dimanche 5 février 2006

Le quatre-vingt-sixième saut de crapaud

…la suite… …siawa’si… du 84ième…

L’institutrice Gaudreau reçut les enfants du village, ce lundi matin de fin janvier, de manière singulière. Elle savait que l’événement vécu par tous, risquait d’avoir troublé leur imagination ou, du moins, les avoir perturbés à des niveaux différents. Reprendre la classe là où ils l’avaient laissée lui paraissait invraisemblable. Puisque toujours elle utilisait les occasions que la vie lui offrait afin de bonifier sa manière d’enseigner, Ève avait décidé que le retour à l’école serait une circonstance idéale lui permettant de fixer dans l’âme et le cœur des enfants, les grandes leçons tirées de ces heures sombres et à la fois illuminées, que l’incendie avait laissées en eux pendant près de deux jours.

Aucun conte, aucune histoire ne pouvaient remplacer à ses yeux la fulgurante authenticité de ces vingt-quatre heures ininterrompues qu’au fond de soi, chacun et chacune endurèrent. Elle connaissait les dégâts que peut produire la peur à l’intérieur d’un enfant. Elle savait à quel point les ravages des émotions retenues dévastent les êtres, beaucoup plus qu’un incendie. Elle craignait chez certains un cantonnement dans le silence qui refluerait la parole, cette porte qui mène aux autres, vers des zones inconscientes; qu’ils y mettent un cadenas que la rouille du temps empêcherait par la suite d’ouvrir.

Son amour pour les enfants, l’infaillible guide qui l’accompagna toute sa vie, lui dicta la marche à suivre.

Elle voulut, d’abord, ne rien changer à l’apparence de la classe. Pour elle, que les enfants retrouvent intacts ce qu’ils avaient laissé avant de la quitter, tombait sur le sens. Ils allaient entrer, aussi timidement qu’en début d’année scolaire. Ils allaient trouver tout à la même place. Au même endroit. Inaltéré. Elle voulait qu’ils sachent ainsi que la vie continuait, plus forte que tout. Ils allaient s’asseoir. Le silence, elle n’aurait pas à l’exiger. Il serait tout à côté d’eux. Un silence silencieux. De la famille de ceux qui environnent les plus solennels moments de la vie. Ceux qu’on n’oublie jamais. Ils allaient, tout doucement, se glisser chacun à leur place. Vérifier si le crayon y est encore. Ressentir les lieux. Jeter un regard autour d’eux. La date écrite au tableau noir, de la si belle écriture en lettres attachées de leur institutrice, indiquerait la bonne journée. Certains toussoteraient. D’autres racleraient la surface de leur pupitre comme pour y détacher quelques vestiges de poussière ou de suie. Toujours en silence. Qu’elle ne briserait pas immédiatement.

Elle, droite comme un arbre effeuillé au beau milieu d’une plaine enneigée, vêtue de blanc, elle voulait être vêtue de blanc, les regarderait, l'un après l’autre, avec ce regard chargé de tendresse et de force. Comme à son habitude, doucement, de ce geste d’une délicatesse cotonneuse, elle passerait sa main dans ses cheveux, avec une profonde sensibilité au bout des doigts.

Quelques mots seulement. Sachant que le meilleur discours est toujours celui que l’on ne fait pas, elle se dirigerait vers ce drap blanc qu’elle aura tendu devant son bureau. Avec la délicatesse des anges, en détacherait les épingles à linge qui le soutient. Puis… Puis, la magie.

Elle aurait préparé et déposé sur son bureau, d’où toute trace de choses scolaires aurait été éliminée, des biscuits au gingembre ainsi que des tasses vides. Personne n’avait perçu l’odeur de cette épice, sauf, vous vous en doutiez bien, notre grand-père qui dès son entrée dans l’école sut qu’Ève Gaudreau, une autre fois, saurait l’émerveiller.

- J’aimerais que vous preniez le temps de sentir. C’est, de nos sens, celui qui ne ment jamais. L’odeur s’installe quelque part dans notre intelligence et, vous verrez, quand elle revient, c’est fou comme cela chatouille nos souvenirs.

Les enfants salivaient. Toutefois, les tasses vides laissaient pantois un groupe d’enfants qu’une certaine fragilité rendait encore nerveux.

- Jean, j’aimerais que tu ailles dans ma cuisine et rapportes avec toi ce que tu trouveras sur la table.

Il ne fallait pas beaucoup de mots de la part de son institutrice pour que notre grand-père s’exécute. Il revint presqu’aussitôt. Rentrant dans la classe, c’est embaumé par les effluves du chocolat, ceux qui se dégageaient d’un grand bol encore chaud et fumant que fièrement il portait dans ses mains.

Une fois la porcelaine devant elle, Ève dit :
- Chacun et chacune, vous allez venir en verser une tasse que vous remettrez à votre voisin ou votre voisine de bureau.

L’institutrice, toujours, ne donnait qu’une consigne à la fois. Celle-ci faite, quelle ne fut pas sa joie de voir les enfants, biscuit au gingembre et tasse de chocolat chaud devant eux, attendre que tous soient servis, Ève aussi, avant de savourer ce goûter qui fut pour eux, au-delà du délice, un moment d’une pure beauté!

Le gingembre et le chocolat réunis installèrent dans l’intelligence de notre grand-père, les premières odeurs, celles qui jamais ne s’évaporent.

…à suivre… …nmu’ltes…

samedi 4 février 2006

Le quatre-vingt-cinquième saut de crapaud

Léa


Aujourd’hui, c’est ton anniversaire: 2 ans. Papi-Jean tient à le souligner, toi ma belle enfant pour qui les papillons sont si importants. Toi pour qui le bleu, la couleur qui te va si bien, te fait plus belle encore… comme si cela pouvait être possible!



Tu sais Léa, ton prénom vient d’un mot latin signifiant « lion ». C’est le signe astrologique de ta mère. Je la vois beaucoup à travers tes yeux.

Ce jour de février où tu naquis, sévissait une formidable tempête de neige. Papi s’en souvient comme si c’était hier. Tu sais Léa, les papas et les mamans ne peuvent oublier la journée de naissance de chacun de leurs enfants. Ça s’inscrit en eux pour toujours. Parfois, comme pour ton frère Émile, c’est la canicule. Celle de juillet. Elle est rare mais combien fut-elle foudroyante? Pour Arthur, ton plus jeune frère, une journée toute calme, toute en douceur. Juillet aussi. Comme quoi, les jours et les enfants peuvent être si différents même s’ils côtoient les mêmes dates.

Nous t’attendions tous pour la fin de janvier: le 28 aurait été particulier car c’est le jour-anniversaire de ton arrière-grand-père Gérard que tu connaîtras seulement par les souvenirs qu’il nous reste de lui, que nous nous ramenons à l’esprit souvent, par pur bonheur.

Mais déjà, tu savais nous dire que toi seule allais décider. Et c’est le 4 que tu as choisi. Le même que ton grand-oncle Jacques. Un 4 comme celui de ta grand-maman Loïse et de ton arrière-grand-mère Aline.

Dans une tempête d’hiver comme il s’en fait presque plus.

Tante Mathilde m’avisa que tu étais en chemin. Alors parti de Saint-Jean-sur-Richelieu en route vers toi, j’ai dû affronter un blizzard incroyable.

Je me souviendrai toujours de mon arrivée à l’hôpital. Ta mère, assise sur son lit, belle et radieuse. De sa longue chevelure noire quelques cheveux blancs déjà, parsemés ici et là se faisaient visibles. Ton père, fier et heureux ou heureux et fier, les deux qualificatifs se lisaient en lettres d’amour dans son regard émerveillé. Tu étais dans les bras de Mathilde. Petite, fragile et noiraude.

Les enfants sont des poèmes que les parents composent. En toi, on avait déposé l’image des clartés pures de l’hiver… la douceur d’un vent violent… la fureur d’automne, celle qui transforme les couleurs en des lumières uniques… l’espoir de ce printemps qu’on attendait, éternel comme l’amour que ton odeur éparpillait.

Il y avait plus encore. Un bleu de firmament, visible dans ton regard si calme, si ouvert que déjà à l’entrée de ce sentier parfois broussailleux qu’est
la vie, ça irradiait autour de toi.

Tu sais Léa, ton papi aime bien les odeurs. Elles parlent vraies, ne prennent pas le temps de se cacher dans les mots. Ça s’imprègne chez quelqu’un et y demeure. C’est en lien direct avec le cœur et la tête. Ça fait son chemin avec une telle rapidité, un peu comme ce blizzard du 4 février 2004. Et voilà, une fois inscrite, l’odeur devient un infaillible repère.

Voilà pourquoi, quand papi t’a pris dans ses bras, la première chose qu’il a faite, fut de te sentir. Te respirer. Maintenant, tu es en lui…

Bon anniversaire mon beau papillon bleu à odeur de chocolat!

Papi Jean qui t’aime.



jeudi 2 février 2006

Le quatre-vingt-quatrième saut de crapaud

…la suite… …siawa’si…

Lorsqu’on a dix ans, le monde est grand. Plus grand que soi. Rapidement, trop peut-être, on cherche à vouloir l’affronter, le changer. Mais, à dix ans, on ne fait qu’y entrer. Du moins, vouloir y entrer.

Grand-père, du haut de ses dix ans, le découvrit à ce moment-là. Il retiendra toute sa vie les paroles de l’institutrice Gaudreau qui lui dit, lors de l’incendie, qu’il avait changé, qu’il devenait un homme. Il y a de ces paroles installées en nous, confortables, parfois dérangeantes, qui orientent les yeux vers un regard différent du monde, sur le monde.

Lorsque Paqsi’ma lui disait : « najiwsgeieg », grand-père comprenait qu’ils allaient tous les deux à la pêche. En toute saison. N’existait pas chez ce jeune mi’kmaw de temps précis pour ceci ou pour cela. Il n’y avait chez lui que des choses à faire quand le goût venait. Sa structure du temps et de l’espace était au service de ce qu’il voulait faire et non une obligation d’agir parce que c’était le temps ou parce que c’était le lieu. Il était d’une totale liberté. De la liberté qui nous développe.

Combien de fois grand-père s’engouffra sur la route qui frôlait l’orée de la forêt, le menant chez les Épelgiag? Il ne saurait le dire, mais ce dont il se rappelle avec beaucoup d’émotion, c’est qu’il en revenait émerveillé, plus proche de la nature, en contact avec ce qu’il souhaitait continuer de devenir : un homme libre.

Les classes reprirent quelques jours après l’incendie. L’école, un peu en retrait de l’Anse-à-Griffon, aux portes de Cap-des-Rosiers, ne fut aucunement dérangée par l’attaque furieuse des flammes. Ève Gaudreau y était retournée le surlendemain de ce milieu de janvier, après avoir assisté à la réunion du village. C’est là qu’elle osa, pour une deuxième fois, l’idée de scolariser les jumelles et l’aîné mi’kmaw. Non qu’elle fut déçue du silence que sa proposition reçut, mais admira une autre fois la sagesse d’Émile lorsqu’il dit :

- Voilà une généreuse suggestion mademoiselle Gaudreau, mais ne croyez-vous pas que ça serait à leurs parents d’y répondre?

Émile avait bien senti l’hésitation de l’assemblée. Il ne voulait surtout pas décourager l’institutrice ni provoquer la population qui, selon lui, n’était pas encore prête à cela et souhaitait maintenir ce début de cohésion parmi les villageois.

Ève retourna donc à l’école. Elle avait annoncé, toujours à cette même rencontre, qu’elle envisageait rouvrir la classe le plus rapidement possible. On s’entendit sur le lundi suivant.

Tout le monde aimait cette institutrice, sans doute pas autant que notre grand-père qui se languissait de revenir à ses responsabilités scolaires et surtout à celle qui lui permettait de rallonger un peu, une fois les classes terminées, ses heures de présence. Mais l’arrivée de son ami Paqsi’ma risquait de modifier, et beaucoup, son emploi du temps. Leurs promenades sur la grave, leurs courses dans la forêt chaussés des raquettes que le jeune mi’kmaw proposa de lui enseigner à fabriquer, la pêche sous la glace, à l’endroit exact où se trouverait le poisson, le projet de monter un wikuom sous les épinettes, leur façon de construire alors qu’on s’apprêtait à reconstruire, leurs feux, ces bivouacs qui lanceraient vers le ciel des étoiles de feu, tout cela allait rendre grand-père fort occupé. Il ne voulait pas laisser l’école, encore moins cesser ces activités qui lui procureraient tellement de joie.

Ève Gaudreau le remarqua. Le comprit si bien, que le premier vendredi après le retour en classe, elle lui dit :

- Tu sais, Jean, je vois très bien que de nouvelles choses s’offrent à toi. Ton ami mi’kmaw deviendra très important. Ce qu’il t’apportera, il faut absolument l'accepter car cela t’enrichira. La classe, c’est bien mais il n’y a pas que cela. La vie y est un peu abstraite, elle te parle à-travers ses livres alors qu’avec lui, ce sera la vie concrète qui t’abordera. Ne te sens pas obligé de choisir. Organise ton temps afin de pouvoir profiter des deux.

Jean regardait la belle institutrice. Son admiration pour elle en fut décuplée. Il sut, par ses paroles, qu'une seule chose ne peut jamais combler entièrement la soif d’apprendre. Il y a mille sensations sillonnant ce qui nous entoure et elle l’invitait à en explorer le maximum.

C’est à ce moment-là que notre grand-père, à la fin de sa journée d’école, prit l'habitude du chemin vers la famille Épelgiag. C’est à ce moment-là aussi, que grand-père sut qu’un cœur d’homme peut être immense, apte à recevoir, au-delà des mille sensations, au-delà de tout, la capacité de s’émerveiller.

…à suivre… …nmu’ltes…

mercredi 1 février 2006

Le quatre-vingt-troisième saut de crapaud

…la suite… …siawa’si…

Le goût et l’appel pour les promenades sur la grave s'enracinèrent chez notre grand-père, à cette époque : celle de son ami mi’kmaw Paqsi’ma, qui ne dura que trop peu longtemps malgré le fait qu’elle s’étendit sur quelques saisons. Le temps de voir tant de choses d’un autre œil, à-travers, non plus par l’œil. Une vague ne devint plus identique à une autre. Les nuages ne répondent plus qu’à un seul nom. Le vent, l’entendre d’une manière différente. Ne plus s’abriter lorsque tombe la pluie. Écouter les nuances dans le chant du coyote, et les trouver belles. Craindre et respecter l’ours. S’amuser à imiter les saumons. Suivre dans l’air les traces des oiseaux. Tout prit un nom. Nommer, telle est sûrement la grande leçon de cette époque.

La langue peut créer d’artificielles distances entre les humains. Le problème est parfois que celui-ci veuille l’imposer à l’autre; l’autre s’y pliant tel un esclave. Mais lorsque des êtres nomment les mêmes choses de façons différentes et que la même réalité soit circonscrite; qu’en plus, d’un premier vers un deuxième, on en arrive à se répéter dans les mots de l’autre, s’installe alors une incroyable magie donnant aux éléments une dimension irréductible.

Lorsque Sa’n (Jean en mi’kmaw, le prénom de notre grand-père) se reconnaissait quand Simon (Paqsi’ma en mi’kmawi’simk) s’adressait à lui, ils regardaient devant eux, alors l’enchantement des langues entremêlées donnait au réel une nouvelle dimension. Ils se comprirent, toujours, car ils s'entendaient nommer les choses, d’abord, les sentiments par la suite et finalement, surent que la vie les surpasse.

Nous entrions en février (apiknajit, le mois de la neige aveuglante). Monsieur Épelgiiag décida de retourner vers son installation, leur wikoum miraculeusement épargné. Lorsqu’il quitta le village, il offrit à Émile ses bras et son cœur pour aider à la reconstruction. Cette aide ne serait pas de trop. Lors de la première réunion que dirigea fort maladroitement le maire Léo, il fut décidé non pas de former un comité, mais une équipe d’action. On muta le maire à des tâches administratives, le mandatant pour qu’il s’occupe des représentations nécessaires auprès des autorités politiques afin qu’une aide adéquate leur soit octroyée. Le chantier allait devoir se mettre en branle immédiatement. La coutume qui voulait qu’on ne construise rien en hiver, allait devoir se ranger sur le côté. L’urgence de la tâche s’imposait.

Entre-temps, chacun et chacune avaient réussi à se trouver un asile. On se serrait les coudes, on s’entassait dans les quelques dernières maisons qui sentaient encore la fumée. Raconter ces magnifiques échanges qu’imposa la situation, l’entraide transformée en des occasions de mieux se connaître, de tout partager, enfin le peu que cela pouvait dire pour chacun mais immense pour la collectivité, c’est un peu raconter ce que devinrent ces villageois et leurs descendants. On ne peut pas vivre dans l’intimité des uns et des autres, sans y imprimer un peu de soi, mais aussi abandonner quelques petits tics personnels, quelques façons de faire. Il n’y a qu’à penser aux soirées qui devinrent des nuitées au cours desquelles les conversations alors que d’autres jouaient aux cartes, permirent de modifier du tout au tout les perceptions que jadis on entretenait sur celui-ci ou celle-là. La parole, cette fée du langage, était à l’honneur. On inventa même un nouveau mot : la parlotte. Il est dans le dictionnaire, allez voir.

Madame Aldège, la responsable des dames de Sainte-Anne, n’était pas une femme de tous les défauts. Elle, il faut lui donner cela, était une cuisinière hors pair. Son grave problème avait toujours été dans les proportions. Continuellement, elle accumulait des « restes » parce que sa cuisine, en plus de se faire à l’œil, aurait pu nourrir une armée. Durant ce temps-là, aucun reste. Tout y passait et elle était heureuse. Certains l’ont vu sourire, ce qui n’était pas sa première caractéristique.

Lorsqu’elle apprit la signification des paroles de madame Épelgiag, celles qui furent prononcées dans l’église alors qu’elle finissait de nourrir son bébé (le petit Su’lia’n, William en français), d’aucune manière sa haine pour la famille wi’kmaw ne se dissipa. Madame Aldège ne pouvait tout simplement pas envisager de métisser ses habitudes avec eux. Ni celles de la paroisse.

Comme elle fut heureuse de les voir partir par la même route qu’ils prirent pour venir : celle à l’orée du bois. Consciente toutefois de l’apport du père Épelgiag, envisager, un tant soit peu, de partager le même air qu’eux, représentait un impossible effort pour elle.

Ils étaient plusieurs, dont Ève Gaudreau, à déplorer que le village n’ait pu les retenir. Mais, fièrement, aussi droit que la flèche tracée dans la neige à leur arrivéeet les menant à l’Anse-au-Griffon, la famille mi’kmaw partit.

Dans l’âme de grand-père, ces dos tournés ne pouvaient qu’être le début de quelque chose.

…à suivre… …nmu’ltes…

mardi 31 janvier 2006

Le quatre-vingt-deuxième saut de crapaud

Na tujiw nemi’g gitpu gnegg musigisg’tug alaqsing aq gesigawtoqsit. Teluet « Majulgwali ni’n ».
Ce qui signifie lorsque traduit de la langue Mi’kmaw : J’ai vu et entendu un aigle qui volait haut dans les airs dire d’une voix forte « Suis-moi ».

Et notre grand-père suivit Paqsi’ma, l’aîné de la famille Épelgiag. Cela lui ouvrit l’esprit, l’âme et le cœur comme jamais auparavant, comme jamais il n’aurait pu l’imaginer. Encore aujourd’hui, lorsqu’il lui arrive d’en parler, les souvenirs se bousculent avec une telle vigueur, celle que son ami mi’kmaw lui aura insufflée.

La musicalité de sa langue résonne encore à ses oreilles. Toute la sagesse également, celle dont il a su se draper au contact de ces gens. Est-il nécessaire de rappeler qu’ils s’installèrent en bordure de la forêt tout près de l’entrée de l’Anse-au-Griffon? Au début des années 1950. Quelques mois avant le terrible incendie qui détruisit une partie du village, permettant à ses habitants de découvrir l’étendue de leurs préjugés, la force de la solidarité humaine qu’une toute petite flamme, celle d’un fanal allumé à l’entrée d’une église paroissiale, tous les jours ravivait.

Plusieurs semaines avant la catastrophe, alors que les Épelgiag vivaient encore dans leur wikoum (wigwam) de fortune, ayant dû précipitamment quitter Pasbébiac pour des raisons obscures – grand-père ne sut jamais lesquelles et jamais, non plus, il ne tint à les connaître, ayant rapidement compris que l’instant présent est beaucoup important que le passé ou l’avenir- les côtoyer, leur adresser la parole, même signifier leur présence, tout cela était tabou.

Il y avait bien eu, on ne s’en rappelle que trop, l’intervention de l’institutrice Gaudreau qui voulait absolument que les enfants mi’kmaw puissent venir à l’école. On lui fit comprendre que la classe était pour les familles gaspésiennes. À l’époque, on n’utilisait pas l’expression « de souche » mais l’intention était la même. La même exclusion.

L’incendie changea beaucoup les mentalités ambiantes, si je puis dire. Toutefois, des poches de résistance maintenaient certains propos haineux envers les Épelgiag, malgré le fait que le stratagème, le piège comme l’avait surnommé monsieur Koli (ce qui signifie Albert, en français) permit d'éviter pire encore.

Émile, le marchand général, au surlendemain de la catastrophe, tint absolument à « marcher le village » afin de mesurer le plus exactement possible l’étendue de la tâche de reconstruction. On se remémore avec beaucoup de précision cette image devenue une icône dans la région : le marchand général, tête haute, le maire Léo, tête basse, Aldège, la tête pivotant de gauche à droite et celle de monsieur Épelgiag, l’homme au regard d’aigle, qui, au début, fermait la marche, avant de se coller à Émile pour dire dans toute la magnifique sonorité de sa langue :
Lpa mo geituoq ta’n tliatew sapo’nug. Gtmimajuaqanminal pa wijei aq u’n ta’n neia’s’g aq tel’gne’g gesga’s’geg.

Ses mots signifiaient :
Vous ne savez pas ce que sera votre vie demain. Vous êtes comme une bouffée de fumée qui apparaît pour un moment et ensuite disparaît.

Le village, ce palimpseste encore noirci par des colonnes de suie, allait devenir un formidable chantier. Les quatre hommes, côte à côte maintenant, à égale distance les uns des autres, comme autant d’architectes ouvrageant sur un projet commun, se prirent la main, un peu comme la chaîne humaine que le Mi’kmaw avait créée afin de bloquer le vent, et portèrent à leurs pieds, à cette terre essentiellement présente, un regard qui allait les nouer.

- Monsieur Épelgiag, en proposant la chaîne humaine, vous utilisiez le « vous », laissez-moi dire aujourd’hui que c’est maintenant un « nous » que l’on dira.

Les deux hommes se serrèrent la main. Dans leurs yeux, les traces d’une profonde amitié firent leurs premiers pas. Le pacte scellé entre eux, jamais ne fut trahi de part et d’autre. Ceci fut dit en anglais, mais dès ce jour, ils partagèrent pour l’un la langue mi’kmaw (mi’kmawi’simk) et l’autre, le français dans le plus pur respect et une mutualité qui traversèrent le temps… tout ce temps que ces fils de nomades restèrent à l’Anse-au-Griffon.

Ainsi s’acheva le mois de janvier, le mois de la lune des poissons gelés : Punamujuiku’s.

… à suivre… …nmu’ltes…

vendredi 27 janvier 2006

Le quatre-vingt-unième saut de crapaud

Avant de nous lancer dans l’histoire de la famille Épelgiag, ces Micmacs installés en périphérie de l’Anse-au-Griffon et dont le père a eu beaucoup à voir et à faire dans la lutte à l’incendie qui faillit brûler de la carte le village de la côté gaspésienne, je vous donne à lire ces derniers poèmes qui ont un peu de l’odeur de cet événement.

Le premier est d’Étienne Jodelle, poète ayant vécu au XVIième siècle. Il s’intitule À LA TRIPLE HECATE :

Comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde,
Loin de chemin, d’orée et d’adresse et de gens;
Comme un qui, en la mer grosse d’horribles vents,
Se voit presque engloutir des grands vagues de l’onde;

Comme un qui erre aux champs, lorsque la nuit au monde
Ravit toute clarté, j’avais perdu longtemps
Voie, route et lumière et, presque avec le sens,
Perdu longtemps l’objet, où plus mon heur se fonde.

Mais quand on voit (ayant ces maux fini leur tour)
Aux bois, en mer, aux champs, le bout, le port, le jour,
Ce bien présent plus grand que son mal on vient croire;

Moi donc qui ai tout tel en votre absence été,
J’oublie en revoyant votre heureuse clarté,
Forêt, tourmente et nuit, longue orageuse et noire.


Et pour terminer, STANCES DE LA MORT, de Jean de Sponde, poète de la même époque.

Mais si faut-il mourir, et la vie orgueilleuse,
Qui brave de la mort, sentira ses fureurs,
Les Soleils haleront ces journalières fleurs
Et le temps crèvera cette ampoule venteuse.

Ce beau flambeau qui lance une flamme fumeuse
Sur le vert de la cire éteindra ses ardeurs,
L’huile de ce Tableau ternira ses couleurs,
Et ses flots se rompront à la rive écumeuse.

J’ai vu ces clairs éclairs passer devant mes yeux,
Et le tonnerre encor qui gronde dans les Cieux,
Où d’une ou d’autre part éclatera l’orage,

J’ai vu fondre la neige et ses torrents tarir,
Ces lions rugissants je les ai vus sans rage,
Vivez, hommes, vivez, mais si faut-il mourir.

*

Ha! que j’en vois bien peu songer à cette mort,
Et si chacun la cherche aux dangers de la guerre,
Tantôt dessus la mer, tantôt dessus la terre,
Mais las! dans son oubli tout le monde s’endort.

De la Mer on s’attend à resurgir au Port,
Sur la Terre aux effrois dont l’ennemi s’atterre :
Bref chacun pense à vivre, et ce vaisseau de verre,
S’estime être un rocher bien solide, et bien fort.

Je vois ces vermisseaux bâtir, dedans leurs plaines,
Les monts de leurs desseins, dont les cimes humaines
Semblent presque égaler leurs cœurs ambitieux.

Géants, où poussez-vous ces beaux amas de poudre?
Vous les amoncelez? vous les verrez dissoudre :
Ils montent de la Terre? Ils tomberont des Cieux.



Et si le feu brûle, consumant le matériel avec une si facile aptitude, il se cache parfois en nous afin, comme une permission, d’éclairer le passé et de s’allumer vers l’avenir.

Les villageois de l’Anse-au-Griffon, longtemps, ont surveillé du coin de l’œil ce fanal allumé à la porte de leur église, petite flamme comme une photographie ineffable de ce qu’ils vécurent et auront à survivre.

mercredi 25 janvier 2006

Le quatre-vingtième saut de crapaud



Sans doute vous demandez-vous qu’est-il advenu de la famille Épelgiag, après l’incendie? On le saura bientôt, mais je vais d’abord prendre un instant pour vous les présenter, par leur prénom. Le père Épelgiag (Kali), en français ça devient Albert; la mère (Pilsit) pour Brigitte; le fils aîné, celui de l’âge de notre grand-père à cette époque, c’est Paqsi’mat, ce qui signifie Simon et les deux jumelles, en effet, elles sont jumelles bien que physiquement elles ne soient pas des copies identiques, c’est A’selik (Angéline) et Lestel (Estelle). Voilà pour les présentations. Leur histoire est à venir.


D’ici là, je vous offre LE BONHEUR DE CE MONDE, un poème écrit au XVIième siècle par Christophe Plantin.

Avoir une maison commode, propre et belle,
Un jardin tapissé d’espaliers odorants,
Des fruits, d’excellent vin, peu de train, peu d’enfants,
Posséder seul sans bruit une femme fidèle.

N’avoir dettes, amour, ni procès, ni querelle,
Ni de partage à faire avecque ses parents,
Se contenter de peu, n’espérer rien des Grands,
Régler tous ses desseins sur un juste modèle.

Vivre avecque franchise et sans ambition,
S’adonner sans scrupule à la dévotion,
Dompter ses passions, les rendre obéissantes.

Conserver l’esprit libre, et le jugement fort,
Dire son chapelet en cultivant ses entes,
C’est attendre chez soi bien doucement la mort.


Et cet autre, de Louise Labé qui vécut de 1526 à 1566. Voici le sonnet VII, tiré de «Vingt-trois sonnets».

Je vis, je meurs : je me brûle et me noie.
J’ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ai grands ennuis entremêlés de joies :

Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure :
Mon bien s’en va, et à jamais il dure :
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène :
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être en haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.


La poésie possède cette extraordinaire faculté de nous rejoindre, à l’intérieur même de nos sentiments. Elle franchit le temps qu’elle a imprimé de ses mots, renaît sous nos yeux, dans ses mêmes habits mais tellement différents selon l’angle de la lumière qui l'illumine. Elle-même et autre à la fois, la poésie ne parle pas, elle délie nos émotions. Essentiellement indispensable dans toute son inutilité!

mardi 24 janvier 2006

Le soixante-dix-neuvième saut de crapaud


Y a-t-il encore une odeur d’incendie en vous? Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais cette histoire, un peu comme celle du fantôme de l’Anse-au-Griffon, celle de Clémence et Philip, que notre grand-père nous a permis de vivre, eh! bien m’amène, vous vous en doutiez sûrement, à la poésie.

Je vous propose deux poèmes aujourd’hui qui, vous le verrez, ont un lien avec ce drame que vécut notre collectivité gaspésienne.

Le premier, de Victor Hugo, est tiré de LA LÉGENDE DES SIÈCLES et porte le titre de: À L'HOMME


C’est parce que je roule en moi ces choses sombres,
C’est parce que je vois l’aube dans les décombres,
Sur les trônes le mal, sur les autels la nuit,
Bravant tout ce qui règne, aimant tout ce qui souffre,
J’interroge l’abîme, étant moi-même gouffre;
C’est parce que je suis parfois, mage inclément,
Sachant que la clarté trompe et que la nuit ment,
Tenté de reprocher aux cieux visionnaires
Leur crachement d’éclairs et leur toux de tonnerres;
C’est parce que mon cœur, qui cherche son chemin,
N’accepte le divin qu’autant qu’il est humain;
C’est à cause de tous ces songes formidables
Que je m’en vais, sinistre, aux lieux inabordables,
Au bord des mers, au haut des monts, au fond des bois.
Là, j’entends mieux crier l’âme humaine aux abois;
Là, je suis pénétré plus avant par l’idée
Terrible, et cependant de rayons inondée.
Méditer, c’est le grand devoir mystérieux;
Les rêves dans nos cœurs s’ouvrent comme des yeux;
Je rêve et je médite, et c’est pourquoi j’habite,
Comme celui qui guette une lueur subite,
Le désert, et non pas les villes; c’est pourquoi,
Sauvage serviteur du droit contre la loi,
Laissant derrière moi les molles cités pleines
De femmes et de fleurs qui mêlent leurs haleines,
Et les palais remplis de rires, de festins,
De danses, de plaisirs, de feux jamais éteints,
Je fuis, et je préfère à toute cette fête
La rive du torrent farouche, où le prophète
Vient boire dans le creux de sa main en été,
Pendant que le lion boit de l’autre côté.


Le deuxième, À MONSIEUR A.L.. a été écrit à peu près à la même époque par Marceline Desbordes-Valmore.


Quand le sang inondait cette ville éperdue,
Quand la bombe et le plomb balayant chaque rue,
Excitaient les sanglots des tocsins effrayés,
Quand le rouge incendie aux longs bras déployés,
Étreignait dans ses nœuds les enfants et les pères,
Refoulés sous leurs toits par les feux militaires,
J’étais là : J’écoutais mourir la ville en flammes;
J’assistais vive et morte au départ de ces âmes,
Que le plomb déchirait et séparait des corps,
Fête affreuse où tintaient de funèbres accords :
Les clochers haletants, les tambours et les balles;
Les derniers cris du sang répandu sur les dalles;
C’était hideux à voir: et toutefois mes yeux
Se collaient à la vitre et cherchaient par les cieux,
Si quelque âme visible en quittant sa demeure,
Planait sanglante encor sur ce monde qui pleure;
J’écoutais si mon nom, vibrant dans quelque adieu,
N’excitait point ma vie à se sauver vers Dieu :
Mais le nid qui pleurait! Mais le soldat farouche,
Ilote, outrepassant son horrible devoir.
Tuant jusqu’à l’enfant qui regardait sans voir,
Et rougissant le lait encor chaud dans sa bouche…
Oh! devinez pourquoi dans ces jours étouffants,
J’ai retenu mon vol aux cris de mes enfants :
Devinez! devinez dans cette horreur suprême,
Pourquoi, libre de fuir sous le brûlant baptême,
Mon âme qui pliait dans mon corps à genoux,
Brava toutes ces morts qu’on inventait pour nous!

Savez-vous que c’est grand tout un peuple qui crie!
Savez-vous que c’est triste une ville meurtrie,
Appelant de ses sœurs la lointaine pitié,
Et cousant au linceul sa livide moitié,
Écrasée au galop de la guerre civile!
Savez-vous que c’est froid le linceul d’une ville!
Et qu’en nous revoyant debout sur quelques seuils
Nous n’avions plus d’accents pour lamenter nos deuils!

Au-delà du magnifique!

lundi 23 janvier 2006

Le soixante-dix-huitième saut de crapaud

…la suite…

Le vent n’entretient aucune rancune. Durant les jours qui suivirent l’extinction de l’incendie, à la laquelle il avait participé d’alpha à omega, il se fit discret. Tous les villageois retinrent ce mot micmac, sans doute le seul que la mémoire collective inscrivit en eux, «apiknajit», signifiant la neige abondante, et que les «sauvages» utilisaient pour désigner le mois de février. Car elle tomba sur l’Anse-au-Griffon de la mi-janvier jusqu’à la fin de février. Début mars, en fait. Linceul recouvrant les maisons brûlées. Immense douceur sur leurs plaies vives. Personne ne lui reprochait rien. Le vent, comme pour se faire pardonner, s’amusait avec la neige, la soulevant dans de grands gestes d’une douceur infinie.

Émile fit installer à la porte de l’église, sur un poteau qu’il planta aussi creux qu’il le put, un fanal qui demeura allumé pendant tout le reste de la saison hivernale. La petite flamme sautillante rappelait l’incendie mais devint le symbole de leur croyance en la solidarité humaine.

Le curé reçut les paroissiens dans l’église qui sentait bon le café fort et le thé chaud. C’est la tête haute, et il faudrait tous les nommer, un après l’autre, une après l’autre, ces héros modestes qui durant plus de vingt-quatre heures, des heures claires et sans nuit, combattirent un fléau avec pour seules armes, leurs mains soudées.

Lorsque la guerre prend fin, il serait plus juste de dire… lorsqu’une guerre prend fin car les hommes sont des amnésiques en puissance, lorsque la peur se rétracte et retourne se cacher quelque part en eux, prête à rebondir à la moindre alerte, il y a tant à faire. À refaire. Et les hommes se donnent un temps et un espace d’une relative paix, une trêve entre le moment présent et celui qui, sans avertir, rejaillira et, férocement, relancera leurs élans guerriers. Nous, ces ainsi mal faits. Des vivants qui exposent leurs secrets dans des silences tonitruants. Des équilibristes imprudents traversant la vie sans filets de sécurité. Des insécures chroniques qui espèrent que rien ne peut leur arriver. Des gaspilleurs d’avoirs et des chercheurs d’êtres. Des étoiles tombées d’un ciel fixant un autre ciel. Des complexités entières. Des humains. D’innommables substantifs, de frêles épithètes, des adverbes imprécis, des verbes incohérents, des mots de liaison invariables dans leurs recherches du bonheur. Une phrase inachevée!

Grand-père retourna auprès de l’institutrice qui chantonnait des comptines pour les enfants épuisés. Ève Gaudreau, fière et belle, une tasse de thé à la main, distribuait des biscuits au gingembre tout en gardant près d’elle, comme un précieux cadeau, deux petites filles micmacs, d’une beauté à la fois sauvage et à l’odeur d’épinette.

- Tu as grandi, Jean. Dans sa voix magnifique, dans son regard pénétrant, grand-père sut ce qu’elle voulait dire.

Plusieurs, malgré qu’ils fussent voisins, ne s’étaient à peu près jamais parlé, partageaient un morceau de gâteau. D’éternels ennemis de piquets de clôture projetaient d’abattre les frontières. Celui-ci, celle-là qui ne firent auparavant que s’échanger un salut de la main, une tasse de sucre, troquaient des projets d’avenirs. Des rêves frappaient à la porte comme si, ayant été oubliés dans cette nuit occupée à se mesurer à la réalité, les rêves développaient leurs impossibles songes devant des hommes et des femmes, des enfants aussi, qui se mirent à y croire.

On évoqua la fin tragique de la famille Lacasse. Le curé, cela n’était pas son accoutumance de prendre des décisions rapides, dit qu’on allait, immédiatement, en ce début de soirée de la mi-janvier, les cendres encore chaudes, leur rendre hommage et chanter le service funèbre.

La cérémonie, brève et solennelle, ne dura que quelques minutes. Tous y virent une invitation à ne pas chercher dans les restes calcinés de leur maison, quelque trace que ce soit de leur mort. Ils passaient directement vers l'au-delà.

Pour l’homélie, le chanoine Boudreau, à la surprise générale, proposa qu’elle soit prononcée par Émile. Qui se leva. Lentement. Ses deux mains entourant le cierge pascal, projetant ses yeux autant vers ce qui s’était passé que ce qui allait advenir, le marchand général prit la parole. Arthur, le bedeau, délicatement, un coup puis une seconde après un autre, fit retentir les cloches de l’église.

- Le vent, ce vent que nous connaissons si bien, celui qui amène les bateaux au large et les ramène, celui qui nous apporte les odeurs de la mer, de la forêt et de la montagne, nous dit ce que pourrait être demain et après-demain, ce vent qui était là avant nous, qui y sera toujours, qui a été pour la famille Lacasse les derniers sons que la côté leur a glissés dans les oreilles, le vent s’est associé à un autre élément, aussi essentiel, le feu. Tous les deux, réunis et formant un implacable vacarme de bruits et de couleurs, nous a fait mal. Tous, qui que nous soyons. Sans aucune distinction. Il n’a pas choisi parce que s’il avait pu choisir, ce n’est pas cela qu’il aurait fait. Il a plutôt, déchaîné comme rarement, permis que nous nous liions ensemble. Je demande qu’on ouvre les portes de l’église pour le laisser entrer afin que nous scellions avec lui un pacte dans lequel tous, sans restriction, lui tendant la main, s’engagent à respecter le message qu’il aura imprimé dans son cœur.

Les gens pleuraient alors que notre grand-père, d’une main à l’autre, faisait passer son talisman.

…Fin…

dimanche 22 janvier 2006

Le soixante-dix-septième saut de crapaud


..la suite…

Tout le village se retrouva dehors…

La disparition de la famille Lacasse prenait plus de place encore dans l’espace manquant qui aurait pu lui être réservé. Mais le temps n’était pas aux larmes et au deuil. Les maisons détruites, squelettes rongés, desquelles s’élevaient en se tortillant des volutes de fumée grise, macabrement stylisées, présentaient aux yeux de tous le message de la désolation.

Au loin, la mer. On la voyait bien dans cette fin de nuit entre les oriflammes que les nuages brutalement charriés par le vent meurtrier tenaient dans leurs bras insouciants. La nature offrait aux villageois un spectacle ahurissant, d’apocalypse.

Dire combien ils étaient, décrire l’état paniqué dans lequel ils se retrouvaient, cela relève de l’impossible. Tous les mots contenus dans l’abécédaire de l’affolement s’avèrent vides de sens devant ce déchaînement explosif. Les marins à la peau de sel, les bûcherons écorchés par les copeaux, les agriculteurs fatigués par les saisons, les mères en couches, les enfants qui brutalement sortaient de leur ingénuité et les autres, tous les autres, puisant loin dans leurs drames personnels, aucun n’arrivait à se prémunir contre cette décharge massive de malheur. Leur capacité d’adaptation se voyait fouettée par cette mécanique huilée par une main folle.

Comme il est étrange de voir surgir dans les situations désespérées, comme puisé au plus profond de notre humanité, étoile tombée de l’univers et qui s’ennuie, un regain, léger et ténu d’abord, puissant et illogique après, ce regain de la volonté de vivre. La vie, pas le contraire de la mort, pas l’antithèse du sang et du souffle, mais la vie dans toute sa couleur, celle qui sait jouer avec les nuances, qui ne se drape pas dans le noir ou le blanc.

C’est ce qui allait les sauver. La vie. Aussi éternelle que le feu, aussi durable que la mer, abrupte comme la montagne. Celle dont ils se savaient porteurs, pour eux et pour les autres. Pour eux, d’abord car la vie est égoïste. Installée en nous, elle germe. Mais elle ne veut rien dire sans celle des autres. C’est dans la multiplication des vies qu’elle prend tout son sens… Autrement, c’est inutile et désertique.

Émile exposa le plan de monsieur Épelgiag. Comme celui-ci l’avait annoncé, le piège était d’une grande simplicité. De celle des géants. De celle qui réunit et soude.

- Monsieur Épelgiag propose que nous fassions une grande chaîne afin de bloquer l’avance du vent qui devrait se mettre à changer de bord d’ici quelques heures. Il dit connaître son orientation. Nous devons le croire.

Dans une unanimité ressemblant à celle qu’observent tous les marins à bord d’un bateau en pleine tempête, réceptifs aux ordres du capitaine, on vit se déployer à l’inverse du vent une gigantesque chaîne humaine que formèrent des mains refermées les unes dans les autres.

De l’ultime manœuvre qui n’étouffa pas les élans du feu que poussait le vent, de cette colonne immobile circulait une énergie. De l’homme à la femme, à l’enfant puis à l’autre et encore un autre, telle une statue que l’on érigeait fébrilement, sur laquelle, ensemble, on écrivait en lettres de sueur les mots indélébiles de leur foi. Ils croyaient, minute après minute, que dans leurs yeux se lisait leur défiance à la mort.

Puis le vent tourna. Dans un élan formidable, comme catapulté par la vengeance, il se dirigea vers les enchaînés. Les frappant. Quelques-uns tombaient puis se relevaient. Les écorchant de coups sournois. On résistait. Devant eux, ainsi que dans un foyer que l’on cesse de nourrir, les flammes s’étouffaient. Un rebondissement ou deux. Le vent reprenait de la vigueur tel un enragé les défiant. La force de leurs mains jointes s’en trouvait décuplée.

Durant des heures, grand-père nous dira plus tard que cela s’étendit jusqu’à la fin de l’après-midi, les pieds fixés au sol, celui qui leur appartenait et que rien ne saurait leur arracher, les villageois ne bougèrent pas d’un pouce.

Le vent se calma. Et comme s’il voulait se faire pardonner son indomptable furie, se transforma en une brise qui appela la neige. Celle-ci tomba sur eux comme un baume. Leurs pieds se remirent à geler.

- Encore une heure, dit Émile après s’en être enquis auprès du Micmac.

Et cette heure fut de la couleur des fins d’après-midis de janvier, alors que les jours rallongent et que les nuits redeviennent... la nuit.

…à suivre…


samedi 21 janvier 2006

Le soixante-seizième saut de crapaud

…la suite…

Durant tout ce temps-là, régnait à l’intérieur de l’église une ambiance fortement teintée par l’attente. On aurait dit un cocon ayant opté pour un arrêt dans sa progression vers autre chose. L’institutrice continuait de s’occuper des enfants. Le curé et sa ménagère, une fois revenues les femmes les bras chargés de victuailles, installaient un peu partout les vivres. Le café et le thé, déjà, embaumaient les lieux.

La mère Épelgiag donnait la tétée à son bébé sous les yeux scandalisés des autres femmes qui, subrepticement, l’avaient reléguée près du confessionnal du chanoine Boudreau. Tendant légèrement l’oreille, il était possible d’entendre dans les babils qu’elles s’échangeaient, combien il leur paraissait inconvenant de s’exposer ainsi à la vue de tout un chacun. Cette femme n’a aucune pudeur, disait-on sous cape. Mais le regard de la mère vers l’enfant, la douceur de ses doigts grattant la tête du petit et le léger souffle qu’elle dirigeait sur son visage, cela tenait de la plus pure beauté. Elle le câlinait avec quiétude. L’enfant, entièrement abandonné à sa mère, paraissait retrouver dans ce moment d’une infinie douceur, les odeurs, les couleurs et le bien-être de sa vie utérine.

Rien n’allait troubler cette intime communion. Il se nourrissait autant au lait maternel qu’à sa chaleur. Une bouche et un sein, réunis. À peine un bruit, celui de la succion. À peine.

La femme d’Aldège, celle qui dirigeait d’une main de fer les destinées des Dames de Sainte-Anne de la paroisse de l’Anse-au-Griffon, surveillait les moindres gestes de cette «sauvage» pour qui elle manifestait ouvertement et cela depuis leur arrivée aux portes du village, une hargne tenace. On aurait dit qu’elle inscrivait dans un cahier imaginaire toute action, toute intention, tout n’importe quoi qui lui serviraient par la suite à la dénigrer, lui indiquer le ban des damnés et des corrompus. Peu s’en fallut qu’elle ne lui impute ainsi qu’à sa bande de pauvres infidèles la responsabilité de tous les malheurs s’acharnant contre eux. Se rappelant les questions et les réponses de son petit catéchisme cartonné gris, elle s’indignait jusqu’au fond de ses entrailles et bénis, satisfaite que cette clique de non-civilisés ne méritent pas de devenir des catéchumènes. De la graine de bandits, d’alcooliques et de pervertis, voilà tout ce qu’ils étaient. Point final, pas d’alinéa.

À chacune des occasions qui lui étaient données, elle se vidait le cœur plein à ras-bord de haine et de dégoût auprès du curé. Celui-ci ne pouvait que lui conseiller la charité, tout en rappelant que charité bien ordonnée commence par nous-mêmes, les vrais catholiques et pieux paroissiens. Sans la décourager dans sa campagne anti-sauvage ni l’inciter à entretenir ce sentiment de répugnance envers eux, il ne cessait de dire que les desseins de Dieu sont parfois bien obscurs. La lumière les éclairait, eux, et ils devaient en remercier le ciel.

Mais cette nuit-là, la lumière se calquait sur celle de l’enfer. Elle projetait partout et sur tous, sans restriction aucune, n’épargnant personne, des lames de tisons qui, plus l’incendie progressait, parvenaient difficilement à se consumer.

Madame Aldège, mue par son devoir de chrétienne, de gardienne des bonnes mœurs, s’assurant d’abord que le sein fut caché, l’enfant retourné s’appuyant sur l’épaule de madame Épelgiag, mesurant ses pas, s’approcha de celle-ci. Ses yeux renfermaient toute la détestation possible qui s’était infiltrée en elle.

- Tu n’as pas honte. Te dénuder dans une église. On voit bien que tu n’as aucun bon sens.

La mère micmac leva vers son interlocutrice un regard encore tout plein de la joie et du bonheur que l’allaitement lui avait procurés.

Il devint évident pour la dame de Sainte-Anne que ses paroles tombaient à plat, dans un vide aussi complet que l’absence de sentiment lui ayant permis de placer sur sa figure patibulaire la plus entière répulsion. Madame Épelgiag ne parlait pas français. Mais elle perçut dans l’expression de la femme toute l’acrimonie si longtemps retenue, crachée en pleine figure, tel un venin féroce.

Tout le reste de sa vie, madame Aldège répétera les mots incompréhensibles issus d’une langue inconnue, accentuée et valsante. Elle en apprendra, plus tard, la signification par Émile. Il avait demandé à monsieur Épelgiag de traduire ce que sa femme dit à ce moment-là :

- Il n’y a pas de honte à être mère.

Grand-père entra dans l’église. Essouflé, il lança :
- Tout le monde doit venir dehors.


… à suivre…

Entre nostalgie et fantaisie ... (54)

Se présente dans l'imaginaire poétique, sans origine logique, une série d'images bigarrées, une palette de couleurs artificielles, u...