vendredi 6 juin 2025

Si Nathan avait su... (34) Revu et corrigé

                           


On venait d’annoncer que les obsèques de Monsieur le curé de la paroisse des Saints-Innocents seraient présidées par l’évêque du diocèse et célébrées le samedi 20 décembre à 15 heures à l’église de la paroisse. L’article du journal NOTRE RÉGION ne précisait pas si, à cette occasion, on officialiserait la nomination du nouveau curé. Pas une ligne sur cette histoire d’ours blessé, de l’intervention de la faculté de médecine vétérinaire de Saint-Hyacinthe et d’une supposée corrélation entre cette affaire et le décès du curé chanoine.
 
L’église, temporairement fermée, se retrouve maintenant sous l’étroite responsabilité de Monsieur le maire. L’unique employé municipal, Nicéphore Cloutier, oncle de Daniel,  verra à ce qu’elle soit nettoyée régulièrement, qu’avec la venue des froids, de la neige, il s’organisera pour que le chauffage soit ajusté, le déblaiement des entrées, assuré. On dut même interrompre les activités de deux ou trois groupes communautaires qui se réunissent mensuellement au sous-sol, dont la populaire soirée du «Bingo» qu’organisent conjointement les Filles d’Isabelle et le Cercle des fermières.
 
L’inquiétude principale, devenue le nouveau sujet de conversation du village après l’affaire de l’ours, un peu comme un sujet politique s’efface lorsqu’un nouveau s’installe, portait sur la célébration des Fêtes de Noël. La tradition veut qu’une collaboration entre Monsieur le curé, la directrice de l’école et l’un des échevins de la ville qui, on s’en souvient, est également marguillier, pivote autour d'eux qui verront à ce que cette période, alors que l’école sera fermée, l’église en plein brouhaha et la municipalité veillant à la décoration de la rue Principale, que cette période donc soit la plus festive possible.
 
Dans le cercle des plus âgés un embarras devint rapidement un souci : qu’arrivera-t-il si malencontreusement un décès survenait ? Le cimetière ne posait pas problème puisqu’en hiver les cercueils sont entreposés dans un charnier à l’entrée du lieu, mais pour les funérailles, devra-t-on les célébrer dans une autre église du canton ? Tout cela pour dire que cette histoire qui débuta par un ours blessé, le décès du prêtre, un cadavre d’animal sauvage récupéré sans toutefois que la flèche meurtrière soit retrouvée, pour un petit village tissé serré c’en était beaucoup.
 
                                                        *****
 
L’atmosphère sévissant chez la famille ojie-crie depuis que Don, régulièrement assis sur les marches de l’escalier qu'elle que soit la température, entièrement défait au point que sa femme et sa fille ne l’avaient jamais connu ainsi, sans parler de l’ancêtre réfugiée dans sa chambre au rez-de-chaussée, n’en sortant que pour manger puis y retourne tout de go. 

Peu de paroles s'échangeaient jusqu’au moment où Chelle ne pouvant plus supporter l’éloignement de son père, s’adressa à lui. Sa mère, peu éloignée des fameuses marches devenues comme un refuge à ciel ouvert, pouvait très bien suivre une conversation parfois décousue, souvent sibylline, continuellement coupée par de ténébreux silences.
 
- Chelle, tu ne dois pas écouter tout ce qui ce dit dans la cour de ton école, n'entends que ce qui est important pour toi.
- Écouter, entendre, c’est la même chose.
- Non ma fille, il y a une différence et à toi de la gérer.
- Laquelle ?
 
Chelle, malgré son jeune âge, est déjà rompue aux informations souvent radicalement opposées, voire contradictoires. Celles de son père, de sa mère et celles de l’autre, l’ancêtre, toutes aussi distantes à tel point qu'elles se rejoignent difficilement. Cela la trouble parfois. Comme elle n’apprécie pas sentir enfler une boule à l’intérieur d’elle, à l’estomac principalement, elle profite du voyage matinal dans le bus la menant à l’école, assise à côté de son essentiel ami Benjamin, pour lui parler de ce qui se passe chez elle, cela lui sert de soupape. Au retour, en fin d’après-midi, seule, assise à la fenêtre donnant sur les rangs sans nom, sans numéro, sans asphalte songeant à ce qu’elle pourrait faire afin d’éclaircir la situation.
  
Bien sûr Benjamin ne peut lui apporter de solutions, des conseils non plus, mais son écoute attentive se révèle pour la fillette une occasion de mieux respirer, libérer ce qui commençait à l'angoisser. Les mots d’enfant ont la faculté de se rendre directement au vif du sujet, parfois de manière incorrecte ou évasive, mais une fois énoncés, puis reçus par une personne de confiance, deviennent rédempteurs. C’est ce qu’elle vit avec Benjamin, souhaitant ardemment que ça débloque avec son père.
 
- Écouter, c’est recevoir des sons qui se manifestent autour de soi sans qu'on y fasse trop attention. Comme il  y en a plusieurs en même temps, on en manque certainement quelques-uns.
- Ça se fait tout seul.
- Oui, c’est ça. Mais entendre, c’est choisir ce qu’on veut écouter.
- C’est drôle ce que tu dis, Mademoiselle Abigaelle…
- … celle qui est venue à la maison chercher son permis de chasse, ton éducatrice ?
- Oui, Mademoisele Abigaelle, elle dit tout comme toi. Parfois, lorsqu’elle veut se faire entendre, elle attire notre attention avec une main levée. Ça veut dire «Silence!» là je sais qu’on doit arrêter d’écouter tous les sons pour entendre ce qu’elle veut nous dire.
- Elle est bien cette éducatrice. J’aime beaucoup comment elle vous présente les choses. Je me rappelle quand tu es revenue de l’école en chantant…
- … oui, une chanson de Félix Leclerc...
- … exactement. J’aimerais bien l’entendre.
- Benjamin m’a dit que son papa achètera un disque de Félix Leclerc la prochaine fois qu’il ira dans la grande ville.
 
Délicatement, à pas de coyote, entre le père et sa fille s’installait un moment pouvant ressembler à ce que chez les autochtones on appelle «pow wow», mais dans ce cas-ci, on pourrait plutôt dire un mini-pow wow. L’esprit de rencontre y est présent.
 
- Papa Don ?
- Oui ma fille, qu’y-a-t-il ?
- Depuis quelques jours tu n'es plus comme mon papa que je connais. Est-ce que j’ai fait des choses qui ne t’ont pas plu ?
- Non Chelle, tout ce que tu fais depuis ta naissance est correct, même si je sens parfois que certaines choses obscurcissent tes yeux. Je reconnais ces moments. Tu plisses les yeux, t’éloignes avec Ojibwée et ne parles presque plus.
- C’est que je suis triste de te voir comme ça.
- Tu sais, l’histoire de l’ours m’a blessé autant que l’animal l’a été.
- Tu ne vas pas mourir comme lui ?
- Non, mais on peut mourir de différentes manières.
- Pas mourir et rester en vie en même temps ?
- Ma fille, peut-être ne comprendras-tu pas ce que je vais te dire, mais oui c’est possible de mourir et rester en vie.
 
Les marches de cet escalier auront reçu des trames de vie, plusieurs, depuis l’arrivée de cette famille ojie-crie dans la municipalité des Saints-Innocents.
 
- Tu sais autant que moi qu’un oji-cri comme tous les êtres humains de la terre possède un corps et une âme. D’ailleurs, c’est l’âme de ton ancêtre que l’on garde avec nous alors que son corps est à se mêler avec la terre dans notre petit bois, au pied du bouleau blanc. Il est mort de corps mais vivant d’âme.
- Est-ce que tu vas enterrer grand-mère ancêtre à la même place que lui ?
- Probablement, à moins qu’elle souhaite retourner dans son lieu natal, en Ontario.
- Elle ne parle jamais de ces choses-là.
- En effet, mais elle n’en pense pas moins.
 
L’échange entre les deux prenait un chemin qui ne semblait pas permettre à Chelle de mieux saisir la détresse  silencieuse de son père, jusqu’au moment où il ajouta :
- On peut mourir d’une flèche…



mercredi 4 juin 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (22)

 


                                          Riverside
 
en réponse à la question posée
l’enfant dit     
«un oiseau»                                                      Un oiseau?
«bleu, léger comme le vent, rapide»     Le vent?
«j’irai haut, poussé par le vent, 
plus haut encore que les tours de Saïgon,
l’œil globuleux du crapaud            
me perdra de  vue, devenu 
minuscule point noir, mobile, furtif»
 

en réponse à la question posée
l’enfant dit     
«serai espèce en voie de disparaître,
rayée déjà des encyclopédies»                Rayée?
«grandes rayures bleues sur ailes bleues
cerf-volant grattant les nuages de Saïgon
par un samedi gris, chaud, humide»
 
 
en réponse à la question posée
l’enfant dit     
«tout comme l’aigle flottant au-dessus de
l’embuscade  des nuages
entre bleu-mer et bleu-air je courrai
me perdrai dans un bol de riz    
tête penchée telle une souffrance épuisée 
provenant d’un dragon aérien»

«serai oiseau-aigle mêlé aux odeurs d’épices
qui étourdiront les pistes derrière moi 
oiseau rapide comme vent de tempête,
lent comme bouquet d’algues se dandinant
sur la rivière Saïgon»
 
                          
 
en réponse à la question posée
l’enfant dit     
«oiseau migrateur transportant pollens                                       d’ailleurs, poivre des îles, 
créateur de nouvelles fleurs    
de nouvelles couleurs
suivre les rivières  qui rêvent du Mékong
après s’être aventurées sur le fleuve Rouge
la rivière des Pafums                           
suivre aveuglément le protecteur 
des libellules pour se perdre dans la mer de Chine»
 
 
en réponse à la question posée
l’enfant dit     
«esquisserai la forme des dragons impériaux             de Hué jusqu’au-dessus des tours miniatures 
de Hanoï
comme un oiseau-palmier, je me faufilerai,
fleur jaune au cœur rouge
rouge comme le sang sur le sable du Vietnam
envahissant les neuf bras du Mékong»
 
 
et 
en réponse à la question posée
enfant je dirai
                                                                                                     
«enfant-oiseau 
au bout du monde
il y a un chemin menant à la disparition des voies...
des rivières...   des fleuves...   des deltas...   des mers...
et au bout...   tout au bout…
un grand ciel ouvert 
qu’un crapaud regarde… »
   
20 mai 2012
 

 
 
 
 
chaleur
 
 
la terre, dans sa mémoire d’arbre,
retient le vert d’avant la pluie
la chaleur d’avant l’eau
 
 
au loin, la tour perce les nuages
les motos-fantômes
- l’une derrière l’autre -
composent une piste de chandelles
rythment entre les flaques liquides
une drôle de farandole
sur laquelle, dans un vent de nuit,
glissent les chauves-souris
 
 
la terre, dans sa mémoire d’arbre,
retient le vert d’avant la pluie
la chaleur d’avant l’eau 
 
 
partout, la chaleur vit, ici et là
sous un arbre, un banc oublié
sur les gerçures humides du vendeur de fruits
les yeux secs de la femme-palanche
celle qui colporte sa croix quotidienne
les pieds noirs des enfants cerfs-volants
la chaleur vit partout, omniprésente
dans les bruits secs, craquants du matin torride
 
 
la terre, dans sa mémoire d’arbre,
retient le vert d’avant la pluie
la chaleur d’avant l’eau 
 
 
au loin, la rivière-serpent sous les ponts
laisse derrière et à côté d’elle
comme autant de vestiges maritimes
les résidus spumeux des sables lointains
rouges encore du sang des immolés
brûlés par la chaleur des siècles
qui, pour mille et une raisons impunies,
rappliquent tel un ressac de feu
 
 
la terre, dans sa mémoire d’arbre,
retient le vert d’avant la pluie
la chaleur d’avant l’eau 
 
 
partout tendues, des mains calcinées
cherchent le ruissellement des gouttes de pluie
fuient la sécheresse des feuilles illuminées de fruits
se joignent à l’ombre avariée des libellules en fuite
alors qu’au bout des doigts tintent les baguettes de bois
dans des bols d’étain qu’une jeune fille récure
fixant par-dessus les paniers de crevettes
un regard d’osier, d’avenirs jaunes et chauds
 
 
la terre, dans sa mémoire d’arbre,
retient le vert d’avant la pluie
la chaleur d’avant l’eau

 
au loin et partout, plus loin encore que le bruit du soleil
au cœur, au centre des fournaises humaines
dans un silence qui fond sous la paresse du matin
la pluie comme de la sueur de chaleur
se répand     à midi elle s’étendra par-delà la sieste
fera craquer les peaux ouvertes et alanguies
dans sa poursuite des autels du repentir
pour retrouver un dragon noyé dans la mer
 

la terre, dans sa mémoire d’arbre,
retient le vert d’avant la pluie
la chaleur d’avant l’eau
 
21 juin 2012
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lundi 2 juin 2025

LA FILLE À SON PÈRE

 



Je ne connaissais pas cette maison d'édition - L'EMPREINTE DU PASSANT - mais l'autrice, Loïse Lavallée, fort bien. En fait, Loïse possède un surnom  pouvant ressembler à un pseudonyme, O'Ma, et partage avec moi une place privilégiée auprès des enfants de ma Fille Catherine, de son Fils Nicolas, celle de grand-parent. Je dis une place car il ne s'agit aucunement d'un rôle, ça s'approche davantage d'une grâce. 

J'aborde ce billet par un biais... celui de l'affection, non, davantage, l'amour qui est au centre de ce livre, celui d'une fille pour son père, d'un père pour sa fille. La relation - qui s'étend aussi à la famille - sur laquelle se fonde les pages que Loïse consacre, magnifiquement, respectueusement, elle nous la fait vivre d'un très jeune âge jusqu'au décès de Jean, son papa, le grand-papa de ses enfants et l'arrière-grand-papa de ceux qui nous unissent Loïse et moi, tel un pont générationnel.

Chacune des pages et elles sont fort bien écrites, fort bien documentées, chacune nous permet à la fois de suivre cet amour filial et l'évolution autant de la ville de Montréal que celle du Québec. Beaucoup de choses changent, ont changé depuis la naissance de la fille de cet homme qui mourra dans ses bras. Beaucoup. Et la chronologie du texte permet de suivre les différents mouvements qui furent la genèse d'un Québec avide d'ouverture. Déjà, Loïse, et elle nous le décrit à merveille, se retrouve immergée dans cette dynamique, la comprenant parfaitement puis l'intégrant dans ses actions futures, autant au pays qu'à l'étranger.

Nous avons été habitués à suivre des auteurs masculins, sans aucun doute fort pertinents, mais qui ne voient le monde qu'à-travers le spectre de leur genre. Le texte de Loïse sur la part manquante des évangiles m'apparaît comme un essentiel rappel que la place des femmes dans nos sociétés, en plus d'avoir été occultée et réduite qu'à l'application servile des cours d'enseignement ménager, doit s'élargir au-delà de ce que l'on nommait, l'émancipation. C'est ici qu'apparaît la louve. 

Oui. Et cet élément - il faut absolument en prendre connaissance si l'on veut goûter cette ode au père - l'élément de la louve, celui qui nous a permis, Loïse et moi, de connecter profondément, provient de la pianiste et écrivain Hélène Grimaud. Il faut s'y attarder un peu et ce peu deviendra gigantesque de fascination et sans aucun doute servira de clé de lecture à ce dernier livre de Loïse.

Poétesse, romancière, il me serait plus économe d'écrire auteure multi-genres, résolument ancrée en Outaouais malgré que Montréal lui soit encore tatouée sur tout le corps, nous épate par toute une série d'épisodes de la vie tumultueuse de cet homme qui imprimera sur sa fille, un peu comme on trace une carte topographique, le mot rebelle.

Je m'attarde sur ce mot, un mot qui en «mène large» qu'il soit utilisé comme nom ou adjectif, il réfère à cette volonté de ne pas suivre une route, une orientation, un système tout cela préétabli par un ordre quelconque et supérieur. L'esprit rebelle de Loïse, je le compare à celui d'une formidable écrivain vietnamienne Dương Thu Hương qui n'a jamais hésité à défendre les droits de la femme dans un pays particulièrement machiste, une culture chancelant entre esprit traditionnel et révolutionnaire, au point d'être exclue du Parti communiste et exilée en France.

Ces deux femmes prennent la plume, disent ce qu'elles ont vu, ce qu'elles voient et beaucoup comment elles voient l'avenir, les yeux ouverts autant sur le rétroviseur que droit devant comme toute conscience éveillée. 

Voilà mon appréciation du récit de Loïse, le dernier et certainement pas le dernier des derniers.  

Bonne lecture à tous et toutes.

samedi 31 mai 2025

Si Nathan avait su... (33) Revu et corrigé

 

Félix LECLERC

- Jésa… Jésa…
- Oui Benjamin, que se passe-t-il ? Tu me sembles pas mal excité ? 

Ayant couru du bus scolaire jusqu’à la maison, non pas seulement pour se prémunir contre la pluie devenue plus sévère, mais afin de partager un événement qui l’a particulièrement emballé aujourd’hui, le voici dans la cuisine où sa mère achève de cuire le repas du soir.

- Est-ce-que tu connais le chanteur Félix Leclerc ?     

L'exaltation animait le fiston à un point tel que le chocolat chaud posé sur la table ne retint pas son attention.

- Bien sûr que je le connais, il n’est pas seulement chanteur, Félix est un grand, très grand poète. Il écrit des romans et des pièces de théâtre aussi.
- C’est quoi le théâtre ?

Jésabelle ne cessera jamais d’admirer la curiosité de son fils, son goût pour les belles choses, un petit bonhomme avide d'en savoir toujours davantage, même si cela tourne presque exclusivement autour de la poésie. Une nouvelle forme d’expression venait de lui être proposée à l’école et Benjamin exigeait qu’on lui en dise plus encore.

- Comment l’as-tu connu ? D’abord je réponds à ta question. Le théâtre, c’est un art, comme la poésie, la musique, la peinture, la sculpture, la danse sauf qu’il se pratique devant un public qui reçoit des histoires que les acteurs et les actrices lui présentent. Félix en a écrit plusieurs des pièces de théâtre.
-  On n’en a pas du théâtre ici dans le village.
- Non, tu as raison, mais dans la grande ville, il y a plusieurs salles où on présente de tels spectacles. Mais tu l’as connu comment Félix Leclerc ?
- À l’école, Mademoiselle Abigaelle nous a fait écouter deux chansons de lui.
- Tu as aimé ?
- Tellement une belle voix. Quelle bonne idée de mettre de la musique sur les mots d’un poème !
- Pourquoi ton éducatrice a-t-elle pensé vous faire entendre ces chansons ? Lesquelles, t’en souviens-tu ?
- Oh! oui, je suis incapable de les oublier, parce que nous aussi on vient d’avoir une histoire d’ours.
- Tu parles de l’ours blessé ?
- Patrick n’a pas été gentil avec Chelle dans la cour de récréation. Il a dit qu’elle et son père étaient des tueurs d’ours. Des tueurs pas bons parce qu’ils l’avaient seulement blessé et que ça a rendu l’ours plus méchant.
 
Jésabelle n’insiste pas sur l’événement, Daniel lui ayant rapporté qu’au village on accusait Don, le garde-forestier, d’être mêlé à cette affaire à cause de la fameuse flèche à l’origine de la blessure puis de la mort de l’animal, flèche toujours pas retrouvée.
 
Benjamin reprit la parole :
- Mademoiselle Abigaelle a dit: Je vais vous faire écouter deux belles chansons avec des ours pour personnages. Comme c’est pas mal le sujet de conversation actuellement dans le village, je suis certaine que cela pourra vous intéresser et regarder tout cela d’une autre manière.

Benjamin semblait tellement pris par ces deux chansons que sa mère insista pour qu’il lui raconte ce qu’il avait retenu non pas de l’affaire de l’ours blessé, mais des mélodies de Félix Leclerc.

- Une c’est l’histoire d’un petit ours qui ne voulait pas dormir l’hiver, il voulait voir Noël chez les humains. Il a gelé, un monsieur l’a retrouvé, amené dans sa maison. Quand il a été complètement dégelé on l’a empaillé pour en faire un jouet à ses enfants, comme cadeau de Noël.
- L’histoire est vraiment triste.
- Oui, mais l’autre encore plus. C’est la mort d’un ours pris au piège et d’un loup accompagné de son petit qui viennent le saluer dans la forêt. Ils reviennent en pleurant. J’ai appris que l’ours c’est comme le roi de la forêt.

Jésabelle constatait que Benjamin avait été marqué par cette expérience musicale qu’elle trouva tellement intéressante, non pas seulement pour dédramatiser l'histoire qui bousculait tout le monde, mais, d’une certaine manière, amener les élèves dans une autre dimension leur permettant d’apprécier la circonstance sous un angle différent. De jour en jour, l’éducatrice plaisait à cette femme dont la grossesse arrivait au début de son cinquième mois.

Ses pensées quittèrent l’espace d’un instant l’échange avec son fils pour se porter vers la famille de Don qui devait vivre tout cela assez péniblement. Don, certainement, mais aussi sa femme qui tout comme elle arrivait dans les mêmes temps de gestation. Il lui paraissait important qu’avant les grands froids et les neiges d’hiver, elle puisse leur rendre visite. Elle se dit : Je laisse passer la tempête actuelle, puis nous irons.

 - Maman, penses-tu qu’on pourrait avoir le disque des chansons de Félix Leclerc ?

Plongée dans ses pensées, Jésabelle fut ramenée à la réalité.          Bien sûr Benjamin. Nous demanderons à Daniel de nous en procurer un lorsqu’il ira dans la grande ville. Bonne idée.
 
                                                    *****

Don faisait les cent pas. Ne cessait de faire les cent pas. Le balcon, puis la cuisine, deux circuits, l’un après l’autre. Chelle lui avait parlé de ce qu’elle avait vécu à l’école durant la récréation du matin. Son père avait écouté. Sa mère aussi. Pour ce qui est de l’ancêtre elle fut confinée dans sa chambre, celle du rez-de-chaussée, qui, après avoir entendu les propos de la petite fille déclara            
Ça ne changera jamais !    Don l’obligea à quitter la cuisine d’un ton qui n’invitait pas à la réplique.
 
La fameuse flèche manquante, essentielle pour clore le dossier de l'ours, tout le village la lui imputait. On l'avait déjà condamné, sans aucune preuve, mais condamné tout de même. N’ayant pu identifier un quelconque chasseur à l’arc, les soupçons tombaient davantage sur son dos et paraissaient être cautionnés par Monsieur le maire en raison des propos de son fils à l'école qu'il avait sans doute entendus à la maison.
 
Un autre incident s’était produit qu'il tenait secret. Quelques jours avant la mort de Monsieur le curé, la découverte de l’ours, de la venue du vétérinaire puis des techniciens, revenant à la maison au bout du rang sans nom, sans numéro et sans asphalte, son épouse l’attendait sur le balcon. Chelle n’était toujours pas revenue de l’école. Ojibwée, comme à son habitude, courut vers le camion de Don.

- Un problème, femme ?
- Va voir près du bouleau blanc, dit-elle, effrayée, tremblante, assise sur le balcon une veste sur ses épaules.
 
Lorsque Don, revenu du petit bois, de l'endroit qu’il appelait parfois le «tombeau», sa figure marquait, au-delà du questionnement, de l’incompréhension, de l’inquiétude, quelque chose pouvant ressembler à de l’angoisse, un sentiment profond auquel jamais auparavant dans sa vie il avait été confronté. 

Muet, les yeux scrutant les nuages porteurs d’une première neige, il se roula une cigarette. Lentement. Son silence emplissait tout l’espace qui le ceinturait.
 
- Tu veux que je te serve une bière ? demanda sa femme dont le ventre gonflé l’empêchait de se lever aussi facilement qu’elle l’aurait souhaité.





jeudi 29 mai 2025

Si Nathan avait su... (32) Revu et corrigé

 




Monsieur le maire en compagnie de Don, le garde-forestier, discute avec le vétérinaire à l’endroit où le camion devrait arriver d’une minute à l’autre pour récupérer la carcasse étendue sur les bords de la rivière Croche, carcasse de l’ours blessé par une flèche. Il serait mort au bout de son sang, d’après le spécialiste des grands animaux et animaux sauvages. On pratiquera une autopsie dans les laboratoires de l’école de médecine vétérinaire, à Saint-Hyacinthe.
 
- Vous me disiez qu’on l’a vu pour la première fois il y a maintenant près d’une semaine, plausible que de jour en jour il se soit affaibli. Comme il se préparait pour hiberner je serais porté à croire que cet animal avait entrepris le processus d’hibernation en se nourrissant beaucoup, question que ses graisses lui permettent d’entrer dans cet état de torpeur qui dure quand même un bon moment, alors cette blessure a sans doute entravé sa démarche. Manifestement il aurait été dérangé avant ou après sa blessure. Vous me rappeliez, Don, que la région ne recèle pas beaucoup d’ours noirs. En avez-vous dénombrés quelques-uns?
- Personnellement, c’est le premier que je vois par ici, répondit le garde-forestier.
- Les chasseurs parlent davantage de coyotes, ajouta le maire soulagé de voir enfin le problème se régler. Avons-nous maintenant à remplir des documents, aviser quelque ministère ou quoi que ce soit d’autre ?
- Vous avez très bien agi, la fin de semaine a ralenti notre action, mais on peut dire que tout est bien qui finit bien… sauf évidemment pour votre curé.
- Malheureusement oui, mais ce que je ne comprends pas, continua le maire, c’est que l’ours se soit dirigé dans le cimetière, un endroit où il n’y a rien à manger.
- Le comportement des animaux sauvages est parfois imprévisible. Tiens voici l’ambulance… c’est ainsi qu’on appelle notre camion croque-mort si on peut dire.
 
Deux hommes en descendent, se dirigent vers le vétérinaire qui leur indique l’endroit où ils pourront récupérer le cadavre, précisant de ne pas oublier de prendre quelques photos.
 
L’opération dura à peine quelques minutes. Une fois l’animal installé dans le camion, l’un des techniciens lança une question vers les trois hommes qui quittaient lentement les lieux.         Vous avez parlé d’un ours noir blessé par une flèche, mais on n’a pas de flèche.
 
- Vous avez bien fait le tour des lieux, demanda le vétérinaire.
- On peut retourner vérifier.
 
Le mystère demeurait complet. On avait l’animal, mais pas la flèche ayant servi à l’abattre ; on avait un homme, Monsieur le curé, étendu dans le cimetière sans que l’on sache exactement quand la crise cardiaque, cause du décès selon les premiers répondants, l’avait frappé et qui précisément l’avait retrouvé. On se retrouvait en présence de circonstances graves sans que personne puisse orienter les recherches. Comme l’ours avait été retrouvé plus tard après la découverte du curé et tout de même assez loin du cimetière, peut-être avait-on présagé un scénario sans que nécessairement les deux événements soient concomitants.
 
Monsieur le maire considérait avoir rempli ses responsabilités conformément à sa charge, rassuré par le vétérinaire que tout avait fait selon les règles de l’art,  ferma le dossier qui, à sa grande surprise, sera rouvert dès le lendemain.           Beau début du mois de décembre, se dit-il saluant tout le monde rassemblé autour du camion.
 
                                                        *****
 
24 heures plus tard, les agents de la Police provinciale furent reçus à la salle municipale par l’ensemble du conseil qui apprenait qu’une mort suspecte nécessite toujours une investigation et doit être rapportée à un coroner.
 
De cette réunion à la fois brève et formelle, dirigée par un enquêteur-général venu de Montréal, trois éléments manquaient pour éclaircir l’événement : qui avait vu Monsieur le curé avant ou après qu’on le retrouve mort dans le cimetière ? ; qui avait vu l’ours blessé avant qu’il ne soit localisé près de la rivière ? ; si la flèche n’était pas dans la cuisse de l’ours, où se trouve-t-elle ? 

Chacun des participants à la réunion remarqua que le mot «témoin» n’avait pas été utilisé par l’enquêteur-général, sans doute que l’on gardait ce terme pour un possible procès. Déjà les hypothèses les plus farfelues se mirent à circuler un peu partout, une habitude dans des endroits où de manière rarissime des faits spectaculaires viennent bouleverser la tranquillité des lieux.
 
Rapidement ces trois éléments furent ébruités dans la municipalité et les environs, invitant les gens ayant des informations aussi quelconques qu’elles puissent leur paraître à venir les partager auprès des policiers qui s’installèrent dans la salle municipale... pour un petit bout de temps, croyait-on. 

Ce qui ne fut pas le cas, car dès le lendemain le livreur du supermarché jura avoir vu Monsieur le curé se promenant dans le cimetière, même que ce dernier ayant reconnu le camion de livraison salua de la main son chauffeur. Selon ce dernier, tout semblait normal. Une marche de santé puisque la température le permettait. À son retour vers le supermarché, plus de Monsieur le curé. Il lui sembla apercevoir entre deux stèles quelque chose d'anormal. Il s'y est rendu, constata l'état du prêtre et rapidement en informa monsieur Delage, le propriétaire du Steinberg, qui appela les secours.
 
Peu de temps après, dans la même journée, un retraité faisant sa marche quotidienne assura les enquêteurs avoir vu l’ours blessé - il devait être autour de midi - près de la rivière sans pouvoir dire si la fameuse flèche était toujours collée à sa cuisse.     J’ai eu tellement peur, j'ai pensé qu'à m’en aller, sans courir comme on nous l’avait dit à la réunion, et rentrer chez nous.
 
Ne restait donc plus que cette fameuse flèche à éclaircir. Les techniciens de l’école de médecine vétérinaire avaient été formels, un ours noir mort, la cuisse ensanglantée, sang coagulé, mais aucune trace de  flèche. Même résultat lorsqu’ils retournèrent, à la demande du vétérinaire, passer le périmètre au peigne fin. Les photographies prises à ce moment-là devaient être postées à l’enquêteur-général dans les plus brefs délais.
 
                                                    *****
 
La réunion commandée par Monsieur le maire, le samedi 30 novembre - jour d’anniversaire de Abigaelle - revenait régulièrement à son esprit lorsque l’appel de Madame Saint-Gelais, deux jours après le pic des événements, lui parvint.
 
- Monsieur le maire, vous devez certainement vouloir tourner la page sur cette histoire d’ours blessé avec tout ce que cela vous a apporté comme surplus de travail ?
- Madame la directrice, je ne fais que mon boulot. C’est plutôt calme d’habitude, mais cette fois-ci… je dirais que c’est la pire chose dont j’ai eu à m'occuper.
- Vous avez toute mon admiration. Je m’accroche beaucoup au principe d’utilité, je veux dire qu’il nous faut toujours viser au bonheur, éviter le malheur. Parfois l’un prend le dessus sur l’autre, il faut alors gérer tout ça avec justice.
- Je vous comprends. Quelque chose de précis me vaut cet appel?
- L’affaire de l’ours blessé a fait des vagues dans ma cour d’école.
- J’en suis parfaitement conscient.
- Patrick, votre fils, aurait fustigé la jeune indienne dont le père est votre garde-forestier.
- Il n’a pas été violent j’espère ?
- Je me doutais qu’à la maison il ait entendu parler de toute cette histoire et que sa compréhension des faits en aurait peut-être été chamboulée. Toutefois, ce qu’il a dit à la petite sauvageonne, à mon avis, reflète parfaitement bien ce qui circule dans la municipalité. C’est pour cette raison que l’ayant reçu dans mon bureau je ne lui ai pas donné de conséquence, même pas annoncer que j’allais vous appeler.
- Souhaitez-vous que j’intervienne auprès de lui ?
- Je ne crois pas que cela soit nécessaire, le fait d’avoir été retiré de la récréation m’apparaît suffisant.
- Merci Madame Saint-Gelais pour ces renseignements et sachez que vous avez toute ma collaboration si  nécessaire.
 
Une fois l’appareil téléphonique déposé, les oreilles de la directrice furent attirées par une voix connue, mais qui n’a rien à voir avec son école.



                                        

dimanche 25 mai 2025

Si Nathan avait su... (31) Revu et corrigé

 




La météo sévissant à l'automne 1975 s'avère particulièrement variable et inconstante. La saison de la chasse, si on ne tient pas compte de l’histoire de l’ours blessé, aura été à toute fin pratique fructueuse. Chacun ayant trouvé son profit, principalement le boucher du supermarché Steinberg qui s’affaire depuis des lunes au dépeçage et, pour certains clients, à la congélation des viandes.
 
Pour revenir à cette histoire d’ours blessé, ce qui circula dans le village à la suite de la rencontre organisée par le maire et tenue à l’église paroissiale tournait autour de deux postulats : le vétérinaire trouverait un moyen pour le neutraliser ; les policiers, s’ils se présentaient d’abord, tireraient à boulets rouges sur lui, au nom de la protection civile. Faut dire que nous vivons encore sous un parapluie de sécurité installé par le gouvernement afin que des événements semblables à ceux de la Crise d’octobre - 1970 - ne se reproduisent pas.
 
Autour des hypothèses officielles, en sous-entendu, il fallait s’y attendre, rumeurs et ragots alimentaient les discussions dans les chaumières. Toutes visaient directement ou indirectement Don, le garde-forestier. Lui seul pouvait connaître, s’il existait réellement, le chasseur à l’arc responsable de cette mésaventure. Chacun avait rapidement annoncer qu’il chassait armé d’une carabine, qu’il ne connaissait personne utilisant cet instrument de «sauvage ou d’indien ».  
 
La discussion s’étendit jusque dans la cour de l’école primaire des Saints-Innocents. Patrick, le garçon frondeur, fils de Monsieur le maire, n’allait pas manquer de s’en prendre à Chelle, la qualifiant de tueuse d’ours tout comme son père.   On ne devrait pas avoir des sauvages comme vous autres dans notre village. Vous êtes dangereux, même pas capables de tuer un ours, seulement le blesser pour le rendre tellement en colère qu’il peut attaquer n’importe qui. Allez-vous-en chez vous, c’est pas votre place ici.
 
La fillette, très calme, fixait l’imposant garnement dans les yeux, cherchant à se rapprocher de Benjamin. Absent. Pourtant, jamais il ne la quittait d’un pouce.
  
- Qu’est-ce que je viens d’entendre, Patrick ?  Abigaelle, alertée par Benjamin, venait d’intervenir.   Tu te rends tout de suite au bureau de Madame Saint-Gelais lui raconter ce qui vient de se dérouler. Ne t’avise pas de changer la vérité parce que je m’y rendrai aussi une fois la récréation terminée. Allez, ouste! Vous autres, les plus grands, je suis contente de voir que vous vous mélangez aux plus petits, tout doit continuer à se passer dans un climat de camaraderie, comme des amis.
 
L’éducatrice ne ratait jamais une occasion de passer son message de bonne entente, d’échanges courtois entre tous les élèves de l’école, grands comme petits. 

Elle partageait son temps de surveillance avec une autre enseignante qui, toutes agissaient de la même manière : installée à la porte d’entrée de l’école à l’abri du vent ou du froid, alors que Abigaelle organisait des jeux qui se voulaient éducatifs, modifiant à l’occasion les mots qu’à l’habitude on utilisait, qu’ils soient en anglais ou menant à la chicane : elle ne disait plus «tu es mort» mais «tu es hors jeu», modifiant le terme «ennemis» pour «adversaires», proposant de muter les joueurs des équipes afin d’équilibrer les forces. Ça ne faisait pas toujours l’affaire des plus vieux, habitués à des règles favorisant les plus forts, écrasant les perdants. On peut dire qu’en cette fin du mois de novembre plusieurs habitudes se corrigeaient progressivement.
 
La récréation de l’après-midi s’achevait lorsque tous entendirent le bruit des sirènes provenant du centre du village. Madame Saint-Gelais exigea du concierge qu’il aille aux nouvelles. Il revint quelques minutes plus tard alors que tout le monde était en classe.     

- Monsieur le curé... criait-il, peinant à reprendre son souffle.
- Quoi, Monsieur le curé ? Qu’est-ce qui se passe ?
- L’ambulance vient de partir avec lui dedans.    Le concierge ne sachant trop comment achever ses explications tellement la directrice le bousculait à les exposer.
- A-t-il été attaqué par l’ours blessé?
- On l’a retrouvé dans le cimetière. Monsieur le maire est là. La police doit arriver dans pas long.
- Avez-vous plus de détails ? L’ours l’a attaqué alors que Monsieur le curé se promenait dans le cimetière, c’est bien ça?
- Je ne le sais pas, seulement qu’on a fait venir Don de toute urgence.
 
La situation trop peu claire à son goût, Madame Saint-Gelais, roide dans son fauteuil roulant, décrocha le téléphone. Au presbytère, au local municipal, pas de réponse. Elle rejoint finalement Angela au bureau de poste qui n’en savait guère plus. Ne lui restait qu’à rejoindre son jeune frère Benoît qui se présenta à l’école après s’être rapidement informé sur les faits auprès des premiers répondants. Il stationna sa camionnette bleue devant la porte d’entrée, rejoignit sa sœur au regard impavide, seule dans son bureau.
 
- En sais-tu plus que ce que j’ai appris du concierge ?
 
Benoît Saint-Gelais, manifestement beaucoup plus jeune que la directrice de l’école, raconta ce qu’il savait, tout cela dans des mots hachurés sortant d'une bouche dans laquelle des dents jaunes, couleur nicotine, bloquaient difficilement les postillons qui lui tombaient sur le menton. Ce sont principalement les yeux de ce type qui attirent l’attention : gris métallique, des yeux projetant sur ce qu’il regarde, en raison de leur fixité, des messages hostiles.
 
- Une crise cardiaque. Se promenait dans le cimetière. Aurait vu l’ours blessé, pris peur et tombé raide mort.
- Monsieur le curé était seul dans le cimetière, à part l’ours bien sûr ?
- Sais pas.
- As-tu parlé à quelqu’un ? Au maire ? Aux premiers secours ?
- J’ai juste écouté ce qui se disait.
- Et on disait quoi?
 
Benoît esquissa un rictus que sa sœur ne sut correctement interpréter. Alors qu’il s’apprêtait à quitter les lieux, une autre question le retint.
 
- Pourquoi a-t-on appelé Don ?
- Le maire et lui jasaient ensemble quand je suis parti.
- Imbécile ! Je t’ai envoyé aux nouvelles et lorsqu’il est possible d’en apprendre un peu plus, tu quittes les lieux. Vraiment... Tout un imbécile...
 
Le frère de la directrice, tournant les talons, s’apprêtait à se diriger vers la sortie de l’école lorsque Abigaelle arriva au bureau de Madame Saint-Gelais. Celui-ci s’arrêta, la fixant des yeux, esquissa ce qui pouvait être perçu comme un début de sourire, puis sortit. 

La camionnette bleue démarra en trombe, un départ impromptu qui laissa tout de même assez de temps à l’éducatrice pour reconnaître celle qui à deux occasions avait failli la renverser. Volontairement ou involontairement ?
 
Sans frapper à la porte du bureau de la directrice, Abigaelle lui demanda si elle était intervenue auprès de Patrick à la suite de son comportement lors de la récréation de l’avant-midi. La réponse fut aussi sèche que l’âme de celle qui la prononça.          Je ne vois aucun mal à s’inquiéter d’une situation qui trouble toute la municipalité, surtout que cet enfant devait être au beau milieu du centre décisionnel. D’ailleurs, il ne fait que dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas.
 
L’éducatrice ne voulut pas s’élancer dans un débat, mais cela confirmait son opinion au sujet de la femme en fauteuil roulant.




vendredi 23 mai 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (21)

 


l’enfant


quelques miettes de pain oubliées sur la table desservie
les yeux ouverts plus grands encore que ceux d’un oiseau
l’enfant à qui l’on a menti et n’en retenant que la promesse
regarde   imagine que ces trésors lui appartiennent

l’enfant allonge la main sur la nappe salie
recueille dans un cérémonial ludique
les ailes raidies d’un papillon
chrysalide encore

combien de tables ornées de candélabres éteints
d’un bout à l’autre des grands villages devenus villes
présentent un buffet  puis un banquet  puis une noce
à l’enfant jouant à qui-perd-gagne avec l’espoir

l’enfant se perd dans un vaste champ d’avoine
ne cesse de courir derrière le vent tiède
qui amène ce témoin volage
vers d’autres conscrits

et les grands   ceux qui sont plus grands que les petits
qui savent savoir sans que les autres ne sachent
dans leurs mains plus fortes que les pluies d’été
se moquent des ankylosés de certitudes acquises 

 

l’enfant abruptement coupé de sa fuite horizontale
cherche derrière son âme blessée
des mots qui rassurent
n’y trouve que néant

l’enfant ne se nourrit pas de miettes de pain
encore moins de fausses promesses puisées
au recto-verso de la vérité

l’enfant ne marche pas dans les pas des grands
ceux qui avant lui ont battu les champs d’avoine
à grands coups de silences convenus   de mensonges répétés
  
l’enfant à saute-mouton sur la vie fuit
noces       banquets  et buffets
maisons  villages      et villes

 

il retrouvera son âme blessée aux portes du néant

 

3 novembre 2011
423

 

 

 

 


 

cet homme qui ne connaît pas...

 

                                … la liberté
il vit dans un pays libre de toute liberté
où, contre la noirceur, on érige des maisons blanches
et au bout d’un champ, se creuse un trou démesuré

                                … ne connaît que le mensonge…

cet homme ne connaît pas les mains sans réserves
il vit dans une prison morose aux murs menottés
où chacun cherche dans les recoins biscornus de son espace
les empreintes encore fraîches laissées par le bourreau


                                … la parole sans drapeau
on le flagelle à bout de bras   de paroles   d'oripeaux
au centre de leurs coutures roses une femme aux seins nus
langoureusement l’invite à fertiliser le désert de ses solitudes

                                … ne connaît que le mensonge…

cet homme ne connaît pas les pieds déliés
crache de la salive rouillée sur ses entraves endolories
transporte de la salle des pas perdus à celle des supplices
toutes les saletés quotidiennes que ses espoirs alimentèrent

                                … la justice
en déséquilibre précaire entre deux plateaux de balance
dans son approximative mesure des empires à la dérive
elle rend licite l’illicite combat des océans contre les terres

                                … ne connaît que le mensonge…

cet homme ne connaît pas les yeux ouverts
on les lui a crevés à la naissance avec le tison de la foi
ses cicatrices oculaires sont de chétives fibroses
que les oiseaux recousent aux nuages obscurs

                                … l’amour
on l'a enseveli sous des tonnes de roc
des avalanches sordides emprisonnent sa passion
l’arthrose de la sécheresse grince entre ses dents


                                … ne connaît que le mensonge…


cet homme ne connaît pas les chemins de la peur
que de la sueur fétide ruissellant sur son âme
transportant des frissons dans une brouette de vent
pour les repiquer sur les aiguilles du temps

                                … la mort
une ombre invisiblement plus vaste que lui le suivait
le suit  le suivra jusqu’au bout de ses torpides noirceurs
seules éternités que la vie éclaire d’une profonde rancœur

                                … ne connaît que le mensonge…


cet homme ne connaît pas son corps
endolori à coups de fadaises   endormi à coups de somnifères
et la nuit   toujours   il marche   par lui-même affaibli
vers ce trou profond au bout d’un champ de névrose

                                … la haine
elle circule dans son sang à pas de coyotes
ceux qui rongent les roses sous les barbelés
elle copie dans de grands cahiers inutiles
que cet homme est un homme qui ne connaît
que le mensonge aux espoirs velléitaires

27 décembre 2011
427












SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...