mercredi 11 janvier 2006

Le soixante-neuvième saut de crapaud

…la suite…

Il n’y a rien de plus personnel, d’individuel, allons même jusqu’à dire de plus égoïste que la peur. Elle s’attaque, brutale comme un coyote, aux viscères, paralysant les mouvements, refroidissant le dos, faisant perler au front cette sueur froide que la chaleur de la peau immobilise dans leurs sillons d’où ruisselle une eau intérieure qui n’a rien des larmes ou de la sueur. C’est froidement chaud.

Les nuages de cette fin d’après-midi, ouateusement recouverts d’une courtepointe grise et noire, devenaient de plus en plus invisibles. L’incendie, après avoir englouti la boutique du marchand général, les deux maisons adjacentes, se permettait une courte pause alors que les gens regroupés les uns près des autres en spectateurs horrifiés, se partageaient muettement des silences. On entendit :

- On ne retrouve pas Émile?

Maladroitement, le maire Léo tentait de diriger des opérations inefficaces n’ayant aucune mesure face à ce qui se déroulait. Le village ne pouvait compter sur un service de pompiers. Les bénévoles s’activant à d’autres corvées, plus intimes. Il allait à gauche puis à droite. Revenait. Faisait des promesses pour l’après. Cela n’empêcha pas les flammes de rejaillir et bondir, cette fois de l’autre côté de la route. Le brouhaha qui s’en suivit résonne encore aux oreilles de notre grand-père finalement parvenu sur les lieux. Sa peur, il ne pouvait la bloquer, lui interdire l’entrée dans un cœur qui voulait s’arracher. Dans ces moments-là, il lui sembla que de retrouver ses proches, se coller sur eux et attendre étaient l’ultime solution.

La rage s’empara à nouveau du cataclysme. Avec furie. Trois autres maisons s’embrasèrent. Les crépitements devenaient, férocement, les seules paroles du feu. C’est là qu'arriva le curé Boudreau, invitant les villageois à se retrouver dans l’église. Sise à une distance sécuritaire, le curé croyait de son devoir de pasteur de protéger leurs regards de la dévastation grugeant impétueusement le village. Le phare de Cap-des-Rosiers ne parvenait même plus à traverser cette colonne de fumée en ascension fuligineuse vers le ciel. Au loin, sur la mer, elle devait certainement désorienter la route des bateaux.

Toujours pas de nouvelles d’Émile.

Le maire Léo acquiesça à la suggestion du curé et, une fois à l’intérieur, entreprit le décompte de la population. Il n’y avait pas qu’Émile d’absent. La famille Lacasse ainsi que les « sauvages», comme le disait si maladroitement l’édile, ne répondaient pas à l’appel.

Grand-père, il s’en souvient encore comme si le feu éclairait toujours les images hallucinantes d’une journée qui n’en finissait plus, avait les os gelés devant la course folle des flammes qu’alimentait la combustion. Une fois bien assis sur son banc d’église, tout près de sa mère berçant les deux petits frères, calmant son ventre gros d’une prochaine naissance et de son père s’assurant une seconde après l’autre que la grande sœur fut bien installée près d’eux, grand-père se mit à grelotter de cette fièvre unique que la peur installe un peu partout au-dedans de soi. Ève Gaudreau l’aurait rassuré mais elle ne se retrouvait pas présente parmi cette assemblée hésitant entre la prière et la désespérance.

Que fallait-il faire? S’occuper de ceux dont les yeux ne pouvaient ignorer les couleurs magiques s’incrustant dans les vitraux de l’église? Organiser une recherche des absents? Que dire? Comment rassurer? Tout, sauf la panique.

Les lumières de l’église, privées d’électricité, s’éteignirent. Au feu hurlant dans les structures des maisons qui se tordaient sur elles-mêmes avant de s’effondrer dans la neige devenue une eau que la suie rendait boueuse, les lampions avaient bien tristes mines. Personne n’osait les regarder. Les gens, à nouveau, serrèrent les rangs. Les bancs à l’arrière se vidèrent. On envahissait le chœur. La présence humaine était recherchée. Avidement.

La formidable explosion qui souleva la foule annonça que le garage Texaco venait tout juste de rendre l’âme, dans un cri que toute la côte gaspésienne dût entendre, d’aussi profond que l’isolement dans lequel on venait de les plonger. Les limites que bousculait l’incendie n’étaient pas encore arrivées à la frontière. Tous savaient maintenant que le village en entier risquait d’y passer.

Le curé s’avança, le cierge pascal à bout de bras, oriflamme symbolique, minuscule face à ce géant aux yeux ardents, et comme dans une prière inutile, déclara :

- Mes biens chers frères, mes biens chères sœurs, nous reste-il encore la force de chanter? Offrons au Seigneur nos âmes afin qu’il puisse étendre sur nous la générosité de sa protection.

Grand-père se souvint qu’à ce moment-là, les portes de l’église, dans un bruit éclatant, s’ouvrirent.

…à suivre…

mardi 10 janvier 2006

Le soixante-huitième saut de crapaud

Est-ce l’hiver? Ou encore un innommable besoin intrinsèque de chaleur qui s’installe sur les centimètres de neige et de froid qui nous amènent à voir dans les catastrophes naturelles, celles de janvier ou de février, des allures encore plus dramatiques? Ou un effet déformant que la lunette du temps nous impose?

Grand-père, homme de silence s’il en est un, ne peut oublier les affres qui atterrèrent la région lors du grand incendie de l'Anse-au-Griffon. Tous et chacun sauront retourner à leurs souvenirs afin d’y déceler un événement provoqué par un verglas, une tempête d’eau ou de neige, événement marquant pour soi puis la collectivité. On se souvient, on se rappelle où nous étions, ce que nous faisions, comment cela nous fit chavirer le cœur et bouleversa notre rapport aux autres. Car un sinistre, quelque soit sa nature, provoque toujours un transport de l’âme vers ailleurs.

Vous me direz qu’un incendie n’a rien d’une catastrophe naturelle. À première vue vous auriez raison. Mais celui qui détruisit la quasi-totalité du village de l’Anse-au-Griffon en fut un. De taille.

Nous étions à la fin janvier. L’année importe peu maintenant, ce qui demeure se situant davantage dans ce que devinrent les gens à la suite de cette hécatombe à nulle autre pareille. N’oublions pas que ce qui nous frappe, au-delà de son aspect accidentel, est toujours plus fort que tout autre sinistre que l’on nous raconte.

La grippe espagnole, qui n’avait d’espagnol que le nom, rapportée au pays par les soldats de retour de la première guerre mondiale, fit des ravages qui encore aujourd’hui servent de référence. C’est à croire que la misère se mesure au nombre de pertes encourues. Pour elle, on parle de millions de personnes. Pour l’incendie en question, quelques-uns à peine. Quelques-uns…

Cette histoire ne fit pas les manchettes. Elle permit toutefois de jauger l’étanchéité de la solidarité humaine à petite échelle, celle d’un village gaspésien en plein cœur d’un hiver rigoureux, sans merci quant aux chutes de neige, à la paralysie générale qu’il instilla dans la population et qu’un feu, mais alors là on parle d’un feu de première classe, secoua de plein fouet en une fin d’après-midi qu’encore aujourd’hui le calendrier se souvient.

Grand-père assumait la responsabilité de déblayer les entrées de la petite école du rang. Celle où Ève Gaudreau enseignait. Celle pour qui grand-père entretenait une si profonde affection. L’institutrice comptait sur lui afin qu’il entre le bois, celui fourni par la commission scolaire, chauffant l’immeuble et réchauffant l’atmosphère dans laquelle vivait une trentaine d’enfants heureux d’y être, heureux d’apprendre.

Il reprenait la route vers la maison, une fois sa tâche qui en n’était pas une lui, tellement le bonheur d’étirer de quelques instants les moments de présence auprès de l’institutrice représentaient pour lui un privilège dont il n’aurait su se passer. Nous étions donc à la fin du mois de janvier. Le jour recommençait tout doucement à grafigner sur des noirceurs implacables, celle du matin et celle de la fin d’après-midi. C’était un jeudi. Longtemps ce jeudi portera le nom de «jeudi du feu». Il sifflotait, son sac d’école en cuir bien accroché au dos, ses mitaines de laine encore mouillées et porteuses de petits glaçons colorés de bran de scie. Plus il avançait dans une neige grinçante, plus l’odeur du vent se remplissait, vaguement au début, jusqu’à devenir suffocante par la suite, d’exhalaisons propres aux incendies. D’instinct il se retourna vers l’école. Tout paraissait normal. Devant lui, les couleurs s’emmêlaient rapidement dans une boucane blanche, beige puis noire.

Il prit les jambes à son cou. Arriva tout près du village de l’Anse-au-Griffon. Il faut signaler que l’école du village il eut mieux fallu la surnommer l’école des villages. En effet, malgré qu’elle fût située à Cap-des-Rosiers, les enfants de l’Anse-au-Griffon d’où devait grand-père, la fréquentaient également. Quelle ne fut pas sa surprise de voir que le magasin général brûlait comme si en plein cœur d’un feu de camp on l’y eut déposé. De loin encore, il pouvait remarquer que les gens, impuissants, attroupés devant ce qui bientôt deviendrait des ruines, dans des postures immobiles, que la froidure du temps n’inquiétait plus, se tenaient debout dans un silence que seule la crépitation du brasier enterrait.

Certains recherchaient Émile, le marchand général, d’autres, revenus du presbytère où ils convainquirent le curé Boudreau de faire retentir le tocsin, constatèrent que le vent du large, celui qui ne demande de permission à personne pour charrier aussi loin qu’il le veut tout ce qui ose se lever devant lui, s’infiltrant par les fenêtres éclatées, transportait des flammèches rouges vers les maisons d’en face. En aussi peu de temps qu’il fallut pour le constater, la maison d’Aldège, puis celle du capitaine Carbonneau grésillaient à leur tour. On assistait à un spectacle horrible. Il fallut que les gens, et de toute urgence, quittent les lieux, l’incendie cherchant à les encercler.

Grand-père, stupéfait, les jambes maintenant coupées et les yeux en larmes, insuffisantes toutefois pour éteindre quoi que ce soit, eut peur.
...à suivre...


vendredi 6 janvier 2006

Le soixante-septième saut de crapaud

La vie est belle. On ne le dira jamais assez. Et ce matin, grand-père fait voguer ses pensées, parmi les plus douces et les mieux senties vers sa grande amie, Claudette, dont c’est l’anniversaire. Elle n’aime pas qu’on le lui rappelle. Cela rend les pensées plus charmantes. Surtout quand elles proviennent en ligne directe du cœur.

Aimer quelqu’un c’est facile. Aimer quelqu’un que l’on aime exige de la raison qu’elle se taise laissant toute la place à ce qu’il y a de plus pur et de plus vrai dans les relations humaines : l’unicité. Voilà pourquoi notre grand-père aime cette femme qui sait, de jour en jour un peu plus, devenir et rester unique pour lui.

Il n’y a pas, sur terre, deux êtres identiques. Rechercher puis trouver avec toute l’authenticité possible chez quelqu’un ce qui la rend unique à nos yeux, essentielle tout à la fois, c’est regarder à travers ce qu’elle fait, ce qu’elle est, ce qui nous rend meilleur à nos yeux et aux siens.

L’amie Claudette, celle que des vents violents assaillent, celle qui ouvre les yeux sur le monde avec une telle volonté d’apprendre, de s’apprendre, procure à notre grand-père de bien chaleureuses émotions. Il n’est jamais facile, encore moins lorsque les autres semblent nous dire que c’est plus facile qu’on le pense, de découvrir au fin fond de soi des souffrances, des peurs et des anxiétés enfouis depuis si longtemps, de les regarder en face, les affronter non plus comme des ennemis mais des messages à décrypter, des appels à soi.

Comme il admire son courage et sa franchise! Le courage de marcher entre des obstacles qu’elle doit débusquer, la franchise d’accepter avec force et parfois faiblesse de vieilles blessures que le temps a déposées en elle et que maintenant, tête haute et fière, elle affronte, résolument orientée vers le bonheur.

C’est ce qu’elle est, une escaladeuse de bonheur. Longtemps, trop dirait-elle, elle a cherché dans les actions entreprises le bonheur des autres, le bien-être des autres. C’est au sien maintenant qu’elle s’attèle avec tout l’acharnement d’une femme qui s’oxygène au soleil et à la lumière.

Notre grand-père aime cette femme dont la fidélité ne connaît ni frontières ni limites. De la fidélité à l’état pur. Du diamant. Envers les siens, proches, les siens en allés aussi, mais dont les voix résonnent toujours dans son cœur grand de la grandeur des géants.

Il le disait, ailleurs dans ses écrits, notre grand-père, que les géants ne sont pas nécessairement hauts, forts ou affublés des tous les épithètes que l’on colle habituellement aux êtres hors du commun. Un géant, c’est la qualité que l’on attribue à ceux que l’on aime.


Et Claudette est une géante pour lui. La tête si proche du cœur. Le cœur à la main. Et la main ouverte. Comme l’oiseau assuré de son nid prend son envol, déploie timidement puis majestueusement de fortes ailes colorées, dessinant dans le ciel les traces uniques de son passage.

À cette Claudette, grand-père souhaite une journée d’anniversaire toute en beauté auprès des êtres qu’elle chérit, qui l’aiment. Également, de poursuivre, les yeux hauts vers le sommet de la montagne à gravir, avec l’assurance que le pas franchi pousse sur celui qui suivra.

jeudi 5 janvier 2006

Le soixante-sixième saut de crapaud



Une autre année dans la vie de notre grand-père. Longtemps, à l’arrivée du Nouvel An, il prenait des résolutions qui bien souvent, sous la neige ou encore aux moments de sa dégelure, fondaient ne laissant derrière elles qu’amères frustrations. Cette fois-ci, rien. Pas de je-vais-faire-ceci, de je-m’engage-à, de je devrais-m’organiser-pour. Rien. Ou à peu près rien…

On dirait que dans le fait de prendre des résolutions, c’est un peu comme si on se parlait à soi-même, se lançait des défis ou mieux encore, examinait ce qui a fait défaut au cours de l’année disparue pour tenter de remédier aux absences, aux carences dont les traces nous auraient marqués comme de la suie sur la glace bleue. Une marche vers le mieux-être, vers le bonheur.

Ses résolutions, on les partage avec d’autres quand elles sont partageables… Autrement, on les enfouit en soi, les laissant cheminer doucement vers leur réalisation, bien souvent oubliées d’être inscrites dans un échéancier réalisable. Arrêter de fumer, se lever encore plus tôt le matin, téléphoner à ses enfants régulièrement, augmenter le nombre de pages à lire hebdomadairement, couper les gras trans, manger biologique, pousser le verre de vin jusqu’à la fin de semaine… voilà du partageable… une espèce d’appel à un surveillez-moi, à un rappelez-moi-si-jamais-je-succombe… Dans le fond ce sont des résolutions pratiques. Rarement, quand vient le bilan de fin d’année, on retourne vers elles afin de mesurer si elles nous ont servis.

Dans les non-partageables, celles qui relèvent du tune-up de l’esprit, se retrouvent les plus intimes, les plus secrètes. Peut-être les plus essentielles? De deux ordres : les personnelles et les collectives. Je ne me rappelle plus qui au juste disait que les petits gestes individuels résonnent sur la collectivité. Si comme citoyen du monde, je m’engage à mieux respecter l’environnement écologique et humain, et que cela se traduit par des transformations d’habitudes néfastes entretenues depuis des années, les effets ne sont pas fulgurants, ne font pas les manchettes, mais modifient mon rapport à la société. Ramasser un bout de papier sur la rue. Moins utiliser la consommation comme moyen d’être. Favoriser la simplicité volontaire dans nos rapports aux gens et aux choses. Se conscientiser aux phénomènes de plus en plus envahissants de la pauvreté matérielle et surtout de la pauvreté intellectuelle en agissant par une approche «small is beautiful», une approche du petit pas et le garder, l’imprimer dans notre quotidien. Réaliser que la mondialisation rime souvent avec déshumanisation. Continuer de saluer le voisin qui tond son gazon avec un appareil manuel et non à essence. Continuer de saluer la voisine qui se rend au marché à pied ou à vélo. Planter une fleur et l’entretenir. Dire au soleil, tous les matins, son bonheur de le revoir.

Dostoïevsy, dans Les Frères Karamasov, écrit magnifiquement ceci :

La véritable sécurité se trouve dans la solidarité sociale plutôt que dans les efforts solitaires de l’individu.

Deux grands courants politiques ont cours actuellement. Celui qui veut que les changements de société passent par des lois poussant les collectivités à évoluer et l’autre qui incite les individus à la conscience personnelle comme catalyseur de transformations. Ils s’affrontent un peu comme la gauche et la droite. Mais tous les deux visent à davantage de bien-être. Peut-on véritablement être bien dans un monde où les disparités économiques, cela est très visible, vont en s’accroissant? Dans un monde où le temps d’être n’a plus cours? Où le terme «humain» nous interpelle, nous pousse vers des solutions immédiates, non pas sur des sentiers par lesquels tous et chacun y auraient sa place?

Prendre des résolutions en début d’année, c’est peut-être à la fin, une occasion de sortir de soi-même au lieu de s’y enfermer. Entrer en contact avec l’ensemble de l’oxygène qui permet au monde d’aspirer à quelque chose de plus grand.

On verra si en janvier 2007, ces paroles auront besoin à nouveau d’être réécrites.

mercredi 4 janvier 2006

Le soixante-cinquième saut de crapaud

Quoi de mieux, pour entreprendre l'année 2006, que ce merveilleux poème de Charles Vildrac. En fait, il s'agit de celui que j'ai travaillé lors d'un cours de poésie à l'Université de Sherbrooke dans le cadre de mon baccalauréat en pédagogie. Il m'est cher car, par lui, j'ai appris que jamais l'on ne devrait «travailler» un poème mais y plonger afin de découvrir, différemment à chacune des fois, que les images qu'il enferme ne demandent qu'à s'envoler.
Bonne Année 2006 !





SI L’ON GARDAIT…
Charles Vildrac

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,
Si on les gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tisser les voiles
Qui vont sur la mer,

Il y aurait tant et tant sur la mer,
Tant de cheveux roux, tant de cheveux clairs,
Et tant de cheveux de nuit sans étoiles,
Il y aurait tant de soyeuses voiles
Luisant au soleil, bombant sous le vent,
Que les oiseaux gris qui vont sur la mer,
Que ces grands oiseaux sentiraient souvent
Se poser sur eux,
Les baisers partis de tous ces cheveux,
Baisers qu’on sema sur tous ces cheveux,
Et puis en allés parmi le grand vent…

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,
Si on les gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tordre des cordes,
Afin d’attacher
A de gros anneaux tous les prisonniers
Et qu’on leur permit de se promener
Au bout de leur corde,

Les liens des cheveux seraient longs, si longs,
Qu’en les déroulant du seuil des prisons,
Tous les prisonniers, tous les prisonniers
Pourraient s’en aller
Jusqu’à leur maison…

vendredi 30 décembre 2005

Le soixante-quatrième saut de crapaud

Pour clore l’année 2005 en beauté, voici quelques lignes de poètes québécois abordant le thème de la mer.


RÉVEIL

Éloi de Grandmont, 1921-1970

Depuis des heures,
Le soleil dort dans tes cheveux.

Ton corps nageait
Au fond des mers,
Frôlant les poissons translucides
Et les coquillages du rêve.

Les flots crieurs
T’ont déposée
Sur une grève toute en feu
Où le jour maintenant te guette.

Depuis des heures,
Le soleil dort dans tes cheveux.


VIDE DE LA MER
Gatien Lapointe

Aux plages du jour
L’aube arrive seule triste et seule
Aucune figure aucun serrement de mains

Dans le sable dorment mes songes
Les parfums d’hier

Nulle demeure à offrir
Ni fleur ni verdure
Inutile intolérablement je regarde l’aube
Qui s’étonne du vide de la mer

Je ne sais plus accueillir
Les navires au port
Et les quais sont glissants et confus
Comme de vieux espoirs

J’ai besoin d’un autre cœur d’enfant.


SOUFFLE SALIN
Andrée Maillet

Le rocher tremble
J’exerce un droit
sise peu loin du rivage roulé
blancs débris lames coruscantes
chants d’amour amor amor oh mer
le sable rouge avale nos traces

un cent d’oiseaux m’assourdit et m’enchante
et sise auprès de la grève ourlée perlée
je dors un œil ouvert un œil
au chaud dans ma paume creusée

je souffle sur mon brise-larmes
je respire la salin
et le vent qui vient de toutes ces ailes
et des voiles trop dures hissées
par des matelots vierges et purs
aux yeux chatoyants comme l’eau

l’eau des perles l’eau de l’âme
l’eau mille flammes jaillie
au pied de ce rocher marin
où je trouble de faim

ô bien-être désiré comme la vie
de se savoir renaître
et de se reconnaître renaissant de la mort
renaissant de la mer
comme au tout premier âge
- de la vie multiple animée –
où je n’avais pas l’insigne
et divin avantage
de pouvoir en criant par-dessus
les vagues bousculées bruyantes brûlantes
dire et redire au monde
et surtout à moi-même

mon nom mon nom
mon être

être
et se nommer à la mer
c’est renaître…




Je souhaite que l’année 2006 vous soit bonne, heureuse et vous invite à nous retrouver ici sur le blogue et bientôt sur un site web encore en construction mais qui sera, j’en suis certain plus convivial.

mardi 27 décembre 2005

Le soixante-troisième saut de crapaud

Voici trois magnifiques poèmes dont la mer est le thème.

LA SIRÈNE
Philippe de Thaun (XIIième siècle)

Sirène la mer hante
Dans la tempête chante
Et pleure par beau temps,
Car tel est son talent.
De femme elle a la forme
Jusques à la ceinture
Et les pieds de faucon
Et la queue d’un poisson.
Quand se veut réjouir,
Haut et clair elle chante
Et quand le nautonier
Qui va sur mer l’entend
Il en oublie sa nef
Et bientôt s’endort.
Gardez-en la mémoire,
Car cela a du sens.

Que sont sirènes? Sont
Richesses de ce monde :
La mer montre ce monde,
La nef, gens qui y sont,
L’âme est le nautonier,
La nef, le corps qui nage.
Sachez que font souvent
Les richesses du monde
Pécher l’âme et le corps :
C’est nef et nautonier,
L’âme en péché s’endort
Pour ensuite périr.

Les richesses du monde
Font de grandes merveilles :
Elles parlent et volent,
Vous tirent par les pieds
Et vous noient. Pour cela
Et de cette façon
Les sirènes peignons :
Le riche a la parole,
Sa renommée s’envole;
Les pauvres, il les étreint,
Les attire et les noie.

Sirène est du même être,
Chante dans la tempête
Comme richesse au monde
Aux riches confondue.
C’est chanter en tempête,
Quand richesse est si maître
Que pour elle on se pend
Et se tue de tourments.

La sirène en beau temps
Pleure et se plaint toujours.
Quand on laisse richesse
Et pour Dieu la méprise,
C’est alors la belle heure
Et la richesse pleure :
Sachez ce que veut dire
Richesse en cette vie.






LE NAVIRE
Max Elskamp (1862-1931)

La troisième, elle, est d’un navire
Avec tous ses drapeaux au ciel,
La troisième, elle, est d’un navire,
Ainsi qu’ils vont sous le soleil.

Avec leurs mâts, avec leurs ancres,
Et leur proue peinte en rouge ou vert,
Avec leurs mâts, avec leurs ancres,
Et tout en haut leur guidon clair.

Or, la troisième elle est dans l’air,
Et puis aussi elle est dans l’eau,
Or, la troisième sur la mer
Est comme y sont les blancs bateaux.

Et les rochers, et les accores,
Et terre dure ou sable mol,
Et les rochers, et les accores,
Et les îles et les atolls;

Et la troisième est seule au monde
En large, en long, en vert, en bleu,
Et la troisième est seule au monde
Avec le soleil au milieu.





Paul Verlaine (1844-1896)


Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer
D’une aile inquiète et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m’est cher,
D’une aile d’effroi
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi? Pourquoi?

Mouette à l’essor mélancolique,
Elle suit la vague, ma pensée,
À tous les vents du ciel balancée
Et biaisant quand la marée oblique,
Mouette à l’essor mélancolique.

Ivre de soleil
Et de liberté,
Un instinct la guide à travers cette immensité.
La brise d’été
Sur le flot vermeil
Doucement la porte en un tiède demi-sommeil.

Parfois si tristement elle crie
Qu’elle alarme au loin le pilote,
Puis au gré du vent se livre et flotte
Et plonge, et l’aile toute meurtrie
Revole, et puis si tristement crie!

Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer
D’une aile inquiète et folle vole vers la mer.
Tout ce qui m’est cher,
D’une aile d’effroi,
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi? Pourquoi?



vendredi 23 décembre 2005

Le soixante-deuxième saut de crapaud

Conte de Noël

Ce matin-là, d’une éclatante blancheur, ne pouvait qu’appeler notre grand-père vers la grève. Une froidure hivernale à geler la mer. Un vent en provenance du nord soulevait la neige. Aveuglante. À quelques heures de la fête de Noël, journée que la mélancolie rend plus belle encore, il ne put résister à aller s’emplir les poumons d’un air qui, s’infiltrant en lui, s’amusait à secouer des souvenirs profondément enfouis, juste derrière les images que l’on déballe à cette période pour se redire, une fois de plus, que la vie est belle.

Autant que l’institutrice qui arriva à l’Anse-au-Griffon, la première que le village reçut. Elle portait un prénom prédestiné : Ève.

À cette époque, celle où notre grand-père entra à l’école pour une première fois, et longtemps par la suite, la maîtresse d’école demeurait sur et dans les lieux. Je veux dire par là qu’une fois en place, elle risquait d’y demeurer un bon moment. Voilà sans doute l’ancêtre de la sécurité d’emploi. On lui offrait, à titre d’avantage relié à la tâche, la résidence, le bois pour l’hiver et un chèque mensuel, dont je tairai la teneur…

Éve Gaudreau. Grand-père peut encore, si longtemps après, redessiner dans son cœur et son âme, la beauté de cette jeune fille provenant d’un tout petit village à quelques minutes du sien, Saint-Maurice-de-l’Échouerie. Sa vie durant, lorsqu’elle en parlait, c’est en le nommant l’Échouerie avec un mouvement des lèvres donnant l’impression qu’un baiser s’en dégageait. Une chevelure noire, remontée en toque, des yeux balançant vaguement entre le bleu et le vert, un visage si fin, si doux sur lequel les reflets des bougies qu’elle aimait installer un peu partout dans la salle de classe, s’y arrêtaient laissant une légère et gracieuse teinte oranger…

Je crois que notre grand-père tomba amoureux de l’institutrice dès le premier jour. Lorsqu’elle se dirigea vers lui, prenant sa main afin de l’assigner à une place, il jugea être trop éloigné de son bureau. Elle disposait les élèves de façon à ce qu’un ancien puisse prendre en charge un nouveau. Même chose pour les filles.

- Quel est ton prénom?

La voix qui venait de chatouiller ses oreilles, encore maintenant il sait la faire rejaillir en lui. Minuscule tintement, celui que le vent accroche dans les capteurs-de-rêves…

- Jean, répondit-il avec comme des larmes dans la voix.
- C’est ton premier jour. Je comprends que tu puisses trouver cela difficile, mais tu verras tout ira bien.
Il la vit, de dos, retournant vers la table qui allait lui servir de pupitre et de bureau tout au long de sa carrière. Lorsqu’elle réapparut dans toute sa grâce, lui adressant un sourire comme un envol d’ange, notre grand-père sut que l’école devenait le portail du ciel.

Ève demeura la maîtresse d’école de l’Anse-au-Griffon si longtemps, qu’elle enseigna à plusieurs générations de petits Gaspésiens. Tous l’aimaient. Tous, mais aucun comme notre grand-père.

Ce qui caractérisait l’enseignante et s’incrusta dans l’âme même de notre grand-père, c’est bien ce rituel du conte qu’elle avait instauré dans sa classe, en fait dans ses classes. Elle racontait avec cette voix chantante d’où sortaient des sons mélodieux, des histoires tellement fantastiques, magiques parfois, que les rêves qui en naissaient, se paraient de couleurs et d’odeurs tellement vraies que la réalité devenait fade à l’entendre. C’est le vendredi, quelques minutes avant qu’elle ne laisse partir les élèves pour un trop long congé selon notre grand-père, qu’elle s’assoyait à sa table, s’éclaircissait la voix avant de littéralement projeter les enfants dans l’imaginaire.

- Comme nous arrivons aux portes de Noël, je vais vous raconter une histoire qui vous suivra durant toute la période des Fêtes. Mais avant de commencer, je veux que vous sachiez que les contes reposent toujours sur un peu de vrai. On s’arrange pour que cela soit beau mais il y a toujours un fond de réalité. Aussi, celle-ci je ne vous la lirai pas, je vous la raconte de mémoire puisqu’elle s’est passée dans mon village de l’Échouerie.

Notre grand-père Jean ne savait trop s’il devait se concentrer sur les paroles qui allaient venir d’une voix qui le chamboulait ou sur l’histoire qui lui en apprendrait davantage sur son institutrice. Il se plaça en mode écoute. Il ne fut pas déçu.

- Il était une fois, à l’époque où la Gaspésie se trouvait encore isolée du reste du monde, une jeune fille qui ne croyait pas que la terre était ronde. Elle voyait bien, fixant l’horizon au bout de la mer qu’une courbe s’immobilisait et semblait regarder vers la côte. Elle s’amusait tous les jours à descendre vers la grève. Les saisons transformaient ses traces en de petits trous de la grandeur de son soulier qu’aussitôt la mer remplissait, puis en des pistes neigeuses s’imprimant derrière elle. Un matin de 24 décembre, comme à son habitude, alors qu’elle marchait dans une neige qui fut pendant quelques instants poudreuse puis immobile comme un lièvre au garde-à-vous, elle vit tout au loin, accrochée au bout de l’horizon, une espèce d’oiseau qui lui sembla immense. Elle connaissait bien les mouettes et les cormorans de l’été, mais un oiseau de cette nature s’envolant vers les berges enneigées et granuleuses, elle ne pouvait dire exactement qui il était. S’approchant d’elle, la majesté de ses ailes, la couleur de son plumage et ses griffes acérées lui inspirèrent de la crainte. Dans un long geste de ralenti, il se posa aux pieds de la jeune fille abasourdie, secoua le frimas que son lent atterrissage avait versé sur lui comme une poudre farineuse emmêlée à la neige fondante. Ses yeux, telles des billes d’une noirceur infinie, la regardaient. Aussitôt l’inquiétude de l’enfant se dissipa.

- Je viens du pays rond, dit-il dans un caquetage facilement que la jeune fille facilement déchiffra, elle qui n’en revenait pas de l’entendre lui parler et de pouvoir si bien le comprendre.

- Mais il n’existe pas ce pays, reprit-elle une fois la surprise apprivoisée.

- Si, il est là-bas, accroché sur la ligne d’horizon. En regardant bien, ne te laissant pas distraire par le parallèle des lignes, le perpendiculaire des objets qui s’y dirigent ou toute géométrie qui essaie de te démontrer que le paysage est un long chemin qui tombe dans le néant, tu peux voir le pays rond. J’en reviens et j’y retourne. Ne pouvant venir de nulle part et retourner vers nulle part, c’est qu’il existe, m’attend et me recevra quand j’arriverai.

- Comment puis-je être certaine que ce que tu dis est la vérité?

- Tu n’as absolument pas besoin de l’être. Comment es-tu certaine que la porte du vide soit cet horizon qui se profile devant tes yeux que tu viens saluer sur la grève? Que devant lui, cet immense invisible à tes yeux, soit la fin de tout et le début de rien?

- On me l’a dit. À moi ainsi qu’à tous les autres avant moi et nous le répéterons à ceux qui suivront. Parce que voilà la vérité.

- Laisse-moi te dire quelque chose. Les grandes vérités qui alimentent ton monde proviennent souvent de légendes, d’histoires ou de contes se transmettant des uns aux autres afin de combattre l’ignorance. Vous, les humains, avez ce besoin absolu d’immobiliser tout ce qui bouge afin d’en comprendre les dangers. Vous vivez dans la peur continuelle. Les étoiles ne devraient pas susciter la crainte, elles sont vos ancêtres. Le vent ne devrait pas vous effrayer, il vous apporte des ambassades. Les saisons, et vous voilà situer dans le temps et dans l’espace. La nature vous donne l’occasion de vivre et de rêver. Et l’horizon, la permission de voir plus loin et plus grand.

L’oiseau poussa sur ses pattes avec une ardeur telle qu’en quelques envolées, la jeune fille le perdit de vue. Pas entièrement, car elle suivit cette tache dans le ciel jusqu’au moment où elle devint un minuscule point allant se percher sur l’horizon. À ce moment-là, pivotant la tête de gauche à droite, elle s’aperçut que la grève s’étendant vers les villages du côté du soleil levant puis ceux du soleil couchant, était bien petite par rapport à la vastitude s’étendant devant ses yeux.

La jeune fille fit quelques pas. S’arrêta. À son grand étonnement, une fleur rouge se hissait de sous la neige. Un 24 décembre, sur la grève, une fleur. Un miracle ou encore un cadeau abandonné par l’oiseau du pays rond souhaitant lui démontrer que la réalité dépasse ce sur quoi nous nous appuyons pour la définir. Elle se pencha pour la cueillir afin d’apporter avec elle la preuve de sa découverte. Puis elle hésita, se disant que les preuves ne servent à rien d’autres que de tenter d’enfoncer l’ignorance et d’écraser les rêves.

Elle lui donna le nom de poinsettia. Enfin, c’est comme cela qu’on l’entendit prononcer de sa bouche, mais en fait elle l’appela le point qui est là… là, pour là-bas.



Ève, l’institutrice, marqua un long moment de silence après avoir raconté son histoire. Elle promenait un regard sur chacun de ses élèves avant de s’arrêter dans les yeux de notre grand-père toujours sous le charme. Elle sourit. Leur souhaita de joyeuses fêtes et les laissa partir.

Ce fut à ce moment-là que notre grand-père entreprit ses longues promenades sur la grève, cherchant quelque part dans l’atmosphère et au fond de l’horizon, le minuscule point noir qui saurait s’approcher de lui un poinsettia au bec.


Joyeux Noël.

mardi 20 décembre 2005

Le soixante et unième saut de crapaud

Ouf! J’aurais presque le goût de dire qu’enfin cette histoire fantasmagorique est achevée… Passons à quelques poèmes dont le thème sera… non pas la mer, on y reviendra à un autre moment, mais le fantôme


la chanson morte

une vieille musique en sourdine
balayant les devenirs
se glisse entre les taches vernies
sous le tapis
épie une présence lointaine
qui, à pas feutrés, allait se rapprochant


il y a une fois la claire noirceur
prenant forme sur la portée de la nuit
seule,
criante,
assoupie,
accrochant à l’arbre écorcé
le squelette d’un fantôme évanoui


le vent entre les stores fermés
se faufile par la fenêtre ouverte sur l’hiver
encore et pas encore froid
où un corps endormi empalé au poteau
pointe sa solitude jazzée
vers le firmament entrouvert


en marche sur un piano sans notes
silencieuse symphonie
on entend la fugue éteinte des saisons sans raison
entonner de sa voix continue
les mots d’une chanson morte



le fantôme

le fantôme diaphane
emmêlé au brouillard
yeux noircis et pas rouges
durcit et glace
ses pas à pas
dans des foulées défraîchies


il marche glisse et frôle


son solitaire manteau
oublié près du trou
lèche les mouillures de neige
échappées des nuages engourdis


sa marche sa glissade et sa frôlure


le froid transperçant ses veines orageuses
s’accroche à lui comme autant de flèches
bousculées par le vent

il allait et venait aux sapins endeuillés et revenait


il marche glisse et frôle


dans la rigueur de la nuit
venu d’un autre monde,
le froid fantôme
marque ses pas
sur un horizon piqué de musiques égarées


il marche glisse et frôle


des banquises enfermées dans son âme
réchauffent le globe
ozone bleu électrique

il s’avance, frêle, sur notre temps


en marchant glissant et frôlant

et là encore

... et encore

à écrire
dans l’hiver
comme un fantôme qui passe
harcelant les solitudes
les impatiences
les anxiétés...
... et encore

dans l'hiver
les pieds se promenant dans de tristes ruelles blanches comme des brouillards perdus
qui neigent de fulgurantes tempêtes
balayant des passés aux avenirs trop présents


... et au printemps revenuencore immobilisés
làau coeur de la ville ployant sous d'immenses placards d'érableles pieds du fantôme écraseront les impatiences
les anxiétés
les solitudes

... et

fouettés par les grands vents d'avril
ils demanderontsi pour toujours

encore
les rêves inanimés que la vie aura sauvés des feux de l'hiver
vieilliront encore

là…






l’haleine de la neige


l’haleine des mots du silence
tombent en neige
s’accumulent auprès des étoiles


douce équinoxe


s’éteint le soleil de minuit
alors que rôdent
ruellement poursuivis
de magnétiques chats
électrifiant les feuilles mortes en quête d’eau


étrange accalmie


plus loin que les proches paroles échappées dans les flaques mauves
circulent parallèlement
les croisées de chemin


fulgurante étoile filante


les saisons emmêlées comme de chaotiques girouettes
pointant leurs ailes de plomb aux embrasures du vent
idéefixent le nord
retrouvent les routes égarées
se multiplient
encore
et encore
tels des guignols pivotant sur eux-mêmes


triste légende


au bout des années
que buvait l’éphémère
se dressent
telles de transparentes colonnes de givre
les trous des pas incertains engorgés de ciment


lancinante mélancolie
Y aura-t-il un conte de Noël? Encore quelques jours pour y songer... Je fouillerai dans les carnets de notre grand-père, juste pour voir...

lundi 19 décembre 2005

Le soixantième saut de crapaud

… la suite…


Comment le tout s’acheva? En fait, rien ne prit véritablement fin…

La dépouille du chanoine Boudreau fut effectivement transportée dans la crypte de l’évêché de Gaspé. Elle y repose toujours. Le nouveau jeune curé Archambeau mit un terme à son enquête en annonçant aux paroissiens de l’Anse-au-Griffon qu’ils se devaient, tous, d’accepter la pénible réalité que représente un mystère qui parfois laisse traîner des fantômes derrière lui. On leur avait fait subir cette horrible situation afin de les souder davantage, leur permettre d’accepter les impénétrables dessins divins.

Les marguilliers se mirent, difficilement avouons-le, à réparer les dégâts qui défigurèrent le cimetière et au printemps suivant, plus rien ne paraissait s’être déroulé à la fin de ce novembre d'un automne qui, finalement, tourna à l’hiver. Sauf qu’Arthur, le seul à connaître toute l’histoire, après avoir laissé tomber quelques paroles qui semèrent le doute en ouvrant la porte aux fantômes, il remit sa démission comme bedeau pour se concentrer sur ses activités amputées, on doit bien le dire, de la distillation.

Mais qu’arriva-t-il à Angèle? À Nathaniel?

Le soir de la mort du chanoine, après avoir ajouté à son repas une quantité de verre broyée qui l’étouffa, Angèle avisa le médecin. Une fois sur les lieux, celui-ci ne put que constater son décès. Vu l’âge avancé de l’homme d’église, il diagnostiqua une crise cardiaque. Une ambulance le conduisit directement vers les services funèbres de Gaspé. L’embaumeur remarqua bien que le vieillard avait perdu du sang et que cela se localisait autour de ses parties intimes, mais il n’aurait jamais osé en parler, encore moins ébruiter une telle anomalie.

Nathaniel se chargea de vider le coffre-fort puis quitta immédiatement le village. Il n’ajouta rien d’autre sur son déplacement qui eut permis à Arthur d’en savoir davantage. Mais il revint quelques jours après. Les funérailles allaient se tenir le lendemain. C’est là qu’il se chargea de répandre le sang sur les pierres tombales renversées.

Angèle, dans toute cette période sombre, fut digne, autant que puisse l’être une ménagère de curé. C’est elle qui s’offrit pour recevoir les invités, dont l’évêque Granger. Elle installa dans la salle à manger du presbytère un buffet qui, selon les dires de ceux qui purent s’y présenter, fut digne d’un repas de noces. Mais en Gaspésie, on sait bien faire les choses.

Nathaniel fut aperçu par quelques paroissiens lors des événements. Sans doute un journaliste de Rimouski! Sauf que madame Aldège lui trouva une bien drôle de ressemblance.

Ainsi s’achève l’histoire de fantôme de l’Anse-au-Griffon. Notre grand-père, qui a vécu ces moments peu glorieux, en parle aujourd’hui avec une espèce de scepticisme. Il est vrai que les cloches se turent. Tellement que le nouveau jeune curé dut se résoudre à engager un sonneur de cloches car, et pour bien des années, cette paroisse n’eut pas de bedeau. On croyait qu’Arthur, très lié au chanoine Boudreau, dans un deuil inconsolable, avait décidé de s’éloigner de l’église. Le dernier ouvrage qu’il entreprit, ce fut de vider le charnier. Comme personne n’était encore capable de se rendre à mi-chemin entre Cap-des-Rosiers et Anse-au-Griffon, Arthur put s’acquitter de cette tâche sans personne pour l’embarrasser. Même chose pour le vide sanitaire, si ce n’est que des dames de Sainte-Anne qui astiquaient l’église pour le nouvel arrivant.

Parfois, vers la fin de novembre, les cloches grelottent et rapidement taisent un si court tintement que personne ne se souvient l’avoir entendu. C’est à ce moment qu’Angèle, la postière et la ménagère du curé Archambeau, quitte l’Anse-au-Griffon vers Québec. C’est du moins ce qu’elle dit. Des affaires l’enjoignent à y demeurer plusieurs jours. Lorsqu’elle revient, tous remarquent un doux changement dans son attitude. On ne saurait dire lequel, mais elle n’est plus tout à fait la même.

Quant à Nathaniel, eh! bien cela exige de vous un dernier effort supplémentaire de crédibilité, il vit confortablement installé au pays inimaginaire des fantômes…


FIN

dimanche 18 décembre 2005

Le cinquante-neuvième saut de crapaud

… la suite…

C’est assis dans sa chaise berçante, les yeux accrochés aux reflets de la lune transperçant la vitre de sa fenêtre qu’Arthur, sous le choc, se remémorait les dernières paroles de Nathaniel. Il l’avait laissé quelques instants plus tôt pour retourner chez lui, le cœur au démontage n’y étant plus. Croiser le groupe funèbre et savoir ce qui allait suivre ne le stupéfia pas davantage que les déclarations du fils naturel du curé Boudreau et d’Angèle.

Il aurait souhaité la neige. L’appela même. Il ressentait au plus profond de lui-même un froid besoin qu’elle ensevelisse ce coin de Gaspésie où, à l’horreur des événements dont maintenant il connaissait l’ampleur, s’ajoutait l’atroce vérité qui le heurta.

Nathaniel, ses mots étourdissaient encore le bedeau, lui avait dit :

- Mon père possédait beaucoup d’argent. Il a hérité de sa famille une somme colossale à laquelle s’ajoutaient les entrées, et cela vous le savez aussi bien que moi, résultant des ventes de votre commerce. Il cachait le tout dans un coffre-fort bien dissimulé dans son bureau. Seule ma mère connaissait la cachette et surtout le fait que le code était inscrit sur ses parties intimes. Je dois vous dire qu’une fois enceinte, elle n’eut plus jamais de relations avec cet homme. Il lui en voulait. Je crois qu’il aurait souhaité une fausse couche ou encore qu’on provoquât une interruption de grossesse. Ni l’une ni l’autre ne se produisirent. C’est à ce moment qu’elle devint une ménagère de curé comme tout le monde l’entend. À sa place, mais combien suspicieuse. Elle ne lui a jamais pardonné l’abandon de son amour et celui de son fils. La vengeance, doucement, germa en elle et devait éclater un jour ou l’autre.

Arthur descendit se faire un thé. Tout comme il allait lentement le boire, gorgée par gorgée, le bedeau, goûte à goûte se remémorait les paroles du jeune homme dont le ton ne déviait jamais : aucune émotion n’entravait son récit.

- Et sa vengeance, elle la mit en route en passant par moi. Je revois encore son sourire complice quand, à l’improviste je descendais de ma chambre au grenier pour remonter illico après avoir lancé à mon père une grimace démoniaque ou uriné devant lui. Alors que les cloches se balançaient mues par des élans formidables ou que je menaçais d’entrer dans l’église, un dimanche en plein durant l’homélie, me dirigeant vers le curé qui, dans sa chaire, menaçait les paroissiens d’une nouvelle quête pour ceci ou cela. J’ai toujours appelé ma mère Angèle, c’était un ordre du père qui craignait qu’à un moment donné la vérité n’éclata; sa réponse était toute prête à être déballée : ils avaient recueilli un enfant du péché et s’en occupaient par charité chrétienne. Pas de papa, pas de maman. Jamais. Un monstre d’égoïsme et une maîtresse amante… voilà qui furent mes parents.

Arthur, à ses paroles, faillit perdre conscience. Il tituba devant ce jeune homme qui le dévisageait froidement. Dans les yeux de Nathaniel, jamais le bedeau n’oubliera ce regard, se profilait une haine inimaginable couvrant une douceur amoureuse que sa condition de vieux garçon ne pouvait comprendre.

- Ma mère est amoureuse de moi. Elle l’a été comme mère, d’abord. Plus je vieillissais, plus ce sentiment se transforma en une folle passion que j’ai plaisir à entretenir. Combien de fois avons-nous fait l’amour juste au-dessus de son bureau? Nous retenions nos cris qui, s’ils avaient pu se faire entendre, auraient enterré le bruit des cloches. Nos élans charnels et incestueux furent les premières manifestations de sa vengeance qu’elle me demandait de venir chercher en elle, que j’emmagasinais avec toute la fouge de mes quinze ans. Voilà maintenant vingt ans que cela dure. Cela m’a appris que l’amour est parfois une porte sur la mort.

Voilà la raison pour laquelle Arthur ne réussit pas à s’endormir ce soir-là. L’insomnie, depuis, est le lot de ses nuits. Devant lui, ce triangle tracé par l’image du chanoine Boudreau continuellement sur la défensive, celle d’Angèle, la douce servante en apparence discrète, effacée et Nathaniel, cet homme au regard de feu, à la parole dure et crue, le hante sans cesse ainsi que les hurlements froissés des coyotes qu’il tuait froidement, les distribuant sur le pas des portes des maisons afin de distraire l’attention du village. Les choses que l’on ne comprend pas ont au moins le mérite de nous obliger à les regarder.

…à suivre…

SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...