes…

mercredi 1 février 2006

Le quatre-vingt-troisième saut de crapaud

…la suite… …siawa’si…

Le goût et l’appel pour les promenades sur la grave s'enracinèrent chez notre grand-père, à cette époque : celle de son ami mi’kmaw Paqsi’ma, qui ne dura que trop peu longtemps malgré le fait qu’elle s’étendit sur quelques saisons. Le temps de voir tant de choses d’un autre œil, à-travers, non plus par l’œil. Une vague ne devint plus identique à une autre. Les nuages ne répondent plus qu’à un seul nom. Le vent, l’entendre d’une manière différente. Ne plus s’abriter lorsque tombe la pluie. Écouter les nuances dans le chant du coyote, et les trouver belles. Craindre et respecter l’ours. S’amuser à imiter les saumons. Suivre dans l’air les traces des oiseaux. Tout prit un nom. Nommer, telle est sûrement la grande leçon de cette époque.

La langue peut créer d’artificielles distances entre les humains. Le problème est parfois que celui-ci veuille l’imposer à l’autre; l’autre s’y pliant tel un esclave. Mais lorsque des êtres nomment les mêmes choses de façons différentes et que la même réalité soit circonscrite; qu’en plus, d’un premier vers un deuxième, on en arrive à se répéter dans les mots de l’autre, s’installe alors une incroyable magie donnant aux éléments une dimension irréductible.

Lorsque Sa’n (Jean en mi’kmaw, le prénom de notre grand-père) se reconnaissait quand Simon (Paqsi’ma en mi’kmawi’simk) s’adressait à lui, ils regardaient devant eux, alors l’enchantement des langues entremêlées donnait au réel une nouvelle dimension. Ils se comprirent, toujours, car ils s'entendaient nommer les choses, d’abord, les sentiments par la suite et finalement, surent que la vie les surpasse.

Nous entrions en février (apiknajit, le mois de la neige aveuglante). Monsieur Épelgiiag décida de retourner vers son installation, leur wikoum miraculeusement épargné. Lorsqu’il quitta le village, il offrit à Émile ses bras et son cœur pour aider à la reconstruction. Cette aide ne serait pas de trop. Lors de la première réunion que dirigea fort maladroitement le maire Léo, il fut décidé non pas de former un comité, mais une équipe d’action. On muta le maire à des tâches administratives, le mandatant pour qu’il s’occupe des représentations nécessaires auprès des autorités politiques afin qu’une aide adéquate leur soit octroyée. Le chantier allait devoir se mettre en branle immédiatement. La coutume qui voulait qu’on ne construise rien en hiver, allait devoir se ranger sur le côté. L’urgence de la tâche s’imposait.

Entre-temps, chacun et chacune avaient réussi à se trouver un asile. On se serrait les coudes, on s’entassait dans les quelques dernières maisons qui sentaient encore la fumée. Raconter ces magnifiques échanges qu’imposa la situation, l’entraide transformée en des occasions de mieux se connaître, de tout partager, enfin le peu que cela pouvait dire pour chacun mais immense pour la collectivité, c’est un peu raconter ce que devinrent ces villageois et leurs descendants. On ne peut pas vivre dans l’intimité des uns et des autres, sans y imprimer un peu de soi, mais aussi abandonner quelques petits tics personnels, quelques façons de faire. Il n’y a qu’à penser aux soirées qui devinrent des nuitées au cours desquelles les conversations alors que d’autres jouaient aux cartes, permirent de modifier du tout au tout les perceptions que jadis on entretenait sur celui-ci ou celle-là. La parole, cette fée du langage, était à l’honneur. On inventa même un nouveau mot : la parlotte. Il est dans le dictionnaire, allez voir.

Madame Aldège, la responsable des dames de Sainte-Anne, n’était pas une femme de tous les défauts. Elle, il faut lui donner cela, était une cuisinière hors pair. Son grave problème avait toujours été dans les proportions. Continuellement, elle accumulait des « restes » parce que sa cuisine, en plus de se faire à l’œil, aurait pu nourrir une armée. Durant ce temps-là, aucun reste. Tout y passait et elle était heureuse. Certains l’ont vu sourire, ce qui n’était pas sa première caractéristique.

Lorsqu’elle apprit la signification des paroles de madame Épelgiag, celles qui furent prononcées dans l’église alors qu’elle finissait de nourrir son bébé (le petit Su’lia’n, William en français), d’aucune manière sa haine pour la famille wi’kmaw ne se dissipa. Madame Aldège ne pouvait tout simplement pas envisager de métisser ses habitudes avec eux. Ni celles de la paroisse.

Comme elle fut heureuse de les voir partir par la même route qu’ils prirent pour venir : celle à l’orée du bois. Consciente toutefois de l’apport du père Épelgiag, envisager, un tant soit peu, de partager le même air qu’eux, représentait un impossible effort pour elle.

Ils étaient plusieurs, dont Ève Gaudreau, à déplorer que le village n’ait pu les retenir. Mais, fièrement, aussi droit que la flèche tracée dans la neige à leur arrivéeet les menant à l’Anse-au-Griffon, la famille mi’kmaw partit.

Dans l’âme de grand-père, ces dos tournés ne pouvaient qu’être le début de quelque chose.

…à suivre… …nmu’ltes…

mardi 31 janvier 2006

Le quatre-vingt-deuxième saut de crapaud

Na tujiw nemi’g gitpu gnegg musigisg’tug alaqsing aq gesigawtoqsit. Teluet « Majulgwali ni’n ».
Ce qui signifie lorsque traduit de la langue Mi’kmaw : J’ai vu et entendu un aigle qui volait haut dans les airs dire d’une voix forte « Suis-moi ».

Et notre grand-père suivit Paqsi’ma, l’aîné de la famille Épelgiag. Cela lui ouvrit l’esprit, l’âme et le cœur comme jamais auparavant, comme jamais il n’aurait pu l’imaginer. Encore aujourd’hui, lorsqu’il lui arrive d’en parler, les souvenirs se bousculent avec une telle vigueur, celle que son ami mi’kmaw lui aura insufflée.

La musicalité de sa langue résonne encore à ses oreilles. Toute la sagesse également, celle dont il a su se draper au contact de ces gens. Est-il nécessaire de rappeler qu’ils s’installèrent en bordure de la forêt tout près de l’entrée de l’Anse-au-Griffon? Au début des années 1950. Quelques mois avant le terrible incendie qui détruisit une partie du village, permettant à ses habitants de découvrir l’étendue de leurs préjugés, la force de la solidarité humaine qu’une toute petite flamme, celle d’un fanal allumé à l’entrée d’une église paroissiale, tous les jours ravivait.

Plusieurs semaines avant la catastrophe, alors que les Épelgiag vivaient encore dans leur wikoum (wigwam) de fortune, ayant dû précipitamment quitter Pasbébiac pour des raisons obscures – grand-père ne sut jamais lesquelles et jamais, non plus, il ne tint à les connaître, ayant rapidement compris que l’instant présent est beaucoup important que le passé ou l’avenir- les côtoyer, leur adresser la parole, même signifier leur présence, tout cela était tabou.

Il y avait bien eu, on ne s’en rappelle que trop, l’intervention de l’institutrice Gaudreau qui voulait absolument que les enfants mi’kmaw puissent venir à l’école. On lui fit comprendre que la classe était pour les familles gaspésiennes. À l’époque, on n’utilisait pas l’expression « de souche » mais l’intention était la même. La même exclusion.

L’incendie changea beaucoup les mentalités ambiantes, si je puis dire. Toutefois, des poches de résistance maintenaient certains propos haineux envers les Épelgiag, malgré le fait que le stratagème, le piège comme l’avait surnommé monsieur Koli (ce qui signifie Albert, en français) permit d'éviter pire encore.

Émile, le marchand général, au surlendemain de la catastrophe, tint absolument à « marcher le village » afin de mesurer le plus exactement possible l’étendue de la tâche de reconstruction. On se remémore avec beaucoup de précision cette image devenue une icône dans la région : le marchand général, tête haute, le maire Léo, tête basse, Aldège, la tête pivotant de gauche à droite et celle de monsieur Épelgiag, l’homme au regard d’aigle, qui, au début, fermait la marche, avant de se coller à Émile pour dire dans toute la magnifique sonorité de sa langue :
Lpa mo geituoq ta’n tliatew sapo’nug. Gtmimajuaqanminal pa wijei aq u’n ta’n neia’s’g aq tel’gne’g gesga’s’geg.

Ses mots signifiaient :
Vous ne savez pas ce que sera votre vie demain. Vous êtes comme une bouffée de fumée qui apparaît pour un moment et ensuite disparaît.

Le village, ce palimpseste encore noirci par des colonnes de suie, allait devenir un formidable chantier. Les quatre hommes, côte à côte maintenant, à égale distance les uns des autres, comme autant d’architectes ouvrageant sur un projet commun, se prirent la main, un peu comme la chaîne humaine que le Mi’kmaw avait créée afin de bloquer le vent, et portèrent à leurs pieds, à cette terre essentiellement présente, un regard qui allait les nouer.

- Monsieur Épelgiag, en proposant la chaîne humaine, vous utilisiez le « vous », laissez-moi dire aujourd’hui que c’est maintenant un « nous » que l’on dira.

Les deux hommes se serrèrent la main. Dans leurs yeux, les traces d’une profonde amitié firent leurs premiers pas. Le pacte scellé entre eux, jamais ne fut trahi de part et d’autre. Ceci fut dit en anglais, mais dès ce jour, ils partagèrent pour l’un la langue mi’kmaw (mi’kmawi’simk) et l’autre, le français dans le plus pur respect et une mutualité qui traversèrent le temps… tout ce temps que ces fils de nomades restèrent à l’Anse-au-Griffon.

Ainsi s’acheva le mois de janvier, le mois de la lune des poissons gelés : Punamujuiku’s.

… à suivre… …nmu’ltes…

vendredi 27 janvier 2006

Le quatre-vingt-unième saut de crapaud

Avant de nous lancer dans l’histoire de la famille Épelgiag, ces Micmacs installés en périphérie de l’Anse-au-Griffon et dont le père a eu beaucoup à voir et à faire dans la lutte à l’incendie qui faillit brûler de la carte le village de la côté gaspésienne, je vous donne à lire ces derniers poèmes qui ont un peu de l’odeur de cet événement.

Le premier est d’Étienne Jodelle, poète ayant vécu au XVIième siècle. Il s’intitule À LA TRIPLE HECATE :

Comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde,
Loin de chemin, d’orée et d’adresse et de gens;
Comme un qui, en la mer grosse d’horribles vents,
Se voit presque engloutir des grands vagues de l’onde;

Comme un qui erre aux champs, lorsque la nuit au monde
Ravit toute clarté, j’avais perdu longtemps
Voie, route et lumière et, presque avec le sens,
Perdu longtemps l’objet, où plus mon heur se fonde.

Mais quand on voit (ayant ces maux fini leur tour)
Aux bois, en mer, aux champs, le bout, le port, le jour,
Ce bien présent plus grand que son mal on vient croire;

Moi donc qui ai tout tel en votre absence été,
J’oublie en revoyant votre heureuse clarté,
Forêt, tourmente et nuit, longue orageuse et noire.


Et pour terminer, STANCES DE LA MORT, de Jean de Sponde, poète de la même époque.

Mais si faut-il mourir, et la vie orgueilleuse,
Qui brave de la mort, sentira ses fureurs,
Les Soleils haleront ces journalières fleurs
Et le temps crèvera cette ampoule venteuse.

Ce beau flambeau qui lance une flamme fumeuse
Sur le vert de la cire éteindra ses ardeurs,
L’huile de ce Tableau ternira ses couleurs,
Et ses flots se rompront à la rive écumeuse.

J’ai vu ces clairs éclairs passer devant mes yeux,
Et le tonnerre encor qui gronde dans les Cieux,
Où d’une ou d’autre part éclatera l’orage,

J’ai vu fondre la neige et ses torrents tarir,
Ces lions rugissants je les ai vus sans rage,
Vivez, hommes, vivez, mais si faut-il mourir.

*

Ha! que j’en vois bien peu songer à cette mort,
Et si chacun la cherche aux dangers de la guerre,
Tantôt dessus la mer, tantôt dessus la terre,
Mais las! dans son oubli tout le monde s’endort.

De la Mer on s’attend à resurgir au Port,
Sur la Terre aux effrois dont l’ennemi s’atterre :
Bref chacun pense à vivre, et ce vaisseau de verre,
S’estime être un rocher bien solide, et bien fort.

Je vois ces vermisseaux bâtir, dedans leurs plaines,
Les monts de leurs desseins, dont les cimes humaines
Semblent presque égaler leurs cœurs ambitieux.

Géants, où poussez-vous ces beaux amas de poudre?
Vous les amoncelez? vous les verrez dissoudre :
Ils montent de la Terre? Ils tomberont des Cieux.



Et si le feu brûle, consumant le matériel avec une si facile aptitude, il se cache parfois en nous afin, comme une permission, d’éclairer le passé et de s’allumer vers l’avenir.

Les villageois de l’Anse-au-Griffon, longtemps, ont surveillé du coin de l’œil ce fanal allumé à la porte de leur église, petite flamme comme une photographie ineffable de ce qu’ils vécurent et auront à survivre.

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

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