mercredi 4 juin 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (22)

 


                                          Riverside
 
en réponse à la question posée
l’enfant dit     
«un oiseau»                                                      Un oiseau?
«bleu, léger comme le vent, rapide»     Le vent?
«j’irai haut, poussé par le vent, 
plus haut encore que les tours de Saïgon,
l’œil globuleux du crapaud            
me perdra de  vue, devenu 
minuscule point noir, mobile, furtif»
 

en réponse à la question posée
l’enfant dit     
«serai espèce en voie de disparaître,
rayée déjà des encyclopédies»                Rayée?
«grandes rayures bleues sur ailes bleues
cerf-volant grattant les nuages de Saïgon
par un samedi gris, chaud, humide»
 
 
en réponse à la question posée
l’enfant dit     
«tout comme l’aigle flottant au-dessus de
l’embuscade  des nuages
entre bleu-mer et bleu-air je courrai
me perdrai dans un bol de riz    
tête penchée telle une souffrance épuisée 
provenant d’un dragon aérien»

«serai oiseau-aigle mêlé aux odeurs d’épices
qui étourdiront les pistes derrière moi 
oiseau rapide comme vent de tempête,
lent comme bouquet d’algues se dandinant
sur la rivière Saïgon»
 
                          
 
en réponse à la question posée
l’enfant dit     
«oiseau migrateur transportant pollens                                       d’ailleurs, poivre des îles, 
créateur de nouvelles fleurs    
de nouvelles couleurs
suivre les rivières  qui rêvent du Mékong
après s’être aventurées sur le fleuve Rouge
la rivière des Pafums                           
suivre aveuglément le protecteur 
des libellules pour se perdre dans la mer de Chine»
 
 
en réponse à la question posée
l’enfant dit     
«esquisserai la forme des dragons impériaux             de Hué jusqu’au-dessus des tours miniatures 
de Hanoï
comme un oiseau-palmier, je me faufilerai,
fleur jaune au cœur rouge
rouge comme le sang sur le sable du Vietnam
envahissant les neuf bras du Mékong»
 
 
et 
en réponse à la question posée
enfant je dirai
                                                                                                     
«enfant-oiseau 
au bout du monde
il y a un chemin menant à la disparition des voies...
des rivières...   des fleuves...   des deltas...   des mers...
et au bout...   tout au bout…
un grand ciel ouvert 
qu’un crapaud regarde… »
   
20 mai 2012
 

 
 
 
 
chaleur
 
 
la terre, dans sa mémoire d’arbre,
retient le vert d’avant la pluie
la chaleur d’avant l’eau
 
 
au loin, la tour perce les nuages
les motos-fantômes
- l’une derrière l’autre -
composent une piste de chandelles
rythment entre les flaques liquides
une drôle de farandole
sur laquelle, dans un vent de nuit,
glissent les chauves-souris
 
 
la terre, dans sa mémoire d’arbre,
retient le vert d’avant la pluie
la chaleur d’avant l’eau 
 
 
partout, la chaleur vit, ici et là
sous un arbre, un banc oublié
sur les gerçures humides du vendeur de fruits
les yeux secs de la femme-palanche
celle qui colporte sa croix quotidienne
les pieds noirs des enfants cerfs-volants
la chaleur vit partout, omniprésente
dans les bruits secs, craquants du matin torride
 
 
la terre, dans sa mémoire d’arbre,
retient le vert d’avant la pluie
la chaleur d’avant l’eau 
 
 
au loin, la rivière-serpent sous les ponts
laisse derrière et à côté d’elle
comme autant de vestiges maritimes
les résidus spumeux des sables lointains
rouges encore du sang des immolés
brûlés par la chaleur des siècles
qui, pour mille et une raisons impunies,
rappliquent tel un ressac de feu
 
 
la terre, dans sa mémoire d’arbre,
retient le vert d’avant la pluie
la chaleur d’avant l’eau 
 
 
partout tendues, des mains calcinées
cherchent le ruissellement des gouttes de pluie
fuient la sécheresse des feuilles illuminées de fruits
se joignent à l’ombre avariée des libellules en fuite
alors qu’au bout des doigts tintent les baguettes de bois
dans des bols d’étain qu’une jeune fille récure
fixant par-dessus les paniers de crevettes
un regard d’osier, d’avenirs jaunes et chauds
 
 
la terre, dans sa mémoire d’arbre,
retient le vert d’avant la pluie
la chaleur d’avant l’eau

 
au loin et partout, plus loin encore que le bruit du soleil
au cœur, au centre des fournaises humaines
dans un silence qui fond sous la paresse du matin
la pluie comme de la sueur de chaleur
se répand     à midi elle s’étendra par-delà la sieste
fera craquer les peaux ouvertes et alanguies
dans sa poursuite des autels du repentir
pour retrouver un dragon noyé dans la mer
 

la terre, dans sa mémoire d’arbre,
retient le vert d’avant la pluie
la chaleur d’avant l’eau
 
21 juin 2012
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lundi 2 juin 2025

LA FILLE À SON PÈRE

 



Je ne connaissais pas cette maison d'édition - L'EMPREINTE DU PASSANT - mais l'autrice, Loïse Lavallée, fort bien. En fait, Loïse possède un surnom  pouvant ressembler à un pseudonyme, O'Ma, et partage avec moi une place privilégiée auprès des enfants de ma Fille Catherine, de son Fils Nicolas, celle de grand-parent. Je dis une place car il ne s'agit aucunement d'un rôle, ça s'approche davantage d'une grâce. 

J'aborde ce billet par un biais... celui de l'affection, non, davantage, l'amour qui est au centre de ce livre, celui d'une fille pour son père, d'un père pour sa fille. La relation - qui s'étend aussi à la famille - sur laquelle se fonde les pages que Loïse consacre, magnifiquement, respectueusement, elle nous la fait vivre d'un très jeune âge jusqu'au décès de Jean, son papa, le grand-papa de ses enfants et l'arrière-grand-papa de ceux qui nous unissent Loïse et moi, tel un pont générationnel.

Chacune des pages et elles sont fort bien écrites, fort bien documentées, chacune nous permet à la fois de suivre cet amour filial et l'évolution autant de la ville de Montréal que celle du Québec. Beaucoup de choses changent, ont changé depuis la naissance de la fille de cet homme qui mourra dans ses bras. Beaucoup. Et la chronologie du texte permet de suivre les différents mouvements qui furent la genèse d'un Québec avide d'ouverture. Déjà, Loïse, et elle nous le décrit à merveille, se retrouve immergée dans cette dynamique, la comprenant parfaitement puis l'intégrant dans ses actions futures, autant au pays qu'à l'étranger.

Nous avons été habitués à suivre des auteurs masculins, sans aucun doute fort pertinents, mais qui ne voient le monde qu'à-travers le spectre de leur genre. Le texte de Loïse sur la part manquante des évangiles m'apparaît comme un essentiel rappel que la place des femmes dans nos sociétés, en plus d'avoir été occultée et réduite qu'à l'application servile des cours d'enseignement ménager, doit s'élargir au-delà de ce que l'on nommait, l'émancipation. C'est ici qu'apparaît la louve. 

Oui. Et cet élément - il faut absolument en prendre connaissance si l'on veut goûter cette ode au père - l'élément de la louve, celui qui nous a permis, Loïse et moi, de connecter profondément, provient de la pianiste et écrivain Hélène Grimaud. Il faut s'y attarder un peu et ce peu deviendra gigantesque de fascination et sans aucun doute servira de clé de lecture à ce dernier livre de Loïse.

Poétesse, romancière, il me serait plus économe d'écrire auteure multi-genres, résolument ancrée en Outaouais malgré que Montréal lui soit encore tatouée sur tout le corps, nous épate par toute une série d'épisodes de la vie tumultueuse de cet homme qui imprimera sur sa fille, un peu comme on trace une carte topographique, le mot rebelle.

Je m'attarde sur ce mot, un mot qui en «mène large» qu'il soit utilisé comme nom ou adjectif, il réfère à cette volonté de ne pas suivre une route, une orientation, un système tout cela préétabli par un ordre quelconque et supérieur. L'esprit rebelle de Loïse, je le compare à celui d'une formidable écrivain vietnamienne Dương Thu Hương qui n'a jamais hésité à défendre les droits de la femme dans un pays particulièrement machiste, une culture chancelant entre esprit traditionnel et révolutionnaire, au point d'être exclue du Parti communiste et exilée en France.

Ces deux femmes prennent la plume, disent ce qu'elles ont vu, ce qu'elles voient et beaucoup comment elles voient l'avenir, les yeux ouverts autant sur le rétroviseur que droit devant comme toute conscience éveillée. 

Voilà mon appréciation du récit de Loïse, le dernier et certainement pas le dernier des derniers.  

Bonne lecture à tous et toutes.

samedi 31 mai 2025

Si Nathan avait su... (33) Revu et corrigé

 

Félix LECLERC

- Jésa… Jésa…
- Oui Benjamin, que se passe-t-il ? Tu me sembles pas mal excité ? 

Ayant couru du bus scolaire jusqu’à la maison, non pas seulement pour se prémunir contre la pluie devenue plus sévère, mais afin de partager un événement qui l’a particulièrement emballé aujourd’hui, le voici dans la cuisine où sa mère achève de cuire le repas du soir.

- Est-ce-que tu connais le chanteur Félix Leclerc ?     

L'exaltation animait le fiston à un point tel que le chocolat chaud posé sur la table ne retint pas son attention.

- Bien sûr que je le connais, il n’est pas seulement chanteur, Félix est un grand, très grand poète. Il écrit des romans et des pièces de théâtre aussi.
- C’est quoi le théâtre ?

Jésabelle ne cessera jamais d’admirer la curiosité de son fils, son goût pour les belles choses, un petit bonhomme avide d'en savoir toujours davantage, même si cela tourne presque exclusivement autour de la poésie. Une nouvelle forme d’expression venait de lui être proposée à l’école et Benjamin exigeait qu’on lui en dise plus encore.

- Comment l’as-tu connu ? D’abord je réponds à ta question. Le théâtre, c’est un art, comme la poésie, la musique, la peinture, la sculpture, la danse sauf qu’il se pratique devant un public qui reçoit des histoires que les acteurs et les actrices lui présentent. Félix en a écrit plusieurs des pièces de théâtre.
-  On n’en a pas du théâtre ici dans le village.
- Non, tu as raison, mais dans la grande ville, il y a plusieurs salles où on présente de tels spectacles. Mais tu l’as connu comment Félix Leclerc ?
- À l’école, Mademoiselle Abigaelle nous a fait écouter deux chansons de lui.
- Tu as aimé ?
- Tellement une belle voix. Quelle bonne idée de mettre de la musique sur les mots d’un poème !
- Pourquoi ton éducatrice a-t-elle pensé vous faire entendre ces chansons ? Lesquelles, t’en souviens-tu ?
- Oh! oui, je suis incapable de les oublier, parce que nous aussi on vient d’avoir une histoire d’ours.
- Tu parles de l’ours blessé ?
- Patrick n’a pas été gentil avec Chelle dans la cour de récréation. Il a dit qu’elle et son père étaient des tueurs d’ours. Des tueurs pas bons parce qu’ils l’avaient seulement blessé et que ça a rendu l’ours plus méchant.
 
Jésabelle n’insiste pas sur l’événement, Daniel lui ayant rapporté qu’au village on accusait Don, le garde-forestier, d’être mêlé à cette affaire à cause de la fameuse flèche à l’origine de la blessure puis de la mort de l’animal, flèche toujours pas retrouvée.
 
Benjamin reprit la parole :
- Mademoiselle Abigaelle a dit: Je vais vous faire écouter deux belles chansons avec des ours pour personnages. Comme c’est pas mal le sujet de conversation actuellement dans le village, je suis certaine que cela pourra vous intéresser et regarder tout cela d’une autre manière.

Benjamin semblait tellement pris par ces deux chansons que sa mère insista pour qu’il lui raconte ce qu’il avait retenu non pas de l’affaire de l’ours blessé, mais des mélodies de Félix Leclerc.

- Une c’est l’histoire d’un petit ours qui ne voulait pas dormir l’hiver, il voulait voir Noël chez les humains. Il a gelé, un monsieur l’a retrouvé, amené dans sa maison. Quand il a été complètement dégelé on l’a empaillé pour en faire un jouet à ses enfants, comme cadeau de Noël.
- L’histoire est vraiment triste.
- Oui, mais l’autre encore plus. C’est la mort d’un ours pris au piège et d’un loup accompagné de son petit qui viennent le saluer dans la forêt. Ils reviennent en pleurant. J’ai appris que l’ours c’est comme le roi de la forêt.

Jésabelle constatait que Benjamin avait été marqué par cette expérience musicale qu’elle trouva tellement intéressante, non pas seulement pour dédramatiser l'histoire qui bousculait tout le monde, mais, d’une certaine manière, amener les élèves dans une autre dimension leur permettant d’apprécier la circonstance sous un angle différent. De jour en jour, l’éducatrice plaisait à cette femme dont la grossesse arrivait au début de son cinquième mois.

Ses pensées quittèrent l’espace d’un instant l’échange avec son fils pour se porter vers la famille de Don qui devait vivre tout cela assez péniblement. Don, certainement, mais aussi sa femme qui tout comme elle arrivait dans les mêmes temps de gestation. Il lui paraissait important qu’avant les grands froids et les neiges d’hiver, elle puisse leur rendre visite. Elle se dit : Je laisse passer la tempête actuelle, puis nous irons.

 - Maman, penses-tu qu’on pourrait avoir le disque des chansons de Félix Leclerc ?

Plongée dans ses pensées, Jésabelle fut ramenée à la réalité.          Bien sûr Benjamin. Nous demanderons à Daniel de nous en procurer un lorsqu’il ira dans la grande ville. Bonne idée.
 
                                                    *****

Don faisait les cent pas. Ne cessait de faire les cent pas. Le balcon, puis la cuisine, deux circuits, l’un après l’autre. Chelle lui avait parlé de ce qu’elle avait vécu à l’école durant la récréation du matin. Son père avait écouté. Sa mère aussi. Pour ce qui est de l’ancêtre elle fut confinée dans sa chambre, celle du rez-de-chaussée, qui, après avoir entendu les propos de la petite fille déclara            
Ça ne changera jamais !    Don l’obligea à quitter la cuisine d’un ton qui n’invitait pas à la réplique.
 
La fameuse flèche manquante, essentielle pour clore le dossier de l'ours, tout le village la lui imputait. On l'avait déjà condamné, sans aucune preuve, mais condamné tout de même. N’ayant pu identifier un quelconque chasseur à l’arc, les soupçons tombaient davantage sur son dos et paraissaient être cautionnés par Monsieur le maire en raison des propos de son fils à l'école qu'il avait sans doute entendus à la maison.
 
Un autre incident s’était produit qu'il tenait secret. Quelques jours avant la mort de Monsieur le curé, la découverte de l’ours, de la venue du vétérinaire puis des techniciens, revenant à la maison au bout du rang sans nom, sans numéro et sans asphalte, son épouse l’attendait sur le balcon. Chelle n’était toujours pas revenue de l’école. Ojibwée, comme à son habitude, courut vers le camion de Don.

- Un problème, femme ?
- Va voir près du bouleau blanc, dit-elle, effrayée, tremblante, assise sur le balcon une veste sur ses épaules.
 
Lorsque Don, revenu du petit bois, de l'endroit qu’il appelait parfois le «tombeau», sa figure marquait, au-delà du questionnement, de l’incompréhension, de l’inquiétude, quelque chose pouvant ressembler à de l’angoisse, un sentiment profond auquel jamais auparavant dans sa vie il avait été confronté. 

Muet, les yeux scrutant les nuages porteurs d’une première neige, il se roula une cigarette. Lentement. Son silence emplissait tout l’espace qui le ceinturait.
 
- Tu veux que je te serve une bière ? demanda sa femme dont le ventre gonflé l’empêchait de se lever aussi facilement qu’elle l’aurait souhaité.





jeudi 29 mai 2025

Si Nathan avait su... (32) Revu et corrigé

 




Monsieur le maire en compagnie de Don, le garde-forestier, discute avec le vétérinaire à l’endroit où le camion devrait arriver d’une minute à l’autre pour récupérer la carcasse étendue sur les bords de la rivière Croche, carcasse de l’ours blessé par une flèche. Il serait mort au bout de son sang, d’après le spécialiste des grands animaux et animaux sauvages. On pratiquera une autopsie dans les laboratoires de l’école de médecine vétérinaire, à Saint-Hyacinthe.
 
- Vous me disiez qu’on l’a vu pour la première fois il y a maintenant près d’une semaine, plausible que de jour en jour il se soit affaibli. Comme il se préparait pour hiberner je serais porté à croire que cet animal avait entrepris le processus d’hibernation en se nourrissant beaucoup, question que ses graisses lui permettent d’entrer dans cet état de torpeur qui dure quand même un bon moment, alors cette blessure a sans doute entravé sa démarche. Manifestement il aurait été dérangé avant ou après sa blessure. Vous me rappeliez, Don, que la région ne recèle pas beaucoup d’ours noirs. En avez-vous dénombrés quelques-uns?
- Personnellement, c’est le premier que je vois par ici, répondit le garde-forestier.
- Les chasseurs parlent davantage de coyotes, ajouta le maire soulagé de voir enfin le problème se régler. Avons-nous maintenant à remplir des documents, aviser quelque ministère ou quoi que ce soit d’autre ?
- Vous avez très bien agi, la fin de semaine a ralenti notre action, mais on peut dire que tout est bien qui finit bien… sauf évidemment pour votre curé.
- Malheureusement oui, mais ce que je ne comprends pas, continua le maire, c’est que l’ours se soit dirigé dans le cimetière, un endroit où il n’y a rien à manger.
- Le comportement des animaux sauvages est parfois imprévisible. Tiens voici l’ambulance… c’est ainsi qu’on appelle notre camion croque-mort si on peut dire.
 
Deux hommes en descendent, se dirigent vers le vétérinaire qui leur indique l’endroit où ils pourront récupérer le cadavre, précisant de ne pas oublier de prendre quelques photos.
 
L’opération dura à peine quelques minutes. Une fois l’animal installé dans le camion, l’un des techniciens lança une question vers les trois hommes qui quittaient lentement les lieux.         Vous avez parlé d’un ours noir blessé par une flèche, mais on n’a pas de flèche.
 
- Vous avez bien fait le tour des lieux, demanda le vétérinaire.
- On peut retourner vérifier.
 
Le mystère demeurait complet. On avait l’animal, mais pas la flèche ayant servi à l’abattre ; on avait un homme, Monsieur le curé, étendu dans le cimetière sans que l’on sache exactement quand la crise cardiaque, cause du décès selon les premiers répondants, l’avait frappé et qui précisément l’avait retrouvé. On se retrouvait en présence de circonstances graves sans que personne puisse orienter les recherches. Comme l’ours avait été retrouvé plus tard après la découverte du curé et tout de même assez loin du cimetière, peut-être avait-on présagé un scénario sans que nécessairement les deux événements soient concomitants.
 
Monsieur le maire considérait avoir rempli ses responsabilités conformément à sa charge, rassuré par le vétérinaire que tout avait fait selon les règles de l’art,  ferma le dossier qui, à sa grande surprise, sera rouvert dès le lendemain.           Beau début du mois de décembre, se dit-il saluant tout le monde rassemblé autour du camion.
 
                                                        *****
 
24 heures plus tard, les agents de la Police provinciale furent reçus à la salle municipale par l’ensemble du conseil qui apprenait qu’une mort suspecte nécessite toujours une investigation et doit être rapportée à un coroner.
 
De cette réunion à la fois brève et formelle, dirigée par un enquêteur-général venu de Montréal, trois éléments manquaient pour éclaircir l’événement : qui avait vu Monsieur le curé avant ou après qu’on le retrouve mort dans le cimetière ? ; qui avait vu l’ours blessé avant qu’il ne soit localisé près de la rivière ? ; si la flèche n’était pas dans la cuisse de l’ours, où se trouve-t-elle ? 

Chacun des participants à la réunion remarqua que le mot «témoin» n’avait pas été utilisé par l’enquêteur-général, sans doute que l’on gardait ce terme pour un possible procès. Déjà les hypothèses les plus farfelues se mirent à circuler un peu partout, une habitude dans des endroits où de manière rarissime des faits spectaculaires viennent bouleverser la tranquillité des lieux.
 
Rapidement ces trois éléments furent ébruités dans la municipalité et les environs, invitant les gens ayant des informations aussi quelconques qu’elles puissent leur paraître à venir les partager auprès des policiers qui s’installèrent dans la salle municipale... pour un petit bout de temps, croyait-on. 

Ce qui ne fut pas le cas, car dès le lendemain le livreur du supermarché jura avoir vu Monsieur le curé se promenant dans le cimetière, même que ce dernier ayant reconnu le camion de livraison salua de la main son chauffeur. Selon ce dernier, tout semblait normal. Une marche de santé puisque la température le permettait. À son retour vers le supermarché, plus de Monsieur le curé. Il lui sembla apercevoir entre deux stèles quelque chose d'anormal. Il s'y est rendu, constata l'état du prêtre et rapidement en informa monsieur Delage, le propriétaire du Steinberg, qui appela les secours.
 
Peu de temps après, dans la même journée, un retraité faisant sa marche quotidienne assura les enquêteurs avoir vu l’ours blessé - il devait être autour de midi - près de la rivière sans pouvoir dire si la fameuse flèche était toujours collée à sa cuisse.     J’ai eu tellement peur, j'ai pensé qu'à m’en aller, sans courir comme on nous l’avait dit à la réunion, et rentrer chez nous.
 
Ne restait donc plus que cette fameuse flèche à éclaircir. Les techniciens de l’école de médecine vétérinaire avaient été formels, un ours noir mort, la cuisse ensanglantée, sang coagulé, mais aucune trace de  flèche. Même résultat lorsqu’ils retournèrent, à la demande du vétérinaire, passer le périmètre au peigne fin. Les photographies prises à ce moment-là devaient être postées à l’enquêteur-général dans les plus brefs délais.
 
                                                    *****
 
La réunion commandée par Monsieur le maire, le samedi 30 novembre - jour d’anniversaire de Abigaelle - revenait régulièrement à son esprit lorsque l’appel de Madame Saint-Gelais, deux jours après le pic des événements, lui parvint.
 
- Monsieur le maire, vous devez certainement vouloir tourner la page sur cette histoire d’ours blessé avec tout ce que cela vous a apporté comme surplus de travail ?
- Madame la directrice, je ne fais que mon boulot. C’est plutôt calme d’habitude, mais cette fois-ci… je dirais que c’est la pire chose dont j’ai eu à m'occuper.
- Vous avez toute mon admiration. Je m’accroche beaucoup au principe d’utilité, je veux dire qu’il nous faut toujours viser au bonheur, éviter le malheur. Parfois l’un prend le dessus sur l’autre, il faut alors gérer tout ça avec justice.
- Je vous comprends. Quelque chose de précis me vaut cet appel?
- L’affaire de l’ours blessé a fait des vagues dans ma cour d’école.
- J’en suis parfaitement conscient.
- Patrick, votre fils, aurait fustigé la jeune indienne dont le père est votre garde-forestier.
- Il n’a pas été violent j’espère ?
- Je me doutais qu’à la maison il ait entendu parler de toute cette histoire et que sa compréhension des faits en aurait peut-être été chamboulée. Toutefois, ce qu’il a dit à la petite sauvageonne, à mon avis, reflète parfaitement bien ce qui circule dans la municipalité. C’est pour cette raison que l’ayant reçu dans mon bureau je ne lui ai pas donné de conséquence, même pas annoncer que j’allais vous appeler.
- Souhaitez-vous que j’intervienne auprès de lui ?
- Je ne crois pas que cela soit nécessaire, le fait d’avoir été retiré de la récréation m’apparaît suffisant.
- Merci Madame Saint-Gelais pour ces renseignements et sachez que vous avez toute ma collaboration si  nécessaire.
 
Une fois l’appareil téléphonique déposé, les oreilles de la directrice furent attirées par une voix connue, mais qui n’a rien à voir avec son école.



                                        

dimanche 25 mai 2025

Si Nathan avait su... (31) Revu et corrigé

 




La météo sévissant à l'automne 1975 s'avère particulièrement variable et inconstante. La saison de la chasse, si on ne tient pas compte de l’histoire de l’ours blessé, aura été à toute fin pratique fructueuse. Chacun ayant trouvé son profit, principalement le boucher du supermarché Steinberg qui s’affaire depuis des lunes au dépeçage et, pour certains clients, à la congélation des viandes.
 
Pour revenir à cette histoire d’ours blessé, ce qui circula dans le village à la suite de la rencontre organisée par le maire et tenue à l’église paroissiale tournait autour de deux postulats : le vétérinaire trouverait un moyen pour le neutraliser ; les policiers, s’ils se présentaient d’abord, tireraient à boulets rouges sur lui, au nom de la protection civile. Faut dire que nous vivons encore sous un parapluie de sécurité installé par le gouvernement afin que des événements semblables à ceux de la Crise d’octobre - 1970 - ne se reproduisent pas.
 
Autour des hypothèses officielles, en sous-entendu, il fallait s’y attendre, rumeurs et ragots alimentaient les discussions dans les chaumières. Toutes visaient directement ou indirectement Don, le garde-forestier. Lui seul pouvait connaître, s’il existait réellement, le chasseur à l’arc responsable de cette mésaventure. Chacun avait rapidement annoncer qu’il chassait armé d’une carabine, qu’il ne connaissait personne utilisant cet instrument de «sauvage ou d’indien ».  
 
La discussion s’étendit jusque dans la cour de l’école primaire des Saints-Innocents. Patrick, le garçon frondeur, fils de Monsieur le maire, n’allait pas manquer de s’en prendre à Chelle, la qualifiant de tueuse d’ours tout comme son père.   On ne devrait pas avoir des sauvages comme vous autres dans notre village. Vous êtes dangereux, même pas capables de tuer un ours, seulement le blesser pour le rendre tellement en colère qu’il peut attaquer n’importe qui. Allez-vous-en chez vous, c’est pas votre place ici.
 
La fillette, très calme, fixait l’imposant garnement dans les yeux, cherchant à se rapprocher de Benjamin. Absent. Pourtant, jamais il ne la quittait d’un pouce.
  
- Qu’est-ce que je viens d’entendre, Patrick ?  Abigaelle, alertée par Benjamin, venait d’intervenir.   Tu te rends tout de suite au bureau de Madame Saint-Gelais lui raconter ce qui vient de se dérouler. Ne t’avise pas de changer la vérité parce que je m’y rendrai aussi une fois la récréation terminée. Allez, ouste! Vous autres, les plus grands, je suis contente de voir que vous vous mélangez aux plus petits, tout doit continuer à se passer dans un climat de camaraderie, comme des amis.
 
L’éducatrice ne ratait jamais une occasion de passer son message de bonne entente, d’échanges courtois entre tous les élèves de l’école, grands comme petits. 

Elle partageait son temps de surveillance avec une autre enseignante qui, toutes agissaient de la même manière : installée à la porte d’entrée de l’école à l’abri du vent ou du froid, alors que Abigaelle organisait des jeux qui se voulaient éducatifs, modifiant à l’occasion les mots qu’à l’habitude on utilisait, qu’ils soient en anglais ou menant à la chicane : elle ne disait plus «tu es mort» mais «tu es hors jeu», modifiant le terme «ennemis» pour «adversaires», proposant de muter les joueurs des équipes afin d’équilibrer les forces. Ça ne faisait pas toujours l’affaire des plus vieux, habitués à des règles favorisant les plus forts, écrasant les perdants. On peut dire qu’en cette fin du mois de novembre plusieurs habitudes se corrigeaient progressivement.
 
La récréation de l’après-midi s’achevait lorsque tous entendirent le bruit des sirènes provenant du centre du village. Madame Saint-Gelais exigea du concierge qu’il aille aux nouvelles. Il revint quelques minutes plus tard alors que tout le monde était en classe.     

- Monsieur le curé... criait-il, peinant à reprendre son souffle.
- Quoi, Monsieur le curé ? Qu’est-ce qui se passe ?
- L’ambulance vient de partir avec lui dedans.    Le concierge ne sachant trop comment achever ses explications tellement la directrice le bousculait à les exposer.
- A-t-il été attaqué par l’ours blessé?
- On l’a retrouvé dans le cimetière. Monsieur le maire est là. La police doit arriver dans pas long.
- Avez-vous plus de détails ? L’ours l’a attaqué alors que Monsieur le curé se promenait dans le cimetière, c’est bien ça?
- Je ne le sais pas, seulement qu’on a fait venir Don de toute urgence.
 
La situation trop peu claire à son goût, Madame Saint-Gelais, roide dans son fauteuil roulant, décrocha le téléphone. Au presbytère, au local municipal, pas de réponse. Elle rejoint finalement Angela au bureau de poste qui n’en savait guère plus. Ne lui restait qu’à rejoindre son jeune frère Benoît qui se présenta à l’école après s’être rapidement informé sur les faits auprès des premiers répondants. Il stationna sa camionnette bleue devant la porte d’entrée, rejoignit sa sœur au regard impavide, seule dans son bureau.
 
- En sais-tu plus que ce que j’ai appris du concierge ?
 
Benoît Saint-Gelais, manifestement beaucoup plus jeune que la directrice de l’école, raconta ce qu’il savait, tout cela dans des mots hachurés sortant d'une bouche dans laquelle des dents jaunes, couleur nicotine, bloquaient difficilement les postillons qui lui tombaient sur le menton. Ce sont principalement les yeux de ce type qui attirent l’attention : gris métallique, des yeux projetant sur ce qu’il regarde, en raison de leur fixité, des messages hostiles.
 
- Une crise cardiaque. Se promenait dans le cimetière. Aurait vu l’ours blessé, pris peur et tombé raide mort.
- Monsieur le curé était seul dans le cimetière, à part l’ours bien sûr ?
- Sais pas.
- As-tu parlé à quelqu’un ? Au maire ? Aux premiers secours ?
- J’ai juste écouté ce qui se disait.
- Et on disait quoi?
 
Benoît esquissa un rictus que sa sœur ne sut correctement interpréter. Alors qu’il s’apprêtait à quitter les lieux, une autre question le retint.
 
- Pourquoi a-t-on appelé Don ?
- Le maire et lui jasaient ensemble quand je suis parti.
- Imbécile ! Je t’ai envoyé aux nouvelles et lorsqu’il est possible d’en apprendre un peu plus, tu quittes les lieux. Vraiment... Tout un imbécile...
 
Le frère de la directrice, tournant les talons, s’apprêtait à se diriger vers la sortie de l’école lorsque Abigaelle arriva au bureau de Madame Saint-Gelais. Celui-ci s’arrêta, la fixant des yeux, esquissa ce qui pouvait être perçu comme un début de sourire, puis sortit. 

La camionnette bleue démarra en trombe, un départ impromptu qui laissa tout de même assez de temps à l’éducatrice pour reconnaître celle qui à deux occasions avait failli la renverser. Volontairement ou involontairement ?
 
Sans frapper à la porte du bureau de la directrice, Abigaelle lui demanda si elle était intervenue auprès de Patrick à la suite de son comportement lors de la récréation de l’avant-midi. La réponse fut aussi sèche que l’âme de celle qui la prononça.          Je ne vois aucun mal à s’inquiéter d’une situation qui trouble toute la municipalité, surtout que cet enfant devait être au beau milieu du centre décisionnel. D’ailleurs, il ne fait que dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas.
 
L’éducatrice ne voulut pas s’élancer dans un débat, mais cela confirmait son opinion au sujet de la femme en fauteuil roulant.




vendredi 23 mai 2025

Projet entre nostalgie et fantaisie... (21)

 


l’enfant


quelques miettes de pain oubliées sur la table desservie
les yeux ouverts plus grands encore que ceux d’un oiseau
l’enfant à qui l’on a menti et n’en retenant que la promesse
regarde   imagine que ces trésors lui appartiennent

l’enfant allonge la main sur la nappe salie
recueille dans un cérémonial ludique
les ailes raidies d’un papillon
chrysalide encore

combien de tables ornées de candélabres éteints
d’un bout à l’autre des grands villages devenus villes
présentent un buffet  puis un banquet  puis une noce
à l’enfant jouant à qui-perd-gagne avec l’espoir

l’enfant se perd dans un vaste champ d’avoine
ne cesse de courir derrière le vent tiède
qui amène ce témoin volage
vers d’autres conscrits

et les grands   ceux qui sont plus grands que les petits
qui savent savoir sans que les autres ne sachent
dans leurs mains plus fortes que les pluies d’été
se moquent des ankylosés de certitudes acquises 

 

l’enfant abruptement coupé de sa fuite horizontale
cherche derrière son âme blessée
des mots qui rassurent
n’y trouve que néant

l’enfant ne se nourrit pas de miettes de pain
encore moins de fausses promesses puisées
au recto-verso de la vérité

l’enfant ne marche pas dans les pas des grands
ceux qui avant lui ont battu les champs d’avoine
à grands coups de silences convenus   de mensonges répétés
  
l’enfant à saute-mouton sur la vie fuit
noces       banquets  et buffets
maisons  villages      et villes

 

il retrouvera son âme blessée aux portes du néant

 

3 novembre 2011
423

 

 

 

 


 

cet homme qui ne connaît pas...

 

                                … la liberté
il vit dans un pays libre de toute liberté
où, contre la noirceur, on érige des maisons blanches
et au bout d’un champ, se creuse un trou démesuré

                                … ne connaît que le mensonge…

cet homme ne connaît pas les mains sans réserves
il vit dans une prison morose aux murs menottés
où chacun cherche dans les recoins biscornus de son espace
les empreintes encore fraîches laissées par le bourreau


                                … la parole sans drapeau
on le flagelle à bout de bras   de paroles   d'oripeaux
au centre de leurs coutures roses une femme aux seins nus
langoureusement l’invite à fertiliser le désert de ses solitudes

                                … ne connaît que le mensonge…

cet homme ne connaît pas les pieds déliés
crache de la salive rouillée sur ses entraves endolories
transporte de la salle des pas perdus à celle des supplices
toutes les saletés quotidiennes que ses espoirs alimentèrent

                                … la justice
en déséquilibre précaire entre deux plateaux de balance
dans son approximative mesure des empires à la dérive
elle rend licite l’illicite combat des océans contre les terres

                                … ne connaît que le mensonge…

cet homme ne connaît pas les yeux ouverts
on les lui a crevés à la naissance avec le tison de la foi
ses cicatrices oculaires sont de chétives fibroses
que les oiseaux recousent aux nuages obscurs

                                … l’amour
on l'a enseveli sous des tonnes de roc
des avalanches sordides emprisonnent sa passion
l’arthrose de la sécheresse grince entre ses dents


                                … ne connaît que le mensonge…


cet homme ne connaît pas les chemins de la peur
que de la sueur fétide ruissellant sur son âme
transportant des frissons dans une brouette de vent
pour les repiquer sur les aiguilles du temps

                                … la mort
une ombre invisiblement plus vaste que lui le suivait
le suit  le suivra jusqu’au bout de ses torpides noirceurs
seules éternités que la vie éclaire d’une profonde rancœur

                                … ne connaît que le mensonge…


cet homme ne connaît pas son corps
endolori à coups de fadaises   endormi à coups de somnifères
et la nuit   toujours   il marche   par lui-même affaibli
vers ce trou profond au bout d’un champ de névrose

                                … la haine
elle circule dans son sang à pas de coyotes
ceux qui rongent les roses sous les barbelés
elle copie dans de grands cahiers inutiles
que cet homme est un homme qui ne connaît
que le mensonge aux espoirs velléitaires

27 décembre 2011
427












mercredi 21 mai 2025

Si Nathan avait su... (30) Revu et corrigé


                          


Ce 30 novembre, à 30 ans, Abigaelle ne se doutait pas que cette journée d’anniversaire s’avérerait pour le moins mouvementée. Oui, elle avait bien reçu la veille un courrier de son père. De sa mère, rien. Silence complet de la part de la famille Thompson résidant toujours en Australie. Il faut dire que la nouvelle trentenaire est plutôt négligente à donner de ses nouvelles.
 
Lorsqu’elle annonça à tous ceux qui devaient l’apprendre qu’elle s’inscrivait à l’université Laval de Québec afin d’y entreprendre son doctorat, une fois la surprise passée, très peu, en fait plus personne de son entourage n’a conservé de liens avec celle qui, sans être à la tête de l’association étudiante de l’université de Montréal, avait représenté la faculté de l’Éducation au sein de son conseil d’administration au cours des deux dernières années.
 
Dès son élection, elle s’était fait des ennemis en raison de positions qualifiées d’extrémistes, particulièrement lorsqu’elle proposa d’engager des fonds pour subvenir aux besoins d’un comité souhaitant faciliter la venue d’étudiants américains fuyant leur pays, prétextant refuser de s’engager dans l’armée qui allait par la suite les envoyer combattre au Vietnam.  Dans un discours qui surprit l’ensemble des étudiants réunis en assemblée générale pour adopter le budget annuel de l’association, Abigaelle fit une sortie en règle contre son président et l’exécutif qu’elle associait, ce sont ses termes exacts, « aux anglais de McGill » qui venaient tout juste de déclarer leur neutralité dans le conflit indochinois. Quelques étudiants de l’université anglophone de Montréal avaient bien tenter de s’opposer à cette décision, mais plus tard on apprit qu’ils étaient des engagés de la GRC souhaitant qu'ils infiltrent ce comité et agissent comme taupes.
 
Elle fut également accusée, et cela sérieusement, d’être la porte-parole étudiante du FLQ au début de l’année 1970, ce qui lui valut d’être fichée auprès de la GRC. Son père l’encourageait, sa mère la fustigeait. Cette divergence d’opinions fut comme la goutte faisant vider le vase et provoqua le divorce de ses parents. Séparation fracassante en raison de l’implication de Monsieur Thompson dans un dossier fort sensible. Étant lui-même gynécologue, il était un farouche défenseur du Docteur Morgantaler alors que sa mère militait activement pour la criminalisation de l’avortement.
 
                                                        *****
 
L’éducatrice n’avait pas encore eu l’occasion de profiter de son permis de chasse, trop occupée par les obligations liées à son doctorat. À plusieurs reprises elle dut se rendre à Québec afin de faire valider la démarche dans laquelle elle souhaitait orienter ses travaux. Sans que ce ne fut des reproches, Madame Lapointe qui supervisait sa thèse, l’invitait à moins critiquer ce qui est en place actuellement pour davantage explorer de nouvelles pistes et les approfondir. Après réflexion, Abigaelle s’aperçut que son conflit, de  plus en plus ouvert avec Madame Saint-Gelais, teintait son travail à tout le moins le style lapidaire employé.

Le 30 novembre, donc, bouleversement complet dans la municipalité des Saints-Innocents, d’abord annoncé quelques jours auparavant par Monsieur le maire, l’homme qui s’était donné pour mandat de rafraîchir les infra-structures existantes, dans un message écrit puis remis à la maîtresse de poste afin qu’elle le distribue dans tous les casiers postaux et, aujourd’hui, fait rare et occasionnel, le tocsin rappelant à la population qu’elle était convoquée pour 10 heures de l’avant-midi dans la nef de l’église, le local municipal ne pouvant pas recevoir autant de gens.

Branle-bas de combat. 9 heures 30, les cloches retentissent, les gens arrivent par petits groupes. Facile de lire dans le visage de tout ce monde que la réunion revêt un caractère inoui. On ne parle que de cela depuis près d’une semaine. Toutes celles et tous ceux ayant une quelconque responsabilité dans la municipalité se firent un point d’honneur de passer le message : Devant une situation urgente, tous doivent être informés.
 
Madame Saint-Gelais obligea Henriette, la secrétaire, à remettre un mémo adressé aux parents de tous les enfants de l’école, mémo dont les termes étaient sans équivoque. Elle avait même appelé son collègue directeur de l’école secondaire afin qu’il puisse faire la même chose de son côté auprès des élèves résidant dans la municipalité des Saints-Innocents.
 
La stratégie a bien fonctionné, l’église déborde. Personne ne sachant trop s’il est permis de parler à l’intérieur de la nef observe un silence religieux. Au micro installé devant la balustrade Monsieur le curé ouvre l’assemblée en donnant la parole à Monsieur le maire qui s’approcha l’air solennel, texte en main.


                              

 
- Mes chers concitoyens, vous êtes tous au courant qu’un ours blessé rôde autour de la municipalité depuis quelques jours. Je vous résume les détails que nous possédons à l’heure actuelle avant de vous informer sur ce qu’il ne faut pas faire si, par mégarde, vous vous trouvez en sa présence. Ces conseils nous ont été fournis par un spécialiste des grands animaux et animaux sauvages de la Faculté de médecine vétérinaire de Saint-Hyacinthe qui devrait se présenter ici dans les 48 prochaines heures.
 
Il s’agirait d’un mâle âgé entre deux et trois ans. Ceux qui l’ont vu, je tiens à les remercier d’avoir immédiatement avisé le responsable des permis de chasse et pêche, nous disent que la blessure qui saigne beaucoup serait le résultat d’une ou plusieurs flèches tirées peut-être dans sa direction, peut-être par accident ou par mégarde et l’ayant atteint. Il boite, une flèche toujours plantée dans la cuisse. Le vétérinaire nous indique que malgré cette blessure, il serait tout de même en mesure de se déplacer rapidement si le besoin s'en faisait sentir. 

On aurait noté qu’il bave beaucoup en présence d’humains. Nous vous conseillons donc de ne pas l’approcher et cela pour aucune raison, encore moins de lui donner de la nourriture. Peut-être qu'il est menaçant, alors il ne faut pas lui tourner le dos ni fuir en courant. Retenez votre chien si celui-ci vous accompagne. Vous avez des questions ?
 
Abigaelle, s’est installée à l’arrière de l’église, elle qui ne fréquente plus les endroits religieux depuis des années. Le court exposé du maire lui sembla clair et apte à rejoindre la population. Toutefois, elle avait remarqué un léger remous dans l'assistance lorsque fut annoncé que cet ours noir d’une certaine taille en raison de son âge, avait peut-être été blessé par au moins une flèche l’ayant atteint à la cuisse, frisson accompagné de regards accusateurs vers Don, le garde-forestier. Une ou plusieurs flèches, un autochtone, le lien paraissait facile à établir. Celui-ci ne réagit pas. Chelle, sa fille qui entrant dans l’église avait salué son éducatrice d’un grand sourire, regardait son père avec l’allure d’une enfant qui ne saisit pas complètement ce qui se passe.
 
Autre chose avait aussi attiré son attention : l’absence de Madame Saint-Gelais. Étonnant que la directrice ne soit pas à la rencontre car rien ne peut présager que cette menace, réelle, ne puisse pas éclater dans la cour de son école. Elle avait sans doute avisé le maire, mais ça n’enlevait rien à l’aspect bizarre de la situation. Peut-être devait-elle s’activer à la préparation de sa rencontre de parents prévue pour la semaine précédente, mais remise en raison de cette urgence !
 
Cette occasion permettait à l’éducatrice, pour une première fois, de voir réunie une grande partie de la population de la municipalité : Don et sa fille sans les deux femmes vivant avec lui au bout du rang sans nom, sans numéro et sans asphalte ; Benjamin, aussi, qui ne cessait de jeter des coups d’oeil du côté de Chelle, assis entre ce qui devait être ses parents, la famille hippie de l’autre rang, parallèle à celui des autochtones. Le père, un bonhomme droit comme un chêne, soucieux de bien comprendre tous les éléments de l’affaire apparaissait indifférent aux gens qui emplissaient les lieux et n’avaient de regards que pour son épouse, enceinte au point  que ça se remarquait. Elle fit rapidement le lien entre Herman Delage et ces deux personnes qui deviendraient, du moins elle le souhaitait, ses possibles fournisseurs de haschisch.
 
Un sourire qu’elle ne put contenir semblait dire « deux familles de mes élèves, une autochtone et un couple original, tous en marge du village, chacun dans un rang sans nom, sans numéro et sans asphalte… nous devrions bien nous entendre
 
La rencontre terminée, chacun quittait l’église prenant bien soin de porter son regard sur la gauche, sur la droite pour éviter une surprise désagréable. Seul le vieux curé chanoine, l’air songeur, demeura assis à côté du micro.



SI NATHAN AVAIT SU ... (Partie 3 ) - 17 -

                                                                        La musique japonaise, un après-midi transportant délicatement sa dou...